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L’étranger
Serge MEITINGER - A l’épreuve de l’étranger
LA DIALECTIQUE DU PROPRE CHEZ J. -J. RABEARIVELO, F. RANAIVO ET J. RABEMANANJARA
Jean-Joseph Rabearivelo (1901-1937) Dans leur
inspiration, les trois plus grands poètes malgaches d’expression française :
Jean-Joseph Rabearivelo, Flavien Ranaivo et Jacques Rabemananjara se sont
toujours sentis et voulus malgaches, essentiellement malgaches. Pourtant ils se
sont appliqués à faire le détour qu’exigeaient leur situation personnelle tout
comme la situation historique de leur pays et ils ont, tous trois, aimé d’amour
la langue française et la culture gréco-latine qui devinrent leur seconde
patrie. Il y a là un apparent paradoxe : comment, en effet, dire le natal dans
une langue étrangère, de surcroît imposée ? Il y a là aussi une difficile
sagesse : les traits particuliers liés à l’identité culturelle se dessinent
mieux sur un fond d’altérité qui leur sert de repoussoir. Mais l’erreur en la
matière serait de tenir les éléments de culture et de langue ainsi mis en
présence pour des références immuables, fixées une fois pour toutes, et les
langues comme les cultures se travaillent réciproquement, pour le meilleur et
pour le pire. Nous voudrions montrer ici, à travers trois exemples fort
dissemblables, comment peut opérer une dialectique du propre qui, par-delà
""l’épreuve de l’étranger"[1], vise
une possible réappropriation du natal. Nous voudrions montrer aussi dans quels
périls jette une telle dialectique. En effet l’apprentissage de l’étranger doit
se doubler d’un "apprentissage du propre"[2] qui lui soit
concomitant et de force égale : les qualités intimes et ultimes du natal ne
sont pas données par le seul fait de naître en telle ou telle contrée, le
propre se conquiert, se mérite et ne doit sa sauvegarde qu’à une véritable
réinvention. De plus, qui se tient ainsi dans l’entre-deux encourt le
risque ou de la confusion des langues ou de l’"impéralisme culturel"
: son idéal ne peut qu’être égalitaire et appeler un métissage des cultures
comme des langues bien que ce soit là un pari presque impossible à tenir. Le
plus grand des trois : Jean-Joseph Rabearivelo y a laissé sa vie. C’est en autodidacte
et avec passion que Rabearivelo a affronté" l’épreuve de l’étranger".
Né en 1901 ou 1903 à Tananarive d’une famille aristocratique ruinée par
l’abolition de l’esclavage, fils naturel d’une mère protestante, il est élevé
par son oncle maternel, catholique. Il quitte l’école dès l’âge de treize ans
et il ne semble pas que l’éducation catholique qui lui fut dispensée l’ait
beaucoup marqué. Il exerce une foule de petits métiers pour survivre et ne
trouve un emploi fixe qu’en 1923 ou 1924 comme correcteur à l’Imprimerie de
l’Imerina, poste qu’il gardera jusqu’à sa mort par suicide le 22 juin 1937. En
1926, il se marie et il aura cinq enfants : la mort de sa fille Voahangy, en
1933, l’affecte profondément et contribue à le tourner vers sa propre mort. Sa
vie, passionnée et en tout excessive, est une suite ininterrompue de crises
intellectuelles, sentimentales et morales comme de soucis matériels de plus en
plus graves : Rabearivelo est un être foncièrement divisé, déchiré qui, dans
ses journaux (les Calepins bleus, encore inédits) ne cesse de s’analyser
et d’envisager sa vie et son destin en les appréhendant toujours sous l’aspect
de sa vocation littéraire. Il vit pleinement - bien que dans l’écartèlement -
son rôle de poète et tend à faire du type mythique créé par les romantiques et
prolongé par Baudelaire ou Verlaine l’idéal qui régit chacun de ses actes,
chacun de ses instants. Cette fixation sur un modèle étranger fut le fruit
d’une acculturation volontaire, entreprise avec enthousiasme dès 1920 : déjà
poète dans sa langue maternelle, Rabearivelo se tourne vers la langue et la
culture du vainqueur pour les faire siennes, avec une prodigieuse boulimie. Et
de fait, quelques années lui suffiront pour acquérir une remarquable maîtrise
du français et des règles prosodiques de la poésie française. En 1924, il fait
paraître un premier recueil en français : La coupe de cendres, de
tonalité intimiste et élégiaque. En 1927 : Sylves et en 1928 : Volumes.
Ce sont là chez lui les moments essentielles de "l’apprentissage de
l’étranger" : le poète s’y essaie à des rythmes et à des images qu’il
tente de mettre au service de thèmes originaires mais encore uniquement sur le
mode de la nostalgie ou du souhait : Arbres sur la colline où
reposent nos morts Dont l’histoire n’est
plus ,pour ma race oublieuse, Que fable, et toi, vent
né des zones soleilleuses Qui ranimes leur sein
d’ombr ehumide et le mords, Ce soir, je vous
contemple et mon cœur vous écoute : Votre rumeur me dit
l’âme de mes aïeux Tandis que
l’horizon tragique et radieux Annonce d’un beau jour
la gloire et la déroute. (Aux arbres in Volumes) Et tu nous dis, bel
arbre isolé,de rester nous-mêmes et d’avoir la
suprême fierté d’épouser nos seuls
paysages. Ah ! qu’à te voir, ficus
aux feuillages légers, bien que naissant parmi
de srythmes étrangers, mon chant s’inspire de
nos sages. (Aviavy in Volumes) Dans cette période,
le chant soutenu par le "nombre" et le rythme d’un mètre étranger -
dont la mollesse tout élégiaque est d’ailleurs parfaitement maîtrisée par le
néophyte - réalise en lui-même un réel dépaysement, analogue à un exil intérieur
: le natal ainsi célébré n’est d’abord plus que déchéance, déclin et
prémonition de mort prochaine. Rabearivelo chante sa patrie ou plutôt sa matrie[3] à la manière
des Regrets et des Antiquités d’un Du Bellay. Et il en résulte
directement un thème prégnant comme celui des arbres ou des plantes en exil :
arrachés à leur sol natal et replantés en terre étrangère, ces végétaux ne
produisent plus selon leur essence native et sont proprement dénaturés. C’est
aussi le risque que court le poète et il en est suffisamment conscient pour
faire de ce risque la thématique obsédante de toute sa poésie de l’époque et
proposer sur le mode du vœu ou du projet un véritable rapatriement qui s’offre
comme l’horizon de son poème. Rabearivelo en vient de la sorte à souhaiter un
vrai départ vers l’Ailleurs qui lui permette aussi un vrai
"repaysement" : c’est le motif majeur des Chants pour Abéone,
écrits en 1926 et 1927 mais publiés seulement en 1936. En rendant hommage à
cette déesse latine qui présidait aux départs, le poète envisage son proche
embarquement pour un pays lointain comme le détour nécessaire pour s’assurer
enfin de la douceur du natal : Goût d’étrange,
saveur d’inconnu, soif brûlante d’Ailleurs, ce
ciel nouveau qui t’obsède et tourmente t’offrira-t-il,
parmi la paix des palmeraies, les délices des
yeux et des sens ignorées que l’art habile
et vain des villes te refuse ?
(Préludes,
II) Ah ! nos désirs
sont fous, vaines nos espérances d’amuser et
charmer notre vie inégale en des pays
lointains aux sombres attirances : rien ne vaut la
douceur de la terre natale !
(Chants,
III) Pratiquant une sorte
d’exotisme second - ou d’exotisme à rebours (s’il s’agit bien de voguer vers la
métropole) -, Rabearivelo exalte en même temps son insatiable désir d’inconnu
et l’"ardent malaise" qui l’étreint à la seule idée de quitter la matrie.
Ainsi au cœur du poème qui célèbre le départ, le désir de partir se trouve
presque récusé et, assimilée au "dernier départ", cette partance peut
devenir le signe d’une perte absolue - celle de l’enfance, de la jeunesse voire
de la vie - tout comme le signe d’unerenaissance : Pourtant le jour
approche où je vous quitterai, ô mon enfance, ô
ma jeunesse, ô mon amour ; je vivrai sous
le signe aride du Regret et je cueillerai
chaque jour quelque grappe
chargée et lourde d’amertume, de souvenirs,
d’ennuis et de mélancolie ; je ne respirerai
qu’un parfum de bitume et des mers
toute lafolie ! ........................................................................ Demain, c’est la
ténèbre épaisse et le mystère ; demain, c’est au
départ le douloureux poème que puisse dire
une âme attachée à la terre ; demain... c’est
la vie elle-même !
(Postlude) L’"apprentissage
de l’étranger" qui soumet les thèmes originaires aux rythmes et aux images
d’une poétique étrangère - déjà désuète - débouche sur un échange inégal : le
natal n’apparaît que comme nostalgie ou comme promesse. Considérée comme un
héritage malmené par l’histoire, son essence se trouve dévalorisée et réduite à
des restes qui n’ont plus qu’une valeur sentimentale. Ou bien, idéalisée et
placée à l’horizon, l’essence du natal devient inaccessible et tend à se
confondre avec le rêve absolu d’un au-delà ou d’un en deçà. Un coup de force
poétique, accompli dans les années 30, rétablira l’équilibre : un
"apprentissage du propre" y accompagnera "l’apprentissage de
l’étranger". Rabearivelo va rompre résolument avec la métrique classique
et avec la poétique héritée du XIXème
siècle français. Composant désormais en vers libres, le poète va réinventer la
manière malgachede parler par métaphores et de rythmer celles-ci mais il écrira
toujours dans ses deux langues en même temps, confrontant ainsi les modes de
voir, de dire et de chanter. En effet les deux derniers recueils de Rabearivelo
sont bilingues : Presque Songes, paru en 1934 et Traduit de la Nuit
en 1935. Leur thématique est celle d’un monde encore tout pénétré par les
éléments naturels, pris comme à sa naissance et baigné dans une atmosphère de
rêve : un onirisme actif travaille les images et les rapports entre toutes les
données sensibles. On a voulu y voir une influence du surréalisme (mouvement
que Rabearivelo n’ignorait pas) ; on veut y lire la marque des poèmes malgaches
dénommés hainteny[4].
Il est plus sage de constater l’originalité absolue des poèmes ainsi produits :
bien qu’adoptant souvent un libre déploiement analogue à celui des textes
surréalistes, les poèmes de Rabearivelo ne revêtent jamais leur degré
d’arbitraire ni leur apparente incohérence. Bien que nourris de traits
culturels malgaches tant dans leur forme que dans leur vision du monde, ils ne
se soumettent en rien aux rites sociaux et aux codes rigides qui régissent les hainteny.
Poète de l’entre-deux et du passage, Rabearivelo se contente quasiment
de faire miroiter tour à tour les multiples facettes d’un même événement
: quelque chose qui ressemble au glissement du jour à la nuit et de la nuit au
jour : Naissance du
jour Avez-vous déjà
vu l’aube aller en maraude au verger de la
nuit ? La voici qui en
revient par les sentes
de l’Est envahies des
glaïeuls en fleurs : elle est tout
entière maculée de lait comme ces
enfants élevés jadis par des génisses ; ses mains qui
portent une torche sont noires et
bleues comme des lèvres de fille mâchant des
mûres. S’échappent un à
un et la précèdent les oiseaux
qu’elle a pris au piège.
(Presque Songes) Ici, comme le
pensait Héraclite, le soleil est nouveau chaque matin : il suscite à
chaque fois le même étonnement, le même émerveillement. L’aube, présentée à la
manière des jeunes héros de la Fable, est ce prédateur nomade qui ne libère ses
proies que dans un monde remis à neuf. Et ainsi, les cycles nycthéméral,
lunaire et saisonnier, avec leurs redondances et leurs retours, leurs
variations et leurs prévisibles ruptures deviennent l’image du cycle infini et
nécessaire de la vie comme de toutes les continuités naturelles ou culturelles.
l’ensemble du cosmos s’en trouve revivifié et se remet à croître et à
proliférer. Sur le fonds absolu d’un firmament actif où les étoiles elles-mêmes
ne cessent de naître et de mourir, un prodigieux instrument de comput prend en
compte les destinées de l’homme et du monde et leur impose une unité qui les
transcende en une sorte de germination stellaire : Les ruches
secrètes sont alignées près des lianes
du ciel, parmi des nids
lumineux. Butinez-y,
abeilles de mes pensées, petites abeilles
ailées de son dans la nue
enceinte de silence ; chargez-vous de
propolis parfumée
d’astres et de vent : nous en
calfeutrerons toute fente communiquant au
tumulte de la vie. Chargez-vous de
pollen stellaire pour les
prairies de la terre ; et demain,
lorsque s’y noueront les roses
sauvages de mes poèmes, nous aurons des
cynorrhôdons aériens et des semences
sidérales.
(Traduit de la Nuit, 9) De petites abeilles
platoniciennes font le lien entre les ruches du ciel, celles de la pensée et
celles de la terre : elles fécondent les astres et les fleurs, les mots et les
choses, les idées et les nids. Mais une telle unité non plus que la continuité
d’un tel mouvement circulaire ne peuvent aller sans sacrifice : l’équilibre qui
préserve le passage et l’unicité du cycle est en constant péril et une victime
expiatoire doit se dévouer pour entretenir la circulation pérenne de la vie.
Ainsi "la vache noire" (Traduit de la Nuit, 3) ou "le
vitrier nègre"(Ibidem, 17) subissent un supplice dont le sens est
de permettre la remise au monde du jour. Des êtres nocturnes s’ingénient à
faire triompher l’obscur tandis que les oiseaux alliés au jour et au rêve
sidéral - comme ici les abeilles - travaillent à faire renaître la lumière. Le
cycle apparemment le plus naturel est l’enjeu d’une lutte infinie et le poète
sent qu’il a son rôle à jouer dans cette bataille cosmique : homme de l’entre-d’eux,
il est de ceux qui doivent maintenir coûte que coûte le passage ou le lien et
il se reconnaît dans la possible victime expiatoire qui permet la naissance du
jour mais y trouve la gloire en même temps que la mort : Mais c’est une
stèle lumineuse que l’artiste
aura érigée sur sa tombe invisible.
(Presque Songes) C’est donner un
retentissement cosmique et un point de fuite idéal à un déchirement intérieur
mais c’est là aussi que se révèle le danger majeur de la dialectique du propre
ainsi engagée. Deux langues, deux traditions culturelles se travaillent de
concert comme le poète travaille en regard ses deux textes jumeaux[5] mais,
ensemble, elles remontent vers une origine qui les excèdent et dépaysent toutes
deux en même temps. La "nuit" ancestrale, la "nuit" des
traditions se creuse d’une "arrière-nuit" plus secrète, plus absolue,
plus anonyme où les racines donnent l’impression de flotter plus que de se
retremper. D’où, pour le poète, l’impression de n’être plus nulle part ou
d’être partout, toujours : l’universel a supplanté l’ethnique. D’où la crainte
d’avoir trahi ses ancêtres et la double tradition aimée. D’où la déception des
contemporains : plus assez malgache aux yeux de nombreux Malgaches qui récusent
la langue et la culture métisses ainsi produites ; plus du tout français aux
yeux des Français imbus de leur seule tradition. Pour nous, qui pouvons situer
cet effort dans l’histoire et échapper en bonne part aux préjugés des temps
coloniaux, la qualité du métissage accompli entre les langues et les cultures
paraît évidente et émouvante : nous sommes surpris et charmés qu’une œuvre si
particulière et si localisée (dans le temps comme dans l’espace) atteigne
d’emblée l’universel. Mais sur le moment, plutôt que le "métissage",
Rabearivelo lui-même évoquait l’interférence[6] des cultures
en soulignant les effets désastreux du phénomène et il est certain que
l’accueil réservé à ses deux derniers recueils, que la peur d’avoir dérogé aux
valeurs de la lignée ont contribué, parmi d’autres éléments, à sa décision de
suicide. Flavien Ranaivo,
pour sa part, n’a pas connu pareil déchirement intime, peut-être parce qu’il a
d’emblée réduit le propre à une forme canonique et qu’il s’en est tenu là. Né
en 1914 à Arivonimamo où son père occupait les fonctions de gouverneur, il a eu
une jeunesse sauvage, livrée à elle-même et n’est entré au lycée qu’à l’âge de
quatorze ans. C’est là qu’il apprend le français. Après quelques tribulations,
il devient l’un des hauts fonctionnaires qui assument la transition entre la
Colonie et la Première République malgache. Il vit actuellement à Paris. Plus
radicalement acculturé que Rabearivelo, Ranaivoa dû se réapproprier sa langue
et sa culture natales au prix d’un véritable travail de recherche et
d’érudition : ce sont les hainteny - tels que Jean Paulhan les a
réinventés pour le public français[7] - qui lui ont révélé ses racines. Et il lui est apparu que cette forme poétique
manifestait au mieux la subtilité et le goût même de sa langue maternelle.
Etranges poèmes en effet que ces hainteny : petites pièces énigmatiques
composées d’images chatoyantes et polysémiques souvent obscures, usant
d’allitérations et de jeux de mots, d’effets de parallélisme et d’antithèse, de
syllepses et de parataxes. Brodant apparemment, et dans tous les tons, sur les
divers aspects d’une thématique amoureuse, ces pièces associent la puissance du
proverbe à de subtiles délibérations sentimentales : Clair de lune
dans le fossé Clarté dans le
village. Cette fumée,
vers l’Ouest, N’est pas fumée,
mais coquetterie. Ce riz que l’on
pile, vers l’Est, N’est pas riz
que l’on pile Mais caprice
d’amour. Irai-je en
visite ? J’ai une femme. Si je reste ici,
j’aurai honte.
(Les Hain-Tenys, p. 128) Pour rendre compte
de ce texte, Jean Paulhan est obligé d’expliciter les sous-entendus, de
rétablir le raisonnement qui lie les images et les idées. il signale d’abord
que c’est un homme qui parle : ce dernier s’adresse à une femme et lui avoue
son amour. Son discours peut se paraphraser de la sorte : "Ce
soir de clair delune, dit-il, tout semble amoureux, le bruit du riz pilé et la
fumée des maisons (vers 3-6). Je vous aime aussi et je désirerais vous
visiter." Mais les deux vers
proverbiaux qui ferment le texte (v. 7-8) contraignent l’amoureux à résister à
l’atmosphère de désir qui imprègne le soir : "Je
ne puis pourtant vous visiter, puisque
je suis déjà marié, et je ne puis plus
me résigner à rester chez moi." L’erreur serait
toutefois de tenir ce poème pour une manière de confidence lyrique (à l’occidentale)
ou pour une anecdote d’abord amoureuse : c’est ici l’hésitation en tant que
telle qui compte et le fait de balancer entre deux sentiments contradictoires
mais également forts, désir et devoir ou mauvaise conscience, désir et peur du
qu’en dira-t-on, de la jalousie, des représailles etc. De plus, dans la
tradition merina[8], de tels vers ne sont jamais prononcés au
premier degré : ce n’est jamais un amoureux en situation qui parle et l’on ne
fait pas sa cour en "hainteny". Ces poèmes sont des armes
de combat en tant que maillons d’un raisonnement : ils servaient dans de
véritables joutes poétiques et avaient valeur d’arguments dans des polémiques
verbales destinées à régler des querelles fondées sur des motifs fort peu
sentimentaux. Dans une négociation matrimoniale, politique, diplomatique ou
même commerciale, ce hainteny prononcé par l’un des interlocuteurs
pouvait marquer l’hésitation qui était la sienne devant une proposition très
alléchante mais contraire à des engagements antérieurs tout aussi puissants. De
la sorte, si le refus l’emportait, le partenaire pourrait tout de même se
sentir flatté d’avoir suscité tant d’intérêt. Bien sûr les diverses
utilisations possibles du même hainteny ou de hainteny analogues,
fabriqués sur le même schéma[9],
sont liées à la situation du moment où on les emploie. Nous venons de donner un
exemple où le hainteny intervient ausecond degré mais comme argument
direct dans le débat, cependant, il était tout aussi fréquent de voir le combat
de hainteny se dérouler comme une fiction et sur les bases d’une tout
autre argumentation que celle qui aurait dû se rattacher au problème soulevé :
il s’agissait alors d’un véritable concours où le plus habile manieurde hainteny
l’emportait. De toute façon la valeur d’usage du poème dépendait toujours de
l’à-propos avec lequel il se trouvait inséré dans la dispute - réelle ou
fictive -, la pertinence de l’argument et l’élégance de la tournure faisant
loi. (Car il est certain qu’une certaine appréciation esthétique était aussi en
jeu, mais elle demeure la plus difficile à appréhender.) Redécouvrant à
travers Jean Paulhan le génie de sa langue et de sa race, Flavien Ranaivo eut
le désir de transposer en français ces étranges et habiles petits poèmes. L’"épreuve
de l’étranger" lui apparut déjà accomplie - par un autre- et il eut
l’impression de se retrouver sans coup férir au cœur du propre : "apprentissage
du propre" et apprentissage de l’étranger pouvaient se confondre à ses
yeux en une quasi traduction. Et de fait, toute son œuvre poétique - très mince - tient en trois recueils qui ne nous proposent quasiment que des manières de hainteny
: L’ombre et le vent paru en 1947, Mes chansons de toujours en
1955 et Le retour au bercail en 1962. Ce sont souvent des adaptations
qui amalgament en un seul texte plusieurs hainteny présentant des traits
analogues : Séparation Dites, ô herbes,
ô fougères, la-bien-aimée-aux
yeux-de-jais qui baigna son
ombre dans
l’étang-des-libellules a-t-elle passé
par ici ? Elle a passé
hier, elle était là
avant-hier Et quel message
a-t-elle laissé ? ...................................................... Le message ? "Parfum la
nostalgie ; Le souvenir
chagrin. Je rêvais d’un
jeune homme venu pour
m’admirer et non pas d’un
bel hôte qui me sourit et
passe." ...........................................
(Mes chansons de toujours) Si vous
m’aimez... Que celui qui
soupire après moi pense comme le
plant de riz : ni trop long
pour s’embrouiller, ni trop court
pour étouffer. Si vous m’aimez,
ohé, voici ce que
vous m’offrirez : la citrouille de
troisième souche pour que j’en
construise ma cabane. Poussière du
vallon creux, le moindre vent
la soulève ; quant au peu
qu’il en reste, les eaux de
pluie l’emportent. .........................................
(Le retour au bercail) Ranaivo retrouve,
dans sa façon de composer, les grandes données formelles du hainteny :
les parallélismes, les parataxes et antithèses, l’allure proverbiale et la
tournure énigmatique, la polysémie - celle des noms propres en particulier
(qu’il traduit) -, la structure du dialogue... et l’on peut le créditer sur ce
plan d’une grande exactitude : même quand il invente, c’est dans l’esprit de la
tradition. Mais, ce faisant, il s’en tient au sens premier ou apparent : celui
de la thématique amoureuse sur laquelle il brode et qu’éventuellement il
perfectionne. Or, nous l’avons vu, le sens premier n’est qu’un prétexte :
chaque hainteny est un écheveau de sens en puissance et il a, le plus
souvent, dans le débat où il est engagé, une valeur d’argument abstrait.
Ranaivo fait de ces véritables échangeurs polysémiques les étapes mi-réalistes
mi-rêvées d’une idylle à épisodes qu’il narrativise en partie dans Chanson
de jeune femme, Vieux thème merina ou Chercheuse d’eau par exemple.
Chez lui, le hainteny est le support d’une rêverie amoureuse, pleine de
délicatesse et qui se vaporise en une atmosphère subtile et jolie. La poésie
originelle se trouve ainsi édulcorée et le poète ne tente en rien de préserver
les multiples potentialités d’expression et d’abstraction propres au hainteny,
ne fût-ce qu’en laissant quelques amorces des autres sens possibles, seuls
retenus en fait par l’esprit des poètes-récitants, seuls actifs dans la joute
verbale où ils sont engagés. Rabearivelo, qui, lui, ne s’est jamais contenté
d’adopter une forme traditionnelle pour en faire la sienne en risquant de
réduire ainsi le propre à un procédé d’écriture, est soucieux, quand il traduit
des hainteny, de respecter les divers plans du sens : par exemple, pour
un poème produit sur un schéma analogue à celui de Séparation, cité
ci-dessus, il propose, dans ses Vieilles chansons des pays d’Imerina,
parues après sa mort, la version française qui suit : - Dites, ô
fouillis d’herbes ; dites, ô dôme de fougères, la-plus-belle-de-toutes a-t-elle
passé ici ? - Elle a passé
ici hier, elle a passé ici avant-hier. - Et ses
paroles, que furent-elles ? - "Rappelez
celui-qui-s’est-trompé-malgré-lui ! Son ventre parle seul et à lui-même, et des
herbes poussent dans ses yeux. Je rentrerai étant triste de lui ; je rentrerai
pour ne pas encourir le mépris des hommes"
(Vieilleschansons des pays d’Imerina, V) La séparation ou la
rupture, due à une grave méprise de la part de
"celui-qui-s’est-trompé-malgré-lui" (c’est là un nom
propre"ex-pliqué"), n’est pas réductible ici au seul domaine d’une
idylle qui n’aurait pas abouti : le mouvement qui l’emporte, par-delà la
méprise, est celui qui accorde une seconde chance à qui s’est trompé involontairement
à condition toutefois qu’il fasse désormais le premier pas et que, de son côté,
il ne soit pas déjà trop tard. Un tel mouvement peut facilement s’arracher à la
seule thématique amoureuse et trouver son application en moultes rencontres
humaines. Nous ne voudrions pas
donner l’impression de dévaloriser l’œuvre de Flavien Ranaivo (au profit de son
grand aîné) mais nous souhaitions seulement souligner ce qui nous apparaît chez
lui comme une confusion en ce qui concerne le propre et sa dialectique : le
génie d’une langue et d’une culture ne saurait se rabattre sur un seul mode
d’écriture sans sombrer dans une sorte de folklore, rapetassant des formes
usées et de plus en plus vides. Le secret de l’origine n’est pas enfermé dans
une forme canonique, fût-elle aussi prégnante et aussi tyrannique que celle du hainteny !
Un certain nombre des poèmes de Ranaivo échappent tout de même au modèle
dominant et, paradoxalement, ce sont sans doute ceux qui sonnent comme les plus
proches d’une juste appréhension du propre. Nous pensons en particulier à la
section des "Monodies" (dans Mes chansons de toujours) dont
Léopold Sedar Senghor écrit, dans sa préface, qu’elles sont "plus libres,
peut-être plus authentiques parce que plus actuelles, en tout cas plus
perceptibles à nous" : Printemps Ricanent ces
herbes folles : elles
envahissent mon chemin mais en seront
pour leur peine. Dans le sillage
des rêves en allés, seule une
chanson me revient. Rien à ma
gauche, rien sur ma
droite... Je ne vois nulle
fleur de pêcher et un parfum subtil
me couvre tout entier. Suis-je donc
amoureux ? Flavien Ranaivo nous
semble inventer ici un lyrisme proprement malgache où l’intériorité humaine
n’est pas séparée de la nature, de ses cycles comme de ses éléments. La saison
de l’éveil et du renouveau ouvre une saison mentale : les perceptions, les
sensations et les sentiments passent les uns dans les autres sans solution de
continuité. Les "herbes" déjà présentes plus haut à titre
d’interlocuteur interviennent comme opposants dans un débat intérieur mais
"un parfum subtil" sera le signe de l’harmonie atteinte. C’est le
monde des hainteny où les éléments naturels sont des actants à part
entière dans les affaires humaines, c’est aussi celui du Rabearivelo des
derniers recueils mais cette fois le poète ne décalque plus une forme, il la
réinvente dans un autre mode comme un souvenir qui revient, déjà métamorphosé.
De plus une délicate osmose s’accomplit entre les langues et les cultures : la
clarté d’un français économe de ses moyens se met au service d’une déduction
purement sentimentale tout en promouvant un vrai moi lyrique (absent de la
tradition malgache). Ce poème est, nous semble-t-il, un exemple de métissage
réussi où les deux langues et les deux traditions se subliment réciproquement,
bien que ce soit pour produire un effet poétique qui, aux yeux de beaucoup,
paraîtra peut-être trop précieux. Un poète comme
Jacques Rabemananjara, par exemple, récusera absolument dans et par son œuvre
personnelle un tel "métissage" et une telle préciosité. Lui qui
prétend ne considérer la langue française que comme un pur et simple truchement
de son inspiration malgache, estime n’avoir à accomplir nul "apprentissage
du propre" puisque celui-ci s’incarne tout entier en sa personne. Né à
Maroantsetra en juin 1913, issu de l’aristocratie merina et betsimisaraka, le
poète fait ses études chez les Jésuites de Tananarive où il acquiert une solide
formation littéraire humaniste. Il sera, parmi les trois poètes ici évoqués, le
seul à avoir un engagement politique et nationaliste affirmé. En France de 1939
à 1946, il fait partie un temps du cabinet de Georges Mandel, ministre des
Colonies, et poursuit ses études supérieures à la Sorbonne. Il est le
co-fondateur d’un parti politique, le M.D.R.M. (Mouvement démocratique de la Rénovation
malgache). Il est aussi le co-fondateur de Présence africaine et il sera
le compagnon des premiers chantres de la négritude. Elu député en 1946,
il sera emprisonné en 1947 à la suite des événements. Libéré en 1956, il
reviendra à Madagascar en 1960 pour entrer au Gouvernement du Président
Tsiranana : il sera plusieurs fois ministre jusqu’en 1972. Puis c’est de nouveau
l’exil à Paris jusqu’en 1992, au moment où le régime du Président Ratsiraka
commence à vaciller. Il se présentera aux élections présidentielles de 1993.
Les principales œuvres poétiques de Rabemananjara ont été, en fait, écrites
lors de son emprisonnement, surtout entre 1947 et 1950. Coulant d’abord son
inspiration dans les formes traditionnelles de la poésie française - il gardera
une prédilection pour le sonnet-, Rabemananjara fait déjà de la femme et du
pays ses thèmes majeures : le recueil Sur les marches du soir(1940)
évoque, sur le ton de la mélancolie, les paysages et l’atmosphère du pays natal
qui se font le cadre naturel de plusieurs idylles, rendues plus graves et plus
vibrantes par les références aux rites ancestraux et aux morts. On y trouve
ainsi un hommage à Rabearivelo et une ode à la reine Ranavalona III - morte en
exil à Alger - écrite lors du retour de ses cendres. La tonalité élégiaque ou
amoureuse est tempérée voire assourdie par l’emploi de thèmes, d’images et de
tournures qui relèvent d’une esthétique post-romantique et post-parnasienne :
un certain vocabulaire convenu, considéré comme poétique, donne à l’ensemble
une unité faite de plus d’harmonieuse mollesse ou de lyrisme flou que de brio,
de vigueur ou de rigueur. L’auteur retrouvera en 1972 avec Les ordalies,
qui sont une suite de sonnets essentiellement consacrés à des thèmes
malagaches, ce charme suranné d’une poésie qui donne l’impression d’avoir déjà
été lue quelque part (sans que l’on puisse préciser où) tant elle est
"passée" comme on le dit d’une couleur. Dès les Rites
millénaires (1955), le poète explore la double voie qui sera principalement
la sienne : l’éloge et l’élan - qui se veut sacré - de la parole oraculaire,
l’imprécation et le verbe qui porte la malédiction. Il célèbrera le pays et la
femme dans Antsa (1961), Lamba (1956) et Rien qu’encens et
filigrane (1987), il vouera aux gémonies les colonisateurs soutenus par une
clique d’affidés dans Antidote (1961) et le régime du Président
Ratsiraka dans Thrènes d’avant
l’aurore (1985). Ce faisant, le poète entend chanter la louange du
propre, l’essence de la matrie mais, jamais, il ne cherche à cerner
poétiquement par le travail du verbe et des langues la spécificité de ce propre
tant elle lui semble aller de soi et il se contente d’invoquer avec les moyens
de ce qui lui paraît être un haut langage une hypostase qui est la Femme ou
l’Ile. La Déesse (des Rites millénaires) est la femme aimée mais déjà
l’Ile ; l’Ile d’Antsa est encore et toujours la femme : Ile ! Ile aux syllabes
de flamme ! Jamais ton nom ne fut plus cher
à mon âme ! Ile, ne fut plus doux
à mon cœur ! Ile aux syllabes
de flamme, Madagascar ! ............................................ Je mords ta
chair vierge et rouge avec l’âpre
ferveur du mourant aux
dents de lumière, Madagascar ! Un viatique
d’innocence dans mes
entrailles d’affamé, je m’allongerai
sur ton sein avec la fougue du plus ardent
de tes amants, du plus fidèle, Madagascar
!
(Antsa) L’élan et la passion
sont là mais l’assurance sans faille du poète- qui ne saurait douter de la
teneur absolue de ce qui est sien -l’empêche de questionner et ce qui lui est
propre et le langage qu’il utilise pour faire un tel éloge. Et de fait, il est
constamment amené à privilégier les tournures les plus convenues de la célébration
: apostrophes, hyperboles, exclamations, injonctions, références rituelles à la
noblesse de la race, à un sacré diffus et à la pureté des traditions
ancestrales. L’idéologie qui se dégage d’une telle poésie est celle d’un
nationalisme qui fait de l’essence du natalla propriété inaliénable du natif
dont elle modèle la présence et l’action : cette essence est un don qui demeure
intact malgré tous les efforts accomplis pour le dénaturer et qu’un mouvement
de l’esprit et du cœur permet de retrouver à volonté. Il n’est donc pas
question pour Rabemananjara de chercher à conquérir ce propre et il lui semble
impensable qu’on puisse le contester ou le transformer - voire tout simplement
mieux le comprendre - au contact de l’étranger. Le propre et l’étranger restent
des entités absolument indépendantes et elles ne sauraient communiquer : la
langue de l’étranger ne peut donc être qu’un outil[10] qu’on met au
service du propre. Rabemananjara oublie seulement qu’en ne retravaillant pas
son outil il se voue à réutiliser des formes déjà marquées par l’usage qui en a
été fait et qu’il risque ainsi d’aliéner ce qui lui est le plus cher : O mon Ile, j’entends que
sonne haut ton appel
angoissé de vestale au voile arraché. C’est, lorsque
les épreuves pleuvent sur ton épaule
étincelant de pudeur et toute lourde
de ta peine, sur ton dos
fier, souple liane de vanillier, mais dont jamais
n’a pu faire courber nulle main barbare l’échine droite,
ayant l’élégance du bambou vert ; C’est, lorsque
tes enfants sentent sur leur poitrine nue la plaie ouverte
et toute fraîche et la morsure et
les griffures, que du fond
pantelant de tes vieilles entrailles jaillissent à
grands flots les chants funèbres despleureuses. Et nous dirons,
ce soir, sur l’air des thrènes lents, récités à voix
grave par le devin aux yeux de lynx, les versets
consacrés aux lignes longues du soleil et des astres de ton destin.
(Thrènes d’avant l’aurore) C’est là le début du
long poème d’imprécation de 1985 : il sonne à nos oreilles comme une caricature
de l’exorde d’Antsa, cité ci-dessus. Pourquoi convoquer ici une
"vestale", des "pleureuses" et un "devin",
invoquer des "thrènes" et des "versets" pour dire le propre
et le malheur de la matrie ? En raison sans doute d’une conception
préétablie et figée de la solennité comme de la gravité du chant : puisant dans
les parures héritées de la culture gréco-latine et reprenant des invocations
déjà portées par les voix de Saint-John Perse et de Senghor, le poète confond
ornementation et haut langage. La malgachité se trouve réduite à
l’exotisme de la "liane de vanillier" et à "l’élégance du bambou
vert" : le pays comme la femme s’en trouvent aliénés et l’Ile-Femme n’est
plus qu’un fantôme né d’un discours qui n’a ni feu ni lieu. Une déperdition
tout aussi grande affecte la plupart des poèmes réunis en 1987 sous le titre de
Rien qu’encens et filigrane : une conception artificielle et "littéraire"
du sacré domine la célébration du propre qui ne saurait se satisfaire de rites
de pacotille et d’une renaissance sans âme : Je fais en ton
honneur renaître du vieux temps le plus purde nos rites ; car je ferai
brûler sur le bûcher d’ébène à rebords de légende cette motte
d’encens de copal parfumé cueilli près de la source-abreuvoir des Ancêtres, encens trempé de
miel et mêlé, cendre d’or, de touffes d’herbes à mystère. Ecoute tout
là-haut, transperçant la nuée, au rond-point du zénith, le milan,
porte-énigme, annoncer, augural, les sept modules de ton nom. Moi-même pris de
fièvre au cœur du tourbillon des anciens sortilèges, je balance trois
fois la cassolette en flamme autour de l’Arbre antique : De son ombre
magique il a marqué jadis les pas pontificaux de nos rois fondateurs : Son effluve
aujourd’hui nous sacre dieux nouveaux incarnés dans la chair de mon île de
jade en pleine éruption de geyser et d’amour. C’est là la Cantate
finale du livre et elle se veut - c’est son sous-titre - Le sacre de
la femme, de l’île et du poète : ce dernier devient l’unique prêtre et
célébrant d’un culte qu’il entend ressusciter. Toutefois l’accumulation
archéologique et quasi ethnographique des éléments du rituel ancestral,
l’ordonnance des gestes et des symboles tout comme l’essor ultime ne
parviennent pas à susciter de ferveur : cette dernière n’est qu’un songe ou un
mensonge parce que le langage qui devrait le déployer trahit le propre.
Malgré toutes les prétentions de l’auteur, une telle poésie est inexacte et
sans rigueur et la poésie a autant besoin d’exactitude et de rigueur que la
science - bien que sur un tout autre mode. Faute d’une vraie dialectique du
propre, la langue poétique de Rabemananjara reste l’otage d’une double
tradition morte qui la dépossède de toute vérité. Une seule fois
cependant, notre poète s’est approché d’un vrairapatriement et a entrevu ce que
pourrait être le propre fouaillé du feu de l’étrangermais s’y forgeant une âme
vive et neuve : dans Lamba, il célèbre la femme malgache et il célèbre
la femmeabsolue ; il découvre dans et par l’élan sensuel qui est si fort
en lui unchemin vers le natal qui passe par l’orbe du détour et en assume le
caractèreexcentrique - bien que ce soit apparemment pour mieux s’en défaire : Je te reconnais
entre cent, entre deux, Je te reconnais
entre mille à ton clin de cil prémonitoire. Mais ta beauté n’est pas celle
de la femme où l’entendent exègètes et cymbaliers ni la complexité
de la perle et du bijou. Ta grâce, O Sœur
de sang de mon nombril, pas celle de la
déesse chue en pays de légende ; pas de la nymphe
d’or dressée au péristyle du temple ; pas non plus de
la vierge égarée aux marches de Cythère et de Formapolis. T’est étranger
comme le noyau de l’atome ou la vertu de la poudre tout du
mouvement des ballerines tout de la
science de l’hétaïre. Mais j’en ai
marre, moi, marre jusqu’à la nausée du clinquant et
des fards sur les joues philistines de la tare
obombrant les ailes des narines marre de la virginité
technique de l’ombilic et masque et fausseté, marre du
cauchemar en forme d’hippocampe au bout des boulevards. Pour saisir et faire
saisir le parfait naturel de la femme malgache, le poète renie un instant
quelques-uns des ornements qui lui sont habituels (la déesse, la nymphe, le
temple et son péristyle, la vierge, les images de l’or, de la perle et du
bijou) : ils deviennent les repoussoirs du natal ou du propre. L’auteur joue
des niveaux de langue et d’une certaine opacité du verbe pour mieux faire
apparaître, sur le fond de l’artifice et de l’altérité décriés, l’intime tel
qu’il le désire ou le rêve dans sa nudité primordiale. Pourtant il y a, dans et
par l’évocation des éléments étrangers nommément récusés, une évidente
jubilation verbale et mentale qui leur donne toute l’importance et le natal ou
le naturel ne s’esquissent qu’en négatif sur cette trop riche et trop sensuelle
étoffe. La nature et la portée du détour ici accompli sont parfaitement
lisibles et visibles : le revers de toute l’entreprise poétique de Rabemananjara
s’y trahit, un profond amour pour l’étranger et une fascination[11] qui
l’hypnotisent et paralysent. Et, à nos yeux, c’est pour tenter de réduire
l’emprise dévastatrice de cet amour et de cette fascination que Rabemananjara
s’est efforcé de nier toute dialectique du propre, de refouler le nécessaire
travail réciproque des langues et des cultures. De la sorte, il a le plus
souvent manqué et le propre et l’étranger, figés à jamais en deux entités
immuables, arrêtées dans leur histoire. Dans le contexte
historique et littéraire qui fut celui des trois poètes malgaches que nous
avons étudiés, il est sûr que la dialectique, qui, par l’entremise de "l’épreuve
de l’étranger", les convia à "l’apprentissage du propre"
en même temps que de l’autre, ne leur permit jamais de synthèse stable
susceptible de les délivrer du tourment de l’entre-deux. De plus, une
telle dialectique s’avéra aussi redoutable qu’inévitable : en effet qu’on
l’accomplît, qu’on l’ignorât ou qu’on la niât, elle n’en produisit pas moins un
effet majeur sur la vie et sur l’œuvre de chacun de ces poètes. Le plus grand
des trois fut aussi celui qui alla le plus loin : acceptant pleinement le
rapport dialectique des langues et des cultures, il s’y investit tout entier
avec le désir de se réapproprier le natal. Nous avons vu qu’il parvint à un
remarquable travail réciproque des textes, des images et des rythmes, mais il
eut l’impression d’excéder infiniment ses sources et d’y perdre toute racine :
il se trouva d’un seul coup propulsé dans l’universel et il n’était pas plus en
mesure de l’admettre que de le supporter. L’ignorance put préserver le second
de toute tension excessivement douloureuse mais ce fut au prix d’une réduction
indue du propre à une technique d’écriture et à une thématique fallacieuse : la
rencontre avec l’autre et le métissage des inspirations ne furent pour lui que
des échappées marginales mais réussies. Le troisième fut moins prudent et moins
heureux : refusant de considérer le dilemme qui avait provoqué la mort de son
grand aîné, refusant d’assumer dans toutes ses conséquences la passion qu’il
nourrissait pour l’étranger, il résolut de tenir les langues et les cultures
séparées et de nier la dialectique du propre. Mais cette solution, apparemment
viable, l’a en fait coupé et du propre, figé en une essence innommable et de
moins en moins imaginable, et de l’étranger, fixé enune tradition généreuse
mais ne véhiculant plus que des formes mortes. Tel fut le destin de ces trois
poètes qui ont marqué leur époque et nous ont ainsi fourni des repères pour
penser le "métissage" des langues et des cultures et en jauger la
douloureuse précarité. BIBLIOGRAPHIE Rabearivelo est
désormais lisible dans quelques éditions récentes : L’interférence, roman,Collection Monde noir, Hatier,
Paris, 1988. Traduit de la
Nuit (avec Vieilles
chansons des pays d’Imérina et des extraits des autres recueils), Coll,
Orphée, éditions de la Différence, Paris, 1990. Poèmes, édition bilingue et intégrale (Presque
Songes, Traduit de la Nuit, Chants pour Abéone), Coll. Monde noir, Hatier,
Paris, 1990. Les Actes du
Colloque organisé pour le Cinquantenaire de la mort du poète (Université de
Tananarive, mai 1987) : "Jean-Joseph Rabearivelo cet inconnu ?" sont
parus en 1989 aux éditions de la revue Sud à Marseille. Ranaivo est
actuellement le moins accessible des trois : Flavien Ranaivo (comprend l’intégralité des trois
recueils publiés) Coll. littérature malgache, n°2,Nathan, Paris, 1968. Rabemananjara est
publié par les éditions Présence africaine (Paris/Dakar) : Œuvres complètes,
Poésie (comprend Sur
les marches du soir, Rites millénaires, Antsa, Lamba, Antidote, Les ordalies),
1978. Thrènes d’avant
l’aurore, Madagascar,
1985. Rien qu’encens et
filigrane,1987. Serge MEITINGER Université de La Réunion [1] Les deux expressions
sont employées par Heidegger qui les emprunte [2] à Hölderlin : cf. Approche
de Hölderlin, Gallimard, Paris, 1973, p. 147. [3]
Les Malgaches désignent
le sol natal par un terme : firenena qui connote un rapport à la mère et
non au père (vs patrie). [4] Le terme hainteny (dont
le sens est très controversé) désignerait la "science des paroles" ou
de "savantes paroles" (sur le plan de l’art comme de la morale et du
savoir ancestral) ; voir plus loin. [5] Jean-Louis Joubert
signale, dans la présentation d’une édition récente des Poèmes de
Rabearivelo, que l’on a découvertles "photographies d’un manuscrit de Presque
Songes [qui] montre sur la même page les deux versions [en français et en
malgache du même poème] comme pour un travail parallèle d’élaboration et de
correction. Ce qui suggérerait qu’aucune des deux versions n’est radicalement
antérieure à l’autre, et que, suivant les poèmes, l’impulsion créatrice s’est
déclenchée dans l’une ou l’autre des deuxlangues", Poèmes, Hatier,
Paris, 1990, p. 10. [6] Rabearivelo a
symboliquement intitulé L’interférence l’un de ses romans historiques
qui est paru chez Hatier (Paris) en 1988. Voir à ce propos notre intervention
au Colloque "Métissages"(avril 1990, Université de la Réunion) :
"Métissage ou interférence ? Le cas de Jean-Joseph Rabearivelo",
parue dans les Actes du colloque. [7] Jean Paulhan : Les Hain-tenymerina,
Geuthner,Paris, 1913. JeanPaulhan
: Les Hain-Tenys, Gallimard, Paris, 1939 et 1960. [8] Les merina sont
l’ethnie dominante sur les Hauts-plateaux et s’opposent traditionnellement aux
côtiers. [9] A lire les hainteny
recueillis et traduits par JeanPaulhan, l’on s’aperçoit que de nombreuses
formules sont reprises presque telles quelles d’un hainteny à l’autre.
De plus il est possible de couler dans le même moule formel d’autres mots avec
un sens différent ou dans le même sens de jouer avec des mots nouveaux dont la
tournure est frappée de manière analogue : il y a ainsi une savante
combinatoire, sémantique et formelle, propre aux hainteny, genre oral
dont les performances doivent impérativement s’adapter aux situations les plus
variées (bien que ce soit toujours selon un code aussi rigide que subtil). [10] Dans la lettre qu’a
adressée Jacques Rabemananjara aux organisateurs du Colloque sur la Littérature
malgache d’expression française (Université de Tananarive, mars 1991), ce
dernier souligne que la langue imposée aurait tout aussi bien pu être l’anglais
et que l’usage eût été le même. Il ajoute : "La langue française n’est
plus, en somme, qu’un moyen de transmission et de communication ; elle remplit
simplement la fonction d’une enveloppe pour enchâsser un cadeau de prix. Mais
que vaut le colis si l’emballage n’est pas à la mesure de l’objet ?" (Tribune,
19 mars 1991, Tananarive). La dernière phrase ici citée est d’une savante ambiguïté
: à quoi ou à qui peut bien tenir le défaut de l’emballage ? [11] Dans la même lettre, le
poète rappelle quel fut "l’émerveillement de [son] esprit devant la
découvertede la littérature française". Devant Andromaque, Athalie, les
Oraisons funèbres, les Pensées, Atala, Le Lac, Les Nuits, "l’enthousiasme
nous soulevait et nous laissait haletants" (Tribune, 24 mars 1991). |
![]() L'étranger est paru. Voir sommaire dans le nº22 de la RAL,M. |
design: ©Patrick CINTAS
Numéro spécial
L'ancrage : revue de recherches interdisciplinaires (The School of Arts and Sciences/
The University of Pittsburgh/University Center for International Studies/Center for West European Studies)
&
Revue d'art et de littérature, musique (Le
chasseur abstrait, éditeur - Patrick CINTAS - Venta del Lorquino -
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