|
|
||
L’étranger
Patrick CINTAS - Dix mille milliards de cités pour rien première partie
...l’Artiste joue dans la société moderne un rôle beaucoup plus important que celui d’un artisan ou d’un bouffon. Il se trouve face-à-face avec un monde fondé sur un matérialisme brutal où tout s’évalue en fonction du BIEN ÊTRE MATÉRIEL et où la religion, après avoir perdu beaucoup de terrain, n’est plus la grande dispensatrice de valeurs spirituelles. Aujourd’hui l’Artiste est un curieux réservoir de valeurs paraspirituelles en opposition absolue avec le FONCTIONNALISME quotidien pour lequel la science reçoit l’hommage d’une aveugle admiration. Je dis aveugle, car je ne crois pas en l’importance suprême de ces solutions scientifiques qui ne touchent même pas aux problèmes personnels de l’être humain. Par exemple, les voyages interplanétaires semblent être l’un des tous premiers pas vers le soi-disant "progrès scientifique" et pourtant en dernière analyse, il ne s’agit que d’un agrandissement du territoire mis à la disposition de l’homme. Je ne puis m’empêcher de considérer cela comme une simple variante du MATÉRIALISME actuel qui emporte l’individu de plus en plus loin de la quête de son moi intérieur. Cela nous amène à l’importante préoccupation de l’Artiste d’aujourd’hui qui est, à mon sens, de s’informer et de se tenir au courant du soi-disant PROGRÈS MATÉRIEL QUOTIDIEN [1].
Marcel DUCHAMP - 1960 à Hofstra.
Un robot entra. Depuis quelques années, on ne se souciait plus de ressemblance. On avait tellement poussé loin la perfection que la mode en était passée, semblait-il, définitivement. Même les greffons avaient perdu leur apparence de moignons. Le sexe de Fabrice, appartenant à des temps plus anciens, relevait encore de l’imitation. Il n’avait aucune idée de ce que Constance pensait de cet anachronisme. Ce n’était pas là le genre de conversation qu’il entretenait avec elle. On se limitait généralement à l’exploitation systématique du plaisir sans en tirer des conclusions jugées hâtives par avance.
Le robot se dirigea d’abord vers le comptoir dont il heurta légèrement le repose-pied semi-circulaire. C’était un robot de métal et de cuir, de ceux qu’on trouve dans les boutiques de prêt-à-porter où ils assurent les contraintes de la caisse enregistreuse. On les achète par un pur effet du caprice qui envenime votre relation à l’autre. Fabrice avait assisté en spectateur blasé à la transaction. Ils étaient entrés dans la boutique pour essayer des chaussures aperçues dans les reflets et les éclairs de la vitrine. Fabrice avait nonchalamment examiné les siennes sans se déchausser. Constance, plus perspicace, contemplait ses chevilles dans un miroir oblique posé par terre. Une vendeuse, un robot sans doute, vantait le cuir et son vernis. Le côté ancien de la chose ravissait Constance qui s’exclamait, donnant la désagréable impression qu’elle parlait de ses pieds. Fabrice s’était éloigné entre les rayons et feignait de s’intéresser à des patins à roulettes arrachés aux mains douteuses d’une enfant. Le robot, assis derrière la caisse, calculait la remise proposée par la vendeuse. C’était pour une soirée, précisait Constance. L’enfant déguerpit sous le regard concupiscent de Fabrice. La vendeuse, à l’affût des désirs, proclama que les patins à roulettes étaient très appréciés dans les soirées.
- Ah ! Oui ? dit Fabrice. Et par qui ?
- Tu ne vas tout de même pas te distinguer ! fit Constance qui trouvait ses nouvelles chaussures moins attractives depuis que la vendeuse calculait mentalement la remise possible sur le prix des patins.
- Je ne veux pas les acheter, dit Fabrice. J’ai cru que cette enfant était une voleuse. Je ne sais pas pourquoi j’ai agi aussi bêtement.
L’enfant traversait la rue à travers la vitrine.
- Nous avons aussi des bottes de cheval, dit la vendeuse.
Le visage de Fabrice s’éclaira. Elle avait visé juste.
- Un cheval ? s’écria Constance. Tu ne m’en avais pas parlé !
La vendeuse échangea un sourire avec Fabrice. C’est drôle ce qu’elles sont attirantes quand nous ne les possédons pas encore, pensa-t-il négligemment. Le robot manoeuvra le levier de la caisse :
- Nous faisons dix pour cent sur les accessoires équestres, prononça-t-il.
Il déploya un foulard aux couleurs du derby d’Aston, pensant peut-être émerveiller Constance par l’étalage de ses connaissances hippiques. Fabrice se rapprocha pour tâter la soie.
- Un foulard de circonstance, dit-il obscurément.
Le robot, incapable de deviner de quelles circonstances il s’agissait, risqua une proposition de prix :
- S’il s’agit d’une cérémonie, dit-il, nous offrons le peigne.
Il exhiba le peigne, une corne espagnole surmontée d’un scarabée vert et or.
- Nous sommes invités à l’ambassade d’Ologique, susurra Constance qui adorait surprendre à son avantage.
En général, les robots détestaient l’idée même d’Ologique. Elle se comportait en perverse capricieuse, ce qui n’était peut-être pas le meilleur moyen d’obtenir la remise maximum autorisée par le service de gestion comptable de la boutique. Fabrice s’interposa :
- J’ai écrit quelque chose là-dessus sous l’influence des robots, dit-il comme s’il comblait une lacune de l’article en question.
Le robot, qui ressemblait à la caisse enregistreuse, en referma le tiroir musical. Des chiffres s’affichèrent sur le cadran. On était loin de ce qu’on pouvait raisonnablement obtenir de son impatience.
- C’est sans compter le foulard, précisa-t-il.
La vendeuse, moins sensible aux perspectives d’Ologique, se hissa sur la pointe des pieds pour attraper ce qui semblait être la queue d’une souris habitant le plafond.
- Je n’y avais pas pensé, dit le robot précipitamment.
Le bras d’ivoire de la vendeuse, très ressemblant s’il ressemblait à quelque chose, se plia tandis qu’un écran descendait sur elle. Aussitôt, la lumière baissa et un faisceau lumineux inonda à la fois l’écran et la chair soudain évidente de la vendeuse. Un cheval traversa le rectangle de lumière.
- Nous sommes sur Ologique, récita la vendeuse, en un jour particulièrement réussi de reproduction d’un évènement terrestre que personne ne veut rater sous aucun prétexte. Voici le vainqueur de la course.
On distinguait bien le robot sur l’échine du cheval. L’enthousiasme de Constance monta de plusieurs crans. Elle atteignait le sommet de l’émotion. Fabrice, subjugué par cette apparition inattendue, lança un prix qui fit tinter la caisse enregistreuse.
- Après tout, pourquoi pas ? dit le robot en sautant par-dessus la caisse dont le tiroir bâillait.
- Je suis... hésita Constance.
- Aux anges ! clama Fabrice qui se laissait envahir par le même bonheur.
Le soir même, à l’ambassade d’Ologique, on admira la nouvelle acquisition de Constance qui dissimulait ses pieds dans les volants d’une robe exagérément longue. Fabrice, qu’on questionnait, n’envisageait plus le voyage sans cet excédent de bagage. On arriva à l’ambassade sous une pluie de confetti destinés à de plus communicatives personnalités. On agissait dans les marges de mondanités auxquelles Constance était habituée depuis son enfance passée dans le giron d’un couple de fonctionnaires zélés et malades des nerfs. Fabrice, qui n’avait jamais pénétré les cercles restreints de la haute société, ne s’en était jamais tenu qu’au cliché fugace et à l’attente d’un entretien dont le contenu était dicté par une bienséance venue d’en haut. Les passagers de Friendship VII se rassemblèrent, sous la poussée câline des cerbères, derrière les grilles que l’étiquette réservait à leur curiosité. Partant définitivement pour l’infini à défaut de conquérir ou de simplement rencontrer l’éternité, ils étaient encore animés par la curiosité et le goût des échos qui retombaient régulièrement des sphères les mieux informées et les plus satisfaites de cette société pour laquelle Fabrice n’éprouvait plus que de l’indifférence. Elle était encore agitée par les liens du sang. Elle avait consulté une devineresse pour lui arracher ce qu’elle considérait comme un aveu. Elle avait utilisé le robot pour analyser les contenus de sa recherche. Fabrice, vêtu du complet de circonstance, saluait les bustes des femmes surgis d’un amoncellement de voiles et de plis. On entra finalement dans la salle de réception où on eut tout loisir de se mélanger. Constance dansa avec un militaire et reprocha à Fabrice de se laisser entraîner par une politicienne aux allures de cocotte. On toucha au buffet avec une croissante angoisse. Les boissons perdaient peu à peu leur identité. On assista bruyamment à la projection d’un court-métrage où le précédent exemplaire de Friendship VII emportait des moribonds dans une verticale qui entrerait en circularité après leur mort certaine. La précision de l’ouvrage laissait pantois un Fabrice qui s’attendait aux pires circonstances mais certainement pas au spectacle d’un calcul aussi inutile que vulgaire. Constance était enchantée par le raccourci et en discutait avec des ministres du gouvernement d’elle ne savait plus quelle nation du monde. L’ambassadeur d’Ologique, juché sur une estrade comme un maître d’école, distribuait des reconnaissances dorées ou des petits écrins scintillant ne contenant probablement rien de bien sérieux. Fabrice traînait le robot et l’empêchait de croiser les autres chiens. Il agissait d’une main pour se goinfrer et conduire des corps faciles. Constance lui fut confiée par un secrétaire osseux qui dinguait sur une patte. Il enleva des négresses géantes à de scrupuleux musulmans qui le photographiaient en riant. L’étourdissement se prolongea au bord d’une piscine remplie de statues. Le robot le soutenait nonchalamment.
- Ils n’apprécieront pas votre comportement, dit celui-ci en arrondissant son échine sous la pression du corps de Fabrice qui se liquéfiait à l’approche de l’eau.
- Ils savent parfaitement que j’ai toujours fait mon travail, balbutia Fabrice en cherchant le robot qui avait disparu de son champ de vision.
- Vous n’avez pas choisi la femme qui convient à ce genre de mission.
- Je n’ai jamais choisi. J’ai toujours eu beaucoup de chance et on s’est imaginé que j’avais choisi la femme convenant parfaitement à la mission qui m’était confiée. Constance ne convient pas parce que je n’ai pas de chance cette fois-ci. Dommage que ce soit la dernière !
- Vous ne parlez pas sérieusement.
- Je n’ai jamais parlé à un robot ni de femmes ni de dernière chance !
- Vous vous ridiculisez ce soir. L’ambassadeur lui-même a demandé si vous étiez du voyage.
- Répondez-lui que je me demande ce que nous fabriquons dans l’ambassade d’une planète qui ne figure pas sur notre plan de voyage.
- Les explications vous seront fournies en temps utile.
- Dites-lui aussi qu’il arrête de reluquer la femme que j’aime.
- Je vais vous faire vomir...
- Sans café ?
Quelqu’un alluma l’intérieur de la piscine. Les baies vitrées de la salle de réception s’ouvrirent en grand. Constance était en maillot de bain !
- Vous n’avez pas choisi la femme qui convient... dit le robot dont la voix se perdit dans la foule.
Constance plongea dans le bleu électrique. Les statues s’agitèrent pour éviter l’éclaboussement.
- Qui est-ce ? demandait l’ambassadeur en considérant les déformations optiques que l’eau exerçait sur le corps de Constance qui touchait le fond pour y cueillir une pièce d’or.
- J’ignorais la conservation de ces reliques de l’envie, fit l’ambassadeur à l’adresse de ses proches.
On lui montra un autre maravédis. Il se moqua du profil qui apparaissait dans les reflets verts.
- Il vous ressemble, dit-il à Fabrice.
Sa voix avait imperceptiblement tremblé, comme s’il s’adressait à son successeur légitime. Le robot s’efforça de contenir l’effondrement physique de son maître. Constance jaillit. Elle lança la pièce en direction de l’ambassadeur qui sauta en l’air pour l’attraper.
- Et de deux ! fit-il et il les empocha.
Fabrice fut le premier à en rire. Tandis que Constance entreprenait de sécher son corps dégoulinant, l’ambassadeur toucha Fabrice du bout des doigts.
- Nous agissons bizarrement, ce soir, constata-t-il. Je vous souhaite un bon voyage et tout le bonheur qu’on peut imaginer dans les circonstances de l’infini.
Il s’éloigna avec sa cour.
- Il te les a données ? demanda Constance qui grelottait.
La main de Fabrice s’ouvrit. Elle ne contenait rien.
- La voilà ! dit le chien.
Elle arrivait sur la piste. Une navette venait de la déposer. Un caddy la suivait. Elle luttait contre le vent qui poussait contre elle la fumée de la fusée en partance. Le chien commanda une fine à l’eau et la déposa sur le guéridon où Fabrice s’était accoudé pour observer sa compagne.
- C’est ce qu’elle préfère, précisa-t-il.
- Une fine à l’eau ? demanda Fabrice en posant un oeil maussade sur le verre rempli de lumière.
Elle entra. Le caddy fit le tour des tables et se posta contre la balustrade où fleurissaient des rosiers artificiels.
- Mon ami, dit-elle, j’ai bien cru que nous n’arriverions jamais !
Le chien la débarassait de sa cape en reniflant. Elle allait raconter son aventure avec le chauffeur de taxi ou bien avec un agent de la paix. Elle avait souvent des histoires avec les hommes rencontrés sur la route. Elle s’enfonçait dans les complications si on s’avisait de la contredire. Les joues étaient à peine marquées par l’impatience. Elle utilisait un soulignement discret du regard mais la lèvre inférieure, naturellement étroite, était augmentée d’une virgule qui surmontait un menton en galoche. Fabrice, habitué à des observations plus fertiles en réflexions sur la nature de la femme, lui fit remarquer qu’elle avait oublié un peu de crème sur le lobe de l’oreille. Le chien frémit.
- Vous ne devinerez jamais ce qui nous arrive ! s’écria enfin Constance.
Fabrice relationnait lentement l’absence d’autres voyageurs en partance avec l’excitation de Constance. Il redoutait vaguement une entourloupette de dernière heure. En général, il vivait assez bien les petites imperfections qui inaugurent les projets de longue date. Il ne leur avait pas fallu longtemps pour concevoir celui-ci. S’agissait-il d’un effet de la douce précipitation qui avait présidé aux derniers jours ? L’ambassadeur d’Ologique s’était-il plaint de leur comportement ? On l’accusait peut-être d’avoir volé les maravédis sans la permission de leur propriétaire légitime. Qu’en pensait le chien qui était doté d’un pouvoir de prémonition ?
- Le vol est retardé ? demanda-t-il négligemment.
- Vous ne remarquez rien ? fit Constance en sifflotant dans son verre.
- Ils servent des olives d’Aragon, dit Fabrice.
Non, il n’avait rien remarqué à part l’absence des autres voyageurs. Ils attendaient dans le hall, sans doute. Voulait-elle qu’on les rejoignît ? Avait-elle pensé au billet du chien ? Les robots voyageaient en cabine comme les êtres humains. D’ailleurs, il ne connaissait pas de véritables chiens. Avait-elle possédé un de ces toutous dans son enfance ? Il se souvenait des bêtes empaillées, notamment des oiseaux et une lionne qui empestait discrètement...
- Nous ne voyageons plus avec nos amis ! déclara Constance que la fine empourprait passablement.
Elle considérait depuis la soirée chez l’ambassadeur que c’étaient leurs nouveaux amis, arguant qu’ils n’en auraient plus d’autres. Il les envisageait plutôt dans la perspective des mondanités sommaires à quoi il se soumettrait à date fixe. Il ne lui avait pas encore proposé de limiter leur sociabilité aux vendredis qu’il jeûnait irrégulièrement mais qu’il se promettait de respecter désormais avec la fidélité silencieuse du croyant peu enclin aux abus de la fidélité.
- Je ne comprends pas, finit-il par dire.
- Vous ne comprenez pas ! répéta-t-elle pour constater qu’il n’avait pas l’intention de changer comme il l’avait promis. Ils ont chamboulé tout le projet !
- En quel sens, ma mie ?
- Nous ne voyageons plus avec ceux que j’avais préparé à cette épreuve !
Elle ironisait.
- Nous accompagnerons des enfants jusqu’à la fin de nos jours ! conclut elle en achevant sa fine.
- Oh ! fit-il. Ils grandiront si ce sont des enfants.
Il la désespérait à dessein. Qu’est-ce que c’était que cette histoire d’enfants ? Il allait se renseigner lui-même. Le chien n’avait pas l’air instruit de l’affaire.
- Voulez-vous consommer un autre verre ? proposa-t-il.
- Mesurez-vous la gravité des faits ? articula-t-elle en le regardant au fond des yeux.
Il ne mesurait rien. Il craignait simplement que des enfants fussent de trop dans leur vie. Il ne savait pas. Il n’avait jamais eu d’enfants.
- Vous aurez trop parlé, lui reprocha-t-elle.
Il avait plutôt eu l’impression que l’ambassadeur avait apprécié sa conversation. De quoi avait-il parlé ?
- Quelqu’un a cru qu’il ne pouvait rien te refuser.
Elle le tutoyait. Il la voussoya.
- Je vous assure...
- Vous savez quelque chose, vous ? demanda-t-elle au chien.
Celui-ci clignota.
- Si j’avais su... vous pensez bien... des enfants...
Les enfants aiment les joujoux. Le chien pouvait se rassurer sur ce point particulier de sa relation à l’enfance. Il ne risquait qu’une curiosité malsaine, peu de chose en regard de ce qu’ils exigeraient de leurs aînés. Il fallait se le dire.
- Mais qu’avez-vous prévu ? demanda Constance.
- Prévoir ? fit Fabrice comme si ce verbe entrait dans son vocabulaire par la grande porte.
- Vous ne pouvez tout de même pas demeurer indifférent !
- Tranquille, dit Fabrice, tranquille, mon amour.
Il avait déjà soutenu avec elle ce genre de conversation sur à peu près le même sujet. Il croyait l’avoir renseignée sur sa philosophie. Il n’avait pas consenti à y adhérer sans discussion mais elle avait promis de ne plus chercher à le convaincre de son égoïsme. Il avait inventé pour elle le mot tranquillité.
- Allons nous renseigner, dit-il fermement.
Le chien, surpris par la célérité du mouvement amorcé par son maître, les suivit hors du buffet qu’il quittait à regret. L’abondance des reflets n’y était pas innocente.
On se dirigeait vers les bureaux de l’Agence de voyages. Sur le Pas de tir, le vaisseau avait l’air d’une araignée avec ses huit fusées et la toile tissée par l’enroulement des fumées. Fabrice ne put réprimer un geste d’impatience en se retrouvant sur le chemin de la salle des pas perdus. Un garde vérifia leurs papiers d’identité et leurs billets. Le chien et le caddy suivaient en se concertant.
- Où sont les enfants ? dit Fabrice en jetant un regard dans la salle où personne n’attendait.
Constance prit les devants. Les guichets commençaient à s’allumer. On reconnaissait l’Agence de voyages à son logo agité de spasmes. Ses couleurs d’arc-en-ciel rebondissaient sur le dallage comme des gouttes de pluie. La chemise d’un employé venait de se refermer dans l’obliquité d’un miroir. Fabrice s’accouda sur le bord glissant du comptoir et attendit que l’employé eût achevé de se coiffer. Constance avala le contenu d’un tube avec la précipitation d’un suicidé de la dernière heure.
- Vous exagérez, dit Fabrice.
- Vous voyez une autre solution ?
- Une solution à quel problème ? demanda l’employé en s’approchant.
Il sentait la fraise. Il rajusta ses lorgnons et contempla le couple qui s’adressait à lui.
- Nous sommes... commença Fabrice, comment dire ?
- Nous ne comprenons pas ! fit Constance.
L’employé se gonfla comme un dindon.
- Si vous voulez parler de ce qui arrive aux enfants... dit-il.
- Aux enfants ? dit Constance. Mais il s’agit de nous !
- Nous voulons dire que nous ignorons ce qui est arrivé à nos compagnons de route, dit Fabrice.
- Ils doivent bien le savoir, eux ! gloussa Constance en s’adressant à une multiplicité dont Fabrice redoutait les explications.
- Soyons clairs, dit l’employé.
Il alluma un écran. Le chien était en arrêt.
- Nous avons tout prévu, dit l’employé qui ne prétendait rien d’autre que rassurer les passagers tremblants que le destin poussait devant sa porte.
Fabrice observa le rétrécissement de la bouche de Constance. Elle commençait toujours par cette contraction. Ses yeux s’étaient remplis de larmes.
- Nous ne contestons pas, précisa Fabrice. Nous sommes un peu décontenancés par la perspective d’un tel changement dont nous ne pouvons pour l’instant mesurer la portée, débita-t-il tandis que l’employé réglait le contraste de l’écran.
- Dites au chien de se connecter, dit-il.
Les codes défilèrent comme les chiffres du Loto.
- C’est exact, dit l’employé.
- Qu’est-ce qui est exact ? demanda Constance comme si aucune opération d’importance ne venait d’être effectuée.
- Ce ne sont pas des enfants, dit l’employé.
- On m’a pourtant dit... grogna Constance.
- On vous a mal renseignée, continua l’employé.
- Ou tu as mal compris, ajouta Fabrice sans intention polémique.
Le chien couina.
- Faut-il que je vous explique en quoi consiste le changement de programme ? proposa l’employé.
- Le programme ? fit Constance.
La colocaïne perturbait son jugement. Fabrice ne pouvait évidemment rien tenter pour la tranquilliser. Si la colocaïne, qu’on appelle le Lotho parce que c’est sa meilleure marque de distribution sur le marché libre, ne réussit pas à vous calmer, on ne peut plus rien tenter pour vous convaincre du contraire de ce qui fait de vous un consommateur de colocaïne. Ce type de message s’inscrivait sur les transparences pour vous avertir que vous filiez du mauvais coton mais vous étiez seul à pouvoir les lire, le chien se chargeant de vous connecter à la couche de réalité correspondant à votre existence. Fabrice, de son côté, relisait des conseils de prudence inspirés de l’expérience.
- Je ne sais pas si nous avons le temps de discuter de tout ça, proposa-t-il au silence imposé par la crispation de Constance.
Recherchait-il maintenant l’approbation de l’employé ?Constancesepenchapourregarderl’écranqui venait de se figer sur les données de son projet.
- Vous devriez embarquer, conseilla l’employé. Les enfants ne peuvent pas partir sans vous. Ce serait inimaginable.
- Les enfants sont à bord ? demanda Fabrice avec son air triste de consommateurqui commenceà mesurerla portéedeson achat. C’est pour ça que nous ne les avons pas trouvés, dit-il à Constance comme s’il lui fournissait enfin l’explication qu’elle attendait de lui.
- Oui, dit l’employé, la régression a toujours lieu à l’intérieur du vaisseau. Ils ont embarqué hier au soir, comme d’habitude.
- Après la soirée chez l’ambassadeur ? susurra Constance.
- Vous jouiez à la nymphe, pendant ce temps !
- Pendant quel temps ?
- Je veux dire que nous nous sommes attardés dans le salon privé de l’ambassadeur. Ils ont dû nous quitter à ce moment-là. Nous ne savions pas...
- Vous ne vous souvenez de rien ! cracha Constance pour couper court à la conversation.
- Voulez-vous embarquer ? dit l’employé en éteignant l’écran. Comme je vous l’ai dit, vous ne pouvez plus renoncer. Les termes du contrat...
- Tu as signé un contrat, toi ? grinça Constance.
- Je ne me souviens plus !
La conversation devenait hermétique. Le chien s’approcha pour récupérer sa connexion perdue avec les entrailles de l’Agence. Il n’avait pas de conseil à donner mais sa montre-bracelet indiquait qu’on avait tout juste le temps d’embarquer. On avait bienleloisirdemettredel’ordre dans un récit qu’aucune conversation, à sa connaissance, ne réussirait à éclairer.
- Nous allons encore perdre du temps à nous expliquer ! grimaça Constance.
- Il ne s’agit pas de nous ! s’écria Fabrice.
- De qui alors, s’il vous plaît ? Je commence à comprendre.
- Comprendre ?
- Il vous a bel et bien payé pendant que je me trompais sur vos intentions.
- Madame ! Monsieur ! Le moment est mal choisi...
- Vous choisissez, vous ? râla Constance au bord de l’effondrement.
- Par pitié ! gémit Fabrice.
Les brancards automatiques surgirent des placards.
- Il y a encore une autre solution ! cria le chien en s’interposant entre les corps humains qui luttaient avec les mains et les brancards qui se positionnaient pour effectuer une manoeuvre compliquée par l’intrication des transparences correspondant aux antagonismes mis en jeu.
Le premier pétard explosa à ce moment-là. On utilisait les feux d’artifices pour signaler le départ imminent. Les bombes s’élevaient verticalement au-dessus du Pas de tir puis leur trajectoire s’arrondissait dans la direction de la ville toujours ravie de pouvoir s’extasier comme au beau temps de l’enfance. Les brancards automatiques marquèrent le pas. L’employé était au téléphone. Les gouttes de sueur sautillaient sur ses joues.
- Un problème - oui - quel genre de problème ? - vous voulez-dire quel code ? - comment voulez-vous que je mémorise le code de tous les incidents possibles ? - oui j’ai dit incident - comment ce n’est rien ! - une femme oui - quel type de femme ? - l’homme n’est pas en état de me le dire - il est avec le chien - je ne sais pas - le chien tente une injection directement dans la thyroïde - elle se défend la bougresse - je ne dispose pas de moyens suffisants - les brancards reculent devant la difficulté - à moins que le chien ne les contrôle - le caddy se tient tranquille - oui c’est un rapport ! - je suis en train de vous dicter un rapport ! - appuyez sur le bouton "enregistrement des conversations extérieures relatives au service" - ne me dites pas que je dois recommencer !
L’aiguille atteignit le tissu crispé de la glande. Fabrice ferma les yeux devant le spectacle d’une douleur incommensurable. À quel endroit de la souffrance retrouverait-il la femme qui l’accompagnait ? Le chien tirait la langue pour verser les gouttes d’une deuxième substance destinée à brouiller les pistes.
- Comme ça, dit-il, ils n’auront pas les moyens de retrouver le fil de la conversation.
De qui parlait-il ? Le corps de Constance se ramollit. Fabrice se tourna vers les brancards pour leur adresser une dernière semonce. Ils étaient immobiles comme les éléments d’un décor. L’employé reposa le combiné dans son logement. La vie était constituée de gestes précis. Fabrice se demanda si le chien avait le pouvoir de changer les détails d’un historique des faits. Le chien s’arc-bouta pour achever la course du piston qu’il poussait de l’intérieur. L’aiguille réapparut dans la lumière holographique. Une goutte glissa rapidement le long de cette verticale.
- Nous pouvons embarquer, dit-il. Elle ne se souviendra de rien.
- Elle tenait tant à mémoriser ces derniers instants passés sur la Terre, pleurnicha Fabrice en constatant que les brancards regagnaient leurs glissières.
- Nous lui inventerons ce bonheur, dit le chien.
- Je n’ai pas parlé de bonheur ! fit Fabrice.
L’employé ricana.
- Vous n’avez rien résolu, constata-t-il.
Une chaise roulante se présenta. Elle était équipée d’un porte-bagages. Le caddy s’activa et disparut.
- Si vous voulez, dit le chien, je peux encore la réveiller.
- Qui êtes-vous ? demanda Fabrice sur le ton de quelqu’un qui n’attend pas de réponse.
Ils suivirent les flèches. La chaise roulait devant eux, les contraignant à une marche forcée. Le chien tirait sa langue bleue.
- Elle n’acceptera jamais les faits, ânonnait Fabrice. Je ne l’ai jamais vue se soumettre à l’opinion générale.
- Il ne s’agit pas d’opinion, dit le chien, mais d’un endroit précis du cerveau sur lequel je peux exercer mon influence. Je ne vois pas d’autres solutions.
- Il n’y aura plus de réalité pour elle, dit Fabrice.
Il attendit une seconde de désespoir avant de soupirer :
- Je suis le seul témoin !
- Exact ! dit le chien.
L’air vif du Pas de tir contenait en outre tous les éléments nécessaires à un contrôle raisonnable des sentiments. Fabrice se mit à respirer comme dans la chambre à gaz d’un supplicié.
- Si vous ne venez pas, prévint le chien, elle vous manquera tôt ou tard.
Le vaisseau cracha un escalier.
- C’est beau ! dit Fabrice.
Les huit fusées s’allumèrent.
- Il est encore temps, dit le chien.
Le corps de Constance montait sur l’escalator. Le chien laissait glisser la rampe dans sa main. Ils étaient environnés d’une fumée lente et bleue. Fabrice toucha le chien comme pour s’assurer que son existence n’était pas le fruit de son imagination.
- Elle ne sera jamais heureuse, dit-il.
Le chien referma sa main. Il montait.
- Comme vous voulez, disait-il.
Il montait rapidement.
- Hé ! fit Fabrice. Il vous en reste encore ?
Le chien fit gicler une goutte cristalline dans l’air saturé. En haut, sur la passerelle, des enfants tiraient le corps de Constance à l’intérieur.
deuxième partie >>
[1] Plus loin : "Et sous l’apparence, je suis tenté de dire sous le déguisement, d’un membre de la race humaine, l’individu est en fait tout à fait seul et unique et les caractéristiques communes à tous les individus pris en masse n’ont aucun rapport avec l’explosion solitaire d’un individu livré à lui-même.[...] Max Stirner... etc."
|
L’étranger

L'étranger est paru.
Voir sommaire dans le nº22 de la RAL,M.
|