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Nouvelle page 1 l'Ancrage/Revue d'art et de littérature, musique - sur le thème de l'étranger
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Patrick CINTAS - Dix mille milliards de cités pour rien
deuxième partie



J’ai enfin le droit de saluer des êtres que je ne connais pas
Ils passent devant moi et s’accumulent au loin
Tandis que tout ce que j’en vois m’est inconnu
Et leur espoir n’est pas moins fort que le mien

Apollinaire - Le musicien de Saint-Merry - Calligrammes


À défaut de jours et de nuits, il fallait se fier à l’horloge du salon principal, seul endroit du vaisseau où l’heure pouvait être consultée en toute discrétion. Les parois latérales étaient percées d’un alignement de hublots près desquels il était de bon ton d’apporter sa chaise. La Compagnie offrait les binoculaires avec une capacité de mémoire réduite à une centaine de clichés. On découvrait ses approches visuelles de l’espace en connectant l’appareil à des machines à sous qui proposaient des agrandissements à des prix que Fabrice trouva exagéré sans toutefois chercher à en discuter. D’ailleurs un enfant comprendrait-il de quoi il était question ? Constance n’avait pas de soucis pécuniaires. Sa pension alimentaire couvrait toutes ses petites folies. Depuis deux jours, sa passion pour la photographie avait diminué au point qu’elle oubliait d’apporter son appareil. Elle calait sa chaise contre celle de Fabrice et croyait se plonger avec lui dans un infini passablement assimilé à l’inconnu. Comme elle croyait aussi partager avec lui sa nouvelle sensation de néant inspiré par le disque parfaitement noir du hublot, elle parlait peu, n’exigeant que la caresse de ses cheveux ou la confirmation verbale de sa beauté. Il collait ses chewing-gums sur le carreau pour briser l’absence de perspective. Au-dessus de la cheminée, un panneau promettait la rencontre prochaine d’une planète solitaire. À cette occasion, et parce qu’on voguait depuis plusieurs semaines dans ce que l’esprit avait fini par confondre avec le vide, on lancerait des bouteilles remplies de petits messages destinés à d’autres voyageurs. Constance avait rédigé le sien sans en révéler la substance à un Fabrice qui commençait à souffrir de ces enfantillages. L’interdiction de fumer devenait intolérable. Il mastiquait toute la journée des chewing-gums qu’on lui reprochait de coller n’importe où. Il détestait que ce fût un enfant qui lui adressât ces remontrances. On le menaça même de bloquer sa carte de crédit. Son pécule, limité à une indemnité pour service rendu à la Presse, le condamnait à des calculs incessants qu’il reportait sur un carnet. Cette habitude du crayon intriguait mais les dessins retenaient l’attention même des plus ludopathes. Au rythme qu’il s’était imposé, sa consommation de carnets s’interromprait dans un an. Les douaniers du Pas de tir les avaient comptés sans trop savoir à quoi diable pouvaient bien conduire ces calculs. Prévenu que cet objet ne figurait pas dans le stock des marchandises emportées par le vaisseau à des fins commerciales, Fabrice avait demandé à doubler la quantité. Une discussion s’en était suivie entre les douaniers et leur directeur. La gérante du kiosque, pendant ce temps, inventoriait son arrière boutique pour y dénicher les carnets manquants. Il n’en fallait pas plus à Constance pour sombrer dans la mélancolie. Le spectacle de l’absurdité la détruisait facilement. Volant à son secours alors qu’il était lui-même en difficulté, ce qui ajoutait à l’absurde de la situation, Fabrice déclara que le doublement était une exigence peu raisonnable compte tenu du temps qui restait à égrener jusqu’au moment du départ. Constance avait éclaté en sanglots à l’annonce, par la gérante, du nombre de carnets encore disponible à cette heure précise de son exploitation comptable. Sur le Pas de tir, les fusées, accrochées au vaisseau comme de gros insectes à une branche, entraient dans la phase de réchauffement. Fabrice avait alors éprouvé un vertige et Constance, alarmée par ce fin déséquilibre, avait cessé de pleurer.
Le front contre le hublot glacial, Fabrice tenta une impossible mise au point sur le chewing-gum. Ce fut sans doute le petit vertige causé par l’effort des orbiculaires qui ramena son esprit au moment du départ. Il n’aimait pas se souvenir de ces circonstances. Constance savait bien à quel point le ridicule pouvait ruiner cet homme encore secret. La petite planète rose formée par le chewing-gum fut, l’espace d’une seconde, leur seul point commun puis elle se détacha de lui et se réfugia dans l’antre d’une machine à sous qui proposait sa musique.
Il y avait longtemps qu’on ne l’avait conduite au rythme d’une valse. Fabrice était plutôt gauche en la matière. De plus, il n’aurait pas aimé l’idée de la voir danser avec un enfant. Elle ne s’aperçut de cette aversion qu’au deuxième jour du voyage. L’espace était encore peuplé d’objets. L’esprit pouvait s’exercer à la géométrie. On ne se doutait pas que ce nécessaire recours aux lois du plan serait bientôt annulé par la traversée du néant et de la densité. Un enfant avait émit une théorie du hasard. Fabrice, qui avait professé le contraire, avait demandé à l’enfant de cesser d’influencer les autres. Constance avait voulu s’en mêler, ce qui aggrava le cas de l’enfant terrifié par une agression apparemment sans rapport avec le contenu de sa conférence sur le pouce. Le visage de Fabrice s’était dangereusement coloré. Son poing écrasa un chewing-gum sur la vitre du hublot dont il avait pris possession.
- C’est insensé ! dit l’enfant dans une tentative de réagir à sa propre inertie.
Constance s’élança. En dehors des situations absurdes, elle savait se montrer efficace. Elle n’avait évidemment rien compris aux théories de l’enfant et n’entendait pas plus la réaction inattendue de Fabrice qui s’en prenait maintenant aux boutons de son appareil photographique pour leur reprocher une obscure ergonomie. Constance souleva l’enfant.
- Vous ne savez pas de quoi vous parlez, lui dit-elle en caressant ses boucles.
L’enfant lui opposa un visage étonné. Elle cligna d’un oeil complice. Rassis sur sa chaise, Fabrice vitupérait en contemplant les entrailles noires de son appareil.
- Il est fichu, dit l’enfant.
- Qu’est-ce qui est fichu ? fit Fabrice brusquement.
- Vous avez perdu les photos du jour, dit Constance qui croyait tout expliquer.
- De quel diable de jour me parlez-vous ! dit Fabrice avant de se replonger dans l’observation de l’espace.
Le soir, dans le lit, il lui confia qu’il avait peur de la disparition des objets dans l’espace.
- Sans eux, nous n’aurons d’autre choix que de regarder à l’intérieur.
Ce projet ravissait Constance. Elle appela son chien. Il habitait maintenant derrière le radiateur. La proximité de la chaleur le rendait nonchalant. Il répondait rarement au premier appel. On entendait les pulsions hydrauliques pendant une bonne minute qui agaçait passablement la patiente Constance. Fabrice, peu loquace en la matière, se contentait de l’entretien de la mécanique qui se limitait à la vérification quotidienne des niveaux de liquides. Il ignorait parfaitement le rôle joué par ces liquides dont le nom de code figurait sur des étiquettes rivées à l’intérieur de la carapace. Il se livrait à cette obligation sans en discuter, avec Constance, la triste nécessité. Le robot, conscient de l’importance que l’homme avait acquise sans la rechercher, émettait en échange toutes les hypothèses d’amour que lui inspirait la promiscuité du vaisseau. Fabrice ne répondait pas à ces provocations. Le chien entrait dans le lit pour servir sa maîtresse et l’homme, proche du sommeil, se demandait si un enfant occuperait la même place.
- Le monde s’est sacrément réduit, dit Constance après avoir appelé le chien dont la carcasse tirait des éléments du radiateur une série presque harmonique.
- Le monde a disparu, dit Fabrice en claquant la langue.
- Bientôt, dit-elle en ôtant sa chemise, il n’y aura plus rien au-delà des murs.
- Vous oubliez la croissance des enfants.
- Ils ont si peu grandi depuis que nous sommes partis ! Vous ne les aimez pas.
- Je ne les ai pas comptés !
Le chien se gratta contre le tuyau du robinet qui arrachait un grincement intolérable aux écailles de sa carcasse. Son regard de caméra sondait les draps.
- Si vous voulez, proposa Constance, nous déjeunerons avec eux demain. Ils seront ravis de faire votre connaissance.
Il savait bien qu’elle les connaissait et qu’il n’avait pas la moindre idée de leur futur de voyageurs sur cette portion de l’infini qui s’achevait avec lui. Il caressa le sein que Constance pointait dans sa direction. Le chien, attentif aux détails de leurs rapports intimes, cliqueta comme une boîte à musique.
- Il ne vous restera plus qu’eux quand je serais vieille, dit Constance.
- Nous ne pouvons pas vivre si nous ne savons pas ce qui se trouve derrière les murs. Les hublots se transformeront en miroir. Les instruments renverront des fonctions chiffrées que nous ne saurons pas interpréter.
- D’où l’importance des enfants et la nécessité de se faire aimer d’eux.
Le chien cogna le radiateur avec la queue. Son regard le renseignait en ce moment sur la difficulté de traverser le tapis.
- Vous avez adopté un corniaud, murmura Fabrice en enfonçant sa tête dans le coussin. Pour le même prix, je vous aurais trouvé un modèle plus récent. Cet animal va me rendre fou !
- Vous n’avez plus que moi, dit Constance tristement.
Le chien se verticalisa pour observer la surface du lit.
- Quelle différence ? demanda Constance.
- Entre quoi et quoi ? dit Fabrice dans le coussin.
- Entre un robot et un véritable chien ?
- La même qu’entre moi-même et un de ces maudits enfants qui vont assister à notre vieillissement.
- Vous êtes amer...
Elle aimait bien, Constance, lui décerner des adjectifs. Il les collectionnait.
- Montez, vous ! dit-elle au chien.
Celui-ci prit son élan avant de bondir. Elle le reçut sur les genoux. Immédiatement, elle déclencha le mécanisme du sommeil. Le chien attendit qu’elle glissât entre lui et l’homme qui reniflait dans l’espoir de détecter l’odeur de la drogue. Elle eut le temps de lui confier qu’elle sombrait dans un plaisir facile. Le chien se pelotonna dans le creux de ses reins.
- Lumière ! fit Fabrice.
Et tout s’éteignit. Il garda les yeux ouverts pour se remplir de ce néant. Il constatait que la lumière était tout ce qui leur restait depuis que les étoiles menaçaient de disparaître des hublots.
Il rencontra les enfants finalement. Ils l’attendaient dans le salon principal, celui qu’on réservait aux conversations et aux échanges. Constance les avait préparés à une rencontre peut-être déroutante.
- Mon ami, avait-elle expliqué, n’est pas un homme comme les autres.
Il n’y avait là aucune allusion à la greffe sexuelle qui la dérangeait pourtant dans ses rapports charnels. Il n’était pas question non plus de l’aspect physique de Fabrice qui portait un chapeau démodé et mâchait des chewing-gums à saveur fruitée quand le commun des mortels préférait les effets dévastateurs du Lotho. Il se servait des mains pour exprimer les nuances de son discours aux hommes. Les fragrances du chewing-gum se mêlaient à celle de son après-rasage. Il n’était pas vraiment imberbe mais le rasoir n’effleurait qu’une peau assez peu rebelle aux soins négligés qu’il accordait à son apparence. Ses bottes avaient appartenu à un officier nègre dont il était le légataire universel. En Afrique, un château de bambou portait les armes des Vermort et Fabrice ne voyait pas d’inconvénient à en exhiber la photographie craquelée.
- Sinon, dit Constance, c’est un homme tout ce qu’il y a de charmant et de compréhensif.
Satisfaite de la présentation, elle inspira les questions les mieux adaptées aux circonstances telles qu’elle croyait que Fabrice les vivait. L’homme fit son apparition au beau milieu d’un silence gêné. Cerné par des regards fuyants, il prit place au centre de l’assemblée. Constance se leva et caressa le cuir chevelu mis à nu par un récent rasage. Le chapeau de conquérant, posé sur le genou encore pointu à cette époque de la vie de Fabrice, exhibait un ruban aux couleurs de l’Empire d’Afrique. On s’extasia doucement.
- Voici les enfants, dit simplement Constance. Ce n’est pas un effet du hasard (elle lorgna le petit amateur des produits du hasard pour qu’il se tût sagement pour l’instant) si nous sommes réunis tous ici dans ce salon qui est notre bien commun. Fabrice, je te présente les enfants qui vont grandir tandis que nous vieillirons.
Ils ne bougeaient pas. Fabrice commença même à les compter. Constance l’interrompit :
- Ils ont sans doute des questions à poser à leur... père de circonstance.
Fabrice s’ébroua. Il y avait longtemps qu’il n’avait pas fait le cheval devant les autres. Elle s’attendait toujours à le voir ruer pour se séparer de la foule à quoi elle prétendait l’associer. Un enfant brandit un sextant et demanda ce que c’était. La question était naturellement pour Fabrice qui renâclait et montrait sa dentition d’initié. Le sextant changea de main plusieurs fois avant de s’immobiliser dans les mains de Fabrice.
- Où diable l’avaient-vous trouvé ? s’écria-t-il.
La réponse était à la hauteur du personnage. Constance, qui était à l’origine de ce prétexte, tenta de relativiser l’importance de l’objet.
- Je ne savais pas, dit-elle, qu’il y avait une histoire entre cet objet et vous. Avez-vous voyagé sur les mers ?
Les enfants s’accoudèrent sur leurs genoux. Fabrice avait fréquenté des pirates mais s’agissait-il des flibustiers de la légende ou des obscurs adeptes du cyberespace ? Il mit son oeil dans le viseur et dirigea l’instrument vers une hypothétique étoile dans un ciel qu’il donnait à imaginer.
- Leur avez-vous raconté, dit-il, comment vous vous êtes baignée toute nue dans la piscine de l’ambassadeur ?
Constance rougit. Il sortit les doublons de sa poche. Les yeux des enfants se remplirent de cet or.
- Nous ne savons pas grand chose de Constance, votre... mère. Nous connaissons son adolescence agitée mais nous n’avons rien découvert sur son enfance. Elle a été l’épouse, successivement, d’un luthier de la Cour, d’un secrétaire d’État aux affaires étrangères et du directeur de l’Hôpital Saint-Patrick [1]. Je ne l’ai pas épousée. Nous vivons dans la "constance" du péché de mauvaise chair.
- Fabrice ! Ce ne sont pas des choses à raconter aux enfants !
Elle rougissait lentement, exactement comme si elle était capable de lutter contre la montée de la pression artérielle. Cette nuit encore, les deux pièces, bourrées d’électronique, avaient roulé sur son petit corps rondelet. Le chien commandait une partie du graphe mais Fabrice pouvait prétendre à une maîtrise totale du plaisir.
- Il n’y a qu’un enfant dans mon existence, dit Fabrice. Je l’ai à peine vu grandir tant j’étais petit moi-même. Ce fragment de l’autre m’obsède et m’angoisse au point que je ne suis plus en mesure de m’intéresser à l’existence des enfants qui fascinent ma compagne parce qu’elle ne les possède pas vraiment. Merci pour le sextant. Il est la reproduction exacte de celui que j’utilisais à la fenêtre de ma chambre transformée en vaisseau d’un autre temps. Je voyageais par-dessus les arbres du parc, des chênes centenaires qui portaient les blessures de l’histoire. Je ne connaissais pas encore l’existence des femmes. Je m’imaginais que l’enfance était celle d’un animal en voie de disparition. Des oiseaux témoignaient de mon avance sur mon temps. Malheureusement pour vous, nous ne sommes pas dans un château et il n’y a pas de fenêtre pour s’avancer hors de soi. Les sextants ont disparu de notre existence mais vous connaissez parfaitement le produit de remplacement. Je vous conseille la pratique de la masturbation et l’usage de la force dans les rapports verbaux. Les maravédis seront exposés pendant une semaine dans la vitrine blindée du salon dit des Idées reçues. Une participation de dix centimes sera demandée au visiteur et versée au profit des chiens qu’on nous réserve en haut lieu.
L’humour de Fabrice était rarement du goût de Constance mais elle n’attendait rien d’autre de son désespoir. Les maravédis furent exposés comme l’avait proposé Fabrice. Le salon n’était pas celui des "Idées reçues". Il n’y avait aucun salon de ce nom dans le vaisseau. De plus, le règlement intérieur stipulait que toute activité commerciale de la part des passagers était rigoureusement interdite. Craignant le bris plus que le vol, Fabrice se contenta de mettre son trésor sous clé dans une vitrine que personne n’oserait briser. On se limitait à laisser la trace humide de sa main sur le carreau. Pendant ce temps, Fabrice manipulait le sextant aux yeux de tous. Il n’avait pas l’intention d’entrer en communication avec les enfants. Rien ne l’y obligeait. Constance fournissait aux enfants des explications fleuves. On se réunissait dans les couloirs, par petits groupes, pour en discuter presque silencieusement tant Fabrice inspirait de la crainte. On venait de franchir le Point de non-retour, moment toujours difficile à expliquer et qui plongeait certains passagers de l’infini dans une mélancolie communicative. Apparemment, Fabrice était le seul concerné. Les capteurs signalaient sa présence sur les écrans, ce qui l’agaçait. Il avait cessé sa recherche d’un équipage de pilotes et de techniciens. Cette folie avait présidé à tous ses discours depuis le départ. Il avait fini par soupçonner les enfants eux-mêmes de fournir l’énergie et les compétences nécessaires pour l’évaluation physique du voyage. Ces fréquentes injustices n’entamèrent pas le moral des enfants que Constance couvait méticuleusement, autre sujet de discorde. Les secousses magnétiques, fréquentes dans les environs du Point de non-retour, répandaient des terreurs prémonitoires. Maintenant, on avait la sensation de s’être immobilisé et par conséquent celle, moins facile à vivre, d’attendre un évènement dont Fabrice changeait la nature au gré de son inspiration.
- J’ai déjà vécu cette attente, débitait-il dans les haut-parleurs (ce n’était pas interdit). Nous attendons par crainte d’oublier. Au début, sans doute par mimétisme, nous sommes postés comme des guetteurs. On nous dérange sans cesse pour savoir ce qui nous arrive. On craint le pire à votre cerveau d’enfant. On s’approche comme des prédateurs. On prend le risque de détruire le silence imposé à l’attente par l’équivalent en mesure de temps. Imaginez l’enfant au point de rencontre parfaitement géométrique d’une fenêtre que la pluie agite de petits cris de gouttes et du prolongement abstrait de ce corps à l’essai du plaisir et du néant. Le plaisir et le néant. Ce serait le titre, non pas du recueil de toutes les imbécilités que j’ai écrites pour entrer en communication avec mon époque, mais d’un livre commencé le matin et achevé le soir, entre l’aubade et la sérénade, simplement en prévision de la nuit que nous sommes en train de traverser. Je ne devrais parler que de moi, pas de vous ni de celle qui vous crée malgré moi. Nous ne sommes plus capables de calculer l’équidistance, moment prévisible et redouté en son temps mais jamais estimé avec autant de précision. C’est fini ! Je voudrais ne plus entendre parler d’elle ni de vous mais les leçons du chien m’enseignent l’évidence de votre présence future. Vous ferez tout désormais pour me couper du passé qui me fonde. Je ne sais pas de quoi vous nourrissez votre originalité.
On entendait le léger sifflement des becs de gaz ouverts dans la chaudière. D’habitude, les flammes bleues se projetaient en grand sur les murs et le plafond. Ce soir-là, il avait éteint la veilleuse de sécurité et le gaz envahissait lentement ses poumons. Il jouait avec le fil tendu entre les deux réalités de son existence, sur le point de choisir mais paralysé par cette perspective. Jean promenait sa solitude de célibataire dans les rues de Castelpu ou de Vermort [2]. Il y avait une rivière entre les deux villages et un pont que les crues emportaient régulièrement. "Quand résoudrons-nous la question de ce pont ?" avait proposé Jean pendant la campagne électorale. Il y avait d’autres questions cruciales et Fabrice les avait répertoriées pour y réfléchir. Jean briguait le poste de conseiller général. Le comte de Vermort avait assumé la fonction de sénateur. Le maire, en général, était un métayer, rarement un notable. Tout s’organisait sans cesse dans la même optique. Il suffisait d’en comprendre le principe. Mais ce n’était plus aussi important après l’expérience de l’angoisse. La mort remplaçait avantageusement le futur. Elle commençait par un voyage dans l’espace. Plus rien ne la remplaçait et personne ne s’apercevait que quelque chose avait changé dans le cerveau de l’enfant. Il guettait la seconde d’inadvertance, posté près de la fenêtre, sentant la vie comme on devine la mort, par les mêmes pores, sous la même influence.
- Et vous avez renoncé à la mort, demanda un enfant sur qui ces explications tombaient comme la neige au printemps.
Fabrice virevolta dans un effort pour s’extraire de ce dialogue insensé. Il reçut le reflet des maravédis.
- Nous ne sommes peut-être pas seuls, dit un autre enfant.
Était-il important que ce fût un autre et pas le même ? Il les compta et une fois de plus Constance interrompit son calcul :
- Nous ne saurons jamais si nous avons eu raison d’entreprendre ce voyage, dit-elle comme si elle professait une nouvelle religion.
- Nous n’avons rien entrepris, dit Fabrice. Vous n’étiez pas des enfants. Il n’était pas encore question de vous. Nous avions le cerveau rempli de mythes vous concernant, dont le premier n’est pas flatteur. Nous n’avons pas eu le temps de reconsidérer notre engagement.
- Vous avez usé de la force pour ne pas partir seul ! dit Constance entre les dents.
- Seul avec qui ? s’écria Fabrice.
- Oui, avec qui ? demandèrent les enfants d’une seule voix.
Constance eût été bien incapable de répondre à une pareille exigence d’amour. Elle limitait ses rapports à l’enfance à des caresses et autres attentions qui procurent des plaisirs de surface. Ils s’en rendraient compte tôt ou tard.
-Quelleforce ?répétèrent les enfants.
Fabrice inspira longuement cet air saturé de bonnes résolutions.
- Nous perdrons notre temps sur le fil des énigmes, proclama-t-il obscurément.
- C’est tout ce que vous avez à dire à des enfants qui vous demandent de vous exprimer survotrepropreenfance ?ditConstanceagacée par le contenu de l’attente.
- Nous avons exploré tout le vaisseau, dit-il, ne laissant rien au hasard. Nous n’avons rien trouvé pour étayer la thèse d’un automatisme intégral. Les codes sont déchiffrables. Nous suivons un trajet rectiligne et il n’y a rien de prévu sur notre route. Nous décrivons le néant par le temps passé à ne pas changer les données du voyage. Les enfants sont arrivés à la même conclusion que moi. N’est-ce pas les néfants ?
- Oooooooouuuuuuuuuuiiiiiiiii !
- Papa ! cria Constance.
Les enfants dévalèrent les escalators. À leur passage, les lampes faiblissaient comme s’ils avaient le pouvoir de compenser la perte d’énergie causée par leur agitation. Constance les avait suivis jusqu’au bord du premier escalator. Elle renonçait toujours à aller plus loin avec eux. Elle revenait vers Fabrice en lui reprochant son inconséquence et il se haussait sur la pointe des pieds comme s’il craignait qu’elle le dépassât dans ces moments de confrontation lente.
- Nous ne consultons plus le calendrier, murmura-t-elle.
Ils regagnèrent leur cabine. Le chien somnolait. Ils leur injecta une dose de colocaïne en leur conseillant de cesser leur agitation. Ils se rapprochèrent. Le sexe de Fabrice émit la petite sonorité qui indiquait que la préparation était insuffisante. Cette option avait perdu sa saveur des premiers jours. Constance avait même pris l’habitude de presser elle-même le bouton qui mettait fin à l’alarme. Fabrice se tranquillisait aussitôt. Le chien plongea la sonde dans un anus béant. Il ne rencontra que l’apathie des tissus et de la matière fécale. Les données furent immédiatement transmises à Constance.
- Vous ne vous comprendrez jamais, observa le chien.
- D’après vous, lequel de nous deux existe et lequel est le produit de l’imagination de l’autre ?
- Doux Jésus ! s’écria le chien. Nous n’en sommes pas là ! Vous anticipez. Il y a loin de l’existence à l’imagination. On ne franchit pas ces distances à cheval. La qasida est un art, ma chère Constance.
- Êtes-vous l’ambassadeur d’Ologique ?
- Je suis le chien du Chausseur, vous le savez.
- Qui est le Chausseur ?
- Nous parlions d’autre chose.
- Je veux parler du Chausseur, de l’Ambassadeur, de vous.
- Vous allez compliquer le récit.
- Je veux profiter de tous ses sommeils pour prendre de l’avance.
- Vous êtes étrangère à ce temps.
- De quel temps ne le suis-je plus ?
Les codes continuaient d’affluer par paquets. Aucune trace de cette incohérence qu’on leur avait reprochée quand ils avaient rempli le formulaire de sollicitude de voyage. L’employée de l’Agence leur avait demandé s’ils avaient conscience de la différence qui sépare la sensation de l’infini de sa réalité physique. Fabrice avait pris la parole pour condamner Constance au silence. Que craignait-il de son ignorance ? Le chien ne répondait pas à cette question. Il augmentait à la fois la dose et la durée. On avait éprouvé les conditions du voyage dans un simulateur. Des miroirs figuraient la présence des autres passagers. On ne distinguait pas leurs visages. Le glissement durait le temps de vous convaincre de la difficulté d’exister loin de chez soi. Fabrice était ravi de renouer avec d’anciennes satisfactions. Il évoqua la brousse et des lacs interminables, des chutes d’eau, des nuits bruyantes comme des ailes, les tentatives d’atteindre le soleil avec des flèches. Ils avaient subi avec succès toutes les épreuves. Ils formaient désormais un couple presque légitime. Il renonça cependant à l’épouser au dernier moment. Elle venait d’obtenir le divorce et versait ses larmes dans l’arrêt qui l’autorisait à se remarier. Il demeura sourd à une demande non exprimée avec la clarté et la précision qu’elle s’était souhaitées en ouvrant la discussion judiciaire. Il ne s’était même pas intéressé à la personnalité du défendeur. Elle pouvait compter sur lui pour franchir les obstacles inventés par l’Agence de voyages dans la discutable intention de limiter l’aventure aux dimensions du possible et de la certitude. Il connaissait toutes les ficelles de la conversation. Elle devait maintenant reconnaître qu’il avait tenu ses promesses.
- Contentez-vous de cette approximation du bonheur, conseillait le chien en injectant la matière nécessaire.
Au matin, en prévision de la rencontre spatiale avec O, Fabrice se rendit dans la Salle des gravités pour vérifier la préparation de l’évènement. Les flacons flottaient dans l’air bleu. Il franchit le sas et traversa la masse cliquetante des flacons en direction du canon d’éjection. Un coup d’oeil dans le collimateur lui indiqua qu’on ne tarderait pas à entrer dans la ligne de mire de la planète. Pour l’heure, l’espace était noir et sans aucune profondeur. Cette sensation de néant continuait de le harceler. Il lança un flacon vide. Le jet atteignit une distance impossible à apprécier. Le flacon tournoyait dans tous les sens. Avec la focale variable du hublot derrière lequel il tentait de se concentrer, il s’en rapprocha, pénétra même à l’intérieur de ce contenu contenant tout. Tout à l’heure, le canon cracherait le nombre de flacons correspondant à celui des enfants, plus deux. Le chien ne jouait pas selon le principe non vérifié que ce genre de distraction ne peut avoir aucun sens pour un être issu de l’industrie. Fabrice bénéficiait du sceau de l’artisanat hospitalier, d’autant que sa création remontait à plus de quarante ans, à une époque où on était loin de se douter que les clones finiraient dans l’oubli une vie commencée dans l’espoir. Il actionna plusieurs fois, à vide, la manette du canon. Des bulles d’un air passant du bleu au vert éclataient dans le vide. Il n’était pas possible de vérifier la composition de ce qu’on respirait dans ces vaisseaux. C’était bleu, avec du jaune et de l’orange dans l’ombre. Le regard souffrait au début puis le cerveau envoyait des signaux positifs et on retrouvait sa bonne humeur du départ. Il n’avait pas eu la chance d’exprimer son bonheur dans la bouche de Constance au moment où la poussée était devenue la seule force agissante. Le chien avait inversé la structure de la colocaïne et le cerveau de Constance en avait conçu un autre bonheur. Il y a des bonheurs incompatibles, c’est absurde à dire mais c’est pourtant la vérité. Fabrice vérifiait tous les jours cette hypothèse rebelle à l’analyse. Depuis, elle cultivait cette prudence de l’expression et il s’efforçait de ne pas l’interrompre. Chacun son tour. Ils se côtoyaient à défaut de s’aimer. Il avait seulement pris le temps d’accepter la présence des enfants. Elle avait oeuvré chaque jour pour les mettre sur son chemin sans le surprendre au beau milieu d’une partie d’angoisse. La structure de l’anticolocaïne avait atteint un point de perfection qui remplissait le chien d’une satisfaction spectaculaire. Elle ne savait rien de la nature de ce bonheur et lançait les os dans les corridors où la précipitation du chien en disait long sur le plaisir qu’il éprouvait à jouer avec elle. Fabrice mesurait scrupuleusement la dose de colocaïne qui lui était destinée. Il n’était pas possible de s’en passer. Le chien modifiait rarement la composition, consacrant toute son énergie créatrice aux questions de structure auxquelles Fabrice ne comprenait pas grand chose.
Les enfants adoreraient la sensation d’apesanteur. On jouerait avec l’abondance de flacons en attendant de les remplir de ces petits papiers qui émoustillaient la pensée de Constance. Le compte devait être exact. Le chien arriverait le premier pour contrôler les données. Fabrice avait le temps de se consacrer à la première prise. Il préférait s’en occuper lui-même mais dans les moments de grande angoisse, c’était le chien qui intervenait et alors il n’était pas possible de discuter des questions de composition et de structure. Le chien agissait en automate de l’instant tandis que Fabrice savait s’appliquer à retrouver la durée. Il se colla à la paroi, repoussant les flacons qui voltigeaient devant lui. La sonde était incorporée à son système génital. Il calcula la dose en fonction du temps qui restait à soustraire avant de retrouver le sommeil. La tête forait la matière vivante. La vitesse d’exécution était relative au facteur "âge de l’individu encore adepte de ces pratiques révolues". L’unique constante avait quelque chose à voir avec l’enfance. Il glissa. Les flacons renvoyaient des reflets verts. Le chien penserait-il à apporter les paperoles ? Il était inconcevable de confier cette tâche à quelqu’un d’autre. Les petits crayons s’agitaient dans un pli de la carapace. On avait l’habitude de ce concert de petits bruits secs. Le rire de Constance s’accroîtrait à chaque lancement. Elle ne procédait pas autrement. L’espace se remplirait de flacons bleus environnés de bulles d’air se multipliant. Rien n’aurait lieu avant l’apparition de la planète signalée par les calculateurs. Elle en parlait depuis des jours. Quand avaient-ils vécu le même bonheur ? Il ne la privait jamais de ces petits détails de la vie quotidienne. Le chien d’abord, puis Constance en habit de soirée suivie des enfants alignés comme des perles sur le fil du bonheur. Fabrice allait-il jouir d’une attente interminable ? Il perdait toute notion de travail à accomplir quand le moment était venu de se consacrer à l’emploi des autres.

troisième partie >>


 

[1] Celui du roman, dans un précédent chapitre !

[2] Hauts lieux d’Aliène du temps.









L’étranger

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L'étranger est paru.
Voir sommaire dans le nº22 de la RAL,M.


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design: ©Patrick CINTAS

Numéro spécial

L'ancrage : revue de recherches interdisciplinaires (The School of Arts and Sciences/ The University of Pittsburgh/University Center for International Studies/Center for West European Studies)
& Revue d'art et de littérature, musique (Le chasseur abstrait, éditeur - Patrick CINTAS - Venta del Lorquino - ALFAIX - 04280 Los Gallardos - España):Dépôt légal: AL-44-2004 - ISSN: 1697-7017 - Junta de Andalucía - España