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Patrick CINTAS - Dix mille milliards de cités pour rien
troisième partie



Au commencement était le chant. Tout le monde aux fenêtres !

Breton et Éluard - Les possessions (L’Immaculée Conception)


On avait l’impression de revenir chez soi. Seule, la couleur du ciel indiquait qu’on était trompé par les apparences. Comme on n’avait pas pu modifier les reliefs environnants, le regard était attiré par l’étrangeté de ces présences minérales et l’esprit s’attardait malgré soi dans l’observation de ces premières différences. On traversait alors l’épaisse fumée crachée par les fusées. L’intensité du bruit était telle que toute conversation, portant forcément sur l’étonnement éprouvé au contact de cette espèce de réminiscence, se terminait par un geste d’impatience. Une plate-forme se présenta de flanc. Un escalier se déplia. Fabrice offrit son coude à Constance qui toussait. Elle était moins médusée. Son foulard venait de s’accrocher au rancher. Fabrice avait lutté à la fois contre la résistance du foulard et contre l’envahissement de la fumée. Un employé rassurait les passagers :
- 1) La fumée n’était pas toxique.
- 2) On était bien à Ologique et non pas chez soi (il montrait les collines rouges et le ciel passablement jaune au-dessus de la ville).
- 3) L’étape durerait le temps de réparer une avarie sans importance.
- 4) Tout serait mis en oeuvre pour rendre leur séjour forcé à Ologique aussi agréable que possible.
Fabrice laissa le mot "possible" se diluer dans un esprit qu’il aurait voulu à la hauteur de l’évènement.
- Une avarie ? dit-il. Il n’a jamais été question d’une avarie !
- Voyons, dit l’employé, vous êtes les parents ou les accompagnateurs ?
- Nous n’avons rien à voir avec ces enfants ! s’écria Fabrice.
L’employé porta un sifflet à sa bouche.
- Comment voulez-vous que je le sache ? dit-il. Je ne m’occupe pas des papiers.
Constance commençait à entrer dans ce monde parallèle. Une convulsion ravagea son visage.
- Ologique ? dit-elle. Nous avons changé de route ?
Elle se mit à fouiller dans son sac à main. Le dépliant de l’Agence de voyages ne mentionnait pas Ologique dans ses plans de route.
- Était-il prévu qu’on s’y arrêtât ? fit Fabrice dans une tentative désespérée d’accepter les faits.
Les enfants s’étaient alignés sur les bancs. On n’emportait rien avec soi que sa trousse de toilette et le portefeuille contenant l’argent du voyage et la documentation civile. Constance, repoussant les volutes blanches qui s’interposaient entre elle et Fabrice, s’assit enfin.
- Vous n’avez pas répondu à ma question, dit Fabrice à l’employé qui gonflait ses joues.
- Je ne viens pas avec vous, dit celui-ci. Le pilote est automatique. En cas de déviation, tirez sur le cordon de la sonnette d’alarme.
La plate-forme s’ébranla au son du sifflet. Avant de disparaître dans la fumée, Fabrice eut le temps de crier :
- Comment saurons-nous que nous nous sommes déviés ?
- Où allons-nous ? demanda Constance.
- Que personne ne touche à ce cordon, dit Fabrice aux enfants.
La plate-forme cahotait dans la fumée. De temps en temps, un signal lumineux se mettait à clignoter au passage. Fabrice cherchait des explications et exprimait à haute voix sa déconvenue.
- Méfiez-vous de ne pas dépenser tout votre argent, dit-il aux enfants. Ces étapes sont prévues pour nous arracher le peu qu’on possède. Attendez-vous à être sollicités par des marchands sans scrupules.
Un ralentissement l’intrigua.
- On va prendre votre foulard pour un drapeau, dit-il à Constance.
Deux coups de sifflet provoquèrent une nouvelle accélération. Il n’avait pas vu l’employé responsable de ce qui était aussi bien un croisement qu’une bifurcation.
- Nous ne savons rien, dit-il amèrement.
Constance vit la lumière avant lui. Le halo, secoué par la fumée, révéla le train arrière d’une autre plate-forme On distinguait parfaitement les casquettes des enfants. Fabrice se souleva un peu sur un coude pour apercevoir son homologue.
- Nous aurons de la conversation, dit-il, soudain réjoui par cette perspective.
- Si c’est pour parler de la même chose... fit Constance distraite par l’annonce d’une rencontre qu’elle ne souhaitait pas.
- Vous n’êtes jamais contente ! dit Fabrice.
- Nous allons au même endroit, dit-elle.
On entra sous terre. Le tunnel s’annonçait par des feux giratoires. Les enfants, tancés par Fabrice, retenaient leur émerveillement.
- Ça les endurcit, dit Fabrice.
Le tunnel était éclairé. On découvrit le contenu de la plate-forme qu’on suivait. La tentation était grande de leur demander s’ils savaient où on allait.
- Ils ont peut-être l’habitude, risqua Constance.
Des affiches publicitaires défilaient sur les parois. Les enfants levaient des yeux coutumiers de cette pratique abusive de l’information. Une musique commença à pénétrer leur imagination.
- Vous connaissiez ce tunnel ? demanda Constance.
Fabrice soupira :
- Nous ne sommes pas chez nous, ma chère ! dit-il.
- Oh ! Où avais-je la tête ?
Il ne connaissait pas le tunnel pour la bonne raison qu’il n’avait jamais voyagé dans l’espace.
- Mes voyages, dit-il comme si on ne l’écoutait pas, ont refait tous les chemins de la surface de la terre. Il faudra que je raconte ça dans un livre. L’Afrique surtout. Nous sommes des nègres dénaturés.
- Quelle horreur ! dit Constance.
Le tunnel s’acheva par le tournoiement des affiches livrées à une combinatoire fascinante pour le moment. La plate-forme ralentit jusqu’à l’arrêt sur l’image. Une crème coula dans une abondance virtuelle de couleurs, réduisant les enfants au silence. Puis de nouveau la nuit.
La route était bordée de platanes et de réverbères en alternance. La façade de la spaciogare apparut dans le balayage des projecteurs. Une fusée était couchée sur le talus, secouée de spasmes.
- C’est peut-être la nôtre, dit Constance.
La plate-forme avançait maintenant dans un flot de plates-formes. La circulation était fluide. Fabrice eut même la sensation qu’on avait augmenté la vitesse.
- Tout est calculé, dit-il sans chercher à dissimuler son admiration pour la performance technologique qu’on leur offrait en prime.
Il ne s’intéressait pas aux calculs. Seul l’aspect des choses motivait son intérêt. Il aimait assister en spectateur critique aux changements visibles de la matière et des objets. Il était facilement fasciné par les lois rhéologiques qu’il pensait retrouver malgré son défaut de connaissances scientifiques. Il s’estimait à la hauteur de ses découvertes. On pouvait alors le surprendre dans un silence et une immobilité de mortifié. Le chien de Constance était sans doute le plus attentif à ces contemplations intérieures. D’ailleurs Constance le consultait régulièrement sur le sujet. Les masques de Fabrice ne l’inquiétaient plus depuis longtemps mais elle continuait de leur accorder l’importance des premiers temps de leur aventure sentimentale. Bien sûr, songea Fabrice en traversant la fumée secouée par le flot des véhicules, elle n’a pas oublié son chien. Il n’y avait plus de vie commune sans cette mécanique élevée au rang de l’humain. La bête agitait ce qu’il fallait bien considérer comme un oeil électronique. Une espèce de paupière en iris métallique clignotait régulièrement dans un jet de liquide aux cristaux miroitants. La main de Constance caressait un dos d’écailles, ses bijoux y rencontrant la dureté des transparences qui la fascinaient. Fabrice ne luttait pas contre la jalousie. Il se tenait à distance dès que la femme et la machine entraient en communication. Devant lui, les têtes des enfants, parfaitement alignées en carré, formaient un potager dont il avait l’habitude d’observer la croissance.
- Quel manque de chance ! dit-il au robot.
- Vous ne lui parliez plus depuis le bris de votre bouteille d’eau-de-vie, constata Constance.
- Je me demande à quoi il peut bien servir, dit Fabrice qui recherchait l’approbation des enfants.
Il n’avait fait aucun effort pour les acquérir à sa cause, aussi se montraient-ils le plus souvent indifférents, quelquefois critiques, jamais obscènes comme il l’avait été lui-même dans les pires moments de son enfance. Il avait rêvé de voyages tout en parcourant les cercles et les vis sans fin d’une sédentarité éprouvante. Personne ne lui avait jamais proposé l’aventure des départs, hormis quelques coups de rames dans le canal et les approches prudentes du lit de la rivière où les joncs étaient agités par des poissons invisibles. Sa ligne ramenait de petits êtres hystériques. Il n’avait jamais trouvé aucun plaisir à ces fritures, d’autant qu’elles le retenaient jusqu’à la tombée de la nuit dans une herbe soigneusement fauchée par ce qu’il convenait d’appeler des domestiques.
- Nous arrivons, dit une voix dans la fumée.
Les enfants se mirent aussitôt à piailler. Leurs chevelures, rouges et noires, brouillaient la surface géométrique que Fabrice venait à peine d’inventer pour se raisonner.
- On se calme ! dit-il sans espoir d’influencer la légitime agitation du groupe.
Le chien leva un membre et le pointa en direction d’une tour qui s’extrayait de la fumée.
- Il y aura des sucettes ! lança Fabrice désespérément.
Un cahot lui coupa les jambes. Le chien veillait sur lui en permanence. On le vit proposer sa bosse au corps de Fabrice qui s’écroulait sur le siège. La plate-forme vira de bord.
- J’ai cru qu’il vous mordait ! dit Constance en riant.
Les enfants préféraient toujours s’amuser de Fabrice quand elle se moquait de lui. Le chien examinait la cheville de Fabrice qui s’en plaignait.
- Ça commence bien ! dit Fabrice.
- Pour vous, peut-être ! continua Constance dont le rire gagnait les enfants.
La plate-forme s’arrêta.
- Nous ne descendons pas avant d’y avoir été invités, précisa Fabrice.
- Je ne sais pas ce que j’ai oublié, dit Constance.
Le chien se redressa. Ses écailles frémissaient.
- Qu’avez-vous deviné, mon ami ? lui demandait Constance.
On s’élevait, comme au partage des eaux entre Castelpu et Vermort. Fabrice n’avait jamais parlé aux enfants du temps passé sur le canal. Il connaissait précisément la mécanique des écluses et des ascenseurs. L’utilisation des eaux était au moins aussi géniale que celle de la roue, pensait-il. Il n’avait évoqué pour eux que l’hélice ancestrale et les poussées incalculables avec les moyens ordinaires de la multiplication.
- Je ne sais toujours pas ce que j’ai oublié, répéta Constance.
Les plates-formes défilèrent pendant ces longues minutes d’attentes. Aucun employé n’apparut. La tour traversait une obscurité coupée horizontalement par les fumées. Une lampe semblait flotter à une distance impossible à apprécier.
- Nous sommes seuls, dit un enfant.
- Il va peut-être falloir, ma chère, que nous prenions l’initiative, proposa Fabrice.
- Et par quoi commencerons-nous ? demanda Constance qui ne riait plus.
On entendit nettement le rideau métallique s’enrouler autour de son axe, glisser dans les rails, communiquant sa vibration à des parois qui entraient en phase. La plate-forme reprit un chemin semé d’incertitudes.
- On veut nous impressionner, dit Fabrice.
Le chien examinait sa cheville. Constance retenait la chaussure sur le banc. La plate-forme venait de s’incliner de son côté.
- On ne s’inquiète pas, dit la voix d’un employé, voix standard des fonctionnaires du régime en place à cette époque de tranquillité relative.
C’était cette relativité qui avait essentiellement motivé la partance (voyage définitif) de Fabrice en compagnie d’une Constance qui fuyait les effets pervers d’une fin d’aventure conjugale qu’elle avait provoquée elle-même. La plate-forme continua de s’incliner sans explication. À quelle force centrifuge était-on soumis ? La question était tombée lamentablement de la bouche de Fabrice qui subissait les assauts affectifs du robot.
- Vous êtes horizontaux, dit la voix publique, et malgré votre sensation de chute, vous n’avez pas quitté vos sièges. Le système évolue maintenant vers la verticalité contraire. On n’a même pas besoin de se concentrer. Tout le système est automatisé. L’impression de marcher sur la tête sera compensée par l’absorption d’un comprimé de Lotho.
- Adsorption ? demanda Constance qui avait envie de vomir. De quel liquide s’agit-il ? De quel gaz ? Sommes-nous encore des êtres humains ?
Elle décontenançait toujours Fabrice dans les moments délicats. Facilement verticalisé dans la position du yogi à la recherche de l’équilibre fondamental, il repoussa le chien qui injectait des liquides dans sa cheville. La plate-forme s’immobilisa. On entendit le bruit des pièces sur un sol qui prenait logiquement la place du plafond.
- Qu’est-ce que ceci ? fit la voix publique. Des maravédis appartenant à l’histoire de notre mère patrie ! Il faut en informer la hiérarchie !
- Sapristi ! s’écria Fabrice presque en même temps.
- Que vous arrive-t-il ? gloussa Constance occupée à remettre le chien à l’endroit.
- Mes pièces ! gueulait Fabrice. Les pièces de l’ambassadeur ! La vôtre !
- Et bien ?
Il y eut un bruit de bottes. On se rassemblait sous le véhicule agité par les enfants.
- Vos pièces ? fit une voix guère différente de la première.
Fabrice se mordit la langue. Il parlait toujours trop vite quand on lui arrachait un bien. Sa chronique du bien était criblée d’évènements qu’un peu de jugeote eût épargné à son esprit.
- Descendez ! fit la voix.
- Par quelle voie ? demanda Fabrice qui s’amadouait en prévision de la conversation à tenir.
- Ne réfléchissez plus, conseilla la voix. Déployez l’escabeau et descendez comme si vous étiez chez vous.
Fabrice actionna le mécanisme agissant sur l’escabeau. Le chien s’était approché pour aider à la manoeuvre.
- Laissez-le faire ! ordonna la voix.
Fabrice rencontra un homme qui pouvait être humain ou pas. Il le salua comme s’il s’agissait d’une personnalité importante pour la suite de son aventure extraterrestre. Il tenait sa documentation civile dans une main et tendait l’autre pour recevoir son bien en retour mais la main ouverte du fonctionnaire continua d’exhiber les doublons.
- Quel prix est-ce là ? demanda celui-ci.
- Je suis ravi que vous ne m’en contestiez pas la propriété, s’empressa de préciser Fabrice. Je les ai reçues de Monsieur l’ambassadeur au cours de la réception donnée aux voyageurs en partance. Je ne savais pas à ce moment-là que nous serions seuls, Constance et moi, au milieu d’un nombre incalculable d’enfants en croissance.
- Le nombre a été fixé à trente-trois comme dans La divine comédie, dit le fonctionnaire.
- Il m’a pourtant semblé que ce nombre pouvait être dépassé par la réalité.
- Quel rapport avec ces deux pièces, s’il vous plaît ?
- L’ambassadeur... recommença Fabrice.
La main se referma.
- Vous avez une justification ? Facture, titre de propriété, diplôme, article de presse, extrait de l’arbre généalogique ? Je vois que vous appartenez aux Vermort. Nous avons tous un ancêtre ayant servi une de ces vieilles familles de France. Madame doit avoir des traces de cette roture dans son dossier de position, n’est-ce pas ?
Le visage de Constance découpa un ovale dans la fumée horizontale.
- La piscine... s’apprêtait-elle à raconter de nouveau.
Le fonctionnaire claqua des doigts pour qu’on lui apportât un sachet hermétique et la pince à plomber.
- Je n’aurais pas la clé ? demanda timidement Fabrice.
Les enfants l’observaient à travers la fumée.
- On ne descend que sur indication expresse d’un accompagnateur ! lança-t-il à leur adresse.
Ils cessèrent d’impliquer au véhicule l’oscillation caractéristique provoquée par ce mélange de doute et de curiosité qui est en quelque sorte la justification patente du temps consacré à l’enfance.
- Voici le récépissé, dit le fonctionnaire en remettant une puce noire à Fabrice qui la colla avec les autres sur la carte poisseuse de sa mémoire.
- La prunelle de mes yeux, susurra Fabrice en conduisant Constance sur l’oblique de l’escabeau.
- Vous orientez l’esprit en direction de notre intimité, murmura-t-elle dans son oreille. Vous oubliez légèrement la présence des enfants. Ce n’est pas ainsi que nous les éduquerons.
- Savez-vous au moins à quoi est destinée cette éducation ?
Elle ne répondait jamais à cette question, tant et si bien qu’il se demandait légitimement si elle n’en savait pas plus que lui sur la finalité de ce voyage.
Il marcha en tête du cortège qui se dirigeait inconsciemment vers l’hôtel. Constance clapotait dans les flaques d’une pluie verte. Des plaques d’égouts miroitaient dans les nuances bleu inox, comme à la maison, pensa Fabrice. Son esprit semblait se satisfaire des rencontres oiseuses qu’ils firent sur le trottoir. On traversait des vitrines convexes. Des arbres clignotaient dans l’air sirupeux saturé d’étincelles. Un véhicule les frôla en klaxonnant, la tête du chauffeur jaillit un moment de cette matière accélérée au fil des feux balisant la chaussée. Fabrice portait le sextant en sautoir. Des passants l’interrogeaient et il leur répondait qu’il était étranger à la ville. Constance en doutait maintenant tant la ressemblance était parfaite. C’était les mêmes boutiques, le même croisement hurlant, le même morceau de ciel tournoyant autour de la flèche d’une église. Les enfants venaient d’ailleurs. Ils découvraient la ville, feuilletant la plaquette aux pages cristallines. Fabrice ne voulait pas reconnaître qu’il savait exactement où il allait. Il tirait du tuyau de sa pipe des bouffées noires qui le transfiguraient dans les reflets des vitrines. L’hôpital Saint-Patrick dominait cette partie de la ville. Les trottoirs, envahis par une incohérence de vélos, montaient tous vers la colline que l’Hôpital couronnait comme un décor pâtissier.
- Dites-moi que je rêve ! fit-elle dans le dos de Fabrice.
- N’avez-vous jamais rien lu de tel ? lui demanda Fabrice qui connaissait les goûts littéraires de sa compagne.
- Imaginez un moment qu’il descende de là-haut dans son automobile verte et noire ?
- Ils n’ont reproduit que les murs, dit Fabrice. Regardez dans les boutiques. Reconnaissez-vous vos commerçants ? Non, n’est-ce pas ? Nous sommes en milieu touristique. Il n’y a rien à craindre de notre imagination.
- Vous n’expliquez pas la nécessité d’une telle expérience. Je vous répète que j’ai peur de tomber sur lui à n’importe quel moment !
- Je croyais que vous l’aviez oublié.
- Oublier vingt ans de vie commune !
- Qu’est-ce que la vie quand elle n’est pas commune ?
- Donnez-moi une explication plus convaincante !
- Par ici, les enfants ! cria Fabrice par-dessus le chapeau de Constance.
On entra dans un hôtel pyramidal, ce qui encouragea les spéculations sur l’espèce de hiérarchie qui promettait de régir les prochains jours. Les enfants dormiraient dans un dortoir équipé du sommeil automatique, solution facile que Constance reprocha à Fabrice sans toutefois en discuter l’opportunité. Elle choisit une chambre où elle avait déjà couché. Fabrice consulta les horaires des repas et se plaignit de l’abondance des sauces. Il enferma les enfants dans le dortoir et actionna la manette du Distributeur de Nuits Tranquilles.
- Avec les enfants, expliqua-t-il au maître d’hôtel qui les accompagnait, il faut tout le temps savoir quelle heure il est !
- Vous exagérez, dit Constance.
- Monsieur saura ce qui convient aux enfants, susurra le maître d’hôtel, et Madame se chargera de corriger les défauts d’une éducation destinée à compliquer l’humanité d’un accroissement inexplicable autrement que par l’existence d’un réel à la portée de tous.
- Les enfants n’ont pas d’avenir si nous régressons nous-mêmes, dit Fabrice tout en continuant à réfléchir aux propos abscons du maître d’hôtel. Nous ne savons même pas ce qu’on attend de nous.
- Madame doit bien le savoir, dit le maître d’hôtel.
Il souriait dans les lueurs des veilleuses. Fabrice réfléchissait toujours.
- Les dames, renchérit le maître d’hôtel, en savent plus que nous sur ce sujet.
Constance se frotta le nez. Il l’agaçait. Elle s’arrêta devant la porte.
- Ouvrez ! dit-elle.
Il se plia pour atteindre le paillasson. La clé était dessous.
- C’est provisoire, dit-il.
Un oeil électronique descendit à la hauteur du chien pour le renifler.
- Les chiens couchent sur les tapis, dit le maître d’hôtel.
La porte céda. Il empocha la clé. Il était déjà au pied du lit et secouait une bouteille de champagne.
- La Maison vous souhaite un agréable séjour parmi nous.
De qui parlait-il ? Le goulot fusa. Constance penchait un verre aux ciselures arabesques.
- Buvez ! dit-elle à Fabrice qui examinait le programme de la fenêtre.
- Vous ne vous ennuierez pas, certifia le maître d’hôtel. Nous en avons pour tous les goûts. Notre clientèle est essentiellement composées de claustrophobes et d’agoraphobes. Les programmes se partagent cette population hétérogène.
- C’est ravissant, fit Constance en pelotant les courbes d’un vase rempli de fleurs rouges qui saignaient sur un napperon de dentelle.
Fabrice trempa sa langue dans le verre qu’elle lui tendait.
- Champagne de France ! dit le maître d’hôtel.
- Nous sommes français, dit Fabrice toujours réfléchissant aux reproductions qui l’entouraient.
- Souvenez-vous ! dit Constance dans le verre.
Il avait oublié.Ellene pouvait pas le confondre avec un autre. Elle lui mentait rarement.
- Le lit est fait pour toutes sortes d’occupations, précisa le maître d’hôtel.
- Dans ma jeunesse, dit Fabriceavecunpetitair denostalgie qui flatta le maître d’hôtel, la technologie promettait, sinon un monde meilleur, du moins des facilités pour le traverser avec un minimum de difficultés. On s’imaginait les désastres d’une application erronée ou même frauduleuse des nouvelles règles qui s’imposaient désormais à la vie avec autant de rigueur qu’à notre imagination. Nous avons oublié toute cette littérature de l’angoisse. Nos petits malheurs psychosomatiques ne sont rien à côté des dimensions prises par cette fertilité romanesque qui n’appartient plus à notre culture miroitante.
- Je vous assure, répéta le maître d’hôtel, que le lit ne vous décevra pas ! Nous l’avons conçu pour les couples complémentaires. Est-ce Madame, l’agoraphobe, ou bien Monsieur ? Il est important d’entrer les données exactes. Je ne voudrais pas vous décevoir à cause d’une erreur d’appréciation.
Le lit entra en phase. Un liquide jaune surmontait l’expérience d’un sommeil donné en exemple. Le maître d’hôtel agita une fiole contenant l’antidote.
- Notre expérience en la matière est reconnue dans tout l’univers, continua-t-il.
En doutaient-ils, ces voyageurs de la croissance imposée aux enfants ? Le chien examina la fiole sans la toucher. Des cristaux voltigeaient dans une huile gazeuse.
- Êtes-vous sûr que les enfants dormiront jusqu’à demain ? s’inquiéta Constance.
Ses yeux trahissaient un retour à la lubricité. Elle plongea un oeil maussade à l’intérieur de la bouteille.
- Notre Livre d’Or est vierge de tout reproche ! s’exclama le maître d’hôtel.
Elle le caressa sans cesser de lorgner dans le fond de la bouteille. Le chien préparait une solution compatible avec l’antidote. Les données étaient puisées directement dans l’oreille du maître d’hôtel, ce qui lui arrachait des grimaces de douleurs, d’où son nom, expliquait-il en retenant des gémissements simulés par les yeux : Muescas.
- Je m’appelle Muescas (en espagnol : moscas + muecas), une idée du Cinquième Laboratoire. Nous sommes tous des énigmes pour ceux qui se souviennent de nous en commençant par le nom.
Il les quitta sur cette espèce de devinette. Constance en riait sans cesser d’explorer l’espace clos de la bouteille.
- Lui avez-vous parlé de nous ? demanda-t-elle comme si cette question cruciale l’avait abandonnée un moment au profit de l’envahissement croissant des liquides et qu’elle revenait avec une force désormais inimaginable.
- Que savez-vous du Cinquième Laboratoire ?
Elle se coucha, peu soucieuse de ce peu de tenue qu’il exigeait d’elle même dans l’intimité. Il se retourna pour ne pas la voir. Le contenu de la fenêtre ne correspondait pas non plus à ce qu’il attendait du repos. Pourquoi avaient-ils interrompu ce voyage ? L’avarie était un prétexte à une analyse approfondie de l’être qu’il était en train de devenir malgré lui. On ne peut pas changer à ce point, pensa-t-il. Le chien était sur elle, agité par l’action simultanée des pistons et des sondes. La bouteille avait roulé sur un tapis représentant une scène de combat avec des chevaux noirs et des nuages verts. Des hommes nus surgissaient de cet accroissement interminable de l’ombre. Il devina les épées dans l’abondance des lignes coupant la perspective en fragments d’histoire. Elle avait raison. Il était déjà venu ici mais pas avec elle, ni même avec une autre. Il était seul, à fleur d’un pourrissement qu’il héritait de sa croissance. À cette époque, la cheminée était réelle et son feu répandait une chaleur tournoyante. Comment savaient-ils pour le feu ? Ils avaient préparé les bûches mais ne l’avaient pas allumé. Il restait des cendres de l’embrasement précédent. Ils amenaient ici les types ayant un rapport anormal avec le feu. Que savaient-ils de cette tentative d’élimination du temps ? Il ne s’était jamais confié à elle. Elle disposait de tous les liquides capables d’arracher la vérité même au plus obstiné des obsédés. Il toucha la cendre bleue sous les bûches. Elle le voyait à travers la géométrie des visions contrôlées par le chien. Comment imaginer une pareille ascension de ce qui vous obsède à ce point ? L’amour consistait à profiter de la fertilité de l’autre. Le nombre des enfants n’était d’ailleurs pas exact comme il le lui prouvait chaque jour sur le tableau noir de leurs différences. Elle hurlait pour ne plus l’entendre débiter des certitudes qui n’avaient plus aucun rapport avec le voyage. Les fusées avaient cessé d’agir sur la parabole inachevée des écrans de contrôles. Elle n’en avait conçu aucune angoisse alors qu’il se morfondait même en présence des enfants. Elle lui reprocha mollement la honte qu’il lui inspirait maintenant parce qu’il se comportait en enfant devant des enfants qui attendaient de lui l’exemple incontestable de la maturité. Il avait ensuite changé d’attitude et elle l’avait félicité. C’était une heure avant l’arrivée à Ologique. Il n’avait jamais été question d’Ologique mais il devait reconnaître que son esprit se demandait encore ce que l’ambassadeur d’Ologique lui avait confié avant de quitter ses invités.
" - Je l’ai aimée, avait dit l’ambassadeur. Promettez-moi de ne jamais l’aimer vous-même et le voyage vous sera entièrement consacré.
" - Nous n’allons pas à Ologique, avait grincé Fabrice.
" - Vous n’irez nulle part si vous l’aimez.
" - Que peut bien valoir cet or aujourd’hui ? avait demandé Fabrice et l’ambassadeur l’avait quitté sans lui donner la réponse."
- De quoi vous souciez-vous ? dit enfin Constance.
Elle croisait des jambes obscènes. Il ne put s’empêcher de lui dire :
- J’y tiens, moi, à ces doublons !
Ce serait l’obsession des prochains jours. Tous les mots y étaient : je, moi, doublons, tenir, posséder ! Rien sur moi ! Sur ce qui nous arrive ! Il entrait encore en circularité, cherchait à se mordre la queue en public, se crucifierait avant toute tentative de leur part de le raisonner. Il n’avait jamais agi autrement. Elle se confia à Muescas qui portait un costume médiéval et participait à un cortège. On la trouva assez jolie pour l’inviter sous la tente. Elle goûta à des plats et se laissa embobiner par des beaux parleurs. Muescas promettait de se taire. Il fumait des cigares et buvait des vins épais. Elle voyait le ciel traversé de guirlandes. Des lampions se balançaient comme des morts. D’autres femmes bavardaient avec des hommes en armes. Un char de fleurs versa dans la rigole un flot de pétales que le vent souleva comme à l’automne les feuilles rousses de son enfance. Fabrice n’était pas là pour expliquer aux autres qu’elle souffrait chaque fois que le temps se répétait. Elle collectionnait les blessures et abusait de la patience des autres. Elle parlait de lui, de son hypocrisie, de son égoïsme, mais les autres ne voyaient pas apparaître le personnage et ils doutaient de son existence. On fouillait sous sa robe pour savoir si elle était encore vierge. On lui proposait le sang des chiens.
Pendant ce temps, il la cherchait. Il avait appris la disparition de Muescas. Passant devant le dortoir des enfants, il contrôla les instruments du sommeil.
- Vous ne pouvez pas les condamner au sommeil, dit le chien qui avait perdu un peu de sang dans une lutte sans merci sur le trottoir d’en face.
Ils entendaient les bruits de la fête et de temps en temps une fusée explosait dans le ciel aux rideaux tirés. Une pluie d’étincelles retombait sur la foule immobile à cette distance. Il constata qu’elle avait emporté son sac à main.
- Vous ne l’avez pas vu sortir ? demandait-il encore au chien.
- Les chiens ne sortent pas dans cette ville, dit le chien en montrant ses dents.
Ses plaies giclaient. Il avait rencontré un autre chien et des voyous les avaient attaqués pour leur pomper le sang. Il voulait dire que les chiens ne sortent pas la nuit dans cette ville extravagante.
- Si vous voulez, dit-il, je peux contacter le système.
- Je ne veux pas laisser ma trace, dit Fabrice.
- Vous la laisserez de toute façon.
- Elle ne saura pas que je l’ai cherchée parce que j’ai l’impression d’être dépossédé.
- J’aime bien l’expression, dit le chien qui glougloutait.
Ils étaient assis sur le balcon de chaque côté d’un guéridon aux torsades blanches.
- L’ambassadeur aussi s’appelait Muescas, dit Fabrice.
Le chien connaissait un chien qui s’appelait lui aussi Muescas. Tous les chiens du dog-boom s’appellent Muescas. Le baby-boom a donné des millions de Fabrice et de Constance. Ologique n’a pas toujours été une copie de la Terre. Les Ologs ont survécu à la colonisation. Ils se battent dans l’ombre pour sauver leur culture. La conversation subissait l’influence du sang que le chien acceptait de partager avec l’homme en crise. Celui-ci utilisait une longue-vue pour tenter de la distinguer du reste de la foule en liesse. La musique des bandas montait jusqu’à eux. Le chien lança un jet de sang qui atteignit le promontoire où les officiels se consultaient pour la distribution des prix.
- Vous allez nous faire remarquer, lui reprocha Fabrice.
En même temps, il aperçut Constance qui dinguait sur un fil. Deux nains en uniformes de gendarmes pendaient par le cou aux extrémités de la barre d’équilibre. Des oiseaux suçaient leur semence et des petites filles déguisées en mandragores ouvraient des gueules de piafs affamés. On s’égosillait pour encourager la funambule qui agissait sous l’influence d’une goutte de sang injecté sous les yeux, le meilleur moyen d’en finir avec la réalité peut-être définitivement. Fabrice se dressa :
- Elle est folle ! s’écria-t-il.
Le chien le suivit dans l’air. On descendait le long d’un fil intermittent. Aux intervalles, surgissaient des banderoles avec des slogans publicitaires.
- Si vous voulez, proposait le chien, je peux encore vous injecter l’antidote.
Il vit Muescas entouré de filles qui le nourrissaient. Elles agissaient directement dans la matière cérébrale. Des poupées étaient lancées dans l’air trembleur.
- Les enfants dormiront tant qu’elle s’obstinera à leur survivre ! déclara Fabrice à Muescas qui venait de reconnaître que lui et l’ambassadeur ne faisaient qu’une seule et même personne.
- Vous avez les doublons ? demanda Fabrice qui refusait les propositions de matières.
- Je vais vous signer un habeas corpus, dit l’ambassadeur.
Le chien offrait l’encre.
- Vous avez vu Constance ? demanda Fabrice.
- Elle est inquiète pour les enfants, dit Muescas. Elle veut porter plainte contre vous pour abus de sommeil. Vous savez ce qu’on pense du sommeil en temps de guerre.
- Nous sommes en guerre ?
Première nouvelle ! Il retourna à l’hôtel. Le chien avait renoncé à le suivre, attiré dans un traquenard peut-être. L’horloge du sommeil indiquait que les enfants avaient dépassé la limite autorisée. Le chien n’était plus là pour trafiquer les chiffres. L’alarme se déclencherait dans une demi-heure. C’était tout le temps qu’il lui donnait pour revenir dans le giron familial. Dans le lit, il eut une suée qui l’obligea à se lever pour se rafraîchir sous le robinet. Il n’aimait pas la solitude, haïssait sa propre nudité et ne parvenait plus à penser dans ces circonstances. Il relut le writ. Il n’avait aucune valeur si Muescas n’était plus l’ambassadeur au moment de présenter le document aux autorités compétentes. Le chien avait émis des doutes en dernières instances, juste avant de disparaître dans la complexité d’un groupe hétérogène.
- Constance ! hurla-t-il à la surface du miroir.
Il prenait le risque d’ameuter les cerbères mais sa voix était diminuée par l’abus des matières qu’il avait dû accepter pour tranquilliser les distributeurs sur lesquels le chien avouait n’exercer aucune influence. L’alarme du dortoir n’allait pas tarder à rassembler en pleine nuit tous les esprits susceptibles de s’interroger sur le dépassement de la dose de sommeil autorisée dans le cadre d’une éducation conforme aux règles de base.
- Constance, dit Fabrice à son image dans le miroir.
Le robinet coulait dans l’infinie blancheur de la céramique, sans éclaboussure de sang ni crachat porteur des germes de la peste schizoïde. La nuit s’achèverait en explications aux autorités. Constance reviendrait de la fête avec un autre embryon. Ils hésiteraient à jeter en prison le facteur d’une telle multiplication.
- Au diable les hallucinations ! jeta-t-il au miroir dégoulinant.

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L’étranger

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L'étranger est paru.
Voir sommaire dans le nº22 de la RAL,M.


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Numéro spécial

L'ancrage : revue de recherches interdisciplinaires (The School of Arts and Sciences/ The University of Pittsburgh/University Center for International Studies/Center for West European Studies)
& Revue d'art et de littérature, musique (Le chasseur abstrait, éditeur - Patrick CINTAS - Venta del Lorquino - ALFAIX - 04280 Los Gallardos - España):Dépôt légal: AL-44-2004 - ISSN: 1697-7017 - Junta de Andalucía - España