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Patrick CINTAS - Dix mille milliards de cités pour rien
dernière partie



Imaginez, par exemple, un chasseur abstrait. Que peut faire un chasseur abstrait ? En tout cas, il ne tue pas.

Pablo Picasso


Fabrice porta la nouvelle à une Constance déjà déprimée par les incertitudes de l’attente : le départ était prévu dans la soirée, la circulaire ne précisait pas l’heure exacte de l’arrachement, aucun passager n’était autorisé à demeurer sur Ologique. Constance finit de s’effondrer sur le sofa que la direction de l’hôtel avait exceptionnellement et gracieusement mis à sa disposition. Fabrice arrangea les coussins sans ajouter à sa gaucherie, effleurant le visage comme si la caresse retournait à ses premiers instants. Leurs projets tombaient à l’eau.
Ayant lu la circulaire punaisée sur le panneau d’affichage de la réception, il avait tout de suite demandé des explications à un maître d’hôtel médusé qui fouilla un moment dans un classeur avant d’en extraire une fiche de réclamation. Fabrice parcourut le tableau de questions et de cases à cocher, désespéré de ne pas y trouver les données de son cas particulier. Le maître d’hôtel, cérémonieusement penché sur le comptoir, lorgnait la descente du liquide dans le verre que Fabrice étreignait comme une main. Une lampe verte éclairait ce visage sommaire d’intermédiaire des puissances souterraines de la démocratie en vigueur.
- Rien qui nous concerne, dit Fabrice.
- S’il s’agit d’une communauté, dit le maître d’hôtel, l’imprimé est différent.
Il se replongea dans les désordres parallèles du tiroir resté ouvert.
- Constance ne renonce pas à l’éternité, expliqua Fabrice. Elle ne désire que cet allongement d’un séjour que moi-même je ne peux lui refuser.
- Vous voilà bien à l’aise, dit le maître d’hôtel, puisque la contrainte ne vient pas de vous.
- Elle s’attendait à une certaine souplesse du règlement. Je ne sais pas ce qui la retient ici.
- Votre réclamation sera examinée avant ce soir.
- Je n’ai pas réclamé ! Il faut d’abord que je la consulte. Il ne s’agit peut-être que d’un caprice. Nous n’avons pas choisi de voyager avec des enfants. Nous avions plutôt pensé à une expédition de retraités.
- Les enfants grandiront, dit le maître d’hôtel en se redressant. De quelle communauté s’agit-il ?
Il exhibait plusieurs formulaires en éventail comme une main. Fabrice n’avait aucun désir de jouer avec le hasard. Il secoua la tête pour exprimer son retour à des idées plus conforme à son statut de voyageur en partance.
- Dans ce cas, dit le maître d’hôtel et il referma le tiroir.
Il était agacé par les atermoiements de Fabrice. Le temps perdu clignotait à son poignet. Un coup d’éponge effaça les bavures, rendant à la surface du comptoir ses projets de miroir.
- Il y a bien une manière de lui annoncer la nouvelle, continua-t-il.
- Ce matin encore... commença Fabrice.
Il sombrait de nouveau dans la mélancolie comme chaque fois que les heures futures se mettaient à dépendre de la psychologie d’un autre que lui-même. Les évènements avaient moins de prise sur sa complexion. Il les subissait comme si leur influence demeurait sans véritable profondeur. Mais n’y avait-il pas toujours quelqu’un pour contrecarrer ses dispositions à la tranquillité ? Il n’envisageait plus de la quitter.
- À ma connaissance, dit le maître d’hôtel, aucune dérogation n’a jamais été accordée à un voyageur. Nous avons eu le cas d’un assassin qu’il a fallu juger in extremis avant de le condamner à séjourner dans nos prisons. Mais je ne crois pas que cet individu avait projeté de demeurer parmi nous. En tout cas pas dans les conditions d’un enfermement. La vie humaine est sacrée, autant que les conditions d’existence. En principe donc, les voyageurs en partance se tiennent tranquilles. Les Croisières sont plus riches en anecdotes mais elles sont en général au-dessus de nos moyens. C’est presque absurde de se sentir plus libres de ses actes simplement parce qu’on possède plus que la moyenne des mortels. Notez qu’on en revient moins riche et quelquefois plus pauvre. Voulez-vous que je vous raconte MA croisière ?
À quel moment de ce récit Fabrice avait-il pris la poudre d’escampette ? Comment imaginer qu’une croisière fût interminable à ce point ? Dans l’ascenseur, il lutta contre une puce et eut le temps de l’écraser entre les ongles de ses pouces. Les puces investissaient les corps humains en été si la Terre vous concernait encore d’aussi près. Ailleurs, à l’intérieur de ces immenses reproductions qui flirtaient avec la perfection, les saisons suivaient les caprices de la mémoire emmagasinée dans les circuits sans cesse alimentés par une électricité produite au détriment du silence et de la transparence. Toute la matière, tous les objets subissaient cette électrisation nécessaire au déroulement cohérent du temps. Fabrice recherchait ce contact dans l’intention de brouiller un peu les repères de sa propre mémoire. L’ascenseur, au bout de sa course, le cracha dans un couloir orange où clignotaient des lampes vertes. Les portes s’ouvraient à son passage, petit disfonctionnement qu’on avait signalé à la direction dans la soirée d’hier. Des techniciens aux visages endurcis par l’expérience de la contradiction avaient passé une partie de la nuit à examiner les boîtiers vissés aux murs au-dessus des portes. Les couloirs se remplissaient des grincements des yeux électroniques. Dans leur chambre, Fabrice et Constance n’avaient pas trouvé le sommeil, du moins quand l’un veillait, il lui semblait que l’autre ne dormait pas.
La porte s’ouvrit donc sans nécessité d’introduire le passe dans la fente. Elle coulissa presque sans bruit. La lumière de l’entrée forma un demi-cercle dans le corridor. Il s’avança, surpris de ne pas se trouver en présence du chien de Constance. La lumière orange de la salle de bain, réduite à une raie sous la porte, irisait la surface de la moquette. Il buta contre le pied du miroir. Elle l’appela. Elle était sous la douche. Il entendit alors le jet languissant. Entrant dans la chambre, il ne reconnut pas les lieux. La fenêtre montrait un vieux film qui se passait pour le moment à l’intérieur d’une vieille voiture automobile. Elle se nourrissait des fantasmes des autres. Elle appréciait particulièrement les feuilletons inachevables. Que s’était-il donc passé ici ? Il s’approcha du lit pour constater qu’elle n’avait pas oublié d’y répandre son odeur de fruit ouvert. Le sofa avait disparu. Avait-elle changé d’idée ? Où est le chien ? pensa-t-il. Il s’attendait à une apparition précédant le bruit des rotations et des translations expliquant cette mécanique inouïe. Le moteur ronflait sur l’écran de la fenêtre. Un personnage brandissait un revolver et s’en servait contre un ennemi invisible qui lui arrachait des grimaces. Le jet fouettait le carrelage.
- Alors ? demanda-t-elle derrière la porte.
Il ôta son chapeau et le jeta sur le lit.
- Je crains, dit-il, que nous ne soyons obligés de continuer notre voyage. Je suis désolé pour vous, mon amie.
Elle se plaignit. Le jet cessa. Il entendit les glissements de la serviette, la rotation du miroir, les frottements.
- Nous reprenons ce soir ce voyage insensé, dit-il. Nous n’avons plus le choix.
- Ne l’avons-nous jamais eu ? dit-elle.
- Ils n’ont rien dit sur l’heure du départ. C’est inquiétant.
- Avez-vous précisé que je suis atteinte de mélancolie ?
- Il y aura peut-être un autre arrêt technique.
- Il y a 1014 cités dans cet espace maudit !
- Vous ne savez même pas ce que cela veut dire !
- Je sais que nous jouons avec la chance et que nous n’en aurons peut-être plus. Réfléchissez.
Ces dialogues le fatiguaient. Elle sortit de la salle de bain. C’était bien elle. Pourquoi craignait-il une autre femme à la place de celle qu’il n’aimait plus ? La chambre n’avait peut-être pas changé. Il n’avait rien consommé pour expliquer son hallucination. Il lui demanda si elle percevait le même changement.
- Fermez la fenêtre ! ordonna-t-elle.
Un dernier coup de feu l’ébranla puis le moteur s’éteignit. Les meneaux réapparurent sur fond de neige.
- Ouvrez la fenêtre !
Il manoeuvra l’espagnolette et tira les vantaux. Une brise tiède passa au-dessus des géraniums. La lumière tournoyait dans le ciel. Il était étonné, peut-être déçu, qu’elle renonçât à voir la fin du film. Le lit, surmonté d’une estampe champêtre, s’ouvrit dès qu’elle l’eut touché.
- Toby a disparu, dit-elle comme si cet évènement ne pouvait pas la toucher.
- Avez-vous regardé derrière le radiateur ? proposa-t-il.
- J’ai regardé partout.
Sans le chien, il s’ennuierait. Il regarda sous le lit, couché entre les jambes de cette femme qui n’était peut-être plus la sienne.
- Nous ne le trouverons pas si nous perdons notre calme, dit-elle.
Elle expliquait son apparente indifférence. Il se recroquevilla sur le tapis. Il vit les jambes se croiser et disparaître sous le drap.
- Vous vous couchez ? demanda-t-il.
- Il faudra bien qu’ils acceptent les faits, dit-elle comme si elle se défendait déjà devant la Commission. Je suis mélancolique et vous n’avez pas réussi à les convaincre.
- Chérie... supplia-t-il.
Il continua de chercher le chien.
- Vous ne le trouverez pas, dit-elle.
Où l’avait-elle caché ? Qu’espérait-elle de cette ruse désespérée ? Il était lui-même à la recherche d’un moyen de les contraindre à accepter le fait qu’il n’avait plus le désir de voyager, qu’il prétendait revenir tranquillement à une vie de sédentaire, avec ou sans elle. Son esprit était en marche depuis qu’il s’était extrait du récit du maître d’hôtel. Il trouva une écaille sous une chaise et s’imagina qu’elle avait lutté avec lui avant de le faire disparaître.
- Les enfants sont enchantés, dit-il. Ils ont mal vécu ce séjour forcé. Ils les ont emmenés dans l’atelier et ils ont constaté que les réparations ont été effectuées. Je les voyais tournoyer devant le hangar entre les flaques de ciel, vous savez ?
Il trouva une autre écaille. Il l’examina pour tenter d’y déceler des traces de lutte. Combien d’écailles lui avait-elle arrachées avant de le réduire ? L’avait-elle réduit ou détruit ? Elle n’avait peut-être jamais aimé ce chien de pacotille. Lui-même n’avait jamais avoué sa légitime jalousie à l’égard d’un objet qui pouvait passer pour un être.
- Retournez les voir, dit-elle. Dites-leur que je suis alitée. Décrivez-leur une crise de mélancolie. Vous savez être convaincant dans vos bons moments. Ne partez pas sans fermer la fenêtre. Et ne tirez pas le rideau. Je veux voir la fin du film.
- Vous la verrez, promit-il en s’en allant.
Il n’errait pas, contrairement à ce qu’elle pensait de lui en praticienne des procédures. En arrivant dans le vestibule de l’hôtel où son maître s’étonnait encore de le revoir, il trouva le changement presque visible. Il n’était pas inquiet. Aucune question ne traversait son esprit pour exiger des réponses précises et contraignantes. Il salua le maître d’hôtel qui balayait derrière son comptoir. Un client était accoudé et parlait à une entraîneuse qui feignait une douce paresse. Les verres scintillaient dans les fuseaux de laser bleu. Le changement n’avait rien à voir avec l’aspect habituel des choses. Il plongea la main dans sa poche pour y chercher les pièces de l’ambassadeur, fétiche double qu’il invoquait régulièrement du bout des doigts quand le temps menaçait de s’inverser. Les troubles temporels avaient commencé au fond de l’enfance au cours d’une crise d’agoraphobie. Il remplaçait l’écoulement par des histoires et les aiguilles par des personnages. Dans le vaisseau, elle lui avait même transmis sa claustrophobie. Les changements étaient purement abstraits. La présence des objets demeurait la même mais quelque chose changeait à leur surface. Il se méfiait particulièrement des miroirs.
En tous cas, sa décision était prise : elle pouvait bien consacrer les dernières heures de la journée à tenter de les convaincre qu’elle n’était plus en état de continuer le voyage et que par conséquent on ne pouvait plus envisager qu’il continuât sans elle (que devenaient les enfants dans ces conditions ? qui étaient-ils en vérité ?), il était décidé à tout mettre en oeuvre pour en finir par ses propres moyens avec cette idée absurde du temps qui reste à vivre et peu importait qu’ils ne crussent finalement pas opportun de l’associer à ses bonnes raisons de s’arrêter à Ologique pour une période correspondant sans doute au temps dont il disposait raisonnablement.
Les maravédis glissaient entre ses doigts au fond de la poche. Il rencontra la fillette au milieu des présentoirs d’une librairie. La devanture renvoyait l’image d’une créature en proie au désir de connaissance et d’action. Il évita de s’intéresser à son aspect physique. On a vite fait de les trouver belles et d’en tenir compte, pensa-t-il rapidement tandis qu’il s’approchait d’elle. Il l’aida à atteindre un livre sur le tourniquet. Elle était légère comme un cadavre d’oiseau. Il la déposa tandis qu’elle le remerciait en rougissant. Il sortit vivement la main de sa poche. Elle vit les doublons et s’émerveilla aussitôt.
- Vous ne nous en aviez jamais parlé ! dit-elle en tentant de ne pas extérioriser les sentiments que lui inspiraient les pièces glissantes.
- Je ne m’en sépare plus, dit Fabrice sur un ton doctoral. Vous ne vous souvenez plus de l’épisode de la spaciogare ?
Il eut un moment de doute :
- Ne faites-vous donc pas partie du voyage ?
- Je ne sais vraiment pas de quoi vous prétendez m’entretenir.
- Êtes-vous Alice ?
- Non ! Évidemment !
Elle lisait Alice mais ne l’était pas ! Comme c’était étrange ! Elle intégrait peut-être le changement perceptible depuis tout à l’heure. Quelle heure était-il justement ? Il se renfrogna pour y réfléchir. Elle se pencha sur sa main pour y observer les pièces qu’il lui montrait ostensiblement.
- Vous possédez deux bien beaux objets, déclara-t-elle.
Il comprenait "de bien beaux..." sans se douter qu’il existât une autre possibilité.
- L’adverbe... l’adjectif... continua-t-elle pour le dérouter encore.
Il rougit à son tour. De quoi parlait-elle ? Il entra avec elle dans la librairie. Elle le conduisit dans le rayon des nouveautés.
- Vous ne lisez plus ? demanda-t-elle.
Elle avait bien dû s’en apercevoir depuis qu’ils voyageaient ! Il s’ébroua pour la confondre.
- Ni oui, ni non, fit-elle en ouvrant un livre.
Elle pratique la lecture verticale, pensa-t-il et il se pencha à son tour sur le livre.
- Vous ne portez pas de lunettes ? demanda-t-il.
Elle ne parut pas étonnée de la question et referma le livre sans y être autorisée. Il ébaucha un geste de révolte.
- Vous n’avez jamais rien acheté avec ces pièces, constata-t-elle.
Il voulait lui affirmer le contraire mais ne possédait plus aucune preuve de ces acquisitions frauduleuses.
- Je m’en sers, finit-il par dire.
Et il envoya en l’air les deux pièces successivement. Il jonglait d’une main depuis la cour de l’école.
- Il y avait une cour et un préau pour les jours de pluie, observa-t-il.
- Ce devait être merveilleux ! s’écria-t-elle.
Il la fascinait. Il acheta le livre avec des bons de ravitaillement. Il venait de perdre une petite fortune. Le marchand le considérait mollement derrière des lorgnons d’une autre époque. Il le singea en sortant, portant les pièces en lorgnons et ne voyant plus où elle le conduisait.
- Nous repartons ce soir, dit-il tristement.
Elle savait. Elle se dépêchait d’acheter les livres et des parfums qui manquaient à ses bagages.
- Vous pourriez acheter tous les livres ! s’exclama-t-elle, jugeant sans doute assez opportunément qu’il s’intéressait moins aux parfums.
- Je n’achète jamais rien avec ces pièces, fit-il brusquement. Je les possède sans avoir le moindre désir de m’en séparer !
Il la clouait sur sa propre croix et lui arrachait maintenant une grimace de douleur.
- Vous ne trouvez pas que quelque chose a changé ? demanda-t-il pour ne plus parler de la même chose.
- Rien ne change, dit-elle doctement. Une chose est remplacée par une autre et ainsi de suite. On ne vous l’a pas enseigné dans votre école de village ?
Il était moins sûr de son propre futur d’enfant. Le gaz avait-il finalement eu raison de son impatience ? Il se souvenait mal de cette tentative. Peut-être même n’était-ce jamais arrivé. Que savait-elle de ce village qu’il ne reverrait plus ? Il saisit la main qu’elle lui tendait et la guida dans un coin obscur que des plantes vertes soustrayaient au regard. L’endroit était humide et tiède. Les maravédis lançaient leurs éclats.
- On raconte que vous ne voulez plus continuer ce voyage, dit-elle.
- Qui ça, "on" ? fit-il.
Il pouvait voir ses yeux de chatte.
- "On", poursuivit-elle, c’est-à-dire nous et eux !
Elle le sidérait. Il ferma la main pour mettre fin au scintillement.
- J’ai parlé trop vite, ou trop facilement... murmura-t-il tandis qu’elle pénétrait à l’intérieur de lui-même.
Il eût préféré la rencontrer dans une fête foraine. Le bruit de la foule et des machines à sous les eût isolés de la curiosité légitime du passant qui se demande si c’est le père et si c’est la fille. Il s’ébroua, indifférent à l’effet qu’il produisait sur elle en redevenant le cheval de Jean. Elle était à l’intérieur, dans la région la plus profonde de ce corps en désuétude. Elle explorait en attendant de devenir la voyageuse que laissait deviner son regard de chatte-chienne-tourterelle.
- Je tiens à ces doublons, dit-il presque fermement. Ce sont des souvenirs-fétiches. Par contre, je possède une fortune en bons de ravitaillement.
- J’ai quelque chose à vendre, à part ce petit corps ?
Elle le décontenançait.
- Il ne s’agit pas de votre corps, s’empressa-t-il de préciser.
Elle en doutait. Son expérience était purement livresque.
- De quoi s’agit-il alors ? dit-elle en commençant la perforation des organes.
- Comme vous l’avez deviné, vous et eux, je n’ai pas l’intention de reprendre le cours de ce voyage insensé.
- Vous l’abandonnez ?
- Elle prétend demeurer avec moi. Je ne sais plus si je désire prolonger ce séjour jusqu’à me dégoûter d’elle ou si j’ai besoin de ces lieux où j’ai déjà vécu ce qui m’obsède.
Il débitait un discours.
- Voulez-vous que nous recherchions le chien ensemble ?
- Comment savez-vous que je le cherche ?
- D’ailleurs s’est-il perdu ?
Elle avait trouvé une écaille tout à l’heure en descendant. Elle la montra.
- Vous me parlerez en marchant, dit-elle. Nous allons sans doute parcourir une distance appréciable.
- Nous ne pouvons pas dépasser l’horaire prévu pour le départ. Il n’est pas question que vous vous joigniez à nous.
- Vous en parlez comme si vous aviez vraiment l’intention de continuer avec elle. Nous savons tous que c’est elle qui ne veut plus voyager. Nous ne savons pas pourquoi.
- Il faut une bonne excuse pour interrompre ce qui a été programmé malgré nous !
- Elle n’a aucune excuse ni même aucune chance d’en trouver une aussi facilement que vous.
- De quoi parlez-vous ?
Ils traversaient des corridors de lumière. Elle se métamorphosait en chienne de chasse. Sa main glissait sur les parois, produisant un sifflement continu.
- De quoi parlez-vous ? répéta-t-il.
- Vous connaissiez ce couloir ? demanda-t-elle comme si elle le jugeait incapable de répondre à cette question.
- Jean souffrait derrière cette maudite porte ! s’écria-t-il.
- Jean avait oublié votre existence, ajouta-t-elle à ce cri de désespoir.
- Comment pouvez-vous affirmer une pareille monstruosité ?
Il la tenait par les épaules et la rapprochait de lui. Il entendait cliqueter les petits flacons de parfums. Les livres étaient suspendus à la ceinture comme des oiseaux morts. Elle appliquait sa dose d’acide au métal de ses organes. L’hydrogène le grisait.
- Nous savons presque tout, dit-elle, mais ils ne se doutent de rien.
Le chien demeurait introuvable. De qui parlait-elle ? Des enfants qui savaient ? Mais que savaient-ils exactement ? Les autres étaient-ils si étrangers aux faits ? Constance les avait embobinés. Il étreignait les maravédis dans sa poche.
- Je ne peux plus rien pour elle, avoua-t-il.
Elle sourit.
- Vous l’abandonnez, dit-elle en reprenant la marche forcée à travers le labyrinthe.
Il le reconnaissait. Il avait réfléchi et sa décision était prise. Il l’abandonnait parce qu’il ne pouvait plus rien pour elle. Il se le reprocherait peut-être un jour mais quelle importance prendrait-elle s’il refaisait sa vie avec ou sans une autre ?
- Ils vous enfermeront, n’est-ce pas ? demanda-t-elle comme si cette perspective la terrorisait déjà.
- Vous voyez une autre solution ?
Elle secoua la tête au lieu de répondre clairement.
- Il faut une bonne raison pour les convaincre, continua-t-il. Jamais ils n’accepteront l’excuse d’une recherche du temps perdu. Ils sont étrangers au temps. Je dois commettre l’irréparable.
- La tuer ?
- Je suis incapable d’une telle abomination ! Et puis, n’est-il pas important qu’elle continue sans moi ?
- Que me voulez-vous ? dit la fillette en enlevant son masque.
Il considéra la chair rose des joues.
- Vous pourriez leur mentir, proposa-t-il.
- Me déshonorer ? Et les autres ? Et elle ? Ce qui me reste d’enfance ? Mon futur de femme ? La fin du voyage ?
Il n’avait pas pensé à tout mais ces questions lui semblaient anodines. Il n’avait jamais entendu parler de pareilles complications. Elle pouvait mentir sans redouter d’en payer leprix. De soncôté, il avait prévu la triste traversée d’un procès qui se conclurait par une condamnation aussi humiliante que définitive.
- Je ne sais pas si je pourrais mentiraussi facilement,déclara-t-elle.Ets’ilsexigent ma présence au procès ?
- Il y aura un autre voyage !
- Et si leur perspicacité met à jour la fausseté de mon témoignage ? Ils me condamneront.
Allait-il devoir la violer pour de bon ? Elle lui échappait.
- J’ai pensé à tout, dit-il en la ralentissant. Mes aveux suffiront à ouvrir l’instance qui me condamnera. Votre témoignage ne constituera qu’une confirmation. Je connais les pratiques judiciaires.
Il lui demandait d’avoir confiance en lui. Sans cette confiance, il la violait et peut-être même la tuait pour aller au bout de son raisonnement.
- Je ne peux pas aider quelqu’un d’aussi... commença-t-elle.
- D’aussi calculateur, proposa-t-il.
Elle le désespérait.
- Imaginez le coeur de Constance en apprenant la nouvelle, dit-elle.
Il se fichait du coeur de Constance. Il avait de bonnes raisons de finir sa vie à Ologique et aucune procédure administrative ne l’y autoriserait. Il n’avait pas besoin de Constance. Il ne la trahissait pas. Il ne la désirait pas à ce point. La fillette comprenait-elle qu’il ne se laisserait pas enfermer dans un voyage ?
- Suivez-moi, fit-elle.
Était-elle sur la piste du chien ou l’entraînait-elle sur les lieux supposés de l’agression ? Il se laissa guider dans le dédale métallique, suffoqué par les bouffées d’hydrogène qui envahissaient son environnement immédiat. Elle brisa un flacon de violette derrière eux, premier indice d’une lutte dont il ne savait plus si elle devait avoir lieu ou pas. Des cheveux voletèrent un moment autour de lui puis se déposèrent sur l’épaulement d’une glissière. Ils avançaient dans un décor parfaitement géométrique. Les reflets étaient tempérés par le polissage circulaire des concavités. Elle lança un livre vers les linteaux supportant les feux qui les éclairaient. Il entendit la chute glissante dans les vapeurs toxiques puis le glissement le long des plinthes. Le chien n’apparaissait pas. Ils ne rencontrèrent personne. Il la vit coller sa bouche sur la paroi et répandre sa trace sur une longueur correspondant à la durée de l’acte sexuel qu’il n’avait pas l’intention de perpétrer dans ces conditions imaginaires. Il ne l’arrêterait plus. Il sentit à quel point il n’y avait plus rien à faire pour revenir à un comportement arbitraire, condition des voyages en couple. Elle savait exactement ce qu’il convenait de créer à la surface des lieux normalement voués au passage. Exigerait-elle qu’il répandît sa semence et dans quelles circonstances ? Le chien n’était plus là pour injecter ses liquides. Il l’appela comme s’il le cherchait avec elle. Ses organes se liquéfiaient sous l’action des acides. Quelle composition insinuait-elle en lui ? Il ne savait rien de cette science imaginaire. Il avait toujours vécu après les faits. Il n’avait rien inventé, pas même le château sis au partage des eaux ni le village de bambou où se continuerait toujours sa trace de contemplateur des évènements.
- Ne regardez pas ! cria-t-elle comme s’il était en train d’agir sur elle.
Il appela le chien. Sa voix ne portait pas. Les flacons de parfums roulèrent sur le dallage. On entendit les pas des curieux qui se métamorphosaient lentement en témoins de l’irréparable. Le chien était parmi eux, brandissant un doigt accusateur qui giclait. Fabrice se coucha. "Que recherchent-ils dans la fabrication des miroirs ? pensa-t-il en subissant les morsures du chien. Ils polissent jusqu’à se voir parfaitement. L’abîme les conforte dans leur appréciation verbale de la masse mise en perspective. Ils redoutent seulement d’avoir à enfermer l’autre dans leur propre prison. C’est ainsi que le fou sort de chez lui et constate qu’il n’est pas seul en cause."
- Où est-elle ? gémit-il tandis qu’on le transportait loin des lieux de l’agression.
Une poire d’angoisse le condamna au silence. À l’intérieur, ses acides continuaient d’agir sur le métal. Le chien injectait les antidotes, à cheval sur le brancard qui valsait entre les parois rapides des corridors. Ils suivaient le fil d’un tube au néon clignotant aux interruptions. Des visages préoccupés se penchaient sans exprimer leurs sentiments, comme si maintenant il était plus important de ramener l’agresseur à un niveau de conscience compatible avec la procédure judiciaire envisagée dès la découverte du mannequin ayant servi au simulacre. Il l’avait un moment tenue par les cheveux et il leur expliquait que ce n’était qu’un mannequin. Ils l’avaient douloureusement contraint à lâcher cette chevelure trop abondante pour être fausse comme le reste du corps qui continuait d’exister par intermittences bleues. Le bleu était la couleur de sa chance. Il avait trouvé cette révélation au fond d’un cornet de berlingots. Jean entretenait des superstitions fondées sur l’interprétation des couleurs et des transparences. Ils augmentaient progressivement le volume de la poire d’angoisse. Muescas s’amena.
- Monsieur de Vermort ! gloussait-il aux environs du brancard en mouvement.
Fabrice ouvrit les yeux. Il pouvait voir le masque de Muescas, son entaille verticale qui figurait une blessure de guerre ou d’honneur, les trous triangulaires au fond desquels les yeux subissaient un tournoiement rapide comme les doigts à la surface du verre, les lèvres apparaissaient dans une fente surmontée d’une moustache exagérément touffue. Muescas lui étreignit la main comme s’il allait pleurer au chevet.
- Vous n’avez pas mesuré la portée de votre geste, psalmodiait-il tandis qu’on ajustait un train de roulettes au brancard toujours en translation.
- D’où venez-vous ? Où allez-vous ? Qui êtes-vous ? grognait le chien en s’activant aux commandes des seringues.
- Le départ est prévu pour dans une demi-heure, dit Muescas.
- Mon Dieu ! s’écria Fabrice. Comme le temps ne passe pas !
- Normal, dit le chien à Muescas, la dose est extrême.
On glissait sur le Pas de tir. Les fumées devenaient obsédantes. Fabrice considéra l’escalator qui élevait des enfants à la hauteur des miroirs.
- Ce n’était qu’un mannequin, confirmait Muescas en signant les décharges que lui présentaient des huissiers gambadant autour du brancard.
- Poupée ! Parodie ! Faux-semblant ! Rien n’a eu lieu en dehors de moi-même ! hurlait Fabrice en s’accrochant au soubassement de l’escalator.
On s’acharnait dans les noeuds de ses mains avec le métal pénétrant malgré l’abondance d’acide. Des clercs agitaient des rasoirs. Un peu plus loin, sur la butte où se formaient les feux de position, des carabins remontaient le robot qui avait servi à réduire Fabrice à ce néant de l’expression où il continuait d’émettre.
- Taisez-vous ! conseillait Muescas en caressant la surface crevassée de Fabrice. N’aggravez pas votre cas !
L’escalator appliquait sa poussée oblique au brancard sans toutefois l’arracher aux forces qui le retenaient. Quelle était la contribution de Muescas et du chien à cette tentative de s’opposer à l’embarquement ? Constance n’apparaissait pas comme on l’avait annoncé en arrivant sur le Pas de tir.
- A-t-il conscience de la gravité de son acte ? questionnait un instructeur parallèle au brancard.
Muescas répondait par des signes.
- Nous ne pouvons pas retarder le départ, précisait un employé de la spaciogare.
- Vous me donnez une demi-heure pour décider du sort de cet homme ! gueulait l’instructeur aux huissiers qui poussaient leurs clercs devant eux.
- Était-ce une poupée, oui ou non, répondez ?
Les carabins remontaient une horlogerie complexe. Les feux barbouillaient leurs visages inquiets.
- J’ai atteint l’hypophyse ! s’exclama le chien.
Un liquide fusa. Muescas se nourrissait quelquefois des gouttes entropiques qui coulaient sur sa bedaine.
- Prenez vous-même la décision ! menaçait l’instructeur en considérant la reconstitution du corps de la victime.
Le visage portait les stigmates de l’horreur. Les carabins vissaient des esquilles d’os dans les plaies. Les huissiers alignaient des colonnes de chiffres sur des écrans palpitant comme des organes. Un clerc recueillit un cristal dont il proposa l’examen attentif.
- Vous avez une décision à prendre ! rappelait Muescas sans se couper du brancard où Fabrice se contorsionnait sous l’effet d’une douleur inexplicable autrement que par son expression verbale.
La poire d’angoisse continuait d’écarter les mâchoires, brisant des dents et meurtrissant la langue.
- Je ne sais pas, déclarait un carabin. Il nous faudrait plus de temps.
- Mais nous n’avons pas le temps ! prévenait l’employé dont le sifflet roucoulait.
- Dites au chien de sonder la rétine ! s’écria Muescas.
Fabrice se sentit perdu. S’il s’agissait d’un mannequin, Constance le lui reprocherait jusqu’au jour de leur séparation définitive quelque part à l’autre bout de cet espace interminable. Muescas lui suggérait qu’il avait peut-être violé Constance dans un moment de désespoir.
- Demandez-lui ce qu’elle en pense ! cria Fabrice dans l’oreille d’un huissier qui se penchait sur lui pour constater qu’il n’avait pas souffert physiquement de l’agression.
Ils lui arrachaient des poils et des écailles pour les mettre dans des bocaux. Les grattements de sa surface devenaient intolérables.
- N’y pensez plus, conseilla Muescas qui devenait doux comme une femme.
Les feux des buttes se mirent à tracer des routes dans le ciel. Les carabins revenaient avec des morceaux de mannequins. Les clercs taillaient dans cette chair artificielle.
- Où est-elle ? beugla l’instructeur en enfonçant son crayon dans le sein de Fabrice. Comment expliquez-vous à la fois la présence de ce mannequin sur les lieux de l’agression et la disparition simultanée de votre compagne de voyage ? Nous n’avons plus le temps d’instruire cette affaire, dit-il aux huissiers. Embarquez-le et qu’il aille au diable !
Muescas s’interposa, tiède comme la guimauve.
- Lui et les enfants ? Vous n’y pensez pas ? gémit-il en se caressant le menton.
- À quoi voulez-vous donc que je pense ? crissa l’instructeur qui s’éloignait.
- C’est inconcevable ! Inconcevable, vous comprenez ? Vous ne pouvez pas fonder cette instruction sur les morceaux d’un mannequin et la constatation que Constance a disparu.
- Il n’y a plus d’instruction, dit un clerc qui brandissait un rasoir. Embarquez ce minus habens et dégagez la piste !
- Vous ne prétendez tout de même pas abandonner les enfants à leur sort d’orphelin ? interrogeait un huissier qui s’épanchait comme une tache d’huile.
- Ce n’est qu’un mannequin ! geignit Muescas. Donnez-vous le temps de la trouver, elle ! Elle est sur le point de le vaincre.
- Nous ne connaissons rien à ce genre de victoire, dit le clerc qui cisaillait la fumée.
- Je vous assure qu’il n’est pas en état de continuer ce voyage dans ces conditions insensées, continuait Muescas comme s’il n’avait pas perdu l’espoir de sauver Fabrice du sort terrible qui lui était réservé.
Une sirène se déclencha. Une première bombe s’éleva dans le ciel. Les clameurs de la foule parvenaient dans le cerveau épuisé de Fabrice toujours accroché à la structure de l’escalator. Le clerc menaçait de lui couper les mains. Le rasoir l’effleura.
- Dix minutes, fit l’employé en allumant ses feux giratoires.
Il décrivit le graphe réglementaire. La foule adorait ce genre de démonstration, autant que les défilés militaires.
- Je suis perdu, dit Fabrice qui sentait le rasoir pénétrer à la rencontre des acides qui gicleraient au dernier moment.
- Je suis désolé, dit Muescas. Constance est introuvable. Ils la trouveront tôt ou tard. Elle embarquera pour un autre voyage. Vous et les enfants...
Il s’interrompit pour essuyer une larme qui roulait sur son masque.
- Moi et les enfants, dit Fabrice rêveusement.
L’employé atteignit le paroxysme de la procédure préludant à l’allumage des fusées. Le brancard s’élevait. Fabrice venait de renoncer à lutter. Muescas déposa ses lourdes lèvres sur les siennes. En même temps, le chien se retira du cerveau.
- Nous n’avons plus le temps, prévint l’employé.
Derrière les barrières et sous les lampions, la foule se demandait ce qui se passait. Ni la poupée démontée ni le brancard n’étaient prévus dans les programmes agités par les enfants.
- Pauvres bougres, dit Fabrice. Ils ne savent pas ce qu’ils font.
- Le mot exact était : Ils ne savent pas ce qui les attend, corrigea Muescas.
On ne pouvait plus guère compter que sur les cinq minutes restantes pour inverser le processus. Muescas écarquilla ses yeux pour considérer à la fois le mannequin éparpillé sur le sol crasseux du Pas de tir et le brancard dans lequel Fabrice semblait avoir retrouvé la paix intérieure.

Épisode extrait de mon roman La connexion









L’étranger

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L'étranger est paru.
Voir sommaire dans le nº22 de la RAL,M.


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L'ancrage : revue de recherches interdisciplinaires (The School of Arts and Sciences/ The University of Pittsburgh/University Center for International Studies/Center for West European Studies)
& Revue d'art et de littérature, musique (Le chasseur abstrait, éditeur - Patrick CINTAS - Venta del Lorquino - ALFAIX - 04280 Los Gallardos - España):Dépôt légal: AL-44-2004 - ISSN: 1697-7017 - Junta de Andalucía - España