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L’étranger
Nacer KHELOUZ - De mon étrangeté, ma raison d’être
I- De l’intime Avant de naître, j’étais déjà
autre. Cela a dû commencer comme ça, je crois bien. Mais comment en être
sûr ? À cause de toutes ces voix que j’entendais du fond de ma cachette.
Par malheur, elles minaient tous mes monologues intérieurs. Elles se lançaient
des ordres, des prières ; certaines invectivaient d’autres qu’elles
faisaient taire, à jamais. Je m’habituais à quelques-unes. Et puis, plus rien.
Il ne fallait pas s’habituer. Elles parlaient entre elles en s’égalisant. Tout
à coup, l’orage. Avant de naître, il y eut souvent de l’orage. Des voix qui
semblaient m’interdire toute sortie. J’eus de la culpabilité, déjà. Je songeais
à désenfler ce ventre qui accusait ma mère. Avant de naître, je cherchai à
disparaître. Mais ces voix qui revenaient inlassablement. Pas de doute. Elles
cherchaient ma mort. Ces voix cherchaient mon silence. Elles me tuaient pour
faire naître en moi le silence. J’étais mort, avant de naître. Il valut mieux
pour tout le monde que les choses fussent ainsi. Car si je naissais, c’est pour
toute la vie. Puis, des rafales de vent,
peut-être. Les bourdonnements parasitaires, des grondements peut-être. Voilà
une race de bruits que je ne connaissais pas encore. J’entendais des sons, du
mieux que je m’exerçais. Plus tard, j’aurai une oreille, me suis-je dit.
J’entendis des visages qui avaient des sons ; des sifflements de balles
qui avaient des visages. Les grincements de portes me faisaient frémir. Dans ma
maison du dehors, celle qui devait m’accueillir, il y eut comme un désaveu, un
reniement. J’en tremble encore des portes qui claquent ; si violemment que
leur bruit est silence. Bientôt, je naîtrai au seuil de ces portes-là qui
baillent à longueur de journée. Comme si elles avaient sommeil mais qu’elles
sont mises en alerte permanente. Mais qu’on pénètre sans cesse. Notre intimité
est un continuum de bruits confus, diffus et touffus. Chez nous, il n’y eut que
des boulevards. Des béances. Ma maison est un boulevard, avec ses trottoirs,
ses arrêts de bus, ses marchés à la criée. J’efface. Ma maison est un champ de
ruines. Je naîtrai au cimetière. Je naîtrai aux seuils des portes qui ont un
regret à formuler. Une requête. Hélas ; ma maison est un tribunal de
l’injustice. Une cour martiale. Le ventre qui me porta me parut temple
au-dedans quand il n’était que caravansérail au-dehors. Viennent s’y boire tous
les mauvais vins. Tant pis, je vais donc naître à la page de doléances.
Recueillement. Recueillir leur cri. Par jalousie, mes portes regrettent les
portes de prisons. Qui ne sont pas aimables mais qui ont la paix. Qui ne
s’ouvrent qu’au verdict. Dans mon antre, je me suis fait une place comme j’ai
pu. Le territoire de ma mère ne devait pas être si vaste : une masure. Une tente de fortune, comme en attente de
quelque chose qu’elle n’aurait pu définir à l’avance. Une tente de sursis. J’ai
bien ri et j’ai eu espoir : je naîtrai de mon confinement. Je naîtrai de
sa respiration. Ma mère me porte mais ne se penche pas sur moi. Elle ne
m’écoute pas. Elle n’a pas le temps de m’aimer. Peut-être ne lui a-t-on jamais
donné le temps de montrer qu’elle en était capable ? Alors, souvent, je
doute. Avant de naître, j’ai douté. Je sens sa respiration qui ne se conjugue
pas à la mienne. Ma mère respire faux. Ma mère doit respirer à bout de souffle.
Je naîtrai de cette perte. Je naîtrai de son essoufflement. Je serai une fausse
note puisque je n’aurai pas assez de souffle moi-même pour pousser ma chanson.
Je naîtrai d’un manque. Je mourrai quand je naîtrai. Je m’exerçais aux saisons, au
rythme de la nuit, du jour. Avant de naître, ma mère ne m’a pas emmené entendre
le chant des oiseaux. Elle ne m’a pas fait entendre la caresse du chardonneret.
Le vol des perdrix. Alors, j’entends des hurlements de loups. Ma mère était la
forêt des contes cruels. J’entends des paroles ficelées, comme des paquets à
expédier. Fermés. Hermétiquement. Je tends un peu plus l’oreille et un colis de
nerfs m’arrive mêlé à des bruits de bottes. Au pas cadencé. Avant de naître, je
reconnus le bruit des bottes. Plus je me blottissais, plus je disparaissais. De
mon manque, je naîtrai donc toujours en déperdition ! Je naîtrai en
m’excusant. Je naîtrai étranger. Cet étranger perdu pour les autres. Je naîtrai
digne d’être perdu aux autres. Pour faire bonne figure avec ce qu’on m’a
présenté comme « mon délit de sale gueule ». Cela doit être ça. Comme une poussée de mon
souvenir. Comme une attaque. Je m’apprête à naître par surprise. Je naîtrai au
monde comme un voleur et lui volerai sans déplaisir sa première lueur du jour. Je suis venu brusquement. À 6
heures du matin. Je suis venu myope à force de m’esquinter la visière, à
l’affût de ce qu’il adviendra. Je suis né à l’heure où l’on risque de me
surprendre. Ratissage. Haut-parleurs. Musique militaire. À la blouse blanche
des infirmières accoucheuses, on m’a réservé celle du vert kaki. Je suis né
incolore et sans timbre. L’obscurité m’a comprimé les cris ; je suis né
dans le silence. Mon premier silence devant les maîtres de ma tanière et de mon
espace. Je suis passé de l’espoir à l’obscurité ; à l’aveuglement des
projecteurs. Ma première photo fut celle qu’on m’a arrachée. Qu’on pouvait
placarder dans les garnisons. J’entendis « Chuuuut ! Ils
arrivent. ». Je dois être né au milieu d’une perquisition. Je suis né au
milieu d’un ordre qui mit tout en désordre dans mes rêves. Je suis sûrement né
sous la menace. C’est ça. Naître constitue donc une menace. Mourir, peut-être
bien plus une délivrance ? Vivre alors, ce sera l’enfer. Car la menace va grandir, se dilater, se gonfler,
m’entourer, m’enserrer, m’étouffer et s’occuper de mon étrangeté. Avant de naître, je souffrais déjà comme autre.
Maintenant que je suis là, me voilà officiellement intronisé : étranger. Désormais, ce sera mon
passeport. Ma première identité est un ticket de rationnement. Mon premier
nom : indigène. J’en eus bien d’autres. Indigestes, assurément pour vous.
Lequel voulez-vous ? Passons. Et puis, trouvez m’en encore d’autres. Vous
en êtes bien capable. Vous êtes le maître. La liste est ouverte. Je suis né transparent.
Mon étrangeté ne tarit pas de noms. Et puis, un nom, c’est commode et puis ça
empêche de penser. Je suis né nom pour m’empêcher de n’être jamais une pensée,
une idée. Un chien, tenez donc, ça a un nom - qu’on lui a donné et qu’il fut
bien aise de recevoir- mais ça n’a pas d’idée. Les noms de l’étranger sont des
noms de chiens. Les noms de l’étranger ont des particules certes mais des
particules d’étrangers : fils de p... ; tronc de figuier. Ratons
qu’on n’a guère ratés. Des noms qui sont longs à l’état civil, alors il sont
lâchés dans la nature et rotent bien souvent : bougnoule, singe,
bamboula. Et puis maintenant, on est allé à l’école, on est devenu
sophistiqué : Black, Beur, Robeu, Renoi. Ce que la langue permet de ces
bouleversements-là ! Mais, l’étranger n’est pas racheté par les mots. Les
noms de l’Étranger couchent dehors, comme lui, avec lui. Ils sont dans les
bas-fonds, dans les mines, dans les 3e sous-sol. Et quand ils
sortent, c’est pour s’imprimer en toutes lettres sur les murs, le longs des
voies ferrées, dans les couloirs de métros, dans les toilettes publiques, dans
les commissariats, dans les demandes d’emploi à l’Agence Nationale Pour l’Emploi. Il arrive quelquefois à
l’étranger de fuir son étrangeté. Quelquefois, il a de l’argent et de la
gloire. Il entre sur un terrain de foot comme le dieu de l’Olympe. Il crâne et
peut-être est-il souvent envié. Erreur, on n’envie pas sa peau d’étranger. On
envie son argent. Il arrive qu’il suffise d’une seconde, la belle illusion
s’envole. Tout le stade ne scandera pas son nom mais le renverra à son
animalité. Je vous ai dit : l’étranger est un chien, un singe, un
melon,...tous ces objets de la bonne nature primitive. Bref, il
redevient étranger. Bref, il redevient L’étranger. Avant de naître, j’ai été
trahi. Le ciel sous lequel je vis le jour ne me reconnaît pas. Les plages ne me
reconnaissent pas, les lieux publics ne me connaissent pas le droit d’être du
public, les gares, les aéroports, les guichets de banques, les boutiques, les
magasins reculent d’un pas à mon arrivée. Les jardins des villes, à ma vue,
prennent leur beauté et s’en vont. Je suis au bord de la route, je simule une
panne. Je fais du stop ; je suis un sadique violeur de petite fille. Je
suis séduit par telle femme ; je le suis nécessairement à partir du bas.
Je souris ; ce ne sont pas des dents innocentes qu’on voit mais des crocs.
Je vous ai déjà dit que je suis un chien. D’aucuns me verraient bien, non point
de ces chiens gentils, ces petits adorables chiens de poche qui répondent au
doux noms d’humains avec quelques voyelles mélodieuses mais un chien morveux,
rachitique, maladif, chien battu aux yeux d’éternel vaincu. L’étranger est le
chien de la SPA, celui laissé au bord des routes. Le chien qui n’a jamais droit
aux vacances. L’étranger a sa niche au centre de rétention pour étrangers.
L’étranger est un chien dont l’entrée des discothèques lui est formellement
interdite puisque les chiens ne dansent pas. L’étranger n’a pas de lieu, pas de
nom, pas d’avenir. Il est l’ennemi de l’ordre puisque sa vie, avant d’être né
il le savait déjà, est une aberration. Une excroissance de l’harmonie.
L’étranger est un être disharmonieux. Dangereusement disharmonieux. Il rompt
tous les équilibres anciens. Il menace ceux présents et ceux à venir. On m’a mis à l’école, un jour
pour retenir. Le savoir. Allez donc savoir ! J’ai retenu le maître que
l’on a appelé « Front de taxi » parce qu’il lui arrivait de cogner.
C’est donc un bon instituteur qui savait se faire respecter. Il avait une
particule lui aussi, « Front de taxi ». Mais, c’est une
particule positive. Elle prépare le terrain à son nom. Elle ouvre la voie
royale. Il est Français. Cela doit suffire, non ? Français ?
Rendez-vous compte de l’événement inouï. Bon, il fait partie de la famille des
vainqueurs, qui sont vaincus depuis et qui revient sur les lieux du crime
ancien en faisant semblant de n’être ni vainqueur ni sûrement vaincu. Il ne
s’occupera pas de politique, clamera-t-il comme une victoire sur les systèmes
de police politique. Il est coopérant. Quel drôle de nom ! Coopérant.
Quoique je n’aie jamais su ce que cela cachait de bien étrange, j’ai voulu
malgré tout coopérer. Un coopérant coopère. C’est que de colonisé, il a
fait de moi un coopéré. Participe passé substantivé mais pas passé. Cela
a duré quelque temps. Comme cela change et que j’y perds un peu mon
français ! Pour coopérer, apparemment rien de plus simple, il faut faire
des phrases qui commencent avec un sujet, qui doivent avoir un verbe et qui
finissent (c’est très important) comme ça avec un objet, un complément. Alors, j’ai coopéré péniblement
jusqu’au verbe. Encore que le sujet me donnât du fil à retordre. Dire
« je », moi ? Mais c’était plus qu’il m’en fallait. Je n’ai pu
aller plus loin. Pourquoi m’en demander davantage ? C’est au-dessus de mes
forces. Mon coopérant d’instituteur a bien continué un peu à coopérer jusqu’au
jour où il menaça de rompre notre coopération. À moins que j’explique,
suggéra-t-il. Ah ! Expliquer ! Monsieur « Front de taxi »,
vous qui n’avez aujourd’hui plus loisir de coopérer, je vous le dis enfin mon
secret jalousement gardé : J’étais bien embarrassé par la présence du
Complément d’Objet Direct puisqu’à mon grand dépit ma vie n’avait ni complément
ni même un objet qui pût se signaler par les deux instruments que vous nommez
« direct ou indirect ». Il y avait bien depuis le charter de reconduite à la frontière
« direct Alger ou Bamako ». Mais cela, c’était depuis. J’ai
appris ma leçon par un cœur ardent, mon très cher maître, en y mettant comme il
se doit les lettres capitales et tout, et tout. Vous auriez dû être un tantinet
ignorant pour comprendre de suite. Pourtant, j’étais suspendu à vos lèvres.
Pourtant, je haïssais l’école que j’aimais. Pourtant... Vous étiez, monsieur, l’Étranger,
une fois n’est pas coutume. Je vous aurais ainsi passé le témoin sans en
soupçonner les retombées sur ma vie, après vous. Vous étiez mon seul étranger
tandis qu’à présent je suis l’étranger de tous. Vous pouviez même vous payer le
luxe, vous, de revendiquer ce statut d’étranger puisque tant qu’à faire, pour
être étranger, autant être un étranger reconnu. Vous aviez une existence
d’étranger. Vous étiez l’étranger qu’on a célébré ; je suis l’étranger
qu’on a abhorré. Car un étranger, ça se voit à sa « gueule »
qui commence toujours par un délit. Je suis l’étranger de la non existence.
Plus tard, je vins dans votre pays qui devint le mien. Le vôtre, le mien. On
s’y perdrait. Pas tout le monde. Certains me le firent savoir assez souvent. Je
suis étranger citoyen, un citoyen étranger, un étrange citoyen, bref, vous
voyez qu’il faudrait presque devenir juriste. Je suis un citoyen étrange pour
qui l’on demande dans son pays de quel pays il est. À son indignation, on
consentira à rectifier un peu :
« pardon, de quelle banlieue » Ah ! Mais, juriste,
l’étranger l’est de nature, lui qui écume les affaires louches, lui qui a
appris sa première leçon de droit au commissariat du quartier, lui qui hante
les couloirs de la justice. Ceux des pauvres, des ratés, des pas-de-chance, des
pas-futés d’avoir un nom qui sonne bien... Avant de naître, je sus bien
assez tôt qu’il faudra que j’aille au fond de tous les pays, au fond de ce
pays, que je fouetterai, que j’obligerai à me regarder en face, que je fuirai,
auquel je reviendrai et alors je nourrirai ce feu qui brûlera tous les
faussaires, tous les faux noms ; qui me brûlera. Je naîtrai de mes
brûlures. Avant de naître, on m’avait
pourtant assuré que je vous rencontrerai sur mon chemin. Vous m’avez ouvert des
voies, des autoroutes, des voyages aériens. Mais depuis, maître coopérant, on
me coupa les ailes. Pourtant, avant de naître, j’ai longtemps voyagé en vertu
de notre coopération à venir. Celle-ci n’a été ratifiée par aucun traité
officiel. Elle n’a été pensée par aucun obscur fonctionnaire ministériel ;
aucun accord bilatéral ne l’a servie au dessert d’un banquet diplomatique.
Aucun journal n’avait consenti à la voir émerger, à l’accompagner, la voir
mûrir, patiner et de nouveau recommencer. Personne n’aurait cette
patience-là ; les journalistes sont des gens pressés, monsieur. Et puis
peut-être que ce moment-là a été si rapide qu’il a pris tout le monde de court.
Mon histoire a été écrite d’avance par des gens qui n’ont pas le temps, qui
sont pressés, qui sont journalistes à sensation. Mon histoire est une suite de
faits divers. Je suis étranger, je suis le Divers non divertissant. Mon
histoire n’est pas drôle, c’est une histoire de couloirs étroits d’aéroports
qui mènent tous chez le douanier, chez le policier, chez le maton. Pour ma vie,
on a engagé des experts pour en concevoir et en programmer le parcours fléché.
Vers le centre de rétention. Vers la prison. Vers la bavure. Vers
l’anéantissement. On n’a pas de questions pour moi. Jamais mais toujours des
accusations. Mon interrogatoire est facile, appris par cœur ; il est rôdé.
On n’a pas besoin d’heures supplémentaires pour se pencher sur mon dossier.
Il est connu d’avance, il sert de préalable à tout. Il est recyclable et ne se
démode pas. Suis-je un « sujet » de dissertation pour futur policier,
agent pénitentiaire, veilleur de nuit, concierge que celui-ci est assuré
d’avance d’obtenir la note d’excellence. Chacun a une idée intime sur moi.
Chacun peut sortir partout et à tout moment une phrase qui me fige pour
toujours. Chacun me connaît et me déréalise tous les jours. Chacun est
convaincu que je suis menteur, fainéant et profiteur du système. Le
système abuse de moi et ne voit rien d’autre que de proclamer péremptoirement
que j’abuse de lui. Mon nom est un écart entre le concevable et
l’inconcevable ; le convenable et l’inconvenant ; quelque part entre
l’injustice et la rumination permanente de son exécution, vertigineuse,
tranchante. On me déréalise tous les jours et chacun de s’étonner candidement
que de cette déréalisation ose naître ma révolte. Je ne peux me présenter
moi-même puisque tout le monde peut parler de moi, devant moi, mieux que moi.
Tenez pour ma défense, il faudra encore que je reste invisible. Mon visage sera
raturé, brouillé pour l’empêcher d’apparaître pour ce qu’il est lié à la
manifestation de sa monstruosité. Je suis un animal auquel on barrera la
route de la cité. Un animal qu’on préfère empêcher de penser et qu’on oriente
vers le diss humide de sa litière. Que voulez-vous, mon cas est
semblable à celui de tous les étrangers ; je suis démasqué sans jamais
avoir porté de masque. Étranger est un métier qu’on ne quitte pas si
facilement. On fait quelquefois semblant d’en changer, de prendre un autre
état, celui de la dissimulation aussi bien. Dissimuler est encore une nouvelle
manière de toujours montrer, tout montrer. Alors, on revient un beau jour sans
s’en rendre compte, à ce que l’on sait faire le mieux : être étranger. ÊTRE ÉTRANGER me colle à la peau. Rien à
faire et je fais tout. Mes habits sont autant de stigmates. Qui exhalent un
parfum replet sur ma peau tannée par le marteau piqueur. Au loin de ma courte
nuit, j’entends encore creuser dans mes oreilles, dans mes chairs. Ma musique
n’a pas de prélude et entonne d’emblée tous ses timbres hauts. Ma musique
démarre toujours en trombe. Elle est haut perchée, m’étrangle et suspend mes
larmes, pressure les cris que je ne pousserai pas. Ma musique est une
sommation. Mon petit réveil matin à remontoir manuel, une détonation. Être étranger,
c’est vivre au milieu des détonations de toutes sortes. Mes enfants, une
rafale : je ne les compte plus et je compte de moins en moins pour eux.
Aux petits matins des laitiers, je tousse mon ordonnance médicale sur une armée
de Gauloises sans filtre. Mes doigts ont jauni au bout, tout comme mes dents.
Mes vêtements ne savent pas parler au docteur. Et le docteur aura bien assez
pour me tâter un jour en me disant « On a mal où ? » Alors mes
vêtements baisseront la tête. Alors, le bon missiou le docteur ne se sentira
plus coupable de m’ouvrir la bouche et d’examiner ma dentition. En ma qualité
d’étranger, j’ai vu faire aux moutons, aux ânes, aux vaches là-bas loin au
marché dominical qui se tient le vendredi, au bled. Mes habits ont presque reçu
sur l’épaule un gros tampon « Bon pour le chantier » après un détour
chez le pharmacien. Comme c’est drôle, moi qui reçois souvent des tapes à
l’épaule. Quelle honte ! Mes habits ont eu peur d’avoir osé aller chez
missiou le docteur. Les voilà à présent, mes habits, tels des épouvantails, qui
n’habillent qu’eux-mêmes. Mes habits dorment avec moi sans souper ou alors
juste du bout de la sardine à l’huile. Mes habits n’ont aucune diététique et
n’ont pas le luxe de l’icoulougy. Ils grignotent des pois chiches,
mangent leur gamelle même au soir venu, des bananes planquées là-haut dans les
valises d’après guerre. Ils chiquent et cela leur fait une colline sur la lèvre
supérieure. Mes habits sont une colline qui se mue en crachat rocailleux, sans
excuse. Mes habits rutilent et affichent des couleurs surannées, qu’il faut
aller extraire du fond des images anciennes. Mes habits sont accompagnés de
rires étouffés, à mon passage. Mes habits s’essuient sur la paillasse en roseau
et sont presque contents de provoquer une réaction. Quoiqu’ils n’ont pas de
tenue, pas de style ; insipides ils sont. Quand les autres ont la chance
d’avoir le cafard, j’eus bien souvent des cafards qui tournent autour de mon
huile d’olive d’origine contrôlée. Mes habits s’habituent à tout ; ils ont
connu le dur maquis. Ouvriers le jour, mes habits se couchent en ouvriers le
soir. Sans rêves. À la sauvette, pour ne pas déranger. Quand vient le repos du
dimanche, ils s’accoudent au comptoir de « Chez Momo » et grignotent
des pistaches en raclant des verbiages sur le tiercé de Longchamp.
Viendra juste après, le dernier carnage de la Nationale 7 qu’on a dit au
journal Le Prosien. Moi, étranger, j’affectionne les Soldes 9.99f et
collectionne volontiers les sacs Tati. Moi, étranger, je voyage en Tati
troisième classe et tous mes voyages sont comme en série. Mes habits sont des
tics nerveux qui m’arrivent au visage en brouhaha. Ils ne savent jamais où se
mettre et c’est contraint et forcé qu’ils me traînent aux bistrots
d’Aubervilliers. Mes habits sentent le foyer SONACOTRA. Mes habits sont trop
amples pour mes sept mètres carrés. Mes habits ne parlent pas français ;
pas même le verlan avec des casquettes vissées à l’envers pour ne pas être à
l’endroit. Mes habits parlent le sabir, le pidgin, peut-être même parlent-ils
le fauve empuanti, mal dépoussiéré, rasé au bic jetable. Visage ravagé qui se
fige en appel au secours. Mes sept mètres carrés au foyer sont eux aussi,
jetables. Mes bananes, mon paletot, mes couvertures demeurées dans leur
plastique comme aux automobiles neuves, mes pulls col roulé sous mes gandouras
sont jetables, à jeter. Mes habits sont quelquefois jetés à la Seine. Moi avec.
Quand je mourrai, je serai purifié par le mélange fangeux des huiles moteur
expulsées par les bateliers de Conflans ; tambouriné par des vieux frigos,
acclamé par les rires de tous les touristes à bateaux-mouches. Les cris de mes
habits seront étouffés par les klaxons des automobiles. Tant pis. Mes habits se
mêleront aux heures de pointe et leur disputeront leur part de nerfs. Quand je naîtrai, je serai
pollué. Quand je naîtrai, le dimanche des sans-but, je saurai taper des dominos
sur la table bancale de « Chez Momo ». Je saurais organiser la cohue
de tous les bruits de ma semaine, de ma nuit, de mon enfance. Avec mon bleu de chez
Renault, je jure n’être chômeur que le dimanche. Je jure que j’ai ma carte.
Quand je naîtrai, j’aurai ma carte du grand parti qui me ressemble. J’aurai ma
carte du parti communiste. Avant de naître, j’avais déjà ma carte. Mes habits
se remarqueraient à cent lieux et pourraient bien m’emmener tout droit à
l’expulsion. Je naîtrai sous la rumeur des revendications salariales. Quand je
naîtrai, je serai un slogan : je serai Les Droits de l’Homme. Quand
je naîtrai, je serai pris à parti. Quand je naîtrai je prendrai mon parti. MAIS IL ÉTAIT DÉJÀ SOURD ET
IMPÉNÉTRABLE. Au fond d’une cave désaffectée, pourquoi chercher à voir ? Fermer les
yeux et psalmodier. Il y eut une lueur de pile électrique circulaire qui
dévisagea son trésor factice. Tout ce fatras. À vendre, refourguer sa camelote,
ses chaînes stéréos, ses autoradios lasers, ses faux parfums de chez Dior, ses
fausses ROLEX, ses cds/dvd piratés. Tout. Au plus vite. Se débarrasser
de tout. Liquidation totale, avant fermeture définitive. Fermer son magasin
d’accessoires terrestres. Se fermer à cette vie. Dire « stop » à
l’insanité, la félonie, l’infamie du pécheur. Se débarrasser de son ancienne
peau d’étranger. Être lavé de tout pour honorer sa nouvelle foi. Il se souvint
de ce taxieur qui le conduisit à l’aéroport ; un de ces hommes à la
chique proéminente (une armée de chiqueurs demeurée insoupçonnée ici-bas) qui
arborait outre sa barbe teinte au henné sa petite palme parfumée. De ces
minuscules arbres de bonheur suspendus au-dessous du rétro intérieur, qui
exhalaient l’odeur de son prophète par des versets choisis. Se mirer en Lui le
guide Suprême qui jadis et pour toujours traça toutes les Routes pour les
jeter, repentantes et suppliantes, au seuil de son palais éternel. Un jour
qu’il fit ce voyage en terre d’Orient, il confondit tous les horizons.
Ressembler aux autres. Tel fut son obsession. Être comme eux. Comme tout le
monde enfin. Être d’ici. Participer de cette terre. Ah si seulement cela
ne tenait qu’au fait de se baisser et mêler son baiser à la chaleur brûlante de
ce lieu du retour ! Cette terre qu’il n’a jamais foulée ; qui ne le
vit pas naître et qu’il voudrait sienne jusqu’au bout de son rêve insensé.
Visage morose. Non pas qu’il ait vraiment beaucoup vieilli. Qu’il ait trop
attendu. Juste cette cicatrice aux flancs, cet estomac noué, ces rides qui
entreprirent de creuser vite les sillons de son exil. Il revint ici pour naître
depuis ses origines. On le happa vite vers des retraites sombres quand il
aspira aux hauteurs lumineuses de la rédemption. On voulut le guider. Qui eût
affirmé qu’il s’attendait à une armée de Guides clandestins ? Lui
suppliait ne vouloir qu’un seul Guide. Un Guide Unique. Celui fait de cette
substance infinie qui ne se nourrit que d’elle-même. Qui n’a nul besoin de
commis pour le justifier. Il voulut un Dieu sans justification, sans relais,
sans anti-chambres, sans marchandises d’arrière-boutique. Il fut tout d’abord
choqué puis indigné puis révolté. Puis anéanti dans ses certitudes importées
des pays impies. Qu’on lui dit. Alors, on l’appela de son nom. On l’appela
frère. On lui désapprit cette langue impie qu’il traîne sur les lèvres. Revenir
à sa langue originelle. On le plaça au centre du couscous fraternel qui fit se
toucher les doigts au fond des grains à chapelet, se reconnaître de la même
chair. De la barbe qu’on lui proposa, son visage se multiplia, épousa tous les
autres visages. Du désir d’être regardé au moins une fois, il gagna celui
encore plus innommable de voir ce même visage, naguère censuré, se démultiplier
autour de lui. Tous les visages alentour lui offraient chacun une partie
d’eux-mêmes tandis que le sien les nourrissait tous. Il fallut voir son
empressement quand il se dévêtit de son pantalon-survêt’ dont le bout ourlé se
callait dans la chaussette blanche. À hauteur de genou. Se déchausser de ses
Nike air ! A-t-il encore besoin de courir ? A-t-il encore
cette peur au ventre qu’on le poursuive, qu’on le rattrape ? La même
djellaba que celle du premier homme le sédentarisera. Désormais, sa vie aura
une assise. Solide. Citadine. Respectable. On l’appela frère. Pouvait-il
résister, lui qui n’eut d’existence que celle des procès verbaux de police
municipale ? Il vola bien quelque mobylette, grogna quelque insulte, hanta
quelque cage d’ascenseur. Là-bas. Il lui arriva même de descendre en ville, se
mêler aux manifs étudiantes, casseur des vitrines du centre. Lui la périphérie
vient au Centre. Il y apporte souvent effraction, ébranlement des lignes de
partage. Désormais, il sera au Centre. Le Vrai. Le Cercle où le
frère est frère du frère du frère. Une communauté fraternelle.
Douterait-on ? Des petits arbres en papier parfumé, suspendus au-dessous
du rétroviseur intérieur. Des senteurs de paradis bleu diluées dans le Livre. Comment au juste a-t-il eu
affaire pour la première fois avec le Frère-en-Chef ? Il entendit
bien parler de l’Émir. Sans l’avoir jamais vu. L’autre lui souritenl’appelant
frère. De ce sourire doux, il en fit un sermon. Le devoir l’appela et il
répondit à son tour « mon frère ». Puis, le voilà loin de sa
terre natale. Il s’entraîna avec dévotion et pria à chaque pause. On lui
demanda d’apprendre vite à soumettre sa foi céleste à l’épreuve des exercices
très terrestres. Dieu est grand et les dessins de son Émir sont
impénétrables. D’étranger, le voilà nourri que de sa propre haine,
imbécile, aveugle, irréfragable. De la beauté de l’étranger, il en fit un
linceul immaculé ; une toile dont le sang des autres, (tous ces inconnus,
ces étrangers, ces impies !) en constitue la matière
première. Ce soir-là, au fond de sa gandoura, un minuscule
papier : un prénom de Frère Organisateur de Basses
Besognes suivi d’un numéro de téléphone. Il faut tout liquider. Les
autoradios, les lasers, les parfums, les montres ROLEX. Liquider.
Liquider. Liquider. Ne faire que ça. Ce soir-là, une cabine téléphonique. Le prénom du Frère
et le numéro de téléphone : 01 4....... C’est Écrit : Liquider, liquider. Tout doit
disparaître. Les faux parfums. Fausses ROLEX. VRAIS CADAVRES. Liquider, liquider...tout doit disparaître ! TANDIS QUE JE
RENCONTRAIS SON REGARD. Qui resta de ciel. C’était une après-midi de flânerie aux Halles
parisiennes, sur une plage du sud, dans un train d’été. Je ne sais plus.
C’était peut-être ailleurs. Je ne sais pas. Depuis, j’aime l’été qui me brûle
la peau. J’aime l’été qui se mêle à ma vie, aux rues paresseuses qui ont baissé
la garde, qui font la sieste. J’avais la peau brûlée. « Non dorée »
avait-elle rectifié. Elle m’avait souri parce que l’été m’a habillé de ce hale
qui vous fait oublier l’étranger. J’avais bien protesté, pour la forme. Déjà
cette promesse. Elle a passé son chemin et m’a
assuré qu’elle me voyait, me verrait. Moi, je l’ai vue et je me suis souvenu
d’elle. Plus tard, ces yeux m’ont avoué qu’elle a toujours été là, qui
attendait, qui attendait que je me souvienne d’elle. Alors je marchais à mon
tour, au hasard. Sa rencontre fut un hasard et je voulus remercier ce hasard.
Les arbres qui me tendaient leur ombre participaient d’elle. Je souriais aux
arbres, je me frottais à eux pour y quêter sa marque, jusqu’à y mêler mon sang.
Sceller un pacte. Tout me parut soudain beau et tout ne demandait qu’à se
couler dans cette beauté. La beauté naissait de cet instant-là qui ne
ressemblerait jamais à aucun autre. La beauté mourra à son passage et
ressuscitera avec elle. Alors je marche toujours devant. Poussé par je ne sais
quel irrésistible besoin de la chercher, de la trouver dans toutes les femmes
que j’ai connues, celles qui passaient à ce moment-là. À peine vue, je la
trahis. J’eus l’impression que toutes savaient ce que je savais. Je me souviens
qu’un ballon d’enfant rebondit brusquement dans ma direction. Je le saisis au
vol. Avec assurance, avec légèreté. Au moment où je le tendis à l’enfant qui le
réclamait, je compris que je le faisais en son nom à elle. Alors je souriais en
continuant mon chemin. Je souriais à l’enfant, à elle. Un vieux monsieur n’eut
pas même le temps d’ouvrir la bouche que j’accourrai pour lui faire traverser
la chaussée. Il s’accommoda de ma main, abandonna la sienne avec confiance et
on plaisanta. J’eus encore droit à de vifs remerciements « De nos jours,
la galanterie se perd, etc. » Non, je n’étais guère perdu. Quelqu’un
quelque part m’a trouvé. M’a reconnu, enfin. Passèrent des semaines,
peut-être des saisons entières. Il y eut bien des hivers froids qui m’ont
assombri la peau. Mais j’étais là et je souriais toujours du sourire de mon été
doré. C’était aux halles parisiennes, dans un train peut-être. Je ne sais plus.
Le regard bleu ciel revint. Elle n’avait pas changé. Elle me faisait même
l’effet de quelqu’un qui venait de s’absenter pour quelques minutes. Les
saisons et les nuits passées à l’attendre étaient redevenues des minutes. Son
absence est une poignée de minutes. Ma peau était brûlée de nouveau. Elle m’assura
qu’elle était dorée. Je protestais, pour la forme. De nouveau. Si je
m’attendais ! J’aurais pu me préparer, composer un poème pour fêter son
retour, être drôle, l’inviter à marcher dans ma direction. Non. Je restais coi,
étranger à mes propres émotions. Interdit. Elle me voyait, me verrait. J’eus de la patience que j’ai
puisée dans des livres, au fond des bibliothèques municipales. Je voulus
l’apprendre, elle. Puisqu’elle me voyait et qu’elle me verrait. Il faudrait
être prêt. Quand elle reviendra. J’appris son pays, ses manières, ses mœurs, sa
culture. Je me plongeai dans son histoire pour y puiser l’idée. Je me préparais
à entrer dans son univers. Puisqu’elle me voyait, qu’elle me verrait. Un jour,
j’eus peur qu’elle me surprît avec mon autre peau, celle qui n’est pas brûlée,
enfin comme elle dit dorée. Qu’elle revienne me voir quand ce n’est pas le
moment, quand mes livres ne me seront d’aucune utilité. Quand elle aura
toujours son regard ciel et moi ma sombre confusion. Les livres ne dorent pas
la peau. Devrais-je changer de peau pour elle ? Peut-on avoir des peaux à
profusion ? Comme ce serait drôle ! Mais cela n’est pas sérieux.
Comment s’y prendrait-on ? Je ne suis qu’un étranger en son pays. Il me
faut être cet étranger debout comme un alibi pour tous les autres étrangers qui
m’ont précédé et qui n’ont pas eu accès à elle. Mais, alors faudrait-il que je
les tue tous dans son souvenir pour qu’il ne restât plus que moi, absolument ?
Ah ! comme elle me fera souffrir puisqu’elle me voyait, qu’elle me verrait.
Pour la mériter, elle reviendra. Quand j’aurais tué tout ce qui me rattachât à
l’étranger. Oui, elle reviendra mais elle reviendra pour cela. Pour me tuer.
Mon amour devait donc naître de cette lutte, de ce corps à corps avec les
miens. Sur les hauteurs de la ville,
aux confins de Montmartre, car je m’approche peu à peu de chez elle maintenant
que j’ai appris dans les livres, peut-être aux Halles parisiennes finalement
(je ne sais plus), elle m’a vu et m’a dit qu’elle me verrait toujours. Par
bonheur, ma peau était dorée, à peine perturbée par des traînées de sang. Car
je tuai pour elle mon enfance, mes voyages, mes fréquentations, mes sentiers
et...mes gens. J’étais prêt et je pouvais parler car les livres m’ont appris. Elle m’assura qu’elle me verra
encore et qu’il ne tenait qu’à moi. Attendre encore. Au point où j’en étais.
J’ai bien fait le vide autour de moi. Ne restent que ceux qui me rappellent les
miens, que j’ai assassinés. Qui me demandent de retourner là-bas. Où ?
L’enfer, puisqu’il ne me reste rien vers lequel je pusse retourner. Il n’y avait plus qu’elle, désormais. Me ferait-elle
enfin franchir le seuil de sa porte ? M’apprendrait-elle à l’aimer mieux
que je ne l’aie fait puisqu’elle me voyait et qu’elle me verrait toujours
? J’avais la peau vieillie et le teint d’une mauvaise
tisane. Et voilà qu’elle passa au bras d’un autre qui lui ressemblait. Leur
ressemblance se conjuguait, s’amplifiait et se soudait comme un seul homme pour
me signifier à jamais ma différence. Elle ne me verra plus. Car autrement, il faudra que je
tue ses rues, sa musique, son opéra, sa province, son peuple et....sa famille. « Dommage, m’a-t-elle glissé à l’oreille : tu
avais la peau doré ! » II- Du Supplément raisonné sur l’étranger Quand on est étranger c’est
donc pour toute la vie. N’allez pas croire qu’un tel état soit facile à
assumer. Cela exige un apprentissage, une méthode d’application, des études,
des statistiques, des paradigmes et des courbes. Par exemple, rentrer dans une
boutique quelconque et être capable de sentir au millième de seconde qu’on est
étranger. Ce n’est pas là chose aisée pour un apprenti étranger. Il faut une
approche méthodique, méditée, pesée au détail près. Vous regarde-t-on ? De
quelle manière ? Arrête-t-on aussitôt de faire semblant d’être occupé à
une quelconque tâche pour venir au-devant de vous ? Vous dit-on
« Bienvenu » d’un regard franc et bonhomme ou entendez-vous dans le
silence un « Sortez » gravement indigné alors que vous n’êtes pas
encore entré ? Vous appelle-t-on « Monsieur » ou « Il veut
quoi le jeune homme » ? C’est cela être étranger, savoir décoder.
C’est cela être étranger, sortir toujours de partout sans y être jamais entré.
Remarquez comment la boulangère distribue les pièces d’identité en même temps
que le pain quotidien. Dieu, je suis presque sûr de ne pas bénéficier du même
sourire (fût-il commercial car je tue en elle toute idée de commerce) que cette
bonne tête bien de « chez elle », qui me précède. Qui, elle, a le
droit d’exiger cela. Qui, elle, doit le trouver comme par nature dans
toutes les boulangeries de ce pays et incluez tant qu’à faire toutes les
bonneteries. Qui, elle, a droit à la plaisanterie dominicale. Qui, elle, est un
prolongement. Qui, elle, se lie au pain et à la boulangère par le lien du blé
de cette terre, de cette sueur, de cette saveur dont l’étranger sera toujours
exclu. Je partis bien des fois de ma résolution de savoir comment se pétrit le
pain, se lève la pâte, se distribue le froment de la vie. Mais hélas ! me
voilà exténué d’avoir fait le tour de cette ville que je tente de faire mienne.
J’ai même parcouru tout le pays dans ses moindres recoins. Tout ce que j’ai pu
faire est d’entériner l’étranger en moi. L’y voir étalé sur tous les panneaux
routiers, sur tous les chemins de promenades que j’osais emprunter. Ce n’est
donc pas eux qui sont étrangers à moi mais bien moi qui leur est
irrémédiablement étranger. Les fleuves, quand ils sont à tout le monde,
semblent me murmurer qu’ils sont à quelqu’un qui peut me surprendre à tout
instant et me disqualifier au nom, au vu de mon étrangeté. C’est que j’y ai
peut-être enseveli quelque crime. Le valider comme un billet de train. Cela
doit être dans mes gênes. De quoi est-ce qu’elles sont faites les vôtres ?
Dites-moi un peu. C’est mon comportement ? L’étranger a perdu l’usage de
sa douceur, eût-on dit. Personne ne le lui demande cependant. Lui se trouve
gentil, au fond de lui-même. Avez-vous été au fond de lui afin d’y rencontrer
le commencement de cette gentillesse ? Avez-vous jamais souri à un animal
qui devint humain en vertu de votre sourire ? À un étranger devenir la
meilleure part de vous-même ? À l’usage, qui sait si vous ne le
quitteriez pas à regret. L’étranger est effleuré depuis sa surface de sorte
que, n’ayant jamais accompli le voyage de descendre en lui, personne ne peut
raisonnablement affirmer qu’il le quittera à regret. L’étranger est très
susceptible, entend-on. Mais c’est que nous sommes encore chez l’apprenti
étranger, qui s’offusque de tout, de tout le monde et de rien ; qui
s’énerve tellement qu’il n’honore même pas son statut de victime. Il est aigri
et ne laisse pas s’installer l’événement. Il est gauche dans ses accusations
qu’il croit d’instinct devoir toujours exagérer, toujours avoir l’air de
mentir quand il dit la vérité. L’étranger est un exagérateur né. Sa vie est une
formidable exagération. Alors, on lui reproche cette exagération qui ressemble
à une sordide conquête territoriale. L’étranger est confus dans ses
explications qui traînent en longueur. Il ne fait pas dans le beau parleur, il
a d’abord soif de parole. Alors, impatient comme toujours, il ressemble fort au
suicidé que personne n’arrive à prendre vraiment au sérieux. Mort, on croira à
une quelconque rebuffade, tartufferie. Sa mort lui sera niée tout comme sa vie.
Elle finit toujours en manifestation qui dégénère. La mort de l’autre est
silence, recueillement parmi ses intimes, ceux qui l’ont tant aimé et qui le
pleurent sans larmes maintenant. La sienne commence par le bruit que sa vie a
suscité. Sa mort est entre deux rangées de CRS. Sa mort a toujours quelque
chose à dire ; elle se met debout et se met à casser les vitrines des
magasins. Sa mort est une manif avec ses banderoles et ses mots d’ordre.
Sa mort ne sait pas bien se tenir. Elle gueule comme une professionnelle des
revendications sociales, à mégaphones ouverts. Sa mort est un syndicat. Jusque
sous la bavure, il fera la Une du Divers. Sa mort est suspecte, comme a
été sa vie. Sa mort est seule suspecte pas son meurtrier. Tandis qu’elle est le
dernier verrou, le dernier écrou numéroté qu’il portera jamais, sa mort a l’air
de conforter la vie de celui qui en mit prématurément fin. Légitime défense. Sa
mort légitime la préservation de son bourreau. Elle est pour tout dire confuse,
brouillonne, volubile. C’est un scandale, une béance, une dégénérescence. Sa
mort ne rencontre pas le repos éternel promis à tout être autre que lui mais se
prolonge ici-bas à la manière d’un débat de société. Sa mort remplit les
journaux et divise les vivants comme une campagne électorale. L’étranger est
étranger jusque dans sa mort. De son vivant, on ne lui dit
pas qu’il est rejeté parce qu’il est étranger. Non. On le lui fait entendre.
Quand, il voit un de ceux qui le rejettent, il l’entend d’abord lui dire qu’il
n’a rien contre les étrangers. En général, il finit par entendre le contraire.
Un jour, il questionna. Qu’est-ce qu’être étranger ? On a été bien en
peine de lui répondre. C’est qu’on ne s’est pas vraiment posé la question. Ou
bien on a fait comme si. Il se mit donc à réfléchir, car cela arrive à un
étranger de réfléchir. Pour définir l’autre comme étranger, il faut assurément
que celui qui s’y risque doive le faire en vertu de l’intime connaissance qu’il
en a ou croit en avoir. C’est qu’alors, pour déclarer quelqu’un étranger, il
aura fallu aller nécessairement à la rencontre de cette étrangeté dont
il serait porteur, la confronter à son univers familier et en conclure qu’elle
s’en désolidarise. Être étranger commence donc par se reconnaître soi-même en
posant la nécessité d’exclure tout autre qui n’est pas soi. De ce postulat, il
aurait dû déduire que sa connaissance intime de soi l’oppose à tous les autres
sans exception s’il ne s’était senti l’urgence de s’adjoindre le concours de
quelques autres. Mais c’est qu’il n’est pas tout à fait sûr de devoir s’opposer
radicalement à tous les autres sans courir le risque de banaliser, de normaliser
son rapport à l’étranger. Il y a sans doute mieux à faire. Par exemple, il faut
un nous qui légitime ce rejet. Le nous a le suprême avantage de
rassurer le je tout en pérennisant l’existence de l’étranger en face de
soi. Raisonnée de cette façon, l’équation s’avère simple à entendre : pour
m’accorder le droit d’appartenance à une communauté de pensée, de vie, de
civilisation, il faut qu’il y ait absolument un étranger qui s’y oppose tout en
la justifiant. Si d’aventure, on n’avait pas d’étranger sous la main, on
mourrait à la définition de soi. C’est ainsi que l’on peut aisément imaginer
une cité où tout le monde connaît tout le monde ; où tout le monde
reconnaît tout le monde mais qui ne peut cependant pas fonctionner avec
l’harmonie espérée du fait d’une certaine béance ; du fait qu’il n’y a
point d’étranger pour se mettre dans cet espace interstitiel. Du rejet de
l’étranger comme participant de tout ce qui nous en sépare, voilà que l’on
passe à une situation où il devient une nécessité vitale. Il faut donc trouver
un compromis entre le désir d’exclusion et celui d’inclusion. Il faut éloigner
l’étranger quand il faut dans le même temps le garder à portée de main. C’est
bien naturel puisque tout le monde a besoin d’avoir son étranger qui lui
permette de donner un sens à sa vie. Notre apprenti étranger a souvent été
dérouté par ces attitudes ambivalentes. Il déclarera que ce n’est pas très net tout
cela. Le veut-on ? Le rejette-t-on ? Il croit pourtant que ce n’est
pas si compliqué de trancher. Il le fait sous le coup de sa naïveté qu’il place
au-dessus de toute aporie. Quelquefois, il pense échapper à cette même naïveté
en se portant sur le terrain de son adversaire. Pourquoi ne m’aimes-tu
pas ? En quoi es-tu différent de moi ? Il ne dit pas : en quoi
t’estimes-tu meilleur que moi. Mais, il le dit avec ses gestes bizarres. Un
apprenti étranger a toujours des gestes à profusion. Les mots sont ses ennemis ;
ils lui explosent les cordes vocales. Ne sortent que des grognements ponctués
de gestes. Il frappe (car il est violent) et fait des coups qu’il donne des
phrases qu’ils ne sait pas prononcer. Il aime souvent les sports de combat. Ce
n’est pas pour ce que l’on croit. On croit en effet qu’un étranger fait de la
boxe pour attaquer alors que celui qui le met en position d’étranger en fait
pour se défendre. Non. Non. Il est temps de se dire que s’il fait du sport ce
n’est pas par envie d’attaquer, ni même de s’amuser mais c’est uniquement pour
parler. Des pushing-ball doit sortir un langage qui
effacera celui du tableau noir. On lui a dit qu’il ne saurait faire autre chose
que cogner alors il en fait le lieu même de son émancipation. Écoutez-le
l’étranger comme ses mots s’améliorent au contact des coups. Son langage est un
fusil qu’on accroche dans la cuisine et dont les visiteurs se demandent s’il
est chargé ou non. Sa fréquentation est quelque part dans cet écart entre
l’espoir qu’il ne soit point chargé et la terreur qu’il le soit. Le langage de
l’étranger est un signe arbitraire, un langage imprévisible. Il serait
incapable de se bien tenir. C’est en toute logique qu’il faut l’éviter. On a
tôt fait de le déclarer étranger à cause de ce caractère illogique de son
langage. À cette réponse, l’apprenti étranger en aurait presque accusé de la
honte d’être étranger. Il se perd alors de nouveau en discours inutiles dans
l’espoir d’un rachat. Plus il s’essaie plus sa condition d’étranger le
submerge, le couvre, l’inonde, l’affleure comme rougir malgré ses efforts à le
cacher. Mais c’est qu’il croit encore qu’il sera écouté en subvertissant sa
nature d’étranger. Le véritable étranger est
cependant celui qui tient par-dessus tout à son statut d’étranger. Lui, a gravi
tous les échelons, eu toutes les médailles, toutes les palmes. Bref, il en a vu
d’autres. Il sait qu’une boulangère, une caissière de supermarché, un
guichetier de poste, de banque, un buraliste, un hôtelier, un restaurateur, un
employeur, un propriétaire immobilier, un agent immobilier, un policier, un
douanier, un contrôleur de train, une fleuriste, un professeur de quelque
chose, un conducteur de bus, cela fait beaucoup de monde ; et tout ce beau
monde a sa petite idée sur lui. Et encore qu’il en oublie tant et
jusqu’à des objets qui se mettent à l’accuser ! Certains lieux par exemple
portent en eux la marque du refus comme une marque de fabrique : refus de
l’étranger. Passent encore les discothèques et les boîtes de nuit ; c’est
à croire d’ailleurs que l’étranger ne cherche à fréquenter que de tels lieux
car il ne pense de toute façon qu’a s’amuser. Vous viendra-t-il à l’idée de
vouloir passer une journée dans la peau d’un étranger que vous vous rendriez
compte bien vite de n’être au mieux qu’un usurpateur. On ne peut pas
s’improviser étranger. Il faut que tout le monde, avant même d’être né, vous
déclare « bon pour le service ». On ne se réveille pas un matin, on
saute du lit et hop ! on est étranger. Tenez, certains diront qu’ils reviennent
de vacances de tel coin du monde et c’est comme s’ils s’y étaient trouvés chez
eux. Ceux-là rateront toujours la vraie nature d’un étranger. Ils se mettent
brusquement à prendre fait et cause pour lui. C’est qu’ils ont encore le goût
du couscous ou du mafé qu’ils ont goûté chez lui, là-bas dans son pays. Mais
malheureusement, leurs projections de l’étranger seront toujours en deçà de la
réalité. Elles ne lisent pas l’étranger mais orchestrent un bavardage sur et
autour de l’étranger. Pourtant, ils vous en parleront bien doctement.
Ecoutez-les quand même distraitement, par politesse. Vous perdriez votre temps
si vous souhaitiez vous informer au contact de leur société. C’est que dans
l’attitude de ma boulangère, toute ma vie d’étranger s’y mire, s’y déroule, s’y
défile à la vitesse du son. C’est pourquoi, être étranger doit vous venir du
fond de votre histoire, de votre abîme. Vous portez l’étrangeté en
vous-même au nom de toutes les générations d’étrangers qui vous ont précédé.
Vous faites partie d’une grande famille dont l’arbre généalogique essaime la
terre entière et plie encore sous son vieux tronc. Pour être étranger, il faut
assurément aspirer à l’universalité. Le véritable étranger est celui qui a
accès à cet état hallucinatoire qui signifie pour toujours sa condition
d’étranger. C’est celui qui doit être assez fou pour croire qu’il sera tout de
même étranger pour toute la vie. Que vous dire de l’autre, le premier
nommé ? L’autre n’est pas étranger ; tout au plus s’il est coléreux.
Mais sa colère ne fera jamais de lui un étranger, tant qu’il n’en hérite
justement que le symptôme. Mais, point de sentence : il est capable
d’apprendre. Et de son apprentissage, un beau jour, il rejoindra la famille naturelle
de tous les étrangers. Voyez-vous, il y a une méprise : un colonisé
doit tout faire pour se décoloniser. Mais si d’aventure, un étranger voulait
cesser de l’être jamais, il redevient colonisé en ayant perdu en cours de route
ce qui le caractérise le plus : son étrangeté. C’est pour une raison comme
celle-ci que l’étranger doit demeurer étranger et se régénérer de lui-même. III- Du Supplément à l’Intime Avant de naître, je me suis vu traverser des océans. Je
crus en agissant ainsi mettre entre moi et mes contempteurs des torrents d’eau.
Lover tout, laver tout et recommencer une nouvelle existence. Mal m’en a pris.
Je les ai trouvés sur place qui m’attendaient en se frottant les mains.
L’existence est une et se continue sur le même fil si ténu qu’on croit
quelquefois l’avoir rompu. Mais il est plus solide que des chaînes. Mon
existence se continue mal. Je crus en partant, en plaquant tout que tout
est question de langage. Je me rappelle avoir dit venir de France et on ajouta
aussitôt « But before ? ». Avant de naître à cette nouvelle
existence, il m’a fallu apprendre à répéter tel un aphasique mes mots des
grands traumatisés. Mes explications m’ont ramené derechef au point de départ.
À peine arrivé, il a fallu que je reparte vers mon histoire, la dire par
bribes, comme au temps du langage dit « petit nègre ». Je redevins le
nègre que je ne devais pas quitter. « Here I Am » Ce nouveau pays,
cette nouvelle langue m’ont ramené à mes balbutiements d’antan. Être étranger, quelle chance ! Êtes-vous fou de
croire que je vais m’en séparer ? Être étranger, c’est ma raison d’être. Pardon, vous avez bien dit « comme
c’est étrange ? » |
![]() L'étranger est paru. Voir sommaire dans le nº22 de la RAL,M. |
design: ©Patrick CINTAS
Numéro spécial
L'ancrage : revue de recherches interdisciplinaires (The School of Arts and Sciences/
The University of Pittsburgh/University Center for International Studies/Center for West European Studies)
&
Revue d'art et de littérature, musique (Le
chasseur abstrait, éditeur - Patrick CINTAS - Venta del Lorquino -
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