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L’étranger
Robert VITTON - La commande
Souvent, je poussais sa
porte. Une étroite lucarne éclairait à peine la grande pièce aux murs sales et
nus. A même le carreau terne, accoudée sur un coussin jaunâtre à larges raies
bistre, ses sombres yeux dans le vague, elle caressait ses poules rouges. Et je
restais là, à l’orée de ce silence picoté de gloussements et de cette pénombre
relente, à attendre qu’elle reprenne la parole. Quand, de bon matin, sa voix
lointaine et chantante me tirait lentement des brumes, je reconstituais mot à
mot ses monologues de la veille. Peu à peu, l’irrésistible besoin de noter ses
mélodies me vint. "... Je ne m’inquiète pas
pour toi. Les jours allongent. De la terrasse du Café Bleu, je suis le manège
cocasse des gosses qui rabattent des clients pour le compte du passeur. Là-bas,
au cœur d’une ancienne musique tourbillonnante, des vieilles gens affourchent
leurs petits trognons sur les chevaux de bois. Parfois une rose égaie mon
guéridon. Le garçon est très prévenant envers moi. Je crois qu’il me désire. Je
m’impose, tout de même, quelques instants de lecture. Je bois de la limonade.
Aux premiers hurlements des sirènes de la tuilerie, je m’empresse de régler mes
consommations et de remonter le boulevard. Pour éviter le flot des ouvriers, je
me réfugie dans une librairie où je feuillette des revues et les catalogues de
parution. L’autre semaine, dans le square de la ville basse, un homme -guère
moins de quarante ans, brun, une barbe de plusieurs jours, gabardine beige
boutonnée jusqu’au col- m’a offert des pralines. Je lui ai parlé de nous et de
ton métier. Il m’a dit avoir longtemps habité le pays, mais n’y pouvoir
séjourner. Il a insisté pour que je l’accompagne à la gare. Dans l’autobus,
nous étions seuls. A la hauteur de l’usine à gaz, de la halle aux poissons et
de la fontaine des Quatre-Masques, il a fermé les yeux. Nous n’avons échangé
aucun propos. Dans le hall, il a serré mes mains dans les siennes et il a
pleuré. Tu vois..." Tous les locataires, un
moment ou l’autre, avaient poussé sa porte. Quelques-uns, assidus, déposaient
quotidiennement de la nourriture dans une boîte en fer-blanc et prenaient des
nouvelles de l’Italienne. Ponctuels, ils ne dérangeaient en rien mes
contemplations. J’attendais, de plus en plus impatiemment, cette voix matinale
qui m’arrivait toujours aussi fragile et envoûtante. J’attendais cette voix qui
brodait les pages de mon calepin. "... Les journées sont
longues. J’aime, sous la pluie fine, à descendre les quarante-trois marches et
à empreindre mes pieds nus sur le sable tiède de la calanque. C’est, ici, le
plus bel endroit de notre amour. Tu m’y parles de tes projets, de la lumière de
Turner, des épousailles de l’Adriatique, de l’asthme de Vivaldi, de Venise sous
la neige... Tu m’y parles de ton enfance, de ta mère, des esquisses de Debussy...
Je t’aime. De ton rocher, tu diriges des vaisseaux fantômes pris dans les vents
et les cuivres, les équipages grégoriens encordés sur les cimes écumeuses, les
nocturnes des pêcheurs de lunes... Lorsque tout se tait, je m’étends entre les
barques travaillées par le sel et les coquillages. Tu es le va-et-vient des
vagues. Je t’aime. Je rentre les yeux pleins de tristesse et de paysages..." --------- L’enfant que j’étais, s’amourachait de la dame de naguère. L’été
finissait. Les nuits orageuses me trempaient de sueur. Je la sentais sur moi,
éperdue. J’avais tout mon temps. Dès lors que je m’assommeillais, nous goûtions
le frais bleuté et l’ombre centenaire d’un figuier ; nous nous perdions sur les
penchants d’une butte ou sur des chemins de rondes suspendus dans le vide ;
nous nous retrouvions ; nous ramions sous des arcades de noirs feuillages ;
nous nous déprenions et nous nous reprenions ; à bout de forces,
nous nous endormions dans un champ de violettes. A la fin, le jour pointait. "... Je rassemble tes
coupures de journaux. Le public t’acclame. Je me veux un mal d’avoir égaré tes
photographies de Berlin. Dans les rues, les affiches sont de plus en plus
laides. A la bibliothèque municipale, une jeune fille m’a souri. La fenêtre de
son garni regarde sur l’immense toit ondulé d’un hangar. Elle a servi un
rafraîchissement. Passionnée, elle a de la conversation. Nous avons dîné sur le
pouce. Elle a allumé une lampe à pétrole. Avec des amis, elle envisage de
mettre en scène une nouvelle de son propre cru. Nous en avons lu de longs
passages. C’est de bonne fabrique. L’histoire : deux femmes qui s’aiment. Le
lieu : Dunkerque. L’époque : les bombardements. La musique : le Concerto pour
violon de Sibelius. Mon accent séduit. Elle est dunkerquoise. Nous ne nous
reverrons jamais. Elle m’a donné beaucoup de plaisir. Elle possède un crémone
et en joue divinement...." Auprès des lavoirs, sur un
coussin jaunâtre à larges raies bistre, pourrissaient deux cadavres de poules.
Sur le banc de pierre, un rayon de soleil taquinait l’irascible chat de la
concierge. Par moments, la flûte traversière de l’aveugle du troisième
épanchait sur la cour un air mélancolique. Muets, les locataires tournaient de
mornes regards vers la façade éraillée. "... J’ai essayé une robe
longue. Elle m’allait à merveille. Je ne l’ai pas achetée. Quoique un peu
fatiguée par le changement de saison, je m’efforce de parachever nos récits de
voyages. Ton éditeur est fortement intéressé. Aux puces, dans le fatras d’un
chineur, j’ai dégoté, sobrement encadrée, une reproduction d’un autoportrait de
Gauguin. Je l’ai accrochée à la place du miroir. Je cherche à me reloger dans
les environs. Il me serait pénible de quitter le quartier. Le propriétaire veut
récupérer l’appartement. Dans le jardin de l’hôpital, j’ai cru te reconnaître
et je t’ai appelé. Tu as mordu mes lèvres. Il faisait gris, alors j’ai porté
des fleurs au cimetière..." J’entends encore le
bruissement des feuilles mortes sous les pas des infirmiers. 1984. |
![]() L'étranger est paru. Voir sommaire dans le nº22 de la RAL,M. |
design: ©Patrick CINTAS
Numéro spécial
L'ancrage : revue de recherches interdisciplinaires (The School of Arts and Sciences/
The University of Pittsburgh/University Center for International Studies/Center for West European Studies)
&
Revue d'art et de littérature, musique (Le
chasseur abstrait, éditeur - Patrick CINTAS - Venta del Lorquino -
ALFAIX - 04280 Los Gallardos - España):Dépôt légal: AL-44-2004 - ISSN: 1697-7017 - Junta de Andalucía - España