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Robert VITTON - La commande
deuxième partie - Le cheminement



Dimanche, 19 heures

 Amour,

il tombe des cordes. Je t’écris du hall dépouillé d’un petit hôtel tranquille. La saison touche à sa fin. Malgré son insistance, je n’ai pas voulu m’installer dans la famille. Les journées sont fastidieuses et les nuits interminables. Loin de toi, je languis d’ennui. La passagère, une étudiante milanaise, est morte sur le coup. L’accident reste inexplicable : une route droite et sèche, aucune trace de freinage. Selon le dire de mes sœurs, mon mari se rendait fréquemment à Milan et comptait y louer quelque chose. Les parents de la jeune fille ignoraient cette liaison. Petit à petit, les médecins me font comprendre que... Ici, tout m’est devenu étranger ; je ne retrouve plus mes rues, mes fontaines, mes arceaux de verdure, ma lumière... Je n’ai pas de regret. L’hôpital est en dehors de la ville et les rares autocars, bondés de surcroît, n’ont pas d’heure. Toutes mes allées et venues sont de véritables expéditions. Je joins quelques papiers à ma lettre ; lis-les avant de les envoyer au magazine. Je m’empêche rudement de te téléphoner, pourtant j’endure le martyre, amour, tellement ta voix me manque. Je t’écrirai longuement la prochaine semaine. Tu comprends, je dois demeurer jusqu’au bout. Baisers, à bientôt.

Ta Prisca

Les persiennes sont croisées. De longs traits grenus jaillissent d’un pot vernissé posé sur une toile cirée rouge sombre et s’entremêlent aux joncs du papier peint.

Je loge en garni, au quatrième et dernier étage, sur le derrière d’un vieil immeuble. Par delà les toits changeants et les crieries des bas quartiers je pressens le port laborieux.

Rapiécée de chutes de tôle ondulée, la frêle cabane en planches est entourée d’un muret de pierres brunes et spongieuses. Là-bas, à l’orée du champ de mottes sèches, l’épaisse silhouette d’un cheval de labour tire un cylindre noirâtre.

L’hiver, le long des quais froidement ensoleillés, je cisèle mes complaintes virgulées de mouettes et trouées de cornes sourdes.

Trois larges bandes horizontales : un sable tranquille, lisse, vierge, niais ; un glauque figé suspendant la blancheur de six petits accrocs triangulaires ; un bleu Nattier tiré à quatre épingles.

Les débardeurs et les galvaudeux titubent autour de grandes bassines de braise assises sur des piles de moellons et de briques. Je me mêle à eux. Lorsque je ne pousse pas mon chant jusqu’aux éboulis du phare, je traîne mes humeurs chez les marchands de croûtes, de peintures de salle à manger.

Le réverbère brillante la chaussée martelée. Il a plu. Les rectangles jaunâtres indiffèrent l’ombre à la valise.

Je pétrirai longuement l’olive de cuivre, puis je tirerai le voile cramoisi sur la ville embuée. Mon trou : quatre murs grossièrement blanchis à la chaux, des nattes de raphia sur les craquements du plancher, un vif plafonnier, un divan en gondole flanqués de deux lanternes vénitiennes, une penderie, une commode vermoulue, une statuette de plâtre et un métronome dans le miroir ovale, des livres, des rangées de livres, un large panneau de bois sur deux tréteaux, un mortier d’olivier recueillant mes cendres nocturnes, un cornet de porcelaine, des ramassis d’idées grelottant sous ma lampe-tempête... Je feuilletterai l’album de photographies et de cartes postales. Visages et paysages. J’enfilerai mon caban. La rampe est lisse et murmurante. Je dévalerai les marches échaudées. De derrière les rideaux bonne femme de sa bonbonnière, la concierge épie son monde. Jusqu’à ce qu’une traître toux grasse la secoue, je palperai à pleine main la pigne de bronze. Je m’esclafferai. Cette vertu fréquente les sacrements et prétend se coucher comme les poules. Au premier, le nom est sur la porte ! Au troisième, à gauche ? Une fausse couche. En haut, tout en haut ? Frappez, la sonnette ne marche pas ! Un drôle de ménage ! Là ? Personne ! Une vue imprenable. Une putain s’il y en a une ! Des gosses de plusieurs lits. Un gendarme veuf. Ils rentrent tard. Un pistachier ! La jeunesse d’aujourd’hui. Je reviens dans un instant. L’escalier est dans la concierge. Le gravier m’irrite. L’étroite allée se faufile entre des massifs de belles-de-nuit et des touffes de ronces. Naguère, les bancs, les chaises longues, les pliants encombraient les trottoirs : tous les quartiers prenaient le frais du soir. Je m’aventurais dans les corridors impurs, dans les jardins épais, dans les passages épouvantables et mystérieux. La place était plus grande. Je contournerai les bribes d’une ronde, les odeurs humides de la lessive, la saltarelle des battoirs, les fous rires... Les lavoirs n’attirent plus les guêpes. Les traverses m’emportent. Les cloches sonnent. Raides comme des piquets endimanchés, les hommes convoyaient toute la maisonnée jusqu’au parvis. Sur le coup de midi, soupesant des boîtes de pâtisseries, ils récupéraient l’épouse, la mère, la belle-mère, les grand-mères, les bouts de chou, les dadais, les grandes gigues... Entre temps, ils avaient arpenté inlassablement le boulevard ; ils s’étaient déboutonnés ; ils avaient refait une guerre ; ils avaient repassé sur toutes leurs frasques amoureuses ; ils avaient parlé de tout, de rien ; ils s’étaient accordés, toutefois, une longue pause à la hauteur des urinoirs. La destruction des pissotières a enrichi les cafetiers. A ces petits endroits de mon récit, j’entre sur la terrasse du Terminus. Le fils du couvreur qui a accroché la dernière tuile sur cette bâtisse a, depuis des lustres et des lustres, perdu le goût du vin. A cette heure de la journée, le garçon est au zinc et dans la salle. La longue baie vitrée reluque le carrefour. Autour de quatre gigantesques poilus torturés dans la pierre, les tramways se tordent avec un bruit de ferraille. A l’étage, les chambres bleues abritent quelques instants les passions traquées, les plates coucheries, les passades tumultueuses, les aventures prudentes, les béguins saugrenus, les intrigues enjouées... Je l’attends. Nous longerons le fracas des rideaux de fer, les relents du marché couvert, les hautes murailles hérissées de la caserne et de la prison. Peu à peu, çà et là, les sombres façades s’ajoureront. Nous traverserons les chantiers de démolition entre les machines monstrueuses, entre les échafaudages élancés, entre les entrepôts enchâssés par de terribles ornières, entre les monticules de fatras, entre les baraquements biscornus d’une misère en effets de fatigue. La mer...

- En somme, Le Cheminement est un roman qui se fabrique sous les yeux du lecteur ?

- Un désoeuvrement, une idée de lieu, un pèlerinage dans la mémoire d’une idée de lieu... La maison a existé. Il en a entendu parler tout au long de son enfance. Endommagée, cette humble folie a été rasée après les bombardements. Nuit après nuit, il la reconstruit de ses propres mains, de ses propres mots... Déjà, au cours de ses flâneries, il s’y installe entre la mer et la pinède. Là, des voix mortes se souviennent, des voix intactes... Il se souvient de ces gens comme il y en avait tant, de ces gens qui se passaient de peu, de ces gens qui se détérioraient dans un grand dénuement, de ces mangeurs de ragougnasses, des siens. Sur la cuisinière à charbon, été comme hiver, la cafetière chuchotait paisiblement... Encore un peu de café ?

- Un fond. Là ! Ils ne s’adressent pas la parole. Vos personnages ne s’adressent jamais la parole. Que pouvez-vous dire ?

- Nous sommes tous des monologues ; embusqués dans nos solitudes, nous nous effleurons du bout de nos moignons, du bout de nos lèvres exsangues ; nous nous pénétrons dans la détresse... Ensemble, nous sommes seuls ; seuls, nous sommes ensemble. Nous n’aurons que gesticulé... Rien de neuf !

- De cette musique omniprésente ?

- Nous portons nos lieux. La musique est une âme chevillée aux décors. A cette époque, l’air du pays résonnait de mandolines. Tantôt elles insistent et mes voix se perdent dans les toiles de fond, tantôt elles s’éloignent et mes voix passent la rampe.

- L’histoire de votre écrivain... L’écrivain de votre histoire nous entraîne dans son quotidien jalonné de besognes familières, de réflexions, de rêvasseries, de doutes, de certitudes, d’artifices, de démarches... Vous dites -ce sont les paroles de votre personnage- : "Je suis, sans comprendre, les fils de ma pensée sur plusieurs canevas à la fois. "Vous dites : "Qu’ils sont délicieux, funérailles, mes fantasques, mes aveugles, mes lucides, mes tragiques trajets qui mènent à l’écriture !" A quel moment de votre vagabondage décidez-vous de vous livrer aux promesses de la plume ?

- Un jour plutôt qu’un autre la mesure est comble, tout est prêt. Tout est prêt pour le voyage. Tout est prêt : les envolées, les piétinements, les rabâchages, les combinaisons salvatrices, les haltes, les bifurcations, les appesantissements, les glissements, les morceaux de bravoure... Tout était prêt : les paysages pillés, la maison, la chaise cannée, la table, la machine à écrire, le papier, le déferlement des vagues sur les galets, les cigales, les odeurs salées, la lampe ; tout était prêt : la lumière, les bruitages imperceptibles, les silences insoutenables, les voix, les mandolines, les cris, les bouts de rôle. Tout était perméable, fragile, douloureux, inévitable, blanc sur blanc... J’ai soif.

- La bande tire à sa fin, nous allons faire une pause. La mer vous manque-t-elle ?

- Je viens d’elle. Je pressens ses bleus et ses verts, ses gris et ses noirs. Je m’y abîme parfois, et puis la Seine a aussi ses mouettes, ses marins de pacotille, ses amants, ses îles, ses naufrages...

La mer... Ces jours-là, nous nous levions à l’aube ; débarbouillés de la veille, nous nous rafraîchissions d’un coup de main de toilette ; nous enfilions nos vêtements légers ; nous ingurgitions à la hâte nos vieux quignons amollis par le lait chaud. Dans la cour, le rassemblement s’impatientait autour de la carriole minutieusement chargée. Qu’elles étaient longues ! Enfin, les filles apparaissaient. Les unes serraient contre leur poitrine des boules de pain nouées dans des torchons, les autres portaient sur leur tête des plaques de pissaladière recouvertes d’un épais papier gris. L’odyssée commençait. Les hommes ouvraient la marche. Nous, assujettis à la corvée, nous repoussions l’assaut des coupeurs d’oreilles, nous tirions la charrette à bras de la marchande des quatre saisons, nous poussions le pesant charreton du maçon napolitain, nous enfumions les mouches du coche, nous attelions cent chevaux pomponnés aux corbillards des grands-parents, nous fuyions les pays de loups en diligence, nous croisions des traîneaux aux rennes tristes sur des pentes enneigées, nous faisions rouler carrosse sans une pépite en poche. Les femmes fermaient la marche. A la fin la caravane franchissait le désert de sable et soufflait un instant au bord de l’épique mirage. Sous les pins nous retrouvions les limites de notre campement. Là, sur des nappes de rabane, nous étalions la provende. Après le déballage, nous avions deux bonnes heures devant nous. Sous la surveillance furtive de nos baigneuses retroussées jusqu’aux genoux et de nos impayables joueurs de pétanque, nous affrontions l’écume bouillonnante des tourbillons, les bancs de glace, les rafales d’artillerie, les côtes infestées de pirates, les écueils, les ruades des hippocampes géants ; derrière des rideaux de brume et de harpes frémissantes, nous pelotions des sirènes mélomanes, nous nous éreintions sur des couches d’algues lascives, nous percions des coquilles et des secrets de polichinelle... Soudain nos caboches brûlées retentissaient d’appels de plus en plus tonnants. Pantelants, les yeux rouges, le ventre creux, nous regagnions le point de ralliement, de ravitaillement. A nos pieds, nous avions de quoi remplir un régiment de goinfres, de quoi noyer les chagrins de toute une caserne. Nous autres de l’après-guerre, nous comprîmes bien plus tard que cette hantise du manque était le contrecoup des années de restrictions. Quelquefois, surtout l’été, le bout de mes grasses matinées m’apporte le délire de mes étouffeurs de bouteilles, le papotage de mes tricoteuses inquiètes, les strideurs de cette tranche de mon passé. A la dernière bouchée, le sommeil nous prenait dans ses filets. Je me dépêtrais d’une cotte de mailles. La crique bourdonnait. Des embruns indélébiles mouchetaient mon aube. Je m’appuyais sur une béquille qui s’enfonçait lentement dans le sable. Je roulais vers une encre violette ; quand une ronde de masques grotesques et ricaneurs m’empoignait et me jetait au fond d’une barcasse. Je ballottais. Nous avions le réveil rude. Tout était rangé : nous étions sur le retour. A la traîne, éméchés, la binette torse, les hommes vociféraient des bordées d’injures, lançaient des plaisanteries épicées et entonnaient des refrains de corps de garde. Nous, résignés, nous nous relayions au timon du chariot. Lasses, contrariées, les femmes réglaient tant bien que mal la procession. Ce soir, pensions-nous, nous nous endormirons contre nos mères rancuneuses... Le garçon s’agite devant le percolateur. Les branches du portemanteau rompent de casquettes. Je l’attends. A sa descente de tramway, je la figerai sur les lointains violines de la ville, entre les parterres de lavande... Je l’emmènerai dans mes notes. Nous longerons le fracas des rideaux de fer, les relents du marché couvert, les hautes murailles hérissées de la caserne et de la prison. Peu à peu, çà et là, les sombres façades s’ajoureront. Nous traverserons les chantiers de démolition entre les machines monstrueuses, entre les échafaudages élancés, entre les entrepôts enchâssés par de terribles ornières, entre les monticules de fatras, entre les baraquements biscornus d’une misère en effets de fatigue. La mer...

La Mer dans le frou-frou de tes jupons froissés
Les moutons de Panurge aux écueils se délainent
Tandis qu’à tes rondeurs à même ton corset
De drôles d’ostrogoths retirent les baleines

La Mer sur tes trottoirs tes chalands esseulés
Et tes gardiens de phare outrent de bagatelles
Les filles de Nérée venues se dessaler
Et lasses de tes jeux égoutter leurs dentelles

La Mer toutes les nuits au bout de tes rouleaux
Sur des grèves rêvées où meurent tes grabuges
Laids gorgés de vinasse empestant le perlot
Les moussaillons d’eau douce attendent le déluge

La Mer je bouge en toi ô ventre maternel
Je saigne tes vaisseaux tes pages en goguette
Quand tu berces mes vies aux rythmes éternels
De tes vagues d’azur de tes airs de guinguette

La Mer dans tes bocsons les naufragés du quai
Par les soirs de cafard se glissent sous les toiles
D’une fille de joie pour enfin s’embarquer
A larguer leur rancœur et leur mauvaise étoile

La Mer parfois éden parfois triste linceul
Pour les aventuriers qui affrontent tes lames
O combien de rimeurs t’ont chantée comme un seul
Avec des yeux d’enfant avec des voix de femme

La Mer Neptune peut dételer ses chevaux
Dans son Palais d’écume en chaussant le cothurne
Je m’en fiche pardi comme du vin nouveau
Quand tu mouilles mon linge à nos rencarts nocturnes

Adossé à une épave, je travaille à la charpente de mon histoire. Les points sur les îles faiblissent. La mer blêmissante retouche ses carcasses et dépêche des aubades dans la darse. Grisé par les mouvements d’une phrase, je tarde. Je traverserai les chantiers de démolition entre leurs baraques baroques, entre leurs tas de gravats, entre leurs monceaux de vieilleries, entre leurs entrepôts béants, entre leurs réseaux de tubes métalliques, entre leurs monstres gourds et dociles... Je longerai les forteresses pisseuses, l’odeur de marée de la halle, les éventaires colorés, les cliquetis des rideaux de perles tiquetées des échoppes. Racornie, mécanique, la presse matineuse m’engrènera le temps d’un paso doble. A l’entour du monument commémoratif, la lame, éparpillée en vaguelettes par un vent de folie, s’entonnera dans la gueule vorace des trams. Tous ces somnambules s’esquichent aux portillons. La fabrique les happe au saut de la paillasse et les rejette au bord de la fosse. La relève portera les mêmes pancartes, les mêmes messies, les mêmes lanternes, les mêmes pelotes herniaires... Je me ferai servir un café complet...









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Voir sommaire dans le nº22 de la RAL,M.


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L'ancrage : revue de recherches interdisciplinaires (The School of Arts and Sciences/ The University of Pittsburgh/University Center for International Studies/Center for West European Studies)
& Revue d'art et de littérature, musique (Le chasseur abstrait, éditeur - Patrick CINTAS - Venta del Lorquino - ALFAIX - 04280 Los Gallardos - España):Dépôt légal: AL-44-2004 - ISSN: 1697-7017 - Junta de Andalucía - España