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L’étranger
Robert VITTON - La commande
ANTONIN ARTAUD : - Nul n’a jamais écrit ou peint, sculpté ou modelé, construit, inventé, que pour sortir en fait de l’enfer. LE VOYAGEUR : - Une place. Au centre de l’immense place, un mât d’une hauteur vertigineuse est coiffé d’une roue de charrette d’où pendent de grosses cordes tordues. Dans leur panier des mousses en vigie tournoient : Navire ! Navire ! Une potée criarde de fillettes me harcèle : Un homme à la mer ! Un homme à la mer ! J’avance vers une épave. J’ai de la peine à me frayer un passage à travers les miaulements de ces mouettes hargneuses. Quatre lestes écumeurs sautent du rafiau. Visage de plâtre, œil peint, haillonneux, pieds nus. Avec de grands gestes cousus de grelots, ils dispersent les avides pécores. Ils se portent à mon secours. Je me livre. Ils m’empoignent. Ce n’est pas sans mal qu’ils me hissent à bord d’une carcasse renversée d’automobile. Au port ! Au port ! Tantôt le pavé lisse m’emporte, tantôt les longues herbes assoiffées des terrains vagues me cinglent jusqu’au sang. Les grondements du tonnerre éclairent tour à tour une tente de cirque, une décharge publique, un édifice en ruine, un cimetière de voitures. Tantôt les pentes raboteuses me retournent, tantôt le doux balancement d’une accalmie m’abandonne à un semblant de somnolence. La brume. Je flotte comme un brin de paille... Les lamparos aveuglent les funambules... Un violon solitaire s’alanguit dans la cale. De fines lanières lacèrent ma chair. Je rame sous les feux de la rampe. La fièvre me consume. Un vent de folie m’arrache des lambeaux d’opéra. Les châteaux d’eau croulent sous les rappels. Le cœur sur les lèvres, je me raccroche. Des cris stridents de serrure et des cliquetis de mots me lancinent, me serrent les tempes. Les râles de la tôle m’écrasent la poitrine. Je glisse. Le lampiste me ferme les yeux. Les garnements me débarquent sur la pierraille d’une esplanade ténébreuse. Je me remets lentement de mes fatigues. Je regarde les falots gagner le large. De temps à autre, des éclats de voix, des rires, des clabauderies, des applaudissements lointains couvrent une inlassable musique. Une lanterne saigne sur la muraille. J’observe le pesant marteau. Je fixe la lourde main de bronze agrippée sous le judas grillé. Je pousse la porte massive et noire. J’en franchis le seuil. |
![]() L'étranger est paru. Voir sommaire dans le nº22 de la RAL,M. |
design: ©Patrick CINTAS
Numéro spécial
L'ancrage : revue de recherches interdisciplinaires (The School of Arts and Sciences/
The University of Pittsburgh/University Center for International Studies/Center for West European Studies)
&
Revue d'art et de littérature, musique (Le
chasseur abstrait, éditeur - Patrick CINTAS - Venta del Lorquino -
ALFAIX - 04280 Los Gallardos - España):Dépôt légal: AL-44-2004 - ISSN: 1697-7017 - Junta de Andalucía - España