|
||
L’étranger
El Hadji Malick NDIAYE - Le temps des Toubabs. Racisme et ethnocentrisme dans la réception des écrivains Blancs d’Afrique.
"Ik ben een afrikander ! ", " L’homme blanc est ici comme le second citoyen : vous êtes en numéro un. Il L’Afrique noire est une mère qui retrouve et embrasse ses enfants partout où ils se trouvent avec une générosité remarquable. Cependant elle en rejette avec autant de force d’autres qu’elle a fait naître et nourrit de son sein. Cette différence de traitement est d’autant plus regrettable qu’elle repose sur la question des origines. Les problèmes politiques en Côte d’Ivoire ou au Zimbabwe fournissent le prétexte à une réflexion sur le racisme et l’ethnocentrisme en Afrique noire. En opérant un simple parallèle avec l’Occident, il semble que les postures idéologiques les plus suspectes autour de la question nationale, semblent davantage tolérées dans de nombreux pays africains. Le monde de la culture et des arts fournit en abondance des exemples de ce paradoxe. Nombres d’artistes ou de sportifs occidentaux ont trouvé la reconnaissance maternelle du public africain en regard de leur lien originel avec le continent ; alors que les succès des Africains d’origine européenne sont accueillis avec une moue indifférente. A titre d’exemple, on peux penser sans risquer de se tromper que les Africains ont été plus sensibles au premier oscar attribué à un Noir par le monde du cinéma en la personne de Denzel Washington que celui remporté par la première personne originaire du continent, la sud-africaine Charlize Theron1. La futile polémique qui a entouré « l’africanité » de l’actrice n’est malheureusement pas isolée. Ces anecdotes souligne la problématique de la cohabitation en Afrique australe, mais n’en traduit pas moins un malaise ambiant sur tout le continent face à la notion d’altérité. Dans les pays précités, mais aussi dans beaucoup d’autres où l’intolérance est encore rampante, l’Afrique est une terre fertile à toutes les idéologies exclusives fondées sur la race ou non, qui constituent un grand danger pour les peuples du continent. Il semble que les victimes du racialisme eurocentriste d’hier, cèdent de plus en plus, aujourd’hui à la tentative d’émettre des thèses douteuses sur l’identité, sans cela émeuve. Ce postulat, la littérature et ses critiques n’y ont pas échappé, et la mystique de la terre mère tellement présente dans les différentes diaspora, sert de support à l’analyse d’auteurs qui n’ont d’affinité avec le continent noir que leur couleur de peau. A bien des égards, Marie Ndiaye (pour ne citer que la plus représentative à nos yeux) est une étrangère à l’Afrique, pourtant autant de la part de l’institution parisienne que des critiques africains, elle semble cataloguée dans le corpus de la littérature féminine africaine, alors qu’elle ne connaît presque rien de ce continent. Elle est née à Pithiviers, d’un père sénégalais et d’une mère française. Partageant sa vie avec un Européen, elle vit dans un village français. En quoi Marie Ndiaye serait-elle plus africaine que Nadine Gordimer ? Comment pourrait-elle davantage incarner la conscience féminine africaine que Liliane Keestelot ? A ce sujet, l’exemple de Maryse Condé qui a pourtant, longtemps vécu en Afrique illustre assez bien, que « l’appartenance » à la culture africaine se joue ailleurs que dans la proximité raciale. L’auteure a exprimé elle-même, la distance qui la séparait de ce qu’on pourrait appeler l’identité culturelle africaine : « Ma première découverte importante en Afrique, c’est que je ne parlais pas la même langue que les Guinéens. Nous ne mangions pas les mêmes plats - cela peut vous paraître dérisoire, mais c’est important. Nous ne nous habillions pas de la même façon, nous n’aimions pas la même musique, nous ne partagions pas la même religion. Au bout de quelques mois, je me suis sentie terriblement isolée. Je ne pouvais même plus communiquer avec mon mari guinéen. De là est née ma deuxième découverte : la race n’est pas le facteur essentiel. La culture est primordiale. Comme je ne partageais pas la culture des Guinéens, des Africains, j’ai quitté l’Afrique. Cette décision a mis fin à mon mariage » 2. Par ailleurs, René Maran considéré comme un des pères fondateurs de la littérature africaine est un Antillais, dont l’expérience africaine est plutôt coloniale. Que dire de Césaire, Damas, Laleau ? Ces « récupérations » ne sont cependant pas aberrantes, et participent même, de démarches idéologiques et historiques tout à fait légitimes. Le danger apparaît quand ces affiliations reposent uniquement sur des critères mélaniques, et font qu’un Antillais sera toujours plus proche de l’Afrique qu’un libanais ce dernier fusse-t-il né au et élevé sur le continent. Là où une certaine critique afrocentriste convoque des auteurs aussi différents que Sembène Ousmane et Rafael Confiant, elle refuse d’opérer la même démarche entre ces auteurs et les écrivains d’origine autre que négro-africaine (notons heureusement, que le cas des auteurs maghrébins pose ici moins de difficulté, par le fait que beaucoup de thématiques les rapprochent de leurs homologues du sud du Sahara). C’est pour cela que je voudrais m’arrêter sur la situation de ces auteurs africains d’origine européenne qui s’ils sont reconnus par rapport à leur état-civil, sont rarement étudiés comme tels. Les Blancs d’Afrique semblent porter le fardeau de deux méfaits historiques : l’esclavage et la colonisation. C’est comme si le fait d’avoir été les héritiers directs de la littérature coloniale, « celle faite par leurs ancêtres » leur enlève toute crédibilité pour parler de leur continent natal. C’est le fameux « inconscient colonial » d’Edward Said qui se pratique ici à l’envers. Dans son analyse de la problématique des frontières de la francophonie, Véronique Bonnet esquisse une critique de la « biologisation » du culturel, qui aboutit dans la plupart des cas à une racialisation du débat littéraire au moment où se pose la question de l’identité. Même si la démarche de Bonnet s’appuie sur l’Afrique francophone, elle touche du doigt un phénomène qui est répandu dans la critique africaine, mais dont la lecture reste pour l’instant confidentielle. La critique camerounaise Rodolphine Wamba qui s’attire les foudres de Bonnet traduit de façon assez maladroite cette propension à établir une africanité de souche, là où tout le monde admet le caractère mouvant et insaisissable de l’identité. En analysant le panorama de la poésie camerounaise de langue française, elle affirme : « Trois noms [de poètes] sont étrangers à l’onomastique camerounaise : Léon Salax, Henri de Julliot et Moshé Liba. Leur présence se justifierait par le fait qu’ils ont séjourné pendant longtemps au Cameroun et trouvé leur inspiration poétique »3 l’emploi du conditionnel qui n’a pas échappé à Bonnet précède une proposition de recenser les auteurs sur la base d’une identité camerounaise « authentique » 4. Cette question onomastique est d’autant plus importante, qu’elle constitue en général le premier passage de la relation entre l’auteur et son lecteur. La position de Wamba semble partir du postulat qu’un nom à consonance étrangère ne peut objectivement représenter la littérature africaine. En justifiant cette idée par l’absurde, on peut donc éliminer des noms qui pourtant appartiennent aujourd’hui à la conscience moderne africaine : André Brink, Nadine Gordimer, Breyten Breytenbach, Tita Mandeleau ; ou hier à l’Afrique sous domination coloniale, comme André Boilat ou Léopold Panet. Ce nom d’auteur est d’autant plus important que le lecteur établit son rapport au texte, à partir de ce qu’il en sait. On peut souligner qu’à l’inverse, ces noms que nous venons de mentionner, bénéficient d’un à priori plus favorable dans l’édition européenne, ce qui les éloigne un peu plus de leur « public de cœur ». On ne choisit pas son texte par hasard. Même quand la rencontre paraît fortuite, il y a toujours comme préalable à la plongée dans le texte, un passage où se détermine, la matérialité d’un lecteur concret qui décide d’aller à la rencontre d’un auteur concret. Il représente les points d’origine conjugués de deux processus qui aboutiront à terme, à la prise de connaissance du texte par le lecteur et la sanction critique du travail de l’écrivain. Autrement dit, ce moment qui va de la décision de l’écrivain de faire acte d’écriture à celui où un lecteur quelconque s’isole avec le produit fini qu’est le texte dans l’intention de le consommer. Ce rapport au texte comme projet, qui appartient en amont à l’auteur et en aval au lecteur ; le premier propose l’idée de l’échange tandis que le second dispose. Dans les deux cas, ce qui importe, nous dit Maurice Couturier5, c’est que l’acte d’écrire autant que le choix de lecture n’est déjà pas un acte gratuit. L’identification de l’auteur et de son identité est même le principe le plus décisif qui précède et conditionne l’acte de lecture. Dans le lectorat occidental, la recherche de l’exotisme est souvent le premier critère de choix d’un texte africain. De la même manière, on assimile la pratique d’un auteur étranger à une affinité plus ou moins marquée avec son univers culturel. Les motivations qui guident le choix d’un livre sont on le sait, multiples, mais la personnalité de l’auteur donc, s’avère un critère non négligeable. C’est ce que montre par exemple, Couturier lorsqu’il établit la figure de l’auteur comme figure didactique ou « panthéonique »6. Il isole ainsi l’auteur comme porteur d’un projet informatif ou d’un charisme justifiant à priori la décision d’un lecteur quelconque d’établir d’accepter l’échange qu’on lui propose. Dans ce cadre précis, la question de l’origine devient pour le lecteur un axe de représentation, dans lequel il analyse l’altérité ou la « mêmeté » qui définit son rapport à l’écrivain. En Europe, par exemple, rares sont parmi les écrivains africains, ceux dont le seul projet fictionnel suffit à concrétiser le désir d’auteur chez les lecteurs. C’est ainsi que souvent, la nationalité, la région voire l’ethnie d’origine, apparaissent comme des adjuvants incontournables à la figure auctoriale. Il découle de cette situation, une idée assez confuse que l’auteur africain est le mieux à même de représenter sa terre, et que parler de littérature africaine, c’est avant tout identifier des textes écrits par des Africains. La difficulté commence quand on cherche à établir ce que c’est que cet Africain. Le fait qu’il soit noir, avec un nom à consonance « authentique » relève visiblement d’une évidence. S’il porte un héritage occidental, cette appartenance devient douteuse. De là, une incapacité historique pour le Blanc de s’identifier à l’Afrique devient une sorte de doxa admise parfois par les principaux concernés. Cette thématique que l’on retrouve de manière symbolique chez André Brink, avec le personnage de Thomas Landmann, honteux de sa peau que le soleil n’a pas entièrement brûlée, pose la question de l’appartenance nationale en regard de la couleur de la peau. Un des personnages de Brink dit avec une ironie cinglante, que les Blancs constituent une « aberration » en Afrique. Ce débat est, il est vrai, plus urgent en Afrique australe en regard du contexte socio historique. Lorsque Nadine Gordimer affirme : « Voilà l’histoire de qui je suis. Quelqu’un qui n’appartient à nulle part. Quelqu’un qui na pas d’identité nationale », doit-on y voir l’élévation de la subjectivité personnelle au-delà de la conscience collective, ou l’échec d’une quête identitaire et la reconnaissance d’une non-appartenance à la culture africaine ? Gordimer, comme Brink ou Coetzee, ont leurs influences littéraires en Occident, mais on peut dire la même chose de beaucoup d’autres auteurs noirs. Nadine Gordimer regrettait dans les années 70 que le nom de Zola, voire de Proust, n’évoquait rien pour ses compatriotes, mais l’absurdité de sa situation se trouve dans le fait qu’elle déplorait en même temps « d’être trop européenne pour compter pour des gens qui selon elle comptaient le plus au monde »7. On a souvent reproché aux auteurs Blancs d’Afrique du sud de vouloir parler au nom des Noirs. Bien que ce ne soit pas le point focal d’une telle problématique, il appert que cette distinction déjà en vigueur sous l’apartheid, a pris une autre dimension avec l’Amandla Ngawethu. Il ne s’agit plus de souligner la non-appartenance à la communauté bantoue, mais d’une remise en cause de l’identité africaine même des Blancs. La situation politique au Zimbabwé, et les querelles idéologiques qu’elle a engendrées, confortent petit à petit, cette tendance malheureuse que l’ancien bourreau devienne naturellement une victime désignée. A cet égard, le dernier ouvrage de Calixte Beyala, est riche en enseignements sur la symbolique du trauma post-colonial des populations africaines dans leur nouvelle définition de l’Etranger. Brink dans son article Parler avec la voix des autres , exprime en quelques phrases ce qui dans la construction identitaire du Blanc sud-africain en fait un Africain comme les autres : « Cela [la conscience de l’appartenance] vient en partie de ma plus tendre enfance quand, pendant les vacances que je passais chez des amis fermiers, les enfants noirs et blancs grandissaient ensemble, jouaient ensemble, mangeaient, se querellaient et riaient ensemble...nous partagions la même mémoire paysanne dans une existence rurale, et nous parlions la même langue dans tous les sens du terme » 8. C’est donc dans ce royaume de l’enfance qu’il faut aller chercher les raisons d’un ancrage identique à la même terre et surtout d’une identification souvent commune au même terroir. Si Brink ne nie pas les incidences néfastes de la colonisation et du racisme sur le comportement ultérieur des enfants sud-africains, ce qu’il met légitimement en avant, c’est ce potentiel commun à développer un imaginaire collectif. Il s’agit ici du thème de la ruralité, mais beaucoup d’autres peuvent unir des enfants qui ont « grandi » ensemble, comme l’histoire commune, la religion, la famille, etc. Les familles européennes ont vécu en Afrique successivement pendant plusieurs générations. Cette présence fortement liée à la colonisation, a contribué de façon significative au phénomène de métissage très palpable dans le patrimoine généalogique d’un pays comme le Sénégal. Ainsi, les Signares (qui ont inspiré Senghor et Ousmane Socé) continuent de peupler le panorama ethnique, et leurs descendants développent avec beaucoup de romantisme cette identité métisse. S’ils ne sont pas identifiés comme une ethnie particulière, les mulâtres, dont l’influence sur l’économie et la politique coloniale au Sénégal a été fondamentale au XIXème ont su développer un héritage culturel assez particulier, dont les manifestations se vérifient encore dans les villes de Saint-Louis et Gorée par exemple. La tradition du fanal, est directement issue du legs des Signares saint-louisiennes9 . En Casamance, cette population métisse a gardé une littérature orale, avec comme support un créole hérité du Portugais (voir à ce propos les travaux de Jean-Louis Rougé sur les créoles portugais d’Afrique. Il a produit une importante bibliographie sur la langue Kriol de Casamance et de Guinée Bissau). L’indépendance des pays africains au-delà que la rupture symbolique qu’elle a engendrée, a proposé un choix froid et radical à nombre de familles européennes qui avaient pris racine sur le continent : partir ou rester sur une terre devenue la leur. A notre sens, ce lien émotionnel entre les familles européennes restée sur le continent et leurs pays d’attache est assez significatif dans le processus de construction identitaire de ces pays. L’histoire littéraire du Sénégal, ne peut s’étudier en passant outre les productions quelques auteurs dont la position de pionniers est justement mise à mal par leur appartenance, alors que leurs œuvres traduisent intrinsèquement une parfaite connaissance du pays et des mœurs. En s’arrêtant sur des cas comme ceux de l’Abbé Boilat ou Leopold Panet, on peut aisément comprendre l’impasse dans lequel l’Euro-Africain peut se trouver. Tous les deux appartiennent à la bourgeoisie métisse, qui a longtemps incarné ce syncrétisme culturel issu de la colonisation. Si les écrivains sud-africains ont imposé par la puissance de leur inspiration, et une identification proclamée, une certaine manière d’être africaine, l’œuvre des premiers écrivains sénégalais leur a rarement conféré le statut d’Afro-européens. Peut-être que l’absence d’œuvres de fiction et l’orientation délibérément didactique des productions a empêché de saisir un imaginaire africain chez les Sénégalais d’origine européenne. Souvent, assimilée à l’exotisme, la première vague de création incarnée par Boilat et Panet, semble gêner certains historiographes qui voit dans la naissance de la littérature sénégalaise, un processus en deux périodes : celle des colons et assimilés, et celle des « vrais sénégalais ». Or d’un point de vue strictement idéologique, rien n’éloigne Force Bonté de Bakary Diallo Des Esquisses Sénégalaises de l’Abbé Boilat, car dans l’absolu tous deux glorifient l’empire coloniale français. La figure de l’Abbé Boilat (1814-1901) mérite qu’on s’y arrête. Il est sans conteste le grand pionnier de la littérature sénégalaise en français, et Les Esquisses sénégalaises incarnent à nos yeux une certaine façon d’être Sénégalais pendant l’occupation française. János Riesz à qui l’on doit un excellent article sur la naissance de la littérature sénégalaise en français le présente ainsi : « Comme Léopold Panet, David Boilat appartient, lui aussi, de par ses origines et son éducation, aussi bien à la culture africaine qu’à la culture française. Il parle couramment le wolof et le sérère et se définit lui-même comme « natif du Sénégal »10. Si dans les Esquisses, Boilat emploie souvent des indices de personnes qui le rattachent à l’administration coloniale, il n’en demeure pas moins que sa tendresse particulière envers les nègres du Sénégal, s’explique grandement par une identification implicite à ce peuple. Dans sa présentation des populations sénégalaises Boilat ose : « on remarquera facilement parmi cette collection de types, qu’aucun peuple noir du Sénégal n’a la mâchoire prolongée des noirs des autres contrées ; leurs figures sont très régulières et annoncent l’intelligence ».11 On ne peut manquer de relever la tentative maladroite de rapprocher les Sénégalais des « maîtres » occidentaux. Cela est-il étonnant de la part d’un auteur issu du mélange des deux peuples ? Abdoulaye Bara Diop, auteur de la préface de l’œuvre rééditée de Boilat (Khartala, 1986), souligne clairement cette double appartenance de David Boilat. Ce qui frappe chez ce dernier, c’est moins sa maîtrise de la culture et des langues sénégalaises que l’engagement semble-t-il sincère, qu’il met pour la défense de ces langues. Si Boilat soutien l’utilisation du français, et apparaît comme l’inspirateur de l’école occidentale au Sénégal, il fait montre d’une clairvoyance remarquable, selon Diop, en appelant à alphabétiser les populations dans les langues locales, alors qu’un siècle plus après « bien des cadres sénégalais ne sont pas convaincus de cette nécessité, malgré la faible diffusion persistante du français » 12. Malgré des positions différentes, parfois contradictoires que János Riez souligne, les critiques de Boilat que sont Robert W. July, Bara Diop ou encore Bernard Mouralis, semblent s’accorder sur la perspective directrice de l’œuvre de Boilat « celle d’un habitant du Sénégal, d’un « enfant du pays » et d’un acteur de sa future construction, qui ne veut pas se limiter à être l’objet des mesures de la politique coloniale »
13. C’est en ce sens que Mouralis le qualifie de nationaliste sans la Négritude parce que sa pensée « vise à faire en sorte que les Africains puissent exercer toutes les fonctions et être des acteurs sociaux à part entière » 14 Le père Boilat autant que son contemporain Léopold Panet n’a nullement, la prétention de représenter une identité négro-africaine. On l’a dit le père Boilat s’assimile même complètement parfois à un Européen s’adressant à d’autres européens, mais la territorialisation du discours est une des constantes de son oeuvre. Boilat et Panet ont une parfaite conscience du fort lien qui les unit à leur terre natale, même s’ils ne s’identifient pas complètement aux ethnies négro-africaines. C’est la même démarche qu’adopteront les nationalistes Afrikaaners qui développent une autre idée de l’africanité. Il est cependant important questionner ce réflexe identitaire bipolaire et ses implications dans l’édification d’un nationalisme fortement ancré dans l’idéologie de la supériorité raciale du Blanc. Ainsi ce double héritage des Africains d’origine européenne est rarement revendiqué chez les plus racistes d’entre eux, qui finalement aspirent à devenir les maîtres à la place des colons. Les plus progressistes brandissent cependant ce métissage comme faisant partie de leur identité. L’œuvre de Leopold Panet (1819-1859) offre prise à une telle interprétation tant par le parcours de l’auteur que par le contenu de sa Relation d’un voyage du Sénégal à Soueira (Mogador). Appartenant à la même classe sociale que Boilat, Panet se définit comme un « indigène sénégalais ». Celui que l’on considère comme le premier écrivain sénégalais de langue française, appartient selon Senghor en tant que « vrai sénégalais » au panthéon littéraire du pays, en ce sens qu’il a incarné l’identité sénégalaise confrontée de façon intéressante à celle des peuples du nord de l’Afrique. Leopold Panet est né entre 1819 et 1820 dans une famille établie à Gorée depuis le XVIIIeme siècle. Il meurt sur son île natale en 1859, et y sera enterré sans avoir atteint son rêve de devenir fonctionnaire de l’administration coloniale. Si comme Boilat, Panet est un partisan acharné de l’impérialisme français, il examine avec un certain courage les clichés relatifs à l’image du Nègre dans la conscience populaire européenne. Riesz attribue cette démarche au contexte de réorientation idéologique de l’entreprise coloniale, après l’abolition de l’esclavage (1848), mais le chercheur allemand précise aussi que le principe le plus important du discours de Panet est aux antipodes de la l’ Essai sur l’inégalité des races humaines de Gobineau parue quelques années plus tard. Panet se prononce sur « l’égalité sur terre et dans les cieux ». Panet a développé le rêve d’une nation (le Sénégal) bénéficiant de l’apport positif de la civilisation chrétienne, il a semble-t-il conscience que la présence coloniale n’est pas pérenne et que le destin de cette nation repose sur la volonté de ses propres enfants. Une rhétorique autonomiste que fera dire à Riesz que « Panet voudrait récupérer [le discours colonialiste] au profit de sa patrie sénégalaise pour qu’il serve de moteur au progrès et au développement de son futur pays »15. Finalement, ce qui caractérise Panet, c’est cet attachement autant à sa culture européenne que l’identification à un pays dont il espère l’avènement, à la manière d’un Félix Leclerc au Québec. Un sentiment qui traduit non pas forcément un paradoxe, mais le déchirement de l’être partagé entre le regard cauteleux des colonisés et la condescendance des Européens, et qui concerne encore les auteurs contemporains. Après ces considérations historiques, il est plus que dommage que le lectorat africain n’arrive toujours pas à intégrer dans son imaginaire l’africanité des fils d’Européens. Il serait cependant hasardeux de parler de racisme exclusif à propos de ces écrivains. D’abord, si les auteurs n’ont pas encore été visités à travers leurs imaginaires africains, ils ne subissent pas dans les institutions, à quelques exceptions près d’ostracisme, lié à leurs origines. Ensuite, la plupart des manifestations de méfiance ou de rejet ne traduisent pas systématiquement une idéologie fortement ancrée, mais une sorte de réaction au racisme dont les Africains s’estiment les éternels victimes. La France éprouve encore des difficultés à reconnaître Aimé Césaire, quand elle s’empresse de couver Samuel Beckett ou Milan Kundera. La reconnaissance internationale semble plus difficile à obtenir quand on vient d’Afrique noire. Seuls deux écrivains noirs d’Afrique ont obtenu les faveurs d’un prix littéraire d’envergure Soyinka le Nobel (1986), Ben Okri pour le Booker Prize (1991). On notera au passage, le snobisme des institutions francophones qui n’ont à ce jour récompensé aucun écrivain d’Afrique noire (sauf si l’on considère le Renaudot et le Goncourt des lycéens attribués à Kourouma comme des prix de premier ordre). Seulement ces sentiments ne peuvent pas légitimement tenir dans une réflexion littéraire. Il serait donc temps d’examiner en quoi consiste l’apport des auteurs Blancs d’Afrique, dans l’élaboration de ce qu’on peut appeler la modernité africaine. 1Cegenre de polémique est très fréquent sur le continent. A titre d’exemple, on peut citer les réserves sur la légitimé de Miss Tchad Aché Myriam Commelin, ou encore l’affaire Stefan Ludik, un candidat Namibien ( Blanc) d’un jeu de télé réalité qui a essuyé de nombreuses attaques uniquement fondées sur ses origines. L’histoire la plus significative reste cependant « l’affaire Maitland-Stuart », du nom de Tracey Maitland-Stuart, une jeune sud-africaine choisie pour représenter son pays au concours de beauté « face of africa ». Sa sélection divisa le pays, une partie de la presse allant même jusqu’à demander le boycott de la manifestation. 2 Entretien avec Elisabeth Nunez, dans le courrier de l’Unesco, novembre 2000. Il est important de noter cependant, que Condé n’est pas l’exemple le plus significatif de « l’improbable africanité » des écrivains antillais. Son œuvre traduit une proximité avec le continent que son investissement dans l’étude des histoires africaines rend parfaitement légitime. Davantage que sa couleur de peau. Voir à ce sujet Ségou(1984-1985). 3 Citée par V. Bonnet, Fontière de la francophonie, francophonie sans frontières, in Itinéraires et Contacts de cultures n°30, (Dir. V. Bonnet), Harmattan, 2002, p.15 4 De Rodolphine Wamba,
voir Le Français au Cameroun Contemporain : statuts, pratiques et problèmes sociolinguistiques (collab.Gérard Marie NOUMSSI), Revue Sudlangues, N° 2, Dakar, juin 2003. 5 Couturier Maurice, Couturier, la figure de l’auteur, Paris, Le Seuil, coll. Poétique, p.26. L’auteur continue : « On a tort de penser que le lecteur s’intéresse uniquement à la valeur (poétique, imaginaire, éthique) de l’œuvre en elle-même : la preuve en est que lorsqu’un auteur est devenu célèbre, il peut faire paraître, et faire lire n’importe quoi ou presque ». L’origine agit ici sur le lecteur comme la garantie non pas d’une œuvre artistique, mais d’un témoignage pertinent sur la vie de sa société. Il est évident à ce jeu, qu’un nom à consonance européenne offre moins de garantie qu’un nom africain « authentique ». 6 Ibid 7 Voir l’article de J.M. Coetzee, The making of William Faulkner, The New York Review of book, mars 2005 8 Brink André, Retour sur un banc du Luxembourg, Paris, Stock, 1999, p.31 9 L’événement du fanal a commencé au 18e siècle. La veille de Noël, les Signares, se rendaient à la messe de minuit parées de leurs plus beaux bijoux et accompagnées par leurs serviteurs. Ces derniers portaient des lanternes illuminées de l’intérieur par des chandelles, et la procession passait lentement dans les rues de l’île. Au fil des années, les Saint-louisiens ont fait de cette coutume une fête traditionnelle qui a lieu tous les ans au mois de décembre. 10 Riesz János, Les débuts de la littérature sénégalaise de langue française, Bordeaux, CEAN, Travaux et documents no.60, 1998 11 Boilat David, Esquisses sénégalaises, Paris, Editions P. Bertrand, 1853, édition originale, BNP, pp. 7-8 12 Boilat P. David, Esquisses sénégalaises, introd. A.-B. Diop, Nouvelle éd., Paris, Karthala, 1984, p.23 13 Riez Janoz, opcit 14 Mouralis B., Les Esquisses sénégalaises de l’ Abbé Boilat ou le nationalisme sans la négritude, Cahiers d’études africaines, XXXV-4(140), 1995, pp. 819-837. 15 Riez Janoz, opcit |
![]() L'étranger est paru. Voir sommaire dans le nº22 de la RAL,M. |
design: ©Patrick CINTAS
Numéro spécial
L'ancrage : revue de recherches interdisciplinaires (The School of Arts and Sciences/
The University of Pittsburgh/University Center for International Studies/Center for West European Studies)
&
Revue d'art et de littérature, musique (Le
chasseur abstrait, éditeur - Patrick CINTAS - Venta del Lorquino -
ALFAIX - 04280 Los Gallardos - España):Dépôt légal: AL-44-2004 - ISSN: 1697-7017 - Junta de Andalucía - España