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L’étranger
Marta CYWINSKA - Déportée
à Jurek
Je suis étrangère pour les Étrangers et pour les Miens.
Pleinement consciente de la complexité de mes origines, et très attachée aux
traditions prêchées et glorifiées dans une gentilhommière sans toit dont les
murs ont éclaté le premier jour de la seconde Guerre, même si je ne suis pas
encore venue au monde. Les guerres ont tracé de fausses givrures sur la
mémoire de mes ancêtres, celle qui est devenue la mienne. Un Français, d’ailleurs pas du tout français par ses
origines, m’a dit un jour : Tu es trop Polonaise, évite donc de
comparer sans cesse notre pays avec le tien. Afin donc de ne plus comparer
(car les dangers de la comparaison provoquent surtout les crises cardiaques
chez les comparatistes), je me suis laissé enfermer dans un jardin des
délices MADE IN CHINA où poussent 365 roses, parfois 366, insoucieuses de
l’ordre des saisons : en les regardant pousser, j’avais du mal à distinguer les
roses en plastique de celles qui ont été sculptées par les grains des vents du
désert. Toutes de la même taille, toutes décrites dans les mêmes livres. Mais il y en avait cinq de plus,
achetées par un homme au capuchon blanc. Au lieu de les tenir dans la main, il
les a tressées en une couronne qu’il a placée sur sa tête de telle manière que
le capuchon s’est boursouflé en laissant - hélas ! - peu de place à la tête que
personne ne saurait plier aussi vite qu’une rose écrasée par un porte-éperon. Je
suis étrangère, car j’abandonne mes chevaliers, dès que les éperons se
transforment en éperons sans épis et m’épient, et m’épient sans cesse. Cet
abandon n’est qu’une conséquence d’un attachement trop fort au pouvoir des
symboles. L’argent noircit sur mon cou et laisse toujours son
empreinte le soir, soit une demi-lune qui s’élève immobile vers la première
couche du bleu, soit un bouclier couvert de petits carreaux de perles qui se
libère de la petite chaîne qui m’étrangle...
Un faux-semblant de coucher de soleil. Du côté maternel : moi, demie Tatare (je ressens
toujours et j’agis à demi !), perdue quelque part du côté d’un chemin
scintillant d’ambre jaune entre les vaux et les vallées de la Lettonie profonde
(où les cadrans solaires ne porteront jamais de montres suisses sur leurs
rayons). Mon train pour Davgaupils/Dzwinsk (je le perçois toujours par son nom
bilingue lettonien et polonais) n’arrive jamais à l’heure, je cours toujours le
long du quai en essayant de rattraper le petit train en bois par quelques
plumes de derrière sur la voie ferrée de l’époque du tzar. La mémoire ancestrale dépasse la mienne. Laquelle des deux m’a été donnée au moment de la naissance ? Mes existences équinoxiales se frayent un passage vers un
amour jamais amoureux, vers les hautes températures émotionnelles qui
tuaient mes ancêtres (qui a dit que tous ont péri pendant la guerre ?). Les arêtes vives et mortes bouclaient leurs petits pieds,
amoindris au cours des siècles, écrasés par les coups de terre, accrochés à
leurs corps comme le couvercle qui s’émiette sur la table de ceux qui n’auront
jamais faim. Mon arrière-grand-père maternel leur distribuait du pain et mon
arrière-grand-mère - de l’amour qui n’était pas encore confondu à cette époque
avec la fascination. Certains ouvraient les bras pour y prendre la mort au
féminin (devant la peur, devant la culture germanique, où la mort vivait au
masculin, ce qui ne signifie pas qu’elle était masculine !). Les autres
préféraient caresser tout simplement la féminité. "La mesure de l’amour, c’est aimer sans mesure"
(saint Augustin). Ma mémoire ancestrale est alourdie par la surabondance
d’amour, à tel point qu’elle refoule ma propre mémoire individuelle. Je suis
étrangère, car ma propre mémoire m’est étrangère, elle ne m’appartient
pas, pas plus qu’à notre souche. À
personne, comme la terra non grata jamais conquise. J’ai dans la mémoire des actes que je n’ai jamais commis.
Mon arrière-grand-père fut déporté dans un train typique du chemin de fer du
tzar éternel. Sa femme, Melania, tentait de presser contre son coeur en forme
de papillon style art nouveau, sept filles à l’âge tellement différencié que
chacune d’elle fut une petite maman de plus pour ses soeurs et pour leur mère. Dans ma famille, il n’y a pas de continuité de génération,
mais celle de l’étranger, car chacune de nous (je pense à toutes ces filles qui
sont nées après 1789) s’attache soudainement et désespérément aux origines
retrouvées, effrayée à force de savoir vers quel arbre elles mènent encore à
présent. Mon arrière-grand-père est descendu du train seulement pour une goutte
d’éternité, une goutte d’eau avec laquelle il a rempli toute la cuillère (dans
le train, personne n’avait de verre, même troué) et les filles fuyant maison à
demi brûlée ont rattrapé un domino et un petit miroir avec un blason effacé au
recto. Si elles enterrent le domino à
côté du miroir, il y a déjà deux dominos, déformés : il est toujours trop
difficile de dédoubler l’ordre primaire, un homme et son ombre valent
deux personnes, chacune sans ombre. Pour remplir la cuillère d’eau, il fallait faire la queue
pendant quelques petites éternités et entre-temps, la rame du train fut
découpée en deux petits trains en bois. Le premier a ramené la maman et les
filles vers la Sibérie aussi lointaine qu’abstraite et le père, la cuillère
d’eau à la main, est resté sur le quai. Le deuxième train-jouet fut immobilisé
devant l’entrée principale de la gare pendant une dizaine de jours. Des
semaines ont passé et l’eau ne s’est point évaporée ! Comme le dit un proverbe
polonais : on peut noyer quelqu’un même dans une cuillère d’eau... mais si nous
savions y noyer les mauvais souvenirs ! Même les nôtres ne seront jamais
seulement à nous et la mémoire - ancestrale ou individuelle - ne nous remettra
aucun acte de propriété, honoré par les tribunaux - aux moins célestes. Les filles ont passé sept ans en Sibérie et tous les jours
la mère leur parlait français. Surtout après le grand repas se composant - quel
rite ! - d’une soupe aux orties et d’un morceau de pain en bois. Cette oeuvre
d’art datait toujours de trois ou quatre jours, tellement dure - ou durable qu’il fallait la couper en miettes
avec un grand couteau couvert d’inscriptions en ancien géorgien, trouvé dans la
paille de la vieille grange où elles dormaient. Ma grand-mère Hedwidge était la cadette. Je lui
ressemble comme si j’étais sa fille. Les yeux obliques, surtout après la
lecture de Michel Strogoff, car les yeux des Étrangères changent de
forme seulement après une lecture ensorcelante, en succombant à la naïveté des
roses de Jéricho qui, sèches à mourir, ressuscitent à la première goutte d’eau.
Et pourtant, elles pourraient se noyer dans une cuillère. Sans avoir à se payer
un condenseur. Ma grand-mère m’embrassait presque sans cesse sur le front.
Un prélude pour la relecture continue du quotidien que je nie dès la première
prise de conscience enfantine. Tantôt elle me lisait des contes de fées copiés de livres
que quelqu’un avait déjà brûlés pour cuire un demi-loup chassé dans la toundra
sibérienne, tantôt elle me récitait des poèmes surréalistes en français. J’ai
voulu aussitôt devenir la quatrième femme de Paul Eluard, ne pouvant plus être
la seule. Voici la jalousie du chien du jardinier attaché à la grille d’un
Hortus Deliciarum de deux ou trois mètres carrés (ou plutôt barrés). Tous mes jardins médiévaux furent brûlés par le soleil du
désert. Qu’il brille encore dans les souvenirs sibériens de ma grand-maman
défunte ou dans la fatamorgane de quelques grains de sable cachés sous le
coussin de mon lit d’enfant. Je ne parle plus polonais avec les vieilles dames au
collier de perles qu’elles mettent même pour aller faire du shopping. Et chaque
fois, quand j’entre dans un supermarché polonais, je dois montrer mon
passeport. La douane à la caisse en retour. Même pour aller au purgatoire. Je suis étrangère déportée dans ma mémoire ancestrale. Et les autorités officielles m’interdisent de revenir à l’étranger.
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![]() L'étranger est paru. Voir sommaire dans le nº22 de la RAL,M. |
design: ©Patrick CINTAS
Numéro spécial
L'ancrage : revue de recherches interdisciplinaires (The School of Arts and Sciences/
The University of Pittsburgh/University Center for International Studies/Center for West European Studies)
&
Revue d'art et de littérature, musique (Le
chasseur abstrait, éditeur - Patrick CINTAS - Venta del Lorquino -
ALFAIX - 04280 Los Gallardos - España):Dépôt légal: AL-44-2004 - ISSN: 1697-7017 - Junta de Andalucía - España