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Nouvelle page 1 l'Ancrage/Revue d'art et de littérature, musique - sur le thème de l'étranger
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Artur SILVESTRI - Venise, sans Isadora



Au loin, se glissant sous les saules, un canot avançait ; Isadora ne vit que les longues rames sursauter, comme bercées par la musique. Mais les eaux, près d’eux, demeuraient immobiles. Les yeux voilés pressentaient l’après-midi torride ; s’abandonnant à la journée sans fin, elle écoutait le vent. Elle avait ensuite caressé, sans une pensée, ses cheveux agités ; pour les lisser, elle avait les gestes rapides et mystérieux des créatures libres. Une goutte de sueur bougea sur son front et glissa sur sa joue.

Isadora sembla s’enfoncer encore plus dans les flots. De l’autre côté des forêts, presque invisible, le canot avançait et la femme entendit distinctement le rythme lent et sonore des rames, les flots susurrants étrangers au monde harmonique dans lequel elle descendait. Lorsque, bien plus tard, elle avait ouvert les yeux, elle vit les roseaux jaunis, linéaires et au loin, vers l’horizon, un toit rouge en tuiles. Entre ses cils humides, les couleurs pénétraient mélangées, comme une pâte de l’époque de la Genèse, quand les formes n’étaient pas encore nées, séparées seulement des concentrations de matière.

Isadora écouta son souffle lourd, signe de l’été accablant. Prés d’elle, poussaient des herbes déjà vertes et de la terre recouverte de feuilles archaïques jaillirent des fleurs comme par un sortilège du monde déchaîné. Imperceptiblement, elle sentit un écho froid, comme si tout autour d’elle s’était mis à tournoyer, laissant se mêler les hivers rudes, aux arbres dénudés et recouverts de neige ; les printemps douloureux, emplissant l’air des arômes euphoriques de la végétation ; les étés somnolents et les automnes profonds, solitaires et mortels ; un kaléidoscope extérieur au temps, dont elle sera absente. Avant le monde qu’elle connaissait, les eaux avaient débordé et les herbes avaient poussé follement, les feuilles, maintenant vertes, avaient brui pendant des millions d’années sans que l’homme les entendît. Ses regards, à elle, n’avaient pas croisé les créatures qui. avant que l’univers ne recomposât ses yeux - avec les couleurs empoisonnées du brouillard, - avaient parcouru sauvages les eaux et les forêts. Tout ce qui avait vécu n’avait pas connu Isadora

"Le soir arrive," pensa-t-elle sans entendre, et elle ne sentit que plus tard l’humidité de l’eau qui, avançant sur les gradins, s’était emparée de ses pieds. Elle aurait peut-être dû trembler, mais un silence aquatique qui montait de toutes parts vers elle lui plut. Étrangère au paysage, Isadora savait que là où les couleurs n’étaient pas encore nées, il commençait à pleuvoir.

Il y avait d’abord la chaleur assassinée et le son envahissant, une angoisse dans laquelle la béatitude du regard passif ne dominait peut-être que la pensée d’une mémoire sans origines. Par la porte entrouverte, la pluie arrivait avec sa fraîcheur distillée et ses brumes de déluge. Pourtant les eaux grises et pesantes qui ravageaient la végétation avaient laissé libres les sentiers dégagés de ce torrent issu de l’invisible. Par la fenêtre, Isadora avait vu le sentier pavé noyé dans l’eau comme alors, et comme hypnotisée, il lui sembla ouvrir en flottant une grande porte en buis brun ; et elle l’entendit heurter le mur de la pièce sombre, avec un bruit sec, comme l’éclat d’une balle de pistolet. Mais elle avait aimé ce monde obscur dont les vents mystérieux, porteurs de pluie, semblaient se libérer par quelque sortilège archaïque ; une mèche de cheveux trembla, noire, par-dessus les fenêtres désormais blanches.

Son ombre aérienne s’était glissée dans les pièces profondes, dont les lumières s’échappaient entre de lointains vitraux, colorant son rêve sanglant. Elle passa à tâtons près des meubles lourds, sculptés, elle sentit l’opacité du cuir de Cordoue et l’argent tendre des plateaux, brillant comme une eau croupie ; elle avança à travers les pièces étranges où, jeune aussi, mais plus vieille peut-être que maintenant, elle avait appris à déchiffrer les mystères des signes cabalistiques. Elle franchit de hautes portes, passa sous des lampadaires de cristal dont elle n’entendit pas le cliquetis, bien que l’air devenu solide les eût troublés, elle vit des chandeliers baroques de Baccarat, des vitrines aveugles, remplies de porcelaines, des coffres cadenassés, un canapé en velours rouge, couleur du sang caillé. Ses narines avaient cessé de s’inquiéter de l’odeur ; elle savait que rien de tout cela n’était vrai et la vieille pluie fantastique lui rappela sa généalogie abstraite qui n’était que la nature.

Lorsqu’elle avait remonté d’un geste absent sa montre de gousset, elle avait compris sans paroles que la nuit était déjà là. Mais au loin, du côté de la mer, le ciel était encore bleu et devant lui, sur les canaux, les lumières du crépuscule se déployaient en longs ovales sanguinolents. Ils avançaient lentement, au son rythmique des rames et il s’était tu, sentant la lagune pourrie et les colonnes rongées, des herbes marines gelées sans âge, les chevaux or métal au-dessus des larges places désertes, se couvrant des gouttes aquatiques de la nuit. Il arrangea son chapeau Panama et, libéré de la pesanteur de la journée défaite, il chercha son porte-cigarette.

La fumée enivrante de la cigarette le réveilla pourtant, et alors, sous ses paupières lointaines, dans l’éclat d’un éclair il vit à la fenêtre - dont les longs rideaux se débattaient comme une pluie à verse - ses yeux verts, aquatiques ressemblant à une lagune mortelle, qui l’emmèneront dans les pièces aux velours rouges, anciens, par ces portes étranges et sous ces candélabres de cristal, prés des vitrines aveugles ; et dans son monde imaginaire, de crépuscule éteint, il entendit le bruissement de son châle de soie.

La barque s’était approchée et ils allaient bientôt l’entendre ; de ses yeux voilés, elle distingua les couleurs pêle-mêle de la Genèse.

- Je m’appelle Isadora, n’est-ce pas ? - dit-elle en fermant les yeux.

 

Nouvelle extraite de Apocalypsis cum figuris

 









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L'ancrage : revue de recherches interdisciplinaires (The School of Arts and Sciences/ The University of Pittsburgh/University Center for International Studies/Center for West European Studies)
& Revue d'art et de littérature, musique (Le chasseur abstrait, éditeur - Patrick CINTAS - Venta del Lorquino - ALFAIX - 04280 Los Gallardos - España):Dépôt légal: AL-44-2004 - ISSN: 1697-7017 - Junta de Andalucía - España