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Nouvelle page 1 l'Ancrage/Revue d'art et de littérature, musique - sur le thème de l'étranger
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Poèmes - Kathy FERRÉ



ETRANGER A SOI-MÊME...

Etranger à soi-même...
Drôle de désilllusion !

Moi qui me croyais connaître
Et qui prévoyais jusqu’au moindre
De mes faux-pas ! De mes peines,
De mes joies...
Faut-il donc ce jour m’avouer
Que je ne me connais point ?

Suis-je donc cet inconnu qui passe
Auprès du Soi, sans qu’on le remarque ?
Suis-je donc ce conquérant qui s’impose,
Sans observer un quelconque droit
A l’oubli et à la vie ?

D’aucuns me diront rêveur docile,
Mais moi, je sais bien qu’il n’en est rien !
Ils peuvent se les garder,
Leurs introspections de passage,
Je n’en ferai rien. Je ne veux rien en faire.
En aucun cas. Révolte, je peux être !
Révolte, je veux être ! Non !
Ils se fatiguent pour rien,
Tous ces férus d’intériorisation !

Il me suffit déjà d’être moi, et Lui
Tout à la fois.
Lui, l’étranger, celui
Qui me prend parfois par la main,
Pour combler mes envies de voyages,

Qui m’entraîne loin des sentiers battus,
Hors de mon corps,
Et qui toujours, intervient
Lorsque je ne pense pas à Lui,
Lorsque je l’oublie
Un peu trop souvent.

* * *

Je viens de dire des mots qui ont dépassé
Ma pensée... ça y est, ça recommence !
Je viens de prononcer des phrases
Que je me suis entendues dire
Sans en avoir vraiment choisi les mots !

Et cela m’arrive... désormais
Assez souvent !

Qui est-il, celui qui s’exprime à travers moi ?
Quelle entité est là, qui me transmet ce dont
Elle veut que je parle ?

Je n’en sais rien.

Mais lorsque l’étranger vient,
Il convient que je lui laisse un peu
De ce qui est ma vie :
Que je lui fasse au moins
Une petite place au chaud,
Près du foyer ardent.

Et lui, en échange de ce bout de souffle,
De ce moment de partage impromptu,
Il me donne accès à cet aspect inconnu de moi-même,
Que je ne saurais côtoyer si je n’étais moi,
Et qu’il ne soit Lui...

Il me donne ces mots que je vous transmets à mon tour,
Tel le dernier des griots : ce sont les siens,
Parés d’amertume ou de soleil,
De brumes aux ciels changeants,
Des phrases qui s’enchevêtrent les unes aux autres,
Telles des vagues singulières,
Et qui semblent à elles seules
Emporter avec elles tous les parfums
De terres lointaines,
Don de l’esprit du désert,
De celui de la nuit, de celui des étoiles,
Ou de la conversation des âmes...

Il me donne à son tour un souffle,
Une brise légère qui s’installe
Et porte jusqu’à vous
Ces quelques mots,
Le temps fugitif d’une...

 

...Inspiration.

"Oh ! Listen, ô my friend,
It’s blowin’ in the wind,
Listen, it’s blowin’ in the wind..."

(Bob Dylan)

En dédicace à Boualem B.

NÉ D’UN PAYS...


Je suis né d’un pays où je n’ai pas grandi,
Je m’y revois enfant, aux portes de la mer,
Je suis né d’un pays planté sur l’autre rive
M’ayant laissé au cœur la nostalgie d’hier

Non, je n’ai pas choisi de partir de là-bas,
Et je n’ai pas voulu cette absence, je crois,
Mais c’est ainsi qu’un jour, on devient étranger,
J’ai perdu mon pays, quand je m’en suis allé...

Depuis, je vis en France,
J’y suis même français,
Mais mon âme attristée
Ne se sent pas d’ici,

Cependant, quand j’y pense,
Je ne suis plus non plus
Du pays d’autrefois
Qui a grandi sans moi.

* * *

Je suis né d’un pays planté sur l’autre rive,
Avec un ciel si clair, ivre de liberté,
Un parfum d’olivier et de thé à la menthe,
Terre de tragédie où bien trop sont tombés !

Si je ne le vois plus, s’il me semble aussi loin,
Ses montagnes bleutées veillent encor sur lui,
Et toutes mes racines me disent son combat,
Toute sa volonté de renaître aujourd’hui.

Et moi, je vis en France,
Où la vie est plus belle,
Mais toutes les galères
S’y ressemblent, ma foi,

Et bien souvent, je pense
Que j’y suis un rebelle
Aux deux ailes brisées
Chômeur en fin de droit.

* * *

Je suis né d’un pays planté sur l’autre rive,
Avec la mer si bleue, oh ! oui, je m’en souviens !
Faut-il tout lui conter, à ce pays d’enfance ?
De celui que je fus, il ne me reste rien...

Je ne suis plus ce jour qu’un homme de passage,
La chanson de l’Errance fait écho à ma vie,
Faut-il lui dire aussi que la terre de France
Ne me console pas du pays d’Algérie !

Car moi, je vis en France,
Où la vie est plus belle,
Où toutes les galères
Se ressemblent, ma foi,

Où la désespérance
Est une plaie mortelle,
Qui se rit de l’exil
Et de qui que ce soit !


AU CŒUR DE L’INFINI...

Je ne suis rien
Au cœur de l’Infini :
Un grain de sable,
Une fourmi,
Une note fugitive
Sur la harpe du Temps,
Une petite onde radio
Qui crépite,
S’agite et meurt.

Je ne suis rien
Au cœur de l’Infini
Face à l’Etoile,
Reine du firmament.
Un court instant,
Je capte sa Lumière,
Moi, le miroir
Au tain pâli...
Elle m’éblouit,
Trop pure
Pour mon âme
Frustre et obscure !

Et je ne puis
Soutenir son éclat
Qui me brûle,
Et je retombe,
M’agite et meurs.

* * *

Je ne suis rien
Au cœur de l’Infini,
Pourtant je crie,
Pourtant je pleure,
Et pourtant
J’aime aussi...
Pourtant je vis,
Pourtant je suis
Bribe de Vie,
Bribe de Haine,
Bribe d’Amour

Ayant reçu
L’Etincelle Sacrée
Donnée à la matière,
Poussière d’Etoile
Qui vit, s’agite,
Meurt et
Renaît encore...

"Macrocosme,
Microcosme..."


* * *


Je ne suis rien
Au cœur de l’Infini :
Pourtant, en moi
EST un autre Univers,
Tout aussi immense
Que celui où
Je ne suis rien ;
Tout aussi
Intensément vivant
Pour l’être minuscule,
La molécule,
Qui s’y déplace
Et qui y vit !

Tout aussi immense
Pour la cellule humaine
Qui s’y meut,
Tout aussi intensément
Réel et vivant
Pour l’atome qui s’y trouve,
Que je suis, moi,
Poussière d’Etoile
Face aux Galaxies
Sans début et sans fin
De l’Univers...

Un autre Univers,
En moi-même,
Ayant ses propres lois,
Et ses propres Etoiles :
Le cœur est son pulsar
Qui en régit la Vie,
Qui en rythme le souffle
Au sommeil de mes nuits ;

Chaque atome,
Chaque cellule,
Y a sa Vie propre,
Son rôle bien précis,
Et chacun, chacune
Est Unique,
Comme est Unique
L’Amour du Créateur
De toutes choses
Pour Lui, pour Elle,
Uniques sont-elles,
Mais toutes nécessaires
A l’Harmonie du Tout
Qu’est notre propre corps...


* * *


Qui suis-je donc enfin ?
Bête ? Humain ? Ou bien Ange ?
Sans doute un peu des trois,
Puisque l’Ame recèle
En Elle, son propre Enfer
Ou bien son propre Ciel !
Elle seule est capable
En une simple Vie
D’être un homme admirable
Ou un tyran honni...

"Microcosme,
Macrocosme..."


* * *


Je vis entre deux mondes,
A cette Ame, attachés,
Un étrange mystère qui
Se joue à mon insu
Dont j’ignore les causes,
Les "comment," les "pourquoi" !

Dans un monde, je vais,
Suis poussière vivante,
Dans l’autre monde, suis
Un Univers aussi.

Qui suis-je donc enfin ?
Infini ou Néant ?
Ange, Bête ou Humain ?
Etant à la frontière,
Et ne maîtrisant rien
De ces deux Univers
Devant lesquels
Etranger, je me tiens...

Belle leçon d’Humanité
Que l’infiniment grand,
Où je ne me sens rien !
Devrais-je dire
Belle leçon d’humilité ?

Ni l’infiniment grand
Non plus le minuscule
Ne m’appartiennent vraiment.
Pourtant, je suis un Tout,
Un Rien également...


* * *


Et si j’étais
Tout simplement,
« LE » Passage ?


IL EST DES MONDES ETRANGES...

Il est des mondes étranges
Suspendus hors du temps,
Où l’âme est une aurore
Sur le fil de la pensée...

Il est des nuits lumineuses
Aux essences divines,
Où les étoiles rient
Sur le velours de l’espace

Il est des jours éternels
De miel et de clarté,
Où l’on comprend enfin
Que toute vie n’est qu’un rêve...

Juste un simple rêve !


EWA & BARBARA

 

Elle était belle, blonde, avec un profil de porcelaine précieuse. Elle aimait par dessus tout chanter, et possédait une voix profonde et fragile à la fois. Une voix et un piano. Elle avait appris le français, et le parlait fort bien, le chantait en savourant les sonorités de notre langue. Plusieurs fois, j’ai eu cette chance de l’écouter chanter ses textes, ceux d’autres auteurs encore, et puis, ceux de... Barbara.

Dans son univers à Elle, Barbara tenait en effet une place toute particulière. Je ne sais si EWA avait ou non rencontré un jour la Dame en Noir, si Elle avait assisté à quelques uns de ses concerts, mais Elle s’était en tout cas nourrie de la voix, de la musique, des disques de Barbara, et cette dernière s’était de toute évidence penchée sur ses rêves de jeune fille.

Il suffisait de la voir s’asseoir au piano, jeune femme blonde habillée de noir, la regarder effleurer délicatement, presque tendrement, les touches blanches ou noires, pour sentir que vous entriez soudain dans son monde à Elle, dans son univers. Quelques accords, et la mélodie s’élevait, tour à tour puissante ou fragile, selon la chanson, selon l’interprétation qu’elle voulait en donner, et souvent aussi en prélude à sa propre voix. Car elle s’accompagnait en chantant.

La voix. Sa voix. Elle pouvait être tour à tour légèrement voilée, ou au contraire, de toute pureté. Elle en jouait avec maestria, comme l’on se joue de ses propres émotions, à fleur de coeur, à fleur de vie, à fleur de peau, sensuellement... en français ou en polonais.

Mais cette voix restait toujours chaleureuse. Une voix particulière, capable d’émouvoir ses auditeurs de mille façons, et qu’Elle faisait vibrer comme l’on fait vibrer les cordes d’un violon. Une voix qui forçait l’admiration, le respect, et qui était de celles capables - de par leur simple beauté - de faire cesser les brouhahas d’une salle, tant on se taisait soudain pour l’écouter, Elle...

EWA était venue plusieurs fois de Pologne jusqu’en France, pour donner des concerts, avec ses amis chanteurs et musiciens de Varsovie, Staszek, Elzbieta, Justina, d’autres encore... Et c’est à ces occasions que nous avions pu nous côtoyer, ayant toutes les deux en partage l’amour du chant, de la musique, et des amis communs, en France et en Pologne. Elle était devenue à son tour une amie, qui n’avait plus d’étrangère que le nom... Un nom qui nous transportait en pensée vers la Vistule, vers cette âme polonaise si proche de la nôtre de par le cœur.

Et puis, la gentillesse. La disponibilité. Même pour ceux qu’elle ne verrait peut être qu’une fois seulement, au hasard d’un concert donné en France. Et cette envie profonde d’offrir à tous et à chacun le meilleur d’Elle même, cette générosité d’artiste qui fait que l’on sait rester simple lorsqu’on est grand... Le plaisir de donner, de se donner à un public, pour honorer ceux et celles qui étaient venues l’écouter.

Elle, c’était tout cela à la fois. La joie et la douleur, la force et la fragilité, l’ombre et la lumière...

Elle est partie sans bruit, sans même prévenir ses amis, de peur sans doute de les déranger, de leur causer quelque souci ou quelque peine avant l’heure. Elle a choisi de s’en aller par un matin d’automne, de rompre avec les siens, avec ses mots, avec son piano, avec sa voix, et même avec... Barbara.

Discrètement, elle s’est éclipsée, en tirant le rideau sur la scène de sa vie. Sans attendre un bravo, sans même que nous ayons eu le temps de lui dire combien tous, nous l’aimions. Elle a choisi de partir, là où un voile subsiste encore et nous empêche désormais de la voir, de la retrouver, Elle et la magie de sa voix.


Elle était femme, forte et fragile...
Elle était chanteuse, pianiste, et polonaise...
Elle était blonde et belle, tout comme une porcelaine fine...
Mais la porcelaine, ce jour-là, s’est brisée...

Elle aimait la vie, ses amis, et... Barbara.
Elle s’appelait...EWA PRZYBYLOWICZ.









L’étranger

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L'étranger est paru.
Voir sommaire dans le nº22 de la RAL,M.


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Numéro spécial

L'ancrage : revue de recherches interdisciplinaires (The School of Arts and Sciences/ The University of Pittsburgh/University Center for International Studies/Center for West European Studies)
& Revue d'art et de littérature, musique (Le chasseur abstrait, éditeur - Patrick CINTAS - Venta del Lorquino - ALFAIX - 04280 Los Gallardos - España):Dépôt légal: AL-44-2004 - ISSN: 1697-7017 - Junta de Andalucía - España