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Bortek

Bortek - Patrick CINTAS

de Patrick Cintas

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Les pastilles

[...]
BORTEK (s’entourant de mystère) - L’hallucination dut s’éteindre pendant que j’avais les yeux fermés. Maintenant que je regardais la mer, mon ventre se nouait, jusqu’à la douleur qui m’arracha un cri. Comme par réflexe, aussitôt le cri laché, je jetai un rapide mais complet coup d’oeil autour de moi et constatai avec soulagement que personne n’en avait été le témoin.

Dieu sait ce qu’il serait advenu si quelque passant, tout juste de passage, un peu inattentif, et dans aucune attente, eût été interrompu par ce cri de douleur. La couleur même du cri ne l’aurait pas trompé sur son origine ! Encore immobile près du parapet, je m’efforçai de retrouver la souplesse de mon corps. C’était par-là que je devais commencer à me remettre de mon émotion. L’esprit suivrait, même contraint.

Quelques minutes plus tard, ayant recouvré mon équilibre, j’osai quelques pas. Je constatai, non sans terreur, que mes pas ne pourraient me conduire chez moi sans me faire remarquer. M’arrêtant de nouveau, je frappai du pied, puis osai un nouveau pas. Celui-ci était pire que les précédents, ce qui arrive en général quand on met de l’application sitôt après en avoir singulièrement manqué. Mais mon esprit se nourrissait déjà d’un autre système.

A vrai dire, ce n’était même plus un pas. Terrassé par la perspective de la marche à laquelle ma solitude me condamnait pourtant, je ne bougeai plus, tout entier à l’angoisse qui m’emplissait comme une eau brûlante. Si je m’avisais de marcher du pas que je venais de me coltiner à la suite d’une hallucination vivante, je risquais, pour le moins, de soulever des remarques sur mon passage ; des remarques d’abord à peine préoccupées, puis, pas à pas, des certitudes vivaces, hérissées sur les trottoirs à l’endroit des promeneurs, comme autant de points d’interrogation sur le point de se trouver une réponse. J’allumai, fébrile, une cigarette qui me fit tousser. Etranglé par une toux aussi soudaine que violente, je cherchai un appui et, sachant que je me trompais déjà, je me dirigeai vers un réverbère sur lequel je crispai mes mains moites. Je vis alors l’horreur de mes quelques pas. Ma toux empira. Les pieds rivés au sol, tout le corps secoué par une toux qui s’accélérait, je devais bien finir par me faire remarquer. Un passant me tapota le dos d’une main amicale. La toux se calma. Le passant, aimable, mais peut-être soupçonneux malgré un cri enjoué, me proposa son bras. Je fis non de la tête.

"Vous avez l’air malade, dit le passant doucement

— JE NE SUIS PAS MALADE !"

Je pressai sa main contre ma bouche qui venait de hurler. Le passant, visiblement, s’en était aperçu, mais son doux visage restait impassible. Il posa une main pesante sur mon épaule.

"Inutile de crier, dit-il, toujours très doux. Je sais qu’il n’y a rien de plus exaspérant que ces maudites toux dont on n’arrive pas à se défaire et qui vous prennent de préférence quand cela n’amuse que les autres. Tenez, il y a quelques jours, une pareille toux m’a secoué une heure durant, et je devais être terrible, car ma femme crut que je devenais fou.

— MAIS JE NE DEVIENS PAS FOU !"

J’avais de nouveau hurlé entre mes doigts crispés autour de ma bouche. Le passant haussa les épaules.

"C’est exactement ce que j’ai dit à ma femme, sussura-t-il, avec cette même douceur qui devait cacher quelque chose que je redoutais. Est-ce que ça va maintenant ? Ôtez votre main de la bouche. Ce n’est pas en vous étouffant que vous arrangerez des choses si dérangées".

Je décollai ma main. La toux n’était plus.

"Vous voyez, dit le passant, souriant. Ce n’était rien. Quelques tapes sur le dos et la toux s’en va. Mais on ne peut pas se tapoter le dos tout seul. Croyez moi, monsieur, ces quelques tapes valent mieux que les pastilles qu’on nous vend à prix d’or parce qu’on nous prend pour des imbéciles".

J’aquiesçai. Je regardais l’homme de la tête aux pieds.

"Voulez-vous, proposa le passant, que je vous raccompagne ? Cette maudite toux nous guette tous. Je pourrais, le cas échéant, vous tapoter le dos.

— Je vous remercie, dis-je d’une voix blême. J’étais venu contempler la mer. Quelque embrun m’aura perturbé.

— Ah ! la mer, mon cher monsieur. Quel spectacle ! Le plus beau à vrai dire, et vous êtes assez jeune pour vous y divertir. Moi j’ai passé l’âge de la mer. Je vous souhaite bien du plaisir".

Avant de partir, le passant avait glissé dans ma poche une boîte de pastilles, à mon insu. J’étais encore troublé par ce qui venait de m’arriver. De nouveau seul, je me consacrai à mes pieds. Je tentai un pas. Ce fut navrant. Non point le pas lui même, tout ordinaire, mais le bruit que fit la boîte de pastilles dans le fond de ma poche. Mon dieu ! pensai-je. Qu’est-ce que c’est que ces pastilles ?

Je scrutai la nuit et, comme je m’y attendais, décelai une présence dans l’ombre d’un tamaris. Ce ne pouvait être que le passant. Il se doutait de quelque chose et, avant de se cacher dans l’ombre pour me guetter, avait glissé dans ma poche une boîte de pastilles qui ne calmait pas la toux.

Je pressentis ma perdition. Le moindre faux pas aurait les pires conséquences. Ce n’était pas le moment de faiblir. Le ciel m’éprouvait simplement. Je devais me sortir de cette angoissante situation. Pour cela, ne pas montrer, par inadvertance, que je m’inquiétais de la présence du passant dans l’ombre du tamaris. Eviter de regarder le tamaris et son ombre. Je sifflotai. Au bout d’un moment, les joues douloureuses de se tendre, j’avais acquis une certaine décontraction. Je m’exerçai à de longues apnées qui me tranquillisèrent dans toute ma fibre.

Je luttais fébrilement, mais je ne connaissais pas ma force. Le moment était venu. Je fis un pas. Horreur ! Puis un autre. Horreur ! Horreur ! Le suivant ne valait guère mieux. A la fin, n’y tenant plus, je me mis à courir et, avant de bifurquer dans la première rue, je me retournai, montra mon poing exangue au tamaris lointain, et hurlai : "Je suis plus fort que vous croyez !" et, plein de rage, je répandis les pastilles sur la chaussée avant de m’élancer dans l’ombre de la rue qui m’avala d’un coup.
[...]







> Les pastilles
3 juillet 2004


J’au lu jusqu’au bout, beau suspense .Il y a deux peurs : celle qui paralyse les pas , et celle du regard de l’autre. Envie de connaître la suite , comment ces peurs peuvent-elles induire des drames . On sent le drame : rue déserte , ombre , cri inhumain et des choses que l’on ne maîtrise pas : paralysie du corps , cri des entrailles , toux . et ces pastilles , remède qui ne guérit pas , notre monde actuel est il soumis à la tromperie des pastilles Est-il soumis aussi à notre orgueil , sommes _nous pr^ts à accepter notre ignorance à sentir qu’au delà de notre raison ,il y a encore le mystère de notre corps et son lien avec un corps plus grand ,le monde . Un texte qui ouvre des interprétations et des questions .


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2005 Bortek
publié par Patrick CINTAS

* Edición, producción y copyright: ©Patrick CINTAS *
* Les jours - 4a edición 2003 *
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