de Patrick CINTAS
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Texte intégral
Mon père s'amena en titubant entre les tables. Il exhaussa la bouteille:
— Ça y est! dit-il. Ils nous ont foutu une bonne guerre entre les jambes. C'est pour ta génération Thomas. Il était complètement paf, aussi j'ai pensé que c'était là une de ses plaisanteries de mauvais goût, et j'ai haussé les épaules en écartant les verres de la main sur le comptoir où la fille tambourinait.
— Une bonne guerre, fit mon père. Une partie d'injustice, une partie de haine, et une partie de laideur. Un tas de jeunes cons, pas mal de putains, et beaucoup de vieux tocards pour applaudir aux mutilations et qu'on décore pour ça.
— Ça va, fis-je. De toute façon, je n'irai pas. Ce n'est pas que je tienne à la vie...
— Ta gueule, mon fils bien-aimé, dit mon père en me tapant sur l'épaule. Je ne veux pas croire que tu es un lâche. Mon Dieu, faites que mon fils ne soit pas un lâche. Qu'il soit pécheur, il n'est guère possible d'aller contre, mais surtout pas un lâche, Seigneur, pas la lâcheté pour un fils que j'ai eu tant de mal à mettre au monde.
— Tu parles trop, papa, fit la putain.
Mon père éclata de rire.
— Qu'est-ce que tu crois, foutue garce? Tu iras en enfer comme tout le monde.
— Ya un tas de saints sur terre qu'iront au paradis.
— Certes, mais surtout pas les tiens.
Ce n'est pas l'envie qui me manquait de me tirer de ce foutu endroit, mais vu l'état de mon père, je ne pouvais pas faire mieux que de rester, pour le ramener à la maison quand il me le demanderait. Je le regardais tenter de remplir un verre, et cela lui prit beaucoup de temps, et si la fille ne l'avait pas aidé, je crois qu'il aurait vidé tout le contenu de la bouteille sur la table. Elle avait l'air d'aimer ça, et je lui en voulais terriblement de se faire passer pour ma mère, et le tas d'ivrognes qui nous entouraient croyaient que c'était là mes parents, mais je ne fis rien pour les détromper. Peut-être que ça me plaisait à moi aussi, de parler trop. Mon père, après avoir vidé le verre, me prit la main et me regarda d'un air compassé.
— Foutue guerre! dit-il. Je crois que c'est une foutue guerre. Et peut-être que tu y passeras.
— Je ne crois pas, dis-je.
— Sûr que tu y passeras, dit mon père, et la colère le rendait tout rouge, sûr que tu y passeras, et ils finiront par insulter notre nom sur la place publique.
— Ils feront ce qu'ils voudront. Tu sais, une fois mort... je ne vois pas...
— Moi je vois, dit mon père. Je vois que tout ce qu'ils pourront te donner comme baptême, c'est la mort d'un tas de jeunes cons de ton espèce. Voilà comment ils te baptiseront, ces enculés!
Il se leva soudain, et la colère lui avait arraché des larmes, et il menaça le plafond de son poing serré et blanc tellement il le serrait. Moi j'avais mal de le voir dans cet état, parce que l'alcool seul l'y poussait, et j'aurais préféré plus de sincérité. Et mon père, que personne n'avait écouté, se rassit, abattu, et il me regardait avec des yeux qu'il avait du mal à garder ouverts. On aurait mieux fait de rentrer à ce moment-là, sûr qu'on aurait mieux fait de rentrer, mais il est plus têtu qu'une mule, et je n'ai même pas essayé de le convaincre que c'était le moment ou jamais de se tirer sans laisser de traces. Et il me regardait, répétant que leur foutu baptême n'en était pas un, et qu'une pareille tromperie nous mènerait tout droit en enfer.
— Ce sera un beau carnage, dis-je.
J'avais dit cela assez fermement pour qu'on craignît d'y répondre et surtout d'en rajouter. Mon père hocha la tête, et il me dit que j'étais le gars le plus sensé du monde et que si on laissait la parole à des types dans mon genre plutôt qu'aux tas de fripouilles qui vendent la leur, cette guerre n'aurait pas eu lieu, et toute une génération serait sauvée, ce qui serait la plus grande fierté des types de sa génération à lui. Je répondis qu'elle avait beau être ma mère, et que ce tas d'ivrognes avait beau le croire, même qu'ils étaient prêts à le jurer sur ce qu'ils avaient de plus cher au monde, elle y passerait comme les autres, parce que si quelque chose était la meilleure armure pour supporter les calamités de la guerre, c'était bien la luxure, dans un corps de femme, dans n'importe quel corps et n'importe quelle femme, pourvu qu'elle soit aussi vivante que je le suis. Mon père s'enchanta de mes paroles et, après avoir administré une série de claques sur le dos de la fille, lui ordonna de satisfaire mon désir, qui était le désir, à respecter et honorer sur-le-champ, sous peine d'un châtiment exemplaire, d'un homme, encore jeune certes mais capable de tirer et de rester vivant, qui allait dès demain charger son fusil avec une semence qu'on n'éprouve aucun plaisir à tirer soi-même parce qu'on est forcé de le faire.
— Cette chose-là, ma vieille, dit mon père, personne ne te force à le faire. Alors ouvre tes cuisses, et ferme les yeux si tu le veux.
Je redescendis seul de la chambre. Elle s'était mise à pleurer de tout son saoul, et je n'avais aucune raison de la consoler. Alors je suis redescendu seul, et j'ai regagné la table où mon père luttait contre le sommeil. Il me lâcha un sourire complice.
— Je suppose que tu as faim, dit-il. Regarde ce que j'ai demandé qu'on te prépare. Je reluquai la table.
— Bon sang! dit mon père. Cale-toi bien, on va s'en mettre plein la lampe. Tu permets que je t'accompagne?
C'était un surtout de forme ronde, portant rangés en cercle les douze signes du zodiaque. Et au-dessus de chacun d'eux, l'architecte avait placé un met correspondant. Le Bélier était surmonté de pois chiches cornus; le Taureau d'une pièce de boeuf; les Gémeaux, de testicules et de rognons; l'Écrevisse, d'une couronne; le Lion, d'une figure d'Afrique; la Vierge, de la vulve d'une jeune truie; la Balance, d'un peson dont l'un des plateaux contenait une tourte, et l'autre un gâteau; le Scorpion d'un petit poisson de mer; le Sagittaire, d'un corbeau; le Capricorne, d'une langouste; le Verseau, d'une oie; les Poissons, de deux surmulets; au centre, UNE MOTTE DE TERRE DÉTACHÉE AVEC SON GAZON SOUTENAIT UN RAYON DE MIEL.
— Si tu m'en crois, dit mon père, mangeons. C'est la loi du repas.
Cette fois, je n'étais pas loin de ressembler à mon père. La beuverie avait fait de nous deux frères, ou deux gouttes d'eau. Je m'affalai sur un canapé.
— Eh! bien, mon fils, dit mon père. Te voilà bien arrangé! Je n'y suis pas pour rien.
— Oh! fis-je. Tu n'as rien à te reprocher. Je me sens parfaitement bien. Je crois que je ne me suis jamais senti aussi bien.
— Avec ce qu'ils te paieront, sûr que tu ne pourras pas t'offrir de tels repas.
— Je me souviendrai de celui-là chaque fois que leur maudit rata me soulèvera le coeur.
— Ainsi, j'ai fait une bonne action.
— Tu peux le croire, oui.
— Je ne suis pas avare de ce genre de chose.
— Y a-t-il quelque chose dont je suis avare?
— Pas que je sache, non. Mais avec ce qu'ils te paieront, tu pourras juger de l'avarice de chacun sur de bonnes bases.
— Ainsi, la guerre a du bon, dis-je.
Mais je ne croyais pas un mot de ce que je disais. Depuis un bon moment, nous ne parlons plus. Puis mon père me prend la main et dit:
— Tu reviendras? Je le regarde.
— Si je ne suis pas tué, oui, dis-je.
— Dans ce cas, je préférerais que tu reviennes.
— Tu peux compter sur moi. Revenir. Après quoi? Ah! oui. Après la guerre. Peut-être que ce ne sera pas facile. J'ignore pourquoi, mais je crois que ce ne sera pas facile de revenir.
— Tu es tout ce que j'aime au monde, dit mon père.
— C'est la première fois que tu me dis ça.
— Une mère le dirait à son fils.
— Je reviendrai, te dis-je.
— Si tu n'es pas tué, oui, dit mon père.
Il retourna s'asseoir à la table. Je ne voyais que son dos immense. Je savais qu'il pleurait, et j'en avais terriblement envie moi-même. Maintenant, il a mis son bras sur mes épaules, et il dit que c'est le dernier verre, et je propose qu'on reste encore un peu. Mais j'avais tort. On n'aurait pas dû rester. Mais est-ce que je pouvais savoir qu'il était trop tard maintenant pour s'en aller? Peut-être aurais-je forcé le sort si je l'avais su. Et mon père répétait que c'était un infâme gaspillage. Dieu ne saurait nous pardonner cette destruction qui n'avait pas de prix pour la plupart d'entre nous mais qui allait coûter sacrément cher à quelques-uns qui attendraient longtemps que leur fils s'en revînt de la guerre quand il avait élu domicile dans une tombe ou dans une autre famille. La fille était revenue s'asseoir à notre table.
— J'ai dormi, dit-elle. Elle se mit à peigner son abondante chevelure noire.
— Vous me rasez avec votre guerre, dit-elle. Mon père haussa les épaules.
— Vous êtes-vous jamais regardés quand vous êtes en colère? Je suppose que non. Vous piquez une bonne colère, et cela n'est pas suffisant à vos yeux pour jeter un regard dans le miroir. Je me demande même si vous ne cherchez pas à oublier, parce que vous soupçonnez votre médiocrité! Eh! bien moi je vous vois quand vous la piquez, votre colère. Et je la sens bigrement passer. Mais ce ne serait que les coups. Si vous voyiez votre gueule quand ça vous arrive, si vous voyiez l'horreur, ma propre horreur dans vos gueules tordues par toutes les insanités qui vous passent par la tête à ce moment-là! Vous regarderiez-vous si je vous le demandais? Je veux croire que non. Vous n'oseriez pas. Vous avez trop peur de la peur qui vous sourirait devant votre infernale apparence, et vous briseriez le miroir en l'accusant de je ne sais quels maux infâmes qui m'échoiraient comme de juste hein? papa hein fiston comme de juste et ça ne vous inspire pas la colère ce vieux corps que vous avez pourri à force d'y passer vos nuits blanches et vous n'avez pas honte et vous n'osez pas me regarder dans ma douleur rien que mon cul qui vous fait bander et le jour où vous n'avez plus assez de sang pour bander vous me brûlerez sur la place publique parce que je suis une morte vivante qui vous suce le sang dans votre sommeil. Ou bien vous voilà moroses comme deux arbres desséchés. Et qui pourra vous contenter maintenant? je vous le demande. Qui pourra contenter les deux rejetons que je dois entretenir à grands frais? Et qui pourra pour toute la force que j'ai dépensée à essayer de vous distraire de cette saloperie d'immobilité dont rien ne semble pouvoir vous tirer. Ainsi, il ne pousse rien sur vos branches, quoiqu'aucune fille ne soit plus belle que moi. Un tas de types s'y dessaleraient aussi souvent que possible si vous ne me preniez pas tout mon temps à rester là, tristes parce que vous êtes sans fin, tristes parce que vous n'avez rien à gagner de cette tristesse, tristes parce que vous vous savez foutus d'avance. En quoi ça me regarderait-il que vous creviez et que personne ne songe à vous coucher sous terre? Mais il faut que je supporte votre morosité, parce que je suis la mère ou la fille ou la soeur ou la putain, la défroquée, la sainte, la sorcière ou je ne sais trop quelle abstraction de ce genre. Non mais regardez-moi, touchez-moi, faites-moi signe au lieu de rester plantés là à vous tirer les larmes du coeur! Y a-t-il quelque chose que je puisse faire pour vous? N'y a-t-il rien qui puisse vous tirer de cette maudite langueur infernale? Répondez-moi! Dites au moins un mot qui me mette sur la voie d'une attitude, d'une parole, de n'importe quoi qui vous arrache un sourire malgré vous, oui, vous entendez, malgré vous! malgré vous!
Après ces paroles qui nous secouèrent salement, la fille éclata en sanglots mais mon père me fit signe qu'il en avait assez vu pour cette nuit, et je me levai, les oreilles torturées par les petits cris que la fille tentait de retenir dans son poing qu'elle maintenait serré entre ses lèvres. Mon père me prit par le bras, et nous sortîmes, saluant les ivrognes amis de mon père et pères de mes amis qui nous rendirent le salut par une retentissante ovation. Nous passâmes devant l'église. Mon père me força à m'y arrêter.
— Juste un instant, dit-il. Je ne peux pas te forcer à croire. Surtout, garde ton calme.
Mon père, pensai-je, je ne peux pas croire que tout cela soit la réalité. Je veux croire que c'est un rêve, et je ne peux pas croire que c'est toi qui m'en tireras. Je veux croire que toutes les croix sont bien plus grandes que la mienne, mais je ne peux pas croire que tu n'y es pour rien. Il y a un tas de choses que je crois fermement, par exemple mon hérésie que je t'oppose simplement, et non pas que je m'y retrouve. Ta mort a fait long feu, et toute mon hérésie m'y repaît de cendres et d'ossements humains. Toutes les choses que je crois valent bien tout ce que tu voudrais qu'on croie.
Il marchait la tête haute, les yeux rivés dans l'immense trou noir au-dessus de lui. C'était la seule chose qui le captivait en ce moment. Tout en marchant, il répétait l'un après l'autre les trois ou quatre mots qu'il connaissait, ponctuant de temps à autre son monologue d'onomatopées sonores qui chaque fois lui arrachaient un sourire. Arrivé de l'autre côté de la place, il s'assit sur une borne et se mit à fouiller à l'intérieur de sa manche. Il en tira un grand mouchoir et le porta à sa bouche pour le mordiller. Immobile, les yeux toujours levés vers le ciel noir, à peine occupé par le bruit de la succion dans le mouchoir, il semblait prêt à attendre longtemps, sans doute quelque chose qu'il imaginait dans sa petite tête. Au bout d'un moment, il vit qu'une lucarne venait de s'éclairer à quelques pas de l'endroit o| il était assis et, dans le même temps, des voix se répondaient brièvement, puis se turent. Il perçut nettement le bruit des coussins qu'on secouait, puis un feu crépiter et les voix reprirent leur dialogue. L'enfant, qui s'appelait Thomas Faulques, se leva, et marcha vers la lucarne. Elle était trop haute dans le mur pour qu'il pût y regarder. Il tenta cependant de se hisser le long du mur en s'agrippant aux lézardes, mais ce fut en vain. Il manquait de force. Il est vrai que le sommeil le tenaillait depuis un bon moment, mais il n'était pas question qu'il dormît avant d'avoir trouvé ce qu'il cherchait. Cela se cachait peut-être derrière le mur, aussi fallait-il trouver le moyen d'accéder à la lucarne pour regarder. Peut-être reconnaîtrait-il quelqu'un qui consentirait à l'aider. Alors, il avisa un vieux bidon de fer blanc couché le long du mur. Il le tira jusque dans la tache de lumière qui se répandait sur le sol, puis le poussa sous la lucarne. Cette fois, toute sa tête apparut dans le cadre noir de la lucarne et la femme, qui entrait avec un plateau entre les mains, s'arrêta pour le regarder. Elle inclina la tête sur le côté, cligna des yeux, puis dit quelque chose aux hommes qui étaient assis au milieu des poufs, autour d'une table basse où traînait un chandelier. Maintenant, huit visages cuivrés le regardaient d'un air étonné, et un des hommes lui dit quelque chose qu'il ne comprit pas bien qu'il eût déjà entendu ces mots. Il sourit, et répondit par un mot de sa fabrication qui d'ordinaire faisait de l'effet dans son entourage. Un des hommes se leva et, lui montrant ses mains qu'il éleva devant lui:
— Qui es-tu? dit-il.
L'enfant fit "oui" de la tête. Il allait dire quelque chose quand la femme apparut derrière lui. Elle lui souriait gentiment et parlait de quelque chose qui avait l'air très beau dans sa bouche. Il se laissa prendre dans ses bras, et elle l'amena dans la pièce où les hommes étaient maintenant tous debout. Ils entourèrent la femme tout en parlant d'un tas de choses qui devaient les intéresser au plus haut point. Lui se serrait contre la poitrine chaude, et il rendit à la femme tous les baisers qu'elle lui donnait sur le front. Elle haussait les épaules tout en souriant. Puis un des hommes lui tendit un morceau de gâteau, mais il n'avait pas faim, et il secoua la tête pour le signifier. Les hommes rirent, puis consultèrent leurs montres. Alors la femme le conduisit dans une autre pièce, et le coucha au milieu d'un grand tapis. Il se redressa vite et expliqua qu'il n'avait plus aucune envie de dormir. Elle revint vers lui et s'assit sur le tapis. Comprenait-elle au moins que le sommeil était bien la pire des choses qui pouvait lui arriver? Oui, elle comprenait, et elle souriait, mais tout ce qu'elle disait, bien que ce fût dit d'une voix très agréable, était incompréhensible. Elle se coucha près de lui, l'entoura de ses bras tout contre son corps, et il se dit que c'était peut-être une sacrée chance d'avoir trouvé quelqu'un à une pareille heure de la nuit, et qu'il valait mieux dormir avant d'expliquer ce qui l'amenait ici. Elle répondit que c'était en effet la solution la plus sage.
L'enfant ouvrit ses yeux, et serra le mouchoir contre sa bouche. Il distinguait à peine les torsades de fer autour de son lit, et une vague lueur agitait le plafond. Il tenta de refermer ses yeux pour se soustraire à ce méchant rêve, mais il sentait bien que c'était là la réalité, alors il ne put empêcher ses yeux de se rouvrir. Son mouchoir était tout trempé de salive. Il chercha à pleurer, mais quelque chose s'était arrêté dans son corps, et il sut que c'était son coeur. Il se fichait pas mal que son coeur s'arrêtât, même en pleine nuit, alors qu'il était seul à se demander, dans cette chambre obscure, ce qui pouvait bien se passer. Il avait raison de s'inquiéter. Il approcha son oreille du mur et constata, non sans effroi, que ses parents n'étaient nullement dérangés dans leur sommeil. Au bout d'un long moment, il osa tourner la tête vers l'intérieur de la chambre. Cette fois, un long cri s'échappa de lui, et il se mit à agiter ses bras et ses jambes autour de lui, et sa tête se mit aussi en mouvement. La porte de la chambre s'ouvrit brusquement et son père apparut, tout ébouriffé, et les yeux ronds, et la bouche grande ouverte. Il cessa de crier et regarda son père, et sa mère aussi s'amena, l'air affolé, peignant ses cheveux noirs avec une main et de l'autre main tenant son coeur dans sa poitrine. Son père avait mis un moment avant de trouver l'interrupteur, mais maintenant, la chambre était éclairée de la seule lumière d'une ampoule au plafond. Alors il vit le révolver dans la main de son père, et le doigt gluant de sueur qui étreignait la détente, et sa mère retenant un cri. Mais il n'y avait personne et son père le dit à sa mère. Il y avait bien des raisons pour que quelqu'un entrât par effraction dans la chambre de l'enfant. Et tous les pères dormaient avec un révolver sous l'oreiller. Mais cette nuit là, personne n'était entré, et son père le rassura longuement, et il lui donna tous les arguments qui démontraient que personne ne pouvait entrer dans cette chambre, pas tant, en tout cas, qu'il serait là pour protéger son enfant. Et puis ils étaient retournés dans leur chambre, mais ils avaient laissé la porte ouverte. Son père avait aussi emporté le révolver. Thomas regretta que son p}re n'eut pas assez confiance en lui pour lui laisser le révolver.
Entre le jardin de son père et celui de sa grand-mère, il y avait une petite séguia qui venait des champs derrière la maison et finissait sous la rue. Son père lui avait fabriqué un bateau à l'aide de feuilles d'arbres, et il s'amusait à lui faire descendre le cours de la séguia. Dans la cour, au-delà des graviers et sous la tonnelle, son père parlait, assis à une table, en compagnie de sa mère, de sa grand-mère et de quelques autres personnes. De temps en temps, tandis qu'il s'éloignait un peu trop loin le long de la séguia vers les champs, son père le rappelait, et il revenait à la distance imposée, au pied d'un arbre où un homme s'était assis et le regardait jouer, manipulant dans ses grosses mains une hache dont il aiguisait peut-être la cognée. Soudain, il vit que l'homme s'était levé, et maintenant il s'approchait de lui, et il n'avait pas l'air pressé. Puis il s'arrêta, et contempla l'enfant qui venait d'abîmer son vaisseau à cause d'un caillou trop gros. Il était simplement immobile, et sa hache, dont la cognée reposait sur la pointe de son pied, lui donnait un air nonchalant. Il aurait voulu expliquer qu'un tel bateau n'était fait que pour voguer, mais il pensa ne rien pouvoir contre l'entêtement de l'enfant qui, ayant ramené son bateau à la surface, y déposait chaque fois le caillou qui l'enfonçait de nouveau. Il n'y avait aucun signe de colère sur le visage de l'enfant. L'homme sourit en pensant qu'il aurait fait preuve lui-même de beaucoup moins de patience. Quand, à l'échelle de son âge, il lui arrivait semblable mésaventure, il finissait toujours par détruire ce qu'il avait entre les mains. Certes, après coup, il avait toutes les raisons de regretter son geste, mais il parvenait, à force de persuasion, à oublier. L'enfant, lui, recommencerait demain, toujours avec la même tranquillité jusqu'à ce qu'on lui expliquât ou qu'il découvrît que le caillou était trop lourd pour une embarcation aussi légère. Il reviendrait demain, et l'enfant serait encore là, et il l'aiderait à résoudre ce problème. L'enfant sourirait peut-être de son ignorance, ou bien il serait trop heureux de son savoir, et il chercherait une autre question aussi difficile. Mais l'homme sut qu'il fallait renoncer à revenir. Demain, l'enfant ne jouerait pas dans la séguia. Son père était là maintenant, et il regardait l'homme avec un air terrible, et l'homme passa son chemin en grommelant, et l'enfant se demandait ce que pouvaient bien signifier les paroles que son père avait prononcées, et que l'homme semblait ne pas avoir goûtées, et qui avait même eu l'air de le vexer profondément. À la table où il se trouvait maintenant, assis sur les genoux de sa mère, il écoutait son père parler de la guerre, et d'un proche départ.
Là-bas, le Vésuve nous menaçait encore, mais les soldats ne nous laissèrent pas le temps de nous inquiéter. Ils traversaient la ville en petites patrouilles d'une dizaine d'hommes muets et armés jusqu'aux dents. On ne pouvait guère sortir sans tomber nez à nez avec une de ces patrouilles, et c'est ce qui lui arriva ce jour-là.
— Je ne faisais aucun mal, et ne songeais nullement à en faire. J'allais simplement chercher de l'eau au puits sur la place, quand je me suis heurté à celui qui semblait être leur chef. Il m'empoigna par le cou, me secoua comme pour faire choir ce que je pouvais porter de mal, puis il me demanda si c'était moi le salopard qui avait dessiné ce poisson sur le mur. J'ai tout nié en bloc. Je n'avais rien à voir dans cette sale histoire. Que des types passassent leur temps à couvrir les murs de poissons,ce n'était pas mon affaire. Qu'on punît le coupable et qu'on me laissât tranquille! J'allais chercher de l'eau. Cela ne m'accusait en aucune façon. Si encore j'avais eu dans la poche un morceau de craie ou de charbon. Mais ce n'était pas le cas. Aussi ai-je dénoncé la seule personne de ma connaissance qui était susceptible, selon mon avis, d'avoir perpétré un poisson sur un mur de la ville. Que cette personne fût mon père, cela n'ébranle en rien ma sincérité! On ne peut tout de même pas cracher sur la sincérité d'un fils sous prétexte que son père dessine des poissons. Il se trouve, justement, qu'il est interdit de dessiner des poissons, et qui plus est dans les endroits publics.
Thomas Faulques avait le réveil facile. Chaque matin,aux premières lueurs, ses yeux s'ouvraient le plus tranquillement du monde, et il avait toujours l'impression d'avoir passé une bonne nuit. Il lui arrivait bien sûr d'avoir de mauvais rêves, mais ceux-ci n'affectaient en rien la qualité de son sommeil. Si quelque chose, malgré tout, s'en ressentait, cela se passait très loin dans son esprit, au fond de lui-même, et comme il ne lui arrivait jamais de s'interroger sur sa personne autrement qu'en termes très ordinaires, il ne souffrait nullement d'être, somme toute, comme tout le monde.
À vrai dire, pas tout à fait comme tout le monde. Il sentait bien qu'il avait de l'avantage sur bien d'autres personnes, au moins sur celles qu'il fréquentait.
Mais cela n'est pas de notre ressort.
En ce matin tranquille, Thomas Faulques se réveilla avec, tout de même, une certaine inquiétude qui le plongea illico dans une longue réflexion, laquelle le dérouta vite, car il maîtrisait mal sa pensée, du moins quand il se fourvoyait dans de tels sujets. En effet, mais telle est la vie, on ne se ressemble pas tous les jours, et des évènements nouveaux, de quelque nature qu'ils soient, ont des effets malencontreux sur nos habitudes. Thomas se surprit à sourire en pensant cela. En parlant d'évènements, malencontreux par-dessus le marché, il venait d'en vivre un qui sortait de l'ordinaire. La sodomie est peut-être un évènement ordinaire pour beaucoup, mais quand cela vous arrive, de vous faire empaler, et sans que vous y ayez consenti, ça surprend!
S'il avait fait de mauvais rêves cette nuit-là, l'évènement en question n'en était que l'amère répétition.
Il n'y eut pas de témoin. Pas qu'il sût. Il n'avait pas crié son désarroi, ni sa douleur, ni sa honte; enfin, il avait laissé faire. Et c'est bien ce qu'il se reprochait en ce moment. Avoir laissé ce sodomite l'embrocher sans avoir opposé ne fut-ce qu'un ou deux mots de désaccord... Thomas soupçonnait son inconscient de lui avoir joué un sale tour. Il est vrai que cet inconscient, cette fois bien présent, n'avait pas d'ordinaire les faveurs de sa pensée. C'est vrai. Les questions, quand elles se posent toutes seules, ne sont jamais de bonne nature. Mais voilà, les réponses qui leur conviennent sont elles-mêmes d'une nature si complexe qu'on ne trouve pas les mots pour les exprimer.
Une première cigarette l'étourdit un peu. Accoudé à la fenêtre, le regard mouillé par la vive fraîcheur de ce matin d'automne, il renifla dans l'air humide de la cité les senteurs enivrantes d'un vieux rêve de retour à la nature. Un rêve éveillé celui-là, mais le temps, passant, dort quelquefois debout, et ne se réveille plus.
En tout cas, pensa-t-il, les habitudes ont du bon quand on les retrouve. Il s'agissait bien pour lui de recréer son univers. Certes, un tel souvenir ne s'efface pas. On dirait même qu'il croît, mais quel que fût son volume au bout des ans, son importance quoi! il ne devrait jamais changer les apparences.
Thomas tenait aux apparences. Il avait lui-même très peu d'apparence, et toute sa force s'y consacrait. Cela expliquait son goût pour les réveils très matinaux, ses journées très occupées, et ses soirées solitaires.
Après la cigarette sans quoi son esprit se mettait à batifoler sans mesure, il se servit un fort café qui le secoua. Puis, tantôt humant l'air de la fenêtre, tantôt tirant une nième bouffée sur la même cigarette, il reprit le cours de ses pensées, et s'embarqua dans de biens étranges vaticinations.
L'heure tournait.
Un coup de feu, soudainement, secoua l'air trembleur du matin, et l'arracha à la torpeur morose qui menaçait de le paralyser. À vrai dire, il ne sursauta pas. Il cligna des yeux, tendit l'oreille sans que cela se vît, perçut, dans le silence accaparant qui l'entourait, un vague murmure comme les branches d'un arbre qui s'affaisse. Mais le silence, plus fort qu'un rien qui le trouble un moment, pesa à nouveau, écrasant cette fois.
Thomas tenta de s'accrocher à d'autres idées. Il y réussit avec plus ou moins de bonheur, le fil de sa pensée se rompant de temps en temps pour lui affirmer le douloureux souvenir. Il sut même, ça et là, rire de son infortune, mais le coeur n'y était pas. Excepté la question d'un hypothétique témoin, même auditif, se posait la question -non pas d'une récidive; jamais plus il ne toucherait à l'alcool — mais, comment dire, la question du partage du souvenir avec le sodomite lui-même. Les raisons de son geste étaient tellement bien ancrées dans sa tête qu'il ne pouvait être question d'un oubli de sa part. Il n'oublierait pas. Il l'avait même outragé dans ce sens, pour ne pas oublier, que ni lui ni la victime n'oubliassent les raisons, et que ces mêmes raisons persistassent dans leur esprit à tous deux, peut-être jusqu'à ce qu'il se passât quelque chose dont la nature ne pouvait être que définitive. Quelque chose que Thomas redoutait: craquer, tout avouer, non pas les raisons, mais les effets d'un tel outrage sur sa personne, effets destructeurs d'un équilibre qu'il pensait acquis jusqu'à ce que la vie en décidât autrement.
De plus,il s'était laissé surprendre. Quelle imbécillité!
Mais qui aurait imaginé qu'un voisin aussi respectable d'apparence se serait livré sur sa personne à un acte contre nature.
Imaginer. Imaginer ce qui se passe dans l'esprit de quelqu'un qui a quelque raison de vous en vouloir, est déjà difficile, mais de là à imaginer par quelle dent il va vous faire payer! Thomas songea que de pareilles choses n'arrivent jamais seules. Une foule de sentiments allait désormais l'oppresser, à moins de prendre le parti d'en rire. Quant à se venger, il ne vit pas de quelle manière cela était possible.
De la fenêtre qui lui servait d'écran pour occuper ses sens, tandis que son esprit s'égarait ailleurs, le grincement des premiers volets ouverts le rappela à la réalité. Il se souleva gauchement du bord du lit et jeta un coup d'oeil distrait sur les toits.
Après tout, pensa-t-il, mieux vaut se réveiller tel quel que déguisé en vermine informe et destinée à la poubelle. Au moins, il avait dormi plus que de raison, et son sommeil n'avait été agité ni par le souvenir de cette soirée mémorable ni par la prescience des sentiments qui s'y grefferaient plus tard, au réveil. Il avait déjà vécu des situations pour le moins inconfortables, et son esprit n'y avait jamais trouvé de quoi cultiver des inquiétudes durables. D'ailleurs, il n'était pas inquiet. Simplement, il redoutait que cela lui arrivât un jour. Et si personne ne lui rappelait les faits, ceux-ci jamais ne le troubleraient outre mesure. Quant à y consacrer lui-même quelques moments de ses réflexions futures, c'était évidemment une question à se poser avec le plus grand sérieux. Ce n'est pas tous les jours, pensa-t-il, que de pareilles choses vous arrivent. Bien sûr, quelle serait sa réaction quand, de retour dans sa province d'origine, quelqu'un s'écrierait, sans donner un sens particulier à son exclamation:
— Oh! Enculé!
Il riait, non pas physiquement, mais en son for intérieur, quand le deuxième coup de feu claqua. Il demeura un instant immobile, la bouche bée, à l'écoute d'une suite qu'il espéra sans histoire. Un troisième coup de feu lui ôta ses illusions... on assassinait quelqu'un dans la maison! À moins qu'un gosse, plus matinal que les autres, ne s'exerçât de bon matin à tester son nouveau moyen de faire rager ses aînés.
De l'autre côté du mur, un lit secoué grinçait de tous ses fers, et des voix inquiètes s'élevèrent.
Sortons, se dit Thomas, des fois qu'on pense que ça se passe chez moi. Il sortit sur le palier, une main solidement arrimée au bouton de porte. Ses voisins l'avaient précédé. Il eut comme un regard d'excuse puis, comme les autres, il fit le compte de ceux qui se tenaient sur le palier, identiques au moins par la main qui empoignait le bouton de porte.
Il y eut un moment d'extrême tension, bref, mais révélateur d'un sentiment commun dont la définition échappe au sens même avisé en la matière. Personne ne bougeait, sauf les regards qui s'entrecroisaient, furtifs et curieux, dans la pénombre où ils se rejoignaient pour s'interroger. Thomas s'irrita de subir des picotements sur la nuque, crut un moment qu'on attendait de lui qu'il fournît la réponse à ce chahut, puis se rasséréna, car rien de nouveau ne se produisait. Son voisin immédiat faisait jouer le bouton dans la porte, ponctuant les silences, comme un compte à rebours, et rien n'arriva qui confirmât leurs craintes respectives.
Thomas osa un mouvement de la tête, pour signifier la suspension de son attente, et certains l'approuvèrent, car il n'avait pas que des ennemis, qui d'une moue qui en voulait dire long, ou d'un hochement qui n'en disait pas plus. Au bout d'un moment qui parut une éternité, chacun eut le sentiment de s'être laissé abusé par sa soif d'évènement, et quelques-uns reculèrent dans l'embrasure de leur porte, sans toutefois quitter les lieux.
Mais le quatrième coup de feu les conforta dans leur entreprise. Il péta comme un point final à la fin d'un discours. Il fut suivi par le bruit sourd d'un corps qui s'affale sur le plancher, bruit assez peu terrifiant parce qu'il ressemble à bien d'autres bruits dont la nature est différente. Personne, sur le palier, bien qu'en proie aux doutes les plus profonds, n'eut un geste pour se révolter contre la torpeur inhérente à une si longue attente qui se ponctue par un simple bruit indéfinissable.
Thomas se racla la gorge. Il sentait bien qu'il se passait quelque chose dans l'appartement de Blanche. Un assassinat lui parut tellement improbable qu'il ne songea pas à la mort. En fait, il n'entrevoyait rien pour expliquer ce qui se passait. Son esprit s'était vidé au contact des regards qui le toisaient avec cette insistance qui réclame de l'initiative. Chacun devait penser que cette affaire le regardait lui seul, puisqu'il avait quelque accointance avec la perturbatrice de ce frais matin d'automne, et il consentait volontiers à cette responsabilité. Blanche faisait des siennes, comme cela lui arrivait quelquefois. L'odeur de la mort, un instant répandue, s'était volatilisée.
Thomas pressa le bouton de la minuterie, laquelle tictaqua un instant, puis, tandis que la lumière se faisait, un long et atroce gémissement traversa les murs. Un de ces cris étouffés dont l'origine est reconnue même par ceux qui n'ont jamais vécu la mort.
Quelques dents claquèrent, des mains moites se rencontrèrent pour s'épouser... Thomas comprit alors que Blanche agonisait.
Ce fut Thomas qui ouvrit la porte. Sa tâche ne fut facilitée par personne, à croire qu'il est moins risqué de supporter que d'agir. Quand il réussit enfin à forcer la serrure, cela faisait un bon moment que Blanche s'était tue. Une vague lumière éparse sur le plancher éclairait les derniers spasmes du cadavre. Le sang coulait à flot de diverses blessures et il s'en émanait une âcre chaleur. Un drap le buvait doucement.
Comme Blanche tressautait encore, Thomas crut qu'elle était vivante, et il la souleva pour la déposer sur le lit. Entre le moment où il étreignit le corps et celui où il le lâcha sur le lit, il comprit que la mort était dedans, flasque, gluante, et cependant plus douce que la vie dont le muscle se tonifie d'ordinaire. Il pouvait sentir à quel point le corps d'un mort, du moins à cet instant, le dernier, tranquillise l'esprit d'un vivant qui n'a pas encore tout à fait conscience de la mort, ou qui ne s'est pas arrêté à l'idée qu'elle est définitive.
Blanche paraissait maintenant insouciante. Elle le regardait, et il cherchait son regard. Le sang qui baignait sa bouche était un gouffre sans fond. Ses lèvres paraissaient plus pulpeuses ainsi. Un dernier spasme répandit les caillots sur sa joue.
Le cadran d'un téléphone le ramena à la réalité. Quelqu'un posa une lourde main sur son épaule, marmonnant quelques mots qu'il ne comprit pas et, se relevant, il fit face à cette assistance éberluée. Il entendit une femme s'évanouir, puis, suivant son regard, il se précipita dans sa chambrette en hurlant. Il prit soin de fermer la porte derrière lui. Le silence l'entoura. Debout et immobile devant le lavabo, il attendit.
— Personne ne l'a assassinée, Monsieur Faulques. Elle a mis fin à ses jours, sans laisser d'explications. Et puis, à quoi bon des explications! Elles vous tourmenteraient à ce point que vous risqueriez de perdre la raison.
Thomas reluqua l'inspecteur dont il ne parvenait pas à saisir le regard.
— Je ne perdrai pas la raison, finit-il par dire. Croyez-vous que j'ai été plus choqué que mes voisins?
— Vous avez des raisons de vous en vouloir?
— Aucune. Il y a belle lurette que Blanche est morte pour moi. Une aventure sans lendemain. Je ne suis pour rien dans cette histoire. D'ailleurs, tout le monde sait ici qu'elle n'allait pas bien dans sa tête.
— Je ne vais pas bien moi non plus. Mais quand il y a mort, il y a forcément assassin.
— En tout cas, je ne suis pas cet impalpable meurtrier. Peut-être un morceau, mais sans intention de l'être.
— Ah! si je pouvais recoller les morceaux, fit l'inspecteur. Quel beau meurtrier ça ferait, croyez pas?
Thomas sourit, mais ne se risqua pas à reconstituer le monstre envisagé par le policier. La nuit n'allait pas tarder à tomber et le sommeil le gagnait.
En partant, l'inspecteur avisa sur une chaise une chemise couverte de sang. Il l'exhiba dans la lumière du lampadaire et lâcha:
— Surtout, ne la gardez pas en souvenir!
Thomas n'éprouva aucune difficulté à s'endormir. Dans son sommeil, il rencontra Blanche qui le saluait, perchée sur un rocher qui pointait sa proéminence au milieu de ce qui lui parut être un lac. Au fond, le ciel se détachait de l'horizon par de vives luminosités qui ne semblaient exister que pour participer à la perfection du contre-jour. Il marchait tranquillement sur la berge, reluquant de temps à autre le rocher, et chaque fois Blanche agitait sa main. Elle semblait même lui parler, mais la distance était trop grande pour qu'il entendît ce qu'elle voulait lui dire. Il comprit toutefois qu'elle l'appelait et il avisa une barque gigotant dans les vagues. Lorsqu'il fut au pied du rocher, il vit Blanche reculer, l'air effrayé. Machinalement, il se retourna, comme s'il sentait soudain qu'on l'avait suivi. Et le "plouf" dans l'eau le rassura. Il rama longtemps sur le lac bleu qui n'en finissait pas d'une berge à l'autre. Le rocher avait disparu. Il pouvait voir la berge qu'il avait quittée s'éloigner doucement dans l'ombre, et de l'autre côté, le sable reculait, avalé par les lumières de l'horizon. Il comprit alors qu'il avait pris la mer.
Au matin, il eut l'impression d'un long voyage qui se terminait. Il se sentait bien. Sans se lever, il alluma une cigarette et s'enivra de la première bouffée. Son sexe, plus raide que jamais, frémissait sous les draps.
Le temps passa. Thomas Faulques n'avait rien changé aux habitudes qui le confortaient dans l'espèce d'insouciance qui lui servait de fil d'Ariane, d'un bout de la vie à l'autre, et qu'il n'avait pas l'intention de rompre par quel léger caprice irraisonné! Il savait à quel point on n'est que le personnage de ses doutes; et s'il cultivait quelques doutes quant au sens de sa vie, ceux-ci n'entamaient en rien sa dure résolution de ne jamais plier dans les moments difficiles. C'est ce qu'il appelait avoir de la personnalité. Il n'en était pas imbu, parfaitement conscient de n'être ni un génie, ni même un bon artisan. Il se sentait simple, à peine au-dessus de la mêlée eu égard à la culture qu'il avait acquise par lui-même, mais rien ne l'autorisait à tenter de se hisser très au-dessus des autres. Il connaissait même quelques personnes qui lui étaient supérieures, dans tel ou tel domaine, pas entièrement supérieures -et il ne s'en fâchait pas, même si ces personnes-là n'étaient pas plus autorisées, à la fin, que lui. La seule question qui soulevât en lui comme une sensation de malaise, c'était de savoir la manière dont il jugerait son attitude présente dans les jours de sa vieillesse. Il s'imaginait hors d'atteinte de la sénilité, et même de l'infirmité, et pensait que son esprit de vieillard serait encore assez valide pour juger du passé avec un maximum de netteté. Comme il n'aurait rien fait de remarquable dans sa vie, du moins aux yeux de ses contemporains, qui ne sont pas les mieux avisés, il se doutait que sa réflexion n'occuperait pas la majeure partie de sa vieillesse, et qu'il aurait sans doute d'autres chats à fouetter. Cependant, sa propre mort constituait pour lui une énigme quant à savoir si elle interviendrait comme une ponctuation finale ou plus terriblement comme une suspension de tout droit à la parole. En attendant ces jours inconfortables dont l'existence pouvait d'ailleurs être remise en cause par une mort prématurée, Thomas en coulait d'autres qu'il estimait heureux, et, en ce nième matin qui ressemblait aux autres, le café avait toujours le même goût, et les cigarettes le même effet sur son esprit. Il meublait les vides avec les moyens du bord.
Quelqu'un montait. À l'hésitation de ses pas, Thomas sut qu'il ne pouvait s'agir que de quelqu'un d'âgé, ou au moins largement pourvu. Il l'écouta monter, s'arrêtant de temps en temps pour reprendre son souffle. Le fauteuil qui lui meurtrissait le dos lui semblait de plus en plus lourd. Félix Ramplon avait certes passé l'âge des efforts physiques, mais ses modestes moyens ne lui permettaient pas les services d'un déménageur. Ses deux mains étant occupées à équilibrer le fardeau, la rampe de l'escalier ne lui était d'aucune utilité. Quand il parvint enfin sur le palier, il se rasséréna à l'idée qu'il venait d'accomplir le plus dur de sa tâche. Des yeux, il chercha le bouton de la minuterie. Au fond du couloir, la porte était noyée dans l'ombre. Il calcula qu'il lui fallait d'abord poser le fauteuil, puis presser le bouton. Ouvrir la porte, revenir chercher le fauteuil qu'il pourrait alors faire glisser jusqu'à l'intérieur, celui-ci étant muni de roulettes. Il s'apprêtait quand un rayon de lumière vint scier la pénombre devant lui.
Le jeune homme qui parut dans l'oblique rayon avait l'air plutôt mal en point. Une tignasse hirsute aux gras reflets, une pomme d'Adam qui concurrençait un menton non moins proéminent et des yeux que les verres de lunettes rapetissaient à ce point qu'on eût dit deux trous noirs, à cette distance dépourvus d'expression, mais qui laissaient une impression de profond désarroi. Le reste du corps, dont les contours disparaissaient dans les bouffées lumineuses du contre-jour, semblait celui d'un pantin qui s'articule de fils et d'une certaine dose d'inspiration, laquelle, pour l'heure, lui devait manquer, et Ramplon pouvait voir à quel point cela comptait que de manquer d'inspiration quand on a des allures de pantin. Il pouvait sentir aussi son odeur âcre de tabac et de cendres qui retournaient aux volutes échappées du bout de son bras ballant.
Ils demeurèrent un moment immobiles, et Ramplon se dit que le jeune homme se trouvait dans la meilleure situation pour le dévisager, lui, puisque la lumière venait de son côté. Il se demanda quelle image naissait dans l'esprit du jeune homme. Il n'était pas lui-même d'apparence charmeuse, mais cela convenait fort bien à sa manie de portraiturer les nouveaux venus dans son champ de vision. Il n'avait jamais fait son propre portrait, et il redoutait d'avoir un jour à le faire. En tout cas, le jeune homme qui se laissait absorber dans ce contre-jour fortuit n'était pas un modèle d'esthétique.
Au prix d'un effort douloureux, il posa le fauteuil par terre. Comme l'autre ne réagissait pas, il chercha les premiers mots pour alimenter ce qu'il envisageait comme une conversation obligée, mais ce fut Thomas qui se déclara le premier:
— Sapristi! Vous allez vous éreinter. Je vais vous aider.
Ramplon ne répondit pas. Il vit le jeune homme se détacher de son aura, puis se faire absorber par l'ombre qui les séparait. Quand il fut tout près de lui, il lui sembla moins laid et se reprocha de s'être laissé joué par les effets d'une lumière dont l'ombre accroissait l'intensité. Le jeune homme souriait.
— À votre âge, dit Thomas, les efforts de ce style sont une torture.
— J'ai encore pas mal de ressources, jeune homme. Mais si vous consentez à épuiser vos jeunes muscles, n'hésitez pas.
— Vous en avez encore beaucoup comme ça!
Ramplon fit non de la tête. Il poussa doucement le fauteuil pour montrer qu'il n'avait plus besoin d'aide.
— Si vous voulez, gloussa-t-il, je peux m'asseoir dedans, et vous pousserez jusque dans ma chambre.
Il voyait bien que le jeune homme, plus grand de taille, se pliait doucement pour tenter de le dévisager. Son visage maigre se rapprochait du sien, et il vit alors les deux yeux qu'il avait pris tout à l'heure pour une absence de regard. En fait, le regard du jeune homme était le plus vivace qu'il eût observé jamais. Il y décela même cette sorte de clarté qui n'appartient qu'aux hommes sûrs de leur effet sur les autres. Ce regard aigu balayait ses premières impressions, et comme il se sentait soudain dominé, il ne soutint pas ce regard, détourna le sien qui vint s'accrocher aux longues mains qui se proposaient de l'aider. Il se redressa au mieux. Le jeune homme, maintenant, le toisait. Ramplon crut même deviner dans ce regard une cruauté qui l'écoeura. Il balbutia quelque chose qu'il eut lui-même du mal à entendre et, quelque peu dépité, se jeta dans le fauteuil:
— Allez-y, jeune homme! Poussez! Mais poussez, vous dis-je!
Thomas éclata de rire, et s'exécuta. D'un coup de rein, il ébranla le fauteuil. L'esprit de Ramplon cahotait étrangement. Il traversa le rayon de lumière qui l'aveugla, épaississant la pénombre suivante, et il n'entendit pas le jeune homme lui dire:
— Ainsi, c'est vous le nouveau locataire. Bienvenue, Monsieur le Voisin! Je m'appelle Thomas Faulques. Et vous, quel est votre nom?
Il se rendit compte soudain que le fauteuil s'était immobilisé. Revenant à lui, il se heurta au regard du jeune homme qui répétait:
— Faulques. Thomas Faulques. Je suis un voisin discret, vous verrez.
Ramplon se leva d'un bond. Il se mit à fouiller nerveusement dans le fond de ses poches, à la recherche d'une hypothétique clé qu'il finit néanmoins par trouver.
Félix Ramplon ne se sentait pas vieux, malgré sa soixantaine bien sonnée. Par certains côtés, il se jugeait même identique à ce qu'il avait été du temps d'une lointaine jeunesse. Pourtant, les soucis l'avaient accablé toute sa vie et le malheur enfin avait inauguré sa solitude. Une solitude presque terrifiante qui le conduisait quelquefois à pleurer et à imaginer des fuites sans retour. Souvent, ses réflexions interrogeaient la mort comme une personne présente et, après coup, il se mordait les doigts d'avoir tenté le diable avec tant de facilité. C'était bien ce que lui inspirait la mort, cette chose facile qui peut, si l'on n'y prend garde, se confondre avec la fin du malheur et par conséquent innover le bonheur, quand il s'agit plus froidement d'une absence de vie. Cette peur intense, il l'avait toujours connue, dés l'enfance, et il ne s'y était jamais habitué. Il en avait même importuné son entourage jusqu'à se faire détester et sa vie ne fut qu'une suite de séparations. Et puis, le petit monde qu'il avait constitué autour de lui s'était épuisé, par morceaux dérivants, et il s'était retrouvé seul, à peine connu de quelques voisins qui ne manifestaient pas pour lui de bien chaleureux sentiments.
Pour l'heure, quelques rognons rissolaient dans la cuisine. Il ne songeait ni à la mort, ni aux malheurs que la vie s'ingénie à réinventer chaque fois avec plus de cruauté, ni même à la solitude qui le guettait, toujours soucieuse de l'accompagner sur les chemins du désespoir. Sa chambre empestait l'ail et le vinaigre, mais lui s'en délectait, vivant un de ces rares moments d'insouciance dont il avait, malgré tout, le secret. Il avait pris beaucoup de soin dans l'aménagement de cette chambre, et ce soir, il fêtait son installation. Il fit certes de gros efforts pour forcer son esprit et les verrous d'un moment de tranquillité.
Il n'y avait pas si longtemps, son chagrin était tel que ses voisins s'en étaient inquiété. C'était même à cause de cette amorce de sollicitude qu'il avait décidé de déserter l'appartement qui avait connu son histoire. Il n'espérait pas maintenant retrouver une sérénité enfouie dans les décombres de sa vie et les puanteurs d'une mort prochaine. Il n'espérait rien, sinon se retrouver avec lui-même, se pardonner les fautes et réparer les outrages. C'était ainsi qu'il avait toujours imaginé sa vieillesse.
La friture pétaradait. Il en bavait. Lorsque les rognons lui parurent à point, il les servit avec attention sur la table où trônait un bouquet de fleurs artificielles. Pendant un instant, son esprit fut entièrement occupé à savourer cette odorante nourriture.
Lorsqu'il eut avalé son repas et vidé la bouteille de vin, repu, il s'affala dans son fauteuil et consuma un énorme cigare qui ajouta sa puanteur. Il se sentait bien maintenant, comme chaque fois qu'il s'enivrait, non pas heureux, parce que cela lui était interdit, mais simplement bien, jouissant de tous les replis de sa peau adipeuse qui le démangeait agréablement. Surtout, aucune idée qui se fixe quelque part dans la tête pour affirmer sa prépondérance sur les autres réalités. À mi-chemin, entre la vie et le sommeil.
La fille arriva sur ces entrefaites. Une intellectuelle qui fait la pute soit pour se payer ses études, soit pour se donner un genre ou bien pour se défouler, voilà ce qui excitait Félix Ramplon. Il l'accueillit avec beaucoup d'égards, comme s'il eût reçu une femme respectable, et, dans son esprit, celle-là ne l'était pas. Il la fit asseoir sur une chaise, et il retourna dans son fauteuil. Elle arrivait plus tôt que prévu, ou il avait laissé le temps passer sans en apprécier tous les détours.
Elle n'avait jamais eu affaire à lui. Elle savait, aux dires d'un de ses derniers clients, que c'était un homme un peu bizarre, certes, mais ne justifiait-elle pas son existence de femme justement par sa propension à satisfaire les bizarreries des hommes, qu'elle connaissait bien pour en avoir connu de toutes sortes?
Le vieil homme se taisait. Elle crut bon de se taire elle aussi. Elle arrangea vaguement les plis de sa robe autour de ses jambes, pour qu'il les vît et se fît quelque idée de ce dont elle était capable quand on y mettait le prix, et c'était le cas. Elle avait aussi l'art du frémissement de mamelles très développé. Ramplon, lui, ne pensait qu'à son cul, et il s'en faisait une très haute idée.
— Les plus beaux moments de ma vie, contait Ramplon en tirant nerveusement de son cigare les puanteurs les plus atroces qu'il lui eut été donné de supporter -je les ai connus il y a bien longtemps, et je ne doute pas que le temps qui me sépare d'eux n'ait fait qu'ajouter à leur douce jouissance. C'est ainsi. Le temps détruit l'ordinaire et ravive l'exceptionnel. C'est une règle générale que partage la mémoire de tous les hommes. En tout cas, quelle que fût la réelle ambition de ces moments heureux, quel qu’en fût le degré d'exception, je ne les ai pas oubliés, tant s'en faut, et je les revis toujours avec le même bonheur. J'aime cette sensation, où l'ivresse du vin et de la chair se mélange à l'ivresse de l'impalpable, indicible peut-être.
— Je ne sais pas de quoi tu parles, dit Saïda.
— Tu saurais si tu étais plus vieille.
— Mais si j'étais plus vieille, je ne coucherais pas dans ton lit.
— Si tu étais plus vieille, je te parlerais d'autre chose.
— Vous ne croyez pas que c'est plutôt le vin, ou mes rondeurs.
— Tes angles... Il est vrai que les femmes de couleur m'ont toujours excité. Sa peau était blanche comme l'ivoire, et la première fois que je l'ai carressée, elle était nue certes, mais toute recroquevillée sous les draps, les mains serrées entre ses cuisses et son visage blotti contre ma poitrine. Elle cherchait à pleurer, sans doute pour manifester son éducation, mais je crois qu'elle était heureuse que ça lui arrive, même dans ces conditions. En fait, elle voulait me culpabiliser, pour me dominer, préparant le futur de notre couple avec cette perversité qui n'appartient qu'aux femmes.
Saïda se laissait caresser; elle écouta jusqu'au bout le récit du vieil homme. Elle ne s'en émut pas, peut-être parce que certains sentiments ne pouvaient être connus par sa nature de femme. Le vieil homme acheva son récit dans une somnolence presque écoeurante qui annula les derniers effets. Elle attarda son regard sur les restes de l'odorant repas, constatant avec regret que les hommes ont toujours du mal à maîtriser les divers aspects de leur apparence pour leur donner la meilleure cohérence possible.
Le vieil homme ne s'était pas endormi.
Elle s'était installée dans la vie de Ramplon, douce et attentive, et, si cela n'avait rien changé dans cet homme, quant à ses préoccupations quotidiennes, il semblait bien qu'il y avait gagné en humeur, qu'il avait moins morose, parfois même sereine. Pas de cette sérénité, qui n'appartient qu'à la jeunesse, qui fait qu'on se sent bien et prêt à recommencer; une sérénité de vieillard qui trouve le temps moins long et par conséquent moins ravageur. Elle avait apporté sa note personnelle à l'agencement de la chambre, quelques couleurs aussi, et cet indéfinissable où l'on reconnaît immanquablement de la féminité.
Il ne renonça pas à ses goûts pour la cuisine puissante et les vins capiteux. Il avait son opium, comme tout le monde, ce qui la réjouissait, qu'il la démarquât ainsi pour lui rendre hommage. Si son attention de femme était étudiée, lui se fiait à son inspiration pour la reconnaître essentielle dans les détours de leur vie commune. Il avait acquis l'assurance qui lui manquait jusque-là, et elle avait compris qu'elle ne pouvait faire mieux. De son côté, elle vivait des jours tranquilles, mais dans l'attente de toutes les choses qui lui faisaient envie. Elle avait la manie de concevoir la vie par étape, ce qui en principe est très mauvais quand il s'agit d'une projection. C'était de son âge. Lui concevait la sienne comme un fil sans histoire qui avait failli se rompre maintes fois et qui promettait de le faire un jour -sans histoire.
Saïda aimait des toilettes pour le moins audacieuses. Elle aimait se regarder et ne dédaignait pas les regards jaloux. De plus, Ramplon appréciait que sa jeunesse se vît, lui qui ne pouvait cacher les marques de sa vieillesse. Il devait s'imaginer être seul au spectacle de ce corps vibrant, sentant la sève monter en lui, jusqu'à ce qu'elle réclamât de la veine. Et puis, si Saïda était la plus féminine des femmes, elle ne traînait pas avec elle ces mystères de femmes qui n'en sont point. Elle ne cultivait que le merveilleux, ce qui l'éloignait sensiblement du mystère. Il savait tout d'elle.
Elle avait quelquefois l'air d'une enfant, elle se sentait lisse, profonde, presque gouleyante. Elle avait toutes les odeurs possibles, c'est-à-dire qu'un parfum émanait d'elle qui le saisissait chaque fois qu'il respirait sa peau. Elle avait toutes les qualités de l'impalpable, présente et lointaine, à peine vue, à peine touchée, et tellement sensible à ses caresses.
Il lui parlait quelquefois des femmes qu'il avait connues, toujours avec ce respect comme distant et distingué qui la flattait car elle sentait bien qu'il lui était destiné. À travers toutes les femmes, il parlait d'elle, il la touchait, il la contemplait. Et elle savait le lui rendre, avec cette douceur calculée, cette lenteur raisonnée, cette passion arrêtée qu'il avalait comme une drogue. Transporté dans des lieux étranges où son esprit pensait jouir, chaque fois il lui répétait qu'il n'avait jamais connu femme plus belle, et il reconnaissait qu'il s'agit bien là du mérite majeur des femmes.
Un jour qu'elle exhibait ses formes somptueuses, il eut envie d'une boisson forte et regretta d'en manquer. Ce fut elle-même qui proposa de l'aller acquérir chez le jeune voisin dont les silences, disait-elle, l'inquiétaient et suscitaient par là même sa curiosité.
Cet indécent voisinage irritait Thomas Faulques. Qu'un vieillard d'aussi saine apparence se commît avec une Mauresque dépassait son entendement. Lui qui aimait les femmes bien blanches, presque transparentes, avait l'impression douloureuse d'assister au commencement de la folie. Elle était certes belle, attirante, mais il n'aurait jamais consenti, comme il disait, à lui faire les honneurs de la quéquette. Tout cela le dégoûtait profondément. Il se le reprochait bien de temps à autre car, après tout, cela ne le concernait pas, qu'une fille de rien se jouât des lubies d'un vieil homme. Il reprochait surtout à la vie de lui donner ainsi l'occasion de perdre son temps en préoccupations de second ordre. Quand on frappa à la porte, il se douta que c'était elle. Il avait entendu ses pas de louve aux abois dans le couloir. Elle frappa avec discrétion, ce qui le charma d'abord. D'un bond, il fut à la porte qu'il ouvrit toutefois sans bruit. Elle lui apparut plus belle que jamais, toujours aussi peu vêtue, presque à lui. Il songea que ce qui les séparait maintenant était si ténu qu'il ne dépendait que de lui de se rassasier de ce corps qui devait manquer d'esprit mais débordait à l'envie de charmes et de couleurs.
— Je n'entre pas, chuchota-t-elle. Vous pouvez me rendre un petit service? Félix réclame un petit verre, vous voyez ce que je veux dire?
Il ne voyait rien. Il craquait de toutes parts. Il sentait bien que son odeur de sanglier n'était pas le meilleur argument, mais il se rapprocha d'elle, tout proche de la pointe de ses seins. "Juste un petit verre".
Maintenant il se maîtrisait. Elle s'était glissée tout contre lui pour pénétrer à l'intérieur, l'obligeant à se retourner, faire face à la lumière qui venait de la chambre, perdre l'avantage de cette lumière et s'y soumettre. Elle est maligne, se dit-il. Elle n'est pas pour moi.
— Un petit verre? balbutia-t-il. Mr Ramplon est donc un buveur.
— Pas buveur, Monsieur Thomas. Juste un petit verre.
Le vieux ne devait pas s'ennuyer avec un pareil cadeau.
— Pas buveur, pas buveur, mais il boit! Dites donc, Saïda?
— Oui, Monsieur Thomas...
— La prochaine fois que ce monsieur a soif, n'en profitez pas pour attenter à ma pudeur. Encore un peu, et je craquais.
Elle rougit. Thomas courut chercher la bouteille demandée.
— Je ne suis pas insensible, moi, gloussait Thomas. Quand je pense à ce que vous faites dans la chambre d'une morte, et quelle morte!
Saïda secoua la tête pour signifier qu'elle ne comprenait pas.
— Bah! dit Thomas. Une chambre, ça dure plus longtemps que ce qu'on y a vécu. Je disais ça par principe.
Il exhiba la bouteille. "Qu'il boive jusqu'à la lie! J'ai renoncé à l'alcool. Il m'a coûté, ce vieil infirme!
— Pas buveur, Monsieur Thomas. Juste un petit verre, vous savez?
Non, je ne sais pas. Je ne sais pas et ça m'excite.
Il oublia.
C'était une belle après-midi d'hiver, tout inondée de cette lumière avare d'ombre, où l'ombre est transparente et noyée de couleurs. Il piétinait un parterre en bordure d'une allée, à l'abri d'un arbre nu qui avait l'odeur de la terre. Elle lui souriait manifestement mais il n'était pas sûr que ce sourire lui était destiné. Ce qui le troublait, c'est que son regard lui échappât. Sa myopie en était certes la cause principale, mais il se doutait que quelque chose s'était interposé entre elle et lui, quelque chose de troublant justement, mais d'un trouble malsain, un trouble comme un trou béant qui a l'air de regarder et qu'on ne peut pas ne pas voir, quelque chose d'inévitable et de définitif. Il connaissait cette impression avec toutes les femmes, comme un écoeurement dont les origines ne se signaient pas et qui affectaient son assurance ordinaire au point de lui inspirer quelque fuite affolée qui eut bien lieu quelquefois. De près, rien ne la distinguait des autres femmes. Belle, si tant est qu'une femme puisse l'être, eu égard à tant d'autres beautés, et porteuse de charmes dont la femme est, sauf exception, la seule détentrice. Il aima son odeur, comme l'odeur du pain chaud, mais il détesta, non pas sa voix, qu'elle avait juste, mais le débit incohérent de ses paroles. Sa compagnie l'agaçait. Il la voulait muette mais elle ne l'était pas. Et de tout ce qu'elle chantait, il ne retenait rien que sa propre irritation. Il aurait voulu l'interrompre, avec élégance bien sûr, lui expliquer que les mots ne supportent pas l'abondance des phrases, qu'ils ont de la durée quand on sait les choisir, et que, surtout, ils appartiennent à tout le monde. Mais il n'osait pas, de peur de la brusquer, de la voir s'envoler à tire-d'aile par-dessus les arbres. Elle avait un charme d'oiseau, soucieuse de musique.
Il l'appela Aurore. C'était une ouvrière aux mains calleuses, mais son ventre était moite et ses seins accueillants. Travailleuse, même bavarde, elle avait transformé sa vie naguère peu soignée et encombrée d'éloquents désordres. Il s'était mis à travailler avec ardeur sur le même chemin d'une usine toute proche. Ils avaient l'aisance d'un couple d'ouvriers, une aisance propre, sans excroissances, faite de bon sens et de rêves tangibles. Thomas goûtait cette existence avec une certaine délectation, d'autant qu'il découvrait de nouveaux horizons, pratiquait l'amitié sans viser autre chose que sa propre jouissance, et se satisfaisait que les jours se ressemblassent sans se confondre toutefois. Lorsqu'elle lui annonça que son ventre était plein d'un enfant, il jura simplement de lui en faire d'autres. En quoi elle fut au comble du bonheur.
Ramplon vieillit subitement. Pour quelles raisons, il ne s'en doutait pas. N'était la douce présence de Saïda, tout le dégoûtait, y compris la nourriture à quoi il s'était longtemps accroché pour trouver de l'ivresse. Il n'avait plus le goût de l'ivresse et détestait les insomnies que cultivait sournoisement sa lucidité. Sa mémoire même tenait le coup. Son état de délabrement empirait jour après jour, et, paradoxe, son esprit s'aiguisait. Il eut peur de donner un nom à ce qui lui arrivait, malgré qu'il sût lequel convenait le mieux. Son seul souci était de trouver le sommeil, ou au moins de trouver le moyen de supprimer les cauchemars qui envahissaient ce qui lui restait de sommeil. Quand il se réveillait, c'était toujours en sursaut, aussitôt entouré de clartés, agressé par son intelligence qui lui dictait d'inavouables raisons de vivre. Il vivait de ce manque d'aveu, seul, recroquevillé dans sa tête, à peine ému par la présence de Saïda qui s'ingéniait pourtant à le faire mieux vivre. Mais tandis qu'elle serpentait autour de lui, il rapetissait, se mangeait de l'intérieur. Il eut le sentiment que son esprit dévorait sa chair. Il vieillissait plus vite que son intelligence.
À grand-peine, Saïda effeuilla toutes les ressources du bonheur, de ce qu'elle pensait être le bonheur d'un vieil homme. Elle ne comprenait pas ce qu'il cherchait. Elle le regardait s'irriter à fouiller dans son coeur, se passionner même dans cette recherche, et y abandonner chaque fois quelque chose qui disparaissait de sa vie. Elle fit tout ce qui était en son pouvoir pour le tirer de cette morosité dont il se nourrissait chaque jour, chaque jour plus fébrile et plus proche de la mort.
Ramplon comptait les jours. La mort le titillait. Tous les moments de sa journée étaient marqués par la mort. Au matin, la mort se retirait, lui laissant ses glaces et le soir, elle s'acoquinait avec sa pensée, lui indiquait par quels chemins elle est moins longue et moins douloureuse; dans la journée, elle se contentait d'une présence silencieuse et sans autre sensation que le silence.
Sa faiblesse finit par le rendre malade. Il s'alita. Et ce fut le commencement de la fin.
Un jour qu'il distribuait du pain à des moineaux affamés et qu'il était assis, piteux, à l'entrée d'un jardin, il vit Saïda de l'autre côté de la rue, qui reluquait une vitrine, les bras croisés dans le dos, et sautillant sur ses pieds. Il l'observa autant de temps qu'elle fut dans cette situation. Il crut même l'avoir appelée, mais maintenant il n'en était plus très sûr. Elle s'éloigna.
Une heure plus tard, elle apparut dans son dos. Il l'admira. Le froid piquant de l'hiver se heurtait à sa peau et n'y laissait aucune trace. Pourtant, elle haletait, comme si elle avait couru. Elle souriait. "Pourquoi sortir, dit-elle. Il fait si froid. Rentrons." Elle le pressa contre lui. Sa chaleur le pénétra, et il fut soudain presque satisfait de ne lui communiquer que le froid terrible de son vieux corps. Elle le pressait contre elle comme elle eut fait d'un enfant. Cela le désappointa à ce point qu'il s'endormit.
Quand il sortit de ce sommeil brutal que le rêve n'avait pas entamé, du moins sa mémoire n'en avait-elle rien retenu que de très reposant, une assemblée de curieux s'était réunie autour de lui. Il chercha le visage de Saïda, et ne le trouva pas. Quelqu'un disait qu'il avait eu un malaise, ce qui le fit sourire. Cependant, son coeur s'affolait. Saïda avait disparu.
Il ne fut pas long à prendre conscience qu'il venait de vivre un cauchemar, un de plus, mais sa résignation était telle qu'il ne broncha pas. Pourtant, il aurait voulu crier qu'il n'avait jamais rien compris à l'amour et qu'il était maintenant persuadé de n'être pas fait pour l'amour. Cela lui interdisait-il, pensait-il, une mort tranquille! Il n'en finissait pas de mourir, après avoir si peu vécu.
Une robuste femme lui offrit son bras. Il se laissa conduire. Chemin faisant, elle lui expliqua qu'il n'était pas prudent de stationner dehors quand on n'a plus un coeur de jeune homme. Il comprenait qu'il avait dépassé la mesure. Et puis, il vaut mieux mourir chez soi. Elle l'accompagna jusque devant la porte de sa chambre. C'était une femme solide qui avait l'air d'en savoir long sur la vie. Il avait apprécié la dureté de ses muscles. Une pareille musculature dans un corps de femme, songeait-il, c'est admirable. Mais était-elle encore une femme?
Lorsqu'elle ouvrit la porte et qu'elle l'eut poussé à l'intérieur, le spectacle qui s'offrit à leurs yeux finit de le dérouter. Saïda se faisait planter par un inconnu.
L'homme se redressa d'un coup, l'air effaré, tentant de dissimuler dans ses mains son sexe tendu. Les cuisses encore écartées, Saïda dit quelque chose qu'il ne comprit pas. Puis tout se passa très vite. L'homme récupéra ses vêtements, s'en fut d'un bond dans l'escalier qui l'avala et, d'un coup de poing si violent que la douleur fut entièrement anesthésiée, Ramplon ferma la porte sur le nez de la femme qui avait assisté à la scène tout immobile dans un corps qui se liquéfiait.
Saïda gisait nue sur le lit. Ramplon jeta son chapeau quelque part dans le fond de la pièce. Il murmurait sa stupéfaction, longeant le lit. Son regard s'était arrêté sur un sein.
Il la frappa jusqu'à ce que les forces le quittassent. Elle ne cria pas,ne se débattit pas. Il la frappa sans discernement. Quand il cessa de frapper, il s'assit sur le bord du lit, tout absorbé dans son épuisement. Puis des douleurs l'envahirent, le ramenant à la réalité.
Il se leva et ferma la fenêtre. Saïda saignait comme une bête dans un lit maculé de sang. Elle sanglotait doucement, tentant de panser ses plaies de ses seules mains que les coups n'avaient pas non plus épargnées. Elle pleurait, mais aucun mot ne sortit de sa bouche. Ramplon était figé, à quelques pas du lit. Il s'aperçut avec horreur qu'il tenait dans sa main sa canne brisée.
Quand Thomas Faulques apprit le drame de la bouche d'Aurore, il éclata d'un long rire qu'il destinait à tout le voisinage, manifestation évidente de sa supériorité en matière de bonne conduite. Son attitude choqua Aurore dont le seul désir, pour l'instant, était d'apporter le réconfort de sa présence auprès d'une Saïda qu'elle imaginait au fond du désespoir. Thomas cessa de rire et, quelque peu enjoué malgré tout, il lui dit qu'elle était la meilleure femme du monde mais que ces histoires ne la regardaient pas. Elle insista, et comme chaque fois qu'elle s'entêtait, il eut peur de la perdre et cessa d'un coup de l'importuner. Elle osa frapper chez Ramplon. Le vieil homme qui lui ouvrit pleurait. Il la frôla et se mit à descendre l'escalier. La rampe vibrait. Toute la maison avait cessé de respirer, guettant l'instant où la main de Ramplon lâcherait la rampe. Aurore n'attendit pas et vola au secours de sa malheureuse voisine.
Ce drame conjugal ne changea rien. Rien ne bougea. Chacun était à sa place. Il semblait qu'on retournait au point de départ. Ramplon pardonna. Et Saïda fit mine d'oublier.
Il avait oublié le nom de l'enfant et, pour l'appeler, il émit un bruit curieux qui étonna l'enfant. Celui-ci quitta des yeux le ballon qui l'occupait et se retourna vers Ramplon.
— J'ai oublié ton nom, disait Ramplon. Dis-moi ton nom, petit.
L'enfant hésita, comme s'il avait d'abord décidé d'aller chercher le ballon qui s'éloignait, puis qu'il avait trouvé la question intéressante et méritant une prompte réponse. Ramplon répétait:
— Dis-moi ton nom.
— Cesse, veux-tu, Félix. Tu lui fais peur, dit Saïda.
Elle était assise près de Ramplon. L'enfant la trouva belle. Il eut peur, c'est vrai, mais de la contredire seulement. Il lui semblait que son visage était celui d'une fée et il lui pardonna de s'être montrée stupide. Il vint vers eux d'un pas décidé et s'appuya contre Saïda. Pour se donner de l'assurance, il enfonça un doigt dans l'une de ces narines.
— Tu ne veux pas me dire ton nom? disait Ramplon. Ce n'est pas gentil.
L'enfant tentait de s'accaparer le regard de Saïda mais elle ne le regardait pas. Elle s'intéressait à autre chose, qu'il ne devina pas malgré tous ses efforts.
— Je m'appelle Faulques, finit-il par dire. Il s'était adressé à Saïda et ce fut Ramplon qui répondit:
— Faulques, c'est ton nom, je sais bien. Mais ton nom de petit garçon...
L'enfant était agacé.
— Qu'est-ce que tu regardes? dit-il soudain.
Saïda sursauta. Félix Ramplon secoua la tête en souriant.
— Tu ne m'as toujours pas dit ton nom. Ce n'est vraiment pas gentil.
Maintenant Saïda le regardait. Ses lèvres amorçaient un léger sourire comme si elle lui disait quelque chose qu'il devait être le seul à entendre. Elle avait l'air si doux, et son sourire était si éloquent et pourtant si avare qu'il se mit à l'aimer soudain presque autant que sa mère. Elle lui flattait la joue maintenant et ne le regardait plus. Elle était ailleurs, mais elle avait conservé son sourire et lui disait toujours cette même chose qui le ravit. Son ravissement s'estompa lorsqu'il sentit la main du vieil homme le secouer. Il se déchaîna soudain.
— Faulques! Faulques! Faulques! cria-t-il en s'éloignant, et il fut de nouveau tout entier à ses jeux.
— Le portrait du père! fit Ramplon. Saïda déposa un baiser sur son oreille. Plus loin, l'enfant l'épiait.
Saïda aimait cette complicité. Et elle eut bien d'autres amants.
Thomas avait installé un moteur à explosion dans la chambre de l'enfant, ce qui ne réjouit guère Aurore. Il avait décrété, avec sa superbe habituelle, qu'il travaillait pour la science, ce qui méritait, selon son humble opinion, tous les sacrifices, à supposer qu'il y eût bien là un autel. Il bravait Aurore pour la première fois et de quelle manière, mais son instinct lui dictait cette fois une bien étrange conduite que la pauvre femme fut bien obligée de supporter. Elle se réfugia dans sa chambre, y installa le lit de l'enfant et, pour marquer son désaccord, transporta les affaires de Thomas dans la chambre où il officiait. Elle opéra pourtant avec prudence car, depuis qu'elle connaissait Thomas, elle nourrissait comme de l'admiration à son égard. Elle ne comprenait pas ce qu'il avait entrepris et elle était désespérée. Ce désespoir était pour elle un signe qui l'avertissait de son infériorité et elle jugea, très opportune, que le temps lui dirait à quel moment elle devrait laisser éclater sa colère.
Thomas n'avait jamais eu de passions de ce genre, ni même aucune passion du tout. C'est ce qu'elle croyait. Il aimait un tas de choses dans la vie, avait même des idées sur tout, et chaque fois elle était captivée quand il s'exprimait sur tel ou tel sujet qui l'absorbait à ce moment-là. Il allait ainsi d'un sujet à l'autre, s'éparpillait en détail et laissait échapper l'essentiel pour lui dire son amour. Elle était fière de ponctuer ainsi les errements de son homme, mais quelle femme ne le serait pas?
La présence de cette mécanique jeta tout de même une ombre sur le ménage. Lorsqu'elle pétarada pour la première fois, Aurore fit un accès de colère subite. Le moment était bien choisi. Elle était entrée comme une furie et, vexée de parler moins haut que le moteur, elle s'était mise à gesticuler. Thomas crut à une crise d'hystérie. Il avait l'habitude de toujours donner les raisons précises, ou ce qu'il croyait être les raisons d'un événement quel qu'il fût. Il augmenta donc le régime du moteur et comme elle s'accélérait elle-même, il continuait d'ouvrir les gaz. Contrairement à ce qu'il avait prévu, l'être humain a toujours plus de ressources que la machine et, dépité, il coupa le moteur. Les cris d'Aurore le pétrifièrent. Sur le coup, il cessa même de l'aimer. Puis Aurore se calma, petit à petit, le flot que sa bouche évacuait se rétrécit. Elle fondit en larmes.
— Mais enfin, Thomas, disait-elle. Mais qu'est-ce que tu as dans la tête? Qu'est-ce qui t'a pris d'amener cet engin ici?
— C'est pour le bien de la science, fit Thomas.
— Mon Thomas est devenu fou! gémissait-elle. Et le petit qui est là à se demander si ses parents ne perdent pas la boule!
En fait, Thomas grandissait dans l'estime de son fils, lequel se mit à cultiver de détestables sentiments vis-à-vis de sa mère. Elle l'ignorait, ignorait de même les rapports amoureux de l'enfant et de sa voisine, et ne savait pas qu'il peut arriver qu'un fils soit de la même graine que son père.
Mais Thomas était un charmeur. Il amadoua vite Aurore. C'était une femme simple, sans grande intelligence. Elle s'épuisait en sensibilité, fragile, incapable de raisonner. Elle se laissa convaincre, pas totalement; elle n'était pas complètement sotte. Elle avait compris ce qu'elle pouvait comprendre. Elle ne se doutait pas, la pauvre femme, qu'elle venait de perdre beaucoup.
Et Thomas se lança dans d'incroyables recherches. Il envahit la chambre de livres, d'outils, de monceaux de papier qu'il couvrait de graphiques étranges, et passait des nuits entières à tapoter sur le clavier d'un ordinateur. Certains jours, il rayonnait, et entreprenait un grand rangement, enfin, ce qui apparaissait tel à ses yeux. Et soudain, il s'assombrissait, laissait croître sa mauvaise humeur, ne se lavait plus, écrasait les mégots à même le plancher. Mais, même au plus fort du désarroi, il ne refusait jamais la compagnie de sa petite femme qui venait se pelotonner contre lui, feignant de chercher à comprendre ce qu'elle n'avait aucune chance de raisonner un tant soit peu.
Une nuit, (l'enfant dormait à ses côtés) elle l'entendit pester. Elle s'assit dans le lit, se morfondant déjà, puis, comme il semblait empirer, elle se décida à le rejoindre.
Elle entra. Il était simplement assis sur un tabouret, les jambes étroitement croisées, en face du monstre. Il parlait tout seul. Elle s'interposa.
— Ah! fit-il. Sache, ma chère, que je suis proche du but.
Elle aurait voulu être entièrement ravie de l'apprendre, mais le ton de Thomas l'inquiéta.
— C'est que, dit Thomas, à quoi bon s'éreinter dans cette nouvelle invention. Est-ce que j'ai les moyens, moi, pauvre ouvrier, d'exploiter une nouvelle invention, bon dieu! une invention de cette taille! et pas un sou pour sa prospérité!
Aurore s'épuisait à comprendre. Cette nuit-là, il vint coucher près d'elle et, s'il ne lui fit pas l'amour, c'est que l'enfant l'en empêchait. Il lui promit que tout rentrerait dans l'ordre dés le lendemain.
Thomas passa donc la journée, c'était un dimanche, à restaurer la chambre de l'enfant. Il évacua le fouillis de carnets et d'outils, rangea l'ordinateur sur le bahut de la salle à manger et couvrit le moteur avec un vieux drap. Dans l'après-midi, trois ou quatre collègues de l'usine l'aidèrent à transporter le moteur à la cave, où, décréta-t-il, il devait finir ses jours, à moins qu'il le vendît si quelqu'un en offrait un bon prix. Et la vie reprit son cours. Thomas concevait qu'il avait vécu un moment de folie. Aurore comprit que cela arrivait quelquefois aux hommes. Et l'enfant, désappointé, vola la clé de la cave pour rendre visite au moteur avec lequel il entretenait de longues conversations qui le ravissaient. Il s'était même promis de le présenter à Saïda qui ne manquerait pas de lui adresser un de ces sourires charmeurs dont elle avait le secret.
Le mois suivant, Aurore s'éteignait de façon inexplicable, du moins aucune explication ne convainquit-elle le pauvre Thomas. Il l'enterra avec l'enfant mort-né, paya les frais des funérailles, reçut les condoléances des uns et des autres, reprit son travail et soudain, il s'effondra, et personne ne put le tirer de son hébétude. Une page était tournée.
Aurore pourrissait, Ramplon vieillissait et Thomas périclitait.
Seule Saïda éclairait ce concert de malheurs. Elle rayonnait, et dans son ombre, l'enfant se fortifiait. Maintenant ils se voyaient tous les jours et, de jour en jour, leur amour grandissait.
D'un accord tacite, Saïda fut chargée de l'éducation de l'enfant. Elle accepta bien sûr cette tâche comme le plus grand bonheur. Thomas vivait maintenant comme une bête, entre son travail à l'usine, qui semblait ne pas lui poser de problèmes, et sa chambre dont il avait définitivement clos la fenêtre. L'odeur qui y régnait était affligeante mais, après tout, personne n'y mettait jamais les pieds. Quand il rentrait le soir, il frappait chez Ramplon, saluait d'un vague sourire et il passait un moment assis parterre avec l'enfant, cherchant à participer à ses jeux. Et quand il repartait, après avoir repoussé l'offre d'un dîner, l'enfant amorçait une crise de larmes que Saïda venait aussitôt calmer. Ramplon, vieux et renfrogné, assistait à ce spectacle quotidien sans broncher. Il ne fit jamais aucun commentaire, même quand Saïda abordait le sujet. Elle fut d'ailleurs prompte à comprendre qu'elle devait, pour des raisons qu'elle ne chercha pas à éclaircir, éviter de parler, quand elle avait quelque chose à dire, ni de l'enfant, ni de Thomas, ni même de la défunte mère. Ramplon était occupé ailleurs et ne tenait pas à s'écarter de son sujet de réflexion. Et quand bien même Saïda aurait su qui il était, Ramplon avait de toute façon perdu l'habitude de partager la moindre de ses pensées. Il n'acceptait plus, de lui et des autres, que des paroles ordinaires dans des conversations ordinaires qu'il n'entretenait que par pure politesse, jamais par intérêt.
Il sortait rarement, et s'il sortait, c'était subitement, sans un mot. Il disparaissait, réapparaissait ensuite pour se figer dans son fauteuil ou sur le bord du lit, ou s'attardant à table, reluquant les restes d'un repas qu'il avait d'ailleurs négligé. Pourtant, ni malaise ni maladie ne vinrent troubler un vieillissement qui semblait ne pas devoir finir. Il se demandait s'il était le seul à souhaiter sa propre mort mais ne voyait aucune raison que cela se pût, même Saïda qui n'y avait aucun intérêt. Sa présence d'ailleurs ne s'expliquait-elle pas par les rapports qu'elle entretenait avec cet enfant qu'il aurait dû détester, qu'il feignait d'ignorer pour ne pas se laisser surprendre à l'observer lui arrachant sa dernière femme. La jalousie ne lui parut pas opportune. Il préféra chercher à donner un sens à ce spectacle. Il y consacra toutes ses journées, repoussant Saïda quand elle venait le provoquer, afin qu'elle fût tout entière occupée à cultiver cet instinct maternel dont il désirait, avant toute chose, saisir le sens, comme si cela devait le soulager de vieillir sans avoir lui-même, autant qu'il s'en souvînt, suscité de tels sentiments. Il n'en aimait que davantage cette femme qu'il avait conquis par quel mystère dont il devait être le siège puisqu'elle était là, tout près, toute à lui.
Saïda, pourtant, ne s'en laissait pas compter. Les amants se succédaient dans son lit, et comme elle avait du charme, et par conséquent un certain pouvoir, les hommes venaient à elle, captivés, et s'en allaient ensorcelés. Sa vie était, somme toute, d'une simplicité déroutante. Elle ne haïssait personne. Elle avait trouvé un fils et un mari et le moyen d'aiguiser ce qu'elle considérait comme le point le plus haut de sa personnalité: son charme. Charme envers un enfant qui la prenait pour sa mère. Charme envers un vieil homme qui ne mourrait pas seul. Charme enfin pour elle-même, avec les moyens du bord, les rencontres fortuites et éphémères qu'elle savait provoquer. C'est cette flamme qu'elle voulait transmettre à l'enfant et elle n'avait qu'un regret: qu'il ne fût pas une fille.
— La soirée sera belle! péta Ramplon sur le balcon. La nuit l'envahissait. Il jubilait.
— Tempérée même, pour une nuit d'hiver.
Il disparut dans l'ombre.
Saïda s'attardait à ranger les couverts sur la table. Elle regardait les mains de Thomas Faulques qu'il avait immobilisées, à plat sur les genoux. Il semblait absorbé par d'autres préoccupations que les festivités qui se préparaient. Elle fit de gros efforts pour ne pas rencontrer ses yeux. Il devait la regarder, elle redoutait de le voir ainsi. Ramplon réapparut dans l'embrasure de la porte, repoussant la nuit derrière lui.
— C'est heureux qu'il y ait un enfant pour donner du sens à cette fête, clama-t-il. Sinon de quoi aurions-nous l'air?
— De deux amoureux, fit Thomas.
Il perçut les frémissements de Saïda. Il insista:
— Bon dieu! Ramplon! Ce n'est quand même pas sorcier de fabriquer un enfant. Ne me dîtes pas que la nature vous a évincé!
— Beuh! N'en rajoutez pas, jeune homme. A mon âge, vous savez, si la semence n'est point vieille, elle a horreur du futur.
— Saïda est jeune, elle.
— Justement, fit Ramplon brusquement.
Saïda rougissait. Elle prétexta un plat trop cuit et s'enfuit dans la cuisine.
— Nous l'avons fait fuir, s'excusa Thomas.
— VOUS l'avez fait fuir! Beuh! Parler de sa jeunesse à une femme qui épuise la sienne à retarder la mort d'un vieil homme! Vous n'avez pas le sens de la mesure, Thomas. Il vous arrive de délirer. Elle est beaucoup plus vieille que vous, et plus intelligente.
— Pardon de vous avoir provoqué.
— Mon pardon ne vous est pas acquis. Vous ne le méritez pas. Mais, trêve de plaisanterie, mon cher voisin. L'enfant dort-il à cette heure? Il ne faudra pas oublier de le réveiller au moment voulu. J'ai moi-même de beaux souvenirs de ces réveils nocturnes. Je crois qu'ils augmentent le plaisir de découvrir les cadeaux. Une bonne vieille idée. Une manière de composer le rêve pour qu'il soit ce qu'on veut qu'il soit, et tempérer aussi les nuits moins favorables au repos. Mais les enfants n'ont pas ces sortes de désespoir. Ils nous font vieillir. Les enfants vieillissent d'autre chose, que j'ai oublié. C'est bien pourquoi je suis vieux et fatigué.
— Nous le réveillerons le moment venu.
— Nous serons ivres à cette heure! Ainsi, j'assisterai à ce touchant spectacle avec moins de regret de n'en être que l'otage.
— Vous êtes bien triste pour un soir de Noël.
— Triste, dites-vous? Non, je tentais d'alimenter la conversation.
— Je dis que c'est triste de jalouser l'enfance à ce point. Vous êtes un curieux personnage, Ramplon. Vous m'avez toujours intrigué. Vous ne faites rien, enfin, il ne vous arrive rien qui ressemble à ce qui arrive aux gens ordinaires dont je suis.
— Je suis cocu.
— Pour aller dans votre sens, je dirais que la mort m'a fait cocu de même en m'enlevant ma chère Aurore. Que ne donnerais-je pas pour être cocu à votre manière. Je la voudrais vivante, même morte.
— Il m'arrive de la vouloir morte, même belle et séduisante. Mais c'est encore une manifestation de ma jalousie. Paix à l'âme de votre chère femme, mon cher Thomas, et que la paix finisse par convaincre l'âme de la petite Saïda qu'elle est vivante, et fragile comme tout ce qui est vivant, et risqué comme tout ce qui est fragile. Mais peut-être s'est-elle convaincue toute seule que le jeu en valait la chandelle. Voyez ce lit, Thomas. L'enfant respire les saveurs d'une folle d'amour. Ne croyez-vous pas que cela peut influencer son comportement futur? A l'égard des femmes, veux-je dire? Le dévier de la route que vous vous efforcez de défricher pour lui? À moins que cet enfant ne vous appartienne plus. L'aimez-vous, au moins?
— Il est tout ce qui me reste. Mais que me reste-t-il?
— Voleuse d'enfants, voilà ce qu'elle est!" dit Ramplon.
Il s'épongeait le front du revers de la main. Thomas sourit. Il se sentait serein. Ramplon n'avait sur lui que cet effet. Son déclin le ravivait.
— Saïda est une gentille petite mère, finit-il par dire. Je crois qu'elle a compris, sans que nous nous soyons concertés sur le sujet, que je la désirais comme la mère de mon enfant.
— Vous auriez pu trouver mieux. Enfin, Dieu l'a mise sur notre chemin. Un vieillard rabougri qui se morfond, un homme encore jeune qui vénère une morte, et un enfant dont le caractère ne se devine pas. Mais elle doit le comprendre mieux que nous. Je mourrai bientôt. Elle vous écoutera, vous deviendrez un fantôme. L'enfant sera tout à elle.
— Il l'aime. Je veux effacer de son petit esprit le souvenir de sa mère.
— Vous la tuez une seconde fois.
— Je la tuerai chaque fois qu'elle reparaîtra pour se montrer à un autre que moi. Elle sera toujours fidèle, cependant. Morte, elle est plus simple, plus discrète, et je ne l'en aime que mieux.
— Cultiver le morbide, à votre âge, c'est malsain. Mais nous avons des points communs vous et moi, Thomas, et je bois vos paroles comme si c'étaient les miennes.
— Elles ne le sont pas cependant.
Le fumet des volailles se répandit. Saïda les héla de la cuisine:
— Ca va être bientôt prêt, messieurs.
— Nous aurons donc des sujets de conversations plus terre-à-terre, lança Ramplon en écrasant son cigare sur le coin de la table.
Il provoquait un moment de silence. Il avait l'esprit vif, et savait que Thomas était retourné dans son univers de veuf éploré. Les clapotements du vin dans son verre le ravirent. Il but de longues rasades puis attendit les premiers effets de l'engourdissement recherché. Il aimait cet épanchement de l'alcool dans son corps, le préférait même à l'état final de l'ivresse qu'il comparait à l'oubli. Sa mémoire s'y justifiait.
— Pour un peu, fit-il au bout d'un moment, tirant Thomas de sa torpeur, pour un peu, je deviendrais alcoolique. Je ne connais rien de plus rassurant que l'ivresse, et de plus détestable aussi, manière de mieux s'aimer soi-même tel qu'on est. Mais que pourrait l'esprit sans l'infini! Je promettais une conversation de notre monde...
— J'y songe tout à coup, fit Thomas, mais je ne sais rien de votre passé. Curieux, n'est-ce pas, que je vous conçoive tel que vous êtes, ne sachant rien de ce que vous avez été!
— Vous parlez bien pour un ouvrier.
— Voilà une parole qui ne peut être celle d'un ouvrier. Vous avez sans doute mieux réussi que moi.
— N'en croyez rien. Aucun mépris pour ce que je survole. Cela vous rassure-t-il? Pas même de l'admiration pour ce qui m'empêche d'aller plus haut. Nous finissons tous plus bas que terre.
— C'est-à-dire que nous mourons. Voilà bien les conclusions de toute philosophie. Elle s'achève dans un mot, au lieu de nous donner quelques raisons d'espérer.
— Espère qui peut, et peut qui croit. Les hommes de ma génération n'ont eu que des devoirs. Quelques-uns sont amers. Les autres ont conclu un pacte avec l'imbécillité. Je souhaite une meilleure réussite à votre génération, quoique je ne crois guère à un changement de comportement. Notre nature magistrale! La vie se remplit d'objets, jusqu'au jour où l'esprit, par un effet de goutte de trop, se répand ailleurs que dans la vie.
— Félix, mon amour! cria Saïda du fond de la cuisine. Coupe le jambon et offre du vin à notre ami.
Ramplon exhiba le fort couteau.
— Sa religion lui interdit le porc et le vin, dit-il. Elle nous pourrit, je vous dis. Mange du cochon, mon petit amour, et bois du vin. Mon dieu me l'interdit, mais il ne compte pas pour toi. Compte-t-il pour elle lorsqu'elle ouvre ses cuisses et n'enfante rien!
— Hé! Hé! fit Thomas. Son dieu a ceci de commun avec le vôtre: il interdit de tuer. Coupez-m’en donc une large tranche et servez-en-moi une lampée, de votre tonnerre de vin.
— Savez-vous ceci, mon cher Thomas: vos conclusions sont hâtives.
Ils éclatèrent de rire.
Dans la cuisine, les plats mijotaient. Saïda tentait de s'absorber dans les pil-pils. Des deux hommes qui parlaient fort dans la pièce voisine, elle ne percevait qu'une éclaboussante fanfare de mots dépourvus de sens. Quand elle pensait avoir deviné le sens de leurs paroles, un mot fusait entre les autres et la démentait. Elle s'empêtrait doucement dans la conversation, participant à la confusion que les deux hommes entretenaient dans son esprit d'un commun accord. Chaque onde l'atteignait en plein coeur. Ils commençaient de se soûler.
— Le seul sujet qui convient à notre état, mon cher Thomas, savez-vous lequel est-ce et pourquoi est-ce lui et pas un autre qui s'impose?
— Ce que je sais, Ramplon, et vous ne m'ôterez pas cette idée de la tête, c'est que le vin vous va comme un gant et que, quant à moi, il me sert de chapeau avec lequel je vous salue.
— Sapristi! Thomas! Ne brûlez pas les étapes. Réservez-vous. La soirée ne fait que commencer et vous songez déjà à nous quitter, de sorte que vous n'avez pas répondu à ma question.
— Dorénavant, je me réserve le droit de ne répondre à aucune de vos questions.
— Et pourquoi donc! Est-ce que j'ai l'air d'un devin qui pose des questions pour qu'on n'y réponde pas? Les devins sont des trous du cul, monsieur Thomas, et ne me demandez pas ce que c'est qu'un trou du cul.
— Et bien justement, je vous le demande!
— Les trous du cul sont des devins.
— Vous tournez en rond, monsieur Ramplon. Voulez-vous que je vous dise le fond de ma pensée?
— Puisque nous sommes au fond, pourquoi pas celui de votre pensée!
— Ceci est encore un effet de votre jalousie. Vous haïssez les devins parce que les devins se sont trompés sur votre sort.
— Touché! s'écria Ramplon.
Il déboucha une bouteille.
— Mais je vais répondre, dit-il en étouffant le rire qui secouait ses poumons, à la question que je vous posais tout à l'heure. Savez-vous de quoi nous pourrions parler maintenant? Je réponds: du plaisir.
Il égrena le mot en mimant le mystère, faisant jouer ses lèvres l'une contre l'autre comme si le mot, qui les avait effleurées, leur avait inspiré un simulacre d'amour.
— Du plaisir? fit Thomas qui lui jouait l'incompréhension. Du plaisir? Par exemple, Ramplon, vous me surprenez. Ah ça! je suis surpris que votre bouche n'ait opposé aucune résistance à ce mot délicat qui, si mon éducation est exacte, ne peut plus vous concerner.
— Et bien, détrompez-vous, jeune homme. D'une part, ma bouche a l'habitude de mes mots et ne s'étonne donc point de l'usage que j'en fais. D'autre part, mon âge, celui de mes artères, a le privilège de l'expérience et du bon sens. Tertio, votre éducation en matière de plaisir est on ne peut plus approximative, ce qui laisse supposer mon ascendant sur ce qui constitue vos tentatives de jouissance. Comprenez par là, mon cher Thomas, que vous ne sortirez pas d'ici sans constater l'augmentation tangible de vos connaissances qui concernent le plaisir et ses lois.
— Vous me suffoquez.
— Et je me flatte toujours d'étouffer la révolte dans l'esprit d'un jeune homme que le veuvage n'a pas vieilli d'un iota.
Ramplon forma sa bouche en cul de poule pour ponctuer sa réplique.
— Saïda! hurla-t-il en se tournant vers la cuisine. Amène-toi, ma chérie. Monsieur Faulques fait son éducation sentimentale. J'ai besoin de toi, chérie, pour faire l'exemple.
— Je peux très bien comprendre sans démonstration, fit Thomas qui avait du mal à rassembler ses esprits et qui sifflait verre après verre dans l'espoir d'y réussir. Le vin me trouble, je le reconnais, mais pas au point de me rendre nécessaire les croquis que vous envisagez.
— Qu'allez-vous chercher là, jeune homme! Est-il question un seul instant dans mon esprit de quitter le terrain de ma démonstration qui se veut et sera purement imaginaire?
Saïda se tenait dans son dos. Elle avait posé ses mains sur les épaules du vieil homme. Penchant sa vieille tête tourmentée, il déposa un baiser sur l'une d'elle et y attarda ses lèvres que l'alcool avait rendues insensibles. Thomas observa la scène avec indifférence.
— Vous devriez avoir honte, dit Saïda sans colère. Vous voilà déjà saouls. Vous auriez pu attendre que le gosse ait sa fête.
Thomas posa sur elle un regard oblique. Sur le coup, il aurait voulu éprouver la honte dont elle parlait avec tant de chaleur, ne fut-ce que pour se trouver un instant l'objet de ses reproches, mais l'idée lui vint qu'il détesterait le partage de cette situation avec l'ignoble Ramplon. Tout ceci l'écoeurait maintenant. Il songea à quitter les lieux. Il aurait vite fait de cuver son vin et prendrait le temps d'autres occupations qui lui étaient familières. Il se sentait mal, très mal, mais cette nausée le foudroya et il se mit aussitot en quête d'un autre verre. Ramplon apprécia ses efforts pour atteindre la bouteille et vint à son secours.
— Ma femme est une pute, fit-il dans l'oreille de Thomas, mais ce n'est que ma femme. Je n'ai aucun pouvoir sur elle, tandis qu'elle en a beaucoup sur moi. Votre cervelle de père comprend-elle cela?
Il remplit le verre que Thomas tendait devant lui comme un calice, tandis que Saïda se réfugiait dans la cuisine.
— Elle a disparu de nouveau, dit Ramplon. Elle réapparaîtra. Elle calcule tous ses effets avec une précision presque scientifique.
— Vous ne la comprenez pas. Vous êtes malade et vous ne comprenez rien à cette femme charmante. Vous tentez de créer son image comme le complément nécessaire à votre délire, sans laquelle vous n'existez plus. Vous êtes malade et méchant de surcroît. A l'avenir, je me méfierai de vous, Ramplon, comme de la peste. Vous êtes un pion que la cruauté anime à ce point que vous voudriez régner sur tout et sur rien. Vous ne régnerez pas sur cette femme!
Ramplon regarda Thomas très étonné.
— C'est une déclaration d'amour!
— Certes non! Mais je la respecte et je voudrais vous voir en faire autant.
— Un jeune homme écervelé ne me donnera pas des leçons d'amour.
— Plutôt crever que de vous donner la leçon que vous ne méritez pas.
Ramplon s'enfonça soudain dans son fauteuil, si profond que ses bras émergeaient au-dessus de sa tête, comme quelqu'un qui se noie et qui, animé par ses seuls réflexes, croit que l'air lui offre un meilleur appui que l'eau. Dépité par le tour que la conversation avait pris et nourrissant de vains reproches vis-à-vis du vieil homme, Thomas se leva et tituba vers la cuisine. Il ferma la porte derrière lui, laissant Ramplon seul dans la salle à manger, avec l'enfant qui dormait paisiblement, la tête enfouie sous les draps.
Le vieillard, immobile, ayant tourné la tête du côté de l'enfant, écouta avec une frayeur contenue le léger ronflement qui émanait des draps et regretta que la frêle créature se livrât au jeu du sommeil avec si peu de crédibilité. Il l'appela doucement, mais l'enfant jouait sans faute le jeu d'un sommeil dont la nécessité l'avait d'abord intrigué, puis découragé et enfin, l'avait convaincu de sa nullité eu égard à sa soif de trouvailles inoubliables. Ramplon n'était pas dupe, et il respecta le silence obstiné de l'enfant. Vidant un fond de bouteille, il se demanda pourquoi la vie se démenait ainsi pour lui soumettre des images pleines de significations dont il aurait préféré, même au prix de l'absurde, ignorer le contenu. Je ne dors pas, moi non plus, quand elle baise, pensa-t-il. Et il se laissa envahir par de cruelles sonorités.
Dans la cuisine, Thomas sirotait le café qui devait le dégriser. Saïda se taisait, tout occupée à ses fourneaux. Il la reluqua un long moment, n'osant troubler son silence. Il pensa furtivement qu'elle devait se nourrir des malheurs de Ramplon. Ses courbes le fascinaient. Une fleur dans le fumier, pensa-t-il, puis il chassa cette pensée, y soupçonnant peut-être l'influence du vieil homme. Il la voyait maintenant couverte de mains qui ondulaient harmonieusement sur sa peau. Seul son visage émergeait de cette foule amoureuse, torturé par le plaisir, glissant doucement vers ce point d'extrême jouissance qu'il aurait voulu appréhender pour en partager avec elle la tangible nécessité. Son érection soudaine interrompit sa réflexion et il se sentit dans l'obligation de dire quelque chose, n'importe quoi qui l'éloignât de ses désirs naissants.
— Je m'excuse pour tout à l'heure, gargouilla-t-il avec une précipitation qui amusa Saïda. Il se vexa de la voir sourire.
— C'est drôle, dit-elle, mais chaque fois que vous entamez une conversation, c'est pour vous faire pardonner quelque chose. D'autant plus drôle qu'il n'y a rien à pardonner. Votre faiblesse convient à Félix. C'est un ogre, Félix. Il faut vous en méfier. Tout est clair pour lui, et il voudrait que rien ne le soit pour les autres. Il s'amuse à vous faire souffrir.
— Vous exagérez, il n'est pas méchant. Je ne connais rien de son passé.
— Pas plus que moi. Et le passé n'explique pas tout.
— Et bien sûr, il sait tout de vous.
— De A à Z. Je lui ai donné les perles. Il en a fait un collier. Voilà avec quoi il m'étrangle. S'il vous offre quelque chose un jour, refusez-le.
— Il m'arrive de penser que sa complexité n'égale pas la vôtre.
— Je sais me défendre, croyez-moi. Je pourrais vous mettre dans mon lit.
— Et vous ne le ferez pas.
— Je vous aime bien comme voisin. Je crois que je ne pourrais pas me passer de vous. Vous m'êtes indispensable.
— Je vous aime bien aussi. Surtout à cause de mon fils.
— Je l'adore, dit Saïda.
Son visage s'éclaira en prononçant ces mots. Elle laissa un moment le silence faire écho à ses paroles puis elle dit:
— Je ne m'explique pas cet amour. Vous permettez que je parle d'amour à ce sujet? Oui, je l'aime et je ne sais pas pourquoi. Toutes ces questions me troublent l'esprit. Allez donc voir ce que fabrique mon petit mari. Dessoulez-le si c'est possible. Allez! Allez!
Elle le poussa en riant hors de la cuisine. Il se retrouva nez à nez avec Ramplon qui amusait son regard dans les reflets d'une bouteille qu'il agitait dans la lumière.
— Par exemple, grogna-t-il, vous l'avez chatouillée! Je vous croyais un peu rentré. Ne vous répandez pas sur ma femme. Je pourrais vous le reprocher un jour. Restons bons amis.
— Ah! Ramplon, cessez de vomir sur vos malheurs. Si nous parlions de choses moins précieuses pour éviter vos sautes d'humeur.
— Et les aplats de votre esprit sans détails!
Thomas haussa les épaules.
— Vous ne m'avez encore rien dit de votre jeunesse, dit-il. Je sais tout ou à peu près des vieux jours qui vous tourmentent. Ça vous ferait-il pas plaisir d'évoquer vos jeunes années, qu'elles s'épanchent dans votre vieillesse et en garantissent l'authenticité.
— Que me dites-vous là? J'ai piétiné mes vieux rêves il y a bien longtemps. Si longtemps que je n'en ai même pas gardé le souvenir.
— Je ne vous crois pas. La mémoire est tenace, quand bien même on aurait arrondi quelques angles. Mais si vous voulez vous taire, et bien occupons-nous ailleurs.
— Savez-vous qu'au temps de mon adolescence, j'ai écrit un livre?
— Un livre! exulta Thomas. Nous y sommes. Il vous reste quelque chose.
— À vrai dire non.
— Vous l'avez détruit!
— Je m'en suis senti dans l'obligation, plus tard, pour quelque raison obscure que je ne m'expliquais pas clairement, et encore moins aujourd'hui, puisque ça ne me concerne plus. Je crois, au fond, que j'ai voulu me respecter moi-même. Il me fallait une preuve de ma bonne volonté. Et j'ai jeté au feu le dernier souvenir tangible. Sur le coup, cela m'a procuré presque du plaisir, tant je l'avais désirée, cette impitoyable destruction, et parce qu'elle m'avait contraint à de douloureuses hésitations. J'ai écarté le doute par cet holocauste, avec un petit pincement au coeur, tandis que les pages se consumaient. Lorsque le feu s'éteignit, le manuscrit était entier, avec ses pages noires recroquevillées les unes dans les autres, et ma main, plus impitoyable que ma pensée, s'est abattue sur ces cendres. Et que croyez-vous qu'il advînt? Mon souvenir s'est aplati, tout bêtement.
— Vous en parlez avec un peu de regret, non?
— Ce que je regrette, jeune homme, ce sont les insondables moments que j'ai passés à écrire. Je rêvais le génie, je le croyais possible, je m'en sentais capable. Mais l'acte qui succède au rêve est toujours une déception, et les pages se sont accumulées, de déception en déception, jusqu'au renoncement. L'oeuvre est restée inachevée, informe, et pendant des années, avant que le bûcher ne la dévorât, je l'ai supportée comme on supporte la présence d'un infirme, avec une sorte de dévouement apitoyé qui me décevait. Je ne peux pas aujourd'hui regretter d'avoir aboli cette infirmité puisque j'avais déjà commencé de vieillir.
— Vous ne me direz pas ce qu'il contenait, cet écrit?
— Si. Mais sa forme m'échappe totalement aujourd'hui. J'aurais voulu ressembler à ce qu'il y a de meilleur et j'ai dû emprunter beaucoup. À cet âge, on emprunte avec la ferme intention de tout restituer le jour où le génie sera le vôtre. En fait, on emprunte à cause de l'impuissance qui est la marque annonciatrice d'un manque de génie. C'est bien ce qui justifie, à mes yeux du moins, la future destruction. Après tout, au moment de détruire, on détruit ce qui ne nous appartient pas. Je me suis donc retrouvé seul avec moi-même et je ne me connaissais pas, ayant consacré toute mon étude à la connaissance d'un bien d'emprunt. Plus tard, on hésite à se détruire soi-même, et on amorce la pente descendante qui s'accélère vers la mort. La vie est inutile, et la mort justifie ainsi sa nécessité.
— Quelle poudre aux yeux! fit Thomas qui se désespérait. Si j'avais quelque roman dans ma calebasse, dont je serais l'auteur, même emprunté, que de longues heures de lectures je me réserverais aujourd'hui!
— Mettez-vous à l'oeuvre. Noircissez des pages. N'avez-vous pas quelque personnage en tête? Tenez, inspirez-vous de ma personne. Changez le nom, cherchez les raisons de votre choix et exposez-les dans un ordre strict. C'est comme cela que l'on fabrique du roman.
— J'ai bien songé à quelques sujets, mais je crains de m'en attribuer l'origine à tort. Et puis, les mots m'échappent. Ils n'ont plus de sens quand je les écris.
— Cela vous arrive de concevoir la fin de votre roman comme un but. Voulez-vous que je vous révèle un excellent exercice littéraire?
— S'il ne vous a pas réussi, comment pouvez-vous prétendre à son excellence?
— Parce qu'il n'est pas de moi. Souvenez-vous que je vous ai dit avoir passé ma vie entière à m'abreuver de la pensée des autres. Là est mon originalité, immobile comme l'ordinaire. Imaginez votre personnage. Donnez-lui un corps, le vôtre, le mien, choisissez-lui le corps qui définit déjà sa réussite ou son échec futur.
— Vous parlez déjà de la fin.
— Non, je ménage le coup de théâtre final. Notre homme, c'est bien normal, écrit un livre, ou tente de l'écrire, voyez selon ce que votre inspiration vous dicte. Mais tandis qu'il écrit, son âme se détache de lui, petit à petit, au fil des mots qui s'accumulent. Il s'en aperçoit ou pas, peu importe. Si oui, vous écrivez un chapitre sur sa découverte épouvantable, sinon vous en écrivez un autre sur l'épouvante que vous cause son ignorance. A la fin, mais il n'y a pas de fin possible, l'homme doit cesser d'écrire, avec le sentiment d'avoir achevé son oeuvre. Comme celle-ci est à la mesure de toute créature humaine, elle est imparfaite et par conséquent, toute son âme ne s'y trouve pas. Un épisode tragique relate la séparation de corps entre l'écrivain et son oeuvre. Le livre s'en va vivre sa vie d'âme imparfaite et, toujours assis à l'endroit qui lui sert d'écritoire, notre écrivain se morfond. Le voilà vidé de son âme, presque amnésique, mais il lui en reste encore un morceau, à peine tangible, mais dont l'évidence le frappe. À ce point qu'il découvre le sujet de son prochain livre: comment ce reste d'âme va croître dans son esprit, au prix d'un effort surhumain et devenir, petit à petit, une âme nouvelle. Entre-temps, on peut supposer, à tort ou à raison (réservez-vous un chapitre pour en débattre) que l'écrivain est mort et ressuscité. Le premier livre, vous lui donnez un titre qui évoque la mort et le deuxième, un qui soupçonne une résurrection dont vous faites profession de foi. C'est-à-dire qu'au choc des deux livres, qui forment le roman, vous avez inventé la vie. Vous êtes désormais en mesure d'écrire tous les romans qui vous titillent l'esprit.
— Je crois, dit Thomas, secouant la tête, que je ne vais rien écrire du tout. En tout cas rien qui ressemble à cela.
— Désolé de ne vous avoir pas convaincu.
— Je suis coulé, vampire d'homme que vous êtes!
— Et vous m'en voyez ravi. Trinquons aussitôt à votre perplexité et évitons de remuer le couteau dans la plaie.
— Je crains que vous ne soyez pas capable de cette sollicitude.
— Remarquez que le personnage ne meurt pas, ce qui est le rêve de tout artiste. Ce qui témoigne que l'artiste est une absurdité et l'art, un outrage à la raison. Autrement dit, le plus grand tort qu'un homme puisse faire à un autre homme.
— Vous balayez devant votre porte.
— Et je me trouve toujours mieux si j'y réussis. Mais je n'ai pas entendu, si je ne m'abuse pas, votre version sur le sujet.
— Instinctivement, je prendrais le contrepied de la vôtre, si je pouvais. J'écrirais simplement une lettre d'amour à ma défunte femme, en y mettant cette sérénité douloureuse dont je sens si bien les effets. Vous comprenez cela, Ramplon, une lettre d'amour? Imaginez-vous, non pas l'écrivain qui vous sert d'exutoire, mais un personnage de mon acabit, ni brillant ni, je crois, tout à fait ordinaire. Vous me direz qu'il n'écrit pas. Justement, il n'écrit pas de ces sortes de choses que les écrivains écrivent. Il écrit une lettre. Et il ne parle pas de ces sujets qui semblent vous passionner l'esprit, que vous avez loquace. Il parle d'amour. Il écrit une lettre d'amour qui redit ce qui l'a séduit. Il n'en rajoute pas (comment le pourrait-il?). Il redit simplement parce qu'il s'est aperçu que l'origine de son chagrin réside justement dans cette absence de mots. Ou bien il accumule les lettres, et les collectionne. Ou bien il refait sans cesse la même lettre, pour la parfaire.
— C'est là une préoccupation d'écrivain qui ne concerne pas votre personnage. Disons qu'il accumule. Il n'écrit pas un livre, il collectionne.
— Eh bien souhaitez-moi de longues nuits d'écriture.
— C'est qu'il le ferait, le bougre! s'écria Ramplon en remplissant les verres.
Ils s'observèrent un moment, les yeux dans les yeux. Ramplon dit:
— Je songe quelquefois aux attitudes possibles de Saïda après ma mort. Croyez-vous qu'elle pleurera? Mais là n'est pas l'important. Je vous rêve près d'elle, l'un consolant le veuvage de l'autre, et le marmot qui trépigne entre vos jambes en réclamant sa pâtée. C'est peut-être ce qui arrivera, mais cela ne me concerne pas. Quel avenir pourriez-vous avoir, si rien ne le vient pimenter, par exemple si quelque engrenage rebelle vous destine le fauteuil roulant ou je ne sais quel outil en délire qui mette fin à votre vie d'ouvrier, nouveau chapitre. Ou bien c'est elle, au détour d'un passage clouté, ce corps délicieux définitivement abîmé par le sort. Ou bien c'est lui qui vous supprime la vie de cet insupportable marmot, supprimant le lien, ou le ravivant. Les gens de votre espèce sont l'ordinaire de la vie. Il vous faut du tragigue, du tragique simple et sans détail, sinon vous sombrez dans l'obscurité qui fait qu'on ne peut rien dire de vous sans risquer de paraître terne et amateur de superfluités. Je vous imagine, et mon inquiétude ne vous relève pas. À moins que je détienne la clé d'un destin digne de votre imagination.
La musique les éclaboussa tout à coup. La fanfare s'était arrêtée au pied de l'immeuble. Ramplon ne broncha pas, soit qu'il fît un effort pour ne rien laisser paraître de son irritation, soit qu'il n'entendît rien de ce qu'il se disait à lui-même. Thomas fila sur le balcon. Une fusée l'aveugla. Tout amusé d'assister à un pétillement d'images que la musique rendait encore plus délirantes, il se mit à hurler des onomatopées qui paraissaient l'enchanter. Il prenait un bain de cacophonie pour laver les incohérences que Ramplon avait dessinées dans son esprit.
Saïda était apparue près de lui. Elle tenait l'enfant dans ses bras et lui montrait du doigt les différents endroits de la fête, les fusées qui pétaient dans le ciel, les instruments qui s'agitaient sous les casquettes, les robes qui chatoyaient entre l'ombre et la lumière, et les visages rayonnants qui apparaissaient aux fenêtres, peinturlurés ou masqués, complices de la fête et tout le spectacle se bousculait dans la tête de l'enfant qui retenait les couleurs, interrogeait les reflets et cherchait à deviner l'ombre. Saïda riait de toutes ses dents et le secouait tendrement dans son giron, rythmant son enthousiasme comme son intérêt. Dans la bousculade de sensations qui couraient sur lui, il pouvait voir le visage de son père qui clignotait comme une ampoule de guirlande, la bouche grande ouverte d'où rien ne semblait sortir, ou comme si toute la mascarade s'échappait d'elle et se répercutait sur les obstacles dont le ciel était le plus haut. Les bruits s'effaçaient d'un coup quand les couleurs se mélangeaient et tour à tour, un grand trou noir lui occupait les yeux quand la musique venait l'assourdir et le baigner de vertiges. Il croisait des regards, devinait des rires ou des enchantements, l'espace autour de lui se peuplait d'étoiles sonores, les cris exigeaient qu'il rît comme il aurait voulu mais, tandis que ses poumons se bousculaient dans sa poitrine, sa bouche restait muette. Il sentait l'air filer sur sa langue, sa langue se raidir, les lèvres s'étirer jusqu'à lui faire mal. Il agita les bras et donna des coups de pied dans l'air pour pousser le bruit qu'il avait en dedans, le jeter dans cette animation délirante, pourvu qu'il s'y perde, se confonde même avec un reflet de lumière. Il fit si peur à Saïda qu'elle recula d'un coup dans la salle à manger et se jeta avec lui sur le lit. Il s'entendit alors crier et, tout surpris de l'effet qu'il fit sur Saïda, la tira vers lui pour poursuivre son cri dans son oreille. Il la sentit peser sur lui puis il s'enfonça dans cette chair chaude et humide qui l'engloutit d'un coup. Il flottait maintenant dans un silence qui l'étonna. Son petit corps s'apaisa. Elle lui murmurait quelque chose dans l'oreille, qu'il ne comprit pas. En réponse, il enfouit ses mains dans la chevelure qui versait sur lui et attendit que quelque chose vînt les déranger. Les bruits de la rue s'estompaient. Saïda gisait sur lui comme un rêve immobile qui annonce le réveil.
— Ces explosions collectives me ravivent toujours le coeur, disait Ramplon qui avait rejoint Thomas sur le balcon. Tenez! s'écria-t-il, regardez celle-là qui expose ses seins. Ne croyez-vous pas qu'il y a mieux à faire? Les moeurs se dégradent, vous dis-je. Quelle idée un jour de Noël!
— Taisez-vous, Ramplon, dit Thomas sans regarder le vieil homme. Vous allez tout gâcher avec votre cynisme de retraité. Je crois qu'il me reste encore un peu d'air. Descendons. Vous valserez avec une de ces filles délurées.
— Vous oubliez votre enfant. Un peu vite, je trouve.
— Au diable les enfants! Descendons, vous dis-je!
Thomas s'éclipsa soudain. Ramplon écouta sa course dans l'escalier, puis il le vit arracher une fille à la foule et disparaître aussi soudainement dans l'agitation de la rue.
— Est-il fou? fit Ramplon, rentrant dans la salle à manger. Ce jeune homme va s'user le coeur. Il ne contrôle plus rien. Est-ce que je divaguais à son âge?
Il se laissa aller dans le fauteuil. Tandis que sa tête s'enfonçait dans le dossier, il vit l'enfant et Saïda sur le lit.
— Je crois que notre jeune voisin s'est évadé ce soir. Ne l'attendons pas.
Elle ne répondit pas.
— Je suis fatigué, dit Ramplon. Vieux, triste et fatigué. Et toi tu sommeilles, rêvassant de la maternité que je ne peux t'offrir. A quoi rêve-t-il, lui? Pas grand-chose sans doute dans cette cervelle en formation. Son père court les rues aux bras d'une putain qu'il ne baisera pas. Et moi, je monologue, vieux clou que je suis. Un verre de plus ne me fera pas de mal. Deux même, et tous ceux que le bon Dieu m'accordera de boire, jusqu'à ce que j'en crève! O Blanche, Blanche, ma toute petite, que t'est-il arrivé? Mais qu'est-ce que tu as fait à ton vieux père? Est-ce que j'ai mérité cette infortune?
Le vieil homme sanglotait. Sous ses larmes, le portrait qu'il étreignait s'anima. "Rien n'est de ma faute, mon petit père, dit Blanche de sa voix suave. Et tu n'as pas tort de souffrir. Nous nous aimions tant tous les deux. C'est Thomas la cause de tout. Tu le sais!
— Ah! celui-là! si je le tenais! Mais bon Dieu, il m'échappe chaque fois que je crois l'étrangler pour de bon. Cet homme est une couleuvre!
— Ne crois-tu pas, mon petit père, qu'il t'a encore échappé ce soir?
— Mais tu es là, toi, ma douce petite. Comme je t'aime!
— Je t'aime moi aussi, autant que je déteste Thomas. Tu avais fait de moi une fille heureuse et bien faite. Il a détruit ce que tu m'avais donné.
— Mais pourquoi ne m'en avoir pas parlé? Pourquoi avoir agi de cette façon? Tu serais venu pleurer tout contre moi, je t'aurais consolée, j'aurais reconstruit ta vie, je t'aurais arrachée à l'enfer. Mais tu n'as pas songé à moi. M'avais-tu oublié? Ce maudit homme t'avait-il ensorcelée à ce point que ton père n'était plus rien pour toi?
— La honte m'a rendue folle. Mais les morts n'ont pas de regrets. Ils souffrent non pas de regretter, mais de n'être plus rien pour les vivants.
— Tu es tout pour moi. Je te chéris là, tout contre mon coeur.
— Ce n'est qu'une photographie, mon petit père, rien qu'une photo du temps de ma mémoire. Nulle honte se lit sur mon visage.
— Blanche, ma petite! Mais de quelle honte me parles-tu? De quoi pourrais-tu avoir honte, ma toute pure créature?
— Ma bouche souffrirait de te le dire. Je me tairais à jamais.
— Je tuerai cet ignoble individu. J'écraserai sa superbe!
— Mais qu'as-tu donc fait pour l'écraser? Tu l'as regardé vivre, et tu t'es simplement réjoui de son malheur. Ta passivité ne me console pas.
— J'ai vécu trop longtemps dans le malheur. J'ai appris à pleurer. Aujourd'hui, je hurle de douleur à la pensée que tu aurais dû me survivre. Mais le sort ne l'a pas voulu. Ma mémoire plonge ses mains dans la pourriture qui te ronge. Je t'ai connue si belle, si joyeuse. Jamais je ne t'ai vue pleurer, sais-tu? Mais quand j'ai vu ce revolver maudit, j'ai compris que tu t'étais cachée pour pleurer, seule, loin de moi, et silencieuse, comme si j'étais sourd ou que tu le croyais. J'aurais entendu tes plaintes, ma petite, et rien ne serait arrivé. Je vieillirais doucement, je ne serais pas devenu la bête que je suis, sentant la mort déjà, mais la vivant sans cesse. Oh! que cette douleur est atroce!
— Mais je ne souffre plus, petit père, et comme je te l'ai dit, je ne regrette rien. Cependant, ton déclin me tourmente. As-tu l'air d'un vieillard seulement? Les vieux n'inspirent pas le désespoir. Tu meurs d'une façon si atroce.
— Est-ce que tu n'es pas morte atrocement toi-même? Je me régalerai sans doute de ma mort, mais je me plaindrai toujours de ne pas connaître l'horreur de la tienne. Ma fille, tu m'as horrifié. Et je ne cesse de t'imaginer dans cette posture épouvantable. Tes sourires grimacent maintenant dans ma mémoire. Je souffre tellement que la haine n'a pas de prise sur moi.
— La haine, petit père, mais c'est elle qui t'arracherait tes angoisses. Ne l'ai-je pas haï?
— C'est la haine, ma toute petite, c'est la haine seule qui t'a tuée?
— Non, c'est vrai, mon père. Pas la haine. La honte dont je sentais mon corps pétri. Il ne m'a jamais aimée.
— Mais quel corps, ma chérie! De quel corps me parles-tu? Blanche, ma petite, je veux que tu me parles de ce corps. Je veux tout savoir de lui. Ne me cache rien. Blanche, reviens! Je ne veux pas avoir rêvé. Réveille-toi! Tu n'as pas le droit d'abandonner ton pauvre père!
Ramplon s'était brusquement levé. Le portrait lui échappa des mains. Il vacillait. Il prit appui sur la table, la tête pendante, qu'il secouait frénétiquement.
— Félix! Félix! pleurnichait Saïda derrière lui. Mais que t'arrive-t-il? Tu as trop bu. Tu devrais te coucher. Voilà où te mènent tes abus.
— Tais-toi, Saïda! Tu ne comprends pas. Tu n'es pas faite pour comprendre. Tu es faite pour bien des choses que j'estime mais tais-toi, tu ne comprendrais pas. Ma tête est déjà assez embrouillée. Il faut que je sorte. Je vais aller prendre l'air. Je vais marcher. Marcher me fera du bien. Cela occupera ma pensée. Je rencontrerai des fêtards. Sans doute.
— Tu as trop bu, Félix. Il pourrait t'arriver quelque chose...
— Mais quoi? As-tu une seule idée de ce qu'il pourrait m'arriver?
Il sortit. Sa pesante carcasse ébranla l'escalier. Assise sur le bord du lit, Saïda mordillait son mouchoir. L'enfant jouait dans ses cheveux. Il lui dit quelque chose qui la fit sourire.
— Tu as raison, mon amour, fit-elle en se levant. Je vais mettre un peu d'ordre, effacer les traces de leur beuverie, et je m'occupe de toi.
Il la regarda s'affairer autour de la table, déplaçant les objets, en emportant d'autres dans la cuisine, poussant les fauteuils dans les coins de la pièce, s'arrêter pour sourire et secouer la tête.
— Tu n'auras pas de mauvais souvenirs, toi. Je m'en charge.
Dehors, Ramplon reçut l'air vif de la nuit comme un coup de poing. Chancelant, il déambula autour du pâté de maisons, les yeux rivés au sol. Son esprit finit par s'accoutumer au tintamarre qui s'y fluidifiait. Accélérant son allure, il bifurqua et s'engagea dans une longue rue étroite qu'il ne connaissait pas. Il tremblait de froid mais sa respiration était régulière, ce qui le rasséréna. Plus loin, les bruits de la fête ne lui parvinrent qu'étouffés, comme si la nuit prenait de l'épaisseur. La rue s'obscurcissait au fur et à mesure qu'il avançait. Les yeux lui piquaient légèrement, d'un agréable picotement qui fait croître des larmes chaudes, comme si la vie s'opposait avec obstination au froid contraire des aspects lugubres de la nuit. Ramplon chassait des fantômes, et s'ils s'éloignaient au point qu'il n'en distinguât plus le flottement, il les rappelait à lui. Il avait ses chiens.
Comme il l'avait souhaité, la nuit le tranquillisa, et quand il fut assez tranquille pour supporter l'immobilité, il s'assit sur une borne, redoutant le froid seulement. Il s'engonça autant qu'il pût dans son manteau et alluma le cigare qui signalait sa présence. Quelques passants furtifs traversèrent son regard comme des chuchotements discrets. Seuls le froid mordant sa chair et l'affreux cigare qui brûlait sa bouche lui semblaient réels. Il s'isola un moment dans cette réalité perverse, y goûtant du bout des lèvres comme on goûte à l'amertume agréable du fiel. Il avait besoin de palper la réalité mais pas toute, de peur qu'elle s'opposât à son désir de solitude tranquille.
Au hasard de sa promenade, il croisa une rivière où l'on s'égaillait. Observant d'un oeil avide des corps nus qui secouaient l'eau, il crut de nouveau être la victime de son délire.
Il poursuivit son chemin en riant de lui-même. Plus le froid le torturait et l'exposait au délire, plus il se sentait capable de résister au bavardage de son inconscient pervers. La rivière clapotait entre chacune de ses pensées. Il y fixa le rythme de son délire.
Au bout de l'allée qui bordait la rivière, il vit de la lumière, comme un point d'orgue à sa promenade. Elle l'attira comme une mouche. Il s'y noya avec délice, buvant la nuit que ses yeux fermés lui offraient. S'il avait été plus jeune, et s'il avait senti des muscles dans sa chair, au lieu de cette intolérable paralysie, il se serait mis à danser. D'ailleurs, diverses musiques se rencontraient ici, mêlant leurs rythmes, abolissant le rythme d'où elles naissaient.
Il chercha du regard un coin pour s'asseoir, qui ne fût pas pénible à ses vieux os, et avisa une murette qui donnait sur l'oued. La nuit l'emplissait de son calme et il ne regretta pas les morsures du froid. Le cigare brûlait ses lèvres, puis il sut qu'une de ses larmes était un pleur.
Blanche lui apparaissait de nouveau, grimée comme un personnage de théâtre. Elle rayonnait d'un sourire de jeune fille qu'il savait être son oeuvre, brandissant toutefois des lambeaux de chair pourris. Il eut un petit cri qu'il tenta d'étouffer dans ses mains. Mais la figure s'imposait de plus en plus, absorbant toute la lumière. Non seulement il vieillissait, mais il perdait la raison. Non pas qu'il devînt fou et débile. Sa tête était lucide, toute pénétrée de cette clarté qui ne se raisonne pas justement et dont la cruelle netteté est due à une abondance de détails que la mémoire, même fatiguée et douloureuse, retient et énumère sans se tromper. Il lui arrivait ce qui arrive quelquefois quand le malheur domine: il n'y avait plus en lui de place pour le doute, et ses certitudes ne cultivaient que d'angoissantes questions. Il ne fit rien pour chasser ces démons. Il oublia le froid et son corps cessa peut-être de trembler. Tout absorbé dans sa cruelle tristesse, il ne vit pas qu'une ombre gesticulait dans l'allée.
Thomas Faulques luttait contre une terrible nausée. Il s'était penché sur le sol pour s'en défaire mais les hoquets sonores qui secouaient sa poitrine ne baillaient que du vent. Il rouspéta amèrement, s'adressant à son corps meurtri, lui reprochant la perversité qui voulut qu'il conclût l'ivresse par une telle nausée. Derrière lui, la fille avait perdu soudain connaissance et s'était écroulée dans l'herbe humide. Elle semblait dormir, mais le sommeil avait arrêté son corps au moment où celui-ci s'affalait sur le sol. Elle avait l'air d'un pantin désarticulé, presque obscène. Quand Thomas, renonçant à ses tentatives, se retourna, il éclata de rire en l'apercevant. Il songea, non moins rieur, qu'excepté de furtifs baisers dont elle l'avait défait avant de se pendre à son bras, il ne l'avait même pas touchée, non pas même un attouchement qu'il se mit à espérer. Se jetant à genoux, il la secoua. Elle émit un râle affreux de sonorités et d'odeurs qui l'affecta à ce point qu'il renonça. Il se releva, tituba jusqu'au bout de l'allée où une tache de lumière blafarde s'arrondissait.
Ses pas pesants se heurtaient dans sa tête, augmentant sa nausée. Il aurait voulu fixer sa pensée sur une idée quelconque, ce qui eut été possible si la fille ne s'était endormie, mais la douleur l'occupait tout entier, se signalant à chaque fois par une augmentation d'intensité.
Le visage torturé de Ramplon le foudroya tout net, lui parvenant comme un coup de massue. Il demeura un moment immobile, les yeux comme accaparés par ce visage dont les contours étaient avalés par l'ombre. Il allait ouvrir la bouche, dire quelque chose dont il n'avait pas encore la moindre idée, et la tête de Ramplon se souleva, lentement, inondée de lumière. Ses yeux noirs crevaient la lumière. Thomas frissonna quand il comprit que ces yeux-là ne le regardaient ni avec l'étonnement contraint auquel Ramplon l'avait habitué, ni même avec cette cruelle indifférence dont le même Ramplon savait jouer. Thomas était sidéré par la nouveauté et épouvanté par ce qu'il reconnut être de la haine.
— Ramplon... balbutia-t-il. Il fait si froid. Nom de dieu, à votre âge!
Ramplon ne bougeait plus. Il avait l'impression d'avoir parlé le premier, sans rien dire, cela lui procura une brûlante satisfaction qu'il savoura avec délice. Thomas paraissait se désarticuler.
— Ramplon, nom d'une pipe! Excusez-moi, mon vieux mais je suis un peu ivre...
Cette familiarité choqua le vieil homme, qui glissa brusquement de la suave délectation à peine esquissée à une colère rentrée qui le fit rougir.
— Vous êtes mal, mon vieux, continuait Thomas. Le sang vous vient à la tête, je crois. Vous pâle comme un mort d'ordinaire!
— Vous en parlez avec légèreté, de la mort, jeune homme, dit Ramplon d'une voix tremblante. Parce que vous ne la voyez que chez les autres. Croyez-vous pas qu'elle vous concerne autant que moi?
— Oh! ça va, Ramplon. Vous allez encore me seringuer dans un dialecte que mon état m'interdit de comprendre. Voyez pas que je tiens à peine debout?
— Votre familiarité m'enquiquine, au moins autant que mon jargon vous défrise. Un jour, vous paierez vos impertinences.
— Non mais dites donc, Ramplon! En voilà des manières de me gâcher la vie! N'ai-je pas assez de malheurs, qu'il me faudrait encore endosser les vôtres. Vous n'aurez pas ma signature.
— Calmez-vous, voyons. C'est vrai qu'il m'arrive de me montrer odieux sans raison. Je me le reproche toujours.
— Odieux et cruel! fit Thomas. Vous êtes débile ou je me trompe.
— Débile? Vous voulez dire que je perds la raison? Celle qui pousse les hommes dans l'entêtement à vivre, certes. Mais vous savez quelle raison m'innerve.
— Ramplon, une fois pour toutes, et que jamais ce sujet ne revienne dans nos conversations si nous en devons entretenir encore: Blanche était une adorable fille, je n'ai rien compris à son geste, pas plus que vous, et le mieux est de ne rien chercher à comprendre. Quand vous êtes venu vous installer dans sa chambre, j'ignorais que vous étiez son père, et quand je l'ai appris, j'ai simplement pensé que vous héritiez de ce maudit local. Vous vous êtes empiffré des bruits qui couraient sur les circonstances de sa mort, vous vous êtes effectivement cherché une raison, mais vous ne l'avez pas trouvée parce ce que je ne consens pas à devenir votre raison.
— Moi, ce que je sais, c'est que chaque fois que vous touchez une femme, elle en meurt. Ainsi ma pauvre Blanche, qui s'est plainte de vous, et la modique Aurore qui ne vous est pas revenue bien cher à ce qu'on m'a dit.
— Vous n'arriverez pas à me vexer