de Patrick CINTAS
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Texte intégral
BORTEK — Roi.
MARIE-PIPI — Amante de Bortek.
TOUMA-FOLLE — Évêque, sergent, amant de la Reine-mère.
MIRNA — Mère de Bortek.
FAUSTO — Père de Bortek.
CELIA — Fille de Bortek.
RAMPLON — Juge.
MARCO-POLO — Mari de Marie-pipi.
Gardes, carabins, bourreau, peuple, frères & choeur.
Cuisine.
Fausto et Mirna vieux.
Comptent les pièces.
FAUSTO — Quatre... Cinq... Six... Hé! il en manque une!
MIRNA — Es-tu sûr?... il y a quelqu'un!
FAUSTO — Chut.. écoute... non... rien que le silence!
MIRNA — Ah! la voilà... Sept... J'entends un bruit!
FAUSTO — Cela vient du dehors!
MIRNA — Il marche sur le gravier du jardin!
FAUSTO — La huitième!... il nous a volé la huitième! Mon bâton! Où est mon bâton!
MIRNA — Sapristi! ... on frappe...
FAUSTO — Qui cela peut-il être?
MIRNA — A cette heure! Ah! Quel malheur peut bien frapper à notre porte?
FAUSTO — N'ouvrons pas.
MIRNA — A-t-il empoché la huitième?
FAUSTO — Et il aurait l'audace de nous rire au nez sur le seuil de notre maison!
MIRNA — Il a frappé plus fort cette fois. Qui cela peut-il être?
FAUSTO — Ah! Sortez! Sortez!
MIRNA — Nous n'ouvrons pas la porte à l'étranger. Il entre...
Entre Bortek.
BORTEK — Est-ce possible?
MIRNA — Qui êtes-vous?
BORTEK — Oh! que vous avez changé! Vous paraissez si vieux.
MIRNA — Cachons cet argent.
FAUSTO — Il n'a pas eu encore l'idée de nous le voler.
MIRNA — Sourions-lui.
BORTEK — Hé! quoi! Vous ne me reconnaissez pas?
FAUSTO — J'crois pas vous mettre un nom. Et toi, Mirna?
MIRNA — Sa tête ne me dit rien qui vaille, mon bon Fausto.
BORTEK — Mais... oh! il y a si longtemps, si longtemps.
FAUSTO — Il cherche à nous tromper. Mon bâton? Sois discrète, mon bâton!
MIRNA — Où est-il ce foutu bâton? et la huitième?
FAUSTO — Mon dieu, la huitième!
BORTEK — Mais que dites-vous? Suis-je si vieux moi-même?
FAUSTO — Oh! vous paraissez bien jeune.
MIRNA — Vous vous êtes perdu sans doute?
BORTEK — J'erre. Il y a une pièce sur le plancher, là, sous la table.
FAUSTO — La huitième! je la tiens! Ah! rosse!
Jeu
MIRNA — Maraud! Laisse-moi passer.
FAUSTO — Ah! mais j'y aurai accès.
MIRNA — Ah! si j'avais mon bâton!
FAUSTO — Elle est à moi.
MIRNA — Elle est à nous! Heu!... la huitième. Cachons-la.
FAUSTO — Hé! Hé! Il ne s'est rien passé? N'est-ce pas, Mirna?
MIRNA — Rien! Rien ne se passe jamais ici.
BORTEK — Le temps a passé. Vous ne reconnaissez plus votre fils.
FAUSTO — Bortek!
MIRNA — Oh! mon fils!
FAUSTO — Mais que t'est-il donc arrivé? Tant de temps a passé!
MIRNA — Tu es couvert d'une poussière si noire!
BORTEK — J'ai longtemps erré. Le temps ne m'a pas souri.
FAUSTO — Oh! tu sais, il n'y a pas d'argent ici! N'est-ce pas, Mirna?
MIRNA — Hélas sur nous, mon bon Fausto! Mon pauvre Bortek, nous n'avons rien à t'offrir.
BORTEK — Mais, je suis venu chercher un peu d'amour.
FAUSTO — Nous n'avons pas cela non plus. Nous n'avons rien.
MIRNA — Nous manquons de tout.
BORTEK — Mais vous êtes mes pères? Après tant de malheur, j'ai songé à vous.
FAUSTO — Il ne fallait pas.
MIRNA — Nous sommes bien les derniers à qui penser.
FAUSTO — Même en cas d'infortune.
MIRNA — Surtout dans ce cas.
BORTEK — C'est que mon malheur est grand.
FAUSTO — Grande est notre pauvreté.
MIRNA — Nous n'avons pas d'argent.
FAUSTO — Pas d'amour.
MIRNA — Pas de fils.
BORTEK — Mais je suis là. Je suis votre fils.
MIRNA — Pas de fils.
FAUSTO — Comment pourrions-nous avoir un fils...
MIRNA — ... puisque nous ne possédons rien?
BORTEK — Mais pourquoi m'avoir recueilli dans cette forêt où nouveau-né j'agonisais?
FAUSTO — Pourquoi aurions-nous négligé ce qui n'était à personne...
MIRNA — ... et qui pouvait devenir nôtre?
BORTEK — Vous êtes cruels!
FAUSTO — Rien. Rien. Nous n'avons rien. Pas même cela.
MIRNA — Notre malheur est grand, sais-tu?
FAUSTO — Tous les malheurs du monde sont des joies à côté de notre propre malheur.
MIRNA — Qu'il est dur de ne rien posséder!
FAUSTO — Qu'il est cruel de ne pouvoir cacher ce néant!
MIRNA — Oh! qu'il est indécent, ce néant!
FAUSTO — Couvrons-nous! Couvrons-nous!
MIRNA — Nous n'avons même plus de pudeur.
BORTEK — Puis-je m'asseoir un instant à votre table?
FAUSTO — Nous n'avons pas de table.
MIRNA — Et où t'asseoirais-tu? Nous n'avons pas de chaise.
FAUSTO — Nous n'avons même plus d'illusions.
MIRNA — Et nous voilà condamnés à rester debout.
BORTEK — Bon, alors, adieu! J'espérais quelque réconfort.
FAUSTO — Nous n'avons pas cela.
BORTEK — Heureusement, il me reste la raison.
FAUSTO — Oh! Sois heureux de posséder quelque chose.
MIRNA — Même si ça ne vaut pas cher.
FAUSTO — C'est quand même mieux que rien.
Ils ferment la porte sur Bortek.
Fausto et Mirna jeunes.
FAUSTO — Mirna! Comment peux-tu dire que tu m'aimes?
MIRNA — O Fausto, pourquoi la nuit peut-elle tant de charmes?
FAUSTO — Comment le saurais-je?
Entre Bortek.
BORTEK — Bah! et bien, moi, Fausto, je sais tout, et tu le sais. Écoute! ch... ch... ch... ch... As-tu compris?
FAUSTO — Mmmmmmmm... nous l'allons extirper de ce ventre!
MIRNA — Fausto, de qui parles-tu?
FAUSTO — Mais de toi, de ton ventre.
BORTEK — Je parle de ton impureté, o Mirna.
MIRNA — Bortek a raison.
FAUSTO — Nous l'allons extirper sur le champ.
BORTEK — Il faut d'abord la mettre nue.
FAUSTO — C'est symbolique ça, hein vieux sage?
BORTEK — Disons: Héraldique est le mot juste. NUE!
FAUSTO — Hé! Mirna? As-tu entendu?
MIRNA — Cela est indécent, Fausto. Me verra-t-il nue?
FAUSTO — Mais, chérie, c'est un prêtre.
BORTEK — Oh! ça! madame, tu n'as rien à craindre de mes yeux.
FAUSTO — Ses yeux sont l'innocence même.
MIRNA — A les voir cependant ...
BORTEK — Eh bien, ne les regarde pas!
FAUSTO — Si je ferme les miens, je les vois mieux encore.
BORTEK — Mais c'est une obsession!
MIRNA — Fausto, fais quelque chose...
FAUSTO — Quelque chose de juste, o sage entre les sages.
BORTEK — Eh bien, déchire-lui ses vêtements.
FAUSTO — Oh! non, elle est si douce!
BORTEK — Douce, douce! A poil si tu me crains!
MIRNA — Eh bien, me voilà nue. Et après?
BORTEK — Après, après oh! le joli spectacle!
FAUSTO — Hé! je ne dis pas.
BORTEK — Tu as du goût, Fausto. Que le ciel soit avec toi.
FAUSTO — Et avec votre esprit.
BORTEK — Soit. Que la cérémonie commence!
FAUSTO — Cérémonie, cérémonie! On ne m'avait pas dit qu'il y avait une cérémonie!
BORTEK — Quoi! tu hausses le ton un poil trop haut, cul-terreux!
FAUSTO — Mille excuses, mille excuses. C'est sans faire exprès!
BORTEK — Tu as signé, ne l'oublie pas.
FAUSTO — Qu'oublierai-je désormais?
BORTEK — Soit! Que la cérémonie commence!
MIRNA — Qu'elle commence et qu'on en finisse!
FAUSTO — Oh! Mirna, ce que tu es belle!
BORTEK — Qu'on introduise les accessoires!
MIRNA — Ça tournera mal tout ça, Fausto.
FAUSTO — Hé! Hé! j'ai signé avec mon sang!
MIRNA — Mon dieu, qu'est-ce que ceci?
Bortek exhibe le couteau.
BORTEK — L'autel! Fausto, l'autel!
FAUSTO — Et ceci, et cela, et ceci et cela, et ci et là!
BORTEK — Les objets d'extirpation, Fausto.
MIRNA — Brrr... quelle horreur!
FAUSTO — On doit en extirper des choses avec ça!
BORTEK — Avec ça, comme tu dis, on extirpe tout.
MIRNA — Tout! Tout? ça veut dire quoi, ça, TOUT?
BORTEK — Ça veut dire tout, même rien.
MIRNA — Cela extirperait donc rien?
FAUSTO — Avoue, Mirna, qu'il faut être objet bien beau pour n'extirper rien!
MIRNA — Et que comptez-vous extirper de moi?
BORTEK — Femme! Femme! je veux extirper la femme!
MIRNA — Hé là! Hé là! si vous extirpez la femme, que me restera-t-il?
FAUSTO — Sera-t-elle un homme? Cela me dégoûte un peu.
BORTEK — Rassure-toi, Fausto.
FAUSTO — Je me rassure.
BORTEK — Elle sera...
FAUSTO — Elle sera...
BORTEK — Elle sera la femme parfaite.
MIRNA — Mon dieu, mon dieu! Cela peut-il exister?
FAUSTO — Une femme parfaite...
BORTEK — Eh oui, radieuse beauté, tu seras cela.
FAUSTO — Le jeu en vaut la chandelle. Extirpons!
MIRNA — Hé là! Hé là! Laissez-moi respirer.
FAUSTO — Laissons-la respirer.
MIRNA — Ce n'est pas tous les jours qu'une pareille chose vous arrive.
FAUSTO — Une fois dans la vie est bien suffisant.
BORTEK — Madame, veuillez prendre place.
FAUSTO — La cérémonie va commencer. Où sont-ils?
BORTEK — Qui donc?
FAUSTO — Ben, les enfants de chœur.
BORTEK — Nous nous suffisons bien à nous-mêmes. N'est-ce pas, les petits enfants?
FAUSTO et MIRNA — Oui oui oui oui.
MIRNA — Brrr... il est froid, votre autel!
FAUSTO — Tu aurais dû te couvrir.
BORTEK — O nudité! Céleste nudité de la femme abandonnée au regard!
FAUSTO — Par quoi dois-je commencer?
BORTEK — Prends ce couteau.
FAUSTO — Il est lourd!
BORTEK — Et maintenant, enfonce-le dans ce ventre.
FAUSTO — Mais, o Sage, elle est encore vivante...
MIRNA — Hé oui! je peux servir encore.
BORTEK — Mais cela est sans danger. Frappe!
FAUSTO — Sans danger, sans danger! Des preuves s'il vous plaît! (menaçant)
BORTEK — Tu exiges maintenant! Tu exiges, vil cul-terreux!
(reculant)
FAUSTO — Oh non! maître, que votre volonté soit faite!
BORTEK — Et que la tienne se soumette.
Fausto frappe.
MIRNA — Aaaaaaah! Je suis morte!
FAUSTO — Elle est morte, oh! mon dieu, elle est morte!
BORTEK — Allons, allons, ne pleurons pas.
FAUSTO — Aaaaah! qu'ai-je fait?
BORTEK — Ce n'est rien, mon petit.
FAUSTO — Ooooooooh!
BORTEK — Tu as fait ce qu'il était juste de faire.
FAUSTO — Gloire sur moi! Gloire sur moi! J'ai vaincu les démons!
Bortek disparaît. Fausto et Mirna semblent dormir.
MIRNA — Oh! Fausto, quel horrible cauchemar!
FAUSTO — Je crois bien, Mirna, que nous avons rêvé la même chose.
MIRNA — C'était horrible! Oh! quel mauvais souvenir!
FAUSTO — Quand je pense que j'ai failli te tuer, o Mirna!
MIRNA — Hein?
FAUSTO — Te tuer. J'ai failli te tuer.
MIRNA — Mais, Fausto, comment m'as-tu appelée?
FAUSTO — Fausto? Est-ce à moi que tu parles? Où est-il caché, ce coquin?
MIRNA — Mirna? Fausto? Qui sont ces deux-là?
FAUSTO — Ooooh! voilà qu'ils sont deux à présent!
MIRNA — Fausto?
FAUSTO — Oui, Mirna?
MIRNA — Rappelle-moi ton nom.
FAUSTO — Je m'appelle... oh! mais, tu as oublié!
MIRNA — J'ai oublié le tien. Le mien aussi.
FAUSTO — Oh! quelle honte! Passe encore d'oublier son propre nom, mais celui de son propre mari!
MIRNA — Fausto, je crois bien qu'il s'est passé quelque chose.
FAUSTO — Ce n'était qu'un rêve.
MIRNA — Aaaaaah! qu'est-ce que ceci?
FAUSTO — Oh! mon dieu, Mirna, qu'as-tu fait à ton ventre?
MIRNA — Mais, mais, Fausto, c'est toi!
FAUSTO — Comment cela, moi! Mais enfin, songes-tu à ce que tu dis?
MIRNA — Fausto, ce n'était pas un rêve.
FAUSTO — Certes. Et c'est encore tout frais. Mirna, tu me caches quelque chose!
MIRNA — Possible que ce soit la même chose pour toi!
FAUSTO — Qu'est-ce que tu insinues?
MIRNA — Oh! mais rien.
FAUSTO — Je n'ai rien à te cacher, moi. Je t'aime tant.
MIRNA — Mais ce n'est pas d'amour qu'il s'agit!
FAUSTO — Pourquoi es-tu si méchante, Mirna? Pourquoi?
MIRNA — Ressaisis-toi, Fausto.
FAUSTO — Ça y est.
MIRNA — Qu'est-ce que cette ombre?
FAUSTO — Ben, c'est l'ombre de l'autel.
MIRNA — Fausto, nous sommes dans la chambre à coucher, la nôtre.
FAUSTO — Eh! rien n'est plus sûr.
MIRNA — Et tu trouves normale la présence d'un autel dans notre chambre à coucher?
FAUSTO — Non. Cette présence est anormale.
MIRNA — Fausto, j'ai peur.
FAUSTO — Si tu n'avais pas peur, j'aurais peur moi aussi.
MIRNA — Et là, par-terre, ce couteau!
FAUSTO — Horreur! Horreur! Horreur! Il est plein de sang!
MIRNA — C'est mon sang. Je le reconnais!
FAUSTO — Tu crois?
MIRNA — Et ça, sur mon ventre, qu'est-ce que c'est?
FAUSTO — Ça ne saigne plus.
MIRNA — Mais ça a saigné!
FAUSTO — Rien n'est plus juste. Donc, c'est ton sang.
MIRNA — Oh! mon sang, là, par-terre.
FAUSTO — C'est honteux de laisser traîner son sang n'importe où!
MIRNA — Mais je ne l'ai pas fait exprès!
FAUSTO — Dis tout de suite que c'est de ma faute.
MIRNA — Là! Quelqu'un!
FAUSTO — Quelqu'un qui vient!
Entre Bortek.
BORTEK -
La nuit est froide, mes petits.
MIRNA — Oh! mais c'est Bortek.
BORTEK — Lui-même en personne et en chair et en os.
MIRNA — C'est Bortek. Tu te souviens.
BORTEK — Hé! les femmes ont une mémoire d'éléphant.
FAUSTO — Oh! Oh! que c'est rigolo, ça!
BORTEK — Laisse tomber ce drap, Mirna. Apparais-moi plus belle!
FAUSTO — Fais ce qu'il te dit.
BORTEK — Hé! te voilà bien défigurée!
MIRNA — La faute à qui?
FAUSTO — La faute à personne, Mirna, et surtout pas à moi.
BORTEK — Soit. Fausto, le plus dur reste à accomplir.
FAUSTO — Voilà qui me fait bien peur. C'est que je ne suis pas très courageux.
BORTEK — Oh! ce sera vite fait, mais...
FAUSTO — Mais...
BORTEK — Cette fois, tu ne pourras plus reculer.
FAUSTO — Ai-je reculé une fois?
BORTEK — Non pas une, mais deux. Souviens-toi.
FAUSTO — Ma mémoire est quelque peu embrouillée.
BORTEK — Peu importe. Elle ne te servira plus. Écoute! Ch... ch... ch... ch...
FAUSTO — Ch... C'est une chose que je n'ai jamais faite.
BORTEK — Il y a un début à tout.
FAUSTO — Et en admettant que je rate mon coup?
MIRNA — Hé là! de quel coup parlez-vous, tous les deux?
FAUSTO — Ne t'occupe pas de cela, Mirna. C'est une affaire entre nous.
BORTEK — Bien parlé. Toi, femme, regagnes ta place sur l'autel.
MIRNA — Oh! ça va, ça va! Si on ne peut plus s'exprimer maintenant!
FAUSTO — Et ce ne sera pas long, dites-vous?
BORTEK — Disons que ce sera très court.
FAUSTO — Bien. Où est l'objet?
BORTEK — Mais là, derrière mon dos, le voilà!
Il exhibe le couteau.
FAUSTO — Quel instrument énigmatique!
BORTEK — Surtout, ne jette pas le manche après la cognée.
Mirna s'enfuit derrière l'autel.
Fausto la poursuit.
Cris. Bortek s'assoit, pensif.
FAUSTO — Maître Bortek! Oh! Maître Bortek! Enfin vous voilà!
BORTEK — Ah! c'est toi, minus. Que désires-tu?
FAUSTO — Et bien, maître, c'est que...
BORTEK — Ah! presse-toi. Je suis pressé.
FAUSTO — Hé! oui.
BORTEK — Mais vas-tu parler enfin!
FAUSTO — Et bien, rien ne va plus, maître.
BORTEK — Comment cela, rien ne va plus? Et tu n'as pas misé?
FAUSTO — Hé, si! j'ai misé.
BORTEK — Et bien, si tu as misé, tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes.
FAUSTO — C'est que, depuis que j'ai coupé la tête à ma femme...
BORTEK — Ah! coquin! le regretterais-tu soudain?
FAUSTO — Oh! non, maître. Vos désirs sont des ordres, et les ordres mes désirs.
BORTEK — Alors que viens-tu me chanter?
FAUSTO — C'est pire qu'avant, maître.
BORTEK — Pire qu'avant, pire qu'avant, c'est vite dit, ça!
FAUSTO — Hé! sans sa tête, ce n'est plus la même.
BORTEK — Veux-tu dire que tu la préfères avec sa tête, maraud?
FAUSTO — Oh! non, elle est bien mieux sans tête.
BORTEK — Alors que lui reproches-tu?
FAUSTO — En un mot, maître, elle est devenue insupportable.
BORTEK — Insupportable, dis-tu?
FAUSTO — J'ai dit cela, maître, et je m'en repens.
BORTEK — Tu fais bien de te repentir, saligaud!
FAUSTO — Oh! non, pas saligaud!
BORTEK — Marsouin, si tu préfères. Oh! le traître!
FAUSTO — Ça, je l'ai bien mérité.
BORTEK — Le châtiment sera bien pire que ce qu'elle te fait endurer, crois-moi.
FAUSTO — Hé! maître, où allez-vous?
BORTEK — Chercher le châtiment.
FAUSTO — Oh! non, laissez-le à son endroit, s'il vous plaît.
BORTEK — Quel beau repentir! Sinistre crétin, tu me paieras tout cela.
FAUSTO — C'est que... je ne suis pas riche.
BORTEK — Et bien tu paieras avec ta pauvreté.
FAUSTO — Que me restera-t-il?
BORTEK — La peau sur les os, et c'est déjà pas mal. Tu tiendras debout.
FAUSTO — Oh! vous êtes trop doux avec moi, maître.
BORTEK — Tu es mon disciple bien-aimé. Relève-toi.
FAUSTO — Je me relève.
BORTEK — Regarde-moi dans les yeux.
FAUSTO — Je regarde les yeux.
BORTEK — Remercie-moi.
FAUSTO — Merci.
BORTEK — Plus fort!
FAUSTO — Merci!
BORTEK — O que ce mot est doux à mes oreilles!
FAUSTO — Il écorche ma langue.
BORTEK — Et c'est heureux qu'il en soit ainsi.
FAUSTO — Heureux les hommes de bonne volonté...
BORTEK — Sois heureux, fiston. L'avenir est à toi.
FAUSTO — Quelle grande chose que l'avenir!
BORTEK — Chose est bien faible pour sa grandeur.
FAUSTO — Grandeur est bien faible pour sa chose!
BORTEK — Mais il voudrait avoir le dernier mot, ce pendard!
FAUSTO — Non, non, je ne veux pas!
BORTEK — Parfait. Où est Mirna?
FAUSTO — De l'autre côté du jardin, maître. Maître?
BORTEK — Que me veut-il, ce sagouin?
FAUSTO — Pardonnez l'importunité de mon propos, maître...
BORTEK — Sache une chose une bonne fois pour toute, rigolo!
FAUSTO — O que je la sache pour toutes les fois où je l'oublierai!
BORTEK — Je ne pardonne jamais.
FAUSTO — Aaaaaaah! quelle haine dans votre regard! Hou! que c'est laid!
BORTEK — Hé! Hé! Les justes sont laids, parce que la beauté est injuste.
FAUSTO — C'est pour ça que tu as mutilé ma femme, salaud!
BORTEK — Comment, comment? Qu'ai-je entendu?
FAUSTO — Haïssez-le du haut de votre puissance, o maître.
BORTEK — Je le hais. Et puis après?
FAUSTO — Cela suffira bien à sa petitesse.
BORTEK — Sa petitesse, ver de terre, je la réduis à néant.
FAUSTO — Oh! non, pas ça!
BORTEK — Tu as raison, pas ça. Tiens, prends ce couteau.
FAUSTO — Encore un couteau!
BORTEK — Eh! oui, encore un couteau. Je t'arme pour te défendre.
FAUSTO — Merci, maître.
BORTEK — Sauras-tu te couper une main?
FAUSTO — Oh! oui, maître, surtout si c'est celle qui tient le couteau.
BORTEK — Tu es fort. Je suis fier de toi.
FAUSTO — Moi aussi! O que la vie est douce où vous marchez!
BORTEK — La vie n'est douce que dans la merde, O Vérité! Tranche-toi la main.
FAUSTO — Qu'il en soit fait selon votre volonté!
Fausto se tranche la main.
Il s'enfuit en hurlant dans la sacristie.
Bortek s'assoit, pensif. Entre Mirna.
MIRNA — Maître Bortek o maître Bortek, à moi!
BORTEK — Sombre et douce Mirna! Est-ce moi que tu appelles ainsi?
MIRNA — Oui, maître. J'ai tant besoin de vous!
BORTEK — Je passais, quand votre voix, votre voix sucrée...
MIRNA — Quand ma voix sucrée...
BORTEK — Quand votre voix sucrée, o Mirna, s'est jetée sur ma langue!
MIRNA — C'est beau, ça!
BORTEK — Hé! c'est que je suis poète à mes heures.
MIRNA — J'aime les poètes, mais je suis si malheureuse!
BORTEK — Malheureuse, o toi, femme entre les femmes! Que c'est injuste, ça! Que c'est beau!
MIRNA — A qui le dites-vous!
BORTEK — Et qu'est-ce donc qui te rend si malheureuse, o beauté lancinante?
MIRNA — C'est mon mari qui me fait bien du souci.
BORTEK — La bourrique! Ah! si je le tenais!
MIRNA — Oh! mais ce n'est pas de sa faute.
BORTEK — Pas sa faute? Lui qui porte en son cœur tout le péché du monde!
MIRNA — Oh! non, ce n'est pas sa faute. C'est vous...
BORTEK — Moi, o ombrageuse cité de mes désirs les plus fous...
MIRNA — C'est votre faute.
BORTEK — Moi qui n'en commets jamais. Il t'a trompée sans doute.
MIRNA — Oh! il n'oserait pas.
BORTEK — Crois-tu?
MIRNA — Ah! s'il osait!
BORTEK — Ah! Haine vengeresse de l'éternel féminin!
MIRNA — Ah! s'il a osé une fois!
BORTEK — Ah! ce poing fermé, que ne tient-il une arme!
MIRNA — Il me suffirait bien, croyez-moi. Mais ce n'est pas sa faute.
BORTEK — C'est donc la mienne. Hélas sur moi!
MIRNA — Ne vous chargez pas, maître. Vous n'y êtes pour rien.
BORTEK — Ah? Je n'y suis pour rien et c'est cependant ma faute. Expliquez-moi ça.
MIRNA — C'est depuis qu'il s'est coupé la main.
BORTEK — Par exemple! Il y a réussi. Il est moins bête que je ne croyais.
MIRNA — Vous appelez ça de l'intelligence!
BORTEK — J'appelle cela comme je peux.
MIRNA — C'est beau, un être qui fait ce qu'il peut.
BORTEK — Hé! Je ne suis pas tout à fait un être. Enfin, passons. Et depuis, il n'est plus comme avant?
MIRNA — C'est exactement cela. Mot pour mot.
BORTEK — C'est que je suis poète. Écoute...
MIRNA — Je tends l'oreille.
BORTEK — On ne dirait pas à la voir, qu'elle se tend, o pulpeuse excroissance de mon désir!
MIRNA — Et pourtant, elle écoute.
BORTEK — Qu'elle écoute ce que j'ai à lui dire.
MIRNA — Elle ne le redira jamais assez.
BORTEK — La postérité lui en saura gré sans doute. Elle est si injuste, la postérité!
MIRNA — Ah! ne criez pas si fort!
BORTEK — Oh! redis-moi cela!
MIRNA — Ah! ne criez pas si fort!
BORTEK — Je crois entendre ma propre voix. Elle est si douce, ma voix!
MIRNA — Et je l'aime.
BORTEK — Quel aveu déchirant pour mon humble passage sur cette terre maudite!
MIRNA — Mais depuis qu'il n'a plus sa main, il n'est plus le même.
BORTEK — Hé! comment pourrait-il être?
MIRNA — Le voilà devant la terrible Ananké, déesse noire aux noirs dessins.
BORTEK — Mais voilà le sauveur au galop de son destrier étoilé!
MIRNA — Voilà Bortek le Héros!
BORTEK — Oh! douce musique! Que mon nom est doux à tes lèvres! Tiens.
MIRNA — Ah! un couteau!
BORTEK — Hé! oui, sombre Mirna, encore un couteau. Ce n'est pas une coïncidence.
MIRNA — Était-ce écrit?
BORTEK — Gravé dans la pierre noire du destin, là-haut.
MIRNA — Et sans indiscrétion, que se dit-il, là-haut?
BORTEK — C'était écrit.
MIRNA — Voilà bien peu de chose pour un espace aussi vaste.
BORTEK — C'était écrit, et ce qui est écrit doit s'accomplir. Qu'est-ce que ceci, o Mirna?
MIRNA — Votre sexe, maître Bortek!
BORTEK — Tranche-le avec cette lame impitoyable.
MIRNA — Mais... oh! non, c'est trop horrible! C'est que j'en serais capable!
BORTEK — Te voilà muette devant le fait accompli.
MIRNA — Mais je ne l'ai pas coupé!
BORTEK — Hé! je le sais bien, et je m'en porte mieux.
MIRNA — Alors, o maître, que se cache-t-il dans l'obscurité de tes paroles?
BORTEK — Un enfant, o Mirna, un enfant.
MIRNA — Mais, quel enfant?
BORTEK — L'enfant de Bortek, le dieu des dieux, o ma Junon!
MIRNA — O joie de l'enfantement! Je vais enfin souffrir pour de bon.
BORTEK — Gloire au plus haut des cieux!
MIRNA — Il est né le divin enfant!
BORTEK — Pas tout à fait, Mirna, mais cela ne saurait tarder.
MIRNA — Oh! mon dieu!
BORTEK — Hé bien! qu'as-tu?
MIRNA — Et ce pauvre Fausto! Oh! Je suis déshonorée!
BORTEK — Un dieu ne déshonore pas une femme. Il la comble.
MIRNA — Oh! je suis comblée!
BORTEK — Hé bien soit! Fausto n'échappera pas à la mort cruelle. Qu'il meure!
Bortek sort, majestueux.
Mirna s'endort sur les marches de l'autel.
Entre Fausto.
MIRNA — Oh! Fausto, là! ça y est! Oh! que c'est douloureux!
FAUSTO — Hé! quoi! et de quoi s'agit-il? Pourquoi tout ce mal?
MIRNA — C'est l'enfant, Fausto chéri. Le moment est proche.
FAUSTO — Ah! oui, l'enfant. Celui dont je ne suis pas le père.
MIRNA — Est-ce ma faute à moi si les dieux font l'amour avec les yeux!
FAUSTO — Pas si fort, Mirna. Ma tête pourrait éclater.
MIRNA — Je crois que nous perdons la raison. Tant d'événements!
FAUSTO — Si peu de temps.
MIRNA — Il faut nous ressaisir, Fausto.
FAUSTO — Avortons!
MIRNA — Hein? Que dis-tu?
FAUSTO — Hé bien oui, extirpons ce mal!
MIRNA — Tu ne vas pas recommencer.
FAUSTO — Ai-je commencé une fois? Extirpons! Extirpons! Extirpons!
MIRNA — Oh! Fausto, tu me fais peur.
FAUSTO — Mais je suis doux comme un agneau.
MIRNA — Tu as bien changé. Où est-il le temps du beau jeune homme amoureux...
FAUSTO — Envolé, et c'est de ta faute.
MIRNA — Comment oses-tu être aussi injuste?
FAUSTO — Si tu n'avais point fait cette prière stupide!
MIRNA — Mais nous étions si pauvres, Fausto!
FAUSTO — La richesse ne nous aura pas comblés.
MIRNA — C'est la malchance, ça. C'est la malchance!
FAUSTO — C'est la faute. Moi, je crois que c'est la faute!
MIRNA — Aaaaaah! cette douleur, là, dans mon ventre!
FAUSTO — Pourvu qu'il ne nous naisse pas un monstre!
MIRNA — Oh! Fausto, c'est le fils de dieu.
FAUSTO — Extirpons le fils de dieu!
MIRNA — Fausto ne me touche pas!
FAUSTO — Où est-il, ce couteau? Où l'as-tu caché?
MIRNA — Ce n'est pas ma faute. Je n'ai pas fait le mal.
FAUSTO — Ah! le voilà. L'autel! J'ai besoin d'un autel.
MIRNA — Calme-toi. Aime-moi encore!
FAUSTO — Oh! baisée des dieux! le mal sera extirpé! couche-toi!
MIRNA — Je t'en prie, mon époux, ne me fais pas de mal!
FAUSTO — Ce qui est juste est indolore. Frappe!
Il frappe.
MIRNA — Aaaaaaaah! me voilà morte!
FAUSTO — Tu te dégonfles comme une baudruche!
MIRNA — C'est la mort, ça, tu crois?
FAUSTO — Ah! Ah! Ah! Ah! Ah! le dieu Bortek t'aura gonflée de vide!
MIRNA — Est-ce possible? Il n'y a rien dans mon ventre!
FAUSTO — Hé! oui, rien que de très normal. Des organes. Pas de fils.
MIRNA — Mon dieu! Bortek m'a trompée. Hou! Le salaud!
FAUSTO — Tais-toi! Ne blasphème pas. On ne sait jamais.
MIRNA — M'avoir trompée de cette façon!
FAUSTO — Heu! ton ventre. Referme-le.
MIRNA — Avais-tu besoin de l'ouvrir aussi grand!
FAUSTO — L'ouverture n'est jamais assez grande pour le juste. Fuyons!
MIRNA — Il doit payer.
FAUSTO — Que dis-tu?
MIRNA — Il doit payer! Il doit payer!
FAUSTO — Mais enfin, Mirna, songes-tu à ce que tu dis?
MIRNA — Il paiera parce qu'il a été injuste.
FAUSTO — Ne blasphème pas, oh! ne blasphème pas!
MIRNA — Le salaud m'a gonflée de son vide. Il paiera.
FAUSTO — Calme ta colère, Mirna. Les hommes sont faibles. Pas les dieux.
MIRNA — Est-il dieu après tout?
FAUSTO — En douterais-tu? Es-tu folle de douter!
MIRNA — Je sais ce que je dis.
FAUSTO — Le malheur commence toujours avec le doute. Ne doutons pas.
MIRNA — Fausto! J'aurai ce fils. Oh! je l'ai tant désiré!
FAUSTO — Hé! mais puisque c'est du vent!
MIRNA — J'aurai ce fils quoiqu'il m'en coûte!
FAUSTO — Mais que fais-tu! Ah! restons purs, o ma pureté, o enfant!
MIRNA — Baise-moi. Baise-moi fort, mon petit mari!
FAUSTO — Oh! que la chose est douloureuse!
MIRNA — Baise-moi! L'enfant doit naître, ou je n'ai plus qu'à mourir!
FAUSTO — Ne meurs pas, o ne meurs pas! Baisons! J'ai si peur d'être seul un jour!
MIRNA — Il règnera! Il règnera! O rebaise m'encore!
Paraît l'enfant dans un berceau.
FAUSTO — Guidi! Guidiguidiguidiguidi!
MIRNA — N'est-ce pas qu'il est beau?
FAUSTO — Hé! Guidiguidiguidiguidi!
MIRNA — Il est rose comme un beau jour.
FAUSTO — Guidiguidiguidiguidi!
MIRNA — J'espère qu'il grandira vite.
FAUSTO — Guidiguidiguidiguidi!
MIRNA — Il faut qu'il se dépêche d'être fort.
FAUSTO — Guidiguidiguidiguidi!
MIRNA — Et il aura de la chance.
BORTEK — Que je fleurisse le rosier de son jardin!
Entre Bortek.
MIRNA — Oh! mon dieu, tout est-il déjà fini?
FAUSTO — Guidiguidiguidiguidi!
BORTEK — Je lui donnerai la force du lion et la souplesse du lézard.
FAUSTO — Oh! maître Bortek! quelle surprise!
BORTEK — Je suis une surprise bienveillante. Comment se porte l'enfant?
FAUSTO — A merveille, o maître. Puisse-t-il vous plaire.
BORTEK — Mmmmmmm... Sa tête me dit quelque chose. Ne trouves-tu pas, Fausto?
FAUSTO — Hé! hé! je me le disais bien aussi.
BORTEK — Ne te rappelle-t-il pas quelqu'un?
FAUSTO — Hé! une vague idée... non, vraiment... je ne vois pas.
BORTEK — Heureux l'innocent. Il est riche.
FAUSTO — Guidiguidiguidigudi! hi! hi! hi! hi! hi!
BORTEK — Le bonheur est une chose vraiment touchante. N'est-ce pas, Mirna?
MIRNA — Je le pense bien aussi. Une bien belle chose que le bonheur des pères.
BORTEK — O Mirna, tu es si belle! Ah! les présents.
MIRNA — Quels présents?
BORTEK — Hé! les présents à la jeune mère et au nouveau-né.
FAUSTO — Le père se contentera de son bonheur de père. Il lui suffit hi! hi! hi! hi!
Bortek exhibe le couteau.
MIRNA — Aaaaah! qu'est-ce que ceci!
FAUSTO — Oh! mon dieu, Mirna. Un mauvais souvenir!
BORTEK — Non, Fausto, l'avenir. Ta mémoire fonctionne à l'envers, ne l'oublie pas.
MIRNA — Et... et pourquoi faire ce couteau?
FAUSTO — Oui. A quoi servirait-il, ce couteau?
BORTEK — A te tuer, Fausto. Aurais-tu oublié notre pacte?
MIRNA — Ha! Hélas sur moi! Hélas sur moi! Pauvre mère que je suis!
FAUSTO — Hé!... c'est que, douce Mirna, vois-tu, j'ai signé avec mon sang.
BORTEK — Oui. De ton sang. Et cela t'engage à respecter...
FAUSTO — Votre mémoire, o maître.
BORTEK — Ma mémoire et mon âge, vil disciple! Prends ce couteau!
FAUSTO — Voilà. Je l'ai pris. Et... et que dois-je en faire?
BORTEK — Porte-le à ton cœur.
MIRNA — Fausto! ne l'écoute pas!
BORTEK — Tais-toi, sombre beauté. D'ailleurs, il ne t'entend pas. Frappe, Fausto!
Fausto tombe.
MIRNA — Non, Fausto! oh!... mais que me reste-t-il? o que je suis malheureuse!
BORTEK — O que la femme est érotique dans la douleur! Regarde-moi, Mirna.
MIRNA — Je ne peux pas, oh! je ne peux pas.
BORTEK — Regarde-moi.
MIRNA — Maître, pardonnez-moi...
BORTEK — Je te pardonne, bien que cela n'entre pas dans mes attributions. Lève-toi.
MIRNA — Je me lève. Dois-je vous aimer maintenant que j'ai tout perdu?
BORTEK — Qu'oses-tu dire, pauvre femme? Oublies-tu notre fils?
MIRNA — Mais, maître Bortek, ce n'est pas notre fils.
BORTEK — Quoi? Nierais-tu l'avoir enfanté?
MIRNA — Certes non.
BORTEK — Nierais-tu l'avoir conçu contre moi?
MIRNA — Je ne le nie pas. Mais c'est faux.
BORTEK — Qu'est-ce que tu racontes? (silence) Aaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaah!
MIRNA — Oh! quel cri horrible! Vous allez le réveiller!
BORTEK — C'est vrai qu'il dort. Pauvre enfant! Le père...
MIRNA — Oui, maître...
BORTEK — Qui est le père?
MIRNA — Fausto, maître.
BORTEK — Fausto? Ah! Ah! Ah! Ah! Ah! Ah! mais c'est impossible!
MIRNA — C'est pourtant la vérité. Il m'a baisée, et voilà le résultat.
BORTEK — Fausto t'a baisée. Mmmmmmm... et comment a-t-il fait pour te baiser?
MIRNA — Hem... il m'a baisée. Il m'a baisée. Ça veut tout dire!
BORTEK — Ça ne veut rien dire!
MIRNA — Si! ça veut dire! Votre enfant n'était que du vent! Celui de Fausto est de chair.
BORTEK — Sombre idiote!
MIRNA — Qu'allez-vous faire avec ce couteau?
BORTEK — Te dépecer, Mirna. Je n'extirperai rien. Je vais te détruire.
MIRNA — Non, o maître de mes jours. Pourquoi assombrir l'avenir de cet enfant?
BORTEK — L'enfant né d'un eunuque et d'une putain vivra éternellement dans le malheur. Mirna! que c'est horrible ce que vous dites-là!
BORTEK — Crève!
MIRNA — Maître, ayez pitié de moi!
BORTEK — Crève!
MIRNA — Maître! je ne veux pas mourir!
BORTEK — Crève! Crève! Crève!
MIRNA — Ah! je suis morte!
Elle tombe.
BORTEK — Et toi, enfant, l'éternité te verra errer aussi longtemps qu'elle durera. Oh! que ma haine se déchaîne! Il ne te sera jamais pardonné d'avoir tué Dieu!
Bortek fait disparaître les cadavres dans la trappe.
Il exhausse l'enfant.
Cuisine. Marie Pipi prépare la soupe. Elle dispose le couvert, verse le contenu d'une fiole dans la soupière. La porte s'ouvre. Entre Marco, qui se débarrasse de son manteau. Il s'assoit à table.
MARIE-PIPI — La soupe est prête!
MARCO-POLO — Sers-moi sans réserve, ma femme.
MARIE-PIPI — Tu as eu une dure journée, n'est-ce pas?
MARCO-POLO — Je me suis écorché les mains pour un maigre salaire, est-ce ce que tu veux dire?
MARIE-PIPI — Mon existence à moi est moins pénible, je crois, à part l'ennui.
MARCO-POLO — Je ne peux être tout le temps à tes côtés.
MARIE-PIPI — Ce n'est pas ce que j'ai voulu dire.
MARCO-POLO — Ah? Que disais-tu, que j'ai compris de travers?
MARIE-PIPI — Les pauvres ont de l'intérêt à parler d'autre chose que de leur misère.
MARCO-POLO — Le travail est dur, la maison peu confortable, mais nous avons à manger tout les jours. Que Dieu me permette longtemps de te procurer les ingrédients que tu accommodes si bien.
MARIE-PIPI — Il nous faut parler d'autre chose.
MARCO-POLO — Laisse moi manger, puis je te parlerai d'amour, ma femme. C'est là la meilleure conversation qu'un homme puisse tenir à une femme. Au diable les mots et le sens qu'on leur donne.
MARIE-PIPI — J'aime t'entendre parler comme cela, mon mari. Finis ta soupe. Elle va refroidir. Elle est plus efficace quand elle arrive chaude dans l'estomac.
MARCO-POLO — Je ne sais pas. Celui-ci me tourmente depuis quelque temps. Trop de soucis, et pas grand chose pour les régler.
MARIE-PIPI — Cela ira mieux tout à l'heure. Je vais chauffer le lit.
MARCO-POLO — Oui, c'est ça, ma femme. Chauffe la soupe, chauffe le lit. Elle me chauffe bien un peu la tête quelquefois. Elle n'est pas parfaite. Je ne suis pas parfait non plus.
MARIE-PIPI — Je saurais aussi te chauffer le portefeuille s'il était mieux rempli.
MARCO-POLO — Ah! ma femme! Ne fais pas de l'esprit. Cela ne convient pas à une femme d'avoir de l'esprit. Qu'en ferais-tu, d'ailleurs. Et puis en ai-je moi même assez pour supporter le tien? Aïe! Cet estomac. Je travaille trop et ne gagne pas assez.
MARIE-PIPI — Finis ta soupe. Elle est encore chaude.
MARCO-POLO — C'est peut-être cette chaleur soudaine qui le fait souffrir. Il fait si froid dehors. Travailler par ce temps, c'est inhumain.
MARIE-PIPI — Tu dis n'importe quoi, mon mari.
MARCO-POLO — Ne te mêle pas de ce que je dis.
MARIE-PIPI — Je te chaufferai toi aussi.
MARCO-POLO — Aïe! Je ne sais si c'est l'estomac ou autre chose.
MARIE-PIPI — Cela passera. Jamais le corps n'est à son aise en hiver.
MARCO-POLO — Ah! oui? Et de quoi souffres-tu?
MARIE-PIPI — Du mal d'amour.
MARCO-POLO — Cela ne fait pas si mal. Au moins l'organe concerné y trouve quelque plaisir.
MARIE-PIPI — Si l'on sait s'y prendre.
MARCO-POLO — Insinuerais-tu que je n'ai pas ce talent?
MARIE-PIPI — Rien d'autre que nous n'avons pas d'enfant pour prouver ce que tu dis.
MARCO-POLO — Des preuves, je t'en donne toutes les nuits.
MARIE-PIPI — Il y a des voisins qui jasent. Tant d'années de vie commune! et pas un enfant pour témoigner de notre amour à la face du monde.
MARCO-POLO — Qu'est-ce que j'y peux? Tu n'es pas faite pour enfanter.
MARIE-PIPI — Pourquoi moi?
MARCO-POLO — Il ne peut en être autrement. Cela se voit bien, non?
MARIE-PIPI — Ce qui se voit, c'est que nous vieillissons bien piteusement.
MARCO-POLO — Dieu sait ce qu'il fait. Ce n'est pas à nous de deviner ce qu'il fait. Et ce qu'il fait est bien fait. Qui oserait dire le contraire?
MARIE-PIPI — Je peux le dire, moi.
MARCO-POLO — Pas si fort, ma femme. Si l'on t'entendait tenir de pareils propos, et par les temps qui courent.
MARIE-PIPI — Je dis ce que je dis, et si Dieu s'en offense, c'est qu'il ne vaut pas grand-chose.
MARCO-POLO — Es-tu folle! Tais-toi!
MARIE-PIPI — Nous faudra-t-il prier le diable pour qu'un enfant me remplisse le ventre.
MARCO-POLO — Cesse, veux-tu?
MARIE-PIPI — Ou bien j'irai chercher le diable pour qu'il me fasse un fils!
MARCO-POLO — Ah! putain! vas-tu te taire?
MARIE-PIPI — Fais-moi taire, allons mon petit mari, fais-moi taire!
Elle saute sur le lit.
MARCO-POLO — Aïe! Maudit estomac! Je ne me sens pas en forme, ce soir. Tu vas parler toute la nuit et nous envoyer au bûcher, je crois.
On frappe à la porte.
MARCO-POLO — Tiens? Quelqu'un qui s'inquiète, ou qui croit avoir mal entendu tes propos.
MARIE-PIPI — Lui diras-tu que c'est le jeu qui nous excite? Ou bien ne le détromperas-tu pas? Que vas-tu faire, mon mari?
MARCO-POLO — Tais-toi, ne jouons plus!
Il ouvre la porte.
Entre Bortek qui s'assoit à table.
Il regarde Marie Pipi sur le lit.
MARCO-POLO — Ça par exemple! Me direz-vous ce que vous venez chercher ici?
BORTEK — Un asile pour la nuit. Je ne crois pas que vous soyez si riches, mais il y a de la soupe sur la table, et j'ai faim et froid.
MARCO-POLO — Si j'avais su qu'on pouvait se procurer le gîte et le couvert de cette manière-là, je ne me serais pas mis dans l'idée que le travail honore son homme.
BORTEK — Il m'arrive de travailler, savez-vous?
MARCO-POLO — Pas si souvent que ça, si j'en juge aux os qui saillent ça et là.
BORTEK — Le travail n'est pas un droit, et puis n'est-ce pas cette misère qui sauve le monde? On dit cela partout. C'est une opinion partagée par tout le monde.
MARCO-POLO — S'il vous plaît de vous charger de mes péchés en échange d'une soupe, nous avons un marché à conclure d'abord.
BORTEK — Vous parlez comme le diable.
MARIE-PIPI — Marco!
MARCO-POLO — Que voulez-vous dire? N'êtes-vous pas un gueux qui traîne la savate de soupière en soupière?
BORTEK — Je suis ce que je parais être.
MARCO-POLO — Ah! Ah! Ah! Vous autres les gueux vous avez bien le loisir de cogiter! Je travaille moi, et je n'ai pas de temps à consacrer à ces sortes de finesses. Si vous pensez que je parle comme le diable, c'est que cela vous regarde quelque peu. Auquel cas vous n'êtes ni gueux ni bel esprit.
MARIE-PIPI — Méfie-toi, Marco!
MARCO-POLO — Je ne suis rien, moi, monsieur le traîne-savate. Rien qu'un pauvre travailleur qui accepte de vivre sans poser de question ni répondre à celle des autres. Je connais mon chantier et ma maison, et les ruelles qu'il me faut emprunter pour aller de l'un à l'autre. Je prie Dieu tous les jours et je n'ai jamais vu le diable ailleurs que dans mes cauchemars, au moment où je ne maîtrise plus ma fatigue ni mes douleurs.
MARIE-PIPI — Tais-toi, Marco!
MARCO-POLO — Vous voulez de la soupe! Voilà de la soupe! Quand au lit, il est étroit, et puis ma femme couche dedans, et je ne saurais la partager, sauf avec Dieu, qui l'aime je crois comme il aime les femmes, c'est-à-dire comme nous ne les aimons pas.
MARIE-PIPI — Marco!
MARCO-POLO — Donc, avalez ces restes, et couchez-vous devant la porte. Voilà ce que je peux vous offrir, par respect pour le dieu qui vous a créé et qui si j'en crois, n'est pas le diable. Est-ce tout pour ce soir?
Bortek remplit son assiette. Marie s'amène.
MARIE-PIPI — Elle est froide maintenant. Je vais la mettre sur le feu.
BORTEK — Ce ne sera pas la peine.
MARCO-POLO — Laissez-la faire, mon vieux. Elle sait de quoi elle parle. Elle fait ça tous les jours.
BORTEK — Si vous pensez qu'elle sera meilleure.
MARIE-PIPI — Je le pense, oui.
Marco sort. Marie jette la soupe dans l'évier.
BORTEK — Mais que faites-vous donc? Qu'est-ce que je vais manger?
MARIE-PIPI — Vous avez si faim que ça?
BORTEK — Suis-je ici pour autre chose que pour répondre à l'agacement de mon estomac?
MARIE-PIPI — Est-ce que je sais pourquoi vous êtes ici? Vous mangerez du fromage.
BORTEK — Il vous manquera. Votre mari pourrait bien y trouver les raisons d'une colère encore plus vivace que celle qui lui fait prendre l'air en ce moment. Qu'est-ce qui lui a pris de m'asticoter de cette manière?
MARIE-PIPI — Vous avez interrompu notre jeu.
BORTEK — Vous jouiez? De quel jeu s'agit-il? Je peux me substituer.
MARIE-PIPI — Certes non. Vous ne jouerez pas dans mon lit, en tout cas pas avec moi.
BORTEK — Ah? Mille excuses, madame. Je le croyais trop épuisé pour ça.
MARIE-PIPI — Il l'est, en effet. Il ne se passera rien ce soir.
BORTEK — Rien, en effet.
MARIE-PIPI — En effet.
Silences.
BORTEK — Pas d'enfants pour égayer ce triste logis.
MARIE-PIPI — Point d'enfant.
BORTEK — Je vois.
MARIE-PIPI — Vous ne voyez rien du tout. Je suis comme je suis.
BORTEK — Vous êtes bien comme vous êtes.
MARIE-PIPI — Il vaut mieux cesser de parler. Vous allez me faire la cour.
BORTEK — Je suis comme je suis.
MARIE-PIPI — Que voulez-vous dire?
BORTEK — Ce que je dis.
MARIE-PIPI — Vous êtes bien indiscret, en tout cas.
BORTEK — Il vaut mieux cesser de parler.
MARIE-PIPI — Puisque vous le dites.
Silences.
MARIE-PIPI — Ce n'est pas vous en tout cas qui égayerez ces murs. Vous êtes triste à mourir.
BORTEK — Un homme qui se tait parce qu'on le lui demande est un homme triste.
Elle rit.
BORTEK — Marie?
MARIE-PIPI — Oui?
BORTEK — Qu'avez-vous mis dans la soupe de votre mari, que je n'ai pas goûté?
MARIE-PIPI — Quelques épices qui n'auraient pas été de votre goût.
BORTEK — Autre chose?
MARIE-PIPI — Comment cela, autre chose?
BORTEK — Cette fiole, entre vos seins?
MARIE-PIPI — Il n'y a pas de fiole à cet endroit-là. Il n'y en a jamais eu.
BORTEK — Faites-voir.
MARIE-PIPI — La belle excuse! Il faut être plus adroit avec les femmes.
BORTEK — Je ne crois pas manquer d'adresse. Je vous aime bien.
MARIE-PIPI — Moi pas. Mangez votre fromage et allez dormir.
BORTEK — Je ne dormirai pas ce soir.
MARIE-PIPI — Vous ferez ce qu'il vous plaira.
BORTEK — Ce qui me plaît, non. Mais je le ferai tout de même.
MARIE-PIPI — Dormir?
BORTEK — Dormir, oui, mais j'ai autre chose à faire avant que de dormir.
MARIE-PIPI — Faites-le, pourvu que ce soit digne.
BORTEK — Nous avons à parler tous deux, au sujet de cette fiole.
MARIE-PIPI — Mais de quoi parlez-vous? Ah! peut-être du remède que j'administre à mon mari à cause de son estomac qui le fait souffrir. Il pesterait s'il savait que je tente de le soigner à son insu. J'agis selon ma conscience, c'est tout.
BORTEK — Quelle folle vous faites!
MARIE-PIPI — Que dites-vous?
BORTEK — Je dis que vous êtes folle, de vous livrer à ce jeu dangereux. Ces poisons se reniflent, ma bonne amie, et il vous en coûtera la tête un de ces jours.
MARIE-PIPI — Mais de quoi parlez-vous?
BORTEK — Je parle des brûlures d'estomac de votre époux, et de la cause qui les augmente jour après jour, jusqu'à ce que la mort l'emporte au diable.
MARIE-PIPI — Quand bien même j'empoisonnerais la vie de mon mari, en quoi cela vous regarde-t-il? Les femmes souvent empoisonnent la vie de leurs maris. Cela ne mérite pas une telle enquête. Je parle au figuré, bien entendu. La fiole est aussi une figure de l'esprit. C'est ce que vous voulez dire, n'est-ce pas? Il n'y a point de femmes dans votre vie? En avez-vous jamais connues? Il semble que non. En tout cas pas de femmes dignes de ce nom. Des putains, peut-être, quoiqu'il faille avoir le sou pour ça. Ce qui n'est pas le cas.
BORTEK — Mon cas n'intéresse que moi.
MARIE-PIPI — Le mien semble vous intéresser, et je ne suis pas d'avis de vous voir continuer de vous y intéresser. Si vous avez fini de manger, sortez. Voulez-vous un peu de tabac? Un peu de fumée vous aidera à vous endormir, et à chasser les mauvaises pensées qui peuplent votre esprit.
BORTEK — Si je vous disais...
MARIE-PIPI — Ne me dites plus rien.
BORTEK — Attendez de savoir ce que j'ai à dire!
MARIE-PIPI — Je ne veux pas le savoir.
BORTEK — Il ne vous baisera pas ce soir.
MARIE-PIPI — Vous non plus. Je penserai à autre chose.
BORTEK — J'y penserai moi aussi.
MARIE-PIPI — Ah! Oui?
BORTEK — Oui.
MARIE-PIPI — A quelle chose donc?
BORTEK — Au mal qui ulcère l'estomac de votre mari.
MARIE-PIPI — Vous n'allez pas recommencer!
BORTEK — Je dis que je vais y penser, comme vous y penserez. Nous ne dormirons pas cette nuit. Il nous faudra supporter les ronflements de ce malade.
MARIE-PIPI — Peut-être savez-vous ce que vous voulez.
BORTEK — Plaît-il?
MARIE-PIPI — Je dis que vous savez ce que vous voulez.
BORTEK — Je le sais.
MARIE-PIPI — Mais je doute qu'une femme vous donne du plaisir cette nuit.
BORTEK — Ce n'est pas ce que je demande.
MARIE-PIPI — C'est ce que vous dites.
BORTEK — Je n'en dis rien du tout.
MARIE-PIPI — Vous ne vous écoutez pas parler. Vous êtes obsédé par cette idée.
BORTEK — Obsédé, oui, mais pas par cette idée.
MARIE-PIPI — Et par quelle idée alors?
BORTEK — La même qui vous obsède.
MARIE-PIPI — Rien ne m'obsède. Je vais rêver sans doute. Ni plus ni moins.
BORTEK — Nous rêverons de la même chose.
MARIE-PIPI — Et quelle est cette chose?
BORTEK — Un grand trou dans l'estomac de votre mari.
MARIE-PIPI — Je l'aime trop.
BORTEK — Seulement...
MARIE-PIPI — Seulement?
BORTEK — Il y a aussi des manifestations cutanées.
MARIE-PIPI — De quoi?
BORTEK — Une peau qui devient noire comme le charbon, des yeux rouges comme braise, des pustules sur la langue, le nez qui saigne.
MARIE-PIPI — Mon Dieu, qu'est-ce que ceci!
BORTEK — Un cadavre d'homme empoisonné.
MARIE-PIPI — J'espère que sa mort sera douce.
BORTEK — Elle ne le sera pas. Il hurlera de douleur. Tout le voisinage tendra ses oreilles perverses. Il doutera peut-être lui-même. Il a forcément entendu parler de ces sortes de choses. Elles lui viendront à l'esprit. Il vous regardera avec horreur, et il comprendra peut-être. Il faudra lui fermer la bouche, pour qu'il ne crie pas ce que son cœur lui inspire. Mais cela ne servira à rien. La pourriture de son corps parlera à la place de sa bouche. Il y aura des témoins. On vous posera des questions. Vous n'y répondrez pas.
Silences.
MARIE-PIPI — Si vous êtes policier, vous perdez votre temps.
BORTEK — Je n'ai pas de temps à perdre, et je n'en perds pas.
MARIE-PIPI — C'est ce qui semble, oui. Tout ça parce que vous mourez d'envie d'entrer dans mon lit. Voilà tout l'objet de ces discours.
BORTEK — Puisque cette idée semble avoir votre faveur, achevez-le ce soir, et livrons-nous à la débauche. Je sais tout.
MARIE-PIPI — Vous ne savez rien.
BORTEK — Je vous dis que je sais tout.
MARIE-PIPI — Vous affabulez. Vous avez bien l'air de vous nourrir de fables.
BORTEK — Il y a cette fiole.
MARIE-PIPI — Quand bien même il y aurait une fiole, en quoi son contenu vous soucie-t-il?
BORTEK — Je me soucie de vous.
MARIE-PIPI — Parce que vous m'aimez!
BORTEK — Oui.
MARIE-PIPI — Nous nous connaissons si peu. Ce ne serait pas convenable.
BORTEK — Sans cette fiole, ce ne serait effectivement pas convenable.
MARIE-PIPI — Vous êtes un maître-chanteur.
BORTEK — Votre voix n'est pas si mauvaise.
MARIE-PIPI — Je vais chercher mon mari. Vous vous expliquerez avec lui.
BORTEK — Vous le ferez?
MARIE-PIPI — Je le ferai.
BORTEK — Et bien, faites.
MARIE-PIPI — Vous êtes un ignoble personnage.
BORTEK — Vous, une empoisonneuse, ce qui ne me déplaît pas.
MARIE-PIPI — C'est ainsi qu'on vous plaît.
BORTEK — Entre autre.
MARIE-PIPI — Vous êtes pervers.
BORTEK — Vous ne saurez plus jamais me mentir.
Silences.
MARIE-PIPI — Comment avez-vous su?
BORTEK — La fenêtre, là. J'y vole la nourriture de votre chat.
MARIE-PIPI — Je n'ai plus de chat.
BORTEK — Je l'ai mangé.
MARIE-PIPI — Vous êtes un fou dégoûtant.
BORTEK — Je cherche à vous plaire.
MARIE-PIPI — Vous n'y réussissez pas.
BORTEK — J'œuvre dans ce sens.
MARIE-PIPI — J'aurais dû vous servir cette soupe. J'ai eu pitié de vous. Vous ne méritez pas qu'on s'intéresse à vous.
BORTEK — Je vous intéresse donc?
MARIE-PIPI — Puisque vous savez tout. Et que voulez-vous de moi?
BORTEK — Que veut un homme d'une femme? Ce qu'elle a. Vous n'avez pas d'argent.
MARIE-PIPI — Pas ici.
BORTEK — Pourquoi pas ici?
MARIE-PIPI — Pas à cette heure. Demain. Il sera sur le chantier.
BORTEK — Je serai là pour égailler vos après-midi. Il n'en saura rien.
MARIE-PIPI — Vous forcerez sur la dose.
BORTEK — Comptez sur moi.
MARIE-PIPI — Je parle du poison.
BORTEK — J'en parlais moi aussi.
MARIE-PIPI — Et pour le reste.
BORTEK — Ni plus ni moins.
MARIE-PIPI — Je vais payer cher mes imprudences.
BORTEK — Vous les paierez à leur prix, leur juste prix.
MARIE-PIPI — C'est ce que vous appelez l'amour. Je vous détromperai.
BORTEK — Je compte sur vous.
Marco entre.
MARCO-POLO — Vous êtes encore là, vous? Et bien repu, à ce que je vois!
BORTEK — Je vous remercie infiniment pour vos bontés.
MARCO-POLO — Voilà qui conclut votre visite. Bonsoir, monsieur.
BORTEK — Bonsoir. Passez une bonne nuit.
Bortek sort.
MARCO-POLO — Il a dit cela sur un ton!
MARIE-PIPI — Quel ton?
MARCO-POLO — De quelle nuit veut-il parler?
MARIE-PIPI — De la nôtre, mon époux, de la nôtre.
MARCO-POLO — Nous n'aurons pas le même sommeil ce soir.
MARIE-PIPI — Ton estomac?
MARCO-POLO — Qui veux-tu que ce soit d'autre?
MARIE-PIPI — Il faudra songer à voir un médecin.
MARCO-POLO — Au diable les médecins. Ils m'assassineraient plutôt!
MARIE-PIPI — Pas s'ils peuvent quelque chose contre le mal qui t'indispose.
MARCO-POLO — Et puis avec quoi les paierais-je, ces foutus carabins?
MARIE-PIPI — Sais-tu que ce pouilleux n'est autre qu'un étudiant en médecine?
MARCO-POLO — Il te l'a dit?
MARIE-PIPI — Il me l'a certifié.
MARCO-POLO — Ces gueux mentent comme ils respirent.
MARIE-PIPI — Il paraît avoir de l'éducation.
MARCO-POLO — A-t-il de la science au moins? Il te l'a fait savoir?
MARIE-PIPI — Je ne connais rien aux choses de la science, et pour cause, mais pour ce qui est de l'éducation, j'ai mon mot à dire là-dessus.
MARCO-POLO — A quoi me servirait son éducation s'il ne sait pas la science dont tu parles?
MARIE-PIPI — Il prétend la connaître.
MARCO-POLO — Il l'étudie, c'est différent.
MARIE-PIPI — Au moins, sa consultation ne te coûtera pas un sou.
MARCO-POLO — Nous verrons demain. Je ne sais pas si je dormirai ce soir.
MARIE-PIPI — Fais-le venir ce soir. Demain, il aura peut-être filé sur d'autres routes.
MARCO-POLO — Tu t'inquiètes beaucoup pour ton petit mari.
MARIE-PIPI — Ce mal me fait peur.
MARCO-POLO — Il n'y a là rien de grave.
MARIE-PIPI — Sait-on? Lui le saurait.
MARCO-POLO — Il ne saura rien du tout de mes petites misères, qui sont aussi les tiennes. Gardons-nous de les ébruiter. Ça ne regarde personne.
MARIE-PIPI — Il ne regardera pas pour jaser, mais pour guérir.
MARCO-POLO — Ah! Remettons tout ça à demain. Je dois me lever tôt.
MARIE-PIPI — Il aura disparu.
MARCO-POLO — S'il s'est bien régalé ce soir, ma femme, il sera là demain. Nous en discuterons alors. Je détesterais ce soir qu'un homme me chatouille le ventre, et y pose son oreille pour écouter ce qu'il n'entendra peut-être pas. On dit que ces sortes de douleurs sont quelquefois cérébrales, et c'est peut-être le cas.
MARIE-PIPI — Je crois que je ne te convaincrai pas ce soir. Couchons-nous donc!
La porte s'ouvre. Bortek entre.
MARCO-POLO — Ma foi! Il écoute aux portes.
BORTEK — Cela m'arrive, monsieur, cela m'arrive. Malgré moi. Mais toujours animé par les meilleures intentions qui soient.
MARCO-POLO — C'est donc que vous n'avez pas assez mangé?
BORTEK — J'ai mangé ce qu'il faut, monsieur, pour vivre.
MARCO-POLO — Cela ne vous suffit-il pas que vous en redemandiez.
BORTEK — Mais je ne demande rien.
MARCO-POLO — Alors pourquoi vous réintroduire chez moi si c'est pour ne rien demander. Qu'avons-nous à faire d'un homme qui se tait?
MARIE-PIPI — C'est un voyeur.
MARCO-POLO — Il ne manquait plus que ça.
BORTEK — Madame plaisante. J'ai déjà eu le plaisir de goûter à ses plaisanteries, lesquelles sont les plus fines du monde.
MARCO-POLO — Pendant que j'ai le dos tourné, vous en faites de belles, ma mie. Vous ai-je autorisée à plaisanter un autre homme que moi?
MARIE-PIPI — Peuh! Celui-ci n'est pas un homme.
BORTEK — Vous voilà si proche de la vérité, Madame. Vous brûlez.
MARCO-POLO — Cela ne t'autorise pas à plaisanter ma femme, pouilleux! Qu'est-ce qui t'amènes?
BORTEK — Votre estomac, monsieur.
MARCO-POLO — Que vous disais-je? Il écoute aux portes. Je ne veux pas confier mon estomac à un apprenti sorcier.
BORTEK — Je n'y toucherai pas. Je diagnostiquerai. Et vous penserez ce qu'il vous plaira de mon diagnostic. Je ne suis pas susceptible. Je fais mon devoir.
MARIE-PIPI — Laissez-vous faire, mon mari.
MARCO-POLO — Heu! Que dois-je faire pour me laisser faire?
BORTEK — Vous allonger sur le lit, sur le dos et vous relaxer.
MARIE-PIPI — Allons, mon mari, faites ce qu'il vous dit.
MARCO-POLO — C'est bien contre mon cœur.
MARIE-PIPI — Écoutez votre raison et laissez jaser votre cœur. Vous ne savez plus ce que vous dites ce soir. Couche-toi, mon mari, couche-toi.
BORTEK — Cela n'est pas douloureux. Il vous faut fermer les yeux.
MARCO-POLO — Certes non! Je veux vous surveiller.
BORTEK — Rien n'est possible si vous gardez les yeux ouverts. Je ne réponds pas du résultat.
MARIE-PIPI — Ferme les yeux. Ce n'est pas si difficile. Je regarde pour toi. Tu me fais confiance?
MARCO-POLO — Je ne sais.
MARIE-PIPI — Tu m'aimes si peu!
MARCO-POLO — Pourras-tu voir ce que je verrais, moi, si cela tournait mal?
BORTEK — Monsieur se fait prier.
MARIE-PIPI — Il se soumettra. Ferme tes yeux, ou j'y pose les mains.
BORTEK — Vous feriez bien de les y poser. Il trichera.
MARCO-POLO — Quoi! Vous m'insultez? Mais qui est-ce qui m'a foutu ce sacré carabin! Est-ce qu'on insulte un malade, et chez lui qui plus est!
MARIE-PIPI — Cesse de babiller. Est-ce ce qu'il faut?
Mains sur les yeux de Marco.
Bortek lui arrache un baiser.
Elle recule. Marco se redresse.
MARCO-POLO — Bon sang! Que se passe-t-il?
BORTEK — Il se passe, monsieur, que l'horreur m'a fait tressaillir.
MARIE-PIPI — Il m'appelle une horreur maintenant!
MARCO-POLO — Mais quelle horreur, bon dieu!
BORTEK — Tâtez vous-même, là, cette grosseur.
MARCO-POLO — N'est-ce point un os?
BORTEK — Certes non. Il n'y a jamais eu d'os à cet endroit.
MARCO-POLO — Mais j'ai toujours eu un os, moi, à cet endroit.
BORTEK — Alors c'est que vous avez toujours été malade.
MARCO-POLO — Je souffre depuis peu.
BORTEK — Vous avez incubé longtemps.
MARIE-PIPI — Êtes-vous sûr de ce que vous avancez?
BORTEK — Aussi sûr que je vous vois quand je vous regarde.
MARCO-POLO — Est-ce si grave?
BORTEK — Ce l'est.
MARCO-POLO — Je suis perdu!
BORTEK — Pas si l'on vous soigne.
MARCO-POLO — Et qui me soignerait, que je ne paierai point puisque je ne le peux.
BORTEK — Je le pourrais, certes, mais je ne vis pas d'amour et d'eau fraîche.
MARCO-POLO — Pour l'amour, je ne vous promets rien. Je saurais bien mettre un peu de pain dans l'eau dont vous parlez.
BORTEK — Du pain seulement?
MARCO-POLO — Quelques légumes sans doute. Oh! pas tous les jours.
BORTEK — Il faut que cela soit écrit.
MARCO-POLO — Vous ne me croyez pas sur parole!
BORTEK — Je vous crois, monsieur, en ce moment. Mais si le mal empire, vous serez en proie au délire et susceptible d'oublier votre parole, ce que personne ne vous reprochera.
MARCO-POLO — Comment le mal pourrait-il empirer si je vous paye pour qu'il n'empire pas?
BORTEK — C'est que je n'ai rien garanti, monsieur.
MARCO-POLO — Peut-être de la viande, le lundi. On en trouve pour pas cher ce jour-là. N'est-ce pas, ma mie?
BORTEK — Va pour la viande. Elle consolidera mon diagnostic et atténuera les symptômes.
MARCO-POLO — J'en prendrais bien un morceau, il est vrai.
BORTEK — Vous ne prendrez rien du tout sur ma part du gâteau! Je parlais des symptômes de ma faiblesse physiologique.
MARCO-POLO — Vous êtes donc malade. Vois à quoi j'en suis réduit, ma mie! Me laisser soigner par un plus malade que moi.
BORTEK — C'est que mon cas n'est pas désespéré.
MARCO-POLO — Le mien peut-il vous intéresser s'il est sans espoir? Je pense que vous voulez voir un homme se mourir. Les étudiants raffolent de ça. Ils prennent des notes pendant qu'on se débat et que la mort se nourrit de ce qui reste. Je vois où vous voulez en venir, monsieur. Je ne marche pas dans votre combine. Vous n'aurez pas le spectacle de ma mort.
BORTEK — Ah non, monsieur! Ce spectacle, je me l'offre en prime, si je ne réussis pas à vous guérir.
MARCO-POLO — Vous seriez mieux payé si je mourrais plutôt que si je vivais. Cela est immoral et va contre les affaires ordinaires de ce monde. Je ne peux pas conclure un tel marché. Allez vous faire voir ailleurs!
BORTEK — Il ne vous en coûtera rien si vous périssez. Remarquez bien que ce n'est pas moi, la cause de votre mort, mais vous-même.
MARIE-PIPI — Il est vrai, mon chéri, que le salaire qu'il réclame est peu payer si vous devez vivre. Et puis si vous périssez, que vous importe de vous donner en spectacle?
BORTEK — Il faudra cependant signer ce papier-là.
MARCO-POLO — Un papier? Qué papier? Où avez-vous donc trouvé le temps de le rédiger?
BORTEK — Là, dehors. Vous me reprochiez ma paresse. J'ai fait en sorte que le travail me soit mérité, voilà tout.
MARCO-POLO — Il y a de l'immoralité dans l'exercice de ce métier-là. Où dois-je signer?
BORTEK — A l'endroit habituel. Le plus bas possible dans la page.
MARCO-POLO — Mes yeux se sont troublés. Veux-tu lire pour moi, ma chérie?
Elle lit pour elle-même.
MARCO-POLO — Je n'entends rien. Suis-je donc devenu sourd par dessus le marché?
MARIE-PIPI — Tu n'entends rien parce qu'il n'y a rien à entendre.
MARCO-POLO — Qu'y a-t-il d'écrit là-dessus?
MARIE-PIPI — Rien que de très ordinaire. En fait, je n'y comprends pas grand'chose.
MARCO-POLO — Fais voir, que je me rende compte par moi-même.
BORTEK — La langue y est certes quelque peu obscure, mais la légalité n'autorise pas ni d'autres mots, ni d'autre syntaxe.
MARCO-POLO — Et comment saurais-je si je ne signe pas un pacte avec le diable?
BORTEK — Vous le saurez, monsieur. Ou plutôt, vous le saurez bien assez tôt. Ceci dit, pour le service que je vous rends, à si bon marché, vous ne faites pas grand cas de mon sens de l'honneur. J'ai quelques valeurs à soutenir, monsieur, malgré des apparences qui ne vous autorisent pas à me cracher dessus sans vous soucier de savoir si je me nourris de vos crachats.
MARCO-POLO — Ne prenez pas la mouche, monsieur l'étudiant!
BORTEK — N'est-ce point qu'il délire déjà?
MARIE-PIPI — On voit bien qu'il délire, et qu'il est perdu si vous n'intervenez pas.
MARCO-POLO — Moquez-vous, tous les deux! Si je meurs, tu riras moins. Il n'est pas bon pour une femme de perdre son mari en ce bas monde. Et vous, le carabin, votre réputation ne s'affichera pas en compagnie de ma mort, n'est-ce pas?
MARIE-PIPI — Au fait, monsieur l'étudiant, au fait!
BORTEK — La seconde étape de l'acte médical, conséquemment au diagnostic, est la confection d'une potion destinée, dans un premier temps, à arrêter le mal, qu'il ne s'accroisse plus; dans un deuxième temps, à le réduire, qu'il décroisse; dans un troisième, l'anéantir; dans un quatrième, faire en sorte qu'il ne réapparaisse plus, c'est à dire supprimer les causes. Ce programme vous convient-il?
MARCO-POLO — Il m'irait à merveille si j'étais sûr que cela figure dans le contrat.
BORTEK — Cela y figure d'une manière implicite.
MARCO-POLO — Les juges sont-ils informés de cet implicite-là?
BORTEK — Ils le sont. Vous êtes rassuré? Allez-vous donc signer?
MARCO-POLO — Signe à ma place. Je n'ai plus de force.
BORTEK — C'est au malade de signer. Que vaut la parole d'une femme?
MARCO-POLO — C'est de ma femme dont vous parlez. Elle vaut ce que je vaux.
BORTEK — Dans ce cas, elle ne vaut pas cher.
MARCO-POLO — Comment!
BORTEK — Je dis que je ferais mieux de me trouver une autre clientèle. Mais enfin! Vous tergiversez, mâchonnez mon crayon, me faites des compliments de votre femme, de vous-même, et point sur moi-même! Dois-je supporter ces inconvenances sans sourciller? Après tout, vous êtes maçon, et moi médecin. La différence se note au premier coup d'œil. On est sûr de ne pas se tromper. Le médecin, c'est moi. Le malade est un maçon.
MARCO-POLO — Je ne vous paierai pas de compliments, si c'est ce que vous voulez dire!
BORTEK — Il est vrai que cette exigence ne figure pas dans le contrat, même de manière implicite. Mais c'est une addition nécessaire entre nous, dont je ne saurais me passer. Un condiment sans quoi le goût des choses de la vie me serait amer.
MARCO-POLO — Soit, monsieur le médecin. Vous aurez vos compliments. Je les ravalerai si je dois, malgré tout ce que vous aurez fait, vous offrir le spectacle de ma mort qui vous fournira matière à thèse. Je me demande si je ne ferais pas mieux de mourir à l'instant.
MARIE-PIPI — Mon mari, tu dis de sottes paroles.
BORTEK — C'est qu'il délire. Il approche de la mort. Il la sent venir. Et il parle d'elle comme si elle l'avait déjà vaincu. Nous guérirons cela.
MARIE-PIPI — Si je puis vous aider...
BORTEK — Certes, madame. Vous ferez la vaisselle.
MARIE-PIPI — La vaisselle, monsieur?
BORTEK — Il y aura des fioles à nettoyer, des bassinets à récurer, des seringues à faire bouillir. Le contrat ne prévoit pas que je me charge de cela.
MARCO-POLO — Quel programme!
MARIE-PIPI — Autrement dit, je dois rester femme, toujours femme.
MARCO-POLO — Et que voudrais-tu être d'autre? Il est bien choisi le moment de se révolter!
MARIE-PIPI — Je ne me révolte pas. Je ferai ce qu'on me dira. Je suis à vos ordres, monsieur.
Rideau
Scène première
Fausto
Sur la muraille, la nuit. Une sentinelle: Fausto.
FAUSTO
I
Mes poumons! Je les hais, de rire
Pleins des froids brouillards automnaux
Par quoi détale le satyre.
Et seul j'arpente des créneaux
De pierres chaînées, tours très hautes
Dans mon crâne, fou par les fautes
Enfants, et par le repentir
Qui reparaît, fou d'en découdre
Avec le mal fané, la foudre
S'enracinant dans un soupir.
II
Au paratonnerre éclabousse
De feux vibrants, poitrine d'or!
Et cependant le cri s'émousse,
Éclat trembleur qui rompt le corps.
Le soleil en son anse couche
Proche qu'est la nuit, et la louche
Flamme qui s'éteint veille au soir,
À peine vue! toute la force
Ancrée aux monts, creusant le torse
Rêveur qui verse dans le noir.
III
Gardien, je dors, ayant bu, l'âme
Rompue, membres brisés, gardien.
Et je couche auprès d'une femme
Interdite, et si douce. O bien
Des fois la femme se déchaîne,
Brise le vin, répand ma peine
Sur les dalles, d'un coup s'en va
Comme un jeu de l'esprit s'épanche.
Folle vision! Gardien, la hanche
Sûre, le sein haut, ventre las.
IV
Flatte le ventre de ma cruche
O ma main, plutôt que d'armer
Le sommeil inquiet de la ruche.
Ma main, tu as le droit d'aimer
Le vin, les femmes et l'espace
Crevé, et la lune à la place
Du soleil. Bas salaire, o nuit!
Le vin a la couleur des pierres
Que j'entoure, mortier et lierres
S'étreignant comme ciel de lit.
V
Et je bois le vin que je paye,
Monologue morose, épars
Avec le peu de mots que veille
Ma conscience, comme les fards
De ta peau, traits, couleurs et taches,
Maigre trésor, trésor! Tu caches
Le reste, et quel reste o amour!
Cœur sentinelle et la plus belle
Récompense me vient d'elle,
Charmeuse au sommet de mes tours.
VI
Je me penche, profonde terre,
Dans les profondeurs de la nuit.
Mes mains s'accrochent à la pierre
Et je ne vois pas, sombre puits
À mes pieds, loin de moi la source.
Sûr du contenu de ma bourse,
Je m'étire et m'aveugle, col
Tendu. Je mesure le vide
Réel dont je suis tant avide,
Moins toutefois que d'alcohol.
VII
Car toi, Alcool, Dieu d'étranges
Phénomènes dont je suis fou,
Quitte ou double reflet, toi l'ange
Ou le démon, dieu à tout coup,
Je te bois sans laisser de trace.
Ni vu, ni connu, pas de place
Pour le châtiment. Fou de Dieu
Que je suis, idole pansue!
Ce qui est bu est bu, foutue
Existence, amer repos, feu!
Il fait feu de son arme. Il s'affole.
VIII
J'ai tué un hibou! l'alarme
J'ai donnée! Je serais châtié!
Mais non. J'ai rêvé. C'est le charme
D'un incube ce soir. Allé
A la rencontre pour descendre
Aux enfers une fois, des cendres
Plein la bouche, et non pas le vin
Que je croyais boire sans peine.
J'ai tenu sa main dans la mienne.
Chaude, elle annonce le matin.
Entre Marie-Pipi la sorcière, belle et laide.
Scène II
Fausto, Marie-Pipi
MARIE-PIPI
IX
Suis-moi, soldat, ne te retourne
Pas. Suis mes pas, soldat, pareil
À mon ombre, viens qu'il t'enfourne.
Laisse les tours à leur sommeil
Et leur sommeil à leurs prières.
Je t'amène vers d'autres terres.
Les arbres poussent de travers
Quand le vent le veut, o démence!
Et si la mer se recommence,
Les fleuves coulent à l'envers.
FAUSTO
X
Je te tiens bien, o stryge, o anse,
Idole de terre et d'émail!
Autel sans tête! Allègre panse!
Bouche brûlante! Ardent sérail!
Je vole! et le ciel se déroule
Comme une histoire, avec la foule
Des héros et des traîtres, pieds
Fourchus et poitrines sanglantes!
MARIE-PIPI
Encore un peu, soldat! Attente
À ce jour qui vient t'éclairer.
Elle sort.
Scène III
Fausto
FAUSTO
XI
Malheur! Malheur à toi, sorcière!
Je ne suis pas soldat pour rien.
Je connais les armes, arrière!
Arrière! t'ai-je dit, ou bien
Je tire!
Il s'arrête, surpris.
---------Tirer? Quelle bourde
Encore! à cause d'une gourde
Que j'ai de la peine à vider.
Calme. Ferme les yeux, et pense
Au soleil. Et la lune avance
Son visage pour te baiser.
XII
Geins, ma douloureuse poitrine!
Emplis la nuit de ta douleur
Et de mon mal. Qu'elle patine
Jusqu'à la mort mon sang rêveur.
Ici bas, je rêve d'usure
Par dérision. Morose allure,
Manque de génie à coup sûr,
En quoi je suis la sentinelle
Et non le trésor, éternelle
Patrouille dans un sang impur.
XIII
Pleure, incolore poumon, pleure
En moi, et si l'air est glacial,
Bois. Mon vin est toujours à l'heure
Du feu en soi, o infernal
Vertige de l'oubli, je tombe!
Pour rompre le verre, une tombe
Qui vole en éclats aux beffrois
Se mêle, en silence m'isole
Jusqu'au matin, et pierre immole
La chair impie sur une croix.
XIV
Je m'évanouis, o ténèbres!
La bouche sur la terre, en sang,
Ayant rompu quelle vertèbre
A quoi tient la vie. Et je sens
Qu'on m'absorbe, goutte après goutte.
Fluidifié, je m'arqueboute,
Mais l'os est brisé à jamais.
Telle est la vie: morose usure
Ou irréparable brisure.
Et je n'ai pas le vin mauvais.
XV
Demain, en ciselant la stèle,
Le sonore burin dira
Ma vie, bref, peut-être rappelle
Un penchant, soif de l'au-delà!
Et une femme pleure à l'angle
De la pierre, dernier rectangle,
Excepté que ce sont des fleurs
Qui l'occupent, baume et figure
Mais à ses larmes. L'augure
Tel, qu'un ventre ouvert craint ses pleurs.
XVI
C'était hier, devineresse,
Au laboratoire du sort
Dont tu es la louche maîtresse,
Interrogeant un oiseau mort
Sur l'autel où croît ma semence.
L'oracle disait que la chance
Avait tourné comme le vent
Du côté de la mort violente.
Quarante pieds de chute lente,
Et le bec écrivait le temps.
On entend une plainte.
XVII
Ce n'est pas toi, pythie, qui pleure.
C'est la mère de mon enfant
Qui crie vengeance!
Entre Mirna.
Scène IV
Fausto, Mirna
MIRNA
-----------------------O je m'écœure
D'avoir épousé par le chant
Vibreur du temple un tel ivrogne!
Crédule errant! mais quelle trogne
Cet aveugle poursuivait-il?
Qui donc, entre tes cuisses, stryge
Fatale, o stérile! se fige
Comme le sang d'un mort, persil!
XVIII
Je t'ai nommé, yémon crotale!
Par les baumes de tes sabbats
Mille fois je fus la vestale
Jalouse à tes côtés, là-bas,
Les seins nus et la vulve rase,
Lorgnant ton infertile extase
Sur les autels blasphémateurs
Et les matrices déchirées
Par les écailles acérées,
Nous avons ri de tes ardeurs!
XIX
L'enfant que la nuit me pardonne
Pour le prix d'un époux, l'enfant
Homoncule, je te le donne!
Yémon, exsangue maintenant.
Et je bois cette coupe amère
D'un trait, inconsolable mère,
Veuve désespérée, o Moi
Que ta noire couronne châtre
Toutes les nuits, onguent et âtre!
Elle sort.
Scène V
Fausto
FAUSTO
Ma cruche o ma cruche, tais-toi!
XX
Tais-toi, perfide tentatrice.
Du vide je n'ai point horreur
Certes, mais y puiser délice
Et mort, peut-être la faveur
Du ciel, cruche mon infidèle
Épouse! ne crois pas, ma belle,
Ma toute belle incube, o nuit!
Ne crois pas que je rêve, en butte
À l'ennui, d'une ultime chute
Me rompant le cou et l'esprit.
XXI
Ah! ciel étoilé, nuit paisible!
Je respire, à peine éveillé
De ce cauchemar impossible,
L'air acide de la cité.
Et la lune porte des ombres
Dans la muraille épaisse, sombres
Monstres, étranges contresens
De la mémoire que j'éclaire
D'ivres feux, riant de l'impaire
Extase du vin dans mes sens.
XXII
Nuit, et l'aurore qui traîne.
La lune qui s'arrête encor,
Saoule de cratères, m'enchaîne
Au chemin, infernal décor
De mon gagne-pain en ce monde.
Et pâle j'arpente la ronde,
Invisible dans les hauteurs
Tant que rien ne se signale
De faux ni d'étrange, ivre phalle
Pour gagner, nuit, tes faveurs.
Entre Bortek, majestueux, vêtu comme un commerçant. Fausto pointe son arme.
Scène VI
Fausto, Bortek
BORTEK
XXIII
Hé! je ne suis ni capitaine
Ni brigand, simple visiteur.
Range ton arme pour la peine.
Ou rassure-toi si tu as peur.
Acceptes-tu que je m'abreuve
À mon tour au sein de la veuve?
Il boit à la cruche.
FAUSTO
Je n'ai ni peur ni peine, intrus!
Que viens-tu chercher, à cette heure,
Hors mon vin?
BORTEK
-----------------Il faut que je pleure
Ou que je boive tous les rus
XIV
Du soleil, tous les fleuves denses
De l'enfer, folles danses, seul
Et dégrisé par les silences
De la pierre comme un linceul
Sur mes paroles d'homme, mortes
De n'avoir pas le sens, aux portes
Que tu veilles, secouant les
Gonds qui ne cèdent pas, et l'âme
Putréfiée jugeant une lame
Qui ne tuera pas, je le sais.
Il sort. De loin:
XV
Dis-moi, veilleur? Ce soir est-elle
Venue faire payer l'amour
Qu'elle me doit, ma toute belle?
As-tu payé le prix? car pour
L'impunité dont je t'assure
Il faut payer le prix. Rassure
Toi, je ne te demande pas
De doubler l'appréciable mise.
Mais pour le prix d'une chemise,
C'est peu payé, ne crois-tu pas?
Scène VII
Fausto
FAUSTO
XXVI
Démon! Tu as vidé ma cruche,
Pillé ma bourse, o Satan!
Et vers son enfer il trébuche,
Et me voici plus seul qu'Onan
À ne caresser que le rêve
Nu qui par sa faute s'achève
En queue de poisson - c'est l'iktis
Qu'on a crayonné sur ma porte
Hier, je crois, comme la morte
Était veillée, muet pubis.
Entrent les prêcheurs.
Scène VIII
Fausto, prêcheurs
PRÊCHEURS
XXVII
O la douleur t'égare-t-elle
Á ce point, mon frère, que tu
Oublies jusques à l'éternelle
Raison, et par quelle vertu
La nuit peut-elle tant de charme?
FAUSTO
Écartez-vous, prêcheurs de larmes!
Allez plutôt sonder les murs
Pour voir si j'y suis. Que vos crosses
Battent la mesure à mes noces.
J'épouse l'air, faute d'azur.
Il se jette dans le vide.
XXVIII
Azurs... o goutte de rosée!
L'amour, est-ce un goût de nectar
Où j'ai butiné la pensée
Ce matin, vivace, à l'instar
D'une abeille? et l'épousée rit
Ayant ouvert la jalousie.
Une reine éclot sur ta peau
D'une autre faim, et matinale
Sort, ma compagne bucéphale,
Ma vie, tandis qu'on ferme un beau
XXIX
Tombeau, angle de pierre allée
À la rencontre d'une sœur
Arrachée par la mort ailée
Sur son balai, l'ivre liqueur
Sublimant dans son jeune ventre
Aux fiançailles avec le chantre
Exilé par les goupillons.
Et j'ai pétri le peu de terre
Qui te couvre, en un cimetière
Mais un jardin de roupillons.
XXX
Puis le soleil déjà décline,
En gargouille immonde se fond,
Vivant la pierre, et la patine
Au vol éternel d'un pigeon
Qui se nourrit de ta grimace.
Ce sont des morts qui te font face.
À l'entour le sang est une encre.
Tu n'es pas seule et je maudis
Ces signes plus où tu pourris,
Ces pages blanches où je m'ancre.
XXXI
Las, je me tais, et même un chancre
Que je destine au paradis,
Pitre céleste, incube cancre,
Puisant des stigmates ravis
Aux vaines ruines festivales,
Assoiffé des saveurs rectales
De ma fille, j'écris toujours
Borgne, une fois fermée la grille
Et, à travers l'ivre lentille,
Je lorgne les nuits et les jours.
XXXII
Il faut alors que je blasonne,
Sinon je rêve, et je m'en vais
Au diable, après midi le faune
Ayant bu ou non les mauvais
Vins de ton infernale algèbre,
L'herbe, le sang et les ténèbres
Dans le chaudron, le feu igné
Entre quatre pierres sacrées
Et le cul des vierges damnées.
Je tiens la pierre et je suis né!
Il s'immobilise dans sa flaque se sang.
PRÊCHEURS
XXXIII
Quoiqu'il ne mente, à dire vrai
Que peu, s'il grave l'épitaphe
D'une morte et cornu se plaît
À mordre un bouchon de carafe,
Le miroir savant s'est brisé
En mille morsures figé,
Et le grimoire ensorcelé
À l'heure où le hibou s'esclaffe
Avec son compagnon, o gaffe!
Page après page dispersé.
XXXIV
Et au ciel de vagues signaux
Dans des chevelures de lune
Multipliant le chiffre faux
Par les griffes des infortunes.
Et des cloaques triomphaux
Célèbrent ses chants saturnaux
Et l'obscurité de ses runes
Qui ne signifie rien, suppôts
Analphabètes. Des aulx
Secoués n'en chassent aucune.
Fausto relève une tête d'angoisse.
FAUSTO
XXXV
Prêcheurs, allez vous faire foutre!
Je me meurs, ils font des sermons!
Voilà l'épitaphe d'une outre
Pleine de vin, o moribond
Que je suis! Quels mots me destines
Tu, toi, excepté les mâtines?
Car ce que j'ai tant attendu,
Tant arrosé - Dieu me pardonne -
Commence de paraître. On sonne
La relève. Voici mon dû.
Entre Touma Folle, mi-sergent, mi-évêque.
Scène IX
Fausto, prêcheurs, Touma Folle
TOUMA-FOLLE
XXXVI
Pauvre diable! Sombre démence!
Enfin... Qu'on emporte son corps
Et le soumette à la science
De nos médecins. Pire encor
Que le spectacle de la guerre!
Disloqué! Ah! quelle misère!
Maudits soient leurs charnels sabbats!
Le soleil est rieur, exemple
De la vanité de nos temples.
Heureux celui qui célibat.
Entre Marie Pipi qui retient les brancardiers.
Scène X
Fausto, prêcheurs, Touma Folle, Marie-Pipi, le bourreau
MARIE-PIPI
XXXVII
Le jour sera long, sentinelle.
Tu respires à pleins poumons,
Haut, sur la muraille éternelle
Qui m'entoure, la lumière, on
Le devine, que je dispense
À ta raison. Et elle avance,
Heure après heure, au blanc cadran
De la cité, noir ce soir, brave
Vigie, et plus noire l'entrave,
Comme une bête, ton élan.
XXXVIII
Suis-moi. Pour un maigre salaire,
Je te promets le paradis,
Ou l'enfer, comme tu veux!
Serre-moi, comme le fruit interdit
Arraché à l'ennui qui nargue
Ton esprit taciturne, et largue
Cette armure stérile au feu.
Exhausse-toi, o certitude
Inouïe qu'à pareille altitude
Le prix importe peu, si peu.
TOUMA-FOLLE
XXXIX
Oui,jela reconnais, c'est elle!
À croire qu'elle ne dort pas!
C'est l'égérie des sentinelles.
Il faut dire que ses appâts
Ont du corps! C'est l'œuvre du diable
En personne!
MARIE-PIPI
---------------Au diable ton diable
Et son œuvre!
TOUMA-FOLLE
-----------------D I E U!
MARIE-PIPI
---------------------------------Et ta sœur!
Je ne suis l'œuvre de personne.
TOUMA-FOLLE
Faites-la taire! Elle raisonne
Trop bien pour notre pauvre cœur!
CHŒUR
(prêcheurs et brancardiers)
XL
Au bûcher! l'ardente maîtresse,
Qu'elle danse sur les fagots
Comme elle danse dans mon stress!
Aux flammes! que les viragos
Hagardes voient comme elle grille
Bien la plus belle de leur fille,
Le plus parfumé des sarments
Maudits! et ses cendres au fleuve
Purificateur, qu'il s'abreuve
De la justice de son temps!
On installe un bûcher. Ballet. le coeur s'augmente des ouvriers.
Dans le bûcher.
TOUMA-FOLLE
XLI
À ton cou, démon, que je noue
Ce lacet, si le repentir
Est dans ton cœur.
MARIE-PIPI
------------------Non, je ne loue
Que les grâces du feu.
TOUMA-FOLLE
---------------------------Périr
Sans Dieu, si tu as une âme,
Tu es damnée.
MARIE-PIPI
-------------------Et quelle femme
Je suis!
TOUMA-FOLLE
-------------Corps! tu es l'ivre feu
Que le feu absorbe.
MARIE-PIPI
-------------------------Soumise
À l'absence de chemise,
Que pourrais-je contre le feu?
Touma folle extrait son sexe long et droit.
TOUMA-FOLLE
XLII
À ton cou, Femme, que je lie
Ce phallus, avant que le feu
Ne t'immole.
MARIE-PIPI
------------------Oui, je le veux, lie
Entre mes cuisses l'ivre nœud
Des flammes et de la fumée.
Touma Folle éjacule. Crépitations intenses.
TOUMA-FOLLE
Telle est ma semence, damnée,
Corps de ton corps!
MARIE-PIPI
-----------------------Et toi, bourreau,
Me veux-tu?
BOURREAU
--------------------Non, mais par la croupe
Maudire ce serviteur.
MARIE-PIPI
---------------------------Coupe
Les lui plutôt!
FAUSTO
-------------------De mon tombeau,
XLIII
Trop loin pour te toucher, ma femme,
Je ris.
MARIE-PIPI
-------------Ainsi font, font les morts
À la mort de leur mort.
TOUMA-FOLLE
-------------------------Infâme!
Que le feu détruise ton corps!
Le bourreau châtre l'évêque Touma.
BOURREAU
Maudit! qu'il se nourrisse de tes couilles!
MARIE-PIPI
Oh! feu ardent! tu me chatouilles!
TOUMA-FOLLE
Et à la pointe de tes seins
Je nourris mon ardeur.
MARIE-PIPI
------------------------Mon ventre
Te porte.
CHŒUR
-------------Et maintenant elle entre
En enfer!
BOURREAU
-----------------Gloire à tous les saints!
TOUMA-FOLLE
XLIV
Mon dieu, pardonne-moi, pardonne
À mon feu qui m'inspire, o près
Du point zéro je m'abandonne
À de si coupables apprêts!
Après quoi tu peux brûler vive
Sur l'autel des douze convives,
O toi l'enchanteresse, amour
Du péché, que la cendre amorce
Ton retour parmi nous, et force
La nuit à nous donner le jour.
MARIE-PIPI
XLV
À défaut d'une main pieuse
Toi l'eunuque par le tison,
Accepte une croupe rieuse
De la vie et de la raison!
TOUMA-FOLLE
Le feu encore lèche ta langue,
Taris ta voix déjà exsangue.
C'est le serpent qui parle en toi.
MARIE-PIPI
Et croît son venin, pauvre Élie,
La brûlante paralysie
Et la mort au bout de l'effroi.
XLVII
Inévitable raison, flèche
Au cœur de ma souillure, o corps!
Je te perds, et le mal me lèche
Avec tant d'esprit, que j'ai tort
De brûler tout ce que j'adore
De ma nudité, mon beau dore
Navrant plus noir que mon péché,
Mon beau vertige sur la terre
Immobile, et je dois me plaire
Encore une fois, feu igné!
XLVIII
Sa verge est couverte d'écailles
Qui me déchirent, je ne jouis
Pas de ses froides épousailles.
TOUMA-FOLLE
Alors pourquoi l'aimes-tu, dis?
MARIE-PIPI
Et son visage est à la place
Du cul, sa langue dedans, glace
Intense, reflet de la mort
Comme le lait qu'il éjacule.
Et à mes pôles s'accumule
Et croît un monstre de mon corps.
TOUMA-FOLLE
XLIX
Mais pourquoi l'aimes-tu, sorcière?
MARIE-PIPI
Et il me consume à présent,
Quand la laideur pourrait s'extraire
De ma beauté, comme un enfant
Naît, mais comme le mal s'innove,
Stérile par ce feu qui love
Ses anneaux mensongers autour
De mon écorce putrescible,
Ma vermine dans la terrible
Ascendance de son amour.
TOUMA-FOLLE
L
Regarde mon sexe d'évêque!
Tout mon sang s'y retrouve, près
De l'absorber, bibliothèque
Sacrée et inspirée, arrêt
Divin pour que la beauté dure -
Divin pour que la beauté dure,
Et le charme et non la luxure
Et les malins enfantements
Qui ne sont de ton ventre enfants
Mais du phallus de cette ordure!
MARIE-PIPI
LI
Je te donne mon corps, mon père,
Prends-le, avant que le bûcher
Ne s'y mêle, et exaspère
Tes sens vers l'oubli du péché.
Ou bien romps-moi une vertèbre,
Étouffe-moi, que la ténèbre
Effroyable me mente et moi
Me crispe avant la mort.
TOUMA-FOLLE
----------------------Sorcière
À jamais nue, stérile mère
Ton fils est eunuque et décroît!
MARIE-PIPI
LII
Non, ôte la main de ma bouche.
Je veux hurler avant la mort,
Mêler les draps de cette couche
À mon corps vibrant qui ne dort
Pas déjà, mais qui peut se perdre
Encore une fois, et descendre
Au plus bas de moi-même, avec
La flamme qui l'éclaire, lente
De morsure en morsure, aimante
Et veuve au fond de son œil sec.
BOURREAU
Agitant un lacet.
LIII
Père, faut-il que je l'étrangle?
Ce quelle dit, c'est l'repentir
Ou c'est tout comme?
TOUMA-FOLLE
--------------O vain rectangle!
Amour déchu! Impurs désirs!
Unique Dieu! Triste ciboire!
Monde nu! Chiasme dérisoire!
L'erreur est de se pendre à ton
Cou et de baiser ta bouche, âme
Finie par l'infini, et femme
Suspendue au mot qui répond
LIV
À ton attente, ivre d'attendre.
BOURREAU
Je l'étrangle ou j'l'étrangle pas?
TOUMA-FOLLE
Tel est le feu, telle la cendre,
Ce que le bûcher signe au bas
De nos écrits, fluide poussière,
La divinité circulaire,
De suaves et aigres fruits
Et l'autel de la destinée
À la fin, la page sacrée
Que ton sein sucré a nourri.
LV
À ce sein dressé je m'abreuve
Sans le désir, mais pour l'amour
De l'amour et de la vie, neuve
Jouissance, à peine le jour
Et déjà la nuit dans la couche
Où irrascible je m'abouche
Avec le ciel courroucé, mais
Las, n'espérant que d'aurorales
Patiences au soleil qu'exhale
Le temps, le temps que tu pourrais
LVI
Compter dans ton âme perverse,
Amour, si le feu n'y brûlait
Et si ton corps ne l'augmentait
De la cendre qui le disperse.
BOURREAU
Il fait trop chaud! moi, je me tire.
Il sort.
Scène XI
Fausto, prêcheurs, Touma Folle, Marie-Pipi
TOUMA-FOLLE
Ainsi près de toi je peux lire
Dans tes yeux ce qui est écrit
Et ce qui s'effacera faute
De temps, excepté une côte
Arrachée à un pieux délit.
MARIE-PIPI
LXVII
Je ne t'écoute plus.
TOUMA-FOLLE
---------------------Moi-même
Je n'entends plus ce que je dis.
Le feu est si proche, je t'aime
Et je te brûle, écrits maudits
Que je n'ai pas chantés, plurielle
Voix, bouche que le verbe encièle
À ton sexe, comme ce feu
Symbolique qui nous encercle,
Nous le centre, et toi le spectacle
Que le vent tisonne avec eux.
MARIE-PIPI
LVIII
Je ne t'écoute plus. Je brûle.
TOUMA-FOLLE
Chair crispée! Squelette hideux
Passé! ainsi le feu t'annule
Et me purifie. Je le veux
Froid destructeur de ma folie,
Ma mort au-delà de la vie
Toujours reculée, o foyer
Où convergent mes passions, l'âme
Celée dans le cœur d'une femme
Brûlée vive sur un bûcher.
LIX
Hurlement de Marie Pipi.
Le feu a eu raison de l'ivre
Putain qui sommeillait en moi!
O le feu enfin me délivre
De ses rêves et de sa loi!
Et de ses douloureux stigmates
Il ne reste plus rien. Regarde!
Regarde! Je ne brûle pas.
Le feu se fond à ma puissance.
Dieu est en moi, Dieu en instance
De justice et de faux sabbats.
Touma Folle disparaît dans le feu.
UN FRÈRE
LX
La voix de Dieu est un miracle
Dans le corps de l'homme, et la voix
De l'homme est un divin spectacle
Qui ne rime à rien, sinon bois
Et te grise à la cruche terrestre!
AUTRE FRÈRE
La voix de Dieu est ce qui reste
Après que le feu ait rompu
L'équilibre de la matière,
Mais la voix de l'homme est poussière
Comme la lie de son vin bu!
FAUSTO
LXI
Mes poumons, je vous hais, et pire
Je pourrais bien vous déchirer
Sur cette lame, et voix j'expire
Au lieu que la nuit va durer.
Ou bien ma cruche me délivre
Comme un poète dans son livre.
Et je bois plus que de raison
Jusqu'à ce que la nuit se crève
À la pointe du jour qui lève
Tous les soleils comme un tison.
LXII
Mais la nuit au paratonnerre
Accroche d'autres nuits, des sœurs
Au sein brûlé, toute la terre
S'éternisant dans les terreurs
Où le regard, hagard, excite
Ses visions, et je périclite
Ici-bas, le cœur usuré
Moins par l'alcool que par l'absence
D'amour, exceptée la présence
D'un incube sur son balai.
LXIII
Autour de moi dans l'air qui tremble,
Elle vole comme un oiseau,
Et dans son aile qui rassemble
D'autres témoins de la nuit, beau
Ballet, j'exaspère l'ivresse,
Ivre proie de la chasseresse
Dont le sexe s'est entrouvert
Comme une bouche, et dans sa langue,
Chanter mes tristesses exsangues,
Dans le noir, le rouge et le vert.
LXIV
Raison, inénarrable vie
Des mortels, et temps, inexact
Compte, par quoi l'homme s'ennuie
À mourir de vivre. Quel tact,
D'où les puissances créatrices
Renaissent, peut-être propices
À l'éternité sonore, air
Vicié, feu éteint, terre vaine,
Enfin l'eau trouble. O rassérène
Toi, maudit, ce chant est impair.
Entre le peuple.
CHŒUR
Dans la nuit le feu allumé
--------------------Ventre de bouc!
Avec les filles du village
--------------------Hibou la lune!
Et toute nue longtemps dansé
--------------------Ventre de bouc!
Autour du feu longtemps baisé
--------------------Hibou la lune!
Et le diable m'a prise au cul
--------------------Ventre de bouc!
Cent fois c'te nuit m'a enculée
--------------------Hibou la lune!
Longtemps après j'ai accouché
--------------------Ventre de bouc!
Par le cul donné un enfant
--------------------Hibou la lune!
L'enfant ai m'né dans la forêt
--------------------Ventre de bouc!
Abandonné l'enfant aux loups
--------------------Hibou la lune!
Mais les loups ne l'ont pas mangé
--------------------Ventre de bouc!
On ne mange pas le fils du diable
--------------------Hibou la lune!
Les bonnes sœurs l'ont recueilli
--------------------Ventre de bouc!
Et l'enfant a grandi chez Dieu
--------------------Hibou la lune!
L'enfant est devenu curé
--------------------Ventre de bouc!
Au village la messe a donné
--------------------Hibou la lune!
Après la messe joli curé
--------------------Ventre de bouc!
Viens baiser le cul de ta mère
--------------------Hibou la lune!
Après la messe joli curé
Viens baiser le cul de ta mère
--------------------Ventre de bouc!
--------------------Hibou la lune!
Rideau