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CARABIN CARABAS

de Patrick CINTAS

www.lechasseurabstrait.com/lesjours

Texte intégral
work-in-progress
ISBN: 84-930999-6-1

 

Heureusement, il y a les jours de fête pour ne pas s'ennuyer. On en profite pour m'expliquer le sens profond des traditions qui se sont perdues. Les chevaux arrivent par la grande rue des bétaillères qu'on ne décore plus comme antan. J'ai assisté en riant avec les autres à la suspension de la banderole de bienvenue. L'homme nous courtisait du haut de son échelle. Son aide était un enfant timide. Il était juché sur le premier barreau de l'échelle. Il se laissait taquiner par les filles de son âge. Tu as grandi, lui avais-je dit en passant tout à l'heure. Mais je pensais plutôt à ne pas m'ennuyer. Les lampions m'avaient attirée. À 6 heures, l'effondrement d'un chapiteau nous a plongés dans une grande perplexité. Nous pensâmes ensemble au clocher de l'église, je ne sais pas pourquoi, peut-être parce qu'il n'exigeait plus de moi que je l'y conduisisse tous les dimanches. Il avait promis à sa mère de s'en tenir à cette discipline héritée d'elle. Nous avons un christ, disait-elle si on lui demandait de s'expliquer, nous sommes les seuls en avoir un. Et il ajoutait (il était assis dans la pénombre et ne lisait plus comme chaque fois qu'elle s'adressait à moi parce que je venais de la provoquer): mais d'autres l'ont désiré. Il ne disait pas: avant nous. Il l'avait dit une fois, sans doute la première fois, je veux dire à partir du moment où c'est devenu un sujet de conversation courant, entre nous, car je ne me souviens pas que nous ayons partagé ces idées avec qui que ce fût. Elle le regardait comme s'il venait de la décevoir, je ne sais pas, de la blesser, comme s'il luttait encore contre elle, contre ce qu'elle lui avait enseigné, contre cette enfance qu'il me restituait d'une manière si fragmentaire que, la connaissant toute, j'en ignorais l'achèvement, ce moment, dont il parlait beaucoup mais si obscurément, il n'est plus possible de recommencer, où tout est fixé une bonne fois pour toutes, et je m'étais écriée alors pourquoi nous condamne-t-on?  Il y avait cette révolte en moi et elle avait tout deviné. Elle aurait préféré que je m'intéressasse à son argent, au leur pour être plus exacte, car ils le partageaient, avec moi, je ne me plains pas. Pourquoi? fit-elle. Quelle question! Je crois qu'elle voulait dire quelle question stupide ou idiote mais il serait sorti de ses gonds. Ce n'est pas ce qu'elle voulait, ce qu'elle attendait de lui. Nous nous ennuyons parce que nous n'avions rien à faire. Au début, il écrivait en secret. Je lui demandais ce qu'il écrivait. Il me répondait qu'il n'écrivait pas. Écrire? dit-elle une fois, nous mangions, c'était dimanche et la conversation portait sur la fidélité des uns et la constance des autres. Il était énervé, presque fou. De plus, sa jambe était à couper. Il n'avait pas touché aux plats et elle lui demanda s'il avait peur d'être empoisonné, en même temps elle me regardait et je me disais que c'était cela qu'il écrivait, il n'y avait pas de secret, je me promis de lui en parler. Pourquoi? s'était-elle écriée, mais parce que ça n'a rien à voir! Elle croyait tout expliquer. On ne dépense pas tant d'argent dans un bijou, dit-elle pour changer de conversation et elle me prit la main pour observer encore une fois la rutilance de ce qu'il appelait une pierre pour ne pas en évoquer la couleur, me mettre sur la voie d'une géométrie du cristallin d'où il tirait ses idées, le meilleur de lui-même, déclarait-il, mais il n'écrivait rien sur ce sujet, il l'évitait soigneusement pour se mettre à l'interprétation textuelle du personnage dans lequel elle était entrée, encore enfant dit-on, pour parfaire son éducation comme elle disait. Ce souci de perfection n'avait sans doute rien à voir avec le fait qu'elle donnait le jour à un enfant alors qu'elle n'avait pas quatorze ans. Quinze, précisa-t-elle, il m'a violée, mais le pauvre vieux n'était plus là pour dire le contraire et comme il leur avait laissé une fortune appréciable, ils n'en parlaient plus, je lui avais seulement demandé de m'expliquer un peu la différence d'âge, c'était comme s'il n'y en avait pas, ils se ressemblaient surtout à cause de cette proximité temporelle. L'ennui s'était installé parce que nous ne faisions rien, elle s'occupait de nos affaires avec le notaire, elle le voyait une fois par mois et elle nous encourageait à faire des projets. Avez-vous une idée de ce que ça coûte? me demandait-elle si j'avais souhaité quelque chose. Je le lui disais. Mais il en doutait et nous en discutions pendant des heures et je finissais par avoir tort, elle s'en allait avec l'argent de notre bonheur et il me suppliait de le comprendre. Le lendemain, il passait notre temps à chercher à me convaincre que nous n'avions pas intérêt à nous éloigner de la maison. Ses arguments me sidéraient. Il n'était question que de sa tranquillité. Il n'aimait pas qu'on le prît en pitié. C'était ce qui arriverait, malgré moi, précisait-il. Mais j'étais libre de voyager sans lui. Il m'envoyait au diable. Elle trouva l'idée absurde. Je me retins de lui expliquer que l'idée ne venait pas de moi. Je ne l'avais d'ailleurs pas exprimée. Absurde, avait-elle dit, il le savait bien, c'était mieux qu'idiote, plus fidèle. N'en parlons plus. Le prêtre avait raison. Nous sommes sur le point de réaliser la fusion de l'industrie et des idées qui nous hantent. Moi, je prenais racine, comme tous les arbres qu'ils avaient plantés ensemble depuis longtemps. Oui, c'est longtemps si on y songe, dit-elle. Elle désirait tellement qu'il lui caressât la joue, mais cela n'arrivait plus, ce qui arrive c'est moi, dis-je d'une voix tremblante. Elle ne pouvait pas me donner tort. Il caressa ma joue. Je te le promets, ce voyage, voilà tout! Elle sourit, montrant cette dent qui avait amusé le maire pendant toute la cérémonie. Il s'était excusé. Ils avaient ri ensemble. Tu te souviens? Il croyait s'en souvenir, il y avait tant d'anecdotes entre eux. Toutes les anecdotes? demanda-t-elle. Il lui caressa enfin la joue. La jalousie m'empourpra. Qu'est-ce que c'est que ces histoires? murmurais-je comme pour ne pas être entendue. Vous avez rougi, dit-elle. À votre âge, seule la jalousie me faisait honte à ce point.  Mais nous sommes tellement différentes, n'est-ce pas? Elle s'ennuie, dit-il, elle a seulement honte de désirer ne pas s'ennuyer, c'est compréhensible. Comprendre, dit-elle, vous ne construisez rien si vous vous en tenez à cette banalité. Bêtise, absurdité, banalité maintenant. Mon personnage prenait forme. Ou j'entrais dans la peau de la marionnette. Tu exagères, dit-il. Oh! oui, j'oubliais l'exagération! J'écrirai un livre sur chacun de ces sujets, une tétralogie de l'interprétation. Tu t'amuseras avec moi? Mais pourquoi le blesser ainsi chaque soir de nos longues journées d'ennui? Pourquoi lui? Pourquoi pas le chat? Et pourquoi le chat? Pourquoi quelqu'un? Pourquoi pas tout le monde? J'écrasais des mouches sur la vitre. Elle s'éloignait dans la rue, étrangement belle et distinguée. Elle ne se retournait pas avant d'avoir atteint le parvis de l'église. Mais alors elle ne regardait pas dans notre direction. Elle offrait son visage. Ce silence m'étourdissait. Il s'était endormi et sa pipe fumait sur la table. Les premiers forains déambulaient sur la place, se soulevant de temps en temps sur la pointe des pieds pour cueillir les mûres des mûriers. Un gitan s'est signé plusieurs fois en passant devant le crucifix. Une petite fille guinchait au soleil, éblouissante. Tu vois quelque chose, dit-il. Il était couché en oeuf, comme il aimait, beau profil. Non, rien, dis-je et je pensais en même temps que si le chapiteau était par terre, derrière l'église... mais je ne dis rien de ce que je pensais, il a cet art de lire entre les lignes de la voix qu'il écoute, il n'écoute la voix que s'il l'a provoquée, sinon il faut être belle, un peu perverse, agissante. Rien? dit-il, comme si je le surprenais. Mais nous n'avons pas d'heure. Nous ne sommes pressés que par les effets de notre inutilité. Le gitan mange dans la main de la petite-fille. Jeu de la grimace de sang. L'enfant rit. Je suis sûr que c'est le chapiteau, dit-il. Il les avait vus le monter. Des hommes musclés, attentifs, infatigables. Les filles les reluquaient. Elles s'étaient assises l'une contre l'autre sur la murette, leurs jambes blanches comme des virgules sur la mousse, le vent agitait leurs chevelures défaites, il les avait haïes l'espace d'une seconde avant de s'avouer qu'il les désirait encore et qu'il pouvait les posséder si c'était ce que je voulais. Le chapiteau montait dans le ciel, comme la toile d'un voilier et le vent soulevait leurs robes, sinon elles n'auraient pas su à quoi occuper leurs mains, jambes immobiles et obliques, visages clairs et indécis, silencieuses, ou merveilleuses, il ne savait plus, quelque chose s'était brisé en lui comme chaque fois qu'il s'imaginait que le bonheur avait à voir avec le plaisir, et le plaisir avec le désir. Le curé s'inquiétait à cause de l'ombre portée sur l'église et il en parlait aux filles, qui levaient les yeux pour ne pas l'entendre. Il se retourna dans le lit, reprenant la position de l'oeuf sur l'autre côté, ce qui exposait son visage à la lumière. Pourquoi ne pas m'en avoir parlé hier au soir? dis-je. Je ne le regardais pas. Qu'aurais-tu tu fais à leur place? dit-il. Sa voix venait du fond du coussin. Je pouvais voir le manège du gitan autour de la petite-fille. C'est peut-être la sienne, dit-il. Elle ne lui ressemble pas, dis-je. Sa peau, le regard, cette innocence. Tu veux dire que les gitans ont perdu leur innocence avant que ça n'arrive? Il désirait ne pas oublier cette idée. Ce matin, il s'était réveillé pendant peut-être deux minutes et il avait pensé à un personnage. Seuls les personnages se vendent, dit-il. Les automates de notre reconnaissance des autres. Puis il s'était rendormi et je l'avais réveillé parce qu'il me l'avait demandé quand j'étais entrée dans le lit. Il avait ce regard habité par je ne sais quel monde où il est encore un passant inoccupé à oeuvrer comme les autres. C'est l'heure, dis-je, sachant qu'il déteste ces mots parce que c'est ce qu'on dit au condamné à mort dont l'heure est fixée pour mettre fin à toute discussion. Être situé, par la volonté des autres, hors des limites de la conversation, était une idée atroce à laquelle il fallait croire de toutes ses forces si on voulait continuer d'exister. Exister pour savoir? Exister pour être? Plénitude et plaisir. Il n'alimentait qu'un rêve facilement recommencé par les moyens du silence. L'heure, oui,  bafouilla-t-il, je me souviens. Pour aussitôt avouer qu'il ne se souvenait pas, qu'il était encore victime de cette paresse qui le condamnait à ne pas écrire au moment où il fallait fixer le vertige. J'ouvris la fenêtre pour donner un sens à mon propre vertige. D'autres forains arrivaient en camions dont les moteurs continuaient de tourner. Comme chaque année, ils se plaignaient du terrain vague où on les obligeait à camper en attendant que la fête se finît. Il n'avait jamais assisté à ces discussions. Il en avait entendu parler. Il y avait des témoins entre lui et les forains. Les témoins, c'étaient ses personnages. Il ne rencontrait jamais l'origine de ses histoires. Les filles pouvaient se fier à lui, sauf si elles agissaient en tant que témoins, à qui le soumettrait, le temps d'un cri, à son influence. Elles pouvaient le croire patient. Qu'auraient-elles pensé des fessées qu'il rêvait de leur administrer? Mais rien, dit-il, elles sont innocentes, pas comme ta petite gitane qui est encore une enfant. Le gitan l'avait prise sur ses genoux et il continuait de manger dans sa main et de l'autre elle montrait les mûres qu'elle voulait cueillir pour que leur relation eût un sens, ou pour qu'il cessât de jouer avec elle, j'aimais assez l'idée d'une soudaine conscience de l'enjeu, comme si elle se rappelait, elle pouvait se rappeler des faits précis dont elle avait été le témoin plus ou moins proche, ou seulement (seulement? ironisa-t-il) d'une conversation où cette fois elle n'avait eu aucune part, l'ayant mémorisée, et s'en souvenant maintenant imparfaitement, son regard allant de la bouche ensanglantée du gitan qui abusait d'elle (ou/et qui s'amusait de sa tranquille frayeur) aux branches des mûriers que d'autres mains pillaient au milieu des oiseaux. Il me rejoignit à la fenêtre. Il la trouva belle. Il eût aimé un double dans la même situation. Il m'offrait ce profil lumineux. Une situation qui m'eût séparée de lui, me localisant jusqu'à l'indécence. Je tenais mes promesses depuis si longtemps. On nous regardait. Même le Gitan leva les yeux. Elle me supplie, je ne tenterais rien pour elle! Je me recouchai. Il ne marcherait pas longtemps aujourd'hui. Il irait voir le chapiteau dans l'après-midi, un peu avant la matinée. Nous avions des billets pour la soirée. Il avait même choisi ma robe. Il porterait une veste qui avait appartenu à son père. Sa mère nous accompagnerait. Elle avait promis de ne pas chercher à m'humilier devant les autres. Nous n'avions pas d'amis mais elle nous entourait de témoins et il les provoquait. Votre corps, m'avait-elle dit un de ces jours où la conversation nous avait pris pour sujet de référence, votre corps, comment dirais-je? D'une insolence! Une femme avait ri. J'ai cru à cette complicité. Nous en parlions toutes les deux quand elle est revenue. Il pendait à son bras, se plaignant de ne plus pouvoir marcher. Nous partons, me dit-elle. Elle attendait une réponse. Mais nous n'avons pas fini de nous ennuyer! dit ma compagne. Je ris. Avais-je trop parlé?  Elle rit aussi. Il nous trouvait cruelles et il nous le dit en grimaçant. Sa mère ne l'abandonnerait pas dans cette situation. Elle lui caressa la joue. C'est un signe de reconnaissance, dis-je à ma compagne. Il faut en inventer un tout de suite, dit-elle sans laisser le temps à ma belle-mère de me contredire (que savait-elle de cette humiliation constante?) nous nous reverrons un jour, ne prenons pas le risque de ne pas reconnaître alors que nous nous aimons! L'idée l'amusait à lui aussi. Il se détendit. Il tenait encore sur ses jambes. Danser? lui répondit-elle. Je n'avais pas entendu la question. Il l'enleva. J'étais à la merci de sa mère dont le cavalier, pas tout à fait découragé par ce qu'elle venait de lui dire pour le remettre à sa place, voletait encore à proximité. Vous ne savez rien du bonheur, me dit-elle, regardez-la et cessez de me prendre pour une emmerdeuse!  Nous ne partions plus. Le cavalier éconduit me tendit une main. Il ne me suppliait pas. Mais il savait danser. Il ne voulait même pas savoir qui j'étais. Son influence vous détruit à ce point? murmura-t-il dans mon cou.

 

Il caressait mes bras. Il me flattait. Il respectait la distance. Un virtuose de l'interprétation de la femme instrument. Instrument de la connaissance de soi. Son influence? dis-je presque sans le vouloir. Pourquoi lui demander de préciser sa pensée? Il dansait à merveille. Je n'étais qu'une oie. Écoutez la musique, me dit-il, ce n'est pas la grande oeuvre que vous attendez, mais tout le monde s'y laisse prendre. Regardez-les. Regardez-nous. Nous nous approchions du miroir. De jeunes loups étaient suspendus aux barreaux des échelles suédoises, d'autres à califourchon sur des chevaux d'arçons, les agrès oscillaient au-dessus de nous, il me dit que c'était la forme la plus absurde de l'attente, il en avait souffert dans sa propre jeunesse, mais les jeunes ne l'aimaient pas. Je leur enseigne à bien se conduire, dit-il, et ils n'ont aucune envie de suivre mes conseils. Sa barbe m'effleura, les mains exploraient la peau de mes bras. Les miennes étaient simplement posées sur ses épaules. Épaules chétives, il n'était pas beaucoup plus grand que moi, les adolescents louvoyaient maintenant. C'est mieux, dit-il, beaucoup mieux. Il ne m'avait pas lâchée entre les deux morceaux de musique. Nous avons tous du talent, dit-il doucement. Je ne connais personne de... comment appelle-t-on celui qui n'a aucun talent? Et puis d'abord existe-t-il? Il composait d'agréables mélodies mais ne connaissait rien à l'orchestration. Sinon je serai devenu musicien, dit-il. Je n'avais rien dit. Une seule de vos oeuvres m'eût enchanté, roucoula-t-il à la fin du deuxième morceau. Le troisième ne se fit pas attendre. Ensuite je vous abandonnerai, promit-il. Je ne le regardais plus. Mais je les ai lues toutes. Dans l'ordre. Et je suis dans l'attente. Qu'est-ce que j'attends de vous? Le morceau s'acheva. C'est fini, dit-il, il y aura maintenant trois morceaux destinés à la jeunesse. Nous nous retrouverons au bout de ces dix minutes, si vous me laissez maintenant. Des jeunes filles tournoyaient dans les lumières. Elles se droguent, me confia-t-il. Elle était d'accord avec lui sur ce point. Elle haïssait ces corps. Elle était différente, et elle prétendait ne pas avoir beaucoup changé. Vous exagérez, dit-il, vous exagérez toujours. Qui est cette femme? demanda-t-elle. La femme de la vie des autres, répondit-il en ricanant. Il buvait trop. Il buvait toujours au mauvais moment. Sinon sa conscience le condamnait à l'attente. Vous n'avez pas peur de vous donner en spectacle? qui? Moi? Je n'ai jamais aimé comme je vous aime et vous le savez. Elle rougit. Le même profil d'extase. Que cherchait-elle? Malcolm revint en clopinant. Sa cavalière avait filé. Il n'avait pas d'explication. De plus, sa jambe. Oui, votre jambe, dit l'autre en la regardant. Vous ne dansez pas? me demanda-t-elle. Pris au dépourvu. Nous attendons la fin de cette cacophonie. Cacophonie? Oui, j'ai dit cela, je m'en souviens. J'ai parlé à sa place. Vous étiez radieuse. On dit cela d'une femme qui éclaire la surface des autres. Ils deviennent transparents. On ne les traverse pas. Leur profondeur vient d'elle. Comment ne pas se souvenir de votre manière de régner sur? J'étais dans le lit et je l'écoutais. Nous évoquions ces moments pour y trouver l'inspiration. Vous avez rêvé tout haut cette nuit, me dit-il. Que restait-il de cette surface? Mais rien, pas même un mot. Je vous le dirais sinon, vous le savez. Le chapiteau s'était peut-être déjà écroulé. Ce n'était peut-être pas le chapiteau. Le vent n'explique pas tout. Il n'y avait pas de vent. Comment expliquer alors? Le gitan a laissé la petite-fille toute seule sous les mûriers. Elle ne cueille plus les fruits de son impatience.

 

Ce ne sont pas des fruits, dis-je. Des baies. Le sucre est le même. La couleur persistante. Elle frotte ses lèvres. Vous voulez voir? Venez. Je me levai. Approche nouvelle de la fenêtre. Je tremble. Comment peut-il avoir une idée de l'importance des lèvres à cette distance? Je ne joue pas, dit-il, c'est elle que je désire en vous, mais vous ne jouez plus. Il avait l'oeil larmoyant. Votre jambe vous fait-elle souffrir ce matin? Pas de réponse. Ce qui me fait souffrir ... commença-t-il. La souffrance... Aimer cette posture. La petite-fille était assise sur le dossier du banc. Remarquez ses chaussures rouges, dit-il. Non, pas aujourd'hui, dis-je. Votre mère s'est invitée à déjeuner. Je sortirai. Je passerai par le Bois-Gentil. Il dit que je suis la seule à penser à lui. Je reviendrai avec le repas, voulez-vous?  Il était encore tôt. Nous avions le temps, me disait-il. Mais ne terminait-il pas tous nos éveils avec ces mots? Quels mots? Chéri! Vous venez de les prononcer. Vous, moi, le temps, le passé. Il avait cet air d'enfant sur le point de mettre des mots à la surface du malheur qui le menace. Mais d'où vient la menace? Je ne vous reconnais pas, dit-il en fermant la fenêtre. Viendra-t-il lui aussi? Vous avez dansé avec lui. Elle le trouve charmant. Vous savez ce qui peut la charmer. Mieux que moi. Il tire le rideau et nous nous retrouvons dans l'obscurité. Je devrais le haïr, dit-il. Mais il y a si longtemps que je ne l'ai pas revu. Il vous connaît bien maintenant. Sait-il qu'elle est courtisée? Croyez-vous qu'il couche avec elle? Elle ne couchait pas avec lui. Ce qui explique mon existence. Je ne peux pas croire que mon esprit leur doit quelque chose. Il y a une autre explication. Cela commence par ce voyage hors de moi. Vous me disiez un jour que vous l'aviez vous-même vécu comme une aventure. Avec qui? Quel plaisir vous a mise sur le chemin de ce texte qui nous émerveille?  Il entra dans le lit. Vous devriez vous déshabiller complètement pour vous coucher, me dit-il. Verge d'or! dit-il en me forçant à la regarder. Votre langue, dit-il, notre littérature, ce désir d'entrer dans la ronde, comme si cette histoire avait le pouvoir de nous satisfaire. Je n'y ai jamais cru. Je voyageais, c'était important, le voyage, et vous possédiez déjà cette connaissance de l'aventure. Vous n'avez jamais été seule. Verge omniprésente! Votre main ne fait pas de miracles, ma chère, pas plus que votre bouche. Pourquoi avez-vous fermé la fenêtre? demandai-je. D'habitude, nous la laissons ouverte. La vie des autres monte jusqu'à nous, comme la marée, ses coquillages, ses algues, ses crêtes, le sable de notre impuissance à leur ressembler. Mais ne cherchons-nous pas plutôt à vivre avec eux? Vous ne fermiez jamais la fenêtre. Elle restait ouverte et nous écoutions leur passage. Une fois par an, au printemps de la Saint-Jean (j'aime assez l'expression et je ne veux pas me souvenir si elle vous appartient plutôt qu'à moi), les forains montaient un chapiteau derrière l'église et nous attendions que le vent l'emporte. Il ne se passait rien. Cette année-là, il s'effondra dans la nuit, tuant un enfant et le chat qui l'accompagnait. Vous reveniez de votre promenade avec cette nouvelle insensée. Que croyez-vous qu'il va se passer? me demandâtes-vous. Il était encore tôt. J'irais d'abord au Bois-Gentil pour lui annoncer que les forains étaient fidèles au rendez-vous. Nous passerions une heure ensemble. Demain je lui parlerais de la soirée achevée en apothéose pour une cavalcade. Il goûtera aux bonbons en évoquant son enfance. Que vous a-t-il révélé que je ne sais pas? demanderiez-vous à mon retour. Mais vous n'attendriez pas ma réponse. Vous mettriez le nez à la fenêtre, celle du salon du rez-de-chaussée, pour me dire que vous ne supportez pas qu'elle se mette en retard. En vérité, vous étiez anxieux de ne pas savoir si elle viendrait seule ou accompagnée de ce cavalier qui s'était confié à moi en dansant. Je vous avais semblé attentive. Mais je n'étais qu'inexistante. Comment vous le faire comprendre?


 

 

CECI CECILIA

 

 

Chapitre premier

2 et 3 juillet 1988

 

 

Nous sommes le 15 décembre 1987 (pourquoi commencer par une date ce qui finit par un adieu?) et je suis prête à écrire le premier journal intime de ma vie, le deuxième journal intime de ma vie, le troisième journal intime de ma vie: je n'ai jamais écrit un seul journal intime de ma vie, j'en ai déjà écrit un, j'en ai écrit plus d'un, je peux compter le nombre de mes journaux intimes sur les doigts d'une seule de mes mains, j'ai besoin de mes deux mains pour compter le nombre de mes journaux intimes, il manque une main à mon calcul et cela outrage mon intimité de femme qui est différente de l'intimité en général, il manque deux mains, celle d'un amour de jeunesse, les mains rencontrées plus tard au moment de se donner une première et dernière fois, se donner une deuxième fois et penser que c'est la dernière, penser à la dernière fois que je me suis donnée une dernière fois avant de le penser une dernière fois, ne pas penser que ce sont les pages d'un journal intime que n'importe qui peut ouvrir pour se mesurer à ma différence, femme qui écrit, femme qui n'écrit plus une dernière fois, le 15 décembre 1987, c'est aujourd'hui, seule dans cette chambre, seule, enfin seule.

Nous sommes le lendemain du 15 décembre 1987 (toujours pas de réponse à la question de savoir pourquoi c'est daté comme intimité) et nous possédons la maison depuis moins de vingt-quatre heures. Le notaire était un chauve aimable et bedonnant, tendu à la surface et sirupeux à l'intérieur, comme en témoignait sa conversation, hier, premières heures de la possession (Constance dit: propriété avec une note de nostalgie qui me pince le bout du coeur) et début de ce qui doit être mon premier journal intime, si j'excepte deux ou trois confessions lâchées au rythme des jours. Mais ces jours sont passés, détruits, rentrés dans l'inexistence, ou le néant, ou la mort, Malcolm parle d'une inessence qui confond toujours son interlocuteur. Nous étions ce matin devant la façade illuminée plein est. À droite dans la pente descendaient les sapins et à gauche le chemin commençait une étrange perspective de bosses et de courbes. À l'horizon, les restes d'un hameau recevaient la lumière horizontale pour s'y multiplier en ombres adamantines. Malcolm s'extasiait devant le rectangle d'une fenêtre. Constance avait signalé l'oeil-de-boeuf dans l'angle de la toiture. À cette époque de l'année, le soleil l'atteignait à onze heures du matin (nous sommes le 12 mars 1988 et j'écris les choses qui manquent cruellement à mon explication intime érotico-narrante) et le soir, vers six heures, six heures et demie, la lumière le traversait de l'intérieur: les gens du pays l'appelaient (la maison): le Cyclope. Il y avait belle lurette qu'on n'y venait plus danser. On n'était plus à la mode, ce 15 décembre 1987, premier jour de l'habitation incohérente d'une maison d'un mort (Antoine Godard), les morts définissant la solitude de Constance Godard, ex-propriétaire par solitude consécutive à la mort-achat d'une maison abstractrice d'inessence, dit Malcolm en riant de la surprise du notaire qui ne parle plus anglais depuis qu'on lui a demandé de répéter pour le comprendre.

Belle maison que la maison Godard. Pierres, tuiles, bois, terres suspendues, tout y est (ce 17 décembre 1987: on avance dans ce temps-épaisseurs avec choix d'angles de prise de vue, pour l'instant). On croit rêver. La porte est restée ouverte. Le soleil en a profité pour faire sécher le plancher au-dessus du seuil, mouillé, intensément mouillé à cause de notre promenade, Malcolm s'étant arrêté sur ce plancher, et la neige s'égouttant sur le plancher malgré mes. 17 décembre 1987. Mon intimité.

18 décembre 1987: À midi, Constance nous a apporté un poulet et des pommes de terre. Belle Constance qui ne laisse personne indifférent. Elle aimera toujours la maison, dit-elle. Malcolm boit ce vin. Nous avons fait rôtir le poulet dans la cheminée. Une aventure dont je me souviendrai. Sans compter les critiques de Malcolm. Et le rire de Constance qui courait après les patates qui s'échappaient toutes nues entre sa robe et le pied de la table. Euphorie pour l'instant. Toujours cette attente. Il n'y en a pas d'autre. Cette idée de passer l'hiver à Bélissens! Quelle idée!

19 décembre: ce qui compte maintenant, c'est de préparer Noël. Chacun à sa manière: Malcolm est américain, Constance française et moi espagnole. Beau mélange. On en parle beaucoup. Il aime ces possibilités de nudités. Il en parle avec cette poésie qui est qui. Bref, Constance s'y retrouve. Mais elle n'est pas encore venue aujourd'hui. Elle a téléphoné pour le dire. Pourquoi le dire? Non: pourquoi téléphoner? Qui décrochera si je téléphone pour dire n'importe quoi? Je ne suis pas jalouse. Je m'ennuie.

20 décembre: mon écriture violette se cherche une issue. Cette épaisseur me donne le vertige. Ce papier. Cette possibilité. Ce futur où je ne suis rien de ce que j'ai été! "Le temps nous déchire. Nous sommes les morceaux de quelque chose que le temps rend invivable, voilà tout. La neige est tombée cette nuit. Belle neige toute bleue et verte orange stagnante sur le chemin bombé. Je me suis levée à six heures ce matin. Nuit claire, peu profonde, proche même. La neige tombait. Pas de bruit. Je n'ai pas allumé. Hier, à la même heure, Malcolm a allumé. Il a détruit, sans le vouloir, je le connais, cet équilibre de neige et de silence relatif. Il parlait de cette relativité. Je ne l'écoutais pas. Hier. Mais ce matin, je ne l'ai pas réveillé en enfilant ma robe d'hiver souple et pelucheuse. Je n'ai pas fait de bruit en ouvrant la porte. Nous dormons près de la cheminée, dans l'ancienne literie qui n'est pas un lit. Malcolm s'y trouve bien. Il y fait bon. Bon dormir. Bon rêver. En ouvrant la porte, j'ai provoqué la braise qui s'est mise à pétiller sous la cendre et le feu a pris au bout d'une bûche noire et pointue. J'ai refermé la porte. J'ai avancé. Lentement sur la neige, aimant ce bruit, tiré la langue à la neige, fermé les yeux au silence qui n'existe pas, pas à pas dans ce recommencement, sans lui, sans rien, pour rien. Je n'ai pas été loin. À l'angle du puits, un mouvement m'a surprise en flagrant délit de rêve et j'ai poussé un de ces petits cris qui font de moi une femme comme les autres. Ai-je réveillé le doux Malcolm? Aucun rai de lumière verticale sur le volet. J'ai à peine crié à cause d'une branche trop lourdement chargée de neige, la neige éclaboussant l'air et la branche s'élevant en travers du chemin, triste et noire. Je suis revenue sous le porche, un peu transie, mais heureuse d'être là. Moi qui hier m'ennuyais à mourir, me voilà, me disais-je, heureuse comme une enfant parce que j'ai trouvé un chouette terrain de jeu. Avec qui je vais jouer aujourd’hui? Avec Constance?

Nous ne sommes pas, nous avons été et nous ne serons pas. Écrivant, j'invente le futur. L'enfant est morte il y a bien longtemps. J'essaie de me souvenir. J'aime cette fidélité. Les mots redeviennent exacts. Mais comment les faire exister?

J'ai pensé à un film. Non: j'ai pensé aux limites du film, dans le plan, dans le temps, dans l'imitation. J'ai écrit vainement. L'oeil n'est plus précis. Mais si je ne vois rien, je serai angoissée. Ne pas mesurer ce temps. J'en ai l'habitude. Je ne sais rien d'autre. Peut-être faut-il recommencer chaque fois que ça arrive. L'écran se déchire et l'hiver arrive par cette brèche. Attente. Espoir. Froid. Douleur. Passé. Le présent n'est que le triste moyen de parcourir ce temps. Maison. Cuisine. Écrire. Aimer. Écrire encore. Écrire par-dessus la même écriture. Interruption. Je ne suis pas cet être idéal d'un point de vue social: politicoreligiosexuel. Seule la science est exacte, mais relativement à l'angoisse (traduisons-la par des mots). Oui, j'ai pensé à un film. Je veux reconstituer l'être rencontré par hasard. Quels sont les personnages de son existence? C'est un bon début. Portraits photographiques. Musique concrète de conversations gênées par les bruits de la rue. Les fonds sont anarchiques, funambules, étroits. Les plans sont coupés sans souci de la continuité sonore. Répétitions. On revoit les mêmes visages plusieurs fois dans la même attitude, sous le même angle ou bien l'angle change au rythme de la bande sonore qui ressemble de plus en plus à un collage. On revoit toujours, cela ne s'arrête pas, on entre quelque part. Avec la certitude que quelque chose, une histoire, une tranche de vie, une explication — va commencer. On se prépare à cette éventualité. On se ressemble pour ne pas s'étonner de ne ressembler à personne. Tous les yeux tournés dans la direction de l'écran le même pour tous également rassembleur d'un même sentiment. Inventer les visages. En demander l'invention à des comédiens angoissés. On reconnaît les murs, les fenêtres, la rue, les vêtements, les styles, les bruits, les idées. Il faut le temps que ça arrive. Rassemblés au début, éparpillés en cours de route, puis rassemblés de nouveau. Les noms des comédiens défilent lentement parallèlement au nom des personnages, le titre du film est le nom de l'être avec qui on veut se mesurer, il clignote à contretemps, néon illusoire, contours blessés, une main l'a dessiné aussi lentement. Puis il est remplacé par mon nom et aussitôt les noms des techniciens remplissent l'écran jusqu'à l'illisibilité. Il s'agissait de lire. On reviendra pour lire. C'était important de lire. La rue. Naissance du son. La lumière tremblote vaguement sur les corps. On ne distingue aucun visage. C'est ça qui existe, c'est facile, un décor, des personnages, la rue imaginée, il n'y a rien à changer, on sait déjà. À un autre moment du film, je ne sais pas lequel, on compare, visuellement, les parties extérieures du corps (mains, pieds, doigts, oeil, têtes, seins, sexes, etc.) avec les organes, les muscles, les os, les tumeurs, etc. Une fille rit. Elle se donne à l'anatomie extérieure sans rien refuser à l'image. Puis gros plan sur son visage terrifié, sur son cri que personne n'entend à cause d'un shaker qu'on devine. Quel est le plan suivant? Je n'en sais rien. L'imaginer, c'est nier ce qui vient d'être vu. Mais rien n'a été dit. Tout reste à dire. Tout restera à dire une fois que le mot "fin" aura tout remplacé sur l'écran, une fin interminable, qu'on a envie d'abandonner pour commencer autre chose, sachant qu'elle ne durera pas, mais haïssant cette durée incompréhensible. Je me suis mise à griffonner avec l'hiver. Dans mon journal qui n'est plus celui d'une jeune fille. J'ébauche ce futur. Je veux tout savoir, tout écrire. Je ferme toujours les yeux pour essayer les scènes. Je les vois parfaitement. J'en écris la substance. Je la rature toujours par une mise entre parenthèses: je tiens à tout conserver. Je reviendrai dans cette écriture pour la changer. Fil du temps nécessaire. On prononce des noms. Ces lèvres se précisent. On saisit d'autres mots. L'image redescend un ciel immense, recule sur une terre seulement peuplée d'arbres, entre dans ces feuillages sonores et fins, des fleurs de châtaignier se balancent, parfaitement abstraites, mais reconnaissables. Taches transparentes de ciel bleu vert. Bruissement de feuilles. Scintillements. Un autre silence de vent. Quelqu'un dit: j'existe.

Pas de réponse. La solitude s'installe. D'autres images molles montrent le bois de châtaigniers et plus bas les cimes des hêtres durement agitées par le vent. La voix revient, sans les mots. Mais toujours pas de réponse. Encore des images du bois, les troncs, les percées de lumière, une aile d'oiseau blanche et bleue, la trace d'un mycélium sous les brindilles et les débris de feuilles, des insectes, à peine identifiés, passages noirs.

On descend le sentier avec l'image qui marche. Bordures de fougères d'argent. Au bout du sentier, un croisement de terre et d'eau. Caillou d'huile grise bleue. La voix revient dans ce clapotis. Des jambes nues traversent l'écran, vite, blanches et mouillées, en même temps que la voix redevient mots: j'existe. Observation lente d'une algue fixée à une pierre brisée qui exhibe son coeur de cristal émeraude et noir. Noir. Long et inutile.

Fondu sur le métal poli d'une roue de fauteuil. La main tremblante se pose sur cet acier blanc, sur ces ombres de reflets qu'elle supprime parce qu'on cherchait à en identifier les corps réels, de ce côté de l'image, le côté créateur. Bien, dit la voix. Ce n'est qu'un souvenir. Je ne m'en souviens pas.

— Je n'aime pas cet effort, dit une autre voix.

— Du matin au soir, dit la première voix. Et du soir au matin. Je suis heureuse... heureuse... de vous revoir, mon cher Jean. J'aime ce bonheur. (Coupez. Au bout d'un bâton mouillé, l'algue pendante, dégoulinante des gouttes de cette eau. Jean dit:)

— Il n'y a pas plus de bonheur que de...

— Je ne mens pas.

— Ce n'est pas ce que j'ai dit.

— Je ne me trompe pas.

Le pré qui descend lentement vers la rivière. Une autre pente blanche et rouge le rejoint sur la diagonale exacte de l'image. La robe de Gisèle apparaît. La soie est visible à cette distance. Un peu de vent secoue cette blancheur. Elle revient, dit Jean.

Visage de Gisèle.

— Qui tient la caméra?

— Carabas, je suppose. Il adore ça, le zoom. Il préfère cette distance. Un peu comme tout le monde, non? Coupez. (Carabas vient de rendre la caméra à Gisèle. Il y a eu un dialogue entre lui et Gisèle:

— Je vous avais dit de ne pas me filmer.

— J'ai filmé les feuillages, l'eau (il ne parle pas des jambes, de ses jambes à elle — elle revoit le film dans le viseur et en voyant les jambes elle pousse un petit cri mais ne fait aucun commentaire:) je vous avais dit de ne pas me filmer (elle se voit remontant la pente fleurie du pré elle ne dit rien de la robe ni de son sourire) mais ce ne sont que des images, dit Carabas.

— C'est mon image que vous recherchez. Je vous prends en flagrant délit d'invention. Je vous avais prévenu.)

Carabas de profil. Silhouette de Jean.

— Bien, dit Carabas. Ce n'est qu'un souvenir. Je ne m'en souviens pas.

— Je n'aime pas cet effort, dit Jean.

— Du matin au soir. Et du soir au matin. Je suis...

(l'image tremble. Coupure. Fondu sur les premiers mots:)

— Bien... ce n'est qu'un souvenir... (on entend: rien à faire!)

Fondu dans le sous-bois à peine éclairé par la lumière oblique des feuillages. Mêmes bruits. Gisèle dit: c'est un essai. Je voudrais voir si c'est possible. Que lisez-vous?

Pas de réponse. Une allumette craque. Les volutes s'installent dans l'image. Coupez.

— Il n'y a plus rien sur cette bande.

— Prenez la suivante. Avons-nous le temps?

C'est un générique. D'abord l'écran est bleu, d'un bleu qui ne peut être que celui d'un ciel. On s'attend à un nuage, dit Carabin pour taquiner Cecilia. Le titre en fondu jaune d'or: (c'est original, fait encore Carabin.) CARABIN CARABAS; puis le titre s'évapore; il est remplacé par un carton où on lit: un film de Frank Chercos, avec Gisèle de Vermort.

— Qui est Frank Chercos? demande soudain Carabin.

— C'est ce flic. Vous savez? Un peu nègre, un peu indien, qui tourne et qui vire, comme dit Sweeney.

— Si Sweeney le dit, fait Carabin.

Encore trois ou quatre cartons. Puis: des fleurs de châtaignier se balancent. Taches de ciel. Bruissements. Scintillements. Maintenant le vent revient avec plus de force. Une branche pliée en témoigne. La voix: J'existe! C'est un cri lancé dans cette approche de pluie. Le ciel s'interpose, noir et mouvant. Les mêmes jambes traversent l'écran, la rivière, et la rive peuplée de fougères. Ensuite elle remonte, en pleine accalmie, souriante et bruyante, dans cette robe qui ne l'habille plus. Elle dit, en arrivant: je vous avais dit de ne pas me filmer.

— J'ai filmé les feuillages, l'eau, le ciel, la menace de pluie...

— Je n'y peux rien si vous aimez mon image. Mais je vous en prie, cessez de me filmer. Ce n'est pas le sujet.

— Parce qu'elle a un sujet! fait Carabin.

— Taisez-vous! Regardez. Jean n'est plus là. Elle a renoncé à ce personnage. Elle est seule avec Carabas.

— Où est Frank Chercos? Faut-il l'attendre. (digest: Carabin Carabas de Cecilia Alamo — Journal de Cecilia) — J'aime ce plan. Deux personnages (elle et lui) vus de dos, ce parterre de fleurs des champs au premier plan et au fond, cet écran de ciel qui anéantit tout le reste. Ils parlent. On n'entend pas la conversation. Seules les voix nous parviennent, claires et parfaitement reconnaissables. On descend le sentier avec l'image qui marche. Bordures des fougères d'argent.

— C'est Frank qui filme. Il les abandonne à leur contemplation. Que cherche-t-il dans ce dédale de branches?

— Au bout du sentier...

— C'est le plan de tout à l'heure, le même, celui tourné par Carabas. Que fait Frank Chercos pendant ce temps? Cailloux. Eau. Des algues. Un fond d'huile. Les jambes de Gisèle, au ralenti cette fois. Pourquoi ce ralenti? Ces muscles qui reviennent maintenant. Elle était avec Carabas en haut du pré, regardant la pluie arriver: elle passera au-dessus des chênes, là-bas. C'est ce qui arrive toujours, dit Gisèle. J'aime cette sensation.

— Cette distance? dit Carabas.

— Oui, cette distance. Ce qui n'arrive pas.

Les mains. Leurs mains. Cette bague. Je la lui ai offerte pour lui demander de. Maintenant l'image lui donne de l'importance par rapport à la main de Carabas. (Chut! écoutez ce qu'ils échangent pour recommencer!)

— Recommencer quoi, grands Dieux! il ne s'agit que d'un film!

— Ils veulent se dire quelque chose.

— Qu'allait-il chercher dans le bois, les abandonnant à leur sort de personnages qui se rencontrent?

— Ce n'est pas la première fois qu'ils se rencontrent. Regardez la bague. C'est un signe qui ne trompe pas.

— Mais pas du tout. C'est moi qui...

— Je veux dire dans le film, fait Cecilia, agacée (elle montre son beau visage:) Elle n'en saura rien, ajoute-t-elle.

— Vous ne répondez pas à la question de savoir ce qu'il allait chercher dans le bois? Le cadavre de Jean?

— C'est ridicule!

— C'est un policier. On peut s'attendre...

On entend: j'ai glissé dans une ornière. Gisèle et Carabas (qui est dans son fauteuil) se retournent et rient. Jean apparaît de dos, il y a de la boue sur son épaule et sa jambe droites. Fondu sur le visage de Gisèle qui parle mais au lieu de sa voix on entend les bruits de la forêt.

J'ai écrit cette scène dix fois aujourd'hui. Images. Le lendemain, je vois le corps de Bortek, noir dans un drap exagérément blanc, la peau frottée d'huile pour attiser ce feu intérieur. J'épie par une fenêtre. À mes oreilles, les frottements du lierre. Le soleil (nous sommes en juillet) me laboure le dos. Toute cette humidité dégouline entre moi et le mur. Bortek ne bouge pas quand une voix s'adresse à lui: je ne les vois plus, dit cette voix.

— Vous ne les verrez plus à cette distance, dit Bortek. Divers plans répètent ces paroles. Puis le bruit du dehors revient au premier plan. La voix dit: Jean va lui dire la vérité.

— Qu'importe! Venez vous coucher.

— Je n'en ai pas envie maintenant.

— Non. Se coucher. Simplement se coucher.

— Je ne sais pas. Ils reviendront (la voix se féminise, on aperçoit une épaule, la lueur d'un briquet: ne fumez pas! dit Bortek en se retournant. Description du drap en mouvement. Ils ne disent plus rien. J'entends le lierre. Je décris le drap traversé de noir) Mais que sait-il exactement? Tu le sais, toi? (main de Bortek dans l'infini de la chambre: cela ne me regarde pas.)

— Je les voyais. Ils avaient l'air heureux. Gisèle était nue.

— N'exagérez pas. Je n'ai vu que ses jambes.

— Je n'ai pas trouvé la lentille d'approche, là, regardez! (en même temps, gros plan macro sur les fourmis, le plan se brouille, on n'a entendu que le choc de la main sur la pierre, le plan ne représente plus rien de définissable après ce passage déconstructeur.)

— Vous n'en avez pas besoin. Il faut chercher dans l'herbe.

— Je l'ai peut-être oubliée sur la margelle (tentatives de mises au point sur la fleur de la pierre: sans doute, dit Bortek.)

Coupez. Plan général, très descriptif, sur ce coin de parc. Une allée oblique, blanche et rouge, s'arrête à la tangente d'une allée circulaire dont la seule issue est un chemin de terre, vertical de ce point de vue, tronqué par le bois. Je vois quelque chose briller, dit la voix que Bortek n'écoute plus, il s'est peut-être endormi. Le plan se rapproche du bois. Plusieurs plans explorent cette surface. Puis on distingue nettement une des roues du fauteuil de Carabas. La voix exulte: les voilà! (Gros plan sur le visage de Bortek. Quelqu'un dit: il est beau. Une autre voix: Je l'aime. (la même voix changeant le ton:) Le lui as-tu dit? Il ne sait rien, n'est-ce pas?

— Non, rien. Il ne saura jamais. Je suis perdu (ou perdue).

— Ne dis pas de bêtises. Il suffit de lui parler.

— J'ai rêvé d'être aimé (aimée), c'est tout. Ce n'est pas grave, ce qui m'arrive. Ça arrive à tout le monde, non? Ne le réveille pas.

— Il ne rêve pas de toi. J'aimerai qu'il rêve de toi.

— Il ne sait plus qui je suis.

— Tu veux dire qu'il l'a su? Raconte-moi.

— Maintenant? Simplement? Raconter?

— Approche-toi. Il n'en saura rien. Par quoi cela commence-t-il?

— Il va ouvrir les yeux! Tais-toi!) Le plan suivant montre Carabin assis derrière son bureau. Il parle, mais la même conversation se substitue à sa voix (à son discours?) Le corps de Bortek coupe l'image: venez vous coucher. Jean ne sait rien.

— Je les vois. À l'oeil nu. Regarde. C'est Jean qui parle.

— C'est votre imagination. Je n'y crois pas.

— Tu sais tout mieux que les autres! (voix dure de Carabin).

— Je ne sais rien, dit Bortek. (Son corps pivote au milieu de l'image: venez vous coucher. J'ai envie de vous.) Plan sur l'érection lente. (je pars demain. Ne gâchez pas ces derniers instants de bonheur.

— De bonheur? Mais il ne s'agit pas de cela!

— Je croyais. Comme vous voulez... (extinction rapide de la conversation remplacée par la précédente:

— Qu'est-ce que je te disais!

— Mais tu ne me disais rien, mon amour. J'écoutais.

— J'ai gagné une minute d'inexistence. Tais-toi.

— Une minute! Je veux dire: pas plus?

— Cesse de me taquiner, veux-tu? Ils ne parlent plus.

— Bortek ne peut plus dormir. À cause de ce désir, tu comprends?

— Non, je ne comprends rien. Ils vont nous entendre.

— Ils ne parlent plus. (Coupez. Remplacez l'érection par n'importe quoi, mentalement, physiquement, n'importe comment!) Crois-tu que Jean sait réellement quelque chose? Quelque chose d'important?

— D'irremplaçable, veux-tu dire? Mais je n'y pense pas.)

— (Voix de Bortek sur plan végétal:) Qui nous observe maintenant?

— Crois-tu qu'on nous espionne? Jolie manière de nous faire exister.

— Vous voulez dire: ensemble? (bouche de Carabin, sourire de Carabin, jeux d'ombres mouvantes à fleur de rictus; puis oeil de Bortek, larmes, ma voix:) je l'aime: Je n'y peux rien. Je suis éperdument amoureux (reuse). Ne dis rien.

— Je te trouve légère. Ne ris pas.

— Je n'y peux rien. Je ne sais pas me cacher.)

— Je descends, dit Carabin (plan descendant escalier au ras du couloir les murs défilent à chaque fenêtre il cherche à les voir nouvel escalier les pas mesurés sur le dallage du hall d'entrée la trogne hagarde du gardien sa voix sa disparition etc.)

— Tu descends? dit Bortek (On le voit (Je le vois) s'asseoir dans le lit et exprimer sa rage muette (en effet, tout le son est constitué par la cadence des pas de Carabin sur le gravier d'une allée qu'on découvre en perspective finalement). Tu, vous, vous, tu, tu, vous, tu, vous, tu... ce sont les larmes de Bortek, versées une à une dans ses mains: jeu de gros plans, jusqu'au flou, et au noir.)

Les pas de Carabin. Les crissements exagérés du gravier. La perspective de l'allée. Puis la lentille entre ses doigts. Son cri: je l'ai trouvée. (Voix de Bortek: j'en suis ravi!) L'oeil pénètre dans la profondeur d'un bassin peuplé de poissons rouges. C'est malin, dit ma compagne. Elle rit.

— Je ne te demande pas d'apprécier. (Pourquoi ne pas accompagner cette traversée circulaire par une de ces sonates dont Tartini a le secret? Écoute. C'est le diable.

— Le diable maintenant! (On voit en moins d'une minute les quatre cents photographies où je figure, seule, en famille, en compagnie, souriante, ou absente, ou préoccupée, non: soucieuse.)

— Qu'est-ce que tu cherches? Tu me déroutes. (le son disparaît. Il n'y a plus que l'image muette. Plan large: le chemin de terre, le bois, Carabin, puis fondu sur Bortek à la fenêtre: je suis désespéré, dit-il. Je te quitte demain. Pourquoi pas demain?

— Parce que tu y penses aujourd'hui! (Chut! Tais-toi! il va nous entendre. Nous sommes revenues (revenus) sur la terrasse et elle a recommencé à grimper le long du lierre. Elle porte la caméra en bandoulière. Je vois la caméra, le balancement, l'image disparaît pour montrer le corps de Bortek dans un miroir qui trahit la caméra, il dit: je ne veux pas partir.

— Tu veux dire: que tu ne veux pas le quitter?

— Je n'ai rien dit. Je m'en vais.

— Nous sommes aujourd'hui. Il n'y a pas de continuité.

— En amour, si. Je le sais. Je ne le dis pas. Cette musique...) La musique (Tartini) revient doucement. Bortek s'assoit: je me souviens, avec ou sans toi. Laisse-moi tranquille.

— Tu l'as laissé faire cette folie. Gisèle ne lui pardonnera pas.

— Il ne lui reprochera rien. Jean se taira. Carabas ne saura rien.

— Coupez! (Documentaire: plan-séquence: c'est l'architecture de Rock Drill qui intéresse l'oeil; nul personnage (de passage, pour éclairer la lanterne du voyeur) excepté le jardinier qui parle aux fleurs et sourit; le son: "Un aveu? (après un silence qui est censé correspondre à un temps de réflexion: belle eau sur fond de graviers ronds et colorés: le fond du bassin (?): oui, oui, pourquoi pas cet aveu? Je t'aime tellement.

— C'est un secret. (c'était bien le fond du bassin).

(Une fois le documentaire fini, on reviendra à la femme que je suis pour la filmer en situation. Elle se cache derrière une excroissance du lierre (à Polopos: on aurait parlé du bougainvillier témoin de mes cris d'amour. Je t'aime tellement.

— C'est un secret.) Examen du visage. C'est Anaïs. Comment le faire savoir? Personne ne le sait. Que sais-tu d'Anaïs?

— J'ai inventé toute l'histoire. Ce n'est pas un secret.

— Je t'aime tellement (un disque? Je ne me souviens pas de cette chanson. Des personnages parlaient. Quatre personnages. Puis trois. Enfin, deux personnages pour tout dire. Le troisième écrit. Le quatrième ne sait pas. C'était bien un disque. Maintenant ils écoutaient de la musique sans attacher aucune importance aux paroles.) Ce n'est pas ce que je voulais dire.

— Tu ne m'aimes plus?) Visage clair, facile, conventionnel dans le sens de la beauté, beaux cheveux, boucles lumineuses, très faciles, claires, tout coule de source dans ce regard surpris à la tangente de son objet. Elle murmure: je veux être ce personnage.

— C'est une comédienne?

— Non. Elle appartient à l'image; c'est tout.

— Et vous ne savez pas pourquoi. Pourquoi ce personnage qu'elle n'est pas?

— Elle va l'être: le documentaire devient ennuyeux à cause de l'architecture toujours vue de près, au fil de ses objets constructeurs, par exemple ce linteau, ce va et vient d'un bout à l'autre du linteau, à cause d'une énigme qu'on nous propose de déchiffrer.

— C'est amusant. Je n'y comprends rien. Et vous?

— Elle se disait qu'elle pourrait peut-être tout savoir. Mais ils s'aimaient tellement qu'elle n'a pas trouvé le courage d'entrer par la fenêtre pour les surprendre. Elle est restée tout ce temps derrière le lierre et je n'ai pas pu la convaincre d'aller plus loin. J'ai reconnu le linteau, l'énigme n'en était plus une, était-elle l'oeuvre de l'architecte ou celle d'un artisan éclairé, je visitai le lierre, image tremblante à cause de la focale: j'aurais dû m'approcher. J'aurais deviné cette angoisse. Maintenant on se demande ce qu'elle fait, derrière le lierre, espionne indésirable maintenant. Je ne me décidais pas à monter à sa hauteur. J'ai le vertige chaque fois que je m'approche déraisonnablement du ciel. Vous connaissez mes défauts. Lui dire de continuer, c'était me trahir. La fenêtre m'obsédait. Envers de fenêtre. Tout s'y passait. Mais Bortek était seul. Je le sais maintenant. Coupez.)

— (documentaire: trois minutes ont passé:) Un secret? J'adore les secrets. (elle pose un pied entre sa cuisse et l'accoudoir (insertion d'un plan pour montrer la tension de la roue, sa main sur l'acier, l'acier dans la terre noire, la cassure d'une feuille morte), sa main s'agrippe au dossier, triangle de sa jambe qui se déploie lentement pour atteindre les branches fleuries d'un châtaignier. Je l'ai, s'écrie-t-elle. Elle montre la fleur. C'est une fleur? demande Jean.

— C'en est une. Aidez-moi à redescendre. (Le triangle se reforme, se plie encore, elle rajuste sa robe.) Gros plan sur le visage de Jean qui observe la fleur: le marquis de Sade... commence Malcolm.

— J'ai déchiré ma robe dans les ronces. Je voulais descendre jusqu'aux noisetiers. Il y a du cresson. Je vous en ramènerai.

— Du cresson? Vous avez déchiré votre robe.

— Vous voulez dire qu'on me l'a déchirée. Je n'y suis pour rien. Le charme est rompu, vous ne croyez pas? Moi: je trouve.

— Elle a déchiré sa robe en remontant de la rivière.

— Une rivière? C'est vrai qu'il y a une rivière. Si, si, je l'ai vue, une fois. Je crois me souvenir. Oui, une rivière.

— Nous parlions. Il n'y avait pas de mal. Oh! Zut! ma robe!

— Elle est déchirée. Vous n'auriez pas dû...

— Mais je l'ai fait! N'en parlons plus. Ce sont des fleurs.

— Des fleurs. Elles ne ressemblent pas aux fleurs.

— Les noisetiers... commence Malcolm.

— Oui, les noisetiers. Le cresson. La robe déchirée. Je me souviens.

— Il n'y a plus rien à inventer. C'est la fin.

— Nous sommes seulement en train de détailler la connaissance, et non pas de l'approfondir. Nous sommes toujours à la surface.

— La maladie... commence Malcolm.

— Nous avons parlé. Oui, oui, de tout, de toi, de rien.

— Maintenant elle veut filmer la vie. Elle me l'a dit.

— Infini par multiplication du fini. Une horreur. Je la connais.

— Vous n'y connaissez rien. Je lui montrerai l'endroit. Qu'en pensez-vous? C'est infini à souhait. Elle aimera ce vertige.

— Oh! Zut! des insectes vengeurs! Ne restons pas là.

— Les roues se sont un peu enterrées quand vous...

— Oui, je me souviens: la fleur. Je l'avais cueillie pour...

— Vous ne l'aviez pas cueillie. Je déteste ce souvenir.

— Ce n'est pas une fleur. Le marquis de Sade...

— Vous voulez descendre jusqu'à la rivière?

— Je ne le veux plus! Je pourrais déchirer ma robe.

— Je ne vois pas la rivière. Je la devine. Ces taches de feuilles de lumière sont donc simplement déposées sur un fond sec. Posez une tache sur un effet de perspective, et vous verrez!

— Je ne veux pas déchirer ma robe. Et encore moins m'égratigner la peau. Quand j'étais petite fille...

— Le voilà qui arrive! Non... il se cache.

— Il se cache? Que me dites-vous là? Voyons...

— Laissez-moi regarder! Attention à la roue! la terre est si...

— C'est inutile. Je n'ai plus de force. Laissez-vous aller par terre, doucement, là, dans les feuilles, c'est l'automne on dirait. Non, c'est le feu. Je ne me souvenais plus du feu. Laissez-vous aller.

— Je peux me servir de mon bras valide. Détachez-moi! Vous avez oublié de me détacher. Une douleur...

— Il n'y a pas de douleur. Laissez-vous aller. Oui. Doucement. Les feuilles. L'été. Servez-vous de votre bras valide.

— On dirait que la terre...

— Non, ne le dites pas. C'est fini. La terre est étrangement meuble à cet endroit. Mais il n'y en a pas d'autre pour embrasser ce paysage.

— C'est vrai. Oh! Votre robe... non... ce n'est rien... ma robe... j'ai froid... descendons dans le pré. Le soleil...

— Vous l'avez vu? Vous rêvez? Il nous espionne. Il veut savoir.

— Je ne le vois plus (long fondu au noir, très long, silencieux, vous pouvez vous racler la gorge, vous détendre, vous préparer à la séquence suivante: la question est: où en est l'analyse des passions?)"

— Vous me demandez de parler de mes fleurs. Vous ne voulez pas me dire à qui je parle? Je n'arrive pas à me l'imaginer. Je vous parle? Y a-t-il une image sur l'écran? Seulement ma voix. Écrite? Entendue? Je ne sais plus quoi dire de cette fleur. Je la connais parfaitement. Au point de ne plus éprouver le besoin d'en parler (Continuez! Continuez!) Comme vous l'avez deviné, je ne suis que le jardinier de cet endroit de rêve (supprimez rêve; remplacez par: plaisir). Il y a longtemps que je vis dans cet endroit de (plaisir). N'est-ce pas qu'on commence toujours par évoquer ce temps? Le décor s'y enracine parce qu'on en parle. Vous avez visité le château? Vous connaissez donc les personnages. Je suis le jardinier. Ce sont des lieux évocateurs, n'est-ce pas? Décrivez n'importe quel lieu. Qu'est-ce qu'ils évoquent? Les personnages habitent toujours un château. Mais voici les jardins du (plaisir). Ne troublez pas ce silence. Y a-t-il une image? Qu'est-ce qui reproduit ma voix? (apparition soudaine de l'image: c'est moi qui arrive du bout d'une allée tranquille. J'aime ces partages d'ombres et de lumières. J'y voyage toujours avec plaisir. J'ai l'air si lointaine, je n'approche pas, je me souviens. Gros plan sur le visage du jardinier, puis travelling arrière jusqu'au plan américain: une fleur de châtaignier se tortille entre ses doigts: voyez ce qu'ils ont ramené! s'étonne-t-il.

— Quand vous aurez fini, vous irez nettoyer le fauteuil.

— Je sais, je sais. Ils m'ont raconté. Il y a une force herculéenne dans ce bras. Je l'ai vu à l'oeuvre plus d'une fois.

— Qu'est-ce que c'est?

— Une fleur de châtaignier. Elle a déchiré sa robe.

— Ils vous ont raconté ça aussi?

— Ils s'attendaient à vous voir arriver pour les filmer. Ils voulaient un souvenir. Quelques plans sur fond d'infini, dit Jean.

— Pas plus? (Malcolm repensait à la jambe de Gisèle quand elle a pris appui sur le fauteuil pour atteindre les premières branches. C'était un bel été qui commençait. Plus tard, il y aurait un ou deux orages, le vent secouerait ces branches, il y aurait peut-être de la grêle comme l'an passé.

— Un an déjà? Je ne vis plus. J'attends. Tout s'explique.

— Oui, oui, attendez. Pourquoi ne pas attendre?)

On les voit arriver dans l'allée principale. C'est Gisèle qui pousse le fauteuil de Carabas. Jean marche devant. À la fenêtre, Bortek a installé la longue-vue. "Il va pleuvoir!" "J'ai faim!" "Si nous en reparlions dans le fumoir?" " Je vous invite à un toast!" La fenêtre bouge dans le dos de Bortek: Lui a-t-il parlé?

— Que sait-il? C'est un comte maintenant. Ferme la fenêtre. J'ai froid.

— Il ne pleuvra pas. J'ai trouvé le moyen de fixer le trépied. Regardez!

— Elle me trahira encore. Elle avait l'air si heureuse.

— S'il se met à pleuvoir, il faudra que je recommence tout demain.

— Ils riaient tous ensemble parce que Carabas s'est roulé dans la boue.

— Ils riaient parce que c'est de la boue. Je les ai entendus.

— Mais ça n'a pas d'importance. Ferme la fenêtre. J'ai froid.

— Sa robe est déchirée. À cause de la boue?

— Non, non, des ronces, elle voulait descendre jusqu'à la rivière.

— Il y a une rivière à cet endroit? Je veux dire: la Lily? à cet endroit?

— Tu ne connais pas la Lily. On appelle ça des "méandres".

— Fermez la parenthèse.

— Vous n'arriverez pas à rendre compte de tout le charme de cette architecture. Que pensez-vous de Tartini pour l'accompagnement sonore? J'y ai pensé cette nuit. Non, pas TOUTE la nuit. Y aura-t-il un commentaire? Je l'écrirai si l'inspiration vous manque. Avez-vous fait un plan de ce bas-relief? Il s'agit de l'amour. Ces sexes tranquilles. Comment s'explique cette nudité? C'est quelque part dans le manifeste de la Cruauté. Je sais. Nous n'allons plus comme au théâtre de nos jours. Perdus dans la forme viciée par paresse mentale. Revenez! (on me voit m'éloigner. Ma robe (c'est en réalité celle de Gisèle) occupe tout le centre de l'écran. Il faut conserver cette dimension jusqu'à la fin du plan. J'aime cette dimension de blanc, de jaune, sans ombre, c'est un dessin que j'envie à Gisèle. Long fondu enchaîné sur la peinture qui a inspiré ce plan. Ce n'est plus moi. Les visages se superposent dans la peinture.

— Encore un peu de patience, ma chérie! (voix de Gisèle).

— C'est la chaleur. Je n'en peux plus. (Ce n'est pas moi. Pourquoi pas moi?)

— Filmez le plafond. Nous sommes à Grenade. Vous reconnaissez ces seins de bois, cette dorure, cette flèche? Filmez toute la sablière. Que raconte-t-elle? D'où vient-elle? Nous reviendrons à Grenade.

— Taisez-vous! Je veux enregistrer ce faux silence.

— Votre respiration? C'est un documentaire, voyons!

— Fin de la séance! Tu peux descendre. Ouvre la fenêtre.

— Fin d'une belle après-midi. J'aurais préféré une promenade dans les collines. Avec victuailles et lettres d'amour.

— Vous allez superposer cette conversation à ce faux silence de boiserie narratrice? On dirait votre voix: vous diriez: j'aurais préféré une promenade dans les collines.

— Je ne disais pas: avec victuailles et lettres d'amour.

— Parce que ce n'est pas vous. Je la connais?

— Vous les connaissez toutes. Mais taisez-vous. Laissez-moi m'occuper de ce silence de pacotille. Il y a une fresque au-dessus de la porte. Guidez-moi jusqu'à la limite des bancs. Le plan vacille. Je devrais me taire. Me concentrer sur cet effort musculaire. Calculer la lumière.

— Mais non, vous le faites très bien. Je vous conduis.

Fresque: une scène champêtre; une dame d'un certain âge, presque appétissante dans sa robe d'été (blanche et jaune) est en train de retirer leurs coquilles à des oeufs parfaitement sphériques, étrange géométrie au point d'or de cette composition déroutante; l'homme, poitrine nue et pieds nus, cherche le regard d'un être dont il est difficile de dire s'il s'agit d'une fille ou d'un garçon; la scène est béatement impressionniste; la caméra cherche la signature.

— Il n'y en a pas. C'est l'oeuvre d'un artisan obscur. Seul le visage de l'homme méritait d'être peint. Le reste est superflu.

— Ne me dites pas ce que je dois faire!) Le mot fin, guillochis presque illisibles, noir et blanc, et l'année, en chiffres arabes, qui scintille comme une étoile.)

Quel jour sommes-nous? Est-il raisonnable de ne plus se référer au temps pour continuer d'exister? Constance est arrivée ce matin avec d'autres guirlandes. Elle a accroché une coquille Saint-Jacques au linteau de la porte d'entrée. Il y a eu du soleil toute la journée. À quatre heures de l'après-midi, nous avons fermé les fenêtres. Malcolm nous observait entre les lignes de son livre, puis le livre a glissé sur la couverture et il s'est endormi. Il devait être quatre heures. Je veux me souvenir de cette heure. Nous avons répandu de la sciure et des éclats de bois dans toute la cuisine. Une fatigue étrange nous a arrêtées toutes les deux devant la cheminée. La porte d'entrée étant à peine entrouverte (Constance avait mesuré cet écartement à l'épaisseur de son pouce: elle souriait de le savoir), l'air glacé s'est mis à circuler. Je devinais cette courbure au niveau de l'âtre, l'air perpendiculaire qui alimenterait le feu si on prenait le soin de: nous comparâmes nos pouces: elle a des mains de paysanne, c'est l'idée qu'on se fait de la paysanne, par contre son visage sera toujours celui d'une enfant. Elle ne veut pas en parler. Elle n'évoque plus cette enfance depuis que Virginie n'est plus là pour en écouter les variations. Elle n'a pas prononcé le nom de Virginie. Je l'ai deviné. J'ai deviné cette douleur à la place de la douleur de Malcolm que plus personne n'accuse. Tout le monde sait maintenant que c'est "Madame la comtesse" qui a tué Virginie. On dit aussi que c'était un accident, et on ne parle plus de la perversité de Gisèle qui a voulu faire croire à la responsabilité de Malcolm. N'en parlons plus. Demain matin, nous irons au cimetière où elle est enterrée pour toujours. Il neigera. Nous serons tristes comme des madeleines. Il y aura quelqu'un pour le redire. Moi, je croyais que c'était fini. Plus exactement, je croyais que c'était la dernière scène, juste avant Noël, avec la neige, la nuit étoilée, le soleil vert, les prés solitaires et faux. Mon esprit voulait arrêter de fonctionner dans ce sens. C'était une belle fin. Il manquait Virginie. Mais on la retrouvait au cimetière. Malcolm avait promis une visite, même en cas de neige. Il aimait la neige, la pluie, la chaleur, l'humidité, il aimait se rapprocher de la nature, ne pouvant plus la traverser de ses désirs, ou n'y prenant plus plaisir. La paralysie s'épanche doucement. Il sent une rigidité dans le cou et parfois il laisse tomber la tête sur une épaule, exactement comme ce supplicié chinois qui clignote dans la Marelle. C'est une citation, dit-il. Sa tête est de nouveau comme plantée sur le tronc qu'une croix de cuir maintient presque fermement. Il cite Artaud. Il ne nous aime plus. Il n'en a plus les moyens. Avez-vous lu Rabelais, Constance?

Elle ne répond pas. Elle va balayer la sciure, les bouts d'écorces, la poussière d'insecte, les herbes folles, pendant que j'allume le feu. Ensuite, elle ajuste une guirlande aux carreaux de la fenêtre. Il s'est mis à neiger avant la nuit. La cheminée fume malgré le rideau Vichy qu'elle secoue lamentablement. Il ne faut pas fermer les volets. Il faut allumer la lampe dehors. Il aime cet épuisement de la lumière. Avez-vous lu Rabelais, Constance? Nous sommes assises l'une en face de l'autre, conversation — Virginie — enfer ------ = ce que nous sommes. Elle regrette pour la cheminée. Il arrive qu'elle fume. Quand le vent arrive de l'ubac et remonte dans la cime des frênes qui clôturent le fond du jardin. Je l'ai vu en été, anarchique et infiniment coloré. Je m'en souviens. Oui, je m'en souviens. Je me souviens de cette conversation. Tu étais au bord du sommeil. Nous te guettions du coin de l'oeil. Elle voulait rire. Je parlais d'un autre jardin. Tu m'écoutais. Tu retrouvais ce silence. Presque l'enfance. Constance n'y pensait plus. Peut-être pourrions-nous te faire boire? Était-ce ce qui manquait à ton sommeil, cette ivresse? Constance reviendrait avec de l'eau-de-vie. Je me souviens aussi de ce retour. Il n'appartenait plus au temps. Il n'en serait pas question. Tout s'achevait par cette promesse. Je le croyais. Le feu s'est enfin propagé dans le bois, la cheminée s'est éclairée et nous nous sommes regardées. Dort-il? Je ne sais plus qui a posé la question. Je n'ai pas répondu. Ou: tu n'as pas répondu. Peu importe. Nous passerons la nuit ensemble. La neige crépite sur les carreaux de la fenêtre. Je savais qu'il allait neiger, ce soir, dis-tu. Tu désirais tellement cette nuit, veux-tu dire. Je dis: il y a des fleurs dans le jardin d'hiver. Tu ne le crois pas.

Malcolm ne dormait pas. Je ne veux plus être seul, dit-il. Constance se met à pleurer. Cecilia écrit un film, dit-il. Elle a repéré les décors. Que sait-elle des personnages? La douleur est à l'étroit dans ce qui me reste de corps. Vous a-t-elle parlé du jardin en été? Vous ne l'avez jamais vu comme elle me l'a révélé. Je veux le revoir. Je veux comparer. Mais ce n'est plus moi qui recommence, vous comprenez? Irez-vous au cimetière demain matin? Je ne sais pas si le chemin: il y aura du soleil: je ne sais pas si je pourrai venir: il y aura de la neige: je ne sais pas si je pourrai comprendre ce que signifie une tombe: il y aura des visiteurs, d'autres visiteurs.

Malcolm dormait. Il pouvait être seul etc.

Oui, oui, nous sommes allés au cimetière le lendemain matin. Nous avons attendu la fonte de la gelée sur notre chemin. Il y avait quelques nuages au milieu du ciel et une frange brumeuse tombait sur les montagnes de l'autre côté de la vallée. Mais la neige ne nous menaçait plus maintenant. Le chemin est bordé d'une végétation tremblante. Sous nos fichus, nous avons l'air d'un autre temps. Constance fume des cigarettes tout en marchant. L'eau-de-vie a brûlé ses lèvres ce matin. J'ai préféré le pain grillé au bord de la cheminée. La confiture, le lait moussu. C'est une ancienne nappe de lin brodée de laines noires. Malcolm entre dans ce décor tous les matins. Il nous suit. De temps en temps, je me retourne pour le voir avancer. Ce béret lui donne des airs de forçat. Je me méfie de ces vapeurs. On n'entend pas le roulement. Seuls nos pieds sonorisent nos silences. Nous ne croisons personne. Sur la longue murette qui descend jusqu'au cimetière, des oiseaux se posent. Constance secoue les branches d'un pommier. Elle entre dans le cimetière avec cette neige éclatée. Elle commence à pleurer au bord de l'allée. Il y a des arbres nus, un peu de fougères remontent vers le mur qui s'est écroulé en plusieurs endroits, même sur les tombes, au fond, et un caveau oublié, d'où sort un homme engoncé dans un manteau triste et déchiré, au passage de Constance qui retient un cri. Le cri voulait dire quelque chose. Puis l'homme m'a vu(e). J'ai reculé. Constance s'est retournée. Elle avait l'air désolée. Mais je ne comprenais pas que c'était Antoine. Quand je lui ai demandé son nom, croyant avoir affaire à un vagabond, il m'a répondu en riant: Personne. Un vagabond instruit, répondis-je. Qu'attendait-il de moi? Il avait passé la nuit dans le caveau. Il y passerait une autre nuit si elle voulait. J'étais peut-être mort. J'ai tenté une nouvelle fuite, mais sans succès. Le vagabond me tenait par le bras et il me conduisait doucement vers la tombe de Virginie. Malcolm y était arrivé avant nous. Il priait. Il avait apporté des fleurs arrachées à un pot dans le jardin d'hiver. Des fleurs jaunes et violettes. Le vagabond s'extasia. Il désirait cette conversation. Mais Malcolm était ailleurs. Il était où il voulait être. Constance arrangea les fleurs en bouquet dans l'étrange main d'un ange de pierre. Ensuite elle noua le ruban que je lui tendais depuis que le vagabond ne parlait plus. Nous demeurâmes quelques minutes dans ce silence. Le vagabond était retourné dans l'ancien caveau. Constance extraie une brosse de la poche de son manteau et elle se mit à balayer la tombe. Le marbre devenait brillant. Elle le lustrait. Malcolm posa une main gantée sur un angle fleuri d'un autre marbre. Un autre ange apparut, parfaitement symétrique. Il y avait un orifice dans sa poitrine, et sa main prenait cette blessure géométrique. Il avait l'air serein cependant. Constance recueillit le reste des fleurs sur les genoux de Malcolm, en fit un bouquet et le glissa lentement dans la main douloureuse de l'ange. Je retrouvai l'allée. Elle n'était plus entretenue depuis longtemps, sans doute parce qu'elle ne menait nulle part. À cet endroit du cimetière, il n'y a plus d'arbres. Un roncier immense enjambe le mur qui semble se décomposer dans cette étreinte sinistre. Les bras de ce géant atteignent les tombes obliques. La terre est éventrée. J'y trouve des sauvageons. En m'approchant du caveau, je devine le regard du vagabond. À travers la grille qui ne peut plus fermer à cause du houx, je dis: Antoine? Il frémit dans l'ombre. Il dit: j'ai vu un feu follet cette nuit. Je ne dis rien. Il dit: qu'avez-vous vu, vous, cette nuit? La grille s'ouvre, déchire des tiges, racle le sol terreux. Il dit: mon nom est personne.

— Triste fin du voyage, non? Vous avez faim?

— Je boirais bien plutôt. Mais je n'ai plus un sou.

— Vous n'êtes pas Antoine?

— Antoine? Ce serait une manière d'expliquer ce que je suis en ce moment. Une aventure solitaire dans la douleur. Ou bien je ne suis pas Antoine. Suis-je un rebelle ou un exclu? On n'écrit plus rien de sensé sur les rebelles. Entrez, entrez: je me suis installé à mon aise.

Constance m'appelle. Si vous tendez un peu l'oreille, me dit le vagabond, vous vous apercevrez que ce type est en train de souffrir. Le cri de Malcolm n'entre pas dans le caveau. La paille craque sous les fesses du vagabond. Je ne touche rien. Constance passe dans l'allée. Je me montre, fragile et distante. Le cri de Malcolm se précise. Elle n'a pas besoin de parler. Je la suis. Malcolm a déchiré toutes les fleurs. Il ne résiste plus à cette folie. Il pleurera toute la journée. J'augmenterai la dose de dextropropoxyphène. Il ne boira pas comme il le désire. Il en mourrait. J'explique le cri au vagabond qui répète plusieurs fois: j'ai tenté de crier. Qui croyez-vous que je suis: un rebelle ou un exclu?

— Vous n'êtes personne. Et c'est la fin du voyage.

— Vous allez le laisser crier? Je vais devenir fou. Laissez-le boire. Il n'y a pas de bonheur sur cette terre. Il faut s'enrichir ou servir. Je hais cette patrie, je ne comprends pas les autres. Il va me rendre fou!

Cecilia, revenez, je vous en prie. C'est la voix de Constance. Elle ne s'approche pas. Elle n'entre pas dans le cercle magique. Le soleil... continue-t-elle et le vagabond dit: on ne coupe plus les têtes en France. Cecilia... le cri de Malcolm... le délire du vagabond... nous sortons du cimetière. Un autre vagabond est assis sur le mur: il vous a parlé de politique? lance-t-il à notre passage. J'ai entendu ce type crier. Il va crever comme un chien si vous le laissez. Il neige! Ma femme est morte l'hiver dernier. J'ai vu un feu follet, cette nuit.

— Ne l'écoutez pas, dit un autre vagabond adossé à la grille. Il est avec une femme qui ne montre que son visage sinistre. Nous vous souhaitons un joyeux Noël, patriotes! Et vive l'Europe en marche sur nos mains vides. Il fume une pipe noire que la femme lui enlève doucement de la bouche pour en avaler une longue bouffée. Il reprend la pipe lentement et il la remet dans la poche, exactement dans la position où elle se trouvait avant que la femme ne l'en retire pour... Le mois dernier, dit l'homme, nous étions là-haut. Il montre les montagnes maintenant couvertes de nuages blancs et noirs. Nous allons en prison chaque fois qu'un mouton disparaît. Maintenant, ils nous font l'aumône de leurs restes. Tout cela ne durera pas l'hiver, je vous le dis. Ma femme a les pieds gelés. Vous pouvez faire quelque chose pour elle?

Malcolm revenait, suivi d'un vagabond qui pouvait être celui que j'avais rencontré dans le caveau en ruine. L'autre sauta par terre, dans la neige. La femme se déchaussait. Le vagabond à la pipe nous accompagna jusqu'au pont. Il voulait devenir aussi riche que nous. Il n'en demandait pas plus. Sa femme arrivait pieds nus dans la neige qui tombait. L'autre vagabond sautillait dans l'ornière. Je ne vis pas Personne. Constance donna quelque chose de ma part en plus de son aumône. Ce malheureux ne nous donnera-t-il rien? fit le vagabond en désignant Malcolm d'un coup de menton. Ce n'est pas que je lui demande quelque chose, remarquez bien. Malcolm donna un billet. La femme rassembla toute l'aumône dans sa manche. La neige tournoyait dans le vent. Le vagabond tira la langue. Je ne pus m'empêcher d'observer comment les flocons fondaient sur cette langue. Il riait en même temps. Le froid commença à entrer en moi. Constance s'était remise en route. Malcolm voulait la suivre mais la neige qui s'accumulait contredit tous ses efforts sur l'acier scintillant. La femme poussa le fauteuil sans ménagement. Elle grognait, arc-boutée sur les poignées. L'homme riait. L'autre vagabond se frottait les mains pour les réchauffer. Personne apparut. Il provoqua l'hilarité à cause d'un cigare qui dégoulinait lamentablement entre ses dents. J'appelais Constance. Elle répondit. Nous avançâmes tous ensemble à sa rencontre. La femme marchait devant le fauteuil. Les deux vagabonds poussaient. Personne m'avait tendu le bras. Je m'y appuyais. Constance nous attendait. Elle venait de rencontrer un homme malade. Les vagabonds s'approchaient pour le reconnaître. Personne se tenait à l'écart, caressant ma main sur son bras. L'homme malade avait été réveillé par Constance qui lui avait presque marché dessus. Il prétendait maintenant être à l'article de la mort. La femme lui ouvrit la bouche et en tira une grosse langue blanche qu'elle renifla. Il n'est pas des nôtres, souffla Personne dans mon oreille. Constance croyait le reconnaître. On n'se reconnaît plus, dit le malade. La femme trouva la bouteille. Elle tenta de la boire tout entière avant que ses compagnons ne la lui arrachassent des mains. L'eau-de-vie l'avait cruellement blessée. Elle toussa, cracha et poussa un cri effrayant. Constance se mit à rire. Elle montra son beau visage d'enfant. Il devait faire nuit, proposa un des vagabonds. Il est midi, dit la femme. Un cheval eut l'air d'un fantôme surgi de nulle part. Autre raison de rire. La femme était saoule. Le malade voulait la déshabiller. J'suis trop crasseuse, allez! Le voyage continue, dit Personne dans mon oreille. Je vous invite. Je ne suis pas mauvais homme. Vous l'avez deviné.


 

 

 

 

Chapitre II

4 juillet & ss

 

 

Ce matin, j'ai été réveillée par les cris des pensionnaires. La voix de Fabrice dominait ce chahut. J'ai frotté mes yeux dans les draps avant de les ouvrir. Fabrice a cette manie de laisser les volets ouverts toute la nuit, pour les fermer pendant la journée. Cette lumière me tient au bord de l'éveil pendant des heures. D'habitude, à cette heure-ci, je peux entendre le passage des pensionnaires qui traversent le patio pour se rendre au réfectoire. Ils ne parlent jamais haut. Ce sont leurs pas qui entrent dans le silence, puis le claquement sourd de la porte à deux battants revient en diagonale jusqu'à l'ouverture aveuglante de ma fenêtre. Mais ce matin, quelqu'un a crié dans l'escalier et ce cri m'a traversée d’une première pensée dont je n'ai pas le souvenir. Aussitôt, les pas sont revenus du patio, l'escalier en a été tout ébranlé et un deuxième puis un troisième puis une infinité de cris ont peuplé l'étroitesse spatiale de ma chambre, juste au moment où j'y accrochais un rêve. La voix de Fabrice, qui venait de quitter le lit, s'est élevée au-dessus des autres pour inspirer le calme à défaut de la tranquillité qui est la règle d'or à Rock Drill. Il avait laissé la porte ouverte pour signaler l'urgence de la situation. J'ai frotté mes yeux dans les draps, j'ai enfoncé mon regard dans cette blancheur jusqu'à en être aveuglée puis, relevant la tête pour revoir la porte, j'ai aperçu Malcolm qui passait, triste et tranquille dans le fauteuil que sa paralysie n'a pourtant pas inventé. Je raconterai tout à l'heure ce qui s'est passé ce matin. Peu de choses en vérité, mais c'est ainsi que tout recommence. Jean n'en fera jamais d'autres.

J'ouvre ce nouveau journal parce que j'ai perdu le premier. En réalité, ce n'était pas le premier. J'aurais dû dire: le précédent, mais je ne l'ai pas dit. C'est que je veux toujours commencer le journal à une date "ultérieure". Je suis un peu bête de me conformer à cette disposition d'esprit qui ne fait pas honneur à ma curiosité. Mais enfin, c'est ainsi: j'ai perdu tout ce qui restait de mon journal. Je me demande d'ailleurs si ce n'est pas justement lui que Jean a brûlé ce matin dans sa chambre, avec tant de fumée que tout le monde, y compris Fabrice, a cru à un incendie. Je ne crois pas Jean capable de ce genre d'action sur les autres. Ou bien s'il en a été capable, du moins n'a-t-il pas trouvé la force de continuer dans la voie de la trahison et il a préféré mettre le feu à ce volume unique de mon intimité pour ne plus avoir à en parler. Seulement voilà: la fumée a gagné le vernis de son secrétaire et il a fallu l'intervention avisée de Fabrice pour mettre fin à cette triste histoire d'un journal qui perd son intimité dans le jeu incohérent du feu avec le temps retrouvé. J'écris tout cela parce que c'est maintenant possible. Ce matin, ces cris et cette voix ont fini par me plonger dans une angoisse que le passage de Malcolm a reciselée dans cette lumière où je ne me réveille jamais autrement.

Ce que j'ai dit de Jean et de mon journal est pure spéculation. Je n'en ai pas parlé à Fabrice. Gisèle est partie depuis hier et il n'a pas encore retrouvé toute sa sérénité naturelle. Il a mal dormi et, avoue-t-il, s'il attend toujours du réveil cette lumière que des rêves ont rendu inspirée, rien ne l'indispose autant que d'être arraché au sommeil par des bruits qui n'expliquent rien de ce qui est en train de se passer. Il a sauté du lit, noué un drap sur sa nudité et il a laissé la porte ouverte sans le vouloir, sans s'attendre à mon réveil qui n'aime ni le bruit, ni la lumière, qui préfère l'ombre, la fraîcheur, une idée claire et la peau qui est tout ce qui reste du dernier rêve. Mais je n'ai pas eu droit à ce moment de tendresse ce matin. Jean avait allumé un feu dans un vase de cuivre et le vernis de son bureau avait brûlé en produisant cette fumée dont seule l'odeur m'est arrivée, nue et étourdie dans cette blancheur de draps et de murs qui ne laisse aucune trace d'ombre dans ma mémoire. Malcolm est repassé à ce moment de mon vertige et cette fois il s'est arrêté à la porte pour s'excuser de n'avoir pas passé la nuit avec moi et moi, je mélangeais les plis et les coussins pour continuer de le tromper. Il souriait dans cette lumière qui installait pourtant le soupçon mais il n'y fit aucune allusion. Il m'a doucement invitée à descendre avec lui sur la terrasse où nous pourrions nous délasser ensemble devant un petit déjeuner. J'ai dit: "Entre, et ferme la porte" et il a encore fait ce que je lui demandais, sans rien opposer à mes caprices de femme-maîtresse. Il regarde toujours un peu à côté des étoiles, pour mieux les voir briller. Alors je me suis assise toute nue dans le fauteuil qui croise la fenêtre de son cuir d'ombres et de silences, et il m'a regardée tout en m'expliquant ce qui était arrivé à tout le monde puisque personne n'a imaginé autre chose que le feu qui commençait par s'alimenter de visions apocalyptiques. Malcolm riait en y repensant, à peine dix minutes après l'extinction de la dernière flamme. Sweeney avait répandu de l'eau même sur ce qui ne brûlait pas, "pas encore!" disait-il en secouant le jet d'eau sous le nez de ceux-là mêmes qui avaient été plus visionnaires que lui, mais sans succès. Que faisait Jean pendant ce temps? Qu'a-t-il tenté pour empêcher l'extinction du feu qu'il avait recherché dans quel but? Jean allait bien. Il accusait la lampe. Il pleurait un vieux manuscrit. Mais personne ne l'a cru. Pourquoi brûler des manuscrits? demandai-je à Malcolm qui ne comprit pas: pourquoi brûler mon journal? ce qui impliquait la question de savoir pourquoi il me l'avait volé, quand, où, à quelle distance de l'endroit où je me trouvais moi-même et même si Fabrice en savait plus que lui sur ce sujet. Mais Malcolm croyait Jean. C'était un accident de lumière et de prisme. Peu importait le secrétaire. Ce qui était vraiment arrivé, c'était cette fumée de manuscrit dont il ne restait plus que la cendre. Jean venait d'en répandre l'impalpable dans les yeux incrédules des pensionnaires qui reculaient lentement dans le couloir sur des paroles de Fabrice qui prétendait qu'il ne s'était rien passé. "Vous voulez dire que je n'ai pas été témoin du feu?" demanda Sweeney qui est le plus ancien, et le plus avisé des pensionnaires. "Je n'ai rien dit d'autre que ce que j'ai dit!" répétait Fabrice en les forçant à reculer vers l'escalier qu'ils devaient descendre pour revenir là où le feu les avait laissés. Je revenais moi-même en pensée à ce moment que je n'avais pas encore vécu. Cette assemblée qui traverse le patio dans le seul souci de commencer la journée me déprime un peu plus chaque matin.

Jean n'est pas venu déjeuner avec nous. Fabrice a déjeuné dans son bureau, après avoir chargé Sweeney de l'excuser auprès de nous. Nous attendions Jean. Nous attendions ses explications. Mais Malcolm doutait que Jean vînt nous les fournir et en effet Jean ne se montra pas. Que ne savais-je pas que Malcolm n'ignorait pas? Inutile de poser la question. Malcolm m'a parlé en termes très obscurs de sa terreur du feu. Moi, je crains plutôt la noyade, et nous avons doucement déliré sur les éléments, le sujet de conversation favori de Malcolm, alors que la lumière était maintenant à fleur d'impression. Gisèle ne peignait pas cette lumière. Elle n'avait donc aucune chance de plaire à Malcolm. Qui?

Mais l'idée de Malcolm était de retrouver la trace de Jean dans cette complexité en formation. Jean avait sans doute besoin de lui. J'avais aussi besoin de lui. Fabrice a besoin de moi. Gisèle a besoin de Lorenzo. Malcolm a besoin de John. Et John a besoin de moi. C'est ce que je m'amusais à penser en n'écoutant plus Malcolm. La rosée venait de disparaître. Avec un peu de chance, j'en trouverais encore à l'ombre du bassin. Si je m'assois sur la margelle, je sens le regard de Fabrice qui m'observe depuis la fenêtre de son bureau. J'évite de rencontrer son regard. Malcolm est encore à table sur la terrasse où personne n'ose déranger sa solitude de penseur à la mémoire incomplète. Il me regarde jouer avec l'ombre des pierres entre les herbes. Je lui souris. Il ne bronche pas. Fabrice agite le rideau, ou bien c'est le vent qui dérange son immobilité calculée. Je pense à Jean, au journal, à ce que dit Malcolm du manuscrit en feu, aux mains de Fabrice qui semblent déchirer l'espace derrière l'attroupement des pensionnaires qui reculent dans cette brèche en forme d'escalier, le bruit des marches qui animent des solives secrètes, le passage de l'eau du bassin à la rigole où un poisson est mort ce matin. Sweeney vient de le trouver sous un massif de choux, là où la rigole fait un angle droit avec le sentier. Du coup, il lui a donné un nom. Il donne un nom à la mort du poisson. Il appelle cette mort. Quel était le titre du manuscrit? Où est le titre dans cette cendre? Sweeney a balayé cette cendre. Il y avait beaucoup de fumée, dit-il. C'est à cause des crayons. Le papier ne fait pas tant de fumée. C'est la peinture à la surface des crayons que Jean utilise pour construire des manuscrits qui brûlent quelquefois si c'est le hasard qui met le feu aux produits de l'esprit. Sweeney sourit lâchement. Il tient le poisson comme une souris, par la queue, l'élevant à la hauteur de son regard, surveillant la mort qui n'est jamais aussi définitive qu'on voudrait. Y a-t-il un double de ce manuscrit? J'ai envie de répondre que non, que c'est l'exemplaire original du premier volume de mon journal, enfin: le volume dont je prétends qu'il est le premier parce que le précédent n'a plus aucune espèce d'importance, à cause de l'éloignement de son contenu, à cause de son incapacité à s'installer dans ce passé qui est le mien. Je réponds que je n'en sais rien. Sweeney secoue le poisson qui joue avec la lumière comme un morceau de verre. Là-haut, Fabrice est intrigué par ces signaux. Je fais un signe de la main dans sa direction pour le trahir. Malcolm regarde la fenêtre au moment où le rideau, liquide et noir, revient en occuper l'immobile possibilité. Il baisse les yeux sur un morceau de pain tartiné de saveurs lointaines. Sweeney s'éloigne, tenant le poisson du bout des doigts à une hauteur respectable en même temps qu'à une distance qui témoigne de sa prudence à l'égard des idées toutes faites.

Voilà à peu près tout ce qui s'est passé ce matin peu après l'aurore. Il faudra que je me relise pour m'assurer que je n'ai rien oublié. Non pas que je prétende, comme John, assumer tous les reflets de la réalité dans un même reflet qui serait celui que mon esprit projette sur l'écran du sommeil inévitable (ce sont les propres paroles de John et je renonce à les traduire); mais je suis fidèle en matière d'écriture, ce qui m'éloigne un tant soit peu des affaires d'amour où je n'ai jamais le dernier mot. Passons. Car cet incident (le feu provoqué par Jean ou par la lampe qui éclaire son bureau, qui n'éclairera plus rien d'ailleurs) n'est pas ce qui motive mon retour au journal. J'ai décidé ce retour hier. À cause d'évènements bien plus importants pour la compréhension de toute l'histoire où ce feu matinal n'est pas une conclusion acceptable. Hier donc, aussitôt raisonné le désir de retour au journal, je me mets à la recherche de sa couverture de moire verte. Et que croyez-vous qu'il s'est passé? J'étais sûre de l'avoir emporté avec moi dans mes bagages. Depuis le 15 décembre passé, jour de son commencement (si je fais abstraction de l'autre journal, celui qui ne compte plus comme il a compté pourtant), je ne me suis jamais séparée de ce registre et je ne vois pas pourquoi je l'aurais oublié à Polopos au lieu de ne pas oublier de le fourrer dans mes bagages où il ne se trouve plus. C'est le genre de mystère qu'on résout tôt ou tard, quoi qu'il arrive pour l'épaissir.

Un peu après ma promenade matinale (la première depuis longtemps) j'ai retrouvé Malcolm devant le portrait de Virginie dont il ne se sépare plus. Elle est le centre géométrique de sa tragédie et elle n'est plus là pour en témoigner comme il voudrait. Il me semble que le temps a passé si lentement depuis la disparition de cette enfant, si faiblement perçue sous des couches de tentatives d'oubli et si proche de mettre à jour la véritable enfance de cet être coupé du futur. Malcolm ne répond pas à mes questions. Il sait bien ce que j'en pense. On s'est longuement expliqué sur ce sujet, jour après jour distillant les mêmes raisons de se taire une bonne fois pour toutes. Ce qui détruit toujours Malcolm par pans entiers de sa personnalité. On aurait pu reprendre cette conversation où on l'avait laissée, pas plus tard qu'hier, après qu'il se soit chamaillé avec Jean qui n'est jamais tendre dans ces moments-là, Fabrice en sait lui aussi quelque chose. J'ai donc laissé Malcolm dans le couloir étroit de ce qui lui reste à vivre et je suis retournée dans ma chambre pour chercher encore non pas le journal lui-même mais au moins ces traces qu'il ne pouvait avoir manqué de laisser. Il y avait ce cahier de musique sur la cheminée, à côté d'une statuette censée représenter le corps féminin dans sa plénitude temporaire; j'y ai jeté un coup d'oeil mais il n'y avait rien de noté. C'est un beau cahier relié et même cousu. J'aime sa couverture de carton verni. Le nombre de pages m'a tout de suite paru suffisant. S'il doit se passer quelque chose, ce sera dans les jours qui viennent; j'ai largement de quoi écrire tout ce qui me passe par la tête au sujet de Jean. C'est-à-dire de Jean et de Fabrice. Avec le passage intermittent de Malcolm qui ne revient pas à la vie. Ce matin Jean a marqué cette histoire d'une pierre blanche. Fabrice n'a pas supporté cet affront. Il croit que Malcolm a inspiré le geste de Jean. Malcolm est un amateur de destructions définitives, dit Fabrice en arrachant des peaux sur ses doigts. Il faudra cependant attendre qu'il se passe quelque chose d'aussi définitif pour reprendre le cours avec eux. J'ai arraché la première page du journal un peu à cause de cette attente. J'en parlais. Je mesurais la distance qui me sépare de leurs cachotteries. Je pensais à tout ce que je savais, tout ce qui pourrait faire l'objet d'un classement et je reconnaissais un peu vite mon impuissance à pénétrer avec eux dans les glacis secrets qui séparent la mort de Virginie du monde où nous vivons plus simplement l'attente de notre propre mort. J'ai arraché cette page presque avec colère parce que je commençais ce journal par un aveu. C'est peu après que j'ai rejoint Malcolm dans sa chambre. Le portrait de Virginie est l'oeuvre de Nicolá. Pourquoi pas le contraire? pensai-je un peu sottement en m'approchant des lèvres brûlantes de Malcolm qui cultive cette fièvre sans qu'on puisse rien pour la faire tomber. Son baiser est la suite du rêve. Je continue: il se plaint d'abord d'une douleur dans la main, due à des travaux d'écriture dont il dit qu'il ne se remettra jamais. Pourquoi lui en demander les raisons? J'allume une cigarette qui l'agace. Il s'en prend au rideau, sort un peu la tête par la fenêtre, comme il peut, tirant sur l'armature d'acier et sur ses propres os. Il attend la visite de Jean, ce qui me rend curieuse tout d'un coup, d'en savoir plus et de pouvoir revivre cette connaissance à volonté puisque je me prépare à en écrire l'étirement douloureux sur la nouvelle page de mon journal, devenue la première par un caprice de l'écriture. Mais Jean s'est fait espérer et Malcolm a trouvé le sommeil sur sa propre épaule où il penche une tête étonnée par le rêve ou l'absence de rêve s'il est encore à la recherche de cette solution provisoire. J'ai attendu Jean moi aussi, mais il n'est pas venu. Tout cela s'est passé ce matin avant le déjeuner. Malcolm avait retrouvé le sommeil et je détestais mon attente. Dehors, un vent léger a parcouru l'allée de feuillages. Fabrice s'y promenait, songeur lui aussi, mais à la recherche des mots, comme c'est son habitude chaque fois que la vie contrarie le cours de son propre fleuve verbal qui est tout ce qu'il oppose à la terre. Je l'ai rejoint sous les charmilles. En silence, avec cette lenteur qui est le seul moyen que je connaisse d'accéder à ce silence qui accompagne toujours les promenades matinales de Fabrice. S'il pensait à Jean? Non. Il n'y pensait plus. Il n'y penserait d'ailleurs plus. C'était un incident sans importance. Jean jouait souvent avec le feu. Il avait mis le feu à une bête empaillée au château. Il avait allumé un incendie plus grave dans la salle d'ordinateurs de l'observatoire où il bricolait des fils avec un fer à souder. Il y avait d'autres incendies. Pourquoi s'en souvenir? Et surtout pourquoi s'en faire, dit Fabrice. Il suffit d'être là au bon moment, ajouta-t-il en me prenant la main pour me conduire dans l'ombre. C'est un enfant, conclut-il en m'embrassant. Je donnais la surface de ma langue en songeant à cette critique terrible et définitive de la part de Fabrice. Ses mains venaient de me captiver encore une fois. Je ne peux jamais rien contre cette intrusion.

Sur la cheminée, le cahier de musique avait maintenant l'air d'un journal intime. Je regrettais pour la première feuille, à cause de ces deux pages qui m'obligeaient à commencer mon nouveau journal à la troisième. Mais je n'écris rien à ce moment-là. Ces débuts me paralysent toujours. Et cette attente d'une première page me rend folle de désespoir. La question du premier journal n'arrangeait rien au désordre causé par cette nouvelle tentative de dire une bonne fois pour toutes ce que j'ai sur le coeur depuis que Malcolm est un détestable paralytique qui se sert de mon temps pour ne pas user le sien. J'ai pleuré. Jean me fait cet effet chaque fois qu'il est le premier à donner des signes de révolte. Je ne me souviens plus du contenu exact du premier journal qui a vu le jour à la fin de l'année dernière. Si je le retrouve, si Jean ne l'a pas jeté au feu, ce parallélisme me troublera au point que j'éprouverai sans doute le besoin d'une troisième version. Mais n'exagérons rien. Je n'en suis pas encore à me poser ce genre de problème. Hier Jean et Malcolm se sont durement disputés alors que la veille, ils avaient été parfaitement heureux de se revoir. Il s'est passé du temps entre ces retrouvailles et cette rencontre? J'en doute. Et je ne sais toujours pas qu'elle est l'influence de Fabrice dans cette attente. Le fait est que ce matin, Jean a piqué une crise digne d'être rappelée à tout moment à la mémoire, ce qui a laissé Malcolm vague et silencieux sur le sable de son attente. À midi, Jean n'avait pas encore montré le bout de son nez et la cloche retentissait pour indiquer le premier service, celui de ceux qui refusent de manger dehors sur la terrasse malgré le beau temps et la légèreté du vent. Malcolm dormait. Je n'ai pas osé le réveiller. Le deuxième service est à une heure, mais les tables sont mises sur la terrasse. On peut s'asseoir si l'on veut, mais sans rien exiger, sauf des apéritifs que Sweeney ne refuse jamais de trimbaler bruyamment sur une desserte d'une autre époque. Ses roues de cuivre et ses bandages de caoutchouc me filent le cafard. Allez donc savoir pourquoi.

5 juillet: Jean m'a demandé si je connaissais Fleur et je lui ai simplement répondu qu'il me semblait que oui. En réalité, je ne me souviens pas d'avoir rencontré une seule fois aucune fleur capable d'être mémorisée pour un usage futur. Je ne pouvais pas répondre ça à Jean qui souffre encore de l'incident d'hier au matin. Il porte des lunettes de soleil pour protéger son regard des indiscrétions dont personne ne manque de le taxer. Il me pose cette question à brûle-pourpoint et je n'ai pas d'autre temps que celui de lui répondre que oui, il me semble connaître Fleur, j'associe quelque chose d'agréable à ce nom de personne. Jean rit: "C'est que Fleur n'est pas ce qu'on peut attendre d'une personne agréable et tranquille!" Je n'avais pas précisé: tranquille, mais Jean a cette manie de vous en faire dire plus que vous pensez en dire au fond, ou alors il est parfaitement conscient de vous contraindre à cette pure correction de style qui consiste à user et abuser du parallélisme de deux adjectifs dont un seul, le premier (encore heureux qu'il ne touche pas à cet ordre sans quoi vous n'existez finalement plus) est de votre cru. Je n'avais vraiment pas envie de commencer une de ces longues et épuisantes conversations dont Jean a le secret, et le style pourquoi ne pas le dire. J'aurais pu lui rappeler l'incident du matin d'hier pour tenter de le remettre à la place qui est la sienne quand il tente ainsi (désespérément) de noyer le poisson. Il le tenait toujours par la queue, avec un air de dégoût qui était tout ce qui paraissait de sa tristesse profonde à la surface de son visage. Jean s'étonna et Sweeney lui demanda de ne pas s'étonner comme ça chaque fois qu'il le voyait dans une posture qui sortait de l'ordinaire. Ce n'était pas la première fois que ça lui arrivait, dit Sweeney qui était à la recherche de mon témoignage futur. "Je n'ai rien dit", fait Jean. Et Sweeney hausse les épaules en révélant qu'il n'arrive pas à se résoudre à jeter le poisson aux ordures. Sur une remarque de Jean, Sweeney répond: vous aussi vous êtes petits et personne n'a dans l'idée de vous jeter à la poubelle. Jean ne s'est pas vexé. Il n'a même pas traité Sweeney de fou, ce qui finit toujours par arriver quand Sweeney vous cherche querelle. Il attendait de moi une interruption de cette conversation sans queue ni tête. Il ne pouvait y en avoir de ma part, compte tenu du peu d'intérêt que j'avais dans l'affaire. En disant cela, j'ai perdu d'un coup la confiance que Sweeney me manifestait à sa manière depuis quelque temps. Il s'éloigna avec le poisson. Jean se souvenait en effet de l'incident d'hier qui avait eu lieu un peu tard pour qu'on le qualifie de matinal. Moi je tenais l'histoire de Fabrice, rien de plus, mais j'avais peut-être moi-même mal interprété les paroles de Fabrice qui s'applique toujours en matière de récit. "Il ne faut pas m'en vouloir, Madame Lewitt, dit Jean. J'ai un peu perdu la tête." Malcolm était d'accord sur ce point là. Jean avait en effet dépassé les bornes. Cette Fleur ne pouvait pas prendre toute la place, comme il l'exigeait. Croisant le regard de Malcolm, je me demandais qui pouvait bien être cette Fleur qui nous arrivait comme un cheveu dans la soupe. Mais je suis sincère: ce nom n'est pas entré dans ma mémoire et au moment où Jean m'en reparlait pour m'amener sur le terrain d'une autre conversation qui avait mal tourné, je ne fis pas la relation entre l'idée de Jean, dont Malcolm m'avait parlé toute la matinée, et l'incident du matin du 3 juillet qui était arrivé par la faute de Jean qui ne mesure jamais à temps la portée de ses constructions verbales. Jean et Malcolm s'étaient chamaillés comme des filles à propos de rien, comme d'habitude (il parlait des habitudes de Jean), disait Fabrice en m'en parlant de nouveau hier après que Sweeney nous eût vainement ennuyés avec cette mort de poisson qui n'a de mort que le nom. Ce matin j'ai rappelé les faits à Jean que j'ai croisé dans l'escalier. On le croise toujours dans l'escalier à cette heure de la journée parce qu'il est le premier à aller prendre son petit déjeuner, à la cuisine, "comme le fils de domestique qu'il est!" dit Fabrice en riant. Je n'aime pas ce rire de Fabrice. C'est un masque bien sûr. Dans la chambre de Jean, il y avait deux ouvriers en train de gratter la suie sur les murs. Sweeney les observait d'un oeil expert et commentait le déroulement technique des gestes et des arrêts qui intriguaient trois ou quatre autres pensionnaires. Malcolm venait encore de pleurer et il avait les yeux rouges. Il écoutait lui aussi le commentaire avisé de Sweeney, sans oser interrompre le débit verbal qui ne disait rien de ce qui avait réellement brûlé avec ce feu. Il n'était plus question de Fleur. Fabrice, qui avait couché avec moi cette nuit, me reconduisit à ma chambre et il ferma la porte avant de me demander si je pouvais m'occuper de Jean qui était très affecté par ce que Malcolm lui avait fait. Je pensais: que lui a donc fait Malcolm qui motive cette soudaine chaleur? Pensant que Malcolm avait encore eu tort de provoquer cet absurde incendie de papiers dont personne n'avait voulu. Cette pensée me surprit au bord des larmes: Fabrice se référait plutôt à cette conversation qui avait plongé Jean dans un désespoir sans retour possible à l'espoir. Tant de pessimisme de la part de Fabrice m'étonna un peu mais j’acceptai de lui rendre ce service qui, il le savait, était surtout une marque d'amour. Il me laissa seule avec mon projet de remettre Jean dans le chemin d'un autre amour qui était peut-être, pensai-je, celui de Fleur (j'y pensais parce que j'étais en train de travailler ma mémoire dans ce sens). Je rejoignis Jean, vers onze heures, dans le patio où les promenades sont interdites à cette heure à cause du jardinier qui entend mettre à profit sa solitude pour entretenir à merveille ces jardins et ces eaux qui n'ont pas fini de nous faire rêver. Mais le jardinier ferme toujours les yeux sur un poème quand je lui demande de violer avec moi une règle qui n'est qu'un pis aller alors que ma présence le divertit. J'ai poussé Jean dans une allée avant que le jardinier ne se mette dans la tête de me questionner au sujet de la présence du nain dans notre intimité maintenant outragée. J'ai forcé Jean à s'asseoir dans l'herbe. L'humidité le tranquillisa. "Je ne veux plus parler de cette histoire!" dit-il d'emblée. J'aurais pu lui demander de quelle histoire il ne voulait plus parler. Il y avait tellement d'histoires dans son palais narratif et obscène. Fleur? Non, je n'avais vraiment aucune idée de cette personne un peu romanesque dont il commençait à me brosser le portrait. Malcolm était-il revenu un peu vers lui? Ils n'en parleront pas tout de suite. Il y avait un peu de la faute de Fleur dans cette histoire. Je m'étonnais. Comment Gisèle résolvait-elle ces crises? Elle ne l'aimait pourtant pas à ce point.

Hier au soir, je n'ai pas pu aller au bout de ce que j'avais l'intention d'écrire dans le Journal. Je dois cette interruption définitive à Fabrice qui arrivait dans ma chambre pour me demander d'intervenir dans le conflit qui venait de détruire la relation Jean-Malcolm. Malcolm a besoin de Jean, dit Fabrice, et moi j'ai besoin de Malcolm pour vérifier mes hypothèses. On pouvait toujours s'entendre sur le début, mais après? Une fois la colère rentrée, et la mémoire reconstruite, que se passait-il? J'ai dormi seule cette nuit. J'ai touché du bout des lèvres la langue de Malcolm qui était plus brûlante que jamais. J'ai tendrement mordillé un de ses seins et je suis retournée dans ma chambre où Fabrice a fini par entrer sans frapper. Il venait me parler de Jean. Et ce matin, j'étais avec Jean parce que Fabrice m'avait convaincue que je pouvais faire aussi bien que Gisèle. Le jardinier nous surveillait du coin de l'oeil. Dans une allée perpendiculaire, Sweeney poussait une brouette. Ce grincement agaça Jean qui cria: Sweeney! Et Sweeney s'immobilisa dans la posture de l'homme traversé par le cri d'un autre homme. Le jardinier, interloqué, continua de frapper l'acier de sa faux. Jean ne pouvait pas parler dans ces conditions. Me parler de quoi? lui confiai-je un peu. Mais de Fleur? De cette femme dont Malcolm ne veut pas. Malcolm connaît donc Fleur? Pourquoi pas moi? Le tintement de l'acier s'amenuisait à l'approche de la pointe que le jardinier reforma sous le coup de marteau. Puis nous pûmes entendre les murmures de la faux qui s'ajoutaient aux pliures de l'eau verticale du bassin. Par quoi fallait-il commencer? C'était ce matin et je n'ai maintenant aucune idée de l'heure qu'il peut être. J'écris lentement au rythme des lignes du pentagramme qui reforme mon écriture. Tout à l'heure je suis entrée dans cette chambre qui est la mienne tout juste le temps d'un été et j'ai été sottement surprise d'y rencontrer quelqu'un que je ne connaissais pas. Cette femme tenait mon journal d'une main, et de l'autre elle en arrachait les pages déjà écrites. J'ai eu peur. Non pas de perdre un journal qui est peu de chose comparé au désir de vivre encore un peu. J'ai arraché son combiné au téléphone et enfoncé la touche verte. Je disais, le plus tranquillement du monde: qui êtes-vous (on s'en doute)? Et à l'autre bout du fil Fabrice me recommandait en même temps de ne poser aucune question à Fleur qui n'y répond jamais que par des tentatives de violences physiques. Je raccrochais. "Qui avez-vous appelé? me demanda Fleur en refermant le cahier.

— Ce que vous venez de détruire est mon journal intime.

— Ce que je viens de récupérer est mon cahier de musique préféré", dit Fleur en me tendant les pages froissées (qu'on vient de lire) de ce qui avait commencé par être mon journal. Elle souriait. J'eus du mal à tendre ma main vers cette boule de papier. Puis j'entendis la voix de Fleur: "C'est mon cahier de musique préféré!" Elle ne se répétait pas. Elle venait de s'adresser à Fabrice qui aime toujours ce genre d'explication. Il saisit la boule de papier et ouvrit doucement ma main pour l'y déposer. "Fleur a raison, dit-il. Fleur a toujours raison. Elle veut avoir raison encore et je lui donne raison.

— Je regrette pour le journal", dit Fleur en passant. La porte se referma. Je dépliai en tremblant les feuilles de mon journal. J'avais été stupide de m'emparer d'un cahier qui ne pouvait pas être le mien. Je n'avais même pas songé à le négocier. Cela viendrait peut-être, avec le temps, si Fabrice me laissait ce temps-là bien sûr. Il revint sans Fleur. Il était toujours heureux de traiter avec Fleur. Jean en était éperdument amoureux mais elle n'en savait rien. Mais tout cela était bien compliqué pour être discuté au moment de la sieste. Il jeta un coup d'oeil amusé sur les pages que j'avais frottées contre le bois du secrétaire. "Un journal?" dit-il. Et il posa le doigt sur la date du 4 juillet. Un journal en effet. Je ne savais pas que c'était si compliqué d'écrire un journal. Je n'en avais jamais écrit et voilà que cette première tentative de mise à nu s'en allait en fumée. Un vent léger secoua les feuilles à la surface du secrétaire. Fabrice posa une main sur celle qui s'agitait plus que les autres. Il eut soudain un air songeur qui me fit frémir. Il allait poser une question, sans doute relative à ce qu'il m'avait demandé d'arranger entre Jean et Malcolm mais il dit: "Jean vous a parlé de Fleur, n'est-ce pas?" Je dis oui. Il souleva sa main pour libérer la feuille que je joignis aux autres sous un livre. "Fleur est musicienne", dis-je pour m'en étonner. Fabrice dit: "Il faudra trouver un autre endroit pour vos rencontres. Fleur est jalouse." Rien d'étonnant de la part d'une musicienne. Et quoi de plus naturel de la part d'une femme dont Jean prétend qu'elle est une création romanesque. Qui a créé Fleur? Jean n'a pas répondu à cette question. Il a répondu à bien d'autres questions mais pas à celle-là. Fabrice soulève le livre et dit: "Rien de grave au fond." Il regrettait bien sûr que Gisèle ne fût pas là pour régler ce problème anodin. Il reposa le livre sur les feuilles et dit: "Je vais vous procurer un autre cahier, Cecilia, puisque c'est ce dont vous semblez avoir le plus besoin en ce moment." Avant de sortir, il dit encore: "Faut-il que ce soit un cahier de musique?"

Je ne pouvais pas avouer (oui, ce serait un aveu) à Fabrice que j'avais déjà écrit un journal, il n'y avait pas si longtemps, et que je ne m'étais jamais posé jusque-là la question de savoir sur quoi je prétendais l'écrire. J'avais écrit le premier (celui dont l'existence n'était plus secrète seulement pour moi) sur un vieux registre dont je crois me souvenir que la couverture était noire, ou noire rayée de rouge, enfin: je ne me souviens plus et surtout j'ai tout oublié de son contenu. Je m'aperçois que je viens de décrire le premier de mes journaux au lieu du second que j'appelle premier parce que le premier ne compte plus. Je peux dire que c'est celui auquel je tenais le plus jusqu'à ce que ce soit le seul vraiment important et donc le premier, qui n'est plus un secret pour moi seule, puisqu'il a disparu dans des conditions dont je ne suis même pas le témoin. Je regrette pour le cahier de musique. Je n'ai pas fait cet aveu à Fabrice. Il enchanterait Fleur. Comment puis-je affirmer un pareil jugement à propos d'une personne dont je sais si peu de choses? Les aveux s'enchaînent au rythme de mon ignorance. J'ai rendez-vous demain matin avec Jean dans le patio. Il faudra que je trouve le temps de changer le lieu de cette future conversation dont Fleur sera le sujet, inévitablement et puis quoi? Comment éviter le sujet des sujets, maintenant que je n'écris plus dans le cahier de musique. Fabrice a décidé que je ne peux écrire dans mon Journal qu'une fois la nuit tombée sur les faits que j'ai choisi de relater dans le plus grand secret. Il m'apportera un journal vierge ce soir, un peu avant le dîner que nous ne prendrons pas sur la terrasse si j'en juge par le vent et par ces nuages qui forment une ombre incolore sur la façade principale de Rock Drill, juste en face de ma fenêtre. À cette heure, la plupart des habitants de ce lieu secret de leurs espérances s'évadent un peu au fil de l'eau qui court dans les rigoles après avoir jailli comme de la lumière de l'obscur bassin où Sweeney rencontre d'autres poissons. Je n'ai jamais participé à aucune des conversations qui peuplent l'ombre transparente des feuillages. J'aime ces aller-retour sous la charmille. On croit rêver. De là-bas, à l'angle d'un palmier qui dénote, Jean me salue de la main. Il a aimé notre conversation de ce matin, mais qu'en pense-t-il? Il interroge tout le monde, peut-être à propos d'une cigarette, ou bien s'enquiert-il de Fleur, dont la présence secrète le rend malade de désir. Mais je n'ai pas le temps maintenant de descendre pour l'avertir prudemment du changement de lieu de notre conversation. Je le croiserai demain dans l'escalier. Il grignotera une tartine de pain beurrée en faisant attention de ne pas répandre des miettes sur les marches de l'escalier dont le bois noir et or le fascine à cette heure de la journée. Je lui parlerai du changement mais sans en donner la véritable raison ni surtout son origine. Il souffrira d'avoir à changer ce qui aurait dû devenir une habitude. Il voudra savoir pourquoi. Et je n'ai encore rien trouvé pour remplacer la vérité. Où trouver ces arguments de rêve? Je vais fermer les volets. Je pointe mon doigt vers le reflet des vitres des fenêtres d'en face mais il ne comprend pas ou il comprend autre chose et il regarde cette géométrie sans y rencontrer aucun reflet. Je le laisse dans l'expectative. Qu'est-ce que j'y peux? Avec l'ombre, un peu de fraîcheur s'est installée autour du secrétaire où j'écris, dans l'attente du texte, ce que tout le monde ignore, excepté celui, ou celle qui m'a volé mon premier journal. Au moins Fleur a-t-elle eu la décence de me laisser, même chiffonné, ce qui n'était qu'à moi.

L'heure du dîner approche et en vérité, je suis curieuse du cahier sur lequel Fabrice prétend me permettre la continuation sereine et facile de mon journal. Ce matin, il avait une idée exacte de l'existence de ce cahier transformé en journal par la magie lente de l'écriture. Fleur l'a amusé. Il a aimé ce cahier de musique et ces pages que Fleur n'a pas déchirées pour me les rendre telles que je les avais écrites, ce qui me rassure sur ses intentions, notamment celle de me retrouver sur son chemin, sans doute plus disponible, moins agacée par son orgueil et parfaitement consciente des limites de sa patience. Je n'ai pas la moindre intention d'être, ou de devenir la marionnette de Fabrice dans ce jeu où Jean ne compte plus, il me l'a dit ce matin. La vérité, c'est qu'il ne sait pas par quel bout commencer le récit de son aventure terrestre. Il revient toujours à Fleur et elle lui échappe toujours de cette manière. Mais comment l'observer sans risquer de la voir s'évanouir comme la fumée du papier? Il me regarde droit dans les yeux en me disant cela. Je songe un peu que cette fumée est celle de mon premier journal, celui que rien ne remplacera plus s'il ne l'a pas brûlé. J'ai du mal à le suivre dans ce chemin de traverse. Il ne dit rien de sa dispute avec Malcolm. C'est tout juste s'il accepte de faire quelques allusions trop elliptiques à l'incendie (accidentel selon lui) de son secrétaire. Il abuse de ma patience sous le regard de Sweeney que le feuillage agace moins que le vent qui secoue ses mèches sur une joue. Il gratte cette joue sans ménagement. Jean n'a rien vu. Cette surveillance (Sweeney est le rapporteur de Fabrice) n'est pas un jeu innocent. Elle m'est destinée. Comme objet à accepter pour continuer d'exister dans le sillage de Fabrice. À ce moment de ma conversation avec Jean, je pensais à autre chose qu'à Fleur, je revenais aux raisons de ma captivité dont Fabrice détenait la clé encore à ce moment-là, ce qui n'est plus le cas depuis tout à l'heure.

J'ai revu Fleur au repas de midi. Elle s'est installée toute seule à une table voisine. J'étais seule moi aussi, mais pas pour longtemps. Jean avait décidé de déjeuner avec nous. Cette idée n'enchantait guère Malcolm qui hésitait à reprendre le cours de sa conversation avec Jean. Il ne voyait aucune raison de céder le premier. Il n'y avait évidemment aucun moyen de le raisonner dans le sens du bonheur. J'y pensais quand Fleur s'est assise à la table voisine de la nôtre, celle qui occupe un angle de la murette sous un feuillage qui plaît tant à Malcolm. Après ce repas de silences et de pures formes, Malcolm s'est éloigné dans le parc en direction de Lily House où Anaïs a installé depuis peu ses quartiers d'été. Il monte avec grand peine jusqu'en haut de la butte où fleurissent des mimosas au printemps et il immobilise le fauteuil près du pavillon de chasse en ruine. Il semble se perdre dans la contemplation d'une vallée qui servirait de décor champêtre à ses illusions de mémoire mais la vérité est qu'il n'y a aucune vallée visible à cette hauteur-là. C'est pourtant la fin du chemin qu'emprunte Anaïs quand elle arrive de Lily House pour rendre des livres à la bibliothèque de Rock Drill et en emprunter d'autres dont les titres font sourire Fabrice. En l'absence de Gisèle, elle ne passe pas par l'atelier que Gisèle a fermé à double tour. Elle s'arrête sur la terrasse, si c'est midi, pour manger avec nous à cette table que Malcolm vient de quitter pour se remettre à rêver, ayant calculé la distance nécessaire, toujours par rapport à moi qui pleure intérieurement, comme le dit Fleur à Jean qui reconnaît que c'est vrai. Elle nous a rejoint une minute après le départ de Malcolm et, de l'autre côté de la terrasse, j'ai nettement perçu le frémissement inquiet de Fabrice qui se faisait servir un café chaud par Sweeney. Celui-ci semblait répéter dans l'oreille de son maître quelque chose de purement verbal qui devait être le résultat d'une observation attentive et claire. Ces mots ne m'arrivaient que par le mouvement des lèvres de Sweeney. Je m'efforçais cependant de ne pas tenter (ce serait en vain) d'en déchiffrer le sens et l'accumulation. Je souris à Fabrice qui répondit lui aussi par un sourire qui arriva tout droit dans les yeux de Fleur, un beau regard de femme sur le point de fermer les yeux pour en rêver toute seule, sans moi. Jean tripotait l'écume de son café du bout de la cuiller, levant de temps en temps les yeux en direction de la butte où Malcolm semblait dormir maintenant. "Croyez-vous que je le dérangerai?" me demanda Jean comme si j'étais une savante en matière de connaissance de Malcolm que j'aime moins maintenant qu'il n'existe plus pour moi. J'avais peur de mentir. Jean me flatta le poignet du bout des doigts. Fleur, passive et lente, observait depuis un moment les signes de cette tendresse. Elle avala d'un trait le fond de sa tasse et demanda non moins brusquement si Jean parlait de Malcolm quand il prétendait, par une question qui s'attendait à une réponse négative, ne pas le déranger dans sa rêverie de promeneur solitaire, mon livre préféré, dit-elle encore. Je regardais ses mains, les bijoux qui avaient l'air de bagues et de bracelets mais qui n'étaient, selon ce qu'elle en disait, que des cadeaux destinés à tromper le peu d'amour qu'elle avait pour les hommes en général et tout l'amour qu'elle pouvait déclarer si un homme lui plaisait. Jean frémit. Il aimait ces plongées de Fleur dans sa réalité de petit homme à la recherche du désir. Elle le pénétrait toujours avec cette netteté. Il avait soudain envie de baiser ces doigts qui ne bougeaient pas de chaque côté de la tasse vide, mais il parla des miens pour me demander pourquoi je ne portais aucune bague, pas même un anneau ajouta-t-il en pensant à Malcolm. Fleur rit de cette indiscrétion. Il invente son rire. Elle veut parler de Malcolm. "Plus tard", dis-je. Et je n'ajoutai rien pour m'excuser de mettre fin à cet autre début de conversation. D'ailleurs, je ne l'avais pas invitée. Elle n'a rien demandé non plus. Elle s'est assise puis elle a délicatement posé sa tasse de café sur la table après avoir non moins lentement poussé celle que Malcolm venait de vider vers le centre de la table dont j'ai oublié de dire qu'elle est circulaire et blanche, froide à cause de l'acier et fragile à cause de cette blancheur qui supprime les ombres au tableau. "Il n'y a évidemment rien à dire, fait Fleur en posant la main sur mon autre poignet. Malcolm est malheureux. Je l'ai entendu avouer l'existence de ce malheur à Anaïs qui a pleuré aussitôt. Vous connaissez Anaïs mieux que moi. J'ai couché à Lily House une nuit ou deux. Du temps où John ne se prenait pas pour la femme qu'il est." De quoi se mêle-t-elle? ai-je pensé pour trouver la force de ne pas répondre à sa curiosité d'insecte sur le point de prendre une direction plutôt qu'une autre. Avait-elle pensé elle-même à cet insecte de la comparaison? Jean devina mon agacement. Il reparla de mes bagues, ne revenant plus sur le sujet de l'anneau. Il dit: "Je vous offrirai une de ces pierres que mon grand-père a rapportées d'Égypte ou de Libye, je ne sais plus.

— Des pierres! fait Fleur. Vous voulez dire des bijoux.

— Gisèle les appelle des pierres quand elle en parle.

— Gisèle?" fait encore Fleur et elle ajoute: "Vous croyez?" n'expliquant rien de ce qu'elle croit elle-même. Jean quitte mon poignet, enfin. Fleur éloigne ses doigts. Sur la butte, Malcolm secoue son chapeau pour chasser des insectes. L'ombre s'est un peu déplacée sous les tilleuls. C'est une observation de Fleur.

"Gisèle peint?" dit-elle au détour d'une de mes absences que je réserve à ma pensée qui coule comme les rivières, à travers le même fleuve, ce qui n'explique rien au fond. Le café n'a aucun effet sur moi. Après le repas, j'ai toujours de ces absences qui m'approchent du sommeil pour m'interdire les rêves conversationnels. Jean dit: "Elle peint des transparences, ce qui est une vision du sexe." Fleur hausse les épaules. "Est-ce qu'il dort? S'il ne dort pas, à quoi rêve-t-il?

— Et s'il ne rêve pas?" dit Jean en s'amusant de mes clignements d'yeux. "J'ai surpris leur conversation, continue Fleur. La surprise était pour moi. J'aime les femmes musclées, pas vous?" disait-elle encore en parlant d'Anaïs. Jean revenait à une bague de son choix qu'il se souvenait avoir vue dans une des vitrines du château. "Gisèle n'y verra pas d'inconvénient?

— Elle ne voit rien si c'est un inconvénient.

— Des transparences, dites-vous?"

J'ai continué de les observer de la fenêtre de ma chambre qui est maintenant au soleil. Fleur s'est rapprochée de Jean pour exhiber ses bagues qu'il contemple avec un goût du détail qui étonne cette femme de rêve. Le soleil a aussi détruit l'ombre que Malcolm s'était choisie. Il a tardé à reculer derrière les tilleuls. De là, il ne voit plus le chemin qui arrive sur la route de Lily House. Les pierres du pavillon de chasse jouent avec cette lumière. Fleur l'a rejoint. Sur la terrasse, Jean écrit nerveusement dans son carnet. Il n'y a plus personne aux tables ni même rien dessus. Les chaises sont penchées sur ces rebords circulaires. Sweeney a disparu. De l'autre côté du patio, Fabrice a tiré le rideau sur toute la largeur de la fenêtre de son bureau. Je goûte ce sommeil, oubliant Fleur, ses jambes qui franchissent cette distance, ses mains qui reviennent toujours au moment de la conclusion et ce regard qui est une porte ouverte. Elle est assise sur le rebord d'une fenêtre du pavillon de chasse dont l'ombre s'est allongée jusqu'aux pieds des tilleuls. Malcolm est animé d'une lenteur qui décrit cette lumière. Fleur traverse ce paysage. Je n'y peux rien et je me suis endormie au moment où Fabrice entrait. À mon réveil, il n'existait plus que par un peu de salive sur mes seins et dans mes oreilles. Je me dis que j'ai aimé ce sommeil. L'après-midi touche à sa fin. Sur la butte, il n'y a plus personne. Malcolm n'a pas suivi la trace des roues de la voiture d'Anaïs. Il est revenu sur la terrasse et Jean respecte ce silence. Ils ne se sont pas encore parlé. Fleur a disparu. Je me dis qu'elle n'a jamais existé. Pour qui existerait-elle? Pour Jean qui en rêve? Pour Malcolm qui veut exister à travers toutes les femmes? N'y pensons plus.

À six heures, Fabrice arrive avec ce journal. Pourquoi en vouloir à Fleur qui n'est même pas musicienne? Dois-je recopier ce qu'elle a simplement froissé? Ces feuilles ont passé la journée sous une pile de livres. Leur surface est maintenant acceptable. Je les insère à la fin du volume. Fabrice s'en étonne. "Je ne les conserverai pas.

— Pourquoi les garder?" Il n'y a pas de réponse à cette question, je regrette. Encore un peu de salive dans le cou, une légère griffure et un pincement qui met définitivement fin à mon sommeil. "À ce soir." Oui, à ce soir. Il caresse ma joue et s'en va sur ce sourire. Il a laissé le cahier sur le lit. Les feuilles de musique se sont répandues dans les fleurs du couvre-lit. Pourquoi ne pas les détruire maintenant? C'est à peu près ce qu'il m'a demandé. Je soupçonne tout le monde. Je n'en parlerai pas quand il reviendra, une heure après le dîner. Nuit tombée. Fleuve d'ombre. Anaïs est-elle venue aujourd'hui comme prévu? Je dormais. Je n'ai rien demandé à Fabrice. M'en aurait-il parlé si elle était venue? Pourquoi ne pas poser la question à Malcolm qui aime la nudité d'Anaïs parce que c'est la sienne. Que pense-t-il de ma nudité? À quel moment le pense-t-il? Est-ce si important de pouvoir se déshabiller dans ce sens?

C'est Fleur. Un peu nue. Vertige de clichés. Chevelure parlante dans ce même sens. Elle regrette pour le cahier de musique. Elle n'agit jamais autrement quand elle veut blesser. Pourquoi moi? Pourquoi blesser Cecilia plutôt qu'une autre? Il n'y a pas de raison. Surtout, que je n'en cherche pas. Je me tromperais. Voilà le cahier de musique. Les feuilles arrachées y retrouvent leur place. Pourquoi se souvenir de cette déchirure? Il ne s'est rien passé si rien n'a changé, n'est-ce pas Cecilia? Cecilia, c'est un nom de fleur, non? Elle, elle est toutes les fleurs et une seule la désigne. Elle le dit pour la nième fois. Elle se souvient de Ronsard (ou de Malherbe). À peine lu. À peine dicté à d'autres ennuis. Elle a mal quand ça arrive. Mais ça arrive toujours. Elle déteste cette horlogerie nerveuse. Vous écrirez ce soir? J'avoue encore que j'ai moi-même déchiré la première feuille. J'aime les commencements. Pourquoi ne pas recommencer chaque fois qu'on se retrouve le bec dans l'eau à la fin d'une journée qui n'a rien changé, mais non pas par le recommencement. Il s'agissait de cette immobilité. La mienne, celle de Malcolm. La mienne, dit Fleur en songeant plus profondément que tout à l'heure, au moment de rejoindre Malcolm près du pavillon de chasse où il passe son temps à pleurer parce qu'il n'est plus rien. "Il m'a demandé du plaisir, dit Fleur en rougissant.

— Je ne l'ai pas trouvé moi non plus", dis-je.

6 juillet: Jean revenait du réfectoire. Du haut de l'escalier et à travers les carreaux de la porte qu'il était en train d'ouvrir lentement, je pouvais voir la main de Fleur et sa hanche immobile où elle s'appuyait dans l'attente de l'ouverture de la porte. J'avais moi-même descendu trois marches de l'escalier qui sentait le bois vermoulu et la cire d'abeille. J'attendais. Le visage de Fleur était penché et elle parlait de quelque chose que Jean approuvait à intervalles réguliers en secouant sa grosse tête chauve. Je vis les bagues. Elle dormait avec, me dis-je. Je ne sais pas pourquoi j'ai eu cette idée absurde de la femme qui ne quitte pas ses bagues pour s'endormir sous l'effet des tranquillisants. C'est qu'à la tombée de la nuit, Fleur retrouve avec angoisse cette nervosité qui l'approche toujours d'un rêve conçu par sa douleur pour ne se terminer jamais. Elle en parlait hier au soir. Elle n'a pas dîné avec nous mais elle a gentiment demandé à partager notre dessert. Jean venait de nous apprendre qu'elle est la soeur aînée d'Agnès. Cette nouvelle nous a laissés pantois. Moi d'admiration pour Jean qui réussit toujours à en savoir plus que les autres si quelque apparence de secret provoque son impatience d'insecte à la recherche d'un jour nouveau, juste ce jour-là et pas un autre de plus. J'étais curieuse de savoir combien d'années séparaient les deux soeurs. Jean n'en savait rien. Il n'avait même pas envie de le savoir. Fleur s'est donc fait servir une assiette de compote, une coupe de salade de fruits et un accompagnement de biscuits au chocolat. Elle a mâché toute cette nourriture avec un soin qui a titillé ma curiosité à l'égard de la nuit qu'elle traversait de cette manière. Elle avait été si tranquille pendant toute la journée! Comment se douter que la nuit lui revenait toujours pour l'empêcher d'aller au bout de ses rêves? Maintenant elle avait l'air serein et elle grignotait un autre biscuit qui faisait une tache sombre dans la lumière de ses bagues. Elle parlait et Jean ouvrait un battant de la porte et s'écartait un peu pour la laisser passer. L'odeur de l'escalier les incommoda un peu. "Je n'ai encore rien pris!" dis-je du haut de l'escalier. Fleur dit: "Cecilia!" et Jean ne dit rien. Je l'importunais. Ils avaient déjeuné aux cuisines, debout près d'une table où dégoulinait le sang des poulets sacrifiés pour midi, disait Fleur en frémissant. "Je vais vous couper l'appétit!" Scène du matin. Propice à l'esprit de recommencement. Ils doublent les meubles à l'entrée du couloir, une commode haute et noire qui ne contient absolument rien, un fauteuil qui est tout ce qui reste d'un ancien salon historico-antique de Rock Drill avant sa rénovation, et une chaise inutilisable à cause d'un pot de géraniums tristes et blancs. Ils s'éloignent. Je revois d'un coup le front de Fleur orné d'une pierre bleue au serti noir et brillant. C'est cette brillance qui a attiré mon regard critique. Je n'ai pas vu la chaîne d'argent mais maintenant je peux l'imaginer sur le front de Gisèle qui ne l'a portée qu'une fois en ma présence, avec ce même bijou noir et bleu qui pèche par des reflets dont l'abondance est une critique négative. Je n'ai pas regardé le bijou mais maintenant que j'en parle je me souviens de l'impatience de Jean à retraverser le couloir au-delà des meubles qui arrêtent le cours de ma pensée. J'ai descendu l'escalier. Je revoyais la hanche de Fleur, puis sa robe jaune, ses chevilles nues dans les lacets de cuir et l'appui de ses doigts sur le bord de la première marche, attente de la réponse de Jean. A-t-il précisé que ce bijou appartient à Gisèle. "Il appartient aux Vermort!" Gisèle pensait le détenir pour toujours. Elle l'avait oublié sur le linteau de la cheminé