de Patrick CINTAS
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Texte intégral
Chant premier
Aubade
Avec mes écouteurs bien au fond des oreilles,
J'arrivai à la mer tant désirée depuis:
Des oiseaux y traçaient des graphes, netteté.
Je voyais la mer depuis trois jours; la montagne
M'avait révélé cette transparence obscure
Un jour de vent froid, entre les roches dures.
Je descendais depuis plus longtemps encore.
J'avais quitté le nid — pauvre petit oiseau!
M'avait dit la dernière voisine, un peu malheureuse.
Ochoa est mon nom. Je viens de loin, toujours à pied.
Je suis jeune et vieux à la fois, triste et heureux,
Mort et vivant, presque homme et femme, enfant.
La mer était tranquille maintenant. Je l'avais connue
Désespérée, toujours tranquille mais désespérée, vague
Après vague construisant les plages de l'été à venir.
J'observais des touristes nus. Leurs habits flamboyaient
De coquillages et de sel. Leurs balles s'élevaient
À la hauteur incommensurable des oiseaux.
Les voitures à quatre roues motrices fendent la surface
De cette tranquillité, parallèles à l'écume qui noie
Des enfants trop heureux de savoir ce qu'ils font.
Les touristes disparus (j'étais encore à flanc de montagne)
Les mouettes ont repris la place qui leur est attribuée
Par je ne sais quel principe supérieur.
Je descendais plus vite, plus heureux, c'était facile
De descendre sans y mettre toute son énergie.
J'en avais tellement manqué au début de mon ascension!
Derrière son arbre, un homme me montrait la direction
D'où je venais, narrateur intarissable de mon aventure
Dans l'aventure qui le fascine jusqu'à l'expression.
Passons le chemin où il s'abandonne par habitude
De l'écrit et retournons entre la terre et la mer,
Les écouteurs bien vissés dans mes oreilles exercées.
Je descendis encore mais ce n'était plus la montagne.
Des palmiers nains secouaient ma poussière.
Le canal d'irrigation s'interrompait par une équerre.
Un mur versait du noir dans la pente, comme s'il existait
Au temps de sa splendeur, avec ses petits animaux desséchés
Au milieu des tessons de bouteilles, pièges à soleil.
Je glissais au lieu de descendre. La montagne
M'avait appris les tours de passe-passe du marcheur.
La mer n'avait qu'à bien se tenir!
Un aloès penchait sa tige sèche. Croyez-vous que j'arrivais
Où je prétendais aller? Les touristes s'éloignaient,
Poursuivis un instant par les oiseaux bavards.
Personne ne racontera mon histoire à ma place.
Je me retournais mais on ne voyait plus l'arbre
Où le narrateur se cachait pour faire croire à son inexistence.
Le sable est grossier, peuplé d'angles de coquillages
Et de brisures minérales. La dune masque le bruit des vagues.
Contournant cette excroissance, je passai dans l'ombre.
Jamais nous n'aimerons disparaître de cette manière.
Nous ne serons jamais assez désespérés.
Des vaguelettes mouraient dans cet infini,
Silencieusement détruites par la circularité mouvante.
Je recueillais leurs embruns sur le bout des doigts
Et je léchais leurs prédictions inexplicables.
Voici la mer, je veux dire l'eau par quoi la mer commence
Son voyage imaginaire. Eau débarrassée de la vie
Qui grouille plus loin avec l'annonce des profondeurs.
Plus on s'enfonce dans cette dimension de l'être, moins on existe
Et plus il y a matière à tout recommencer.
Les oiseaux revenaient sans m'avoir vu plonger.
L'air et l'eau ont du mal à coexister en nous, ce nous
Qui est la chair où s'accroissent nos désirs.
Je me suis toujours demandé ce qui attise le feu.
Ravages d'oiseaux dans l'air saturé d'éclaboussures!
Ils s'évertuaient à me rejoindre sous l'eau,
Me demandant si j'étais venu pour me noyer.
Je ne respirais pas tandis qu'ils continuaient
D'échanger des impressions à mon sujet. Je touchais un fond
Glissant où glissaient des algues. Qui es-tu?
Au villageois inquiet de me voir mendier mon pain,
J'ai toujours répondu que je ne le savais pas,
Que d'autres savaient tout de ma naissance.
D'autres? Tu veux dire: les autres? Nous? Et tu passerais
Ton chemin pour ne pas avoir d'ennuis avec les autorités?
Des quartiers s'ouvraient sous des épis d'or, faciles.
L'homme qui marche sur les traces de sa destinée
Ne connaît pas ces ombres de murs portées sur la terre
Battue des places. Qui d'autre que nous? Qui d'autre?
L'air sentait l'anis des petits verres et la cannelle
Des petits gâteaux. Vous répandez des gouttes de bonheur
Sur le visage harassé des vagabonds. Vous existez.
Me suis-je penché à vos fenêtres de l'extérieur,
Comme le ferait une mère qui appelle son enfant,
Qui revient un instant fouiller l'intérieur de sa maison?
Voici le pain et le vin de mon errance, dans ma poche.
Voici mes sandales, mon cache-sexe et mon chapeau de paille.
Voici mon incohérence et voici votre parfaite entente.
Je n'ai pas de quoi payer les suppléments de pastèques
Et de rognures de jambon; je n'ai jamais payé la joie
De ces petites tangentes au cercle de mon malheur.
Des chiens me poursuivaient parce que j'étais désigné
Par vos cris. Les enfants savent crier dès le berceau.
Les vieillards voulaient s'égosiller sur leurs chaises.
Exemple de votre bonheur: Je cueillais des olives
Dans l'espoir de séjourner assez longtemps près du bocal
Où l'eau et la cendre les rendent comestibles. Premier acte.
Je comptais les olives et les jours pour mesurer encore
Le temps. Des enfants criards sont apparus: Nos olives!
Nos olives! Les olives de notre famille! Les olives
De nos futurs enfants! — Quel pouvoir exercez-vous sur les esprits
Pour qu'ils ne puissent rien contre ce désir de projection
Sur l'écran du futur? Quel pouvoir vous est conféré?
Les olives me furent arrachées une à une. Les enfants riaient
En vous regardant me secouer. Les cochons se sont approchés
De ce lieu ignoble et les femmes les ont chassés en riant.
Vous observiez la cendre qui coulait de ma poche,
La cendre, la chaux, un peu de sel, vous reconnaissiez
Chacun de ces atomes de votre propriété.
Pendu par les poignets à votre arbre de justice, j'ai attendu.
Heureusement, l'ombre était rafraîchie par l'arrosage
Automatique de vos plates-bandes.
Les fenêtres s'obscurcissaient. L'entrée des patios verdissait.
Des végétaux coulaient sur les murs. Les bruits de vaisselle
S'intensifiaient. Nous étions à l'écoute de la route.
Les olives, ce n'est rien, m'expliquiez-vous. Il y a
Des olives pour tout le monde, expliquiez-vous encore
Comme si quelqu'un pouvait ne pas comprendre
Ce qui se passait. Mes poignets étaient bleus.
Ne reviens pas, me dîtes-vous comme s'il s'agissait
De la meilleure sentence possible en ces temps de bonheur.
Olives, cendres, chaux, sel du Cabo de Gata, enfants
De vos femmes, poignets bleus jusqu'à la douleur,
Résistance et finalement: Ne reviens pas parmi nous.
Je reviendrai parmi d'autres, lançai-je à la foule.
— Revenir pour travailler avec nous ou ne pas revenir!
Vous courriez le risque de vous tromper d'ennemi.
Il est beaucoup plus facile de cueillir les fruits de vos arbres.
Un tour de poignet, pronation, supination, et voilà
Le fruit entre mes dents, voilà ma raison d'être.
Trop longs les olives, les viandes, les levains!
Trop longue l'attente de vos femmes! Trop d'attente
Dans cette existence d'ouvrier! Trop d'enfants
Et pas assez de plaisir. La nuit, j'étais avec les oiseaux
De malheur, sur vos toits, dans vos branches, traversant
Le ciel de vos rêves. La nuit, je visitais votre intimité.
Mais le matin, dégoulinant de rosée, je m'éloignais toujours
Et vous scrutiez ces chemins qu'on ne peut pas connaître tous
Aussi bien qu'on connaît le chemin de l'aller et du retour.
Je mangeais les racines d'asphodèle à votre place.
Je me nourrissais de ce que vous ne daignez plus cueillir.
Vous reconnaissiez ma lointaine ascendance.
Il y eut des jours où j'aurais voulu vous laisser seuls
Avec votre sociabilité d'animaux réduits à cette intelligence
Du bonheur. Il y eut des jours de véritable solitude.
Il fallait alors que je rencontre un fleuve,
Si vous ne l'aviez asséché et je rencontrais plutôt
Vos barrages, vos passés engloutis, vos cimetières déplacés.
Une roche menaçait votre route asphaltée et je pensais attendre
Qu'elle vous procure l'ennui d'avoir à la réduire en poussière.
J'entendais déjà vos marteaux et vos compresseurs.
Beau lac aux eaux tranquilles, tu recèles ma richesse passée.
Autour, les flancs sont saignés à blanc, la barre à mine
A parallélisé cette volonté de détruire pour reconstruire ailleurs.
Un horizon de neige termine cette vision au bas d'un ciel
Inacceptable dans ces conditions de retrouvailles.
Pères muets, vos dépouilles ont été transportées ailleurs.
Ailleurs où l'eau devrait couler à flot, un ailleurs de fraîcheur
Et de tranquillité, ailleurs de frondaisons et d'éclatement
De fruits sur les branches de l'arbre à bonheur, ailleurs
Je n'ai rien trouvé qui vous ressemble, je me suis arrêté
Sur des places géométriques, à l'ombre des orangers
Dont le fruit est amer pour en interdire la consommation
Libre. Terre creusée, tranchée au couteau, déplacée
Jusqu'au vertige, le voyageur y perd sa propre trace
Et il n'écrit plus rien qui vaille la peine d'être lu.
Je voyageais donc nu, le sexe caché, la tête coiffée,
Les pieds chaussés, on se doute pourquoi, on sait bien
Que nulle nudité n'a ici valeur de cri. On préfère la pudeur
À la révolte. Nu, comme je me désirais, je n'avais plus rien
À découvrir, plus rien à mettre sous ma dent d'homme
Public. Plus rien à travailler jusqu'à la ressemblance.
J'ai eu froid là-haut près du lac de Beñinar, contemplant
La surface immobile, devinant le clocher sous les défauts
Du tain, recomposant ce qui n'avait jamais été qu'un désir.
Ici, la mer n'a rien d'un miroir. Trop faciles, les miroirs
Qui s'imposent à la vision, trop faciles sans les oiseaux
Traceurs de vent, faciles et peut-être inutiles maintenant
Que j'y pense. Il n'y a pas d'oiseaux à Beñinar, pas d'oiseaux
Et je n'ai pas vu les animaux. J'ai descendu le lit du fleuve
Jusqu'aux premières constructions hétéroclites, habitations
Tremblantes et hangars farouches, patios de poussières, chemin
De gitans, réservoirs grillagés, enfants tournoyants et femmes
Informes, les hommes calculant la valeur des choses et des êtres.
Une tour continuait de veiller comme si le danger pouvait venir
De la mer, comme si la mer avait encore ce pouvoir de surprendre
Au milieu du sommeil, la mer réduite à ses catégories
De poissons et de coquillages, la mer qui charme les touristes
Parce qu'ils n'en connaissent que les aspects ludiques,
La mer si dure au travailleur qui sait tout de l'embrun.
Les oiseaux me demandaient si j'avais l'intention
De me noyer. Je pris un bain. Je ne m'étais pas baigné
Dans les eaux immobiles du lac de Beñinar,
Faux lac d'une fausse vision du futur, lac sans oiseaux
Et peut-être sans animaux, lac aux ruines désertes,
Aux fenêtres vides, lac d'une transe douloureuse
Dédiée au présent. Les galets roulaient sous mes pieds.
Je redoutais la caresse de la méduse autant que ma tendance
À m'abandonner à la moindre sollicitation.
Des cristaux de lumière m'éblouissaient, me forçant
À la vision rétinienne, à l'exactitude des miroirs,
Et tout s'éteignait enfin au contact de ma peau.
Est-ce cela que tu appelles noyade? Tu te fiches de nous!
Sur le sable, à une distance prudente des vaguelettes,
Ton chapeau contient ton cache-sexe, ton chapeau de paille
Et ton walkman. Combien de fois as-tu écouté ce concert?
Si tu n'y pensais pas, tu serais déjà mort noyé
Avant que nos cris n'aient donné l'alerte aux autres
Hommes. Des hommes? Ceux qui composent de pareils chefs-d'œuvre
Et ceux qui renoncent à en écouter l'espèce de perfection
Qui en assure la durée? J'ai pensé à des hommes
Que vos cris étonneraient et non pas à ceux qu'ils pourraient
Inquiéter. Une minute d'exposition au soleil suffira
À sécher ma peau et mes cheveux. Je me peignerai
Avec l'arête blanche d'un poisson dont je ne sais rien
Ni de la biologie ni surtout de l'existence passagère.
Une algue odorante me détournera de la faim.
Je voyais encore l'auteur de mes jours. Non pas
Le narrateur qui agit en silence derrière son arbre
Mais cet auteur qui est aussi le sien et qui par un jeu
De facettes s'évertue à restituer mon existence. Auteur
Rencontré, je crois, au hasard d'une ruine où je dormais
Tandis qu'il ne songeait qu'à en piller les reliques.
Je suis au début et à la fin du texte, inspiration
Et lecture, personnage ayant vécu et aujourd'hui
Paraissant peut-être véritable à force d'en parler.
Je les laissais. Je continuais mon chemin sur le sable,
Attentif aux évents, troublé par la lente complexité
De l'écume et de ses algues. Des dauphins imaginaires
Éclaboussaient mon ombre aux prises avec midi.
Chant deux
Influence de don Felix Galvez Bonachera
Don Felix Galvez Bonachera se mit à sa fenêtre pour parler.
Les gens le voyaient à travers le feuillage d'un oranger.
On voyait la persienne verte et don Felix accoudé.
Don Felix fit un signe que tout le monde comprit.
Il allait descendre dans la rue. Il n'était pas rare
Que don Felix descendît dans la rue pour parler
Avec les gens de la télé. Il ne recevait pas
Dans son appartement au premier étage
De ce qui restait de la maison familiale.
Il s'exprimait dans la rue et au tribunal.
On le voyait rarement au casino et alors
Il ne s'exprimait pas, il buvait et écoutait
Puis il partait. Dans la rue, don Felix devenait
Convaincant sur n'importe quel sujet qui lui tenait
À cœur. Il apparaissait d'abord à la fenêtre,
Comme s'il était important de prévenir et les gens
Voyait cet homme vieillissant dans le feuillage
De l'oranger qui montait vers la fenêtre.
Il descendit. La lourde porte s'ouvrit sur l'ombre
D'un patio négligé. Descends, don Felix, fils de Galvez
Cintas et de Bonachera Gimenez, descend nous rejoindre.
Nous avons à te parler. — Don Felix ne parlait pas
Des affaires en cours. — Y a-t-il une affaire Ochoa,
Don Felix? — Pas encore, dit don Felix, mais ça ne saurait tarder.
Descends encore, don Felix de los Alamos, descendant de Cortina,
Descends puisque c'est encore possible, parmi nous
Viens exprimer ton sentiment sur ce qui n'est peut-être qu'un conte.
Don Felix rayonnait dans ces moments-là. Il jubilait
En rougeoyant du nez et des oreilles. Derrière lui,
Le patio exhalait une odeur de vielles pierres.
On approcha une chaise pour les fesses de don Felix.
Don Felix ne parlait jamais debout, jamais sans un verre
Et un liquide qu'il forçait à une horizontalité parfaite.
Assieds-toi, don Felix, assieds-toi et parle, que t'inspire
Ochoa? Nous avons notre idée mais c'est la tienne qui compte.
— La lumière du patio était jaune comme la paume de ses mains.
On remplit le verre, début d'une lutte éprouvante
Contre l'équilibre. Les doigts de don Felix devenaient blancs
Dans ces moments de concentration. Il ouvrit la bouche.
Parle! Même les enfants sont attirés comme les mouches
Par ta bouche qui sent la crotte d'oiseau et le terreau
De tes jaunes jardins, parle! Don Felix va parler d'Ochoa.
— Laissez passer don Felix Galvez Bonachera!
La chaise qui arrive, les gens qui la laissent passer,
Le sol qu'on égalise, la surface qu'on examine, et les pieds
De la chaise qui s'enfoncent à une profondeur acceptable.
Don Felix s'assoit. Le verre maintenant! Le verre et le vin
Dont la surface menace l'équilibre mental de don Felix.
Et la bouche qui s'ouvre sur un vol d'oiseaux crottés
Jusqu'au bout des ailes, la bouche en cul-de-poule
— Laissez parler don Felix Galvez Bonachera!
Une glace à la vanille s'écrase sur la terre battue.
Un mégot crapote, don Felix surveille les frottements,
Les craquements, le vent agite les oranges de l'oranger.
Quelqu'un rompt la longanisse et la cannelle envahit
La bouche de don Felix. — Je peux parler à la place des autres,
Dit-il à la caméra dont l'optique s'allonge.
— Des autres? demande le journaliste au petit micro.
Il regarde les autres. — Quel jour sommes-nous?
Dit-il en regardant ceux que don Felix a désignés.
Quelqu'un cesse de rompre la longanisse comme le pain sacré
Et consulte sa montre: — Il est deux jours après la mort
D'Ochoa. — Deux jours! s'écrient les gens rassemblés
Autour de don Felix à l'ombre de l'oranger aux oranges
Amères. Deux jours, autant dire deux mille ans, ce qui,
À l'échelle de l'être, est une éternité.
Ce n'est pas la première fois qu'on prononce le mot
ÉTERNITE à propos d'Ochoa. La caméra scrute ces visages.
Le micro s'éloigne de don Felix pour capturer ces sonorités.
— Personne n'a pensé à faire une photo! s'écrie quelqu'un
Comme s'il annonçait la perte définitive d'une évidence.
Pas de photos! Pas ce souvenir tangible! Quel manque de chance!
L'enfant remet la boule de glace dans le cornet.
La longanisse craque doucement et la cannelle se visse dans l'air.
Don Felix boit une gorgée de vin puis il s'applique
À retrouver l'équilibre de la surface, on voit le vin
S'immobiliser lentement, deux mille ans d'attente et
C'était enfin arrivé. Des oiseaux souillaient sa bouche.
L'enfant prend une beigne. On revient de loin!
Propose un marchand vissant quelque chose
Dans la mécanique de sa balance. — De loin et d'ailleurs!
Précise don Felix qui retrouve l'inspiration des meilleurs moments
De sa prédiction obscure. L'enfant craque une larme de souffre.
Maintenant on redoute que don Felix perde la raison
Comme la dernière fois qu'il est descendu de sa fenêtre
Pour juger de la pertinence d'un faiseur de trouble
Qui avait des allures d'envahisseur. L'enfant disparaît
Comme il était venu. Dans ces foules circonstancielles,
Pense don Felix qui sent la paille craquer sous lui,
Il y a toujours ces mains qui éliminent les enfants.
Il considère les visages, les yeux amusés, les bouches
Qui ont la même odeur que la sienne, une odeur d'attente
Qui lui rappelle l'encens des églises et les étamines des jardins.
— Je mettrai ma main au feu, dit-il enfin aux gens,
Qu'Ochoa était un étranger, étranger à notre terre,
Il ne venait pas d'où il avait l'air de venir.
On ne parle pas du cache-sexe, du chapeau de paille
Ni du walkman parce qu'Ochoa était nu dans sa couverture
Et qu'il ne possédait rien d'autre. Ochoa était nu
Et il allait nu-tête et nu-pieds et il était coiffé
De tresses nouées par des rubans aux couleurs délavées.
Il marchait et couchait dans sa couverture et il se lavait
Dans les fontaines publiques. Il parlait d'ailleurs
Une langue étrangère, étrangère à la terre, à la mémoire.
— Je ne l'ai jamais vu évoquer nos hameaux, dit don Felix.
On avait bien tenté de croiser son regard
Mais les enfants refusaient obstinément de partager
Cette expérience de la folie. Les mains font aussitôt
Disparaître les enfants. Les femmes frémissent à l'idée
Que don Felix puisse les désigner comme les seules inspiratrices
De ce qu'il sera difficile peut-être impossible d'oublier.
Encore un peu de vin, don Felix, ta langue ne se délie pas,
Langue de poète et de magistrat. Voici la chaise des cantaores
Et le verre des joueurs de guitare. Assieds-toi et bois!
Don Felix descend, s'assoit, boit, il voit les mains
Supprimer les enfants et les femmes redouter l'implication.
Les hommes allument de grosses cigarettes qui ont l'air de sarments.
Les pieds s'enfoncent, la paille craque, le dos de don Felix
S'applique au dossier de la chaise, ses pieds frappent le sol,
Et le joueur de guitare scrute son regard. Ochoa était nu
Et étranger à la terre. Nulle maison ici n'a recueilli la moelle
De ses cris d'enfants. Nul jardin ne l'a étourdi dans les moments
De déclaration d'amour et de fidélité. Vous ne trouverez rien
Pour alimenter la légende, conclut don Felix et le youyou
Des femmes l'enfonce encore dans la matière tournoyante du passé
Commun. Ses dents mordent l'air qui s'enroule comme la vigne
Des jardins. — Les enfants ont-ils réellement disparu
Ou faut-il nous attendre à leur future évocation d'un personnage
Essentiel à la structure de leur récit aux petits-enfants?
Cette semence enfiévrait don Felix qui voyait les femmes futures
Comme si elles existaient déjà. Maintenant il ne battait plus la mesure.
Et le joueur de guitare attendait le moment favorable
Pour imposer la dominante. — Ochoa n'était pas attendu,
Précisa don Felix. — Pas attendu, recommença la foule
Comme si elle comprenait soudain ce qui s'était passé.
Le joueur de guitare surveillait les mains de don Felix.
La terre avait été creusée par les talonnades du chanteur.
Don Felix voyageait maintenant avec les arrières-petits-enfants,
En proie au vertige de la vérité et de la connaissance.
Les femmes s'éventaient dans la douleur de l'incompréhension.
Les hommes s'accroissaient d'un doute définitif comme le sang.
Il fallait se rendre à l'évidence: Nous n'avions pas attendu
Cet étranger à la terre. Il était arrivé comme n'importe quel
Touriste. Sa nudité n'était qu'apparente. La couverture
Lui avait été donnée par la Garde civile qui l'avait trouvé nu
Sous un olivier, une nuit de vent et d'obscurité parfaite.
Le corps d'Ochoa avait failli échapper à leur vigilance.
Ochoa était un touriste en vadrouille, rien de plus.
Les gardes civils s'étaient montrés généreux. Ochoa avait repris
Son chemin. Il se dirigeait vers nos terres.
Don Felix avait terminé. Le joueur de guitare joua
Le dernier accord. Les enfants pouvaient revenir jouer sur la place.
On souleva le corps du poète au-dessus de la chaise
Et on l'orienta vers la porte du patio de la maison familiale.
La canne de don Felix! Finissez votre vin! La chaise s'appelle
Retour! Envolez-vous, rideaux des seuils! Les pieds du guitariste
Tassaient la terre aux quatre trous des pieds de la chaise.
Le patio sentait la fleur fanée et le terreau habité des insectes.
Le jet d'eau ne jaillissait plus de la gueule du lion.
Don Felix regarda tristement les assemblages fatigués de la porte.
Quand il réapparut à sa fenêtre pour savourer les effets
De sa connaissance des temps, il s'affligea en constatant
Que seuls les enfants, un moment disparus, continaient d'exister.
— J'ai peut-être rêvé d'être parmi eux, songea-t-il mélancoliquement.
C'est la mélancolie qui détruit la seule chose que je sais faire.
Mélancolie de ceux qui n'ont jamais épousé personne, mélancolie
De ceux qui n'ont jamais connu que l'amour des camarades
De chambrée, mélancolie du vieil enfant qu'on n'a pas aimé.
Ma mélancolie, écrivait don Felix dans son journal intime,
Est comme une fleur qui refuse de faner, une fleur rebelle
À la connaissance de l'intimité, fleur des malchanceux.
Mon jardin ne fleurit que dans ce terreau, mon jardin
Est un désert pour quiconque y pénètre sans me connaître
Intimement. Jardin des mille douleurs prémonitoires.
Il referma la porte tandis que les autres s'en allaient,
Emportant la chaise et le verre et le joueur de guitare
Sur les épaules, comme après une incontestable victoire
Sur le taureau. Beau taureau populaire, poète secondaire
Des seules victoires que personne ne peut contester.
Il referma la lourde porte de la maison familiale.
Il traversa le jardin en diagonale, contournant toutefois
Le bassin. Le lion de pierre n'a plus de regard, il n'a plus
La présence d'autrefois, celle que lui avait conférée
Un musulman inspiré. Il parcourt la galerie sans y penser,
Comme d'habitude, rien de plus que cette sinistre répétition
Qui fait le lit de la mélancolie. Il n'a pas vu les oiseaux
Qui picorent son pain. Il préfère fermer le rideau, laissant
Le vent agiter des personnages qui agissent entre les mondes,
Avec un peu d'imagination et beaucoup de mélancolie
Au service de l'au-delà. Les oiseaux sont prisonniers
De ce quotidien. Derrière la vitre de la bibliothèque,
Les gros livres de Miguel de Cervantés y Saavedra
Prolongent la continuité dorée des œuvres complètes
De Francisco Franco Bahamonde et les deux portaits
Surmontent le gâteau sous la croix ensanglantée
Dont le corps gît un peu plus loin sur les genoux
Drapés de la mère qui commence à entrer dans la seule douleur
Que la femme est encouragée à vivre en public. Don Felix
A plutôt fermé les yeux de papier d'une morte terrorisée.
Il a fermé la bouche et l'anus. Il a allumé les bougies
Pour consommer l'oxygène de l'air. Il s'est révolté
Contre la putréfaction avec des moyens ménagers. Il était
Seul contre cet envahissement et ses testicules s'agitaient
Au fond de lui, en l'absence de femme, en l'absence de corps
Vivants. D'une main tremblante, il chasse ces transparents.
Il remplit le petit verre et l'anis enfonce ses clous.
Le cuir du fauteuil sent la pisse et le tabac, l'anis
Et le sperme, la fleur d'oranger et le terreau des bottes.
Personne n'a jamais expliqué cette solitude de la vie privée
Alors que don Felix Galvez Bonachera de los Alamos est
Un homme public dont on apprécie le jugement autant que la
Prosodie. Ses livres valent ses jugements et inversement.
Il a rangé sa poignée de livres, plaquettes dorées à l'or fin,
Au-dessous des maîtres incontestables de sa pensée. Les enfants
Des écoles illustrent ces cantos avec des crayons de couleur,
Mais il n'y a pas de couleurs dans la prosodie impeccable
De don Felix. Il n'y a pas de crayons non plus. Il n'y est pas
Question ni de la surface des choses ni de leur pouvoir
Sur les mots. Les choses n'envahissent pas facilement
La prosodie remarquable de don Felix Galvez Bonachera.
Il se méfie de ce qui relève de l'expérience
Et honore sans douleur les trésors de l'héritage.
Il ouvre les livres de sa connaissance à la page exacte.
Il n'a jamais été étonné par cette fin, Les travaux de
Persilés et Sigismonde. Il connaît la cohérence de ses maîtres
Et il l'enseigne. Les couleurs des enfants ne sont
Que la conséquence d'un usage lunaire des crayons.
Il y a peut-être aussi du caprice dans cette attitude.
Ou bien faut-il estimer que c'est de l'imprudence,
Cette imprudence propre à l'enfance, aveuglement
Des innocents. Tiens! Des oiseaux sur la table!
Et le pain qui exhibe une blessure blanche!
Chant trois
Doña Pilar dans son boudoir panoramique
Dans le boudoir de doña Pilar, sœur de don Felix,
On traverse des lumières d'arc-en-ciel, des ombres
S'appliquent aux présences étrangères. Vous êtes assis
Sur un pouf ou sur une selle de chameau, rarement
Dans le sofa, parmi les coussins que doña Pilar réserve
Aux intimes, à don Felix le frère qui ne s'est jamais marié,
Qui n'a peut-être même jamais connu l'amour des femmes.
L'amour d'un homme a effleuré doña Pilar
Mais elle n'a pas épousé cet homme de passage, ce tueur
De taureaux. Les coussins reçoivent les amis de jeunesse,
La fleur de cette inconsistance qui fascine encore
L'esprit nostalgique de la vieille fille. Elle porte le deuil
Avec une discrétion d'araignée. Elle appelle le défunt
Mari: l'homme. Tirant les rideaux de chaque côté du boudoir,
Elle enjambe les poufs et les plateaux dressés sur des piétements
De fer forgé. Elle allume des brasiers d'encens, surveille
La cuisson du thé, répand les fragrances des roses cueillies
Dans son propre jardin, petite Perse qu'elle a imaginée
Dans un moment de détresse, naguère. L'homme, c'est l'homme,
Tout le monde comprend de qui elle parle quand elle évoque
Les habitudes de l'homme. Doña Pilar ne se permettrait
Aucune équivoque à ce sujet. Cette précision de la langue
Et des faits déroute l'étranger venu pour prier avec elle,
Immobiles recueillements sur des agenouilloirs piqués d'étoiles.
L'amour, c'est du passé, c'est aussi la jeunesse et c'est surtout
La nuit qui s'est installée à la place de toutes les autres
Nuits, une nuit de mots et de corps, un langage de l'instant
Et de la durée. Elle soupire si elle n'est pas seule,
Sinon elle pleure et ne trouve pas le sommeil.
Ayant tiré les rideaux, elle attise le feu sous la lampe
Et met le sucre à fondre dans un bol d'argent et de cuivre.
Belles dents les dents de doña Pilar à l'heure de vous accompagner
Au bout d'une conversation qui vous hante encore aujourd'hui.
Sur sa croix, un Christ d'argent exhibe sa douleur. Le corps
Est celui d'un Éphèbe. Les poignets ne saignent pas. La géométrie
De la posture est parfaitement abstraite mais les muscles saillent
En proie à une turgescence obscure, rébus des regards
Qu'elle surveille sans les croiser. — Voici le thé parfumé
Aux roses de la Petite Perse et voici le sucre qui l'annonce
Et l'achève à l'heure où le soleil se couche derrière les dattiers
Du patio. Les parfums corporels de doña Pilar sont poivrés
Comme la viande des braseros et ses bracelets ont l'acidité
Des citrons qu'elle répand sur les plateaux pour la décoration,
Petits seins qui ont l'air surpris par cette attente immobile.
Le thé brûle les lèvres, la langue se rétrécit, la gorge
Se ferme. L'étouffement ne dure pas si la vieille fille
Vous éveille. Elle a ouvert des livres et vous en offre
Les entrailles avec une voix qui vient de loin, une voix
Qui n'a rien perdu de sa justesse comme du temps
Où elle en réservait la profondeur au seul amant
Qui devina ce qu'elle attendait de l'amour et des hommes.
Le passé cisèle des surfaces verbales. Dehors, au-dessus
De la Petite Perse, jamais le soleil n'a peint si bien
Sa propre nature, milieu et lumière, attraction et infini.
Sur le balcon cerné de fer, doña Pilar apparaît en conquérante
De ce qui ne cesse pas de s'effacer. Les passants saluent
Ce corps couvert d'étoffes et de bijoux. Le regard
Ne cherche pas les yeux ni la bouche. On aperçoit les pendentifs
Et le cou tendu comme celui d'un flamand qui scrute
Les immobilités de la cañada. Les mains désignent l'histoire
Des pierres et des rues, point de vue alimenté de promenades
Et d'errances, mais aussi de lectures, de souvenirs, d'interprétations.
Seule enfin, doña Pilar referme la baie vitrée et ne voit pas
Le cheminement qu'elle vous impose jusqu'au seuil de votre maison
Ou de votre hôtel. Elle achève les fonds de verre avec gloutonnerie,
Achève les biscuits et les quartiers de fruit, elle en finit
Doucement avec l'impression de n'être pas vraiment seule,
D'être encore une femme fréquentable à défaut d'être séduisante.
Elle arrange les coussins que vous avez répandus pour elle.
La nuit s'épanche. La lune révèle les traces de doigts
Sur les vitres. Les fleurs s'inclinent. Doña Pilar
Se déshabille près du lit et s'endort. La nuit,
Elle prend le temps d'uriner dans son petit cabinet d'aisances.
Une étoile au plafond éclaire ses gros genoux.
Les ruissellements remplissent le temps. On est loin
Entre les instants. Pieds nus sur le dallage encore tiède,
Elle traverse des infinis de boiserie. La Petite Perse
Se laisse contempler même dans ces profondeurs secrètes.
Les nuits d'angoisse n'aiment pas la pluie. Il avait plu
Cette nuit-là. Doña Pilar n'avait pas dormi. La lampe
S'était éteinte et elle avait dû faire la lumière électrique
Sous les arches. Elle avait contemplé la souffrance des roses.
Les allées en croix se gorgeaient d'eaux noires et rapides
Qui ravinaient les rehauts de terre. Petits écroulements
Silencieux. Les gouttières chahutaient dans la rigole
Et des transports tournoyants traversaient la lenteur
Des coups de vent. Doña Pilar fumait une cigarette.
Le feu couvait sous la couverture qu'elle avait remontée
Sous la poitrine. Elle entendait les crépitements de la braise,
Les pieds sont à la tangente de la vasque, parallèles.
La pluie cessa avec l'apparition de l'aube et le vent
Tomba en même temps. On entendait les ruissellements
Des rigoles et des verticalités bleues. Doña Pilar
Constata qu'elle avait fumé toutes les cigarettes.
Les toits apparurent, lents et scintillants, les palmes
Dressaient leur dolence, et le ciel s'ouvrait comme
Une porte, chassant des poussières de nuages vers les profondeurs
Encore noires de l'intérieur. Un oiseau réapparut
En sifflant, premier signe de vie. L'angoisse se liquéfia
Enfin. Doña Pilar monta dans sa chambre au premier étage
De la maison héritée du défunt mari. Elle n'entra pas dans la chambre
Pour tenter d'y trouver le sommeil. Elle préféra le boudoir.
Il était cinq heures et demi. Quand elle ouvrit la baie,
L'écoulement de la fontaine publique occupa tout l'espace.
Le premier véhicule passerait dans un quart d'heure,
Chargé de pains. La rue était grise. Le bleu des façades
Absorbait l'ombre propre des fenêtres. Une vague odeur
De terre montait des caniveaux. Seule la place,
Au bout de la rue, était éclairée par les verts et les oranges
Du soleil en érection constante. La lumière pivotait
Sur l'axe de la fontaine, multipliant les jets de l'eau
Au-dessus des dauphins de marbre. Ochoa apparut comme
Dans un rêve. Il se lavait, assis sur la murette du bassin,
Il agitait ses jambes dans l'eau crépusculaire. Il était nu.
Doña Pilar se dissimula lentement dans le rideau. Ochoa
Caressait ses jambes méticuleusement. Le dos brillait des feux
Célestes. La chevelure bougeait comme un de ces feux.
L'homme se leva et s'appliqua à asperger son ventre.
Il avait hâte cependant d'en finir avec ces ablutions.
Doña Pilar avait composé le numéro mais quelque chose
L'empêchait de se connecter au poste de police, quelque chose
De trouble et d'agréable, un désir d'aller le plus loin possible
Dans cette observation crispée, une promesse de joie
Et de débauche secrète. Le numéro clignotait sur l'écran.
L'homme s'aspergea tout en jetant des regards inquiets
Aux quatre coins de la place qui demeurait vaste et silencieuse.
Doña Pilar surveilla les fenêtres possédant les mêmes
Propriétés géométriques que la sienne. Pour l'instant,
Les persiennes étaient toutes closes, bougeant un peu
Sous l'effet des reliquats du vent qui l'avait tourmentée
Toute la nuit. Ochoa roidissait, belle obliquité dans l'eau
Retombée des jets. Sa couverture gisait sur un banc
À proximité de l'ovale miroir qu'il traversait alors
Que les gouttes et les gerbes n'étaient jamais parvenues
Qu'à le briser en mille morceaux de cette incohérence
Qui ne trouble pas le passant. Il y avait bien aussi
Un chapeau et un walkman mais elle ne voyait pas le cache-sexe
Sans doute parce qu'il n'existait pas. Ochoa ne transportait
Aucune nourriture, pas de boisson à l'horizon de cet homme
Qui surgissait de l'angoisse comme un reflet sur la vitre.
Il enjamba la murette et s'enroula dans la couverture.
Il s'assit. Ses cheveux mouillés répandaient des éclats de verre.
Il secoua la tête comme un cheval. Des oiseaux arrivaient
En se croisant rapidement, impossibles à figer sur ce ciel
Croissant. Ochoa croisa ses jambes en tailleur et installa
Les écouteurs sur ses oreilles. Il passa du temps à régler
Les potentiomètres. Puis il contempla le soleil sous le rebord
Du chapeau. Le miroir recomposait lentement sa cassure infinie,
Inachevable. L'eau bleuissait et les façades retrouvaient le blanc
De leur chaux. Les premières persiennes s'enroulaient comme
Des insectes. Le boulanger passa, rétrogradant au même pylône
Avant d'entrer sur la place qu'il traversa peut-être sans voir
Qu'Ochoa la quittait par une rue descendant vers les moulins.
Les hommes! pensa doña Pilar. Ils se retrouvaient à la Maison
Des Citronniers avant de s'éparpiller dans les drailles.
L'eau vive! Il n'était pas encore six heures. Elle avait
Le temps! Elle s'habilla et se couvrit d'un fichu. Le seuil
Était encore mouillé. La lune achevait de disparaître, pan d'ivoire.
Elle descendit la rue jusqu'à la place, presque furtive.
On pouvait voir les moulins, le fleuve vert, le pont arboré,
Les lampadaires éteints, les chemins montant vers les prés.
Elle se hâta. La brise était tiède et les murs bleuissaient.
Elle ne voyait plus Ochoa. Elle l'avait perdu de vue en perdant
Un temps précieux à s'habiller. Le fichu dissimulait la chemise
De nuit. Doña Pilar manquait de souffle. Elle était épuisée
En arrivant au pont, au-dessus des moulins. Sur le quai, Ochoa
Scrutait l'eau immobile des fossés. Il était entré dans l'ombre
Des pins et soulevait la fine poussière de l'heure après la pluie.
Une heure! songea-t-elle. Il ne fallait pas que les hommes le vissent
Avant qu'elle ne leur eût expliqué de quoi il s'agissait.
Les hommes étaient avides de souffrance au moment de quitter
La ville. Ils s'arrêtaient pour se griser sous la vigne, parlant
Haut sous la vigne tandis que la ville s'éveillait lentement.
Doña Pilar haïssait l'homme laborieux mais elle en employait
Plusieurs. Il y avait une distance entre elle et la racaille
Qui conduisait les troupeaux dans les montagnes de son héritage.
Ochoa pénétrait dans l'ombre du chemin de halage. Avait-il
L'intention de poursuivre son chemin sans laisser sa trace?
Il ôta son chapeau devant un mémorial et s'inclina sans cesser
De marcher. Il se dirigeait tout droit vers le Limonero.
Doña Pilar considéra les marches de pierres descendant sur le quai.
Elle ne produisait jamais cet effort qui réduit les distances
Dans les moments tragiques de l'existence. Tragiques ou simplement
Excitants. La vie est bornée de cadavres et d'orgasmes. Ochoa
Trouva un coin discret et s'accroupit derrière les palmiers nains.
Le chapeau s'inclina. Elle descendait l'escalier, en proie au vertige.
Sur le quai, elle courut. Ochoa n'en finissait pas de se vider.
Elle se dissimula dans le premier moulin qui est en ruine depuis longtemps.
La rotation des turbines parvint enfin à ses oreilles.
Ochoa s'approcha ensuite de la berge. Il regardait les moulins
Du premier rang, ceux qui fonctionnent encore de nos jours.
Le fournil crachait une tranquille fumée jaune sur les toitures.
Ochoa quitta le chemin de halage. Il ne s'en allait pas,
Pas encore, plus tard, plus tard! pensa doña Pilar en se mordant
Le poignet. Il se dirigeait maintenant vers le fournil.
Il allait mendier son pain. Les hommes ne sont pas charitables,
Se dit doña Pilar en revenant sur le chemin. Elle redoutait
La boulange autant que les pasteurs. Il y avait aussi les ouvriers
Du pont, des maçons grossiers et fanfarons qui proposaient leur vinasse
Aux passantes. Des militaires traversaient quelquefois le fleuve.
Les femmes se rendaient à la place pour y vendre des volailles.
Mais il n'était pas encore six heures. Les pasteurs arriveraient
Les premiers, pressés de boire l'eau vive qui contracte le temps
Mieux que toutes les théories du relatif et de l'infiniment véloce.
Ochoa frappa à la porte. Doña Pilar retint son souffle. Elle
Interviendrait peut-être si les choses se gâtaient, les hommes
Sont prévisibles mais inattendus, dignes d'amour et d'exclusion.
La roue, celle que regardait doña Pilar, soulevait l'eau à la hauteur
Des prismes dans la perspective de l'aval. Ochoa avait encore ôté
Son chapeau, signe de soumission qui fait toujours son effet sur
L'homme. Une femme ouvrit et agita son poignet pour signifier
Son sentiment. Ochoa s'inclina cérémonieusement. Les pauvres
Sont précis au moment de prendre la tangente de l'exclusion.
Elle mordait le foulard pour empêcher la brise de révéler son visage.
Il renouvela sa demande avec plus de détails, avec cette lenteur
Qui détaille la nécessité de continuer encore à vivre avec les autres.
Elle appela à l'intérieur. L'homme qui apparut s'immobilisa
Dans une attente que la femme interpréta comme de l'impatience.
Elle recommença ses signes. Ochoa s'adressait à l'homme.
Doña Pilar s'approchait. L'homme retourna à l'intérieur
Et la femme se gonfla comme un crapaud. Ils ne parlaient plus
Mais doña Pilar pouvait maintenant voir les visages, la femme
De face et Ochoa de profil, l'homme reviendrait avec un pain
Et le donnerait à Ochoa qui se fendrait d'une révérence
En reculant dans l'étroit sentier qui sépare le moulin de la berge.
Doña Pilar ferma les yeux. Rien ne pouvait plus se passer autrement.
Elle pensa même sentir l'odeur du pain chaud qui changeait de mains.
La femme s'apaisait. Ochoa avait maintenant une odeur.
À quel moment ouvrirai-je mes yeux? pensa doña Pilar.
Chant quatre
Ce qui s'est passé au Limonero ce matin
Un visage roux aux reflets berbères, Cayetano aime les couteaux.
À six heures du matin, il sort du lit d'une femme.
La justice lui a une fois accordé le bénéfice de la légitime
Défense. Il ne tue plus les hommes qui menacent son désir
De femmes. Il exhibe le couteau et se cure les ongles
Comme dans un film. Il arrive le premier au Limonero.
La terrasse est occupée par des oiseaux qu'il n'effraie pas.
Les oiseaux ont l'habitude de ce personnage lent comme
Un insecte en proie à la métamorphose. Oiseaux de malheur.
Le Limonero surplombe le fleuve au-dessus des pins.
De l'autre côté, la paroi du canyon s'effondre sans cesse,
S'écroule la nuit comme le mur d'une vieille maison abandonnée
Où couchent les bêtes, les bêtes couchant où les hommes ont jadis
Rêvé à un meilleur sort et Cayetano désertant la paille
Pour les draps d'une femme dont le militaire de mari
Est appelé ailleurs par le devoir. Cayetano a servi dans la Marine,
Quatre ans de servitude et d'humiliation, il ne descend jamais
Le fleuve sans cette appréhension de la mer, sans cette attente
De la noyade. Ce sont les femmes de l'autre rive qui l'ont
Initié à l'amour, les femmes des bordels, leur science du plaisir
Et du soulagement. Il est revenu plus pauvre qu'il n'était parti.
On rit toujours de ce genre d'aventure, on rit de soi et
On peut alors haïr ceux qui voudraient s'en amuser avec vous.
Cayetano a tué un homme pour échapper à cette mort absurde.
Il aimait ce jardin, l'ombre et le silence. Il aimait la femme
Aussi bien qu'elle ne fût pas la seule à lui donner le plaisir
Qu'il venait chercher comme un chat se pointe à la fenêtre.
En mer, il n'avait pas tué, ni sur les quais et il n'avait
Pas vraiment eu d'histoires avec les proxénètes. Quatre ans
Condamné à accepter des traditions qui ne sont au fond
Que l'habitude du moindre mal. Au bordel, il ne retenait pas
Son cri de jouissance. Les femmes des maris redoutent cet instant
D'abandon. Elles lui ferment la bouche avec un sein chaud
Comme un pain. Cayetano entre sous la vigne, réveillant les insectes
Et les oiseaux se poussent dans les marges. Sur les hauteurs
Du canyon, le soleil se livre à un épanchement de sommeil.
Il s'assoit à une table, encore seul. Les oiseaux continuent
De reculer. Les insectes tournoient lentement, vrillant l'air
De leurs ailes, jets de sang. Où allons-nous quand nous sommes encore
Seuls? se demande Cayetano. Cette nuit, la femme lui a fendu
Le prépuce d'un coup de dent sur la langue rapide. Il saigne.
La rosée ou la pluie a opacifié la surface des tables.
Cayetano mouille sa tignasse rouge dans la lumière.
Il pose le couteau sur la table, plié le couteau
Comme un fœtus, lame à demi sortie de sa carapace
De corne. Plongeant la main dans le pantalon, il en ramène
Une goutte de sang. Il a battu la femme tout en reconnaissant
L'intensité du plaisir, il l'a battue et elle recommencera.
Des gouttes tombent des grains de raisins en formation, des gouttes
Froides et acides, elles tombent sur la goutte de sang et l'emportent
Loin de la main sur le dallage rouge qui est le contrepoint
De la tignasse de Cayetano dont le nez est celui d'un Berbère.
Les yeux sont ceux d'une femme qu'il n'a pas connue.
Il ne connaît pas non plus les mains de l'homme.
Cayetano est revenu alors que la terre devenait parfaitement circulaire.
Le voyage s'annonça par cet interminable recommencement.
Mais les ports sont habités par des putains et on ne prend
Jamais le chemin de l'intérieur, le chemin des compagnies minières
Et des trains bondés de familles bruyantes. Il s'est battu
Avec les proxénètes sans en tuer aucun. Le juge disait "Vous
Avez eu de la chance" comme si lui-même, marin à son heure,
En avait manqué — le juge avait éprouvé une espèce d'amitié
À l'égard de ce tueur parfait, tueur d'un seul homme
Tant que rien ne le disposerait à en tuer un autre.
Don Felix venait chaque matin au rendez-vous des pasteurs.
Il connaissait les drailles en botaniste distingué.
Il y avait de la botanique dans tous ses poèmes.
Il arrivait quand les pasteurs se préparaient à partir.
Il aimait les chevelures embroussaillées et les couteaux
Pliés comme des fœtus. Les bêtes attendaient sur la berge.
Il ne s'était pas passé dix minutes entre l'arrivée des hommes
Et celle de don Felix. Dix minutes d'un bruit intense, presque
Insupportable. Le poète peignait sa propre douleur sur le visage
De ces hommes et Cayetano se laissait caresser la tignasse
Par le juge qui avait été clément ou juste, la question
Ne se posait plus pour les autres tandis que la main de don Felix
S'attardait sur les boucles, lentes et crispées comme les pieds
Des femmes que Cayetano aimait torturer doucement, sans cette violence
Qui achève ce qu'on n'a pas commencé avec un agresseur
Qui ne mesure plus la portée de ses gestes. — À ce soir,
Disait don Felix en sortant nu de cette eau de fer et d'herbe.
Ochoa arriva par la vigne. Cheveux roux lui aussi mais les tresses
Lui donnaient l'aspect d'un animal légendaire. La couverture
Pouvait ressembler à la peau du lion. Cayetano prend le couteau.
Il vit le pain, le walkman et le chapeau dans le dos.
L'homme paraissait nu sous la couverture. Il marchait pieds nus.
Il s'arrêta sur le talus, évaluant les lieux et l'homme
Qui en était le gardien provisoire. Cayetano ouvre le couteau
Bien que l'homme ne lui paraisse pas dangereux. Il n'y a plus d'oiseaux
Dans les sarments, peut-être des insectes dans les branches
Et sous les grains. L'herbe du talus a fleuri ce matin.
Ochoa s'applique à ne pas écraser ces couleurs.
Pourquoi n'est-il pas passé par le chemin comme tout le monde?
Cayetano ne regarde plus le voyageur. Il observe des gouttes
Tandis qu'Ochoa descend sur la terrasse, précis comme le temps,
Avec cette lenteur qui est celle de l'attente dans la perspective
Du retour. Cayetano revient toujours à cette attente en cas
De rencontre. Il sait que quatre ans chouravés par l'état
Représentent plus que la vie elle-même, la vie qui serait
Ce qui reste quand on a soustrait la somme des contraintes
Imposées par l'état. Il a une conscience claire de l'état,
Différent en ceci des autres pasteurs qui ont pourtant vécu
Le même voyage hors de soi-même. Ils n'ont eu que des nostalgies.
C'est si facile de retrouver ce à quoi on vous a arraché
Pour une durée déterminée par la loi commune! Si facile
D'éviter le regard des chemineaux. Ochoa s'est assis
À la table la plus éloignée, près de l'escalier par où
Arrivent les autres. Cayetano ne cesse pas de manipuler
Le couteau. Ochoa rompt le pain. Moins facile d'adresser
La parole aux inconnus qui traversent la vie ordinaire
Comme s'ils menaçaient de s'y installer. Le manche du couteau
A toujours eu cette patine inexplicable autrement que par des suppositions.
Ochoa mange le pain sans hâte. C'était loin d'ici, pense Cayetano
Et j'interrogeais des inconnus pour retrouver mon chemin.
Petite contraction de la joue qui n'a pas échappé à la vigilance
Du vagabond. Un insecte coupe l'ombre en deux, jailli de la grappe
Verte, sonore et lumineux comme les couteaux qui bornent la vie
De Cayetano. Il y aurait un risque si Ochoa s'avisait de sourire.
Le sang a ceci de nécessaire: il remet tout en question.
Cayetano a besoin de ce moment passé avec les autres
Pour rediscuter les conditions de son existence sociale.
La prochaine fois, il n'y aura peut-être pas un juge
Pour mettre fin au débat, pas de juge pour changer la destinée.
Le soleil disparaît derrière la toiture de bruyère. Ochoa mange
Méticuleusement le pain qu'il a peut-être volé. Comment ne pas penser
À un arrachement de la propriété individuelle en présence
D'un vagabond qui ressemble parfaitement à un autre vagabond?
Le couteau joue dans la lumière réfléchie des surfaces.
Sur le chemin, doña Pilar lutte avec une phlébite carabinée.
Les autres ne vont pas tarder à arriver. Ils sont eux aussi
Sur le chemin. Cayetano voit les taches jaunes des citrons
Derrière Ochoa dont un côté est vivement éclairé par un soleil
Horizontal. Nous sommes les mêmes depuis toujours, pense Cayetano,
La même espérance court dans nos veines depuis que nous existons.
Les autres sont comme des éclats tombés de ce miroir impeccable.
L'oreille d'Ochoa est devenue transparente. Les tresses
Absorbent cette lumière tangente. La mâchoire bouge sans précipitation.
Imaginons que c'est le seul repas de la journée et que le pain
Lui a été donné par une âme charitable. Imaginons que tout est parfait
Au moment de se servir des couteaux. Imaginons cet accomplissement
De la vérité. De quelle nature est alors la journée à venir?
Sur le chemin, ne croisant personne et surtout pas les animaux,
Doña Pilar redoute les conséquences de sa lenteur maladive
Mais elle ne peut rien contre les minutes de l'eau vive.
L'odeur du froment bien levé et bien cuit chatouille les narines
De Cayetano qui voit la déchirure blanche comme les oiseaux
En surveillent les jets de croûtes. Sur le chemin, doña Pilar
Imagine le cadavre soigneusement troué et la question de l'anonymat
Qui nourrira la rumeur jusqu'au procès. Les empreintes digitales
Et génétiques de tous les êtres vivants sont classées dans la mémoire
D'un ordinateur capable d'analyse. Extrait du journal d'hier matin.
Ils conservent nos morceaux indésirables dans les hôpitaux.
Notre corps marque les pistes d'une histoire revisitée par l'état.
Démocratie, pense doña Pilar, si cela veut dire que nous perdons
Le sens de la prière, alors je n'en veux pas. Vivent les couteaux
Qui conduisaient naguère nos assassins sur la chaise du garrot!
"Vous avez eu de la chance" — et c'était qui, la chance, vieil
Infirme? Qui étais-tu au moment de me juger et de me condamner
À l'humiliation d'un acquittement? De la chance, j'en ai eue
Dans le désert, dans les montagnes bleues de l'Atlas, sur le fleuve
Niger à une époque que je traversais en somnambule du lendemain.
Chance et dérision. J'aurais pu tuer l'homme de ta vie et alors
Tu ne m'aurais pas pardonné — On pardonne plus légitimement
À l'homme qui contre toute attente a épousé la femme de ses rêves.
— Cayetano plongea enfin son regard dans les yeux d'Ochoa.
Les hommes arrivaient par les chemins, quatre chemins sans croisée,
Bruyants comme des ailes et imprévisibles comme la pluie, des hommes
Au couteau facile comme dit la chanson du Gitan, des hommes seuls.
Ils occupèrent presque toutes les chaises. Ils avaient salué
Cayetano d'un coup de bouc et ils s'étaient assis sans cesser
De s'interpeller à propos du temps et du foncier, des hommes
Pressés et lents comme la nuit, pressés comme des étoiles filantes.
Le tenancier ouvrit le rideau de fer et les portes vitrées.
Il arrangea les plis du rideau et les franges où dormaient les mouches,
N'oublions pas les mouches tournoyantes qui se réveillaient maintenant
Que les hommes étaient de retour. Le tenancier poussa un chariot
Avec les cruches et le pain encore chaud, le pain et le fromage.
Il s'approcha d'Ochoa comme si le boulanger lui avait déjà parlé
De la profondeur du regard. Il offrit un morceau de fromage
Et Ochoa se leva un peu pour pencher la tête en signe de remerciement.
Les hommes s'interrogeaient du regard. On interrogeait Cayetano
Qui en savait peut-être plus mais on évita de porter un jugement
Sur la solennité du tenancier. Cayetano ouvre et ferme le couteau.
Sur le chemin, doña Pilar imaginait le pire. Cayetano mangea.
Les hommes attendaient qu'il se passât quelque chose. Ochoa
Demanda un morceau de pain et il fut servi avec ce respect
Qu'on réserve au noble et au religieux, digne tradition, pensa
Cayetano. Le couteau tranche le pain au lieu que ce soit les mains
Qui en rompent la texture. Le couteau est précis, le couteau
Sur le fil du temps, invariable, signe de malheur et d'habitude.
Doña Pilar pleurait en luttant contre la dureté du terrain.
De la chance, pensa Cayetano, j'ai eu la chance de rencontrer
Des proxénètes patients. Les trains bondés de familles ne variaient
Pas. Je n'ai jamais franchi la passerelle sans penser à déserter.
Doña Pilar heurta la carcasse d'un animal encore chaud.
— Tu m'as vu! lance Cayetano en direction d'Ochoa. Doña Pilar
Aperçut le toit de bruyère. Tu m'as vu! Ochoa buvait le vin
Maintenant. Don Felix descendait le chemin dans sa chaise roulante,
Poussé par un jeune garçon ou une jeune fille, on ne sait jamais
Si c'est l'un ou l'autre, on ne reconnaît pas aussi facilement
Les enfants du voisinage depuis que don Felix les emploie à son service.
Il monte l'escalier en s'appuyant sur la canne et sur l'épaule
Fragile de l'enfant, fille ou garçon, don Felix entretient l'ambiguïté
Sans faciliter l'interprétation. Il met enfin la main dans le feu
Qui surmonte la tête de Cayetano, il entre une main qui a attendu
Toute la nuit et qui ne retrouve pas ce qu'elle est venue chercher.
Ochoa, si tu souris, le couteau donnera raison à doña Pilar!
Mais Ochoa est prudent comme un chat. Le tenancier entretient son ardoise
Pendant ce temps. Les hommes achèvent leur repas sur une gorgée de vin.
Dans le corral, les bêtes s'impatientent. L'enfant baille
En les regardant et son chapeau tombe dans son dos. Don Felix
Observe le couteau. Il est l'heure de s'en aller mais personne
Ne bouge. On attend que l'étranger explique ce qu'il a inspiré
Au tenancier qui se tient à l'écart, marchand au travail de l'ardoise
Qui annonce son augmentation de capital. Ochoa n'inspire ni la pitié
Ni le respect. Les hommes ne seront pas touchés par sa grâce,
Pense doña Pilar. Elle sait ce qui les différencie du boulanger.
Elle a confiance aussi dans le tenancier. Elle connaît ce monde
Comme s'il était sa création. D'un côté l'attente de jours meilleurs
Et de l'autre, ce combat inachevable contre l'incertitude qui se traduit
Par le spectacle de la faim et de la maladie. Cayetano est sur le point
De planter le couteau dans cette chair emblématique, la chair des chairs!
Doña Pilar voit l'enfant sur la terrasse. Cayetano secoue la tête
Pour se libérer de l'emprise grandissante de son juge. Le désert
M'envahissait! — J'ai vu mon premier cadavre d'homme à cet endroit.
Un couteau en avait fini avec l'insolence facile de la vie à deux.
Chant cinq
Les vocations de don Guillén Mañas Exberri
À six heures et demi, don Guillén sort sur la terrasse de sa maison
Et jette un œil tranquille sur les coteaux où paissent les troupeaux.
Il accompagne ce regard d'un petit verre d'eau vive.
Cayetano dans les pacages de Polopos. Guillermo un peu plus haut
À la lisière de la forêt. Nicolá descend lentement vers le fleuve
Mais ne l'atteint pas. Omar semble aller à la conquête de la Sierra
Nevada. Les cheminées se mettent à fumer toutes en même temps.
Pedro arrive dix minutes après les autres dans le champ de vision
Du régisseur qui concède toujours le temps exact. Il ne négocie
Qu'avec les marchands. Vêtu d'une peau comme les bergers des Pyrénées,
Il sort de sa chambre et descend les escaliers jusqu'à la terrasse.
Il boit l'eau vive en commençant à calculer, des histoires de temps,
De matériaux, de noces et de créances. La première heure est celle
Des confusions. Il se raisonne en pensant au beau milieu de la journée,
Quand les dés sont jetés et qu'il n'y a plus qu'à se laisser porter
Par la vague du temps. Les pasteurs s'immobilisent sur les hauteurs.
Les moulins tournent depuis la veille. Cristo ferme les écluses
Puis remonte vers les prés. Les jardins sont à l'ombre à cette heure
Du recommencement. Angustias traverse les chemins avec son panier
De fruits. Une brise presque froide s'applique sur le visage tenace
De don Guillén qui connaît son monde pour en avoir hérité.
Toute une enfance passée à apprendre par cœur et la modernité
Qui s'annonce par une réduction tragique des activités économiques.
Les amandiers en coups de pinceaux noirs sur la dorure de la terre.
Plus bas, des oliviers finissaient d'argenter un plan incliné
Dans le sens du soleil. Des porcs apparurent, imprévisibles et pressés.
Don Guillén alluma une cigarette et souffla la fumée dans la vigne
Au-dessus de lui. L'eau vive l'envahissait. Il en buvait de moins en moins.
Un verre suffisait à le transporter de l'autre côté du cerveau.
Un deuxième achevait le voyage par des apparitions fantastiques.
Il avait promis le bonheur à ses enfants mais pas à sa femme.
Il n'avait jamais menti à cette femme née de la même terre.
Les enfants ne croyaient plus ce qu'il disait et la femme
Se lamentait à l'église. D'ailleurs il n'y avait plus d'enfants
Dans la maison. Ils y demeuraient en hôtes impatients de s'en aller
Trouver un semblant de bonheur dans une résidence. Dans
Une résidence qu'ils avaient visitée avant d'opter pour le confort
D'une chambre donnant sur les jardins et le portail de fer forgé
Où se battaient des animaux sujets à la colère, des végétaux
Imaginaires peuplaient leur désarroi et don Guillén avait regardé
Cet ouvrage avec les yeux d'un connaisseur en effort à fournir
Pour obtenir un résultat à la hauteur de l'orgueil. Sa femme
Préférait les fleurs des plates-bandes. Le prospectus, ouvert
À la page des jardins et des fenêtres, figurait à côté des portraits.
Le soir, elle orientait une lampe dans cette direction et don Guillén
La tournait plus tard sur ses livres de comptes. Il fallait
Qu'elle s'endormît avant qu'il pût lui-même trouver le sommeil.
Le matin, à six heures et demi, il buvait un verre d'eau vive
En assistant à la mise en place des travaux sur les terres appartenant
Aux Galvez Cintas et aux Bonachera Gimenez. Lui, Guillén Mañas
Exberri ne possédait rien que le droit de finir sa vie dans une résidence.
Il était peut-être le propriétaire incontestable de la vigne
Et du chai, peut-être pourrait-il léguer ce savoir discret
À des enfants qui devenaient fous d'angoisse à cause des loyers,
De l'électricité, des connexions et des assurances. Il alimentait
Des comptes négatifs, promettait le bonheur et ne faisait rien
Pour qu'il leur arrivât enfin quelque chose d'incontestablement facile.
Pas de bonheur sans cette facilité. L'angoisse se nourrit
Des complications. D'ailleurs il avait des enfants qui s'exprimaient
Mal en présence de difficultés nées du désir même de posséder
Mieux et si c'était possible plus que les autres. Ils amenaient
Ces autres le dimanche, arrivant dans des voitures empruntées
Et ils buvaient ensemble l'eau vive, vantant les mérites de la vigne
Et de l'anis qui poussait en plante décorative sur les murettes
De l'aire de battage. L'ancienne moissonneuse-batteuse inspirait
Des commentaires techniques. Le soir, les voitures s'éloignaient
En soulevant la poussière des chemins. Il n'y a pas de bonheur
Sur terre. Sur terre il y a l'épreuve de vivre et surtout de vivre
Ensemble pour un temps donné mais incalculable. La terre des
Galvez Cintas et des Bonachera Gimenez, une terre facile au plaisir
Pourvu qu'on n'exige rien d'autre de ses cailloux, de ses racines
Et de ses ravinements parallèles. Une terre où le désir
Est un luxe de poète au service de l'Histoire. Don Guillén
Affectionnait particulièrement cette possibilité de tomber
Sur un filon et il avait appris, en plus de la topographie,
Des rudiments de géologie. Ajouté à sa connaissance de l'animal
Et des plantes, ce savoir le distinguait et lui valait l'estime
De ceux qu'il persistait, malgré tout, à appeler ses maîtres.
Serviteur circonspect des comptabilités apparentes, il aime
Les chiffres et le calcul algébrique. Sa connaissance du zéro
Est un bien précieux pour ceux qui la possèdent.
À six heures et demi, ce jour-là, les pasteurs ne sont pas
Au rendez-vous. Il boit l'eau vive et allume une cigarette.
Rien sur les chemins. Le soleil est à sa place exacte.
Il renonce au second verre et écrase la cigarette sous le pied.
Il appelle sa femme. Le chien arrive. Les pasteurs! ¡Los pastores!
La femme met la main sur son cœur. Nous sommes-nous levés trop tôt?
C'est déjà arrivé. Le chien s'en souvient. La femme met sa main
En visière devant les yeux. Il a confiance dans ce regard.
Aux premières lueurs, elle voit les lièvres rentrer chez eux.
Il s'est coiffé de son béret basque et il brandit le makila.
Ne pars pas sans manger! Il descend l'escalier du côté des chemins.
Les flancs de montagnes l'obsèdent. Il trouve la carcasse
D'un animal encore chaud. Derrière lui, sa maison disparaît.
Quelqu'un est passé par ce chemin ce matin, quelqu'un de pressé
Et d'habitué aux passages rapides d'un hameau à l'autre.
Il atteint le Limonero à sept heures moins le quart. Sur la
Terrasse, il y a du monde. Les propriétaires, les moins nombreux,
Tous brandissant une canne et secouant un chapeau de cuir.
Les régisseurs, dans leurs chemises blanches, armés d'un bâton
Et les ouvriers, pasteurs pour la plupart, hommes aux couteaux.
Cayetano, Guillermo, Nicolá, Omar, Pedro qui salue en voyant
Arriver don Guillén. Enfin les femmes et doña Pilar
Qui impose sa lourde présence, les jambes gonflées
De doña Pilar et son visage d'enfant fatigué par les peurs
Nocturnes. Il y a toute la contrée sur la terrasse comme
À la noce! On ne trouve plus de noyés dans le fleuve depuis
Que le barrage en emprisonne les eaux, pas de promeneurs
Assassinés depuis que les bandits de grands chemins
Ont perdu leur prestige. Don Felix trône au milieu
De la théorie, ayant inauguré les verbigérations
Par des considérations juridiques. C'est ainsi que commence
Le texte infini de don Felix et il se termine par le chant
Circulaire de la terre et des hommes condamnés à y demeurer
Éternellement. Ochoa est assis à une table. Le couteau de Cayetano
Menace cet équilibre photographique. Ochoa a achevé son repas
Et ses bienfaiteurs sont silencieux comme les fenêtres borgnes
De nos maisons. Don Guillén compte ses ouvriers. Cristo
Est aux écluses. Il n'a pas eu vent de ce qui arrive aux
Arrabaleros. Don Guillén observe le visage tranquille de celui
Que don Felix appelle déjà un étranger, étranger à la terre,
La terre étant ce qu'il partage d'une manière ou d'une autre
Avec la communauté des hommes. Cayetano fleurit dans cette main
Accusatoire. Arrive Angustias avec son panier de fruits et son
Sourire de putain repentie. Elle donne une orange à Ochoa
Qui l'ouvre comme une grenade. De belles mains de musiciens
Ont ouvert le fruit devant des témoins fascinés. Don Felix
Accuse le coup et la tignasse de Cayetano s'illumine de jaune.
La couverture a glissé sur les épaules d'Ochoa, révélant un corps
Préparé à la souffrance. Quels sont ces signes annonciateurs
Que don Guillén a toujours du mal à distinguer de la symbolique
Des faits? Ochoa mord l'orange, en extrait toute la pulpe, recrache
L'écorce et sourit enfin. Il a de belles dents blanches et carrées.
Il ne répond pas au peu de questions. — N'es-tu pas rassasié?
Demande Angustias en se penchant sur cet homme particulier.
L'homme sourit aux questions comme s'il ne les comprenait pas.
Il vaudrait mieux, pense don Guillén, que ce soit cet étranger
Sans traces futures. Cayetano ricane maintenant qu'il n'y a plus
De danger pour sa tranquillité de passeur de vie à trépas.
Quelques-uns rient avec lui de l'absurdité de la situation.
Doña Pilar se masse les genoux en se plaignant d'en avoir abusé
Peut-être pour rien. J'ai trouvé un renard mort tout à l'heure
En venant, dit don Guillén. Un renard mort? Je ne sais pas si c'était
Un renard, dit doña Pilar. — Un renard? On considère maintenant Ochoa
Dans la perspective de ce renard. Don Felix secoue sa grosse tête
De penseur parfaitement intégré au système de connaissance
Qui conditionne les circonstances de la vie quotidienne.
Un claquement de doigt expédie Nicolá sur le chemin du renard.
Pourvu qu'il arrive avant les chiens! On adresse des regards
De reproche autant à don Guillén qu'à doña Pilar qui souffre
Aussi d'une paralysie faciale. La joue se contracte et forme
Une noix. On entend Nicolá qui appelle les chiens et les chiens
Entrent dans le corral. Don Guillén est toujours surpris par
La perfection des habitudes. Les seins d'Angustias sont pleins
De cette nourriture d'abondance. Don Matías, le boulanger,
Racontait à voix basse comment il avait été impressionné
Par le regard d'Ochoa. — Le pain m'inspire l'humilité,
Disait-il. C'est peut-être à cause de l'attente, de la chaleur,
De la nuit qui me renvoie au sommeil de la communauté.
Les Cintas, les Gimenez, les Bonachera, les Galvez, les Llanos,
Les Gonzalvez sont propriétaires — terres environnantes, maisons
De maîtres, rues entières, fabriques d'huile, cartonnages —
Les Mañas, les Lopez, les Exeberri et leurs parents Irigaray,
Les Yepes dont on enferma l'ancêtre à Tolède — sont régisseurs
Des exploitations et tenus au devoir de réserve — Cayetano,
Guillermo, Nicolá, Omar, Pedro, Cristo, Torcuato, Ginés sont
Ouvriers et pasteurs de père en fils et les femmes ne comptent
Pas, ni les vieillards dont on ne sait plus rien — plus rien
De poétique. Les Anglais reconstruisent les ruines, aquarellistes
Du blanc et de la fleur considérée comme pourvoyeuse de couleurs
— priez pour les Anglais qui sont universels comme les Grecs
Et les Noirs d'Afrique. Priez pour que le temps de la clarté
Communautaire revienne éclairer les marches de la Rampe — priez
Pour la Soif de connaissance et pour la Satisfaction des estomacs
Et du sexe. Et pardonnez-nous notre sang et nos tendances à haïr
Le sang des autres. Pardonnez aussi la laideur de nos enfants
Et le peu d'Élégance — nous manquons d'arbitres dans ce domaine.
Les Anglais mettent des carreaux aux fenêtres. Ils importent
Les fleurs qui manquent à notre palette. Nos traits sont hérités
Du geste et de la parole, traits traceurs d'arbres et de chemins
Qu'un lavis de rose-bleu estompe si facilement, et si peut-être
Définitivement. Cheminées bleues et chambres rouille, cheminées
Des coins et du plancher, feux des perpendicularités de l'attente
Et de la hâte. Nos enfants vont épuiser le rêve et nous conservons
Des sommeils d'une fatigue exemplaire. On n'accouche plus dans
La douleur et on ne souffre plus dans l'espoir de la délivrance.
Pierres des maisons, poteaux des clôtures, marches des sentiers,
Traces du sang, tassement des colonnes vertébrales, cheveux rouges
Et noirs aux reflets bleus, faune des buissons et des galeries
Souterraines — petit tournoiement des significations ordinaires
Dans les actes authentiques et dans le souvenir de la guerre —
Nous fuyons. Nicolá ramena le renard raide maintenant comme
Une racine. Ochoa ne dit rien. Il voyait le renard mort de la malemort
Et il ne disait rien comme s'il ne comprenait pas que cette mort
Était la sienne. Bien sûr nous ne sommes plus au temps où
Il était plus facile d'accuser l'étranger, au temps où la mort
D'un étranger pouvait concilier les contraires avec l'aide de Dieu.
Nous avons perdu cet héritage en même temps que nos âmes.
Nicolá ferma le sac de plastique avec du ruban adhésif.
On examina la fourrure à travers le plastique. Rien
Ne laissait deviner une lutte avec les chiens. On questionna
Les femmes au sujet des enfants mais aucune ne rapporta
Une morsure. Ne caressez pas les chiens pendant quarante jours.
Et envoyez la tête à Madrid. La préposée aux Postes du pays
Se chargera de confectionner le paquet. Remplissez les formulaires
Pour une vaccination éventuelle. Ne perdez pas de temps à accuser
Vos filles pubères, vos vieilles édentées et l'étranger qui
Mange le pain de vos oiseaux. Don Guillén s'excusait et doña
Pilar expliquait sa légèreté par une migraine contractée
En touchant le fond de la nuit. Don Felix évoqua la dernière
Épidémie, celle des moustiques. Ne mangez pas de cochons pendant
Les menstrues. Il noyait des mains pressées dans la tignasse rouge
De Cayetano et le couteau restait tranquille sur la table.
Les propriétaires s'en allèrent ensemble, ne se haïssant plus
Dans les moments où la communauté mesurait le risque d'une perte
De revenu. Les régisseurs se mirent d'accord sur l'heure d'une réunion
Et l'ordre du jour circula rapidement. Ils s'en allèrent. Ochoa
Demeura seuls avec les pasteurs, les ouvriers et les femmes
Dont le nombre ne cessait de s'accroître, femmes propriétaires
Ou appartenant de droit à des propriétaires jaloux, femmes des
Régisseurs et des artisans, femmes d'ouvriers et ouvrières elles-mêmes,
Femmes des domesticités relatives et enfin les femmes de mauvaises
Mœurs. Ochoa aime les putains. Il aime aussi les bras des ouvrières.
Il aime l'élégance des autres et le cul des dernières. Ochoa est-il
Cet homme que les hommes redoutent parce qu'on a trouvé un renard
Mort sur le chemin des animaux domestiques? Les régisseurs sifflaient
Le retour à la normale. Pasteurs et ouvriers s'en allèrent.
Les femmes appelèrent d'autres femmes qui alimentaient déjà
La circulation de la rumeur. Ochoa trempa des lèvres roses
Dans le vin. — Ils avaient oublié le renard au regard de mort
Tranquille. Aucune trace de collet ou de morsure, pas un signe
De cette terreur qui fait des morts des pantins articulés.
Chant six et dernier de l'acte premier
Doña Flores Mejillas Galvez n'aime pas témoigner
Doña Flores Mejillas Galvez ne dort pas la nuit. Les autres
Ne couchent pas dans son lit. Elle n'éteint pas la lampe
Tempête électrique. Elle ne ferme pas le livre non plus.
Les fenêtres de sa chambre sont ouvertes, l'une sur la place,
L'autre sur un jardin qui ne lui appartient pas. Elle partage
Le privilège de la Petite Perse avec sa voisine, pure amitié.
À l'école, les enfants aiment ses réponses claires comme son regard
D'étrangère. Les jours de pluie, on attend une éclaircie
Pour la suivre dans les allées du jardin tropical.
Elle aime les fleurs mouillées et le terreau des chaussures.
Les enfants la suivent comme si elle avait le pouvoir
De les discipliner sans effort. Chez eux, les enfants sont
Capricieux et quelquefois obscènes. Elle coupe la parole
À des mères exaspérées et amoureuses. Des livres apparaissent
Dans ses mains, surgis de nulle part, pure invention.
On ne s'approche guère de cette femme, ce qui entretient
Le secret de sa pureté. Elle boit de l'orgeat aux terrasses
Avec des femmes silencieuses venues d'un autre pays, autres mœurs.
Pluie et vent sur ces fenêtres qui conservent leur apparence
D'ouverture. Le balcon s'est enrichi d'une floraison broussailleuse.
Le vernis des pots rutile sous les coups de soleil.
La porte donne directement sur un escalier sombre et rapide.
Elle vous abandonne sur le trottoir à l'ombre d'une façade
Trouée d'une seule fenêtre et d'un œil-de-bœuf habité
Par un couple de tourterelles. On entend un accompagnement
De guitare et sa voix, belle analogie avec l'oiseau générique
Qu'on imagine dans les moments de détresse lent et précis
Comme la transparence du verre. Mejillas est mort sous les balles.
On a recrépi ces murs depuis longtemps mais quelle obsession,
Ces déchirures de chemise! Quelle fantasmagorie maintenant
Que la paix et la liberté sont nécessaires! Flores écrit
Des chansons entre les lignes de son héritage familial.
Il n'y a guère que ce guitariste qui entre et sort
De sa vie. Son témoignage lasse un peu, à force de répétition
Mais ce n'est pas la seule raison de l'ennui et de la hâte.
Il explique comment Flores visite les marges de la tonalité
Et on se sent mal à l'aise. La même voix enchante les enfants
Au moment où ils ne s'attendent plus à la tranquillité.
Le piano de doña Pilar répond quelquefois à ces accords majeurs.
Il y a une croix dans la vie de Flores, personne ne doute
De l'existence de ce reflet et le miroir n'apparaît pas
Malgré l'effort, malgré la profondeur de la réflexion.
On imagine la langueur de ce corps réduit à l'application
Quotidienne. Au printemps, elle inaugure des robes blanches.
De ces promenades interminables, elle ramène de quoi complémenter
Indéfiniment un herbier. Dans ses mains, à part les fleurs
Et les récoltes, il y a souvent une partition annotée, griffures
Noires et pointues de son écriture au contact d'une autre précision.
Priez pour doña Flores! Priez pour l'homme qui l'a détruite!
Priez pour les enfants qui ne sont pas nés de cette union!
Priez jusqu'à ce que les larmes vous sortent des yeux!
Elle est triste au lieu d'être mélancolique ou furieuse.
Elle travaille méticuleusement, donnant le spectacle d'une lutte
De tous les instants avec la paresse. Ochoa la rencontre
Par erreur. Elle revient des moulins et remonte la rue,
Un pain sous le bras. Il demande pour le pain, sans prononcer
Un seul mot. On devine la berge et le sentier. Elle ne s'étonne
Pas de rencontrer un inconnu. Elle ne voit peut-être pas
La nudité, le walkman, le chapeau de paille rempli d'un soleil
Impitoyable. Elle se retourne pour montrer les ailes des moulins.
À quelle heure se lève une femme qui ne dort pas? Ochoa s'incline
Et trottine vers les moulins. Il ne rencontrera personne. Elle
Revient, monte l'escalier, nourrit les oiseaux des cages, cueille
Un fruit dans un compotier. Des lys larmoient sur la nappe,
Étourdissant d'obscénité. Elle évite le vis-à-vis de deux miroirs
En abîme, ne pénètre dans aucune possibilité de disparaître
Avec les transparences et la clarté s'accroît. Elle provoque
Les premiers chants d'oiseaux et la Petite Perse est traversée
De matérialités confuses. Cette femme est une miniature
D'ivoire et de pigments à regarder en contre-jour. Elle éteint enfin
La lampe. Elle range le livre et fait le lit. Une gorgée d'eau vive,
Vite et profondément, comme ne boivent pas les hommes que la même
Tristesse désespère un peu plus chaque jour, tristesse des immobiles,
Des inexplicables, des importuns. Le pain trempé dans l'eau vive
Est sa seule nourriture si l'on ne compte pas le fruit cueilli
Pour épuiser sa source. Expliquez autrement les rougeoiements
Du visage et les répliques obscures! Expliquez la complexité
Des pas si vous désirez aller au bout de la recherche.
À sept heures et demi, doña Pilar lui téléphone. Viens! Je suis
Au Limonero. Ochoa. Christ. Flores change ses habits. Ce matin,
Elle a chaussé ses bottes de cavalière. Quel jour sommes-nous?
Oui. Oui. Ce matin. Un pain. Je revenais. Le dimanche, les
Vagabonds se donnent rendez-vous. Nous sommes si charitables
Le dimanche. Beaux bras nus de doña Flores à la fenêtre.
Au Limonero, il n'y a plus d'hommes excepté don Felix qui a chassé
Ses démons. Les femmes sont assises ou prêtes à s'enfuir.
Ochoa sourit. On lui donne du vin qui mouille ses yeux.
Un renard? Flores grimace. Elle a noué le foulard autour du bras.
Petit chapeau aussi, paille bleue et ruban rose, un oiseau de plumes
Se détache, œil de verre. Il y avait de la buée dans le sac
De plastique. Une femme caresse la joue d'Ochoa comme on caresse
La joue de bébé avant de lui donner le sein. Sa chevelure
Éclabousse le visage du vagabond. Qui es-tu, chevalier d'ombres?
Don Felix hausse les épaules. Do you speak english? Parlez-vous
Français? Deutsch? Ich... eskualduna... Siècles des siècles!
Je suis Manuel, le propriétaire des lieux. Mon vin, le pain de
Don Matías. — La femme caressait la joue et approchait son visage.
Il y avait de la douceur dans ces regards, une douceur de dimanche matin
À huit heures moins cinq. Encore cinq minutes et nous nous en irons.
Pour aller où? dit doña Pilar. — Oui, où irez-vous? ajoute Flores,
La belle aux bras nus avec son petit chapeau bleu et son oiseau
De pacotille qui bat des ailes en attendant le moment favorable.
Don Felix consulte toutes les langues. Babel, ici, à ras de terre.
Il consulte aussi la langue des sourds-muets. Échec! Échec! Nous
Ne saurons jamais qui il est! — Impossible! décrète le magistrat-poète.
Priez aussi pour ces hommes qui prétendent en savoir assez
Pour guider les autres hommes sur le chemin de la droiture.
Priez pour leurs enfants et pour la durée de leur mandat.
Huit heures! Flores agite sa montre-bracelet. Allons couper les fleurs!
Et le renard? Don Felix se charge du renard. Manuel offre
Un morceau de ficelle pour faciliter le transport. Encore un peu
De vin? Ochoa s'enivre. On ne boit pas sans faim. Encore du pain
Et du jambon. Flores abandonne des fruits et doña Pilar
Ne peut pas s'empêcher de penser à ce compotier de verre.
Es-tu si étranger que nous ne sachions te parler? Tu es si beau!
Non. Il est tragique. La rousseur de ses cheveux. Les Juifs
De Palestine sont rouquins. Les vignes de Palestine. Le Jourdain.
Une femme commence à pleurer. — Je suis doña Pilar, la maîtresse
Des lieux. Tout m'appartient. Je possède la terre et l'air, c'est-à-dire
L'eau. Je ne sais rien du feu mais j'observe les hommes.
— Je suis ce qu'on veut que je sois. Priez pour nous, pauvres
Anarchistes. Priez pour les os de nos fusillés. Priez si prier
Vous inspire l'amour des autres. Je suis de chair et je le dis!
Manuel ne franchissait pas le seuil, une grosse pierre taillée
Sur place. Le rideau de perles se peuplait de mouches.
— Je ne sais pas ce qu'il faut en penser, dit doña Pilar
Au risque de décevoir les autres femmes venues pour savoir.
Il n'y a aucun rapport entre Ochoa et le renard. — C'est ce qu'on
Va voir! dit don Felix en nouant la ficelle avec une application
D'insecte au travail de sa proie. Ochoa répond aux sourires
Par d'autres sourires. Rien d'écrit sur lui. Don Felix niera même
L'existence du walkman. Quelle importance, cette musique que personne
N'a entendue! — Si les abeilles avaient huit pattes, ce seraient
Des araignées! — Les abeilles butinaient dans la vigne, innombrables.
Des araignées? Les abeilles? Je ne sais pas. Quelle différence
Entre l'homme et cet homme? Don Francisco arrive sur sa bicyclette.
Il vient chercher les fleurs pour l'office. Flores se mord les lèvres.
Si les fleurs avaient plus d'un an d'existence, quel âge aurions-nous?
Don Frasco n'est jamais tombé de sa bicyclette. Ceux qui s'imaginent
Que c'est déjà arrivé sont victimes du sommeil. C'est un renard
Trouvé par don Guillén. Doña Pilar se mord les lèvres. Scotchez-le
Encore! dit don Francisco. Manuel lui apporte le vin, un verre
Transparent pour que chacun puisse témoigner de la quantité.
— Ce renard n'est pas un renard comme les autres. Priez pour
Ceux qui ne ressemblent pas aux autres, anarchistes revisités
Par les fantômes des morts des échafauds. — Nous ne les pendions pas.
Ils mouraient comme des mouches au bout de nos fusils d'assaut.
— Qui es-tu? Tu ne le sais pas? Tu ne veux pas le dire? Tu ne sais
Pas comment on le dit dans notre langue? Il n'a pas l'air d'avoir peur.
Ne lui donnez plus de vin. Couvrez ce corps. Quelle heure est-il?
Ou quel jour sommes-nous? C'est la question du temps qui nous retient
Ici, parmi les autres. Nous préférons les enfants aux autres. Priez
Pour ceux qui ne font pas la différence entre un homme et son prochain.
Christ. Douleur du fils et de la mère. Père parallèle et muet.
Frères et sœurs du recommencement et pas de recommencement
Sans attente. Peupler l'attente de rites. Les jours et l'heure.
Quelqu'un emporta le renard. — Voici une chemise, une culotte et
Un peigne. Ochoa, la docilité, pas un signe de révolte qui couve
Sous le feu d'une submissivité mise à l'épreuve des mains.
Que sait-il du renard? Il est passé par le même chemin. Le renard
Était encore chaud quand moi-même, le suivant... Quel est ton nom?
Ochoa? Tu aimes le vin? Tu avais faim? C'est dimanche aujourd'hui.
Le savais-tu? Que sais-tu de ce renard? — Et si nous allions
Couper les fleurs de l'Office? Voici nos corbeilles et nos couteaux.
Elles descendent dans le pré fleuri. Les talus étincellent.
Ochoa les suivit, comme amusé par la perspective de l'agitation.
Don Francisco verticalisa la bicyclette et l'enfourcha.
On le vit mettre pied à terre au bas du chemin montant vers
L'église. Quelle belle différence entre l'histoire de l'homme
Ordinaire et les prophètes de malheur! Elles arrachaient les mauvaises
Herbes et coupaient les tiges au ras de la terre, tangentes
Obliques des couteaux. Ochoa accepta une brassée d'asphodèles.
Voici les aubépines de nos murs et les roses de nos jardins.
Elles récitaient la flore et des animaux les pourchassaient.
Ochoa paraissait apprécier la compagnie des femmes. Don Francisco
Cadenassa le cadre de sa bicyclette à la verticale d'un figuier.
Juché sur les fortifications, il s'indignait doucement.
Les corbeilles se remplissaient. On les aligna sur le talus
Au-dessus du chemin. Un fardier passa, chargé de marbre,
Une commande de dernière heure. Impossible de ne pas travailler.
Ochoa ne s'approchait pas des couteaux, comme s'il les redoutait.
Les gerbes de fleurs s'interposaient entre les femmes et lui.
Christ. Tu es le Christ et nous sommes capables de recommencer!
Il admirait la sueur des épaules, proposant la sienne une fois
Que les couteaux s'étaient éloignés. Elles lièrent le premier
Bouquet et le dressèrent entre Ochoa et une femme qui riait.
Les couteaux s'activaient. Il retenait le poignet de la femme
Et riait avec elle. N'était-il pas heureux de rompre le silence?
Don Francisco, là-haut, ne comprenait pas le bonheur des femmes.
Doña Pilar travaillait comme les autres. Priez pour cette femme
Qui inspire les autres. Elle épongeait son front dans un mouchoir
Brodé d'autres fleurs et le petit chapeau de Flores rendait un écho
Subtil. Oiseau retenu par les pattes. Don Francisco donna le signal,
Claquements de main, autre écho qui traversa la tranquillité d'Ochoa
Comme un signe d'inquiétude. On le chargea de deux corbeilles.
Comme il étrennait une nouvelle chemise et que la culotte baillait,
Il avait l'air gauche dans la montée. Des enfants mal réveillés
Le poussèrent comme si d'un âne il se fût agi. Priez pour les enfants
Qui obéissent pour ne pas avoir à se réveiller tout à fait. Ceux-là
Semblaient appartenir à un rêve. Pourquoi ne pas utiliser le vélo,
Don Francisco? — Les pneus. Ils sont fragiles. Chers les pneus.
Au passage, Ochoa se laissa intriguer par la mécanique et par la chaîne.
La selle luisait comme un vieux meuble. N'as-tu jamais possédé
Quelque chose? Don Francisco le surveillait du coin de l'œil.
Laissez passer doña Pilar et la première corbeille, celles des
Aubépines et des fougères. La maîtresse entrait cérémonieusement
Par la petite porte et l'hôte lui offrait un bras dépourvu
De surface. La netteté des lieux sidéra Ochoa. Il gémit son
Admiration, presque sans pudeur. Christ. La cloche tinta
Dans un coup d'essai. L'oreille de don Francisco frémit.
Des femmes tiraient l'eau du puits, l'une d'elle à cheval
Sur la margelle et une autre retenant la porte. Ochoa éprouva
Un vertige à la vue de cette profondeur obscure. L'eau se répandait
Dans l'allée de pierres, envahissant les interstices, croisant
Les parallèles de l'agencement et finalement disparaissant sous
Les bordures de briques. Les pots voyageaient du puits à l'entrée
Secondaire de l'église. Il entra dans un plan saturé de perspectives.
La nappe disparaissait derrière les bouquets que l'eau nourrissait
De déploiements triangulaires. Doña Pilar tira Ochoa par la manche
Pour lui montrer le prie-Dieu qu'elle lui offrait avec plaisir.
Il contempla la plaque de cuivre gravée. Je m'appelle Pilar.
Elle n'osait pas lui demander s'il avait appris à prier. Christ.
Les femmes s'agenouillèrent. Que sais-tu exactement de mes pensées?
Sans les hommes, de quelle fille naîtrais-tu? Pourquoi cette complexité
Biologique si la vie est une œuvre d'imagination et de génie?
Ochoa ouvrit la bouche mais il n'en sortit rien que le son de la cloche.
Chant sept
Raïssa à l'aurore d'elle-même
Ces fleurs! Raïssa ne voulait pas les voir! Jonchée de fleurs
Sur le dallage. Les femmes les alignaient sur la murette,
Couteaux rapides entre les mains et les bouquets apparaissaient.
Elle observait le monde à travers la même fenêtre depuis dix ans.
L'enfance persistait comme un hiver tenace. Elle haïssait la pluie
Et le vent. Les barreaux de la grille étaient repeints chaque année,
Au début de l'été, par un ouvrier que l'intérieur de la chambre
Fascinait. Peinture noire du fer et chaux des murs. Des géraniums
Resplendissaient, verts et rouges d'un couchant. Un chat s'attardait
Le soir avant la fermeture de la fenêtre et elle le caressait
Sans rien perdre du monde finissant en beauté. Seize ans,
Et elle se souvenait du père endormi dans une flaque de sang.
Le cou était traversé par un acier noir. Manche des couteaux.
Un foulard n'absorbait plus les liquides que l'homme perdait
En achevant sa vie. Une rose était tombée d'un balcon, épines.
Depuis, les parterres de la maison sont couverts de tapis d'Orient.
On n'entend plus les pas, on écoute plutôt ce silence faussé.
L'air bouge comme s'il était habité de transparences.
Adolescence inutile. Le passage de l'enfance à la maturité
Dure plus longtemps qu'on le dit. Le visage du mort criait.
Des cris habitent la nuit. Elle est prisonnière de sa chemise.
Dans la cuisine, vit la mère du mort assassiné à cause de la mère
De celle qu'il donne au monde pour témoigner de son existence.
Les trois femmes ont mauvaises réputations: la vieille parce qu'elle
Se venge à petit feu, la belle-fille n'en parlons pas et Raïssa
Qui ne dit rien, ne répond pas aux questions relatives à la vengeance,
Semble étrangère à ce temps compté en minutes d'angoisse.
La vieille se décompose lentement dans un fauteuil d'osier.
Raïssa n'entend pas l'eau du bain. Elle franchit la limite
De la cuisine et entre dans la chambre pour aller à la fenêtre.
De l'autre côté de la rue-rivière, les femmes s'activent.
"J'ai vu Ochoa pour la première fois". — C'est l'heure, dit la vieille
En abaissant le miroir. L'acoustique du dehors manque de géométrie.
Si nous exagérions la blancheur, l'abondance, la crudité? disait
Une femme en traversant la rue. Le clocher à la pointe d'un triangle.
— Quand donc aura-t-elle fini de se baigner? — Jamais, Amaxi, jamais.
Les jeunes hommes lorgnaient du côté de Raïssa. Elle se coiffait.
Ces anarchistes ne vont pas à la messe! — Leur sang dans la rigole,
Jusqu'à la fin des temps. Raïssa savait tout de sa beauté.
Quel besoin ont-ils de cette douceur et de cette perfection?
En quoi la beauté des femmes les concerne-t-elle? Quel rapport
Entre leur violence et le passage de l'enfant à la morte?
Ils fumaient en attendant. Nous serons beaux quand nous baiserons.
L'eau du bain forçait le temps à l'immobilité. La vieille était exaspérée.
Raïssa! Il y a un trou dans mon ombrelle! — Et il manque un rayon
À la roue droite de mon fauteuil! Nettoyez mes excréments! Buvez
L'air que je respire! — Qui sont-ils? À quel moment apparaissent-ils?
Comme elle sortait du bain, une abeille la piqua. Cris d'une femme
Piquée par une abeille venue sucer le sucre des parfums. Raïssa!
Raïssa, c'est toi! Cette femme, dix ans après, ce manque de pudeur,
Cette beauté dont j'ai hérité, cette possibilité de recommencer.
Ferme la fenêtre! Les abeilles descendaient du toit. Le voisinage
S'en plaignait. Mais ce sont les oiseaux qui abîment l'écorce
De vos citrons! Elle sortait rarement. Robe blanche, j'en ai le droit,
Et cheveux dans le dos. Une abeille! dit la vieille en scrutant l'air
Vicié de sa proximité. Une abeille l'a piquée. Ce n'est rien. Les oiseaux
Ne piquent pas mais ils se gorgent de vos sirops. Voici une moitié
D'oignon. Frotte! Jambes écartées, seins pendants, les orteils grimaçaient
Eux aussi. La peau piquée se gonflait doucement. Chassez les abeilles!
Grognait la vieille en agitant son éventail. Elle n'avait jamais été piquée.
Cette nudité de putain. Ce glissement de la mort de l'autre
À la continuité. On avait emporté un corps disloqué. La chemise
Perlait. — Maintenant l'eau de neige! Oui, l'eau de neige, cet hiver,
Les précipices lointains, la nuit interminable, la glace qui faisait éclater
Les pierres. Le clocher retentit. C'est l'heure, dit la vieille.
Elle déploie le fichu et une dentelle. Un peigne traverse sa tête.
Raïssa ferme le rideau, à regret. Le regard de l'homme est un bon
Commencement. La poésie des livres évoquait une extase, comme un
Déchirement. Elle avait trouvé un phallus d'ivoire dans une malle,
Au grenier. Objet souvenir et si pratique en cas d'excédent de désir.
La vieille épiait le clocher. Vue perçante des oiseaux de proie.
Elle reconnaissait la première vibration au frémissement des oiseaux.
À regret. Les jeunes hommes évitaient le regard des autres hommes.
Elle les observa dans la fente. Une abeille! L'eau éclaboussa les miroirs.
Ce corps l'exaspérait. Elle coupa l'oignon et l'appliqua sur la piqûre.
À l'heure de la messe, les rideaux se ferment. On ne voit pas les habitants
De cette maison sortir dans la rue presque précipitamment dans la rue.
La fente se remplit de l'image d'un Ochoa paraissant fier de sa chemise.
Vide l'eau du bain. Plonger son bras dans cette sauce de parfums
Et d'odeurs intimes. Les vapeurs continuaient de se dissiper.
Et pendant ce temps, elle démêlait sa chevelure devant un miroir.
Dernier son de cloche. La maison a fini de vibrer à l'unisson.
Verse un demi-flacon d'eau de Cologne dans les cheveux encore mouillés.
Les seins étaient toujours nus, arrogants et pitoyables.
On entend les portes de l'église se refermer. Nous n'y serons pas,
Chantonne la vieille. Sa belle-fille couvre enfin le corps d'une chemise
Et paraît devant elle. Nous mangerons de la viande de poisson
Aujourd'hui. Clairs poissons. Un jet de citron est nécessaire.
Ajoutez le thym et le laurier, un clou de girofle et les pépins
D'un beau piment. Accompagnez de vin du pays, un Galvez Cintas par exemple,
Excellent exemple de vin à partager. Raïssa n'aime pas sa mère
Et sa grand-mère est une relique d'un passé encore plus obscur.
Ochoa, grand et clair dans sa chemise à peine rapiécée, allait
Et venait entre la fontaine et le parvis de l'église. — Laisse-moi voir!
Elles épiaient le moindre changement et en rendaient compte
À la vieille qui en assurait le commentaire morose. Voir et dire.
Ochoa était seul. Avant de refermer les portes, don Francisco
Jetait un œil sur la place et rappelait les brebis égarées
Des coins de rues. Ochoa avait-il refusé d'entrer ou bien le curé
L'en avait-il empêché? Nous n'avons pas vu ce moment à cause du bain.
— Je ne peux pas être à la foire et au moulin! dit Raïssa, presque rageuse.
Ochoa attendait. Il caressait le chat. Raïssa se montra à la fenêtre.
Ferme la chemise! Elle haïssait ces vieux seins. La chevelure
Se nouait dans le peigne. Tu n'as jamais su te coiffer, dit la vieille.
— Ne revenons pas sur ce passé! C'est passé et c'est fini!
Raïssa voyait le corps transporté sur les épaules des autres pasteurs.
La tête était presque détachée. Le sang dégoulinait passablement.
— Si tu avais vu ce que je sais, dit sa mère, tu n'en rêverais pas!
Cauchemar des jours. Nous mangions du poisson faute de viande, dit-elle
À Ochoa quand il se montra doux avec elle. — Tu mélanges tout!
Dit sa mère en nouant les mèches autour d'un peigne de corne noire et dorée.
Le rituel chrétien dure une heure environ. Les juifs et les musulmans
Prient dans leurs maisons. Papa aimait la simplicité des juifs
Et l'humilité des musulmans. Il leur expliquait pourquoi Dieu
Ne pouvait pas exister. — Supposons que la mort n'existe pas. Dieu
Nous viendrait-il alors à l'idée? Non, n'est-ce pas? — Mais
Elle existe! — En êtes-vous si sûrs? — Raïssa parlait du cadavre
Avec une clarté qui épouvantait les examinateurs de sa souffrance.
— On n'explique pas la dyslexie par des traumatismes d'enfance.
Elle ne comprenait pas la physique des miroirs et doña Flores
Était la seule à comprendre. Dehors, elle redoutait la proximité
Et l'éloignement. Comment alors fréquenter les autres avec une chance
De les aimer? Sa mère la poussait devant elle. Elles portaient
De beaux chapeaux de toile jaune. La vieille sortait quelquefois
Sur le seuil pour soumettre son visage à l'action du soleil,
Prescription médicale. Des enfants la harcelaient. Ses insultes
Rocailleuses. Sa propre prescription de malheur. Elle avait été
Une égérie. Qu'est devenu ce poète d'un autre temps? Nous oublions.
Raïssa voyait le cadavre et ne doutait pas. La mort l'habitait
Comme les petits animaux habitent dans les troncs d'arbres. Écureuils
Rapides des araucarias du Jardin des Plantes. Maman pousse sa fille
Vers des garçons indifférents. Le soleil noircissait la face rogue
De la vieille. — As-tu fréquenté les garçons qui te trouvaient belle?
Ce que tu vois, c'est ce que tu t'imagines. Accepte de jouer.
Ils s'amusaient à s'éclabousser autour du bassin. Eau des promeneurs.
Une douleur traversait son cœur quand Cayetano revenait sur la place,
À l'heure des vêpres. Elle attendait ce moment inévitable. Il lorgnait
Vers la fenêtre où elle daignait (sa mère) se montrer à son ancien amant.
Ils échangeaient des signes incompréhensibles. Comment peux-tu?
Grognait la vieille. Raïssa mesurait cette approche précise
Comme une autre tentative de mettre fin à la vie. Elle peut.
Cayetano arrivait au bras d'une femme qui était la sienne.
Elle lui avait donné des enfants mais Raïssa ne les comptait pas.
Sa mère défiait le souvenir de plaisirs anciens en se montrant.
Parce que Cayetano le tuera comme il a tué mon père! avait finalement
Déclaré l'enfant de l'homme tué par les mains de l'amant.
— Personne ne tuera Cayetano, avait seulement répondu la mère.
C'était compliqué. Mais c'était surtout imparfait. Tout ne s'expliquait pas.
Les gens ne connaissaient que la surface de cette souffrance.
Pas question de fréquenter cette fille! Et ils demeuraient indifférents
Ou feignaient de l'être. La simplicité naturelle d'Ochoa ne pouvait
Que provoquer une autre tragédie. Comment ces choses arrivent-elles
Si elles ne sont que le fruit amer de l'imagination de Raïssa?
Demandait ironiquement la vieille à sa belle-fille. Le soleil
Refermait les petites plaies de la vérole et la petite-fille
Appliquait des baumes transparents sur des cicatrices dénaturées.
Ainsi le godemiché passa de main en main. À dix heures, les portes
De l'église s'ouvrirent. Un paralytique descendit le premier la rampe,
Puis des femmes poursuivant des enfants. Un bourgeois alluma
Son cigare. Ochoa les attendait. Don Francisco, qu'on déshabillait,
Pouvait le voir à travers les carreaux de la sacristie. Ochoa
Patientait encore ou bien il n'attendait rien, difficile de se prononcer,
À distance. Les prie-dieu, glissant sur le dallage, provoquaient
Un concert d'infrasons. Des vases renversés épanchaient des coulures
Sombres. Une fleur voyageait dans les cheveux d'une toute jeune fille.
Des personnages qui hantaient la mémoire de Raïssa, elle en vit quatre
Qui à eux seuls formaient le noyau de sa souffrance, quatre angles morts
De sa trajectoire parmi les autres et le rideau se refermait lentement
Sur ce jeu circulaire des réflexions. Ils rejoignaient maintenant
Le nouveau venu sans que Raïssa eût conscience de ce qu'ils cherchaient
Dans cette existence provisoire. Ochoa se laissait encercler sans
Révolte, sans conscience précise de l'enjeu, peut-être même était-il
La bonté même comme doña Pilar le leur expliquait, choisissant les mots
Dans le répertoire des visions, s'approchant des lèvres et des oreilles
Avec une imprudence troublante et sans doute accessible à l'attente.
Don Francisco, débarrassé de ses attributs, se joignit à eux.
On vit alors Cayetano essuyer la sueur de ses tempes.
Voici les enfants de Cayetano, petits êtres dépourvus de patience,
Visiblement souffrant d'un excès d'attention et prompts à reculer
Les limites du jeu. Ochoa apposa sa sainte main sur le front de l'un d'eux.
Cayetano recula. L'enfant tournoya autour d'un axe qu'Ochoa déplaçait
En direction de la fontaine, semblant obéir à une nécessité impérieuse.
Un autre enfant tournoya sans l'influence directe d'Ochoa que doña Pilar
Priait de recommencer sur elle son expérience centripète. Don Francisco
Exprima son indignation. Flores boutonnait la chemise du vagabond
Pendant que les enfants dinguaient. Don Felix sortit un petit bout
De langue pour traduire ses impressions. Don Guillén argumentait.
Dans le rideau, Raïssa souffrait sans mesurer l'importance d'Ochoa.
Cayetano le Meurtrier, don Felix son Sauveur, don Guillén le faux Témoin,
Et cette Flores qui enseignait si bien et mentait avec la même science
Du détournement du sens à donner à la moindre tentative de savoir
Ce qui s'est réellement passé. Raïssa imposait un cadavre vide de sens
À son imagination. La vieille s'était endormie et ronflait. Sur le feu,
Une casserole tremblait. L'eau du bain s'écoulait lentement
Dans les conduits. Dehors, le soleil se multipliait dans la géométrie
Des façades. À quoi jouent-ils d'un bout à l'autre de l'existence des autres,
Ces notables sans qui la vie devient impossible? De qui tiennent-ils
Ce pouvoir de résoudre la question de l'égalité par l'économie
Et les tangentes de l'économie? Ochoa ne leur est pas étranger.
Cayetano ne le menace plus. Don Felix exprime encore sa perplexité.
Don Guillén n'exprime rien. Flores se soumet au hasard de la chemise.
Voici doña Pilar aux prises avec une cohérence favorable à l'expression
D'un bonheur cassant. Les enfants virevoltaient avec les reflets
Perpendiculaires du bassin. Arc du jet d'eau insonore. Les plans
S'ajoutaient à une perspective cavalière. Masses planes des départs
De figures. Raïssa luttait contre la possibilité des divergences.
Ne plus te voir, pensa-t-elle. En même temps, un bruit quelconque
La retenait à la surface. Régularité de cette fréquence. Entre les secondes,
Permanence des objets. L'air se réchauffait. Un oranger envahissait.
Transparence des passants. Positions incertaines. Ou relativité.
Au lieu du tournoiement, la paralysie. La lente immobilisation
De la colonne vertébrale. Description d'un reflet. Une douleur
Traversait le corps jusqu'à se fixer autour de la bouche.
Ces changements n'affectaient pas sa beauté. Les arabesques de la grille
Recomposaient instantanément la fragmentation en puzzle.
Sa peau attirait des particules de temps. On n'explique pas la beauté.
Aussi commençait-on à en décrire les effets sur l'imagination.
Ils aimaient cette présence incompréhensible dans leur dos.
Mais ils n'avaient aucun moyen de l'incorporer à leurs jeux.
Matière à outrage. Elle continuait d'améliorer son apparence.
Vieillissant, et insatisfaits de leur descendance, ils cherchaient
Le moyen de s'approprier ce qui échappait à l'influence incontestable
Du Mariage, de l'Héritage et du Commerce. Comment espérer que finalement
Elle pût se donner? L'apparition d'une imperfection les eût convaincus
D'une erreur légitime. Mais elle ne cessait d'accroître sa primauté
Et ils imaginaient des tortures à la hauteur de leur désespoir.
Chant huit et dernier du Jour
Don Alfonso Galvez Hoffman est médecin
Le salon d'attente du docteur Alfonso Galvez Hoffman ressemble
À un coin d'église. Priez pour ce médecin solitaire qui ne cherche plus
Son âme sœur. Don Alfonso se nourrit d'une autre attente.
La tête du renard, il leur a bien expliqué qu'il était inutile
De l'envoyer à Madrid. Il leur a montré la carte sur Internet
Et ils ont aussi voulu voir la structure du virus. Ils l'ont cru.
Maintenant il rangeait les petits verres sur le potager, en ligne
Les petits verres de l'amitié, comme des soldats à la parade,
Les petits verres qu'il offre sous prétexte d'amitié mais il sait bien
Ce qu'il faut penser de l'amitié quand on n'a pas connu l'amour.
À dix ans, il regardait jalousement le monde à travers la biconvexité
Des petits verres que sa baronne de mère alignait dans l'évier
En pleurant. Il y a un monde entre le monde et soi et si l'on n'est pas
Poète, on court le risque des approches approximatives de la science.
Il négligeait plutôt son devoir de chrétien et aimait se souvenir
Que son ancêtre le plus ancien était un Arabe d'Afrique, beau noir
Hérité de la beauté originelle peut-être avant le grand voyage
Vers le Nord. Voici le Nord sur la carte du monde, Nord blanc
Des pôles. Il ne buvait jamais comme on bêche son jardin. Le jardin
Avait connu les légumes de la guerre et les fleurs des Colonies.
Il buvait en apnée, n'avançant jamais sans la possession de l'instant,
Et touchant à des vérités impossibles à partager avec des amis
Qui avaient épousé les plus belles femmes de leur génération.
Sur un autel profane, il y avait des revues de mode et des magazines
Scientifiques. Aux murs, des estampes pour illustrer le bonheur
De l'instant. La tapisserie jouait avec les graphes d'une plante
Envahissante. Le dimanche, don Alfonso regardait la boniche
Avec envie. Elle revenait de la messe. Son petit chapeau gris
Était cloué au mur. La mantille bougeait dans l'air des fenêtres.
Elle suivait un trajet défini depuis longtemps. Son corps fatigué
Ennuyait don Alfonso mais il le regardait avec envie. Elle s'approchait
Pour vider le cendrier puis s'éloignait pour s'adonner aux travaux
Des surfaces horizontales. Les mouches l'accompagnaient. Don Alfonso
N'attendait pas. Il allait d'un bout à l'autre de ce qui ne pouvait plus
Être de l'attente. C'était un fragment d'autre chose que le temps passé
À attendre ou à recommencer. Ce n'était même pas du temps, ce n'était
Rien. Le corps se fatiguait et il n'attendait rien du désir.
Elle changeait les fleurs coupées, effaçait les miroirs,
Vissait et dévissait des ampoules, contrôlait les connexions.
Ce matin, à peine débarrassée de son petit chapeau gris et de sa mantille
Noire, elle dit qu'elle avait entendu parler du renard.
Elle avait croisé les hommes dans l'escalier. La poussière commença
À concrétiser la lumière oblique. La tête du renard saignait
Dans un linge. Ils s'étaient lavé les mains avec du savon
Et une solution d'ammonium. Elle vida les bassins dans l'évier
Et compta les petits verres sans avoir l'air de les compter. Femme,
Dit-il, je mangerai au restaurant aujourd'hui. — Qui vous a invité?
Fit-elle comme si elle ne disait rien d'important. Il dit:
— Nous nous réunissons autour de doña Pilar, à son invitation,
Ajouta-t-il comme si c'était nécessaire. Doña Pilar avait pris Ochoa
Sous son aile, expliquait la boniche, une certaine Esmeralda,
Voisine de Polopos, sur le chemin des moulins. — Je vous souhaite
De vous amuser, dit Esmeralda sans ironie. Son corps laissait
Une odeur de fruits confits. Il buvait un ou deux petits verres
Avant d'aller déjeuner chez les autres, le dimanche après-midi.
À une heure, il sortit. Le soleil pénétra dans le verre fumé
De ses lunettes avant de s'installer sur ses épaules. Il marcha
En pensant à la faim. La table de doña Pilar réunissait de vieilles
Connaissances. Il vit le vagabond dans le patio. Il regardait les fleurs
Sous les dattiers. Christ. Pilar avait peut-être raison. Il aimait
Cette femme. Il soignait les défauts de vieillesse de ce corps
D'un autre temps, un corps exemplaire du point de vue de la résistance
Qu'une femme peut opposer aux photographies témoignant de sa beauté.
Il monta. L'escalier était rafraîchi par l'arrosage constant des pelouses.
En se souvenant de la tête nue d'Ochoa, il pensa à des rayonnements
Compliqués d'une chimie non moins explicable. Doña Pilar interrompait
Toujours une réflexion et n'avait pas les moyens intellectuels de mesurer
L'intensité de cette activité purement cérébrale. Don Alfonso réagissait
Aux signes de bonheur par des absences spectaculaires. Elle lui offrit
Son bras et il se laissa conduire dans la salle à manger. Nous
Sommes seuls, précisa doña Pilar. Il s'étonna à peine. Un petit verre
Atteignit ses lèvres, brûlant comme un tison de mangeur de feu.
On frappa à la porte. C'était la jeune Raïssa qui apportait des fruits.
— Voyez comme il se précipite sur elle! dit doña Pilar en pinçant le coude
De don Alfonso. — Je ne sais pas, dit le médecin. Ochoa recevait les fruits
Dans un autre panier. — Il l'attendait, dit doña Pilar. — Nous ne sommes
Plus seuls, dit don Alfonso. Doña Pilar descendit. Don Alfonso se servit
Un autre petit verre. Des cristaux de sucre scintillaient. Il n'entendait pas
Les voix. "Je leur ai dit que c'était inutile. Ils exigeaient
Des explications. Comment simplifier à ce point la complexité?
Le renard ne portait aucune meurtrissure. Je leur ai promis
D'analyser le sang. Ont-ils seulement idée de ce qu'est une analyse?"
— Vous la soignez, non? demanda-t-elle en revenant. Ochoa la suivait.
— Il avait l'air d'un pauvre type qui entre dans un palais.
Les mets étaient rassemblés sur une table à l'abri du soleil.
Deux fenêtres adjacentes formaient une ombre rectangulaire.
Un tapis était roulé contre le mur, peau du dallage encore humide.
Raïssa apparut en domestique, cheveux dans un peigne et les bras nus.
Ochoa la suivit dans la cuisine, portant les paniers de fruits.
Mangeons, dit doña Pilar. L'invité toisa son hôtesse. Elle s'assit.
Vous devriez vous reposer dans votre maison des Alpujarras, dit le médecin.
Là-haut? fit-elle en jetant un regard inquiet vers le corridor
Qu'Ochoa venait de traverser. — Elle ne lui tirera pas les vers du nez,
Confia-t-elle à don Alfonso. Il huma le vin dans un verre. Il avait
Des habitudes culinaires. L'hôtesse avait tout prévu, même le pain
Aillé. Il appliquait des incisives expertes dans la chair des olives.
Que croyez-vous qu'il est venu chercher parmi nous? demanda-t-elle
Enfin. — Chercher? fit don Alfonso Galvez Hoffman. Il luttait
Contre des incohérences trompeuses. Nous ne cherchons plus,
Dit-il et il parut satisfait de sa réponse. Ils ouvrirent des tomates.
— Soleil! s'exclama le médecin en posant ses lèvres sur la chair
Fendue. Doña Pilar usait d'un petit couteau à manche d'ivoire.
Je ne sais pas, dit-il. Elle remplissait le verre, répandant le vin
Sur la nappe. Soleil? Avait-elle parlé avec les autres femmes?
— Je n'ai pas eu l'impression d'un être différent, dit don Alfonso.
Christ. Sous la table, elle caressait les perles d'un chapelet.
Vous l'auriez vu! dit-elle. Mais il voyait rarement les autres
Au moment important de leur apparition. Son esprit se nourrissait
De reflets. Planches anatomiques. Il traduisait le monde dans la langue
Des descriptions. Elle préférait l'instant où le texte se déplace.
Ochoa revint avec des fruits. Il refusa encore de partager le repas.
Une larme rejoignit la lèvre supérieure de doña Pilar. Elle avait
Toujours eu cette bouche éloquente. Le nez offrait une arête droite.
Ochoa transportait sa couverture dans son chapeau. Préférait-il
La chemise? Il avait refusé de se chausser. C'est l'été. Les habitants
Des hameaux vont pieds nus aux travaux, dit don Alfonso qui reconnaissait
Cette courbure de l'échine, l'étroitesse des épaules, les mains carrées.
— Mais, dit doña Pilar, ce regard? La tranquillité? La lenteur
D'un point à un autre de nos habitudes? Cette différence indiscutable?
— Il ne parle pas, constata le médecin. Mais, selon son opinion,
Il ne pouvait s'agir d'un étranger à la terre comme le soutenait
Don Felix. S'il parlait, il parlerait notre langue. Observez sa démarche.
C'est celle d'un travailleur. Il connaît la terre, notre terre.
Croix. Elle se leva pour lui offrir un verre de vin et il le but.
— Vous voyez ces cheveux? continua don Alfonso. C'est la cendre
Et le romarin qui les rendent si soyeux. Et non pas la divinité,
Voulait-il dire. Doña Pilar caressa la joue du vagabond. Rasé de frais,
Constata le médecin. Couteau. Affûtage précis de nos couteaux
Sur la pierre formée à cet usage patient du minéral. Divin enfant
De l'imagination et non pas de l'écriture. Relisez. Il connaissait
L'anthropologie de ces habitants parallèles. Le vin. La femme naissante.
Ces érections de pasteur. — Vous êtes sûr pour le renard?
Raïssa entra avec la viande cuite. Elle avait séparé la sauce de la chair.
Don Alfonso contempla ce monument de plaisir. — Que veut un homme
À qui la vie n'a pas pardonné sa connaissance de la nature humaine?
Il se sentait persécuté. Il caressa le bras de la jeune fille.
— Si nous prenions le con