CHANSON D'OCHOA

de Patrick CINTAS

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Texte intégral
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ISBN: 84-930999-6-1


 

Chant premier

 

Aubade

 

 

 

 

 

Avec mes écouteurs bien au fond des oreilles,

J'arrivai à la mer tant désirée depuis:

Des oiseaux y traçaient des graphes, netteté.

 

Je voyais la mer depuis trois jours; la montagne

M'avait révélé cette transparence obscure

Un jour de vent froid, entre les roches dures.

 

Je descendais depuis plus longtemps encore.

J'avais quitté le nid — pauvre petit oiseau!

M'avait dit la dernière voisine, un peu malheureuse.

 

Ochoa est mon nom. Je viens de loin, toujours à pied.

Je suis jeune et vieux à la fois, triste et heureux,

Mort et vivant, presque homme et femme, enfant.

 

La mer était tranquille maintenant. Je l'avais connue

Désespérée, toujours tranquille mais désespérée, vague

Après vague construisant les plages de l'été à venir.

 

J'observais des touristes nus. Leurs habits flamboyaient

De coquillages et de sel. Leurs balles s'élevaient

À la hauteur incommensurable des oiseaux.

 

Les voitures à quatre roues motrices fendent la surface

De cette tranquillité, parallèles à l'écume qui noie

Des enfants trop heureux de savoir ce qu'ils font.

 

Les touristes disparus (j'étais encore à flanc de montagne)

Les mouettes ont repris la place qui leur est attribuée

Par je ne sais quel principe supérieur.

 

Je descendais plus vite, plus heureux, c'était facile

De descendre sans y mettre toute son énergie.

J'en avais tellement manqué au début de mon ascension!

 

Derrière son arbre, un homme me montrait la direction

D'où je venais, narrateur intarissable de mon aventure

Dans l'aventure qui le fascine jusqu'à l'expression.

 

Passons le chemin où il s'abandonne par habitude

De l'écrit et retournons entre la terre et la mer,

Les écouteurs bien vissés dans mes oreilles exercées.

 

Je descendis encore mais ce n'était plus la montagne.

Des palmiers nains secouaient ma poussière.

Le canal d'irrigation s'interrompait par une équerre.

 

Un mur versait du noir dans la pente, comme s'il existait

Au temps de sa splendeur, avec ses petits animaux desséchés

Au milieu des tessons de bouteilles, pièges à soleil.

 

Je glissais au lieu de descendre. La montagne

M'avait appris les tours de passe-passe du marcheur.

La mer n'avait qu'à bien se tenir!

 

Un aloès penchait sa tige sèche. Croyez-vous que j'arrivais

Où je prétendais aller? Les touristes s'éloignaient,

Poursuivis un instant par les oiseaux bavards.

 

Personne ne racontera mon histoire à ma place.

Je me retournais mais on ne voyait plus l'arbre

Où le narrateur se cachait pour faire croire à son inexistence.

 

Le sable est grossier, peuplé d'angles de coquillages

Et de brisures minérales. La dune masque le bruit des vagues.

Contournant cette excroissance, je passai dans l'ombre.

 

Jamais nous n'aimerons disparaître de cette manière.

Nous ne serons jamais assez désespérés.

Des vaguelettes mouraient dans cet infini,

 

Silencieusement détruites par la circularité mouvante.

Je recueillais leurs embruns sur le bout des doigts

Et je léchais leurs prédictions inexplicables.

 

Voici la mer, je veux dire l'eau par quoi la mer commence

Son voyage imaginaire. Eau débarrassée de la vie

Qui grouille plus loin avec l'annonce des profondeurs.

 

Plus on s'enfonce dans cette dimension de l'être, moins on existe

Et plus il y a matière à tout recommencer.

Les oiseaux revenaient sans m'avoir vu plonger.

 

L'air et l'eau ont du mal à coexister en nous, ce nous

Qui est la chair où s'accroissent nos désirs.

Je me suis toujours demandé ce qui attise le feu.

 

Ravages d'oiseaux dans l'air saturé d'éclaboussures!

Ils s'évertuaient à me rejoindre sous l'eau,

Me demandant si j'étais venu pour me noyer.

 

Je ne respirais pas tandis qu'ils continuaient

D'échanger des impressions à mon sujet. Je touchais un fond

Glissant où glissaient des algues. Qui es-tu?

 

Au villageois inquiet de me voir mendier mon pain,

J'ai toujours répondu que je ne le savais pas,

Que d'autres savaient tout de ma naissance.

 

D'autres? Tu veux dire: les autres? Nous? Et tu passerais

Ton chemin pour ne pas avoir d'ennuis avec les autorités?

Des quartiers s'ouvraient sous des épis d'or, faciles.

 

L'homme qui marche sur les traces de sa destinée

Ne connaît pas ces ombres de murs portées sur la terre

Battue des places. Qui d'autre que nous? Qui d'autre?

 

L'air sentait l'anis des petits verres et la cannelle

Des petits gâteaux. Vous répandez des gouttes de bonheur

Sur le visage harassé des vagabonds. Vous existez.

 

Me suis-je penché à vos fenêtres de l'extérieur,

Comme le ferait une mère qui appelle son enfant,

Qui revient un instant fouiller l'intérieur de sa maison?

 

Voici le pain et le vin de mon errance, dans ma poche.

Voici mes sandales, mon cache-sexe et mon chapeau de paille.

Voici mon incohérence et voici votre parfaite entente.

 

Je n'ai pas de quoi payer les suppléments de pastèques

Et de rognures de jambon; je n'ai jamais payé la joie

De ces petites tangentes au cercle de mon malheur.

 

Des chiens me poursuivaient parce que j'étais désigné

Par vos cris. Les enfants savent crier dès le berceau.

Les vieillards voulaient s'égosiller sur leurs chaises.

 

Exemple de votre bonheur: Je cueillais des olives

Dans l'espoir de séjourner assez longtemps près du bocal

Où l'eau et la cendre les rendent comestibles. Premier acte.

 

Je comptais les olives et les jours pour mesurer encore

Le temps. Des enfants criards sont apparus: Nos olives!

Nos olives! Les olives de notre famille! Les olives

 

De nos futurs enfants! — Quel pouvoir exercez-vous sur les esprits

Pour qu'ils ne puissent rien contre ce désir de projection

Sur l'écran du futur? Quel pouvoir vous est conféré?

 

Les olives me furent arrachées une à une. Les enfants riaient

En vous regardant me secouer. Les cochons se sont approchés

De ce lieu ignoble et les femmes les ont chassés en riant.

 

Vous observiez la cendre qui coulait de ma poche,

La cendre, la chaux, un peu de sel, vous reconnaissiez

Chacun de ces atomes de votre propriété.

 

Pendu par les poignets à votre arbre de justice, j'ai attendu.

Heureusement, l'ombre était rafraîchie par l'arrosage

Automatique de vos plates-bandes.

 

Les fenêtres s'obscurcissaient. L'entrée des patios verdissait.

Des végétaux coulaient sur les murs. Les bruits de vaisselle

S'intensifiaient. Nous étions à l'écoute de la route.

 

Les olives, ce n'est rien, m'expliquiez-vous. Il y a

Des olives pour tout le monde, expliquiez-vous encore

Comme si quelqu'un pouvait ne pas comprendre

 

Ce qui se passait. Mes poignets étaient bleus.

Ne reviens pas, me dîtes-vous comme s'il s'agissait

De la meilleure sentence possible en ces temps de bonheur.

 

Olives, cendres, chaux, sel du Cabo de Gata, enfants

De vos femmes, poignets bleus jusqu'à la douleur,

Résistance et finalement: Ne reviens pas parmi nous.

 

Je reviendrai parmi d'autres, lançai-je à la foule.

— Revenir pour travailler avec nous ou ne pas revenir!

Vous courriez le risque de vous tromper d'ennemi.

 

Il est beaucoup plus facile de cueillir les fruits de vos arbres.

Un tour de poignet, pronation, supination, et voilà

Le fruit entre mes dents, voilà ma raison d'être.

 

Trop longs les olives, les viandes, les levains!

Trop longue l'attente de vos femmes! Trop d'attente

Dans cette existence d'ouvrier! Trop d'enfants

 

Et pas assez de plaisir. La nuit, j'étais avec les oiseaux

De malheur, sur vos toits, dans vos branches, traversant

Le ciel de vos rêves. La nuit, je visitais votre intimité.

 

Mais le matin, dégoulinant de rosée, je m'éloignais toujours

Et vous scrutiez ces chemins qu'on ne peut pas connaître tous

Aussi bien qu'on connaît le chemin de l'aller et du retour.

 

Je mangeais les racines d'asphodèle à votre place.

Je me nourrissais de ce que vous ne daignez plus cueillir.

Vous reconnaissiez ma lointaine ascendance.

 

Il y eut des jours où j'aurais voulu vous laisser seuls

Avec votre sociabilité d'animaux réduits à cette intelligence

Du bonheur. Il y eut des jours de véritable solitude.

 

Il fallait alors que je rencontre un fleuve,

Si vous ne l'aviez asséché et je rencontrais plutôt

Vos barrages, vos passés engloutis, vos cimetières déplacés.

 

Une roche menaçait votre route asphaltée et je pensais attendre

Qu'elle vous procure l'ennui d'avoir à la réduire en poussière.

J'entendais déjà vos marteaux et vos compresseurs.

 

Beau lac aux eaux tranquilles, tu recèles ma richesse passée.

Autour, les flancs sont saignés à blanc, la barre à mine

A parallélisé cette volonté de détruire pour reconstruire ailleurs.

 

Un horizon de neige termine cette vision au bas d'un ciel

Inacceptable dans ces conditions de retrouvailles.

Pères muets, vos dépouilles ont été transportées ailleurs.

 

Ailleurs où l'eau devrait couler à flot, un ailleurs de fraîcheur

Et de tranquillité, ailleurs de frondaisons et d'éclatement

De fruits sur les branches de l'arbre à bonheur, ailleurs

 

Je n'ai rien trouvé qui vous ressemble, je me suis arrêté

Sur des places géométriques, à l'ombre des orangers

Dont le fruit est amer pour en interdire la consommation

 

Libre. Terre creusée, tranchée au couteau, déplacée

Jusqu'au vertige, le voyageur y perd sa propre trace

Et il n'écrit plus rien qui vaille la peine d'être lu.

 

Je voyageais donc nu, le sexe caché, la tête coiffée,

Les pieds chaussés, on se doute pourquoi, on sait bien

Que nulle nudité n'a ici valeur de cri. On préfère la pudeur

 

À la révolte. Nu, comme je me désirais, je n'avais plus rien

À découvrir, plus rien à mettre sous ma dent d'homme

Public. Plus rien à travailler jusqu'à la ressemblance.

 

J'ai eu froid là-haut près du lac de Beñinar, contemplant

La surface immobile, devinant le clocher sous les défauts

Du tain, recomposant ce qui n'avait jamais été qu'un désir.

 

Ici, la mer n'a rien d'un miroir. Trop faciles, les miroirs

Qui s'imposent à la vision, trop faciles sans les oiseaux

Traceurs de vent, faciles et peut-être inutiles maintenant

 

Que j'y pense. Il n'y a pas d'oiseaux à Beñinar, pas d'oiseaux

Et je n'ai pas vu les animaux. J'ai descendu le lit du fleuve

Jusqu'aux premières constructions hétéroclites, habitations

 

Tremblantes et hangars farouches, patios de poussières, chemin

De gitans, réservoirs grillagés, enfants tournoyants et femmes

Informes, les hommes calculant la valeur des choses et des êtres.

 

Une tour continuait de veiller comme si le danger pouvait venir

De la mer, comme si la mer avait encore ce pouvoir de surprendre

Au milieu du sommeil, la mer réduite à ses catégories

 

De poissons et de coquillages, la mer qui charme les touristes

Parce qu'ils n'en connaissent que les aspects ludiques,

La mer si dure au travailleur qui sait tout de l'embrun.

 

Les oiseaux me demandaient si j'avais l'intention

De me noyer. Je pris un bain. Je ne m'étais pas baigné

Dans les eaux immobiles du lac de Beñinar,

 

Faux lac d'une fausse vision du futur, lac sans oiseaux

Et peut-être sans animaux, lac aux ruines désertes,

Aux fenêtres vides, lac d'une transe douloureuse

 

Dédiée au présent. Les galets roulaient sous mes pieds.

Je redoutais la caresse de la méduse autant que ma tendance

À m'abandonner à la moindre sollicitation.

 

Des cristaux de lumière m'éblouissaient, me forçant

À la vision rétinienne, à l'exactitude des miroirs,

Et tout s'éteignait enfin au contact de ma peau.

 

Est-ce cela que tu appelles noyade? Tu te fiches de nous!

Sur le sable, à une distance prudente des vaguelettes,

Ton chapeau contient ton cache-sexe, ton chapeau de paille

 

Et ton walkman. Combien de fois as-tu écouté ce concert?

Si tu n'y pensais pas, tu serais déjà mort noyé

Avant que nos cris n'aient donné l'alerte aux autres

 

Hommes. Des hommes? Ceux qui composent de pareils chefs-d'œuvre

Et ceux qui renoncent à en écouter l'espèce de perfection

Qui en assure la durée? J'ai pensé à des hommes

 

Que vos cris étonneraient et non pas à ceux qu'ils pourraient

Inquiéter. Une minute d'exposition au soleil suffira

À sécher ma peau et mes cheveux. Je me peignerai

 

Avec l'arête blanche d'un poisson dont je ne sais rien

Ni de la biologie ni surtout de l'existence passagère.

Une algue odorante me détournera de la faim.

 

Je voyais encore l'auteur de mes jours. Non pas

Le narrateur qui agit en silence derrière son arbre

Mais cet auteur qui est aussi le sien et qui par un jeu

 

De facettes s'évertue à restituer mon existence. Auteur

Rencontré, je crois, au hasard d'une ruine où je dormais

Tandis qu'il ne songeait qu'à en piller les reliques.

 

Je suis au début et à la fin du texte, inspiration

Et lecture, personnage ayant vécu et aujourd'hui

Paraissant peut-être véritable à force d'en parler.

 

Je les laissais. Je continuais mon chemin sur le sable,

Attentif aux évents, troublé par la lente complexité

De l'écume et de ses algues. Des dauphins imaginaires

 

Éclaboussaient mon ombre aux prises avec midi.


Chant deux

 

Influence de don Felix Galvez Bonachera

 

 

 

 

 

Don Felix Galvez Bonachera se mit à sa fenêtre pour parler.

Les gens le voyaient à travers le feuillage d'un oranger.

On voyait la persienne verte et don Felix accoudé.

 

Don Felix fit un signe que tout le monde comprit.

Il allait descendre dans la rue. Il n'était pas rare

Que don Felix descendît dans la rue pour parler

 

Avec les gens de la télé. Il ne recevait pas

Dans son appartement au premier étage

De ce qui restait de la maison familiale.

 

Il s'exprimait dans la rue et au tribunal.

On le voyait rarement au casino et alors

Il ne s'exprimait pas, il buvait et écoutait

 

Puis il partait. Dans la rue, don Felix devenait

Convaincant sur n'importe quel sujet qui lui tenait

À cœur. Il apparaissait d'abord à la fenêtre,

 

Comme s'il était important de prévenir et les gens

Voyait cet homme vieillissant dans le feuillage

De l'oranger qui montait vers la fenêtre.

 

Il descendit. La lourde porte s'ouvrit sur l'ombre

D'un patio négligé. Descends, don Felix, fils de Galvez

Cintas et de Bonachera Gimenez, descend nous rejoindre.

 

Nous avons à te parler. — Don Felix ne parlait pas

Des affaires en cours. — Y a-t-il une affaire Ochoa,

Don Felix? — Pas encore, dit don Felix, mais ça ne saurait tarder.

 

Descends encore, don Felix de los Alamos, descendant de Cortina,

Descends puisque c'est encore possible, parmi nous

Viens exprimer ton sentiment sur ce qui n'est peut-être qu'un conte.

 

Don Felix rayonnait dans ces moments-là. Il jubilait

En rougeoyant du nez et des oreilles. Derrière lui,

Le patio exhalait une odeur de vielles pierres.

 

On approcha une chaise pour les fesses de don Felix.

Don Felix ne parlait jamais debout, jamais sans un verre

Et un liquide qu'il forçait à une horizontalité parfaite.

 

Assieds-toi, don Felix, assieds-toi et parle, que t'inspire

Ochoa? Nous avons notre idée mais c'est la tienne qui compte.

— La lumière du patio était jaune comme la paume de ses mains.

 

On remplit le verre, début d'une lutte éprouvante

Contre l'équilibre. Les doigts de don Felix devenaient blancs

Dans ces moments de concentration. Il ouvrit la bouche.

 

Parle! Même les enfants sont attirés comme les mouches

Par ta bouche qui sent la crotte d'oiseau et le terreau

De tes jaunes jardins, parle! Don Felix va parler d'Ochoa.

 

— Laissez passer don Felix Galvez Bonachera!

La chaise qui arrive, les gens qui la laissent passer,

Le sol qu'on égalise, la surface qu'on examine, et les pieds

 

De la chaise qui s'enfoncent à une profondeur acceptable.

Don Felix s'assoit. Le verre maintenant! Le verre et le vin

Dont la surface menace l'équilibre mental de don Felix.

 

Et la bouche qui s'ouvre sur un vol d'oiseaux crottés

Jusqu'au bout des ailes, la bouche en cul-de-poule

— Laissez parler don Felix Galvez Bonachera!

 

Une glace à la vanille s'écrase sur la terre battue.

Un mégot crapote, don Felix surveille les frottements,

Les craquements, le vent agite les oranges de l'oranger.

 

Quelqu'un rompt la longanisse et la cannelle envahit

La bouche de don Felix. — Je peux parler à la place des autres,

Dit-il à la caméra dont l'optique s'allonge.

 

— Des autres? demande le journaliste au petit micro.

Il regarde les autres. — Quel jour sommes-nous?

Dit-il en regardant ceux que don Felix a désignés.

 

Quelqu'un cesse de rompre la longanisse comme le pain sacré

Et consulte sa montre: — Il est deux jours après la mort

D'Ochoa. — Deux jours! s'écrient les gens rassemblés

 

Autour de don Felix à l'ombre de l'oranger aux oranges

Amères. Deux jours, autant dire deux mille ans, ce qui,

À l'échelle de l'être, est une éternité.

 

Ce n'est pas la première fois qu'on prononce le mot

ÉTERNITE à propos d'Ochoa. La caméra scrute ces visages.

Le micro s'éloigne de don Felix pour capturer ces sonorités.

 

— Personne n'a pensé à faire une photo! s'écrie quelqu'un

Comme s'il annonçait la perte définitive d'une évidence.

Pas de photos! Pas ce souvenir tangible! Quel manque de chance!

 

L'enfant remet la boule de glace dans le cornet.

La longanisse craque doucement et la cannelle se visse dans l'air.

Don Felix boit une gorgée de vin puis il s'applique

 

À retrouver l'équilibre de la surface, on voit le vin

S'immobiliser lentement, deux mille ans d'attente et

C'était enfin arrivé. Des oiseaux souillaient sa bouche.

 

L'enfant prend une beigne. On revient de loin!

Propose un marchand vissant quelque chose

Dans la mécanique de sa balance. — De loin et d'ailleurs!

 

Précise don Felix qui retrouve l'inspiration des meilleurs moments

De sa prédiction obscure. L'enfant craque une larme de souffre.

Maintenant on redoute que don Felix perde la raison

 

Comme la dernière fois qu'il est descendu de sa fenêtre

Pour juger de la pertinence d'un faiseur de trouble

Qui avait des allures d'envahisseur. L'enfant disparaît

 

Comme il était venu. Dans ces foules circonstancielles,

Pense don Felix qui sent la paille craquer sous lui,

Il y a toujours ces mains qui éliminent les enfants.

 

Il considère les visages, les yeux amusés, les bouches

Qui ont la même odeur que la sienne, une odeur d'attente

Qui lui rappelle l'encens des églises et les étamines des jardins.

 

— Je mettrai ma main au feu, dit-il enfin aux gens,

Qu'Ochoa était un étranger, étranger à notre terre,

Il ne venait pas d'où il avait l'air de venir.

 

On ne parle pas du cache-sexe, du chapeau de paille

Ni du walkman parce qu'Ochoa était nu dans sa couverture

Et qu'il ne possédait rien d'autre. Ochoa était nu

 

Et il allait nu-tête et nu-pieds et il était coiffé

De tresses nouées par des rubans aux couleurs délavées.

Il marchait et couchait dans sa couverture et il se lavait

 

Dans les fontaines publiques. Il parlait d'ailleurs

Une langue étrangère, étrangère à la terre, à la mémoire.

— Je ne l'ai jamais vu évoquer nos hameaux, dit don Felix.

 

On avait bien tenté de croiser son regard

Mais les enfants refusaient obstinément de partager

Cette expérience de la folie. Les mains font aussitôt

 

Disparaître les enfants. Les femmes frémissent à l'idée

Que don Felix puisse les désigner comme les seules inspiratrices

De ce qu'il sera difficile peut-être impossible d'oublier.

 

Encore un peu de vin, don Felix, ta langue ne se délie pas,

Langue de poète et de magistrat. Voici la chaise des cantaores

Et le verre des joueurs de guitare. Assieds-toi et bois!

 

Don Felix descend, s'assoit, boit, il voit les mains

Supprimer les enfants et les femmes redouter l'implication.

Les hommes allument de grosses cigarettes qui ont l'air de sarments.

 

Les pieds s'enfoncent, la paille craque, le dos de don Felix

S'applique au dossier de la chaise, ses pieds frappent le sol,

Et le joueur de guitare scrute son regard. Ochoa était nu

 

Et étranger à la terre. Nulle maison ici n'a recueilli la moelle

De ses cris d'enfants. Nul jardin ne l'a étourdi dans les moments

De déclaration d'amour et de fidélité. Vous ne trouverez rien

 

Pour alimenter la légende, conclut don Felix et le youyou

Des femmes l'enfonce encore dans la matière tournoyante du passé

Commun. Ses dents mordent l'air qui s'enroule comme la vigne

 

Des jardins. — Les enfants ont-ils réellement disparu

Ou faut-il nous attendre à leur future évocation d'un personnage

Essentiel à la structure de leur récit aux petits-enfants?

 

Cette semence enfiévrait don Felix qui voyait les femmes futures

Comme si elles existaient déjà. Maintenant il ne battait plus la mesure.

Et le joueur de guitare attendait le moment favorable

 

Pour imposer la dominante. — Ochoa n'était pas attendu,

Précisa don Felix. — Pas attendu, recommença la foule

Comme si elle comprenait soudain ce qui s'était passé.

 

Le joueur de guitare surveillait les mains de don Felix.

La terre avait été creusée par les talonnades du chanteur.

Don Felix voyageait maintenant avec les arrières-petits-enfants,

 

En proie au vertige de la vérité et de la connaissance.

Les femmes s'éventaient dans la douleur de l'incompréhension.

Les hommes s'accroissaient d'un doute définitif comme le sang.

 

Il fallait se rendre à l'évidence: Nous n'avions pas attendu

Cet étranger à la terre. Il était arrivé comme n'importe quel

Touriste. Sa nudité n'était qu'apparente. La couverture

 

Lui avait été donnée par la Garde civile qui l'avait trouvé nu

Sous un olivier, une nuit de vent et d'obscurité parfaite.

Le corps d'Ochoa avait failli échapper à leur vigilance.

 

Ochoa était un touriste en vadrouille, rien de plus.

Les gardes civils s'étaient montrés généreux. Ochoa avait repris

Son chemin. Il se dirigeait vers nos terres.

 

Don Felix avait terminé. Le joueur de guitare joua

Le dernier accord. Les enfants pouvaient revenir jouer sur la place.

On souleva le corps du poète au-dessus de la chaise

 

Et on l'orienta vers la porte du patio de la maison familiale.

La canne de don Felix! Finissez votre vin! La chaise s'appelle

Retour! Envolez-vous, rideaux des seuils! Les pieds du guitariste

 

Tassaient la terre aux quatre trous des pieds de la chaise.

Le patio sentait la fleur fanée et le terreau habité des insectes.

Le jet d'eau ne jaillissait plus de la gueule du lion.

 

Don Felix regarda tristement les assemblages fatigués de la porte.

Quand il réapparut à sa fenêtre pour savourer les effets

De sa connaissance des temps, il s'affligea en constatant

 

Que seuls les enfants, un moment disparus, continaient d'exister.

— J'ai peut-être rêvé d'être parmi eux, songea-t-il mélancoliquement.

C'est la mélancolie qui détruit la seule chose que je sais faire.

 

Mélancolie de ceux qui n'ont jamais épousé personne, mélancolie

De ceux qui n'ont jamais connu que l'amour des camarades

De chambrée, mélancolie du vieil enfant qu'on n'a pas aimé.

 

Ma mélancolie, écrivait don Felix dans son journal intime,

Est comme une fleur qui refuse de faner, une fleur rebelle

À la connaissance de l'intimité, fleur des malchanceux.

 

Mon jardin ne fleurit que dans ce terreau, mon jardin

Est un désert pour quiconque y pénètre sans me connaître

Intimement. Jardin des mille douleurs prémonitoires.

 

Il referma la porte tandis que les autres s'en allaient,

Emportant la chaise et le verre et le joueur de guitare

Sur les épaules, comme après une incontestable victoire

 

Sur le taureau. Beau taureau populaire, poète secondaire

Des seules victoires que personne ne peut contester.

Il referma la lourde porte de la maison familiale.

 

Il traversa le jardin en diagonale, contournant toutefois

Le bassin. Le lion de pierre n'a plus de regard, il n'a plus

La présence d'autrefois, celle que lui avait conférée

 

Un musulman inspiré. Il parcourt la galerie sans y penser,

Comme d'habitude, rien de plus que cette sinistre répétition

Qui fait le lit de la mélancolie. Il n'a pas vu les oiseaux

 

Qui picorent son pain. Il préfère fermer le rideau, laissant

Le vent agiter des personnages qui agissent entre les mondes,

Avec un peu d'imagination et beaucoup de mélancolie

 

Au service de l'au-delà. Les oiseaux sont prisonniers

De ce quotidien. Derrière la vitre de la bibliothèque,

Les gros livres de Miguel de Cervantés y Saavedra

 

Prolongent la continuité dorée des œuvres complètes

De Francisco Franco Bahamonde et les deux portaits

Surmontent le gâteau sous la croix ensanglantée

 

Dont le corps gît un peu plus loin sur les genoux

Drapés de la mère qui commence à entrer dans la seule douleur

Que la femme est encouragée à vivre en public. Don Felix

 

A plutôt fermé les yeux de papier d'une morte terrorisée.

Il a fermé la bouche et l'anus. Il a allumé les bougies

Pour consommer l'oxygène de l'air. Il s'est révolté

 

Contre la putréfaction avec des moyens ménagers. Il était

Seul contre cet envahissement et ses testicules s'agitaient

Au fond de lui, en l'absence de femme, en l'absence de corps

 

Vivants. D'une main tremblante, il chasse ces transparents.

Il remplit le petit verre et l'anis enfonce ses clous.

Le cuir du fauteuil sent la pisse et le tabac, l'anis

 

Et le sperme, la fleur d'oranger et le terreau des bottes.

Personne n'a jamais expliqué cette solitude de la vie privée

Alors que don Felix Galvez Bonachera de los Alamos est

 

Un homme public dont on apprécie le jugement autant que la

Prosodie. Ses livres valent ses jugements et inversement.

Il a rangé sa poignée de livres, plaquettes dorées à l'or fin,

 

Au-dessous des maîtres incontestables de sa pensée. Les enfants

Des écoles illustrent ces cantos avec des crayons de couleur,

Mais il n'y a pas de couleurs dans la prosodie impeccable

 

De don Felix. Il n'y a pas de crayons non plus. Il n'y est pas

Question ni de la surface des choses ni de leur pouvoir

Sur les mots. Les choses n'envahissent pas facilement

 

La prosodie remarquable de don Felix Galvez Bonachera.

Il se méfie de ce qui relève de l'expérience

Et honore sans douleur les trésors de l'héritage.

 

Il ouvre les livres de sa connaissance à la page exacte.

Il n'a jamais été étonné par cette fin, Les travaux de

Persilés et Sigismonde. Il connaît la cohérence de ses maîtres

 

Et il l'enseigne. Les couleurs des enfants ne sont

Que la conséquence d'un usage lunaire des crayons.

Il y a peut-être aussi du caprice dans cette attitude.

 

Ou bien faut-il estimer que c'est de l'imprudence,

Cette imprudence propre à l'enfance, aveuglement

Des innocents. Tiens! Des oiseaux sur la table!

 

Et le pain qui exhibe une blessure blanche!


Chant trois

 

Doña Pilar dans son boudoir panoramique

 

 

 

 

 

Dans le boudoir de doña Pilar, sœur de don Felix,

On traverse des lumières d'arc-en-ciel, des ombres

S'appliquent aux présences étrangères. Vous êtes assis

 

Sur un pouf ou sur une selle de chameau, rarement

Dans le sofa, parmi les coussins que doña Pilar réserve

Aux intimes, à don Felix le frère qui ne s'est jamais marié,

 

Qui n'a peut-être même jamais connu l'amour des femmes.

L'amour d'un homme a effleuré doña Pilar

Mais elle n'a pas épousé cet homme de passage, ce tueur

 

De taureaux. Les coussins reçoivent les amis de jeunesse,

La fleur de cette inconsistance qui fascine encore

L'esprit nostalgique de la vieille fille. Elle porte le deuil

 

Avec une discrétion d'araignée. Elle appelle le défunt

Mari: l'homme. Tirant les rideaux de chaque côté du boudoir,

Elle enjambe les poufs et les plateaux dressés sur des piétements

 

De fer forgé. Elle allume des brasiers d'encens, surveille

La cuisson du thé, répand les fragrances des roses cueillies

Dans son propre jardin, petite Perse qu'elle a imaginée

 

Dans un moment de détresse, naguère. L'homme, c'est l'homme,

Tout le monde comprend de qui elle parle quand elle évoque

Les habitudes de l'homme. Doña Pilar ne se permettrait

 

Aucune équivoque à ce sujet. Cette précision de la langue

Et des faits déroute l'étranger venu pour prier avec elle,

Immobiles recueillements sur des agenouilloirs piqués d'étoiles.

 

L'amour, c'est du passé, c'est aussi la jeunesse et c'est surtout

La nuit qui s'est installée à la place de toutes les autres

Nuits, une nuit de mots et de corps, un langage de l'instant

 

Et de la durée. Elle soupire si elle n'est pas seule,

Sinon elle pleure et ne trouve pas le sommeil.

Ayant tiré les rideaux, elle attise le feu sous la lampe

 

Et met le sucre à fondre dans un bol d'argent et de cuivre.

Belles dents les dents de doña Pilar à l'heure de vous accompagner

Au bout d'une conversation qui vous hante encore aujourd'hui.

 

Sur sa croix, un Christ d'argent exhibe sa douleur. Le corps

Est celui d'un Éphèbe. Les poignets ne saignent pas. La géométrie

De la posture est parfaitement abstraite mais les muscles saillent

 

En proie à une turgescence obscure, rébus des regards

Qu'elle surveille sans les croiser. — Voici le thé parfumé

Aux roses de la Petite Perse et voici le sucre qui l'annonce

 

Et l'achève à l'heure où le soleil se couche derrière les dattiers

Du patio. Les parfums corporels de doña Pilar sont poivrés

Comme la viande des braseros et ses bracelets ont l'acidité

 

Des citrons qu'elle répand sur les plateaux pour la décoration,

Petits seins qui ont l'air surpris par cette attente immobile.

Le thé brûle les lèvres, la langue se rétrécit, la gorge

 

Se ferme. L'étouffement ne dure pas si la vieille fille

Vous éveille. Elle a ouvert des livres et vous en offre

Les entrailles avec une voix qui vient de loin, une voix

 

Qui n'a rien perdu de sa justesse comme du temps

Où elle en réservait la profondeur au seul amant

Qui devina ce qu'elle attendait de l'amour et des hommes.

 

Le passé cisèle des surfaces verbales. Dehors, au-dessus

De la Petite Perse, jamais le soleil n'a peint si bien

Sa propre nature, milieu et lumière, attraction et infini.

 

Sur le balcon cerné de fer, doña Pilar apparaît en conquérante

De ce qui ne cesse pas de s'effacer. Les passants saluent

Ce corps couvert d'étoffes et de bijoux. Le regard

 

Ne cherche pas les yeux ni la bouche. On aperçoit les pendentifs

Et le cou tendu comme celui d'un flamand qui scrute

Les immobilités de la cañada. Les mains désignent l'histoire

 

Des pierres et des rues, point de vue alimenté de promenades

Et d'errances, mais aussi de lectures, de souvenirs, d'interprétations.

Seule enfin, doña Pilar referme la baie vitrée et ne voit pas

 

Le cheminement qu'elle vous impose jusqu'au seuil de votre maison

Ou de votre hôtel. Elle achève les fonds de verre avec gloutonnerie,

Achève les biscuits et les quartiers de fruit, elle en finit

 

Doucement avec l'impression de n'être pas vraiment seule,

D'être encore une femme fréquentable à défaut d'être séduisante.

Elle arrange les coussins que vous avez répandus pour elle.

 

La nuit s'épanche. La lune révèle les traces de doigts

Sur les vitres. Les fleurs s'inclinent. Doña Pilar

Se déshabille près du lit et s'endort. La nuit,

 

Elle prend le temps d'uriner dans son petit cabinet d'aisances.

Une étoile au plafond éclaire ses gros genoux.

Les ruissellements remplissent le temps. On est loin

 

Entre les instants. Pieds nus sur le dallage encore tiède,

Elle traverse des infinis de boiserie. La Petite Perse

Se laisse contempler même dans ces profondeurs secrètes.

 

Les nuits d'angoisse n'aiment pas la pluie. Il avait plu

Cette nuit-là. Doña Pilar n'avait pas dormi. La lampe

S'était éteinte et elle avait dû faire la lumière électrique

 

Sous les arches. Elle avait contemplé la souffrance des roses.

Les allées en croix se gorgeaient d'eaux noires et rapides

Qui ravinaient les rehauts de terre. Petits écroulements

 

Silencieux. Les gouttières chahutaient dans la rigole

Et des transports tournoyants traversaient la lenteur

Des coups de vent. Doña Pilar fumait une cigarette.

 

Le feu couvait sous la couverture qu'elle avait remontée

Sous la poitrine. Elle entendait les crépitements de la braise,

Les pieds sont à la tangente de la vasque, parallèles.

 

La pluie cessa avec l'apparition de l'aube et le vent

Tomba en même temps. On entendait les ruissellements

Des rigoles et des verticalités bleues. Doña Pilar

 

Constata qu'elle avait fumé toutes les cigarettes.

Les toits apparurent, lents et scintillants, les palmes

Dressaient leur dolence, et le ciel s'ouvrait comme

 

Une porte, chassant des poussières de nuages vers les profondeurs

Encore noires de l'intérieur. Un oiseau réapparut

En sifflant, premier signe de vie. L'angoisse se liquéfia

 

Enfin. Doña Pilar monta dans sa chambre au premier étage

De la maison héritée du défunt mari. Elle n'entra pas dans la chambre

Pour tenter d'y trouver le sommeil. Elle préféra le boudoir.

 

Il était cinq heures et demi. Quand elle ouvrit la baie,

L'écoulement de la fontaine publique occupa tout l'espace.

Le premier véhicule passerait dans un quart d'heure,

 

Chargé de pains. La rue était grise. Le bleu des façades

Absorbait l'ombre propre des fenêtres. Une vague odeur

De terre montait des caniveaux. Seule la place,

 

Au bout de la rue, était éclairée par les verts et les oranges

Du soleil en érection constante. La lumière pivotait

Sur l'axe de la fontaine, multipliant les jets de l'eau

 

Au-dessus des dauphins de marbre. Ochoa apparut comme

Dans un rêve. Il se lavait, assis sur la murette du bassin,

Il agitait ses jambes dans l'eau crépusculaire. Il était nu.

 

Doña Pilar se dissimula lentement dans le rideau. Ochoa

Caressait ses jambes méticuleusement. Le dos brillait des feux

Célestes. La chevelure bougeait comme un de ces feux.

 

L'homme se leva et s'appliqua à asperger son ventre.

Il avait hâte cependant d'en finir avec ces ablutions.

Doña Pilar avait composé le numéro mais quelque chose

 

L'empêchait de se connecter au poste de police, quelque chose

De trouble et d'agréable, un désir d'aller le plus loin possible

Dans cette observation crispée, une promesse de joie

 

Et de débauche secrète. Le numéro clignotait sur l'écran.

L'homme s'aspergea tout en jetant des regards inquiets

Aux quatre coins de la place qui demeurait vaste et silencieuse.

 

Doña Pilar surveilla les fenêtres possédant les mêmes

Propriétés géométriques que la sienne. Pour l'instant,

Les persiennes étaient toutes closes, bougeant un peu

 

Sous l'effet des reliquats du vent qui l'avait tourmentée

Toute la nuit. Ochoa roidissait, belle obliquité dans l'eau

Retombée des jets. Sa couverture gisait sur un banc

 

À proximité de l'ovale miroir qu'il traversait alors

Que les gouttes et les gerbes n'étaient jamais parvenues

Qu'à le briser en mille morceaux de cette incohérence

 

Qui ne trouble pas le passant. Il y avait bien aussi

Un chapeau et un walkman mais elle ne voyait pas le cache-sexe

Sans doute parce qu'il n'existait pas. Ochoa ne transportait

 

Aucune nourriture, pas de boisson à l'horizon de cet homme

Qui surgissait de l'angoisse comme un reflet sur la vitre.

Il enjamba la murette et s'enroula dans la couverture.

 

Il s'assit. Ses cheveux mouillés répandaient des éclats de verre.

Il secoua la tête comme un cheval. Des oiseaux arrivaient

En se croisant rapidement, impossibles à figer sur ce ciel

 

Croissant. Ochoa croisa ses jambes en tailleur et installa

Les écouteurs sur ses oreilles. Il passa du temps à régler

Les potentiomètres. Puis il contempla le soleil sous le rebord

 

Du chapeau. Le miroir recomposait lentement sa cassure infinie,

Inachevable. L'eau bleuissait et les façades retrouvaient le blanc

De leur chaux. Les premières persiennes s'enroulaient comme

 

Des insectes. Le boulanger passa, rétrogradant au même pylône

Avant d'entrer sur la place qu'il traversa peut-être sans voir

Qu'Ochoa la quittait par une rue descendant vers les moulins.

 

Les hommes! pensa doña Pilar. Ils se retrouvaient à la Maison

Des Citronniers avant de s'éparpiller dans les drailles.

L'eau vive! Il n'était pas encore six heures. Elle avait

 

Le temps! Elle s'habilla et se couvrit d'un fichu. Le seuil

Était encore mouillé. La lune achevait de disparaître, pan d'ivoire.

Elle descendit la rue jusqu'à la place, presque furtive.

 

On pouvait voir les moulins, le fleuve vert, le pont arboré,

Les lampadaires éteints, les chemins montant vers les prés.

Elle se hâta. La brise était tiède et les murs bleuissaient.

 

Elle ne voyait plus Ochoa. Elle l'avait perdu de vue en perdant

Un temps précieux à s'habiller. Le fichu dissimulait la chemise

De nuit. Doña Pilar manquait de souffle. Elle était épuisée

 

En arrivant au pont, au-dessus des moulins. Sur le quai, Ochoa

Scrutait l'eau immobile des fossés. Il était entré dans l'ombre

Des pins et soulevait la fine poussière de l'heure après la pluie.

 

Une heure! songea-t-elle. Il ne fallait pas que les hommes le vissent

Avant qu'elle ne leur eût expliqué de quoi il s'agissait.

Les hommes étaient avides de souffrance au moment de quitter

 

La ville. Ils s'arrêtaient pour se griser sous la vigne, parlant

Haut sous la vigne tandis que la ville s'éveillait lentement.

Doña Pilar haïssait l'homme laborieux mais elle en employait

 

Plusieurs. Il y avait une distance entre elle et la racaille

Qui conduisait les troupeaux dans les montagnes de son héritage.

Ochoa pénétrait dans l'ombre du chemin de halage. Avait-il

 

L'intention de poursuivre son chemin sans laisser sa trace?

Il ôta son chapeau devant un mémorial et s'inclina sans cesser

De marcher. Il se dirigeait tout droit vers le Limonero.

 

Doña Pilar considéra les marches de pierres descendant sur le quai.

Elle ne produisait jamais cet effort qui réduit les distances

Dans les moments tragiques de l'existence. Tragiques ou simplement

 

Excitants. La vie est bornée de cadavres et d'orgasmes. Ochoa

Trouva un coin discret et s'accroupit derrière les palmiers nains.

Le chapeau s'inclina. Elle descendait l'escalier, en proie au vertige.

 

Sur le quai, elle courut. Ochoa n'en finissait pas de se vider.

Elle se dissimula dans le premier moulin qui est en ruine depuis longtemps.

La rotation des turbines parvint enfin à ses oreilles.

 

Ochoa s'approcha ensuite de la berge. Il regardait les moulins

Du premier rang, ceux qui fonctionnent encore de nos jours.

Le fournil crachait une tranquille fumée jaune sur les toitures.

 

Ochoa quitta le chemin de halage. Il ne s'en allait pas,

Pas encore, plus tard, plus tard! pensa doña Pilar en se mordant

Le poignet. Il se dirigeait maintenant vers le fournil.

 

Il allait mendier son pain. Les hommes ne sont pas charitables,

Se dit doña Pilar en revenant sur le chemin. Elle redoutait

La boulange autant que les pasteurs. Il y avait aussi les ouvriers

 

Du pont, des maçons grossiers et fanfarons qui proposaient leur vinasse

Aux passantes. Des militaires traversaient quelquefois le fleuve.

Les femmes se rendaient à la place pour y vendre des volailles.

 

Mais il n'était pas encore six heures. Les pasteurs arriveraient

Les premiers, pressés de boire l'eau vive qui contracte le temps

Mieux que toutes les théories du relatif et de l'infiniment véloce.

 

Ochoa frappa à la porte. Doña Pilar retint son souffle. Elle

Interviendrait peut-être si les choses se gâtaient, les hommes

Sont prévisibles mais inattendus, dignes d'amour et d'exclusion.

 

La roue, celle que regardait doña Pilar, soulevait l'eau à la hauteur

Des prismes dans la perspective de l'aval. Ochoa avait encore ôté

Son chapeau, signe de soumission qui fait toujours son effet sur

 

L'homme. Une femme ouvrit et agita son poignet pour signifier

Son sentiment. Ochoa s'inclina cérémonieusement. Les pauvres

Sont précis au moment de prendre la tangente de l'exclusion.

 

Elle mordait le foulard pour empêcher la brise de révéler son visage.

Il renouvela sa demande avec plus de détails, avec cette lenteur

Qui détaille la nécessité de continuer encore à vivre avec les autres.

 

Elle appela à l'intérieur. L'homme qui apparut s'immobilisa

Dans une attente que la femme interpréta comme de l'impatience.

Elle recommença ses signes. Ochoa s'adressait à l'homme.

 

Doña Pilar s'approchait. L'homme retourna à l'intérieur

Et la femme se gonfla comme un crapaud. Ils ne parlaient plus

Mais doña Pilar pouvait maintenant voir les visages, la femme

 

De face et Ochoa de profil, l'homme reviendrait avec un pain

Et le donnerait à Ochoa qui se fendrait d'une révérence

En reculant dans l'étroit sentier qui sépare le moulin de la berge.

 

Doña Pilar ferma les yeux. Rien ne pouvait plus se passer autrement.

Elle pensa même sentir l'odeur du pain chaud qui changeait de mains.

La femme s'apaisait. Ochoa avait maintenant une odeur.

 

À quel moment ouvrirai-je mes yeux? pensa doña Pilar.


Chant quatre

 

Ce qui s'est passé au Limonero ce matin

 

 

 

 

 

Un visage roux aux reflets berbères, Cayetano aime les couteaux.

À six heures du matin, il sort du lit d'une femme.

La justice lui a une fois accordé le bénéfice de la légitime

 

Défense. Il ne tue plus les hommes qui menacent son désir

De femmes. Il exhibe le couteau et se cure les ongles

Comme dans un film. Il arrive le premier au Limonero.

 

La terrasse est occupée par des oiseaux qu'il n'effraie pas.

Les oiseaux ont l'habitude de ce personnage lent comme

Un insecte en proie à la métamorphose. Oiseaux de malheur.

 

Le Limonero surplombe le fleuve au-dessus des pins.

De l'autre côté, la paroi du canyon s'effondre sans cesse,

S'écroule la nuit comme le mur d'une vieille maison abandonnée

 

Où couchent les bêtes, les bêtes couchant où les hommes ont jadis

Rêvé à un meilleur sort et Cayetano désertant la paille

Pour les draps d'une femme dont le militaire de mari

 

Est appelé ailleurs par le devoir. Cayetano a servi dans la Marine,

Quatre ans de servitude et d'humiliation, il ne descend jamais

Le fleuve sans cette appréhension de la mer, sans cette attente

 

De la noyade. Ce sont les femmes de l'autre rive qui l'ont

Initié à l'amour, les femmes des bordels, leur science du plaisir

Et du soulagement. Il est revenu plus pauvre qu'il n'était parti.

 

On rit toujours de ce genre d'aventure, on rit de soi et

On peut alors haïr ceux qui voudraient s'en amuser avec vous.

Cayetano a tué un homme pour échapper à cette mort absurde.

 

Il aimait ce jardin, l'ombre et le silence. Il aimait la femme

Aussi bien qu'elle ne fût pas la seule à lui donner le plaisir

Qu'il venait chercher comme un chat se pointe à la fenêtre.

 

En mer, il n'avait pas tué, ni sur les quais et il n'avait

Pas vraiment eu d'histoires avec les proxénètes. Quatre ans

Condamné à accepter des traditions qui ne sont au fond

 

Que l'habitude du moindre mal. Au bordel, il ne retenait pas

Son cri de jouissance. Les femmes des maris redoutent cet instant

D'abandon. Elles lui ferment la bouche avec un sein chaud

 

Comme un pain. Cayetano entre sous la vigne, réveillant les insectes

Et les oiseaux se poussent dans les marges. Sur les hauteurs

Du canyon, le soleil se livre à un épanchement de sommeil.

 

Il s'assoit à une table, encore seul. Les oiseaux continuent

De reculer. Les insectes tournoient lentement, vrillant l'air

De leurs ailes, jets de sang. Où allons-nous quand nous sommes encore

 

Seuls? se demande Cayetano. Cette nuit, la femme lui a fendu

Le prépuce d'un coup de dent sur la langue rapide. Il saigne.

La rosée ou la pluie a opacifié la surface des tables.

 

Cayetano mouille sa tignasse rouge dans la lumière.

Il pose le couteau sur la table, plié le couteau

Comme un fœtus, lame à demi sortie de sa carapace

 

De corne. Plongeant la main dans le pantalon, il en ramène

Une goutte de sang. Il a battu la femme tout en reconnaissant

L'intensité du plaisir, il l'a battue et elle recommencera.

 

Des gouttes tombent des grains de raisins en formation, des gouttes

Froides et acides, elles tombent sur la goutte de sang et l'emportent

Loin de la main sur le dallage rouge qui est le contrepoint

 

De la tignasse de Cayetano dont le nez est celui d'un Berbère.

Les yeux sont ceux d'une femme qu'il n'a pas connue.

Il ne connaît pas non plus les mains de l'homme.

 

Cayetano est revenu alors que la terre devenait parfaitement circulaire.

Le voyage s'annonça par cet interminable recommencement.

Mais les ports sont habités par des putains et on ne prend

 

Jamais le chemin de l'intérieur, le chemin des compagnies minières

Et des trains bondés de familles bruyantes. Il s'est battu

Avec les proxénètes sans en tuer aucun. Le juge disait "Vous

 

Avez eu de la chance" comme si lui-même, marin à son heure,

En avait manqué — le juge avait éprouvé une espèce d'amitié

À l'égard de ce tueur parfait, tueur d'un seul homme

 

Tant que rien ne le disposerait à en tuer un autre.

Don Felix venait chaque matin au rendez-vous des pasteurs.

Il connaissait les drailles en botaniste distingué.

 

Il y avait de la botanique dans tous ses poèmes.

Il arrivait quand les pasteurs se préparaient à partir.

Il aimait les chevelures embroussaillées et les couteaux

 

Pliés comme des fœtus. Les bêtes attendaient sur la berge.

Il ne s'était pas passé dix minutes entre l'arrivée des hommes

Et celle de don Felix. Dix minutes d'un bruit intense, presque

 

Insupportable. Le poète peignait sa propre douleur sur le visage

De ces hommes et Cayetano se laissait caresser la tignasse

Par le juge qui avait été clément ou juste, la question

 

Ne se posait plus pour les autres tandis que la main de don Felix

S'attardait sur les boucles, lentes et crispées comme les pieds

Des femmes que Cayetano aimait torturer doucement, sans cette violence

 

Qui achève ce qu'on n'a pas commencé avec un agresseur

Qui ne mesure plus la portée de ses gestes. — À ce soir,

Disait don Felix en sortant nu de cette eau de fer et d'herbe.

 

Ochoa arriva par la vigne. Cheveux roux lui aussi mais les tresses

Lui donnaient l'aspect d'un animal légendaire. La couverture

Pouvait ressembler à la peau du lion. Cayetano prend le couteau.

 

Il vit le pain, le walkman et le chapeau dans le dos.

L'homme paraissait nu sous la couverture. Il marchait pieds nus.

Il s'arrêta sur le talus, évaluant les lieux et l'homme

 

Qui en était le gardien provisoire. Cayetano ouvre le couteau

Bien que l'homme ne lui paraisse pas dangereux. Il n'y a plus d'oiseaux

Dans les sarments, peut-être des insectes dans les branches

 

Et sous les grains. L'herbe du talus a fleuri ce matin.

Ochoa s'applique à ne pas écraser ces couleurs.

Pourquoi n'est-il pas passé par le chemin comme tout le monde?

 

Cayetano ne regarde plus le voyageur. Il observe des gouttes

Tandis qu'Ochoa descend sur la terrasse, précis comme le temps,

Avec cette lenteur qui est celle de l'attente dans la perspective

 

Du retour. Cayetano revient toujours à cette attente en cas

De rencontre. Il sait que quatre ans chouravés par l'état

Représentent plus que la vie elle-même, la vie qui serait

 

Ce qui reste quand on a soustrait la somme des contraintes

Imposées par l'état. Il a une conscience claire de l'état,

Différent en ceci des autres pasteurs qui ont pourtant vécu

 

Le même voyage hors de soi-même. Ils n'ont eu que des nostalgies.

C'est si facile de retrouver ce à quoi on vous a arraché

Pour une durée déterminée par la loi commune! Si facile

 

D'éviter le regard des chemineaux. Ochoa s'est assis

À la table la plus éloignée, près de l'escalier par où

Arrivent les autres. Cayetano ne cesse pas de manipuler

 

Le couteau. Ochoa rompt le pain. Moins facile d'adresser

La parole aux inconnus qui traversent la vie ordinaire

Comme s'ils menaçaient de s'y installer. Le manche du couteau

 

A toujours eu cette patine inexplicable autrement que par des suppositions.

Ochoa mange le pain sans hâte. C'était loin d'ici, pense Cayetano

Et j'interrogeais des inconnus pour retrouver mon chemin.

 

Petite contraction de la joue qui n'a pas échappé à la vigilance

Du vagabond. Un insecte coupe l'ombre en deux, jailli de la grappe

Verte, sonore et lumineux comme les couteaux qui bornent la vie

 

De Cayetano. Il y aurait un risque si Ochoa s'avisait de sourire.

Le sang a ceci de nécessaire: il remet tout en question.

Cayetano a besoin de ce moment passé avec les autres

 

Pour rediscuter les conditions de son existence sociale.

La prochaine fois, il n'y aura peut-être pas un juge

Pour mettre fin au débat, pas de juge pour changer la destinée.

 

Le soleil disparaît derrière la toiture de bruyère. Ochoa mange

Méticuleusement le pain qu'il a peut-être volé. Comment ne pas penser

À un arrachement de la propriété individuelle en présence

 

D'un vagabond qui ressemble parfaitement à un autre vagabond?

Le couteau joue dans la lumière réfléchie des surfaces.

Sur le chemin, doña Pilar lutte avec une phlébite carabinée.

 

Les autres ne vont pas tarder à arriver. Ils sont eux aussi

Sur le chemin. Cayetano voit les taches jaunes des citrons

Derrière Ochoa dont un côté est vivement éclairé par un soleil

 

Horizontal. Nous sommes les mêmes depuis toujours, pense Cayetano,

La même espérance court dans nos veines depuis que nous existons.

Les autres sont comme des éclats tombés de ce miroir impeccable.

 

L'oreille d'Ochoa est devenue transparente. Les tresses

Absorbent cette lumière tangente. La mâchoire bouge sans précipitation.

Imaginons que c'est le seul repas de la journée et que le pain

 

Lui a été donné par une âme charitable. Imaginons que tout est parfait

Au moment de se servir des couteaux. Imaginons cet accomplissement

De la vérité. De quelle nature est alors la journée à venir?

 

Sur le chemin, ne croisant personne et surtout pas les animaux,

Doña Pilar redoute les conséquences de sa lenteur maladive

Mais elle ne peut rien contre les minutes de l'eau vive.

 

L'odeur du froment bien levé et bien cuit chatouille les narines

De Cayetano qui voit la déchirure blanche comme les oiseaux

En surveillent les jets de croûtes. Sur le chemin, doña Pilar

 

Imagine le cadavre soigneusement troué et la question de l'anonymat

Qui nourrira la rumeur jusqu'au procès. Les empreintes digitales

Et génétiques de tous les êtres vivants sont classées dans la mémoire

 

D'un ordinateur capable d'analyse. Extrait du journal d'hier matin.

Ils conservent nos morceaux indésirables dans les hôpitaux.

Notre corps marque les pistes d'une histoire revisitée par l'état.

 

Démocratie, pense doña Pilar, si cela veut dire que nous perdons

Le sens de la prière, alors je n'en veux pas. Vivent les couteaux

Qui conduisaient naguère nos assassins sur la chaise du garrot!

 

"Vous avez eu de la chance" — et c'était qui, la chance, vieil

Infirme? Qui étais-tu au moment de me juger et de me condamner

À l'humiliation d'un acquittement? De la chance, j'en ai eue

 

Dans le désert, dans les montagnes bleues de l'Atlas, sur le fleuve

Niger à une époque que je traversais en somnambule du lendemain.

Chance et dérision. J'aurais pu tuer l'homme de ta vie et alors

 

Tu ne m'aurais pas pardonné — On pardonne plus légitimement

À l'homme qui contre toute attente a épousé la femme de ses rêves.

— Cayetano plongea enfin son regard dans les yeux d'Ochoa.

 

Les hommes arrivaient par les chemins, quatre chemins sans croisée,

Bruyants comme des ailes et imprévisibles comme la pluie, des hommes

Au couteau facile comme dit la chanson du Gitan, des hommes seuls.

 

Ils occupèrent presque toutes les chaises. Ils avaient salué

Cayetano d'un coup de bouc et ils s'étaient assis sans cesser

De s'interpeller à propos du temps et du foncier, des hommes

 

Pressés et lents comme la nuit, pressés comme des étoiles filantes.

Le tenancier ouvrit le rideau de fer et les portes vitrées.

Il arrangea les plis du rideau et les franges où dormaient les mouches,

 

N'oublions pas les mouches tournoyantes qui se réveillaient maintenant

Que les hommes étaient de retour. Le tenancier poussa un chariot

Avec les cruches et le pain encore chaud, le pain et le fromage.

 

Il s'approcha d'Ochoa comme si le boulanger lui avait déjà parlé

De la profondeur du regard. Il offrit un morceau de fromage

Et Ochoa se leva un peu pour pencher la tête en signe de remerciement.

 

Les hommes s'interrogeaient du regard. On interrogeait Cayetano

Qui en savait peut-être plus mais on évita de porter un jugement

Sur la solennité du tenancier. Cayetano ouvre et ferme le couteau.

 

Sur le chemin, doña Pilar imaginait le pire. Cayetano mangea.

Les hommes attendaient qu'il se passât quelque chose. Ochoa

Demanda un morceau de pain et il fut servi avec ce respect

 

Qu'on réserve au noble et au religieux, digne tradition, pensa

Cayetano. Le couteau tranche le pain au lieu que ce soit les mains

Qui en rompent la texture. Le couteau est précis, le couteau

 

Sur le fil du temps, invariable, signe de malheur et d'habitude.

Doña Pilar pleurait en luttant contre la dureté du terrain.

De la chance, pensa Cayetano, j'ai eu la chance de rencontrer

 

Des proxénètes patients. Les trains bondés de familles ne variaient

Pas. Je n'ai jamais franchi la passerelle sans penser à déserter.

Doña Pilar heurta la carcasse d'un animal encore chaud.

 

— Tu m'as vu! lance Cayetano en direction d'Ochoa. Doña Pilar

Aperçut le toit de bruyère. Tu m'as vu! Ochoa buvait le vin

Maintenant. Don Felix descendait le chemin dans sa chaise roulante,

 

Poussé par un jeune garçon ou une jeune fille, on ne sait jamais

Si c'est l'un ou l'autre, on ne reconnaît pas aussi facilement

Les enfants du voisinage depuis que don Felix les emploie à son service.

 

Il monte l'escalier en s'appuyant sur la canne et sur l'épaule

Fragile de l'enfant, fille ou garçon, don Felix entretient l'ambiguïté

Sans faciliter l'interprétation. Il met enfin la main dans le feu

 

Qui surmonte la tête de Cayetano, il entre une main qui a attendu

Toute la nuit et qui ne retrouve pas ce qu'elle est venue chercher.

Ochoa, si tu souris, le couteau donnera raison à doña Pilar!

 

Mais Ochoa est prudent comme un chat. Le tenancier entretient son ardoise

Pendant ce temps. Les hommes achèvent leur repas sur une gorgée de vin.

Dans le corral, les bêtes s'impatientent. L'enfant baille

 

En les regardant et son chapeau tombe dans son dos. Don Felix

Observe le couteau. Il est l'heure de s'en aller mais personne

Ne bouge. On attend que l'étranger explique ce qu'il a inspiré

 

Au tenancier qui se tient à l'écart, marchand au travail de l'ardoise

Qui annonce son augmentation de capital. Ochoa n'inspire ni la pitié

Ni le respect. Les hommes ne seront pas touchés par sa grâce,

 

Pense doña Pilar. Elle sait ce qui les différencie du boulanger.

Elle a confiance aussi dans le tenancier. Elle connaît ce monde

Comme s'il était sa création. D'un côté l'attente de jours meilleurs

 

Et de l'autre, ce combat inachevable contre l'incertitude qui se traduit

Par le spectacle de la faim et de la maladie. Cayetano est sur le point

De planter le couteau dans cette chair emblématique, la chair des chairs!

 

Doña Pilar voit l'enfant sur la terrasse. Cayetano secoue la tête

Pour se libérer de l'emprise grandissante de son juge. Le désert

M'envahissait! — J'ai vu mon premier cadavre d'homme à cet endroit.

 

Un couteau en avait fini avec l'insolence facile de la vie à deux.


Chant cinq

 

Les vocations de don Guillén Mañas Exberri

 

 

 

 

 

À six heures et demi, don Guillén sort sur la terrasse de sa maison

Et jette un œil tranquille sur les coteaux où paissent les troupeaux.

Il accompagne ce regard d'un petit verre d'eau vive.

 

Cayetano dans les pacages de Polopos. Guillermo un peu plus haut

À la lisière de la forêt. Nicolá descend lentement vers le fleuve

Mais ne l'atteint pas. Omar semble aller à la conquête de la Sierra

 

Nevada. Les cheminées se mettent à fumer toutes en même temps.

Pedro arrive dix minutes après les autres dans le champ de vision

Du régisseur qui concède toujours le temps exact. Il ne négocie

 

Qu'avec les marchands. Vêtu d'une peau comme les bergers des Pyrénées,

Il sort de sa chambre et descend les escaliers jusqu'à la terrasse.

Il boit l'eau vive en commençant à calculer, des histoires de temps,

 

De matériaux, de noces et de créances. La première heure est celle

Des confusions. Il se raisonne en pensant au beau milieu de la journée,

Quand les dés sont jetés et qu'il n'y a plus qu'à se laisser porter

 

Par la vague du temps. Les pasteurs s'immobilisent sur les hauteurs.

Les moulins tournent depuis la veille. Cristo ferme les écluses

Puis remonte vers les prés. Les jardins sont à l'ombre à cette heure

 

Du recommencement. Angustias traverse les chemins avec son panier

De fruits. Une brise presque froide s'applique sur le visage tenace

De don Guillén qui connaît son monde pour en avoir hérité.

 

Toute une enfance passée à apprendre par cœur et la modernité

Qui s'annonce par une réduction tragique des activités économiques.

Les amandiers en coups de pinceaux noirs sur la dorure de la terre.

 

Plus bas, des oliviers finissaient d'argenter un plan incliné

Dans le sens du soleil. Des porcs apparurent, imprévisibles et pressés.

Don Guillén alluma une cigarette et souffla la fumée dans la vigne

 

Au-dessus de lui. L'eau vive l'envahissait. Il en buvait de moins en moins.

Un verre suffisait à le transporter de l'autre côté du cerveau.

Un deuxième achevait le voyage par des apparitions fantastiques.

 

Il avait promis le bonheur à ses enfants mais pas à sa femme.

Il n'avait jamais menti à cette femme née de la même terre.

Les enfants ne croyaient plus ce qu'il disait et la femme

 

Se lamentait à l'église. D'ailleurs il n'y avait plus d'enfants

Dans la maison. Ils y demeuraient en hôtes impatients de s'en aller

Trouver un semblant de bonheur dans une résidence. Dans

 

Une résidence qu'ils avaient visitée avant d'opter pour le confort

D'une chambre donnant sur les jardins et le portail de fer forgé

Où se battaient des animaux sujets à la colère, des végétaux

 

Imaginaires peuplaient leur désarroi et don Guillén avait regardé

Cet ouvrage avec les yeux d'un connaisseur en effort à fournir

Pour obtenir un résultat à la hauteur de l'orgueil. Sa femme

 

Préférait les fleurs des plates-bandes. Le prospectus, ouvert

À la page des jardins et des fenêtres, figurait à côté des portraits.

Le soir, elle orientait une lampe dans cette direction et don Guillén

 

La tournait plus tard sur ses livres de comptes. Il fallait

Qu'elle s'endormît avant qu'il pût lui-même trouver le sommeil.

Le matin, à six heures et demi, il buvait un verre d'eau vive

 

En assistant à la mise en place des travaux sur les terres appartenant

Aux Galvez Cintas et aux Bonachera Gimenez. Lui, Guillén Mañas

Exberri ne possédait rien que le droit de finir sa vie dans une résidence.

 

Il était peut-être le propriétaire incontestable de la vigne

Et du chai, peut-être pourrait-il léguer ce savoir discret

À des enfants qui devenaient fous d'angoisse à cause des loyers,

 

De l'électricité, des connexions et des assurances. Il alimentait

Des comptes négatifs, promettait le bonheur et ne faisait rien

Pour qu'il leur arrivât enfin quelque chose d'incontestablement facile.

 

Pas de bonheur sans cette facilité. L'angoisse se nourrit

Des complications. D'ailleurs il avait des enfants qui s'exprimaient

Mal en présence de difficultés nées du désir même de posséder

 

Mieux et si c'était possible plus que les autres. Ils amenaient

Ces autres le dimanche, arrivant dans des voitures empruntées

Et ils buvaient ensemble l'eau vive, vantant les mérites de la vigne

 

Et de l'anis qui poussait en plante décorative sur les murettes

De l'aire de battage. L'ancienne moissonneuse-batteuse inspirait

Des commentaires techniques. Le soir, les voitures s'éloignaient

 

En soulevant la poussière des chemins. Il n'y a pas de bonheur

Sur terre. Sur terre il y a l'épreuve de vivre et surtout de vivre

Ensemble pour un temps donné mais incalculable. La terre des

 

Galvez Cintas et des Bonachera Gimenez, une terre facile au plaisir

Pourvu qu'on n'exige rien d'autre de ses cailloux, de ses racines

Et de ses ravinements parallèles. Une terre où le désir

 

Est un luxe de poète au service de l'Histoire. Don Guillén

Affectionnait particulièrement cette possibilité de tomber

Sur un filon et il avait appris, en plus de la topographie,

 

Des rudiments de géologie. Ajouté à sa connaissance de l'animal

Et des plantes, ce savoir le distinguait et lui valait l'estime

De ceux qu'il persistait, malgré tout, à appeler ses maîtres.

 

Serviteur circonspect des comptabilités apparentes, il aime

Les chiffres et le calcul algébrique. Sa connaissance du zéro

Est un bien précieux pour ceux qui la possèdent.

 

À six heures et demi, ce jour-là, les pasteurs ne sont pas

Au rendez-vous. Il boit l'eau vive et allume une cigarette.

Rien sur les chemins. Le soleil est à sa place exacte.

 

Il renonce au second verre et écrase la cigarette sous le pied.

Il appelle sa femme. Le chien arrive. Les pasteurs! ¡Los pastores!

La femme met la main sur son cœur. Nous sommes-nous levés trop tôt?

 

C'est déjà arrivé. Le chien s'en souvient. La femme met sa main

En visière devant les yeux. Il a confiance dans ce regard.

Aux premières lueurs, elle voit les lièvres rentrer chez eux.

 

Il s'est coiffé de son béret basque et il brandit le makila.

Ne pars pas sans manger! Il descend l'escalier du côté des chemins.

Les flancs de montagnes l'obsèdent. Il trouve la carcasse

 

D'un animal encore chaud. Derrière lui, sa maison disparaît.

Quelqu'un est passé par ce chemin ce matin, quelqu'un de pressé

Et d'habitué aux passages rapides d'un hameau à l'autre.

 

Il atteint le Limonero à sept heures moins le quart. Sur la

Terrasse, il y a du monde. Les propriétaires, les moins nombreux,

Tous brandissant une canne et secouant un chapeau de cuir.

 

Les régisseurs, dans leurs chemises blanches, armés d'un bâton

Et les ouvriers, pasteurs pour la plupart, hommes aux couteaux.

Cayetano, Guillermo, Nicolá, Omar, Pedro qui salue en voyant

 

Arriver don Guillén. Enfin les femmes et doña Pilar

Qui impose sa lourde présence, les jambes gonflées

De doña Pilar et son visage d'enfant fatigué par les peurs

 

Nocturnes. Il y a toute la contrée sur la terrasse comme

À la noce! On ne trouve plus de noyés dans le fleuve depuis

Que le barrage en emprisonne les eaux, pas de promeneurs

 

Assassinés depuis que les bandits de grands chemins

Ont perdu leur prestige. Don Felix trône au milieu

De la théorie, ayant inauguré les verbigérations

 

Par des considérations juridiques. C'est ainsi que commence

Le texte infini de don Felix et il se termine par le chant

Circulaire de la terre et des hommes condamnés à y demeurer

 

Éternellement. Ochoa est assis à une table. Le couteau de Cayetano

Menace cet équilibre photographique. Ochoa a achevé son repas

Et ses bienfaiteurs sont silencieux comme les fenêtres borgnes

 

De nos maisons. Don Guillén compte ses ouvriers. Cristo

Est aux écluses. Il n'a pas eu vent de ce qui arrive aux

Arrabaleros. Don Guillén observe le visage tranquille de celui

 

Que don Felix appelle déjà un étranger, étranger à la terre,

La terre étant ce qu'il partage d'une manière ou d'une autre

Avec la communauté des hommes. Cayetano fleurit dans cette main

 

Accusatoire. Arrive Angustias avec son panier de fruits et son

Sourire de putain repentie. Elle donne une orange à Ochoa

Qui l'ouvre comme une grenade. De belles mains de musiciens

 

Ont ouvert le fruit devant des témoins fascinés. Don Felix

Accuse le coup et la tignasse de Cayetano s'illumine de jaune.

La couverture a glissé sur les épaules d'Ochoa, révélant un corps

 

Préparé à la souffrance. Quels sont ces signes annonciateurs

Que don Guillén a toujours du mal à distinguer de la symbolique

Des faits? Ochoa mord l'orange, en extrait toute la pulpe, recrache

 

L'écorce et sourit enfin. Il a de belles dents blanches et carrées.

Il ne répond pas au peu de questions. — N'es-tu pas rassasié?

Demande Angustias en se penchant sur cet homme particulier.

 

L'homme sourit aux questions comme s'il ne les comprenait pas.

Il vaudrait mieux, pense don Guillén, que ce soit cet étranger

Sans traces futures. Cayetano ricane maintenant qu'il n'y a plus

 

De danger pour sa tranquillité de passeur de vie à trépas.

Quelques-uns rient avec lui de l'absurdité de la situation.

Doña Pilar se masse les genoux en se plaignant d'en avoir abusé

 

Peut-être pour rien. J'ai trouvé un renard mort tout à l'heure

En venant, dit don Guillén. Un renard mort? Je ne sais pas si c'était

Un renard, dit doña Pilar. — Un renard? On considère maintenant Ochoa

 

Dans la perspective de ce renard. Don Felix secoue sa grosse tête

De penseur parfaitement intégré au système de connaissance

Qui conditionne les circonstances de la vie quotidienne.

 

Un claquement de doigt expédie Nicolá sur le chemin du renard.

Pourvu qu'il arrive avant les chiens! On adresse des regards

De reproche autant à don Guillén qu'à doña Pilar qui souffre

 

Aussi d'une paralysie faciale. La joue se contracte et forme

Une noix. On entend Nicolá qui appelle les chiens et les chiens

Entrent dans le corral. Don Guillén est toujours surpris par

 

La perfection des habitudes. Les seins d'Angustias sont pleins

De cette nourriture d'abondance. Don Matías, le boulanger,

Racontait à voix basse comment il avait été impressionné

 

Par le regard d'Ochoa. — Le pain m'inspire l'humilité,

Disait-il. C'est peut-être à cause de l'attente, de la chaleur,

De la nuit qui me renvoie au sommeil de la communauté.

 

Les Cintas, les Gimenez, les Bonachera, les Galvez, les Llanos,

Les Gonzalvez sont propriétaires — terres environnantes, maisons

De maîtres, rues entières, fabriques d'huile, cartonnages —

 

Les Mañas, les Lopez, les Exeberri et leurs parents Irigaray,

Les Yepes dont on enferma l'ancêtre à Tolède — sont régisseurs

Des exploitations et tenus au devoir de réserve — Cayetano,

 

Guillermo, Nicolá, Omar, Pedro, Cristo, Torcuato, Ginés sont

Ouvriers et pasteurs de père en fils et les femmes ne comptent

Pas, ni les vieillards dont on ne sait plus rien — plus rien

 

De poétique. Les Anglais reconstruisent les ruines, aquarellistes

Du blanc et de la fleur considérée comme pourvoyeuse de couleurs

— priez pour les Anglais qui sont universels comme les Grecs

 

Et les Noirs d'Afrique. Priez pour que le temps de la clarté

Communautaire revienne éclairer les marches de la Rampe — priez

Pour la Soif de connaissance et pour la Satisfaction des estomacs

 

Et du sexe. Et pardonnez-nous notre sang et nos tendances à haïr

Le sang des autres. Pardonnez aussi la laideur de nos enfants

Et le peu d'Élégance — nous manquons d'arbitres dans ce domaine.

 

Les Anglais mettent des carreaux aux fenêtres. Ils importent

Les fleurs qui manquent à notre palette. Nos traits sont hérités

Du geste et de la parole, traits traceurs d'arbres et de chemins

 

Qu'un lavis de rose-bleu estompe si facilement, et si peut-être

Définitivement. Cheminées bleues et chambres rouille, cheminées

Des coins et du plancher, feux des perpendicularités de l'attente

 

Et de la hâte. Nos enfants vont épuiser le rêve et nous conservons

Des sommeils d'une fatigue exemplaire. On n'accouche plus dans

La douleur et on ne souffre plus dans l'espoir de la délivrance.

 

Pierres des maisons, poteaux des clôtures, marches des sentiers,

Traces du sang, tassement des colonnes vertébrales, cheveux rouges

Et noirs aux reflets bleus, faune des buissons et des galeries

 

Souterraines — petit tournoiement des significations ordinaires

Dans les actes authentiques et dans le souvenir de la guerre —

Nous fuyons. Nicolá ramena le renard raide maintenant comme

 

Une racine. Ochoa ne dit rien. Il voyait le renard mort de la malemort

Et il ne disait rien comme s'il ne comprenait pas que cette mort

Était la sienne. Bien sûr nous ne sommes plus au temps où

 

Il était plus facile d'accuser l'étranger, au temps où la mort

D'un étranger pouvait concilier les contraires avec l'aide de Dieu.

Nous avons perdu cet héritage en même temps que nos âmes.

 

Nicolá ferma le sac de plastique avec du ruban adhésif.

On examina la fourrure à travers le plastique. Rien

Ne laissait deviner une lutte avec les chiens. On questionna

 

Les femmes au sujet des enfants mais aucune ne rapporta

Une morsure. Ne caressez pas les chiens pendant quarante jours.

Et envoyez la tête à Madrid. La préposée aux Postes du pays

 

Se chargera de confectionner le paquet. Remplissez les formulaires

Pour une vaccination éventuelle. Ne perdez pas de temps à accuser

Vos filles pubères, vos vieilles édentées et l'étranger qui

 

Mange le pain de vos oiseaux. Don Guillén s'excusait et doña

Pilar expliquait sa légèreté par une migraine contractée

En touchant le fond de la nuit. Don Felix évoqua la dernière

 

Épidémie, celle des moustiques. Ne mangez pas de cochons pendant

Les menstrues. Il noyait des mains pressées dans la tignasse rouge

De Cayetano et le couteau restait tranquille sur la table.

 

Les propriétaires s'en allèrent ensemble, ne se haïssant plus

Dans les moments où la communauté mesurait le risque d'une perte

De revenu. Les régisseurs se mirent d'accord sur l'heure d'une réunion

 

Et l'ordre du jour circula rapidement. Ils s'en allèrent. Ochoa

Demeura seuls avec les pasteurs, les ouvriers et les femmes

Dont le nombre ne cessait de s'accroître, femmes propriétaires

 

Ou appartenant de droit à des propriétaires jaloux, femmes des

Régisseurs et des artisans, femmes d'ouvriers et ouvrières elles-mêmes,

Femmes des domesticités relatives et enfin les femmes de mauvaises

 

Mœurs. Ochoa aime les putains. Il aime aussi les bras des ouvrières.

Il aime l'élégance des autres et le cul des dernières. Ochoa est-il

Cet homme que les hommes redoutent parce qu'on a trouvé un renard

 

Mort sur le chemin des animaux domestiques? Les régisseurs sifflaient

Le retour à la normale. Pasteurs et ouvriers s'en allèrent.

Les femmes appelèrent d'autres femmes qui alimentaient déjà

 

La circulation de la rumeur. Ochoa trempa des lèvres roses

Dans le vin. — Ils avaient oublié le renard au regard de mort

Tranquille. Aucune trace de collet ou de morsure, pas un signe

 

De cette terreur qui fait des morts des pantins articulés.


Chant six et dernier de l'acte premier

 

Doña Flores Mejillas Galvez n'aime pas témoigner

 

 

 

 

 

Doña Flores Mejillas Galvez ne dort pas la nuit. Les autres

Ne couchent pas dans son lit. Elle n'éteint pas la lampe

Tempête électrique. Elle ne ferme pas le livre non plus.

 

Les fenêtres de sa chambre sont ouvertes, l'une sur la place,

L'autre sur un jardin qui ne lui appartient pas. Elle partage

Le privilège de la Petite Perse avec sa voisine, pure amitié.

 

À l'école, les enfants aiment ses réponses claires comme son regard

D'étrangère. Les jours de pluie, on attend une éclaircie

Pour la suivre dans les allées du jardin tropical.

 

Elle aime les fleurs mouillées et le terreau des chaussures.

Les enfants la suivent comme si elle avait le pouvoir

De les discipliner sans effort. Chez eux, les enfants sont

 

Capricieux et quelquefois obscènes. Elle coupe la parole

À des mères exaspérées et amoureuses. Des livres apparaissent

Dans ses mains, surgis de nulle part, pure invention.

 

On ne s'approche guère de cette femme, ce qui entretient

Le secret de sa pureté. Elle boit de l'orgeat aux terrasses

Avec des femmes silencieuses venues d'un autre pays, autres mœurs.

 

Pluie et vent sur ces fenêtres qui conservent leur apparence

D'ouverture. Le balcon s'est enrichi d'une floraison broussailleuse.

Le vernis des pots rutile sous les coups de soleil.

 

La porte donne directement sur un escalier sombre et rapide.

Elle vous abandonne sur le trottoir à l'ombre d'une façade

Trouée d'une seule fenêtre et d'un œil-de-bœuf habité

 

Par un couple de tourterelles. On entend un accompagnement

De guitare et sa voix, belle analogie avec l'oiseau générique

Qu'on imagine dans les moments de détresse lent et précis

 

Comme la transparence du verre. Mejillas est mort sous les balles.

On a recrépi ces murs depuis longtemps mais quelle obsession,

Ces déchirures de chemise! Quelle fantasmagorie maintenant

 

Que la paix et la liberté sont nécessaires! Flores écrit

Des chansons entre les lignes de son héritage familial.

Il n'y a guère que ce guitariste qui entre et sort

 

De sa vie. Son témoignage lasse un peu, à force de répétition

Mais ce n'est pas la seule raison de l'ennui et de la hâte.

Il explique comment Flores visite les marges de la tonalité

 

Et on se sent mal à l'aise. La même voix enchante les enfants

Au moment où ils ne s'attendent plus à la tranquillité.

Le piano de doña Pilar répond quelquefois à ces accords majeurs.

 

Il y a une croix dans la vie de Flores, personne ne doute

De l'existence de ce reflet et le miroir n'apparaît pas

Malgré l'effort, malgré la profondeur de la réflexion.

 

On imagine la langueur de ce corps réduit à l'application

Quotidienne. Au printemps, elle inaugure des robes blanches.

De ces promenades interminables, elle ramène de quoi complémenter

 

Indéfiniment un herbier. Dans ses mains, à part les fleurs

Et les récoltes, il y a souvent une partition annotée, griffures

Noires et pointues de son écriture au contact d'une autre précision.

 

Priez pour doña Flores! Priez pour l'homme qui l'a détruite!

Priez pour les enfants qui ne sont pas nés de cette union!

Priez jusqu'à ce que les larmes vous sortent des yeux!

 

Elle est triste au lieu d'être mélancolique ou furieuse.

Elle travaille méticuleusement, donnant le spectacle d'une lutte

De tous les instants avec la paresse. Ochoa la rencontre

 

Par erreur. Elle revient des moulins et remonte la rue,

Un pain sous le bras. Il demande pour le pain, sans prononcer

Un seul mot. On devine la berge et le sentier. Elle ne s'étonne

 

Pas de rencontrer un inconnu. Elle ne voit peut-être pas

La nudité, le walkman, le chapeau de paille rempli d'un soleil

Impitoyable. Elle se retourne pour montrer les ailes des moulins.

 

À quelle heure se lève une femme qui ne dort pas? Ochoa s'incline

Et trottine vers les moulins. Il ne rencontrera personne. Elle

Revient, monte l'escalier, nourrit les oiseaux des cages, cueille

 

Un fruit dans un compotier. Des lys larmoient sur la nappe,

Étourdissant d'obscénité. Elle évite le vis-à-vis de deux miroirs

En abîme, ne pénètre dans aucune possibilité de disparaître

 

Avec les transparences et la clarté s'accroît. Elle provoque

Les premiers chants d'oiseaux et la Petite Perse est traversée

De matérialités confuses. Cette femme est une miniature

 

D'ivoire et de pigments à regarder en contre-jour. Elle éteint enfin

La lampe. Elle range le livre et fait le lit. Une gorgée d'eau vive,

Vite et profondément, comme ne boivent pas les hommes que la même

 

Tristesse désespère un peu plus chaque jour, tristesse des immobiles,

Des inexplicables, des importuns. Le pain trempé dans l'eau vive

Est sa seule nourriture si l'on ne compte pas le fruit cueilli

 

Pour épuiser sa source. Expliquez autrement les rougeoiements

Du visage et les répliques obscures! Expliquez la complexité

Des pas si vous désirez aller au bout de la recherche.

 

À sept heures et demi, doña Pilar lui téléphone. Viens! Je suis

Au Limonero. Ochoa. Christ. Flores change ses habits. Ce matin,

Elle a chaussé ses bottes de cavalière. Quel jour sommes-nous?

 

Oui. Oui. Ce matin. Un pain. Je revenais. Le dimanche, les

Vagabonds se donnent rendez-vous. Nous sommes si charitables

Le dimanche. Beaux bras nus de doña Flores à la fenêtre.

 

Au Limonero, il n'y a plus d'hommes excepté don Felix qui a chassé

Ses démons. Les femmes sont assises ou prêtes à s'enfuir.

Ochoa sourit. On lui donne du vin qui mouille ses yeux.

 

Un renard? Flores grimace. Elle a noué le foulard autour du bras.

Petit chapeau aussi, paille bleue et ruban rose, un oiseau de plumes

Se détache, œil de verre. Il y avait de la buée dans le sac

 

De plastique. Une femme caresse la joue d'Ochoa comme on caresse

La joue de bébé avant de lui donner le sein. Sa chevelure

Éclabousse le visage du vagabond. Qui es-tu, chevalier d'ombres?

 

Don Felix hausse les épaules. Do you speak english? Parlez-vous

Français? Deutsch? Ich... eskualduna... Siècles des siècles!

Je suis Manuel, le propriétaire des lieux. Mon vin, le pain de

 

Don Matías. — La femme caressait la joue et approchait son visage.

Il y avait de la douceur dans ces regards, une douceur de dimanche matin

À huit heures moins cinq. Encore cinq minutes et nous nous en irons.

 

Pour aller où? dit doña Pilar. — Oui, où irez-vous? ajoute Flores,

La belle aux bras nus avec son petit chapeau bleu et son oiseau

De pacotille qui bat des ailes en attendant le moment favorable.

 

Don Felix consulte toutes les langues. Babel, ici, à ras de terre.

Il consulte aussi la langue des sourds-muets. Échec! Échec! Nous

Ne saurons jamais qui il est! — Impossible! décrète le magistrat-poète.

 

Priez aussi pour ces hommes qui prétendent en savoir assez

Pour guider les autres hommes sur le chemin de la droiture.

Priez pour leurs enfants et pour la durée de leur mandat.

 

Huit heures! Flores agite sa montre-bracelet. Allons couper les fleurs!

Et le renard? Don Felix se charge du renard. Manuel offre

Un morceau de ficelle pour faciliter le transport. Encore un peu

 

De vin? Ochoa s'enivre. On ne boit pas sans faim. Encore du pain

Et du jambon. Flores abandonne des fruits et doña Pilar

Ne peut pas s'empêcher de penser à ce compotier de verre.

 

Es-tu si étranger que nous ne sachions te parler? Tu es si beau!

Non. Il est tragique. La rousseur de ses cheveux. Les Juifs

De Palestine sont rouquins. Les vignes de Palestine. Le Jourdain.

 

Une femme commence à pleurer. — Je suis doña Pilar, la maîtresse

Des lieux. Tout m'appartient. Je possède la terre et l'air, c'est-à-dire

L'eau. Je ne sais rien du feu mais j'observe les hommes.

 

— Je suis ce qu'on veut que je sois. Priez pour nous, pauvres

Anarchistes. Priez pour les os de nos fusillés. Priez si prier

Vous inspire l'amour des autres. Je suis de chair et je le dis!

 

Manuel ne franchissait pas le seuil, une grosse pierre taillée

Sur place. Le rideau de perles se peuplait de mouches.

— Je ne sais pas ce qu'il faut en penser, dit doña Pilar

 

Au risque de décevoir les autres femmes venues pour savoir.

Il n'y a aucun rapport entre Ochoa et le renard. — C'est ce qu'on

Va voir! dit don Felix en nouant la ficelle avec une application

 

D'insecte au travail de sa proie. Ochoa répond aux sourires

Par d'autres sourires. Rien d'écrit sur lui. Don Felix niera même

L'existence du walkman. Quelle importance, cette musique que personne

 

N'a entendue! — Si les abeilles avaient huit pattes, ce seraient

Des araignées! — Les abeilles butinaient dans la vigne, innombrables.

Des araignées? Les abeilles? Je ne sais pas. Quelle différence

 

Entre l'homme et cet homme? Don Francisco arrive sur sa bicyclette.

Il vient chercher les fleurs pour l'office. Flores se mord les lèvres.

Si les fleurs avaient plus d'un an d'existence, quel âge aurions-nous?

 

Don Frasco n'est jamais tombé de sa bicyclette. Ceux qui s'imaginent

Que c'est déjà arrivé sont victimes du sommeil. C'est un renard

Trouvé par don Guillén. Doña Pilar se mord les lèvres. Scotchez-le

 

Encore! dit don Francisco. Manuel lui apporte le vin, un verre

Transparent pour que chacun puisse témoigner de la quantité.

— Ce renard n'est pas un renard comme les autres. Priez pour

 

Ceux qui ne ressemblent pas aux autres, anarchistes revisités

Par les fantômes des morts des échafauds. — Nous ne les pendions pas.

Ils mouraient comme des mouches au bout de nos fusils d'assaut.

 

— Qui es-tu? Tu ne le sais pas? Tu ne veux pas le dire? Tu ne sais

Pas comment on le dit dans notre langue? Il n'a pas l'air d'avoir peur.

Ne lui donnez plus de vin. Couvrez ce corps. Quelle heure est-il?

 

Ou quel jour sommes-nous? C'est la question du temps qui nous retient

Ici, parmi les autres. Nous préférons les enfants aux autres. Priez

Pour ceux qui ne font pas la différence entre un homme et son prochain.

 

Christ. Douleur du fils et de la mère. Père parallèle et muet.

Frères et sœurs du recommencement et pas de recommencement

Sans attente. Peupler l'attente de rites. Les jours et l'heure.

 

Quelqu'un emporta le renard. — Voici une chemise, une culotte et

Un peigne. Ochoa, la docilité, pas un signe de révolte qui couve

Sous le feu d'une submissivité mise à l'épreuve des mains.

 

Que sait-il du renard? Il est passé par le même chemin. Le renard

Était encore chaud quand moi-même, le suivant... Quel est ton nom?

Ochoa? Tu aimes le vin? Tu avais faim? C'est dimanche aujourd'hui.

 

Le savais-tu? Que sais-tu de ce renard? — Et si nous allions

Couper les fleurs de l'Office? Voici nos corbeilles et nos couteaux.

Elles descendent dans le pré fleuri. Les talus étincellent.

 

Ochoa les suivit, comme amusé par la perspective de l'agitation.

Don Francisco verticalisa la bicyclette et l'enfourcha.

On le vit mettre pied à terre au bas du chemin montant vers

 

L'église. Quelle belle différence entre l'histoire de l'homme

Ordinaire et les prophètes de malheur! Elles arrachaient les mauvaises

Herbes et coupaient les tiges au ras de la terre, tangentes

 

Obliques des couteaux. Ochoa accepta une brassée d'asphodèles.

Voici les aubépines de nos murs et les roses de nos jardins.

Elles récitaient la flore et des animaux les pourchassaient.

 

Ochoa paraissait apprécier la compagnie des femmes. Don Francisco

Cadenassa le cadre de sa bicyclette à la verticale d'un figuier.

Juché sur les fortifications, il s'indignait doucement.

 

Les corbeilles se remplissaient. On les aligna sur le talus

Au-dessus du chemin. Un fardier passa, chargé de marbre,

Une commande de dernière heure. Impossible de ne pas travailler.

 

Ochoa ne s'approchait pas des couteaux, comme s'il les redoutait.

Les gerbes de fleurs s'interposaient entre les femmes et lui.

Christ. Tu es le Christ et nous sommes capables de recommencer!

 

Il admirait la sueur des épaules, proposant la sienne une fois

Que les couteaux s'étaient éloignés. Elles lièrent le premier

Bouquet et le dressèrent entre Ochoa et une femme qui riait.

 

Les couteaux s'activaient. Il retenait le poignet de la femme

Et riait avec elle. N'était-il pas heureux de rompre le silence?

Don Francisco, là-haut, ne comprenait pas le bonheur des femmes.

 

Doña Pilar travaillait comme les autres. Priez pour cette femme

Qui inspire les autres. Elle épongeait son front dans un mouchoir

Brodé d'autres fleurs et le petit chapeau de Flores rendait un écho

 

Subtil. Oiseau retenu par les pattes. Don Francisco donna le signal,

Claquements de main, autre écho qui traversa la tranquillité d'Ochoa

Comme un signe d'inquiétude. On le chargea de deux corbeilles.

 

Comme il étrennait une nouvelle chemise et que la culotte baillait,

Il avait l'air gauche dans la montée. Des enfants mal réveillés

Le poussèrent comme si d'un âne il se fût agi. Priez pour les enfants

 

Qui obéissent pour ne pas avoir à se réveiller tout à fait. Ceux-là

Semblaient appartenir à un rêve. Pourquoi ne pas utiliser le vélo,

Don Francisco? — Les pneus. Ils sont fragiles. Chers les pneus.

 

Au passage, Ochoa se laissa intriguer par la mécanique et par la chaîne.

La selle luisait comme un vieux meuble. N'as-tu jamais possédé

Quelque chose? Don Francisco le surveillait du coin de l'œil.

 

Laissez passer doña Pilar et la première corbeille, celles des

Aubépines et des fougères. La maîtresse entrait cérémonieusement

Par la petite porte et l'hôte lui offrait un bras dépourvu

 

De surface. La netteté des lieux sidéra Ochoa. Il gémit son

Admiration, presque sans pudeur. Christ. La cloche tinta

Dans un coup d'essai. L'oreille de don Francisco frémit.

 

Des femmes tiraient l'eau du puits, l'une d'elle à cheval

Sur la margelle et une autre retenant la porte. Ochoa éprouva

Un vertige à la vue de cette profondeur obscure. L'eau se répandait

 

Dans l'allée de pierres, envahissant les interstices, croisant

Les parallèles de l'agencement et finalement disparaissant sous

Les bordures de briques. Les pots voyageaient du puits à l'entrée

 

Secondaire de l'église. Il entra dans un plan saturé de perspectives.

La nappe disparaissait derrière les bouquets que l'eau nourrissait

De déploiements triangulaires. Doña Pilar tira Ochoa par la manche

 

Pour lui montrer le prie-Dieu qu'elle lui offrait avec plaisir.

Il contempla la plaque de cuivre gravée. Je m'appelle Pilar.

Elle n'osait pas lui demander s'il avait appris à prier. Christ.

 

Les femmes s'agenouillèrent. Que sais-tu exactement de mes pensées?

Sans les hommes, de quelle fille naîtrais-tu? Pourquoi cette complexité

Biologique si la vie est une œuvre d'imagination et de génie?

 

Ochoa ouvrit la bouche mais il n'en sortit rien que le son de la cloche.


Chant sept

 

Raïssa à l'aurore d'elle-même

 

 

 

 

 

Ces fleurs! Raïssa ne voulait pas les voir! Jonchée de fleurs

Sur le dallage. Les femmes les alignaient sur la murette,

Couteaux rapides entre les mains et les bouquets apparaissaient.

 

Elle observait le monde à travers la même fenêtre depuis dix ans.

L'enfance persistait comme un hiver tenace. Elle haïssait la pluie

Et le vent. Les barreaux de la grille étaient repeints chaque année,

 

Au début de l'été, par un ouvrier que l'intérieur de la chambre

Fascinait. Peinture noire du fer et chaux des murs. Des géraniums

Resplendissaient, verts et rouges d'un couchant. Un chat s'attardait

 

Le soir avant la fermeture de la fenêtre et elle le caressait

Sans rien perdre du monde finissant en beauté. Seize ans,

Et elle se souvenait du père endormi dans une flaque de sang.

 

Le cou était traversé par un acier noir. Manche des couteaux.

Un foulard n'absorbait plus les liquides que l'homme perdait

En achevant sa vie. Une rose était tombée d'un balcon, épines.

 

Depuis, les parterres de la maison sont couverts de tapis d'Orient.

On n'entend plus les pas, on écoute plutôt ce silence faussé.

L'air bouge comme s'il était habité de transparences.

 

Adolescence inutile. Le passage de l'enfance à la maturité

Dure plus longtemps qu'on le dit. Le visage du mort criait.

Des cris habitent la nuit. Elle est prisonnière de sa chemise.

 

Dans la cuisine, vit la mère du mort assassiné à cause de la mère

De celle qu'il donne au monde pour témoigner de son existence.

Les trois femmes ont mauvaises réputations: la vieille parce qu'elle

 

Se venge à petit feu, la belle-fille n'en parlons pas et Raïssa

Qui ne dit rien, ne répond pas aux questions relatives à la vengeance,

Semble étrangère à ce temps compté en minutes d'angoisse.

 

La vieille se décompose lentement dans un fauteuil d'osier.

Raïssa n'entend pas l'eau du bain. Elle franchit la limite

De la cuisine et entre dans la chambre pour aller à la fenêtre.

 

De l'autre côté de la rue-rivière, les femmes s'activent.

"J'ai vu Ochoa pour la première fois". — C'est l'heure, dit la vieille

En abaissant le miroir. L'acoustique du dehors manque de géométrie.

 

Si nous exagérions la blancheur, l'abondance, la crudité? disait

Une femme en traversant la rue. Le clocher à la pointe d'un triangle.

— Quand donc aura-t-elle fini de se baigner? — Jamais, Amaxi, jamais.

 

Les jeunes hommes lorgnaient du côté de Raïssa. Elle se coiffait.

Ces anarchistes ne vont pas à la messe! — Leur sang dans la rigole,

Jusqu'à la fin des temps. Raïssa savait tout de sa beauté.

 

Quel besoin ont-ils de cette douceur et de cette perfection?

En quoi la beauté des femmes les concerne-t-elle? Quel rapport

Entre leur violence et le passage de l'enfant à la morte?

 

Ils fumaient en attendant. Nous serons beaux quand nous baiserons.

L'eau du bain forçait le temps à l'immobilité. La vieille était exaspérée.

Raïssa! Il y a un trou dans mon ombrelle! — Et il manque un rayon

 

À la roue droite de mon fauteuil! Nettoyez mes excréments! Buvez

L'air que je respire! — Qui sont-ils? À quel moment apparaissent-ils?

Comme elle sortait du bain, une abeille la piqua. Cris d'une femme

 

Piquée par une abeille venue sucer le sucre des parfums. Raïssa!

Raïssa, c'est toi! Cette femme, dix ans après, ce manque de pudeur,

Cette beauté dont j'ai hérité, cette possibilité de recommencer.

 

Ferme la fenêtre! Les abeilles descendaient du toit. Le voisinage

S'en plaignait. Mais ce sont les oiseaux qui abîment l'écorce

De vos citrons! Elle sortait rarement. Robe blanche, j'en ai le droit,

 

Et cheveux dans le dos. Une abeille! dit la vieille en scrutant l'air

Vicié de sa proximité. Une abeille l'a piquée. Ce n'est rien. Les oiseaux

Ne piquent pas mais ils se gorgent de vos sirops. Voici une moitié

 

D'oignon. Frotte! Jambes écartées, seins pendants, les orteils grimaçaient

Eux aussi. La peau piquée se gonflait doucement. Chassez les abeilles!

Grognait la vieille en agitant son éventail. Elle n'avait jamais été piquée.

 

Cette nudité de putain. Ce glissement de la mort de l'autre

À la continuité. On avait emporté un corps disloqué. La chemise

Perlait. — Maintenant l'eau de neige! Oui, l'eau de neige, cet hiver,

 

Les précipices lointains, la nuit interminable, la glace qui faisait éclater

Les pierres. Le clocher retentit. C'est l'heure, dit la vieille.

Elle déploie le fichu et une dentelle. Un peigne traverse sa tête.

 

Raïssa ferme le rideau, à regret. Le regard de l'homme est un bon

Commencement. La poésie des livres évoquait une extase, comme un

Déchirement. Elle avait trouvé un phallus d'ivoire dans une malle,

 

Au grenier. Objet souvenir et si pratique en cas d'excédent de désir.

La vieille épiait le clocher. Vue perçante des oiseaux de proie.

Elle reconnaissait la première vibration au frémissement des oiseaux.

 

À regret. Les jeunes hommes évitaient le regard des autres hommes.

Elle les observa dans la fente. Une abeille! L'eau éclaboussa les miroirs.

Ce corps l'exaspérait. Elle coupa l'oignon et l'appliqua sur la piqûre.

 

À l'heure de la messe, les rideaux se ferment. On ne voit pas les habitants

De cette maison sortir dans la rue presque précipitamment dans la rue.

La fente se remplit de l'image d'un Ochoa paraissant fier de sa chemise.

 

Vide l'eau du bain. Plonger son bras dans cette sauce de parfums

Et d'odeurs intimes. Les vapeurs continuaient de se dissiper.

Et pendant ce temps, elle démêlait sa chevelure devant un miroir.

 

Dernier son de cloche. La maison a fini de vibrer à l'unisson.

Verse un demi-flacon d'eau de Cologne dans les cheveux encore mouillés.

Les seins étaient toujours nus, arrogants et pitoyables.

 

On entend les portes de l'église se refermer. Nous n'y serons pas,

Chantonne la vieille. Sa belle-fille couvre enfin le corps d'une chemise

Et paraît devant elle. Nous mangerons de la viande de poisson

 

Aujourd'hui. Clairs poissons. Un jet de citron est nécessaire.

Ajoutez le thym et le laurier, un clou de girofle et les pépins

D'un beau piment. Accompagnez de vin du pays, un Galvez Cintas par exemple,

 

Excellent exemple de vin à partager. Raïssa n'aime pas sa mère

Et sa grand-mère est une relique d'un passé encore plus obscur.

Ochoa, grand et clair dans sa chemise à peine rapiécée, allait

 

Et venait entre la fontaine et le parvis de l'église. — Laisse-moi voir!

Elles épiaient le moindre changement et en rendaient compte

À la vieille qui en assurait le commentaire morose. Voir et dire.

 

Ochoa était seul. Avant de refermer les portes, don Francisco

Jetait un œil sur la place et rappelait les brebis égarées

Des coins de rues. Ochoa avait-il refusé d'entrer ou bien le curé

 

L'en avait-il empêché? Nous n'avons pas vu ce moment à cause du bain.

— Je ne peux pas être à la foire et au moulin! dit Raïssa, presque rageuse.

Ochoa attendait. Il caressait le chat. Raïssa se montra à la fenêtre.

 

Ferme la chemise! Elle haïssait ces vieux seins. La chevelure

Se nouait dans le peigne. Tu n'as jamais su te coiffer, dit la vieille.

— Ne revenons pas sur ce passé! C'est passé et c'est fini!

 

Raïssa voyait le corps transporté sur les épaules des autres pasteurs.

La tête était presque détachée. Le sang dégoulinait passablement.

— Si tu avais vu ce que je sais, dit sa mère, tu n'en rêverais pas!

 

Cauchemar des jours. Nous mangions du poisson faute de viande, dit-elle

À Ochoa quand il se montra doux avec elle. — Tu mélanges tout!

Dit sa mère en nouant les mèches autour d'un peigne de corne noire et dorée.

 

Le rituel chrétien dure une heure environ. Les juifs et les musulmans

Prient dans leurs maisons. Papa aimait la simplicité des juifs

Et l'humilité des musulmans. Il leur expliquait pourquoi Dieu

 

Ne pouvait pas exister. — Supposons que la mort n'existe pas. Dieu

Nous viendrait-il alors à l'idée? Non, n'est-ce pas? — Mais

Elle existe! — En êtes-vous si sûrs? — Raïssa parlait du cadavre

 

Avec une clarté qui épouvantait les examinateurs de sa souffrance.

— On n'explique pas la dyslexie par des traumatismes d'enfance.

Elle ne comprenait pas la physique des miroirs et doña Flores

 

Était la seule à comprendre. Dehors, elle redoutait la proximité

Et l'éloignement. Comment alors fréquenter les autres avec une chance

De les aimer? Sa mère la poussait devant elle. Elles portaient

 

De beaux chapeaux de toile jaune. La vieille sortait quelquefois

Sur le seuil pour soumettre son visage à l'action du soleil,

Prescription médicale. Des enfants la harcelaient. Ses insultes

 

Rocailleuses. Sa propre prescription de malheur. Elle avait été

Une égérie. Qu'est devenu ce poète d'un autre temps? Nous oublions.

Raïssa voyait le cadavre et ne doutait pas. La mort l'habitait

 

Comme les petits animaux habitent dans les troncs d'arbres. Écureuils

Rapides des araucarias du Jardin des Plantes. Maman pousse sa fille

Vers des garçons indifférents. Le soleil noircissait la face rogue

 

De la vieille. — As-tu fréquenté les garçons qui te trouvaient belle?

Ce que tu vois, c'est ce que tu t'imagines. Accepte de jouer.

Ils s'amusaient à s'éclabousser autour du bassin. Eau des promeneurs.

 

Une douleur traversait son cœur quand Cayetano revenait sur la place,

À l'heure des vêpres. Elle attendait ce moment inévitable. Il lorgnait

Vers la fenêtre où elle daignait (sa mère) se montrer à son ancien amant.

 

Ils échangeaient des signes incompréhensibles. Comment peux-tu?

Grognait la vieille. Raïssa mesurait cette approche précise

Comme une autre tentative de mettre fin à la vie. Elle peut.

 

Cayetano arrivait au bras d'une femme qui était la sienne.

Elle lui avait donné des enfants mais Raïssa ne les comptait pas.

Sa mère défiait le souvenir de plaisirs anciens en se montrant.

 

Parce que Cayetano le tuera comme il a tué mon père! avait finalement

Déclaré l'enfant de l'homme tué par les mains de l'amant.

— Personne ne tuera Cayetano, avait seulement répondu la mère.

 

C'était compliqué. Mais c'était surtout imparfait. Tout ne s'expliquait pas.

Les gens ne connaissaient que la surface de cette souffrance.

Pas question de fréquenter cette fille! Et ils demeuraient indifférents

 

Ou feignaient de l'être. La simplicité naturelle d'Ochoa ne pouvait

Que provoquer une autre tragédie. Comment ces choses arrivent-elles

Si elles ne sont que le fruit amer de l'imagination de Raïssa?

 

Demandait ironiquement la vieille à sa belle-fille. Le soleil

Refermait les petites plaies de la vérole et la petite-fille

Appliquait des baumes transparents sur des cicatrices dénaturées.

 

Ainsi le godemiché passa de main en main. À dix heures, les portes

De l'église s'ouvrirent. Un paralytique descendit le premier la rampe,

Puis des femmes poursuivant des enfants. Un bourgeois alluma

 

Son cigare. Ochoa les attendait. Don Francisco, qu'on déshabillait,

Pouvait le voir à travers les carreaux de la sacristie. Ochoa

Patientait encore ou bien il n'attendait rien, difficile de se prononcer,

 

À distance. Les prie-dieu, glissant sur le dallage, provoquaient

Un concert d'infrasons. Des vases renversés épanchaient des coulures

Sombres. Une fleur voyageait dans les cheveux d'une toute jeune fille.

 

Des personnages qui hantaient la mémoire de Raïssa, elle en vit quatre

Qui à eux seuls formaient le noyau de sa souffrance, quatre angles morts

De sa trajectoire parmi les autres et le rideau se refermait lentement

 

Sur ce jeu circulaire des réflexions. Ils rejoignaient maintenant

Le nouveau venu sans que Raïssa eût conscience de ce qu'ils cherchaient

Dans cette existence provisoire. Ochoa se laissait encercler sans

 

Révolte, sans conscience précise de l'enjeu, peut-être même était-il

La bonté même comme doña Pilar le leur expliquait, choisissant les mots

Dans le répertoire des visions, s'approchant des lèvres et des oreilles

 

Avec une imprudence troublante et sans doute accessible à l'attente.

Don Francisco, débarrassé de ses attributs, se joignit à eux.

On vit alors Cayetano essuyer la sueur de ses tempes.

 

Voici les enfants de Cayetano, petits êtres dépourvus de patience,

Visiblement souffrant d'un excès d'attention et prompts à reculer

Les limites du jeu. Ochoa apposa sa sainte main sur le front de l'un d'eux.

 

Cayetano recula. L'enfant tournoya autour d'un axe qu'Ochoa déplaçait

En direction de la fontaine, semblant obéir à une nécessité impérieuse.

Un autre enfant tournoya sans l'influence directe d'Ochoa que doña Pilar

 

Priait de recommencer sur elle son expérience centripète. Don Francisco

Exprima son indignation. Flores boutonnait la chemise du vagabond

Pendant que les enfants dinguaient. Don Felix sortit un petit bout

 

De langue pour traduire ses impressions. Don Guillén argumentait.

Dans le rideau, Raïssa souffrait sans mesurer l'importance d'Ochoa.

Cayetano le Meurtrier, don Felix son Sauveur, don Guillén le faux Témoin,

 

Et cette Flores qui enseignait si bien et mentait avec la même science

Du détournement du sens à donner à la moindre tentative de savoir

Ce qui s'est réellement passé. Raïssa imposait un cadavre vide de sens

 

À son imagination. La vieille s'était endormie et ronflait. Sur le feu,

Une casserole tremblait. L'eau du bain s'écoulait lentement

Dans les conduits. Dehors, le soleil se multipliait dans la géométrie

 

Des façades. À quoi jouent-ils d'un bout à l'autre de l'existence des autres,

Ces notables sans qui la vie devient impossible? De qui tiennent-ils

Ce pouvoir de résoudre la question de l'égalité par l'économie

 

Et les tangentes de l'économie? Ochoa ne leur est pas étranger.

Cayetano ne le menace plus. Don Felix exprime encore sa perplexité.

Don Guillén n'exprime rien. Flores se soumet au hasard de la chemise.

 

Voici doña Pilar aux prises avec une cohérence favorable à l'expression

D'un bonheur cassant. Les enfants virevoltaient avec les reflets

Perpendiculaires du bassin. Arc du jet d'eau insonore. Les plans

 

S'ajoutaient à une perspective cavalière. Masses planes des départs

De figures. Raïssa luttait contre la possibilité des divergences.

Ne plus te voir, pensa-t-elle. En même temps, un bruit quelconque

 

La retenait à la surface. Régularité de cette fréquence. Entre les secondes,

Permanence des objets. L'air se réchauffait. Un oranger envahissait.

Transparence des passants. Positions incertaines. Ou relativité.

 

Au lieu du tournoiement, la paralysie. La lente immobilisation

De la colonne vertébrale. Description d'un reflet. Une douleur

Traversait le corps jusqu'à se fixer autour de la bouche.

 

Ces changements n'affectaient pas sa beauté. Les arabesques de la grille

Recomposaient instantanément la fragmentation en puzzle.

Sa peau attirait des particules de temps. On n'explique pas la beauté.

 

Aussi commençait-on à en décrire les effets sur l'imagination.

Ils aimaient cette présence incompréhensible dans leur dos.

Mais ils n'avaient aucun moyen de l'incorporer à leurs jeux.

 

Matière à outrage. Elle continuait d'améliorer son apparence.

Vieillissant, et insatisfaits de leur descendance, ils cherchaient

Le moyen de s'approprier ce qui échappait à l'influence incontestable

 

Du Mariage, de l'Héritage et du Commerce. Comment espérer que finalement

Elle pût se donner? L'apparition d'une imperfection les eût convaincus

D'une erreur légitime. Mais elle ne cessait d'accroître sa primauté

 

Et ils imaginaient des tortures à la hauteur de leur désespoir.


Chant huit et dernier du Jour

 

Don Alfonso Galvez Hoffman est médecin

 

 

 

 

 

Le salon d'attente du docteur Alfonso Galvez Hoffman ressemble

À un coin d'église. Priez pour ce médecin solitaire qui ne cherche plus

Son âme sœur. Don Alfonso se nourrit d'une autre attente.

 

La tête du renard, il leur a bien expliqué qu'il était inutile

De l'envoyer à Madrid. Il leur a montré la carte sur Internet

Et ils ont aussi voulu voir la structure du virus. Ils l'ont cru.

 

Maintenant il rangeait les petits verres sur le potager, en ligne

Les petits verres de l'amitié, comme des soldats à la parade,

Les petits verres qu'il offre sous prétexte d'amitié mais il sait bien

 

Ce qu'il faut penser de l'amitié quand on n'a pas connu l'amour.

À dix ans, il regardait jalousement le monde à travers la biconvexité

Des petits verres que sa baronne de mère alignait dans l'évier

 

En pleurant. Il y a un monde entre le monde et soi et si l'on n'est pas

Poète, on court le risque des approches approximatives de la science.

Il négligeait plutôt son devoir de chrétien et aimait se souvenir

 

Que son ancêtre le plus ancien était un Arabe d'Afrique, beau noir

Hérité de la beauté originelle peut-être avant le grand voyage

Vers le Nord. Voici le Nord sur la carte du monde, Nord blanc

 

Des pôles. Il ne buvait jamais comme on bêche son jardin. Le jardin

Avait connu les légumes de la guerre et les fleurs des Colonies.

Il buvait en apnée, n'avançant jamais sans la possession de l'instant,

 

Et touchant à des vérités impossibles à partager avec des amis

Qui avaient épousé les plus belles femmes de leur génération.

Sur un autel profane, il y avait des revues de mode et des magazines

 

Scientifiques. Aux murs, des estampes pour illustrer le bonheur

De l'instant. La tapisserie jouait avec les graphes d'une plante

Envahissante. Le dimanche, don Alfonso regardait la boniche

 

Avec envie. Elle revenait de la messe. Son petit chapeau gris

Était cloué au mur. La mantille bougeait dans l'air des fenêtres.

Elle suivait un trajet défini depuis longtemps. Son corps fatigué

 

Ennuyait don Alfonso mais il le regardait avec envie. Elle s'approchait

Pour vider le cendrier puis s'éloignait pour s'adonner aux travaux

Des surfaces horizontales. Les mouches l'accompagnaient. Don Alfonso

 

N'attendait pas. Il allait d'un bout à l'autre de ce qui ne pouvait plus

Être de l'attente. C'était un fragment d'autre chose que le temps passé

À attendre ou à recommencer. Ce n'était même pas du temps, ce n'était

 

Rien. Le corps se fatiguait et il n'attendait rien du désir.

Elle changeait les fleurs coupées, effaçait les miroirs,

Vissait et dévissait des ampoules, contrôlait les connexions.

 

Ce matin, à peine débarrassée de son petit chapeau gris et de sa mantille

Noire, elle dit qu'elle avait entendu parler du renard.

Elle avait croisé les hommes dans l'escalier. La poussière commença

 

À concrétiser la lumière oblique. La tête du renard saignait

Dans un linge. Ils s'étaient lavé les mains avec du savon

Et une solution d'ammonium. Elle vida les bassins dans l'évier

 

Et compta les petits verres sans avoir l'air de les compter. Femme,

Dit-il, je mangerai au restaurant aujourd'hui. — Qui vous a invité?

Fit-elle comme si elle ne disait rien d'important. Il dit:

 

— Nous nous réunissons autour de doña Pilar, à son invitation,

Ajouta-t-il comme si c'était nécessaire. Doña Pilar avait pris Ochoa

Sous son aile, expliquait la boniche, une certaine Esmeralda,

 

Voisine de Polopos, sur le chemin des moulins. — Je vous souhaite

De vous amuser, dit Esmeralda sans ironie. Son corps laissait

Une odeur de fruits confits. Il buvait un ou deux petits verres

 

Avant d'aller déjeuner chez les autres, le dimanche après-midi.

À une heure, il sortit. Le soleil pénétra dans le verre fumé

De ses lunettes avant de s'installer sur ses épaules. Il marcha

 

En pensant à la faim. La table de doña Pilar réunissait de vieilles

Connaissances. Il vit le vagabond dans le patio. Il regardait les fleurs

Sous les dattiers. Christ. Pilar avait peut-être raison. Il aimait

 

Cette femme. Il soignait les défauts de vieillesse de ce corps

D'un autre temps, un corps exemplaire du point de vue de la résistance

Qu'une femme peut opposer aux photographies témoignant de sa beauté.

 

Il monta. L'escalier était rafraîchi par l'arrosage constant des pelouses.

En se souvenant de la tête nue d'Ochoa, il pensa à des rayonnements

Compliqués d'une chimie non moins explicable. Doña Pilar interrompait

 

Toujours une réflexion et n'avait pas les moyens intellectuels de mesurer

L'intensité de cette activité purement cérébrale. Don Alfonso réagissait

Aux signes de bonheur par des absences spectaculaires. Elle lui offrit

 

Son bras et il se laissa conduire dans la salle à manger. Nous

Sommes seuls, précisa doña Pilar. Il s'étonna à peine. Un petit verre

Atteignit ses lèvres, brûlant comme un tison de mangeur de feu.

 

On frappa à la porte. C'était la jeune Raïssa qui apportait des fruits.

— Voyez comme il se précipite sur elle! dit doña Pilar en pinçant le coude

De don Alfonso. — Je ne sais pas, dit le médecin. Ochoa recevait les fruits

 

Dans un autre panier. — Il l'attendait, dit doña Pilar. — Nous ne sommes

Plus seuls, dit don Alfonso. Doña Pilar descendit. Don Alfonso se servit

Un autre petit verre. Des cristaux de sucre scintillaient. Il n'entendait pas

 

Les voix. "Je leur ai dit que c'était inutile. Ils exigeaient

Des explications. Comment simplifier à ce point la complexité?

Le renard ne portait aucune meurtrissure. Je leur ai promis

 

D'analyser le sang. Ont-ils seulement idée de ce qu'est une analyse?"

— Vous la soignez, non? demanda-t-elle en revenant. Ochoa la suivait.

— Il avait l'air d'un pauvre type qui entre dans un palais.

 

Les mets étaient rassemblés sur une table à l'abri du soleil.

Deux fenêtres adjacentes formaient une ombre rectangulaire.

Un tapis était roulé contre le mur, peau du dallage encore humide.

 

Raïssa apparut en domestique, cheveux dans un peigne et les bras nus.

Ochoa la suivit dans la cuisine, portant les paniers de fruits.

Mangeons, dit doña Pilar. L'invité toisa son hôtesse. Elle s'assit.

 

Vous devriez vous reposer dans votre maison des Alpujarras, dit le médecin.

Là-haut? fit-elle en jetant un regard inquiet vers le corridor

Qu'Ochoa venait de traverser. — Elle ne lui tirera pas les vers du nez,

 

Confia-t-elle à don Alfonso. Il huma le vin dans un verre. Il avait

Des habitudes culinaires. L'hôtesse avait tout prévu, même le pain

Aillé. Il appliquait des incisives expertes dans la chair des olives.

 

Que croyez-vous qu'il est venu chercher parmi nous? demanda-t-elle

Enfin. — Chercher? fit don Alfonso Galvez Hoffman. Il luttait

Contre des incohérences trompeuses. Nous ne cherchons plus,

 

Dit-il et il parut satisfait de sa réponse. Ils ouvrirent des tomates.

— Soleil! s'exclama le médecin en posant ses lèvres sur la chair

Fendue. Doña Pilar usait d'un petit couteau à manche d'ivoire.

 

Je ne sais pas, dit-il. Elle remplissait le verre, répandant le vin

Sur la nappe. Soleil? Avait-elle parlé avec les autres femmes?

— Je n'ai pas eu l'impression d'un être différent, dit don Alfonso.

 

Christ. Sous la table, elle caressait les perles d'un chapelet.

Vous l'auriez vu! dit-elle. Mais il voyait rarement les autres

Au moment important de leur apparition. Son esprit se nourrissait

 

De reflets. Planches anatomiques. Il traduisait le monde dans la langue

Des descriptions. Elle préférait l'instant où le texte se déplace.

Ochoa revint avec des fruits. Il refusa encore de partager le repas.

 

Une larme rejoignit la lèvre supérieure de doña Pilar. Elle avait

Toujours eu cette bouche éloquente. Le nez offrait une arête droite.

Ochoa transportait sa couverture dans son chapeau. Préférait-il

 

La chemise? Il avait refusé de se chausser. C'est l'été. Les habitants

Des hameaux vont pieds nus aux travaux, dit don Alfonso qui reconnaissait

Cette courbure de l'échine, l'étroitesse des épaules, les mains carrées.

 

— Mais, dit doña Pilar, ce regard? La tranquillité? La lenteur

D'un point à un autre de nos habitudes? Cette différence indiscutable?

— Il ne parle pas, constata le médecin. Mais, selon son opinion,

 

Il ne pouvait s'agir d'un étranger à la terre comme le soutenait

Don Felix. S'il parlait, il parlerait notre langue. Observez sa démarche.

C'est celle d'un travailleur. Il connaît la terre, notre terre.

 

Croix. Elle se leva pour lui offrir un verre de vin et il le but.

— Vous voyez ces cheveux? continua don Alfonso. C'est la cendre

Et le romarin qui les rendent si soyeux. Et non pas la divinité,

 

Voulait-il dire. Doña Pilar caressa la joue du vagabond. Rasé de frais,

Constata le médecin. Couteau. Affûtage précis de nos couteaux

Sur la pierre formée à cet usage patient du minéral. Divin enfant

 

De l'imagination et non pas de l'écriture. Relisez. Il connaissait

L'anthropologie de ces habitants parallèles. Le vin. La femme naissante.

Ces érections de pasteur. — Vous êtes sûr pour le renard?

 

Raïssa entra avec la viande cuite. Elle avait séparé la sauce de la chair.

Don Alfonso contempla ce monument de plaisir. — Que veut un homme

À qui la vie n'a pas pardonné sa connaissance de la nature humaine?

 

Il se sentait persécuté. Il caressa le bras de la jeune fille.

— Si nous prenions le con