CHANSON D'OMERO

de Patrick CINTAS

www.lechasseurabstrait.com/lesjours

Texte intégral
work-in-progress
ISBN: 84-930999-6-1

 

 


I

 

Ode à Cézanne

 

 

 

 

 

 

 

L'AUTEUR — Cézanne, la question est de savoir
Comment tu as voulu qu'on se souvienne
De toi — ces chemins aujourd'hui
Disparus n'ont pas perpétué la trace
De tes pas à l'aventure du paysage.
Des touristes à la peau fragile
Ont investi les lieux et l'État
A installé ses terminaux dans une autre
Perspective — la disparition des traces
De pas affecte les photographies

Comme l'absence de voix nous habitue
À une lecture passive des vieux testaments.
Cézanne c'est à Paris, au Café Guerbois,
Que tu croisas tes contemporains mineurs,
Le promeneur infatigable Paul Guigou
Et l'inventeur de la brosse à peindre
Ce que le soleil de Provence recrée
À la surface du sol, Adolphe Monticelli.
Peu de promeneurs ont accompagné
Ton déplacement commencé chez Pissarro.

Se souvenir de toi c'est apprécier
La documentation photographique
Et les témoignages retardataires.
On voudrait savoir comment Manet
Et Courbet ont été touchés par
Tes premières toiles, l'Assassinat
Par exemple, sans doute le meilleur
Et le plus beau à la fois, cette maîtrise
Qui n'inspira pas le besogneux Zola
Mais qui te classa parmi les peintres

Par la seule force de la toile peinte.
Il n'aura pas suffi d'un roman
Peut-être triste pour te réduire
Au personnage et à l'intrigue.
Nul texte n'approchera d'assez près
Le cercle infini de tes rectangles.
Peintre de la leçon donnée à la peinture
Plus qu'à des peintres qui n'ont pas
Ta photogénie, tu ne dispensas pas
L'enseignement ni la critique, seuls

Les nez en barreaux de chaise illustraient
Ta patience de bachelier. Comment un ami
Aussi proche que Zola n'a-t-il pas
Saisi au vol l'exigence de ta langue?
Que se passe-t-il à chaque fois qu'un enfant
Se livre à des démonstrations de différence?
Pourquoi n'y a-t-il pas toujours un ami,
À défaut de père, pour faciliter les introductions
Dans ce monde si peu fait pour l'enfance
Et ce qu'elle invente au seuil de l'âge?

Se souvenir de toi est un effort surnaturel.
Ton dos chargé du maigre fardeau, ton chevalet
De bambou (j'imagine), tes godasses qui sentent
Et ta chemise doublée d'aiguilles de pins,
L'arsenal complet du provençal qui a vu
Paris et les environs de Paris, les villages
Porteurs de la lumière et les toits qui témoignent
De la vie, gris ou rouges, bleus quelquefois
Comme un étang, pans plans de l'oblique
Nécessaires à tout regard porté comme l'ombre

Sur le principe de l'intersection géométrique.
Toute la peinture occidentale gisait à tes pieds
D'enfant. Beau musée des gravures qu'on tourne
Comme des pages. Il t'arrivait peut-être
De les comparer avec ce que tout le monde
Pouvait voir en même temps que toi, depuis
Le même degré, les mollets glissant
Sur la contremarche servant d'appui
À ton équilibre précaire, et des oiseaux
Que tu ne peignis jamais malgré une existence

De peuplement têtu, gravissaient la pente
En même temps. Concordance des temps vécus
À proximité du génie, pourquoi ne savent-ils
Pas reconnaître? Pourquoi leurs reconnaissances
Se limitent-elles à l'acquisition des valeurs
Sûres? Mais que savais-tu toi-même
De ce qui restait à franchir pour devenir
Ce que tu étais en puissance? Cette enfance
Confiée aux édiles, point commun des français,
Est l'enfer dont il faut tirer le bonheur

Ou à défaut de bonheur la joie de l'instant
Et ta future peinture n'était que du temps
Mais pas celui qu'on passe ou qu'on retrouve
Après l'avoir cherché, — ce temps arrivait
Comme une bourrasque de juillet dans les pins,
Porteuse des agglomérats formés au sol
Par d'autres tournoiements dont il est
Raisonnable de penser que tu étais
L'origine et la conséquence. Se souvenir
De toi tel que tu aurais voulu te voir

Dans nos yeux éternels, c'est reconnaître
Le fil de ce temps qui ressemble de si près
Au paysage, à la nature morte et aux nus
Qui reconstruisent ta pensée à ta place
Maintenant que tu jouis d'une existence
De musée et de collections privées.
Au Grand Palais en 1978 j'ai pu comparer
Les versions de tes baigneuses et j'ai appris
Ce que c'était une version, promesse
De n'en plus confondre les enseignements

Avec ce que les variations camouflent
De prétentions à l'exactitude. Caressant
Tes rêves, nous étions libres de nous arrêter
Malgré l'affluence et des gens couraient
Entre les statues de Maillol pour venir
Te regarder tel que tu avais existé
Pour tes proches qui ne surent pas à temps
Devenir tes contemporains. Proximité
Des familles à l'heure de retourner
Aux travaux exemplaires qui consolident

Les liens. Mon père évoquait Xavier de Langlais
En effleurant tes toiles d'un regard
De connivence ou de circonstance, comment
Savoir ce qui se passe dans la tête
De ces admirateurs venus de loin
Pour se frotter à tes surfaces fatiguées?
Pourtant ta pendule a conservé sa fraîcheur
Hollandaise et ton assassin est exemplaire,
De même que ta neige fondant à l'Estaque
Et tes personnages sans regard, tout en mains.

Nous nous fréquentions sans doute
Pour la première fois, empruntant les mêmes
Allées peuplées ou bornées par tes existences,
Forts de notre mémoire et capables
De reconnaître les détails révélés
Dans les musées de nos bibliothèques.
Ici un rehaut que la photocomposition
Signalait par un excès de clarté, là
L'existence d'ombres travaillées au coeur
De l'ombre elle-même. Quel savoir-faire!

Les thermomètres et les capteurs  gracieux
De l'humidité ambiante composaient dans
La discrétion des objets rapportés
Pour la circonstance. Des regards
Nous suivaient avec cette autre discrétion
De rajout. La soif me torturait et le poids
Du catalogue cher payé m'imposait des haltes
Sommaires qui m'interdisaient de pénétrer
Au-delà de tes accidents polymères.
Tu ne ressemblais pas à tes musées

Mais personne ne songea à te le reprocher.
Ici, la déification est un principe
Physique d'importance. Mais tu appartenais
Aux Russes et aux Américains plus
Qu'à ta Provence conquise par la langue
Nationale. Aucune révolte sur ces visages.
Simplement le bonheur, la conscience claire
Du tourisme parisien. L'air entrait en nous
Comme dans les moulins de tes promenades.
Nous n'avions rien à dire et tout à donner

Maintenant que nous avions vu ce que personne
Ne pourrait jamais nous arracher. Je doute
Que Picasso ou Matisse n'atteignent jamais
Nos centres épileptiques avec cette précision
D'anode. Nous savons qui est qui. Dehors,
On revenait de l'expo avec des commentaires
D'enfant séduit par le sommeil réparateur
Des circonstances, à fleur des travaux
Des champs, exhibant des mains savantes
De voyeurs et des lèvres passées au fil

D'une histoire qui ne s'achève pas comme
Les régimes politiques ou les gloires
Cinématographiques. Des quais plantés
De réverbères s'allumèrent. Les péniches
De la Seine transportaient de l'uranium
Et au partage des eaux on finissait
De raconter ton histoire de dessin
Et de couleur appliquées à la surface
Dans la nette intention de changer
Le regard et les conditions de l'oeil.

Je pouvais voir l'énergie nucléaire
De la lumière tournoyante des quais
Traversés de phares. Paris bourdonnait
Comme une ruche dont on cherche la Reine.
Les gens s'attardaient sur les ponts
Pour respirer encore l'air d'une autre
Époque. J'imaginais les contrôles précis
De l'humidité et de la température
Que nous venions de changer. Le temps
Du pont Mirabeau n'était déjà plus

Le tien quand Apollinaire y pensa
En passant. L'Algérie du pétrole
N'avait pas tenu ses promesses. Fos
Non plus. Par contre les touristes
Creusaient des fosses pour leurs caravanes.
Ils pratiquaient des terrasses et plantaient
La végétation espagnole de leurs rêves.
Ils buvaient l'eau rare de nos bêtes.
Les mondes ne se mélangent pas aussi
Facilement que les teintes démontrant

L'infini de tes possibilités artistiques.
Mais ce n'est pas la nostalgie qui t'emporta.
Le vent contient les germes de notre mort.
Il érode le minéral, couche les plantes,
Change l'eau en vagues et nous emporte
D'un lieu à l'autre comme s'il s'agissait
De temps. Nos regards ne changeront pas
Les familles impériales qui t'exhibent
Comme une relique de leur propre histoire.
Nos yeux ne trouvent que le temps de les fermer.

Des hirondelles prenaient ce vent de face
Pour recommencer avec lui les tourmentes
Annoncées par la fraîcheur. Je remontais
Les chemins jaunes d'une contrée aux roches
Cassées verticalement. La maison d'Ochoa
Donne dans le canyon, vertige d'une fenêtre
Où je couche quelquefois quand la nuit
Nous surprend au bord d'un verre de trop.
Nos liquides se confondent dans les récits
Que le personnage recrée au fil du temps.

OMERO — Nous voici à Polopos, sous une façade de marbre
Blanc qu'on n'exploite plus depuis longtemps.
Une coulée menace les toits adjacents,
Griffure d'un instant, goutte de sang.
J'ai pensé à toi, Cézanne, en observant
Les blancs scorpions des oliviers.
Le miroitement est obsédant, l'ombre peuplée
D'attente, de puits, de lenteurs assouvies.
Un fruit rend une saveur chaude et l'oeil
Croise une infinité de possibilités graphiques.

Nous n'errons pas sur cette surface tangible
Comme un regard porté sur un bouquet de fleurs.
Nous avançons avec des précisons de langage
Que tu n'as pas connues. Le corps impose
D'autres contraintes. Sa beauté est en jeu.
Imagine notre existence depuis un siècle
Que tu n'es plus ce que tu deviendras.
Ces oliviers qui fréquentent des pins
Et des eucalyptus bornent encore nos rêves
D'hommes vécus avant de devenir les personnages

De nos romans de gare. Ce n'est plus
Une promenade d'un point à l'autre
De la connaissance des lieux. C'est
L'arrêt, le gisement, le creusement
Incessant, sur une échelle des points
De fuite que nous n'avons pas conçue
À cet effet. Résultat: nous visitons
Les lieux au lieu de les occuper mais
Comment occuper ne serait-ce qu'un instant
De ce qui appartient toujours à quelqu'un?

En France les gendarmes posent des questions
Indiscrètes au dormeur des talus. Ici,
Pour l'instant, on peut encore s'endormir
Sans inquiéter les gardiens de notre sommeil
Civilisateur. Mais quelle est la limite
De cet infime pouvoir que nous possédons
Encore sur la fréquence du temps?
Ils passent dans des 4X4 vert olive
L'oeil rivé sur les pousses de camomille.
Le berger ne soigne plus ses maux d'estomac.

En allant chez Ochoa pour acheter mon vin,
Je rencontre les promeneurs d'enfants
Étourdis par le soleil. Les fontaines
Les éblouissent quand ils s'en approchent.
Des paysans silencieux surveillent le fil
D'eau claire qui entre dans les bouteilles
De plastique. Je n'avais jamais vu autant
D'oiseaux au-dessus de nos têtes. Le chemin
Redescend derrière le cimetière où j'ai
Mes entrées génétiques, clé des songes.

Je pensais à toi en constatant l'ascendance
Du pin sur l'olivier. Leur obliquité
Les rejoint quelque part dans la complexité
Du bleu. Après la construction du barrage,
Ils ont jeté un pont par-dessus la vieille
Route aujourd'hui envahie de fenouil
Et de blancs cailloux de la taille d'un oeuf.
De l'autre côté, une hacienda s'entoure
De noirs palmiers immobiles et des murs roses
Renvoient leur ombre agitée d'animaux.

Le pont est inachevé, un pont en arc
Aux équerres touffues, et les traces
Des chevaux forment un 8 autour d'un pilier
Où les oiseaux se posent pour se chamailler.
Ayant trempé mes bras jusqu'à l'épaule
Dans l'eau d'une fontaine, je remonte
Et un instant m'égare au seuil de l'ombre
Que les adelphes illuminent de roses
Et de blanc. La pierre exhibe ses blessures
Nocturnes, crachat d'ocre et coulures

Du fer dans des vases de granit vert.
Glissement d'un être dans les roseaux,
Sa cassure aux angles, son cri retenu,
Sa discrétion de survivant, sa dimension.
Des enfants m'observaient en guetteurs
Fatigués des découvertes de l'enfance
Sur les traces de l'âge, regard d'un visage
Réduit à sa couleur. On entendait
Le commentaire fleuve des pilotes.
Quelle enfance voyage au bout de la vie,

O barcasse de papier? Leurs petits chiens
Sentent le drap de lit et le parquet
Des bahuts. Un jour, un homme furieux
Balança son père hors de la maison.
Arrête! cria le vieux. Arrête! Moi
Je n'ai jamais balancé mon père plus loin que cet arbre!
Écrit Gertrude Stein pour commencer
D'écrire. Je n'ai jamais vu cet arbre
Mais nous n'avions pas de jardin, pas
De terre où hériter des arbres, rien

D'aussi précis que le décor romanesque
De cette anecdote. Ces enfants me regardaient
Avec des yeux d'habitants des seuils,
Ils vivaient avec des chats tranquilles
Et le chien menaçait de ne plus retrouver
Son chemin si on allait trop loin. Enfants
Sommaires du Code Civil et des arrangements
Bibliques. Leurs gouaches ne valaient pas
Tripette mais ils avaient "compris" la leçon.
O maîtres de nos profondeurs psychologiques,

Que ne devons-nous à vos applications d'encre
Violette et à la bille fantasque de vos plumes!
Il fallait que vous leviez la tête au passage
Des arbres pour vérifier que nous n'y étions pas.
Nous étions plus haut, dans les niches des falaises,
Avec des traces préhistoriques sous la main
Et des histoires de marin dans l'imagination.
Vous n'avez rien deviné de cette attente.
Vous vous attendiez à changer le destin
Et vous auriez faibli s'il avait changé.

Nous avons guetté ces signes de faiblesse
Mais la vie n'a pas changé non plus
Et nous sommes de nouveau l'enfant
Que nous croisons dans un autre voyage,
Celui du recroquevillement poétique,
Le voyage de la surface aux profondeurs
Verbales, océan des mythes revisités
Et de la fable qui s'impose comme une passante
À l'attention de ceux qui se sont arrêtés
Pour attendre ce qui va se passer d'inattendu

Et d'arable. Poursuivant mon chemin,
Je rencontre de vieux monstres d'acier
Couchés ou encore dressés comme des vivants
Au travail de la terre blessée. Les poulies
Et les treuils, les engrenages, les paliers
Sont arrêtés aux angles morts des poutres
Composant les habitants du décor, carrière
D'argile aux fossiles brisés et des insectes
Tournoient dans cette rouille et ces éclats
De peinture. Plus haut la concasseuse

Impose une ombre blanche à la pente
Et la route s'achève en cassure d'os.
Un vieil Anglais remonte à grand peine
Des ébauches de visages endormis
Comme des dieux fatigués d'avoir vécu
Aux limites de l'imagination des peuples.
Salut à l'Anglais aux mains calleuses
Et à son odeur de gin et de citron.
Demain ses statues recomposées
Se multiplieront dans les miroirs des murs.

Des chenilles surgies de la terre jaune abritent
Les petits animaux de l'attente. Un chapeau
De tôle jette de l'ombre sur des caisses vidées.
Cette accumulation De détails n'est pas la profondeur
Ni la surface. S'agit-il de l'attente? Les museaux
Gris paraissent aux créneaux et s'agitent.
Une photographie trouverait les plans
Successifs et les retiendrait tous
Au lieu des deux ou trois qui fondent
La perspective des tableaux de peinture.

C'est l'attente tout simplement,
La vigilance croissante de l'homme moderne,
Sa circularité mentale, la vitesse acquise
À force de mouvement linéaire courbe.
L'acier ne contient pas le soleil
Et ses écailles de rouille et de peinture
Rejoignent la terre concassée sans histoire,
Sans cette infime parcelle de temps
Qui trompe l'attente pour donner l'écriture.
L'AUTEUR — Nous sommes à Polopos, à l'équerre

De la montagne Sainte-Geneviève
Et du chemin de bois du Château-Noir
(1895-1900). Ta lenteur légendaire
Trouve ici aussi sa justification.
Les mêmes touristes s'abandonnent ensemble
À l'inconsistance de la réalité comparée
À tes incursions. Des arrachements crispent
La roche descendant dans le lit déserté
De la rivière. On hésite entre la géologie
Du regard et les désirs de paysage.

La langue même s'en prend aux descriptions
À la fois de l'imprimerie où des protes
De la couleur et des rehauts agissent
En pédagogues de l'histoire et du destin,
Et des salles climatisées où tes pigments
Luttent contre la polymérisation interminable
Et les abus de matière volatile. Langue du feu
Appliquée à des existences si transparentes
Que le reflet est impensable. Langue
Des retrouvailles et non pas de la rencontre.

En 1978 tes aquarelles bornaient ta pensée
Heureusement. Ma propre pensée n'a plus à lutter
Avec les arrangements héliographiques.
Depuis, je sais où tu allais et comment
Cela t'est arrivé: entre le vernis
De ton gigot de 1865-67, cette présence
De l'Espagne de Goya et de la Hollande
De Rembrandt, et les aquarelles du début
Du XXe siècle: rien de mesurable, l'infini,
Son contraire et son point zéro sur la ligne.

Infini pur, celui du regard parce que la parole
Est silence et que la musique est une approche
Des circonstances exactes de ton rendez-vous
Avec l'enfant. Zola aima-t-il ta pendule
De copal? Que reste-t-il de ce qui fut
Sans doute la pire des attentes comparée
À ce qui dut passer sans rien attendre
Que le désir, ce père d'à côté, cette présence
Qui rendait possible ou impossible
Mais qui n'empêcha pas, qui ne détruisit rien?

Qui apprécia le fait que tu étais peintre
Et que tu étais destiné à le rester malgré
Les injures du temps? Comment notre pensée
Est-elle à ce point capable de renoncer
Aux exigences du prote? Pas tout le monde,
Certes, mais un nombre croissant de spectateurs
Arrêtés comme tu aurais détesté qu'on s'arrêtât
Derrière toi pour lire par-dessus ton épaule
L'ébauche infinie et la lenteur tachycardiaque
De ton corps en posture d'exigence absolue.

Pudeur, secret jalousement gardé ou simplement
Irritation causée par la présence d'un autre
Qui ne peut-être qu'un passant, une trace
D'escargot causant la désynchronisation
Durable de tes rythmes biologiques?
Nous ne savons rien de tes oscillateurs.
Et pourtant nous recréons le personnage
Comme si nos connaissances de l'esprit
Relevaient d'une science de l'homme
Nettement distincte des croyances.

Que savais-tu  toi-même de Dieu, donateur
Du fond de tes poches? Quelle influence
Avait-il sur ton idée de la nature?
Sur quel chemin rejoins-tu pourtant
Le marquis de Sade? Ce n'est donc pas
Sur ce fond de pensée que croissent
Les nouvelles formes, les formes trouvées
Par l'exploration systématique des formes.
Face à l'oeuvre en cours d'achèvement,
Il ne serait plus question de philosopher

Et donc d'apprendre à mourir? Il s'agirait
D'exister comme nous n'avons jamais existé.
L'art est devenu alors si proche de la vie
Que la matière, écriture tangible jusqu'à
La souffrance, se propose à des exigences
De l'attente, l'attente que je cherchais
Sur ces visages rayonnants d'admiration
À Paris, un jour d'expo au Grand-palais,
(1978) sous l'oeil lointain et caressant
Des femmes rondes et lisses de Maillol.

Nous étions enclins à des injections
Dont nous ne connaissions pas toutes
Les hypothèses. Comment ne pas enfin
Absorber les cristaux liquides
De nos découvertes tangentes à l'art?
Comment, disions-nous, et non pas pourquoi?
Comment ne pas s'arrêter pour ne plus attendre
Ce qui n'arrive pas aussi facilement
Que la date prévue? Aux terrasses des cafés,
J'observais ce bonheur, le discours

Au bonheur, le fil de la conversation
Dans la clarté sommaire des liquides
Et des coulées de sucre, les fragrances
Qui reviennent au temps comme le vent
Retourne aux sommets après avoir tourmenté
Les toitures tranquilles de nos vallées.
Un photographe pourchassait un animal
Inattendu dans cette intrication
D'arrêts. Un portraitiste commençait
Par l'oeil puis trouvait le contour

D'un visage par noircissement appliqué
De la surface l'entourant théoriquement
Sur le papier tenu obliquement dans la lumière
Blanche. Comment ne pas penser alors
Que tout a commencé par cette lumière?
Il y avait belle lurette que les musiciens
Savaient tout de la résonance naturelle.
Peintres, vous ne connaissiez que le théâtre
De votre art, de la perspective à l'effet
De trou. Rien sur la nature même de cet art

Si universel, si pratiqué, si partagé.
Il a fallu que le monde change pour que
L'expérience pousse les hommes à s'observer
De nuit comme de jour. La division
De la lumière était probable par affinité
Avec la résonance. L'alchimiste Chevreul
Donna une couleur à la lumière de la matière
Et par conséquent à l'ombre de vos visions.
Et voici la peinture en harmonie avec la musique,
Voilà ce qui a changé les temps modernes

Et non pas cette accumulation d'hypothèses
Qui toutes se rejoignent dans le rite
Et par conséquent dans l'imitation aveugle.
L'arbitraire est le propre des sentences.
Rien ici ne coupe à cette évidence
Et nos connaissances sont entachées
De valeurs morales qui favorisent
Le retour des religions sur la scène
Et nos actions périssent lamentablement
Dans des constructions esthétiques

Difficilement contestables sinon moralement.
Ton intuition et ta connaissance du dessin
Ont approché les mécanismes de la jouissance
Avec une précision qui vérifie le jeu
Des perceptions et des inhibitions.
Quel musicien, sinon par tempérament,
A exécuté ce saut périlleux dans l'air
Que nous respirons en même temps que la langue?
Quel poète, dépourvu de théorie et surtout
D'instrument de mesure appliqué au désir,

A atteint ce pouvoir de description
Qui rend l'achèvement non pas impossible
Mais inutile même comme perspective.
Même le temps en prend pour son aile.
C'est l'attente, le nourrissement
Interminable, la posture définitive
De l'esprit bourgeoisement enclin
À des sorties parallèles et les chemins
Ressemblent aux chemins comme les mains
Ne se distinguent que par leur actes.

Nous n'avons rien trouvé sur la langue.
Il n'y a peut-être rien sur la langue
Aux usages si divers et si dissemblables,
Jusqu'à l'étrangeté du propos des poètes,
En commençant par les intimes convictions
Et les usages indiscutables de nos protes.
Pas étonnant que la littérature t'atteigne
En plein coeur! Mais de la part d'un ami,
Est-ce bien de la littérature, ce roman?
Dire qu'il n'y a rien sur le génie de l'enfant!

Se souvenir de toi c'est te voir debout
Devant un chevalet dressé dans la nature.
Peinture d'homme à la surface de la femme.
Quelle femme eût pu aimer un homme
De ta vigueur? Même ton fils dénaturé
Ne te ressemblait pas. Quel génie
Eût éclairé les petits chemins rapides
D'une enfance vouée à l'admiration
De ton propre père? Je ne veux pas me mêler
De ce qui ne me regarde pas mais enfin,

Comme tu t'es accroché à cette ténuité!
Et me voici une fois de plus sous le soleil
De Polopos, montant pour aller chercher
Le vin de mon ennui, pensant à toi
Comme si je n'avais jamais réussi
À te faire exister en biographe zélé.
Les lauriers roses sont blancs comme
Les neiges du mont Mulhacén et des traces
De lièvres m'ont un peu égaré dans ce lit
De roches et de terre craquelée comme

La moindre de tes peintures. Des enfants
Buvaient comme des chevreaux ne voyant pas
Le crapaud discret des roseaux et le merle
Des branches calcinées. Comment voir
Ce qui n'existe qu'à la condition
De lui accorder toute l'importance
D'un personnage enclin à l'écriture?
Que voyais-tu que Zola ne voyait pas?
Des filles invitaient au repos
Comme sur ces berges déchirées

Par l'accroissement des orages après l'été.
Des filles qu'on habille pour les dénuder
Sans qu'il soit question d'amour
Mais de chair ou plus exactement de corps.
À moins d'en peindre les pures apparences,
D'en recueillir la géométrie sexuelle
Par soumission aux données du tableau.
Elle filait comme la seule existence,
En l'absence totale de lit à la place de l'herbe
Empruntée à la tradition de la pose.

Se souvenir d'Hortense en croisant les femmes
De ce pays qui ressemble à ta culture.

OMERO — Une hirondelle brise les lois chimiques
De l'air saturé de cris d'enfants et l'eau
Éclabousse le visage de la fille rieuse
Qui se mouille comme le ciel se grise
D'appartenances chaudes. Des petits cailloux
Ont perdu l'équilibre et les rejoignent
Au bord de la fontaine dont les briques
Absorbent tandis que l'émail autorise

Les coulures. La femme est penchée
Sur la chevelure qui s'amenuise
Et l'homme consent à rire au bord
Du même angle d'ocre calciné. Clinkers
Des yeux. Les oiseaux reculent encore
Et l'âne retourne dans l'aire de battage.
Je m'éloignais d'eux comme on s'active
Au contact de l'animal indésirable
En ce moment d'observation immobile
L'AUTEUR — Comme tes tableaux que je pensais,

En 1978, à Paris, oublier comme le pain
Des après-midi passées avec la femme.
Je n'expliquais pas mon retour aux visages
Autrement que par la nécessité de finir
L'infini des possibilités au lieu d'achever
L'oeuvre ou ce qui est une approche des travaux
Que l'esprit s'est proposé de donner
En exemple d'exemple. Visages dialoguant
Au fil des terrasses sur le même plan
Que le fleuve qu'on vient de souhaiter

Aux noyés. Une péniche grouillait comme
Un chalutier à la levée. Ils aiment les lampions
Et les tournoiements que l'homme implique
À la femme comme s'il devait s'en différencier.
Je n'entendais pas l'orchestre ni la voix
Qui charmait en marge du rythme. L'eau
Décrivait le voyage entrepris à l'aube
Des temps modernes, revenant sous la robe
D'un pont où des barques noires dissimulaient
Les véritables intentions du citadin.

De quoi revient-on quand on revient inquiet?
Monet trouvait des apparences d'infini
À l'endroit même où tu renouais avec
Le fonctionnement des mécanismes sensoriels.
Degrés des couleurs, limites des formes,
Succession des plans, tu facilitais
Le chemin qui encercle les voyages
De l'homme au bout du monde que l'homme
A déjà atteint sans explication convaincante
De la part des chercheurs du voyage.

Tu flattais la science des physiciens
Avec des appétits d'homme cultivé dans le Sud.
Pendant ce temps l'alchimiste Chevreul
Se donnait à Nadar et à l'éternité,
Mauvais visage de la vieillesse encline
À des postérités nationales. Que jamais
Nos protes ne songent à vous soumettre
À l'omniprésence de ce coeur fossile
Qui nous hante comme langue morte
Et terre de l'échec prosodique.

Rue Saint-Jacques je piaillais du Verlaine
Aux murs répercutant d'autres circulations,
Mais en vitesse parce que le temps me pressait
De me rendre à un sommeil bien mérité,
Le sommeil des visiteurs marqués à jamais
Par cette nécessité de se demander comment
Tu eus souhaité qu'on se souvienne de toi.
Était-ce seulement le temps comme il passe
Sous le pont Mirabeau ou dans les veines
Des personnages de Proust? Temps bien fragile

En comparaison de ton immobilité de chose
Définitive. Avec le temps va tout s'en va
Chante Ferré à l'autre bout de la poésie
Nationale — comme si l'éternité pouvait
Affecter les monuments nationaux ou qu'elle fût
Presque dérangée par la netteté indiscutable
D'une pensée qui n'a rien donné aux simplifications
Et moins encore aux choses simples qu'on goûte
Quelquefois avec une hâte de passant
Qui n'a pas compris la leçon du promeneur.

Se souvenir du personnage qui n'a pas connu
La faim, qu'on n'a pas pourchassé ni
Enfermé le temps de s'imprégner d'autres
Cavales moins justifiées et l'esprit
Se retourne comme un corps à la recherche
De ce qu'il vient juste de quitter,
Cette fraîcheur de classique véritable
Que tu partages, en ce siècle des fées,
Avec le seul écrivain qui eût apprécié
Ta petite attente de fils à papa: Sade.

Te servis-tu un jour de tes poings
À l'occasion d'une rencontre fortuite?
As-tu jamais corrigé l'enfant qui hantait
Ta ressemblance? Hortense comprit-elle
Les données de sa présence parmi tes objets
Du regard? Comment se souvenir de toi
Si tu cesses d'imposer ta minutie légendaire?
Rue Soufflot je crachais dans la rigole
Avec l'accent rimbaldien de la décennie.

OMERO — D'un cri, me voici à Polopos avec des enfants

Que je n'ai pas donnés à cette terre ingrate.
Ils jouaient avec l'eau de nos bêtes, l'eau
Chère à nos attentes de gardiens de troupeaux.
Ma houlette accroche la lumière comme le strass.
Je suis ce personnage agile, sac à vin
Et masturbateur intranquille, Omero
L'innommable, l'homme inqualifiable,
Suppôt de l'attente et bertsulari vacant
Au pays des jarchas et du cante jondo.
Toutes les femmes ont assisté à mon érection

Et aucune n'a voulu de mon sommeil agité.
Les vignes d'Ochoa ont inspiré ma chanson
Comme le pain s'accroît de l'enfance.
Ici je me souviens que j'ai connu Cézanne
À une époque où Paris était à la portée
De ma voix. Plus pauvre et carrément seul,
Je suis revenu pour ne plus repartir
Et me voici à Polopos en plein soleil
Bleu des murs et ocre de la terre des jardins
Où l'homme partage son eau avec ses bêtes

Tandis que les familles amènent des enfants
Et les nourrissent de reliques si vieilles
Qu'elles n'ont plus de nom à donner à l'homme
Ou à la femme qui en hérita. Se souvenir de toi,
Avec ou sans l'aide de l'assonance,
Est un exercice de la voix en plein soleil,
Et mon vin donne à ma peau l'odeur de l'attente
Qui sent un peu l'ail comme la mort.
Me voici victime du premier ravissement
Que la vie accorde quelquefois au praticien.

Nous n'allons jamais bien loin quand
Nous n'allons nulle part et c'est ce qui m'arrive
Comme cela n'arrivera jamais à ces enfants
Que je reconnais comme si la femme avait été mienne
Avant de n'appartenir qu'à elle-même.
L'homme désigne ma gourde, proximité
Sommaire que je ne citerai pas en exemple
Si on me demande d'être moi-même une fois
De plus sur la scène des représentations
Territoriales. Gourde vide et phallus prospère,

Facilité aussi pour l'improvisation qui me vaut
La gratuité du vin et le bas prix de l'hygiène.
Les femmes reconnaissent facilement l'homme seul.
L'AUTEUR — Et sur la trace d'un lièvre plus rapide que moi,
Je retrouve les sensations de l'enfant
S'éloignant du château d'Abadie d'Arrast
À Hendaye (Eskual Herria). La mer ravageait
La roche jusqu'à ces effondrements de verre
Dont personne ne fut jamais le témoin
Pas même moi et pourtant j'ai attendu

Devant les signes annonciateurs, brèches
Revisitées en rappel, les pieds au mur
Et l'oeil attentif aux différences
Toujours révélatrices d'un fossile.
Ces spirales nous fascinaient et l'éclat
Incontestable d'une pointe de flèche
Comparée au mirage bien compréhensible
Provoqué par les gisements en ruban
De la pyrite. Ascension et descente
Suggéraient une égale montée en puissance.

Voici les premiers murs de Polopos
La bien nommée. L'herbe signale l'asperge
Ou l'escargot endormi. Des scarabées
Surgissent du néant, déployant des signaux
De forge. Un oiseau se tait dans le bleu
Des murs et des poutres mesurent en paix
Le degré d'effondrement atteint
Par cette absence d'homme. Les enfants
Finissent de boire et je les vois monter
Vers les grenadiers dont Ochoa le mal nommé

N'est pas jaloux. Les voici au plaisir
De la chair végétale, la connaissant
Aujourd'hui pour l'oublier demain
Et l'oeil de leurs pilotes scrute
Des ombres improbables. L'âne d'Ochoa
Porte des lunettes. Riez en le voyant
Vous voir. Riez comme les petits enfants
Que vous êtes encore avant de n'être
Plus en mesure de retrouver l'enfance
Par le simple jeu de la tache et des contours.

Omero le gardien de troupeau, agneau
Entre les agneaux, montait vers la maison
D'Ochoa pour y trouver le vin de son repos.

OMERO — Pas de repos sans vin et pas de vin
Sans une Ode au vin et mon Ode à Cézanne
N'intéresse personne quand j'ai soif.
Je trouvais les mots à fleur de la terre.
L'AUTEUR — La palabra es sangre. En quelle année
Ai-je vu Caroline Carlson dans l'improvisation
De la femme aux prises avec la vie

Terrestre? Ses pantalons décrivaient
Les graphes d'une attente cézannienne.
Belles mains dans les complexités
De l'espace chorégraphique. Nous buvions
Déjà. Nous retrouvions des rues si lentes
Que l'esprit y perdait ces chemins
De hallage. Lourds chevaux à l'aurore
D'une vie propice aux égarements
Sentimentaux. La Seine miroitait
Sous les ponts. Nous attendions peut-être.

Mais le temps n'était plus aux recherches
Facilement poétiques et psychologiques.
Nous avancions sans l'argent nécessaire
À la relative tranquillité de l'employé.
Le prix du papier avait doublé.
Nos efforts n'avaient plus de sens.
Je commençais l'Ode à Cézanne en ces temps
De ralentissement. Seule la dette
S'accroissait de l'attente. Es-tu
À ce point pauvre que personne ne te lit?

Carlson creusait sa tombe et Michaux
Se promenait dans les fossés de Vincennes.
Comment finit-on mal? Avec la mort
Qu'il est difficile d'imaginer en détail
Ou avec la vie qui annonce ses lendemains
Sous l'influence de la nuit? La douleur
Est une habitude contractée dans la vitesse
D'exécution. Prévoyez la paralysie
Avant l'âge où les hommes ne seront plus
Des femmes et où les femmes n'enfanteront

Plus. Prévoyez une existence anthologique.
Vous aurez trop écrit ou vous n'aurez rien
Écrit du tout. Vous étiez ce personnage
Têtu ou cet autre qui s'abandonne au vin
Faute de femme pour accepter les raisons
D'une pareille situation littéraire.
Vous n'écrivez plus? Vous écrivez toujours?
OMERO — Je suis Omero et je bois le vin d'Ochoa
Le loup. Les femmes d'Ovidio connaissent
Ma chair comme si la chair de l'homme

Était à ce point facile à comprendre.
Je veux dire que jamais je ne parlerai
À la place des femmes pour me dire
L'AUTEUR — Ce que je ne veux pas entendre, Omero
Dont la parole est le sang même
Qu'il retrouve en quittant Paris
Un été de la décennie 70. Polopos
Est un paysage, une possibilité
D'attente, une croissance apparente
De ma connaissance des lieux et des hommes.

Vin innombrable des points communs
Avec ces vacances interminables! Omero
Gardait les troupeaux en attendant
L'inspiration devenue la seule responsable
OMERO — De ce désastre existentiel. Je vous parle
D'une terre que j'extrais directement
De moi-même, sans ces intermédiaires
Conjugaux qui faussent les perspectives
Jusqu'à la profondeur. Je reproche à la vie
Ces détails accrocheurs du meilleur

Éclairage et voilà que je parle comme
Un photographe! Omero photographie
Ce qu'il est venu peindre à l'imitation
De Paul Cézanne comme Paul Cézanne
Imita Poussin en des temps plus favorables
À la création poétique. Et Omero écrit
L'Ode au vin comme s'il s'agissait
D'une véritable improvisation et non pas
D'un calcul inspiré par la nuit.
Il n'y aura jamais d'Ode à Cézanne

Dans ce coeur fatigué au niveau de l'aorte.
Mes tableaux, je les peins aussi la nuit,
Quand vous dormez et les bêtes dorment
Du même sommeil biologique. Omero écrit
Et peint la nuit quand le vin devient
Moins exigeant. Omero connaît ces moments
Précis de l'exécution de l'oeuvre. Lantier
Fils de Gervaise, qui étais-tu exactement?
Cézanne ou ce que Cézanne menaçait d'être
À force d'opiniâtreté ? La raison de Cézanne?

On n'écrit pas impunément sur les autres.
On ne sort pas indemne de l'arbitraire
De la prose et moins encore des techniques
De narration. Si l'Ode au vin survit
À mon existence, je serais le vin des mots
Mais la palabra es sangre, sangre, sangre!
Je sais tout ce qu'il faut savoir avant
L'AUTEUR — D'écrire. Je ne sais rien du vin, Omero
Ne sait rien de ce qu'il boit avant
De donner à l'improvisation ce qu'elle mérite

De négligences et d'approximations, Omero
N'a jamais rien écrit sans l'influence
Du sang et des voyages, Omero écrirait
Une Ode à Cézanne si la femme le désirait
Mais la femme retenait ses enfants
En attendant que les bêtes s'écartent
De son chemin. L'homme observait les chiens
Et paraissait apprécier leur science.

OMERO — Dans ces moments, je deviens obséquieux
Sans inspirer aucune docilité de circonstance.

Les femmes peuvent alors mesurer les rugosités
De mes surfaces. Je me donne à leur regard
Sans aucune altération de l'apparence.
Mes yeux noirs sont cernés de noirs
Et ma lèvre est surmontée du noir
De mes poils. Peau creusée de noirceurs
Qui se déploient en griffures précises
Sur les joues. Le front bas comme Gauguin,
Équerre des yeux qui s'embroussaillent
Et réclament le peu d'attention que la bouche

Voudrait exprimer plus simplement mais
La palabra es sangre. La palabra brota
Como el tiempo de los relojes. Viene
De lejos y no dice nada del futuro.
Palabra de sangre, palabra de mujer
Y ¡yo! con mi vino y mis textos
Escondidos. La femme ne s'écartait pas
De mon chemin et l'homme semblait fuir
L'instant à venir comme s'il en connaissait
Les tenants et les aboutissants, homme

De paille comme les chevaux qu'on renvoyait
Au combat en des temps moins discutables.
La fillette atteignit la toison recherchée.
Le garçon surveillait le bouc, Torpedo
El Grande fils de Torpedo el Buscón.
La femme me remercia pour mes explications.
Sa main accompagnait les joues de la fillette
À proximité de la toison couleur de bois
Calciné d'un chevreau qui cherchait un sein.
GISÈLE — Ils n'ont pas l'habitude, dit la femme.

OMERO — Moi non plus je n'ai pas l'habitude
Malgré des années de fréquentation
Des lieux privilégiés du tourisme.
Pas l'habitude qu'on se demande
Si je suis bien l'auteur de ces
Charmants paysages si pittoresques
Et si représentatifs de la tendance
Que nous avons nous gens de la terre
À proposer ce que nous possédons
Pour en être finalement dépossédés.

Nous ne vendons pas notre peau,
Elle ne nous est pas arrachée.
Nous n'en changeons même pas.
Nous assistons à la dépouille
En spectateurs tranquilles.
Il n'a jamais été question
De bonheur et de durée du bonheur.
La question n'était pas posée
En termes de possession, question
À ne pas poser aux plus anciens.

Oui, elle m'a vu sur le Paseo
Avec ma petite enfilade d'images
Peintes, sous les lampes au néon
Qui pose la question de l'éclairage.
Elle se souvient de l'explication,
De ma tendance à revenir sans cesse
À l'Histoire pour justifier un rehaut
Ou un cerne, éclairage et Histoire
Elle ne se souvient de rien d'autre,
De mon visage peut-être, que je porte

Comme un masque, comme une métaphore
De Vigny aux prises avec la modernité,
Comme une réponse à toutes les questions
Que nous n'avons pas pu poser aux vieux
Qui nous conseillaient de voyager un peu
Avant de décider ce qui était bon pour nous.
Visage aux angles viscéraux, mémoire
Des forceps et de la malnutrition, visage
Qui provoque encore des réminiscences
Quand je suis en conversation avec ceux

Qui ont un peu vite oublié d'où ils venaient.
L'homme se présente: Je suis Fabrice de Vermort
Et il révèle le nom de la femme: Gisèle
Sans les deux L si romantiques qui ont marqué
Sa rencontre avec l'Élégie. Néron porte
Le nom de son grand-père maternel, héros
De la Guerre. Aliz est coquette en prévision
D'une vie consacrée à son petit bonheur
De femme résolument conquise par le monde
Qu'elle ne laissera pas faire à sa guise

FABRICE — De monde trop méchamment masculin. — Vous
Êtes le peintre que nous rencontrons chaque soir
Au fil de notre promenade rafraîchissante.
Vous êtes aussi ce gardien de troupeau
Qu'on ne s'attendait pas à rencontrer.
Je veux dire que les gardiens de troupeaux
Sont rarement des peintres. Des musiciens
Peut-être, encore que le pipeau m'agace
OMERO — Un peu. — Et adepte prolixe du bertsu.
Je ne passe pas un été sans améliorer

Les angles encore trop austères de mon Ode
Au vin. Pourquoi écrire ce qu'il est plus facile
GISÈLE — D'improviser? — Les enfants ne comprennent pas
OMERO — Ces subtilités, dit la femme que le soleil
Me renvoie comme le plus intense des reflets
Que l'ombre porte en soi dès le berceau.
Je ne cherche pas à éviter ces rencontres
Avec l'inconnue qui garde son secret
Sans le protéger. Démesure des descriptions.
Elle scrutait mes noirceurs. Mes ongles blancs

Comme la neige éternelle de la Sierra, le blanc
De l'oeil que je connais par ses figurations
Dans le miroir, mes dents héritées de la patience
Légendaire des femmes qui ont peuplé cette terre.
FABRICE — Vous parlez notre langue comme si elle vous
OMERO — Appartenait, constate l'homme qui recherche
L'approbation de la femme et les enfants
Ne comprennent toujours pas ce qui est en jeu
Ici. Comment les enfants trouvent-ils leur place
Quand il ne leur vient même pas à l'idée

De poser la question du bonheur? Comment
Cette question se pose-t-elle enfin un jour?
Et quel jour plus atroce que le temps passé
À regarder les vieux mourir comme si la mort
Était la réponse à toutes nos questions?
Il y avait des filles destinées à rester.
Tu sais parfaitement ce qu'elles sont devenues.
GISÈLE — Nous avons du sang espagnol, dit la femme.
OMERO — Du sang? Des mots qui coulent comme de source.
Le soleil l'embellissait tragiquement. Sangre

D'une seule parole prononcée pour l'émerveiller.
En comparaison, nos filles sont passagères.
Ensuite, si je me souviens bien, elle remonte
La pente au-dessus de la fontaine et rejoint
Néron qui a trouvé le moyen d'en finir
FABRICE — Avec la chair d'une grenade. — Castelpu
OMERO — Est aussi rempli de réminiscences, dit l'homme.
FABRICE — Nous y vivons quand nous ne voyageons plus.
OMERO — C'était du sang qui sortait de sa bouche.
Y a-t-il un seul instant de voyage dans la vie

Que je consacre à mon existence? Du sang
Sortait de cette bouche encline à l'hypocrisie.
Moi j'avais le vertige des somnambules
Qui rencontrent des miroirs. Ma gourde
Était vide comme mon lit à l'heure
De m'y vautrer avec l'imagination.
Dans ces moments de remise en question
De ma présence parmi les autres, le vertige
Me traverse comme le fer, je me roule
Par terre et je mords la poussière.

Les animaux reviennent, le silence s'impose
Et je revis la lenteur du manque, son entropie.
Mais je n'ai pas le dos mouillé! Je ne viens pas
De si loin ou de si différemment semblable
Que l'Afrique dont la complexité nous fonde.
Je viens de la mère enracinée et du père
Propulsé sur d'autres trajectoires. Ne pas
Poser de questions aux vieux qui savent
Parce que la mort est une question plus
L'AUTEUR — Facile. "Vous chantez tous par ma propre bouche."

Se souvenir de toi, Cézanne, dans le canyon
Du rio Jauto que des promeneurs infatigables
Parcourent comme un territoire romanesque
Et que le témoignage de mes interminables
Séjours réduit à l'Ode faute d'atteindre
Les degrés du Poème et cette femme m'inspire
L'Élégie ou peu s'en faut! Se souvenir
Que tout homme n'a pas la chance de posséder
À la fois les moyens d'existence et le génie
Du travail à faire sous peine d'inexistence.

Se souvenir avec amertume que les gardiens
De troupeaux ont commencé par le voyage
Conseillé par les vieux et que je suis le seul
À être allé aussi loin que possible.
Vivre d'une tâche à accomplir chaque jour
Et ne pas revivre ce que le voyage
A enraciné dans la complexité géométrique
Du corps un instant promis à l'aventure
Et à des séjours moins pathétiques.
OMERO — Je me souvenais du moindre détail

Avec cette application qui fit de moi
Un enfant prometteur. Mais je n'avais rien dit.
Ils écoutaient leurs propres circonstances.
Vieillards conseillés par des vieilles.
L'arpenteur allemand ne désignait pas
Les émigrés sans rechercher leur avis.
Ils dirent: Non, lui, il ira à Paris.
L'arpenteur me toisa. J'avais l'oeil
De l'oiseau parallèle. Il ratura mon nom.
Rien de moins que cette présence assise

Sous la vigne, un jour de juillet, l'autocar
Ronflait dans l'ombre, répandant sa fumée.
L'alignement des hommes jouxtait celui
Des femmes et des enfants. Des enfants?
Demandai-je aux vieux. Ils se turent.
À Paris, les menaces de guerre atomique
Étaient réelles. Quel vertige ces souvenirs
En vrac! Cette vie qui revient au point de départ
À un âge où on s'attend à transmettre
Le flambeau des exigences et de la minutie!

Maintenant les maisons sont ouvertes
Comme des fruits. Le feu a calciné les arbres.
La broussaille menace de flamber à tout instant.
L'aqueduc a cédé à des pressions d'équerre.
Seule la fontaine a conservé le charme
De nos anciennes pauvretés. Le champ
De patates d'Ochoa forme une langue verte
Entre les roseaux et le lit craquelé
Comme une poterie. On ne se couche plus
Sous les oliviers maintenant que le temps

Ne se mesure plus en conditions d'existence.
Vendez tout ce que vous possédez avant
D'en être le propriétaire! Vendez votre âme
À des amateurs de traces laissées pour mortes
Par ceux qui n'ont pas franchi les limites
De la récence. Ils pratiquaient la mortification
Sur l'autel de notre chair d'enfant. Vendez
Les momifications inattendues de l'enfance
Prise en flagrant délit d'héritage culturel.
Rien ne vous sera arraché sans ce consentement

Du bout des lèvres, rien d'aussi important
Que les racines de votre explication, rien
Qui n'entre pas dans le cadre de ces recherches
D'objets à contempler comme si nous n'en
Connaissions pas les véritables tourments.
Mais ne vous en prenez pas à la femme
Qui vous inspire des passions lamartiniennes
Au bord des reflets que le bassin propage
Sur son visage enclin aux pires prétextes.
Elle mouillait les joues de l'enfant rieuse

Comme une mouette. Comme elle paraît flotter
Quand elle descend un escalier, écrit Eudora
Welty. Comme il est facile de s'interposer
Entre sa persistance de jaune et les bleus
De l'ombre qui limite nos approches de l'eau.
L'enfant minaudait sous les gouttes précises
Et couleur d'éphélides. J'avais fini de souffrir.
Maintenant les roses de l'air tournoient
Comme des insectes. L'eau est ralentie
Par l'attente. L'enfant s'immobilise

Et je la peins, comme Cézanne depuis le talus
Voyant passer des saltimbanques ou des hommes
À cheval, comme Welty et ses acrobates passants.
Je peins des rencontres fortuites et faciles
À mémoriser. Je ne vais pas plus loin
Que la surface mise en perspective bleue.
Les témoins de ma prescience me renvoient
Au travail de l'instant. Pendant ce temps,
Torpedo el Grande poursuit le comte de Vermort
Parmi les roseaux de la berge et nous rions

Pour mettre fin à notre entente visuelle.
Les cris du comte nous apprivoisaient.
Une tourterelle se détacha des cimes
Et se posa parmi les hirondelles des fils.
ALIZ — Sommes-nous à Polopos ou à Castelpu?
GISÈLE — Le comte avait une fâcheuse habitude
De l'animal rencontré fortuitement
Au détour d'une clôture ou en plein
Chemin. Un comte facilement désarçonné
Par le débucher. Il s'était fêlé le crâne

Sur la pierre même des trois seigneurs
De la légende de Rabat. Les coups de fusil
Agitaient ses couilles comme des nymphes.
Il n'avait pas le sens de l'orientation
Et s'était perdu dans un palais cambodgien.
OMERO — En attendant les roseaux frémissaient
D'un autre combat que celui de la bête
Taraudée contre la bête postée. Rire
De l'autre quand il se montre à la hauteur
De sa véritable nature. Mais que savais-je

Moi-même de cet homme distant qui saluait
Avec le bord de son chapeau de paille
Qu'elle lui reprochait de porter la nuit
Quand ils se promenaient en famille
Sur le paseo? Je riais pour l'accompagner.
J'accompagnais aussi l'enfant gracile
Qui se colorait comme un poisson.
Le petit-fils de Néron était juché
Sur les restes du vieux moulin à vent
Et se grattait les tempes des deux mains.

Le comte ne sortit pas vainqueur de la joute.
Torpedo el Grande l'avait vaincu
Grâce à sa connaissance profonde des lieux
Et particulièrement de cette géographie
Des berges où l'oeil ne distingue pas
La profondeur de la distance. Le comte
Se calma en nous voyant euphoriques.
Un chien ramena l'irascible Torpedo.
Elle avait oublié de me dire que le comte
Poursuivait encore un amour de jeunesse

Et sa bouche se posa sur mon oreille
Comme la coquille vide sur le sable.
J'attendais sa langue, o impatience!
FABRICE — Vous a-t-elle dit que j'ai aimé
Un homme et que je n'en rougis pas?
OMERO — Il toisait ma gourde et je la secouais.
Des hommes j'en ai aimé moi aussi
Comme on aime les femmes. Quelle différence
Entre cet homme que sa femme décrit
Sans que je ne lui aie rien demandé

Et cet homme que je ne suis plus maintenant
Que les baigneurs de Cézanne ont déserté
Les rives de cette rivière asséchée?
Ochoa n'a jamais aimé les hommes croisés
Dans les cheminements revécus à la place
Des voyages promis. Ochoa le mal nommé,
Doux comme la caresse du vin sur la langue,
N'a aimé que les femmes tombées
Comme les quilles de notre enfance,
Femmes culbutées des rives tranquilles

Et de la plénitude de l'ombre. Pour que
De notre amour naisse la poésie. Rire
Avec toi est un parfait malentendu.
Et pourquoi rechercher si visiblement
Le témoignage de cette fillette rose
Comme le vent? Nous étions assis
À l'ombre d'un olivier, sur la pierre
Qui évoquait pour elle Rabat et l'Arize
Traversée par un soleil d'hiver immobile
Comme un personnage de tableau. Le jour

Où l'homme enfantera de l'homme sera un jour
Plus déterminant que celui où viendront
La ribambelle de vos enfants saphiques.
Ma soeur, côte à côte nageant, nous fuirons
Sans repos ni trêves vers le paradis
De mes rêves! Elle était si proche de moi
Que je pus lire dans les yeux de l'enfant
Ce qui m'attendait une fois achevée
Les présentations. L'homme exhiba
Sa blessure provoquée par la cassure

Des roseaux. Ces gouttes de sang versées
Sur la terre comme une offrande arrachée
À la femme capturée sans promesse de bonheur
Un jour d'averses successives à Vermort,
Château des comtes de Castelpu et d'Alamo.
Vous connaissez? Ces parentés m'obsédaient.
Des Pyrénées à la Sierra Nevada, combien
De voyages avons-nous vécus sans rien changer
À nos habitudes? Mais que savais-je moi
De la monotonie et des reproches? Qui

Étais-je si je n'étais plus à mes yeux
Ce que j'avais implicitement promis
À mon ascendance? Les yeux de l'enfant
Se remplissaient de mon vertige. Dit-elle.
Elle me regardait comme on s'approche
De l'instant. Vous ne comprenez pas
Ce que je veux dire de cet homme.
Mes dents sont l'héritage des femmes,
Je l'ai déjà dit. Le noir qui me cerne
A aussi une explication. Ma langue

Ne promet plus rien à qui veut l'entendre.
Voici mon Ode au vin et Cézanne n'est plus
Qu'un souvenir du Paris revisité
Avec les moyens de l'abandon à soi.
Et voici mes paysages, mes portraits
Et mes natures mortes et Cézanne n'est plus
Que la relique des promesses de l'enfant
Que j'ai été peut-être à votre place.
GISÈLE,  OMERO — Ne partez pas, dit-elle, je voulais
Vous demander notre chemin. Nous perdons

Tout ce que nous trouvons. Que pensez-vous
De cette inclination? Nous envoyons
Des cartes postales comme s'il s'agissait
De témoignages mais nous savons bien
Au fond que nous venons alors de perdre
Ce qui constituait peut-être une trouvaille.
Ne parlez pas à ma place s'il vous plaît!
Et ne me décrivez pas votre vertige d'homme
Que les yeux de cette enfant racontent si bien.
Adressez-vous à des femmes appropriées.

OMERO — Vin du landier! Ce n'est pas en volant
Que j'atteindrai les cimes de notre horizon!
L'AUTEUR — Vin du retour à la pleine terre, Omero
N'a pas l'Ode comme Hugo, il n'a pas
Le Poème comme Vigny, ni l'Élégie
Qui jadis lui inspira quelque admiration
Pour le poète du drapeau national.
Omero ne possède que la Chanson
Et il veut écrire une Ode à Cézanne!
Mais quel sédentaire s'il n'est pas

Impotent trouve le La au fil des pages
Qui bornent sa vie de gardien de troupeau?
OMERO — Quel homme seul et donc foutu d'avance
Revient au bercail dont le plancher
A pourri sous l'effet du manque
De lumière? Ils visitaient les lieux
Comme si personne n'y avait jamais vécu
Et désignant les maisons vouées à l'immersion
Ils s'attardaient pour en admirer la vigne
Suspendue comme la meilleure des métaphores

Où l'insecte est roi de la statique
Et de la disparition. Ces hommes venus
D'ailleurs pour calculer les effets
Du barrage sur notre esprit mangeaient
Dans nos assiettes avec un plaisir
Qui flattait notre conscience du drame.
Descendez ou montez, mais ne restez pas là.
Et nous avions du mal à imaginer
Ce que pouvait être la vie après
Une telle somme de calculs prévisionnels.

Le río Chico ne mêlera plus ses eaux jaunes
Aux glissements bleus du río Grande.
Et le lac portera le nom du village.
Voilà comment nous changeons la géographie.
Nous changeons aussi la vie, Grands
Travaux, Pacification, Conquête, Intérêt
Supérieur, Europe, Progrès, et la vie
Devient ce petit jardin si précieux
Que la mort en héros ne concerne plus
Personne. Les vieux furent les premiers

À occuper les appartements coquets
Que l'État mettait à leur disposition.
Maintenant partagez le peuple en émigrés
Qui partent pour revenir un de ces jours
Et en condamnés à ne pas quitter cette terre
Ou plutôt à se situer en marge de la terre
Dont on n'a jamais possédé que l'aumône.
Et voici Omero qui revient dans une voiture
Et la route qui se dérobe puis s'achève
Avant même le seuil de sa maison.

Voici les traces sommaires de Quevedo
Et de Goya. Rien de vraiment profond,
Rien en comparaison des influences
Copiées avec application à l'école
Laïque. Rien de la copla ni du romance.
Rien de ces points précis de la conversation
Où la littérature rencontre ses données
Populaires. Rien de la moindre berceuse
Qu'une voix de femme donnait au soleil
Des après-midis torrides qui sentaient

L'olive et le calcaire de nos mines.
Vous avez de la chance, avait dit
L'ingénieur en vissant son oeil
Dans le théodolite. La maison pouvait
Encore exister si quelqu'un y vivait,
Quelqu'un vivant avec une femme. Sans
Femme, pas de vie accrochée aux pentes
Que les amandiers éclaboussent
De petites ratures de noir et d'or.
Sans femme, pas de reconnaissance.

L'AUTEUR — À Paris, en 1978, je portais la barbe
Des Maures. Nous n'avons pas balayé
Notre seuil avec ces poils de conquérant
Mystique. Nous en avons aussi hérité.
La barbe sentait bon comme les épaules
Des femmes légèrement vêtues. Les tableaux
Marquaient des endroits précis du voyage
Mais rien sur le temps passé à parfaire
L'outil de travail, temps de l'adolescence
Si on en juge par les premières toiles

Si définitives. Qu'en est-il de l'enfant
Que je fus au regard de ces autres aujourd'hui
Disparus? Que possédais-je d'aussi vivace
Qu'un souvenir de transes? Quelle Ode
Coula de source? Je pensais à l'enfant
Qui s'arrêtait inexplicablement pour attendre
Ce que personne ne voyait venir. L'enfant
Ne devient pas bachelier. L'enfant s'arrête
Quelquefois et ce sont les autres qui agissent
À sa place. Sommes-nous l'enfant que nous avons

Été ou bien ce que les autres ont fait de nous?
Que signifie alors la femme promise et oubliée
Et toutes les autres femmes qui participent
À cet oubli majeur? Nous ne retrouvons rien.
Nous jouons avec ce côté évocateur des mots
Comme si la langue, comme langage, avait accès
À ce qui faute d'être de la profondeur
N'est que la marge de l'existence. Omero
N'a pas échappé au destin des plus pauvres
En esprit et il n'a pas compensé ce destin

Par une situation dans le monde du travail.
Je ne suis pas un travailleur. Je travaille.
Je ne suis pas un rebelle. J'écris tous les jours.
Je ne suis pas un génie comme le Cézanne
Du Grand-Palais. Je suis un landier de l'instant
Propice à tous les vents de bout. Je ne suis
Pas ni l'oiseau des cimes ni la fourrure
Rapide des broussailles. La terre ne connaît
Pas mon glissement. Le soleil n'éclaire
Pas mes nuits de transit. Pas de situation

Sinon cette vocation à garder les troupeaux
D'une terre qui ne me laisse rien, ni Quevedo
L'incontrôlable ni la maison aux traces
Évidentes de savoir. Voici ce que nous sommes,
Cézanne, nous qui ne sommes ni prophètes
Ni employés, nous qui buvons en cachette
Ce que nos joues révèlent à tout le monde.
Nous allons à Paris et nous revenons toujours
À l'endroit même de notre dernière conversation
OMERO — Sensée. Le porche existe encore, moins fleuri

Certes, mais il a conservé les rognures d'ongles
Et les peaux d'oignons. Aux fenêtres sans verre
S'agitent les petits rideaux de ma promiscuité.
Mes coussins contiennent le crin de nos chevaux.
Pas une femme ne dormira dedans si ce n'est celle
Qu'on me promit et qui a mystérieusement disparu.
Pas un homme ne partagera le vin de mon attente,
Pas même l'homme joueur de cartes ou de dominos
Qui me serait tellement utile. Mes bras comme
Mon esprit ont acquis une lenteur qui m'éloigne

De toute l'attente conquise sur le temps.
Vin du landier qui a voyagé jusqu'à Paris!
Vin de la rue qui sent la friture au vin
Qui a la saveur immobile de la pierre.
Nulle extase s'interpose. Je reconstruirais
Si je connaissais les principes. Je vivrais
Si je savais voir ce qui explique les apparences
Et non pas ce qu'elles dissimulent. Je mourrai
Comme un poisson, remontant doucement
Au fur et à mesure, comme un pendu!

Vous déportez et nous émigrons, ô Paradoxe!
Des villages entiers voués à la reconstruction
De l'Allemagne et à la mise à jour de la vie
Quotidienne des Français. Nous revenions
Avec le sentiment d'avoir déserté la terre
Qui nous donna le jour. Ma voiture, une Citroën,
Ne fit pas son effet. Ils étaient tous partis.
Seul Ochoa, qui était né avec une tête de loup,
Avait conservé la maison familiale
Que les eaux n'avaient jamais menacée

Comme elles avaient menacé les autres.
Et la vigne aussi fut conservée avec
La même obstination. Les hauteurs
De Polopos sont maintenant le haut lieu
De ma substance. Ochoa connaît le secret
Du vin et j'en chante les effets
Sur un esprit qui ne pouvait être
Que le mien. Qui d'autre au-dessus
De l'eau tranquille qui a tout effacé?
Qui d'autre sinon cet autre moi-même?

Ma gourde est vide, étrangère. Pas de souci
Pour l'homme qui t'accompagne. Il a soif
Et il boit l'eau de notre fontaine,
Pas le vin que je ne partage plus depuis
Longtemps. J'ai rendez-vous avec le diable
Chaque fois que j'en finis avec ce fini.
La fillette proposait ses joues aux embruns
Ou à la rosée, comment nommer ces gouttes
D'eau? Maintenant courrez avec l'homme!
Tournoyez parmi les bêtes qui m'appartiennent.

Me voici seul avec la femme d'un instant
Passé à évoquer Paris et son Cézanne
Perpétuel. O mouvement! Elle regardait
La ligne brisée de l'horizon en proie
Aux tourments de l'été et ses yeux
Ne retrouvaient pas le chemin emprunté
Il y avait une heure à peine. Sa langue
Gouttait les gouttes avec parcimonie.
Ses cheveux comme la toile d'araignée
Des matins d'hiver et ses bras comme

Ces personnages imaginés dans la paroi
Du calcaire de nos mines. Les mains
Décrivaient le voyage d'un point
À un autre du paysage. Elle se trompait
Sur les détails que l'attente me donne
Comme points de repère de mon périple.
Les mots naissaient des complexités
De la narration là où moi-même eusse
Accompli le rite de la chanson.
Bientôt elle n'aurait plus rien à dire.

Alors le silence s'accroît d'une autre
Femme et la boucle est bouclée, je le sais.
Il se passe que j'appartiens au paysage
Retrouvé. J'en extrais les scories bleues
De mon ciment verbal. Le vin coule
Entre la description et les passages flous.
Voici ma main, ma langue et l'extrémité
De mon corps. Ce qui arrive est un moment
De source que Cézanne a rencontrée enfant.
C'est l'enfant qui est le secret de tout.

À l'oeil nu, elle perdait la perspective
Du chemin de l'aller et espérait naïvement
Que je lui montrerais les prémices du retour.
Vous qui connaissez le moindre détail
De ce décor. Mais je ne connais que l'attente
Et encore je n'en dis rien pour l'exorciser.
Nous passons notre temps à trouver le temps.
Nous ne trouvons pas les lieux ni les personnages.
Et que penser de cette logorrhée qui me prend
GISÈLE — À proximité de la chair? C'est la poésie

OMERO — Des voyageurs immobiles, dit-elle comme
Si elle se souvenait d'en avoir rencontré
D'autres au long cours de son immobilité
Relative. Nostalgie d'un temps réduit
Au pire à des photographies et au mieux
À des lettres d'amour. Croiser la femme
Accrocheuse d'étoiles est une habitude
D'enfant. Elle s'arrête un instant
Pour évoquer les lieux du bonheur
Et des personnages apparaissent entre

Les lignes. Un accompagnement d'enfants
Et d'homme fragilisé par ses infidélités
Trouble l'eau de la conversation. Je sens
Le bouc et vous vous souvenez de l'instant
Passé à prévoir la sentence suivante.
J'adapte le berstu à ma condition
De gardien de troupeau étranger à toute
Nation et Ochoa m'en veut comme une femme
S'en prend aux miettes de pain sur la table,
Celles qu'on réduit au parterre d'une main

Habituée au harcèlement des insectes.
Nous nous quittons. Chacun son chemin,
Moi en rond pour revenir et vous en ligne
Droite qui se brise finalement avant
La fin des voyages d'agrément. Les enfants
Sont des petits chevreaux et l'enfant
Qui s'en distingue est une proie facile.
Mais il arrive qu'un troisième enfant
Ne tiennent pas ses promesses et Paris
Est un enfer comme les autres. Cézanne,

Je te salue sur la crête de coq de mon mirador.
D'ici, je prends la mer et la terre me ressemble
Comme tu aurais voulu qu'elle ressemblât
Au commun des mortels. Des oiseaux reviennent
De je ne sais quelle apparence dont tu es
Le responsable. Seul parmi les hauteurs
Dont j'hérite comme le pauvre trouve de quoi
Exister encore, je donne mes mains à la couleur
Et mes entrailles au silence. La rivière
Ne coule plus comme elle nous a nourris

D'instances plus probables que la poussière
Des chemins. Les arbres s'en vont aussi
À moins qu'on ne les dresse sur leurs pieds
D'argile. Murs blancs des résidences d'été.
Ma Citroën a l'air d'un personnage.
Voici le chien à l'ergot caractéristique.
Nous te saluons à la base des points de fuite.
Nous sommes seuls comme des étoiles.
Peu d'hommes ont survécu à l'enfant.
Ici les enfants sont des petits chevreaux.

L'AUTEUR — Il n'y a pas d'enfant qui s'en distingue nettement.


II

 

Gisèle – drame en trois actes

 

OMERO — berger et poète

OCHOA — idem

FABRICE DE VERMORT — touriste

GISÈLE DE VERMORT — son épouse, mariée depuis seize ans

ALIZ — leur fille, huit ans

NÉRON — leur fils, dix ans

LE CHEF — garde civil, sergent

RAMIREZ — idem, subalterne puis chef

PILAR —  femme du village

ANGUSTIAS — idem

VIRGINIA, DOLORES, TROISIÈME JEUNE FILLE

L’ÉTRANGER, LA TOURISTE — promeneurs

LE JEUNE HOMME — comédien

GARDE CIVIL

LES ÉRINYES (trois)

L’AUTEUR


ACTE premier

 

Hier

 

Scène unique

Gisèle, Omero, l’Auteur, Fabrice, Ochoa, Néron, Aliz

 

Premier temps

 

(La terrasse de la maison d'Ochoa, sous la vigne. Des tables comme dans un café. Au fond, la roche et côté jardin, le paysage montagneux. Côté cour, la maison, la cuisine.)

 

GISÈLEVous autres! Mais si j'en crois l'évolution des sciences, ce sera vous ou nous. Nous ne pouvons pas perdre tout ce temps passé à reproduire. Le spectacle de vos compensations! Le plaisir vous agresse à notre place, moment favorable aux disparitions. Je ne veux plus souffrir. Pas même une pensée. Nous avons beau aimer avec sincérité, vous n'allez jamais au bout de cette voie tracée entre la chair et sa durée. Jamais plus loin qu'un cri. Entre nous, l'enfance pourrait devenir l'unité véritable mais la trilogie fatale vous sert de roman et nous nous retrouvons seules avec ce qui reste de l'enfant conçu avec vous. Nous sommes l'avenir des peuples primitifs! À quel moment devient-il inévitable de nous séparer en laissant toute trace d'histoire en marge de la nécessité?

 

OMERO

Hay un camino,

sin piedras

para decir

a los pies:

Yo existo

 

Hay un camino,

el horizonte

no es el futuro

el polvo

no es el pasado

De presente

quizás una mujer

quizás nada

 

El camino

de la espera

 

L'AUTEUR

L'été

à Polopos

les oiseaux

produisent des cigales

sur les troncs

des eucalyptus

et des oliviers

Je dors

à l'abri

de ton feu

universel

sous les pentes

des toitures

où vivent

des oiseaux

 

Le matin

à Polopos

les oiseaux

réveillent les cigales

et les troncs

des eucalyptus

deviennent rouges

comme les turgescences

du printemps

 

Les oiseaux

se réveillent

au-dessus de moi

dans les branches

qui touchent

le toit

de ma maison.

 

Il y a un chemin

et pas de pierres

pour dire

J'existe

Horizon

Poussière

et Femme

sont les maîtres mots

de cette existence.

 

La guitare

d'Omero

remplace le pipeau

des bergers

Et les chants d'oiseaux

mes rêves

les plus récents

ceux qui ont encore

des ressemblances

avec la réalité.

 

Puis les oiseaux

s'identifient

un à un

puis par couple

par volées

géométriques

et faciles

hirondelles des fils

tourterelles des cimes

des poteaux

moineaux des feuilles

d'ombre

la chouette demeure

invisible

et le merle

croise les geais

bavards

 

Puis les insectes

me visitent

tous plus ou moins

menaçants

L'air change

la terre se peuple

en surface

et en profondeur

la terre aimée

comme la vie

et le ciel

et toute la matière

qui fonde

les théories

de l'infini

et du néant.

 

Ayant perdu

la place

qui me revenait

parmi les penseurs

de ce monde à genou

je tisse des toiles

au lieu de les peindre

j'enfile des mots

et je ne les dis pas

au passant

à la passante

qui peut être

un enfant

 

Perdu

le fil

et invisible

l'autre côté des carreaux,

cet intérieur

de bois

et de terre

ne m'appartient plus

comme il a reproduit

toutes les existences

qui m'expliquent

Écrivant

au lever

de ce corps

maintenant

moitié vivant

moitié mort

avec la poésie

qui me mord les lèvres

et les anecdotes

et les pensées

qui reviennent

avec leur charge d'enfance

et d'adolescence

je croîs

dans les statues

et leur présence

projette des ombres

de personnages

 

OMERO

Il y a un rythme

et ici

je différencie

la prose

du vers

la prose est féminine

et le vers est l'homme

en proie

au vertige

Je reconnais

la femme

comme si elle était mienne

et l'homme je le crée

comme la boue

existe déjà

 

Je les ai perdus de vue après que les enfants eurent jeté les coquilles de grenades. Je suis allé jusqu'au barrage mais cette fois je ne suis pas monté pour contempler l'eau. Trop miroir, l'eau et le ciel pas assez reflet et moi comme une existence générique. Les bêtes ne m'ont pas suivi. Pas assez d'herbe ou trop de cailloux et de terre craquelée. En revenant, j'ai sucé les sucs des berges et mâché le coeur des chardons. Je faisais le chien avec les oiseaux et l'oiseau avec l'ombre. De quoi avions-nous parlé? Qu'avions-nous évoqué qui impliquât une suite? D'habitude, les touristes passent et nous les réduisons facilement à cet éphémère. Comment expliquer qu'un homme tombe amoureux d'une femme s'il n'est pas dans le besoin? Voici l'auteur qui cueille des trouvailles comme dans le lit du Lot. Nous montons pour notre vin. Il ne boit pas le vin. Il en fait ce qu'il veut. Rien n'est perdu qui a été payé. Rien à regretter en cas de commerce. Il marche comme un soldat. Il marche sur les fleurs et trouve des objets du regard à fleur de la terre. Il me donne à observer des pertinences compliquées de géologie et de croissances superficielles. Ses mains caressent tout ce qu'elles trouvent. Avec des mains pareilles, ma chanson s'éterniserait. On n'écrit pas quand on possède des mains capables d'une telle exigence rétinienne. Et c'est moi qui joue! Sous la tonnelle d'Ochoa, bien à l'ombre mais pas à l'abri des insectes, ils parlaient d'eux:

 

 

 

Deuxième temps

 

 

GISÈLE — Quelque chose! Dis-le! Dis ce que je veux entendre maintenant que la vie est définitivement changée par la persistance de tes obsessions. Ce temps perdu à observer. Qu'est-ce que j'attendais de ce silence? J'étais presque obstinée! Et j'attendais que tu me parles, attendant que ton corps me le dise puisque tu te taisais.

 

FABRICE — Il n'y avait que le silence et ta paresse.

 

GISÈLE — Le lit et la fenêtre! La lumière du matin est si différente de celle qui nous abandonne la veille! Je n'avais pas dormi.

 

FABRICE — C'est ce que prétendent tous les paresseux.

 

GISÈLE — Je n'avais pas dormi! Et le rêve dans les gouttes de ta sueur. Je haïssais cette caresse mais je te la donnais. Le temps arrive à s'apaiser comme la rivière de mon enfance après les bois de nos contes.

 

FABRICE — Les vieilles racontent n'importe quoi.

 

GISÈLE — Ta facilité à revenir des plus longs voyages. Je n'attendais plus. Mon corps devenait envahissant. Nous ne parlions jamais de tes découvertes. J'imaginais ta patience et les dédales d'une ville inconnue. Parfois la forêt s'interposait et ses animaux s'avançaient. L'hiver, nous fermions les volets et l'attente s'ajoutait à la croissance. Je te suppliais de ne plus t'en aller aussi loin.

 

FABRICE — Tu aurais dû épouser un employé de la préfecture.

 

GISÈLE — Mais ne m'a-t-on pas donnée plutôt? J'avais ce désir intense de choisir. Leur influence s'annulait dans mon désir. Le matin devenait transparent comme le carreau des fenêtres. J'agitais les rideaux pour noyer mon regard. Tu passais sur le chemin. Tu me désirais. Et j'interrogeais mon corps au lieu de le soumettre à tes exigences. Ils m'ont trahie!

 

FABRICE — Nous trahissons avec une telle facilité à l'heure de remettre de l'ordre dans le monde qui nous appartient! Je ne me souviens pas de ton visage derrière le rideau. Je te voyais plutôt juchée sur une échelle pour cueillir les cerises de ces beaux mois de juillet qui promettaient tous les recommencements. Tu n'étais pas à la vitrine de tes pensées! Tu agissais comme toutes les filles en âge d'être dépossédées. Tu te donnais en spectacle sur les échelles!

 

GISÈLE — Ne parlons plus!

 

FABRICE — Ils ne comprennent pas.

 

GISÈLE — Il comprend, lui.

 

FABRICE (à Ochoa) — Vous comprenez, vous?

 

GISÈLE — Tu deviens inconvenant. (à Ochoa) Excusez-le s'il vous a offensé.

 

FABRICE (à Ochoa) — Excusez-la si elle vous a promis de vous revoir.

 

GISÈLE — Il n'est question que de ton obscénité!

 

FABRICE — Appelle cela comme tu voudras. Je suis détruit. Je ne recommencerai que dans mes rêves.

 

GISÈLE — C'est bien ce qu'ils en pensent: pas de regret. Ils condamnent cette absence de repentir.

 

FABRICE — Tu en sais des choses sur ce sujet!

 

GISÈLE — Il y a longtemps que je me renseigne.

 

FABRICE — Il y a longtemps que je souffre. Je ne sais même pas ce que je cherche dans cette pratique douloureuse.

 

GISÈLE — Et tu te plains! Quelle honte sur nous!

 

FABRICE — Passage de la confidence aux reproches. Elle arrivera au seuil du tribunal avec ce qu'il faut pour exagérer la portée de mon geste.

 

GISÈLE — Nous n'en sommes pas là.

 

FABRICE — Tu ne lui as encore rien demandé? On dirait qu'il attend. (à Ochoa) Nous ne sommes pas venus pour notre vin. Je veux dire que ce n'est plus la raison. Nous venons de changer nos habitudes pour cet instant qui ne se reproduira plus dans la prison à quoi elle veut me condamner. Oublions plutôt.

 

GISÈLE — Ils ne regrettent jamais. Jamais un regard, ce regard qu'on s'attend à rencontrer finalement comme s'il était encore possible sinon d'oublier du moins de... raisonner.

 

FABRICE — Elle parle comme si je ne souffrais pas moi-même. Je me défendrais. J'irai au bout de ma confession.

 

OMERO (jeu) — Nous arrivions. Moi avec ma gourde gonflée d'air et l'auteur avec sa petite poterie de vermeil qui ressemble à un objet du culte. Je n'ai jamais rien pu savoir de ce culte. Il ne boit pas le vin. Ochoa alourdissait l'ombre de son immobilité patiente. L'homme était assis au fond de la terrasse, contre la roche. La femme côtoyait la petite Aliz qui me souriait comme si rien ne venait de se passer. Nous avions rencontré Néron dans le chemin où il chassait des insectes plus rapides que sa lenteur de petit paresseux. Un jour, nous haïrons les enfants que nous n'avons pas été, prédisait l'auteur. Il parlait de Jephté et de sa fille, de Vigny qu'il relisait. Il avait une idée pour expliquer aux autres ce que c'est la poésie et pas seulement en commençant par montrer ce qu'elle n'est pas. Je suivais le fil de sa conversation et il me sembla que Gisèle s'apprêtait à le rompre. Ochoa parut soulagé par notre arrivée inattendue. L'auteur comme moi-même, pour des prémisses différentes et peut-être contradictoires, avions prévu cette visite pour le lendemain. Ochoa imposa sa carrure blanche aux sourdines qui le dérangeait depuis au moins une heure.

 

OCHOA — J'ai un Gálvez-Cintas de quatre ans d'âge. Ce matin ils me l'ont livré. Je ne l'attendais plus.

 

L'AUTEUR — Pas bon le vin qu'on vient de transvaser.

 

OMERO — Pas bon en France. Bon ici!

 

L'AUTEUR —

Je lui dois une hostie

o ma fille

et c'est vous!

 

OMERO —

Qui

ne voyant arriver

l'ombre d'une promesse

se soucie

du temps qui passe?

 

GISÈLE — Je voudrais téléphoner. C'est possible?

 

OCHOA — Je vais vous composer le numéro. Le cadran est un peu encrassé.

 

GISÈLE — Vous parlerez aussi. Je ne sais pas cette langue.

 

FABRICE — Elle veut dire qu'elle l'a oubliée.

 

GISÈLE — Il faudra leur expliquer...

 

OCHOA — Leur expliquer quoi?

 

GISÈLE — C'est si difficile! Je ne sais plus!

 

FABRICE — Elle sait depuis le début.

 

OMERO — Nous, on est toujours dans l'embarras quand le temps nous mêle à ses circonstances. Nous préférons les marges de l'attente. Nous évitons les impératifs des voix qui n'appartiennent pas à notre patience. Fais ceci! Fais cela! Cela finit par ressembler à une conversation mais nous ne sommes jamais sûrs d'en être les dépositaires attendus. Laisser Ochoa chez lui! Il cracherait demain dans notre vin!

 

L'AUTEUR

Les choses

les pays

l'infini

ce qu'on en pense

comment on résout

la division par zéro

pourquoi on ne part pas

et le plaisir

qu'on trouve

au gré

du temps

seul chemin

reconnaissable

Je ne suis plus seul

quand je suis seul

je suis infini

quand vous cessez d'exister

Ce que nous ajoutons

peut durer

comme durent

les choses

les nations

et cette idée

que nous avons

de la création

quelle que soit cette idée

ce que nous ajoutons

par division

infinitésimale

ou nulle

si la mort

devient obsédante

comme le pain

quand on a faim

et que personne

n'a ce désir

de sauver le corps

de sa détresse

Ce que nous ajoutons

a quelque chance

d'exister

si la langue conserve

ses adjectifs.

 

 

 

Troisième temps

 

 

FABRICEFaites ce qu'elle vous dit.

 

OCHOABonjour Omero.

 

OMERO — (Ode au vin — épure)

Le vin

n'a pas raison

mais il n'a pas tort non plus

Pas de verre

pour le boire

juste le soleil

et l'attente

sous un chêne

où la pierre

est le seuil

de moi-même

Pierre creusée

par dix générations

de bergers

Leurs fesses

ont modelé l'idéal

de la position assise

face à la distance

qui nous sépare

de la civilisation

Le vin attend lui aussi

le moment vient toujours

la nuit encercle le jour

qui ne meurt pas

sinon il renaîtrait

et nous aurions le temps

de tout recommencer

au lieu de remplacer l'attente

par le jeu

Le vin a ses raisons

Il n'explique rien

Ne donne rien

Ne remplace pas

ce qui manque

ce qui finit

dans l'oubli

La terre du vin est un chef-d'oeuvre

des lieux consacrés

à l'attente

La vigne se répand

sur les mottes dures

et nous traversons l'invisible

sans trouver les mots

pour le dire

La terre

en pentes

douces

les ravinements

des pluies

l'herbe folle

et les chemins

calculés

dans la trajectoire

des pierres

qui descendent

des parois

de marbre

et de calcaire

Le vin revenait

au premier jour

à la première fermentation

à l'alchimie

de l'instant

que personne

n'a encore exprimé

Le vin et la terre

se croisaient

comme des oiseaux

dans le ciel

et je cherchais le sommeil

comme s'il n'existait pas

comme si je devais

l'inventer

Nous écrivons

sur les arbres

à la pointe du couteau

comme le couteau témoigne

des moments de désespoir

dans la chair des femmes

ou de l'homme

qui n'a pas attendu son heure

Le vin des garrots

a donné sa place de vainqueur

au vin des perpétuités

relatives

Ce n'est pas plus mal

On se sent moins haï

On tue plus facilement

que la maladie

Vin des enfants

nés du plaisir

si ce n'est pas mentir

de le croire

Une femme s'interpose

belle comme l'avoine des talus

ou mauvaise comme l'eau des agaves

une femme arrive à point nommé

pour achever

l'oeuvre du vin

lui donner un sens

une raison

de plus

Le vin n'a pas raison

à la place de la femme

que le hasard a mis sur votre route

mais si ce n'est pas le hasard

et que la femme s'en est allée

sans vous

parce que vous ne partiez pas

aussi facilement

alors l'attente

est pire

que la rotation infâme

de l'étau

pire qu'un lit

refait chaque jour

par habitude

de l'ordre

Le vin sortait de ma bouche

comme les mots

de tes mains

sur ma chair

endormie

créature de ma facilité

à recréer les circonstances

prévues

par la communauté

créature née du croisement

de la transparence

et de l'invisible

plans sécants

des cassures

peut-être plis

de mes draps

Le vin

et la terre

La terre

et nos errances

Nos errances

et l'attente

de ceux qui voyagent

au lieu de tenir leurs promesses

Nos fenêtres sans carreaux

Nos chambres sans fenêtres

Les dalles de nos toitures

Le rayon oblique du matin

que répercute un miroir

placé avec justesse

Viendra l'automne

et sa coulée de marbre blanc

qui fit couler l'encre

des journaux locaux

L'hiver à point nommé

cristallisera infiniment

les surfaces

Puis le printemps

et ses calculs

de rentabilité

Au vin

il ne reste guère

que l'été

et encore

à condition

de le boire

et d'en attendre

ce qui lui revient

de droit

d'aînesse:

le rêve

et ses petits animaux

de peinture

et de murs

langage du désert

et langue de l'appui

au sol

Voici le vin

chanté par l'homme

qui le connaît

Vin des matins et des soirs

Fil d'Ariane des récits

Mémoire de nos chemins

et des ruelles

aux seuils inspirés

par les caprices de la roche

Mémoire et oubli partiel

des meilleurs moments

de cette croissance de l'homme

à la fois en marge et au coeur

de la civilisation

Vin des rideaux tirés

et des chaises des seuils

Vin de la sagacité

et du désespoir

Vin de l'entente

et des voyages

Les chats traversent l'air

comme des chauves-souris

et le chien

s'endort

sur la murette

désertée

Plus d'hommes pour jacasser

plus de femmes pour occuper les fenêtres

plus d'enfants pour la rapidité des seuils

et plus de vieux pour la patience des murs

Voilà où nous en sommes

ce que nous quittons

ce que rien ne remplacera

Il n'y a pas de vin sans raison

mais le vin n'a pas raison

et pour ce que je viens d'évoquer

on ne peut pas dire non plus

qu'il a tort

D'ailleurs

est-ce bien un personnage

si nous en sommes les buveurs?

La poésie aurait-elle un corps

si nous nous en nourrissions?

 

 

 

Quatrième temps

 

 

FABRICE — Bravo!

 

GISÈLE – Il s’amuse !

 

OMERO — Ma gourde et un verre plein!

 

OCHOA (embêté) — Je ne sais pas trop, pour le téléphone... Vous devriez retourner à l'hôtel et en parler avec quelqu'un. C'est délicat.

 

GISÈLE — Vous ne me croyez pas?

 

OCHOA — Si, je vous crois! Je n'ai pas de raison de douter mais il me semble...

 

GISÈLE — ... que ce n'est pas votre affaire. Nous ne pouvons tout de même pas rentrer ensemble après ce qui s'est passé.

 

OCHOA — Il restera ici. Il a l'air... comment dire?

 

GISÈLE — Ne dites rien si vous craignez de lui trouver des excuses.

 

OMERO — La gourde pas trop pleine à cause du bouchon qui ne visse plus à fond et le verre à ras bord pour je ne sais plus quelle raison. (à l'auteur) Allons nous asseoir à l'écart. Nous parlerons. Mes chiens savent attendre.

 

GISÈLE — Je vous laisse le garçon.

 

OCHOA — Je ne sais pas si c'est une bonne idée. Il ne me connaît pas. Qui sait ce qui se passera si...

 

GISÈLE — Téléphonez, s'il vous plaît! Vous leur expliquerez.

 

OCHOA — Ils ne comprendront peut-être pas aussi vite que vous croyez. Ce sont des hommes. Moi non plus je n'ai pas compris tout de suite. J'imaginais autrechose puis j'ai pensé...

 

GISÈLE — Je ne vous en veux pas. Téléphonez ou bien gardez le garçon, je vous en prie.

 

FABRICE — Tu devrais cesser d'ennuyer cet homme.

 

OCHOA — Je vais remplir la gourde et le verre servir.

 

OMERO

Ce n'est pas que nous soyons discrets

ni indifférents

mais la femme

nous amène

l'orage

en pleine sécheresse

Nous préférons trouver de l'eau

plutôt que de la suivre

sur ces chemins

jamais empruntés

sauf pour retourner

chez soi

sous l'averse orange

qui nous a surpris

en plein sommeil

l'après-midi de son arrivée

parmi nous.

 

L'AUTEUR — De quoi parlez-vous? Vous avez encore omis de me raconter le début.

 

OMERO

Il n'y a pas

de commencement

à ce qui ne s'achève pas

La femme traverse

la vie

en ligne droite

La femme segmente

notre temps passé

à chercher le bonheur

Elle nous reproche

de perdre du temps

Qui la suivra demain

quand la nuit

nous aura inspiré

la chanson de la séparation?

 

OCHOA (servant) — La gourde, pas trop pleine et le verre puisque monsieur ne boit pas. Quelque chose vous mangerez ?

 

L'AUTEUR (intervenant) — Je goûterai aux olives au fenouil.

 

FABRICE — Tu peux partir tranquille. Je ne m'enfuierai pas. D'ailleurs où irai-je? Je ne veux pas renoncer avant d'être convaincu par leur jugement. Personne ne me convaincra avant que ce soit écrit. J'ai peur.

 

GISÈLE — Néron, mon amour, tu ne peux pas comprendre mais maman doit te laisser un moment ici. Tu comprends?

 

NÉRON — Je peux jouer malgré ce qui s'est passé? Aliz part avec toi? Où l'emmènes-tu?

 

GISÈLE — Ces hommes ne peuvent pas m'aider...

 

NÉRON — Ils me croiront. Je suis un homme.

 

FABRICE — Cesse, veux-tu, de harceler cet enfant!

 

NÉRON — Oui, c'est vrai: si je dois rester, donne-moi la raison.

 

GISÈLE (presque suppliante) — Je ne vous demande pas grand-chose. Vous parlerez à ma place sans donner tous les détails.

 

OCHOA — Mais je ne les connais pas, les détails, moi! Dites-leur que c'est grave, que vous êtes menacée, qu'il est dangereux, que moi-même je ne peux rien tenter! Ce n'est pas si difficile de téléphoner soi-même!

 

GISÈLE (à Aliz) — Tu comprends pourquoi tu ne peux pas rester? Néron nous fera perdre du temps. C'est sa fragilité, là, quelque part je ne sais où dans sa poitrine, le coeur et autre chose.

 

ALIZ — Nous courrirons?

 

NÉRON — Je ne parle jamais de vos fragilités devant les autres! Au moins, quand je joue, les insectes me font oublier que j'ai toujours un peu mal et si je ne souffre pas plus, c'est grâce aux médicaments. Tu n'es pas obligée de comprendre, Aliz. Ce n'est pas la première fois que ça arrive. Maintenant elle veut mettre fin à tout ce que nous connaissons. Elle a décidé de tout casser avant que ça arrive encore. Elle savait peut-être que ça arriverait aujourd'hui, peut-être exactement comme c'est arrivé.

 

OCHOA (à l'auteur) — Elle ne semble pas affectée. Regardez son visage. Croyez-vous que la femme ment?

 

OMERO — L'homme mentirait-il si elle mentait?

 

L'AUTEUR — Téléphonez-leur. Qu'on en finisse!

 

FABRICE — J'ai peur. Peur de ne jamais rien regretter. Où trouverai-je un pareil moment de sincérité dans ce corps voué aux passions de l'instant? Quelle peur pourra leur inspirer des circonstances atténuantes? Je ne serai même pas jugé dans mon pays mais j'y purgerai ma peine. Ma peine! Comme le mot est inexact! Je voudrais du vin moi aussi!

 

OCHOA — Oui mais alors pas trop parce que je ne sais pas moi!

 

OMERO — Donne-lui tout le vin qu'il veut! Ou bien téléphone et laisse cette femme écouter par-dessus ton épaule! Le moment est venu de choisir. (à Gisèle) Voulez-vous que je téléphone? Je promets de ne pas avoir l'impression de trahir un homme. Je serai votre interprète.

 

OCHOA — De ce qui ne te regarde pas tu te mêles!

 

FABRICE — Le vin, demi verre et quelques olives comme monsieur.

 

GISÈLE (heureuse et désespérée) — C'est gentil à vous. Dites-leur que je n'en peux plus.

 

FABRICE (imitant Ochoa) — Peur elle n'a pas.

 

OCHOA — Le téléphone est dans la cuisine.

 

L'AUTEUR — Il faut bien faire quelque chose sans trop chercher à comprendre.

 

FABRICE — Mieux vaut téléphoner. Elle se perdrait en chemin, trouvant le temps d'injecter son venin dans le cerveau de cette enfant.

 

L'AUTEUR — Elle raconte des histoires?

 

FABRICE — Non. J'ai caressé cette enfant. Ce n'est pas la première fois. Cette fois...

 

GISÈLE — Cesse, veux-tu! Ce n'est pas le moment!

 

FABRICE — Maintenant ou dans les circonstances que tu suggères déjà?

 

OMERO — Il y a la tonalité! Qu'est-ce que je dois faire?

 

OCHOA — Composer le numéro.

 

OMERO — Dire!

 

OCHOA — Ah?

 

FABRICE — Dites leur, pour commencer, que je suis tranquille comme si rien ne s'était passé. Quelquefois rien ne se passe et c'est la femme qui devient l'auteur des circonstances. Rappelez-lui que ce sont les faits qu'on juge et non pas l'homme. L'homme est déclaré responsable si les faits le démontrent ou innocent si sa responsabilité n'apparaît pas aussi clairement que la haine compréhensible des victimes collatérales. Demandez à Aliz ce qu'elle pense.

 

NÉRON — Nous ferions mieux d'aller jouer.

 

ALIZ — Plus loin? On n'entendrait que nous...

 

GISÈLE — Aliz je vous interdis d'aller jouer maintenant!

 

OMERO — "Vous"?

 

OCHOA — Oui, "vous".

 

OMERO Plus de tonalité.

 

OCHOA Attendons.

 

OMERO (troubadour)

Comme qui s'en irait

à la guerre

sur un palefroi

ou un roussin

 

OCHOA Chut!

 

 

 

Cinquième temps

 

 

L'AUTEUR (Ode au bonheur — improvisation) —

Quel poète,

qui ne serait pas

le reflet exact

de son semblable,

est lu

ici-bas?

Quel poète,

à défaut

de bonheur

proposant la langue,

est apprécié

ici-bas?

Quel poète

ici-bas

trouve

le terrain

du partage

équitable

entre l'écriture

et la lecture?

Quel poète

renonce

aux métiers

de l'Ananké?

Et pourquoi

ne serai-je pas heureux

au contact de la nature

qui s'en va

aussi bien qu'à la surface

impénétrable

des zones industrielles?

La question

douloureuse

de la littérature

à quoi on appartient

ou pas

selon la chance

ou le désir

se pose

en marge

des lieux

où le bonheur

est celui

du contact

du glissement

de la pénétration

du moi agissant

à la surface

du visible

de l'audible

du compréhensible

et de tout ce que l'errance

autour de soi

décrit

raconte

raisonne

Je serais simple

comme un bonjour

aux éléments

ou complexe

comme l'insomnie

Ai-je le choix?

Entre la nuit

qui lutte

contre le sommeil

et le jour

qui se donne au soleil

est-ce le bonheur

ou la tentation de l'ivresse

ou pire de l'oubli

qui m'inspire

un instant

de lucidité

élémentaire?

Simple ou complexe

tout ou rien

beaucoup ou pas assez

les choix sont comme la pluie

— nécessaires —

Nous qui avons le génie

des déséquilibres

et l'infinie patience

de la cohérence

sommes-nous à ce point

solitaires

que le bonheur

devienne une fin?

Le bonheur

est une goutte

parmi les autres gouttes

de bonheur

occasion d'écrire

pour être lu

par n'importe qui

mais la langue n'est pas

aussi légère

reconnaissons-le!

La langue

façonne

elle n'explique pas —

Nous étions mille

un seul a survécu

à ce qui n'est

ni usure

ni complot

ni paresse

C'était quelque chose

de mesurable

mais nous avons pensé

à des institutions

à des idées appliquées

à la nécessité du repos

à l'angoisse

aux morts qui témoignent

sans arrêt

de la mort

Nous avons pensé

au lieu de pratiquer

ce qui donne une existence

commune

à la langue

Nous étions loin

de toute appréciation

tranquille

loin d'un simple bonjour

peut-être même

de l'autre côté

des lieux de réunions

J'achèterai une maison

si le temps m'était aussi précieux

que la langue

Les chemins reconnaîtraient mon pas

et les arbres ma présence immobile

La toiture métallique

des anciens ateliers de sculpture

me donnerait l'idée

d'un espace

à conquérir

Nous étions quelquefois

sur le point

de nous toucher

mais le vent ou l'averse

intervenait

et nous nous quittions sur un adieu

Nous n'étions pas

importants

à ce point

J'imagine qu'autrement

ni le vent

ni la pluie

n'eussent imposé

ces petites fuites parallèles

qui rejoignent les maisons

louées grâce à des revenus annexes

ou achetées avec une part d'héritage

Sinon nous n'avons pas vu

ceux qui dorment dehors

et tiennent l'éveil

à bout de bras

comme une lampe

au-dessus de l'écritoire

Qui sont-ils

ceux que nous ne voyons pas

mais qui résistent à nos effacements?

 

 

 

Sixième temps

 

 

OMERO — Tonalité!

 

GISÈLE — J'arrive.

 

OMERO — Je compose [...] J'espère que vous avez de bonnes raisons [...] Oui? [...] Omero [...] de Polopos [...] le berger oui [...] Je vous salue [...] Non, ce n'est pas pour vous saluer que je téléphone [...] Il semble que ce soit, disons, sérieux [...] sérieux, grave peut-être, vous en jugerez vous-même (à Gisèle, bouchant le combiné avec sa joue) Je ne suis pas en bons termes avec eux à cause des lièvres (la voix d'Ochoa: ce n'est pas le moment, les lièvres!) [...] Alors voilà [...] elle aurait [...] non, c'est moi qui dit elle aurait [...] je dis elle aurait parce que [...] elle dit qu'il l'a fait [...] Qu'est-ce que j'en sais, moi! On vient crier secours dans ma maison et [...] non, dans la maison d'Ochoa [...] Nous sommes chez Ochoa [...] le vin? [...] nous sommes à peine entrés et [...] l'auteur [...] il ne boit pas, non [...] mais je n'ai pas bu moi non plus (à Gisèle) Je ne sais pas si j'ai bien fait, il y a tellement d'histoires entre eux et moi! [...] une petite fille [...] il l'a [...] je n'y étais pas [...] des détails? Elle vous parlera [...] Elle ne connaît pas notre langue [...] l'auteur traduira [...] par signes! [...] quels signes? (la voix d'Ochoa: au grain!) [...] Ochoa [...] Il disait au grain, nous y voilà [...] elle dit qu'il aurait [...] oui la fillette [...] parenté? degré? [...] elle le dit et moi je dis elle aurait, c'est cohérent non? [...] Mais c'est vous qui manquez de jugeotte! Je vous téléphone parce que (grognement d'Ochoa)

 

L'AUTEUR — Vous n'en finirez jamais!

 

GISÈLE — Dites que vous êtes témoin.

 

OMERO (qui a oublié de boucher le combiné) — Mais je n'ai rien vu! [...] Si j'avais vu  [...] on intervient, oui, même si on n'est qu'un berger crasseux [...] je n'ai pas dit que vous étiez [...] Je parlais de moi [...] Ne raccrochez pas!

 

GISÈLE — Mais que faites-vous donc!

 

OMERO — On parle de nouveau [...] oui, Omero [...] non, je ne suis pas aveugle [...] je n'ai rien vu, c'est elle qui [...] elle aurait [...] il aurait si vous préférez! je ne suis pas responsable de [...] de rien, chef [...] il aurait, d'après elle, mais je n'étais pas là pour vous le confirmer maintenant [...] oui, c'est mieux (à Gisèle) Il vaut toujours mieux parler à un chef (la voix d'Ochoa: tu ne l'as pas fait exprès!) Je sais bien que c'est grave [...] Mais je n'accuse personne! [...] Venez lui expliquer [...] Comment voulez-vous que j'explique à une femme que [...] Son état? (à Gisèle) il me demande si vous vous sentez bien [...] Comment se sent à votre avis une mère qui surprend son homme en train de caresser leur fille? [...] sa fille à elle en tout cas [...] Vous devinez [...] je ne vous donne pas d'ordre (la voix d'Ochoa: Il n'y a pas de chef au-dessus de celui-là)  [...] elle joue [...] avec son frère [...] plus jeune, je crois [...] ils jouent sous les eucalyptus [...] oui, le cimetière [...] nous aimions nous poursuivre [...] je franchissais les murs [...] si j'étais resté, je serais devenu facteur [...] place promise, oui [...] si vous avez du temps [...] peut-être pas autant qu'elle voudrait [...] difficile! difficile! [...] Personne, nous vous attendons (à Gisèle) Ils arrivent.

 

OCHOA — Caltons!

 

OMERO — Pas question! Il veut nous voir tous.

 

OCHOA — Tu es flic à présent?

 

OMERO — À qui abandonnerais-tu ta maison?

 

OCHOA — Tu as oublié de raccrocher.

 

OMERO — J'espère que je vous ai rendu service. (en aparté) J'ai presque envie de m'excuser auprès de cet homme. Comment peut-on souhaiter qu'elle mente? (à Ochoa) Mieux vaut débarrasser les tables. Quelques gouttes de vin suffiront. Et les noyaux d'olives avant que le chat s'en accapare. Vraisemblable. (en aparté) Quelle angoisse, ces situations qu'on n'attendait pas et qui ne vous concernent que de loin!

 

FABRICE — Laissez mon verre. Ils ne verront pas d'inconvénient à ce que je boive un peu de vin après ce que j'ai fait.

 

GISÈLE — Combien de temps?...

 

OMERO — S'ils ne s'arrêtent pas chez Ovidio pour jeter un oeil par la fenêtre du salon, une heure.

 

FABRICE — Une heure à tuer le temps.

 

OMERO — Il n'a tué personne, juste caressée. Un instant qu'elle a trouvé long pour la première fois. Elle l'a dit. Ce n'était pas la première fois. Et là, aujourd'hui, avec cette chaleur et ce manque de conversation, elle atteint le point de non-retour. Je ne comprends pas.

 

L'AUTEUR — Vous étiez le personnage de la situation.

 

OCHOA — Vrai il dit.

 

OMERO — Qu'est-ce que tu sais, toi, des situations où la femme est maîtresse du jeu? T'es-tu jamais marié avec l'une d'entre elles?

 

OCHOA — Chez Ovidio, oui, une fois par semaine, l'argent que je me gagne en sept jours.

 

L'AUTEUR — Triste comptabilité!

 

OMERO (à Gisèle) — Nous verrons leur 4x4 quand ils atteindront l'Hermitage.

 

GISÈLE (aux enfants) — Ne joue plus! Ce n'est pas le moment. Néron! Tu...

 

NÉRON — Je?

 

OMERO — La dernière tempête a emporté nos offrandes. C'est ce jour-là que nous sommes tombés sur la dalle. Même le curé n'en connaissait pas l'existence. Nous nous sommes dit: reliques ou trésor. Et nous avons creusé.

 

L'AUTEUR — Je ne connaissais pas cette anecdote. Qu'avez-vous trouvé?

 

OMERO — Une autre dalle, avec des inscriptions et sous cette autre dalle, encore une dalle!

 

L'AUTEUR — C'était un escalier!

 

OMERO — Personne n'est descendu. Après tout, l'Enfer n'est pas si loin. Nous avons les pieds sur une poudrière et nous appelons cela l'Enfer. La dernière dalle était...

 

OCHOA (en riant) — ... brûlante!

 

OMERO — ... la dernière. En tout cas, nous n'en avons pas trouvé d'autres. Le tas de terre...

 

L'AUTEUR — Je vois le tas de terre.

 

OMERO — Et l'état de nos mains pourtant habituées à creuser.

 

OCHOA — Qui t'accompagnait?

 

L'AUTEUR — Vous n'y étiez pas?

 

OCHOA — Je ne vais jamais à l'Hermitage depuis...

 

L'AUTEUR — Ne me dites rien si vous craigniez...

 

OCHOA — Je ne crains rien.

 

OMERO — Il n'est pas le bienvenu.

 

L'AUTEUR — Si ça ne me regarde pas...

 

OCHOA — Je n'ai pas dit ça!

 

OMERO — Les enfants ne jouent plus.

 

L'AUTEUR — Je ne les vois pas.

 

OMERO — Ils parlent et elle les écoutent.

 

L'AUTEUR — Et lui, que fait-il?

 

OMERO — Il se regarde dans le verre. Il aura un besoin intense de miroir maitenant.

 

OCHOA — Qu'est-ce que tu en sais? Par-là tu es passé?

 

OMERO — Au Diable si j'ai jamais!...

 

OCHOA — Non, autrechose... je ne sais pas... tu étais si loin, si indifférent. Tes lettres disaient que tu allais bien mais que tu manquais d'argent. Nous disions: Pourvu qu'il ne se mette pas à voler!

 

OMERO — Non. Le miroir...

 

L'AUTEUR — Chut! C'est la voix d'Aliz qui...

 

OCHOA — Vous l'entendez? Comment...

 

OMERO — Comme s'il savait ce qu'elle était en train de dire. Miroir.

 

OCHOA (en même temps que la sonnerie) — Téléphone!

 

OMERO (fasciné par l'immobilité d'Ochoa) — Peut-être rien à voir avec nous. Décroche!

 

OCHOA — [...] Oui? [...] Je confirme [...] Qu'est-ce que je confirme? [...] Et bien, c'est ce qu'elle dit [...] Il le dit aussi mais [...] Mais quoi? [...] ce n'est pas la même chose [...] Et bien ce que peut en dire une femme blessée et ce qu'un homme confie à un autre homme [...] Trois hommes [...] pas de femme [...] je n'y avais pas pensé (à Omero) pourquoi je n'ai pas appelé moi-même? [...] Omero a voulu aider cette femme [...] moi aussi mais [...] mais quoi? [...] je ne suis pas qualifié [...] Omero non plus [...] personne ici n'est qualifié, c'est la raison pour laquelle [...] oui, c'est Ochoa [...] ma voix [...] quelles inversions? [...] chez moi je suis! Où voulez-vous?  [...] de quelques jours, pas plus.

 

GISÈLE (souffle) — Nous venons depuis dix ans. Elle n'était pas née quand...

 

OCHOA — La voix de la femme [...] Si vous faites votre métier comme elle parle notre langue, alors nous sommes jolis! [...] Mais non je n'offense personne! [...] On se fait bien assez d'offenses soi-même [...] pas vous? [...] Il a raccroché, le chef.

 

GISÈLE — Une heure...

 

OMERO — Peut-être moins.

 

OCHOALa maison d'Ovidio.

 

L'AUTEUR — Chut! Les enfants...

 

 

 

Septième temps

 

 

NÉRON

La grenouille connaissait

Un coin de terre et de gazon

Mais le soleil l'envahissait

Elle perdait la raison

 

L'AUTEUR — Ce n'est pas tout à fait ça.

 

OMERO — Chut! Le refrain.

 

ALIZ

Grenouille! Grenouille!

Pourquoi deviens-tu folle?

Les fous c'est la nuit

Pom pom

Qu'on les rencontre.

 

NÉRON

La grenouille pataugeait

Dans un carré de verdure.

Le soleil n'écoutait mais

La grenouille à l'aventure

De l'ombre et de ses secrets.

Ne franchis pas la clôture!

Le soleil interdit les

Les visites importunes.

 

ALIZ

Grenouille! Grenouille!

Pourquoi n'écoutes-tu pas

Ce qu'on te dit,

Pom pom

Petite folle!

 

L'AUTEUR

Le soleil a mis le feu

Au jardin, aux herbes folles.

Toutes les fleurs caracolent

(charme de la cheville dans la chanson)

Dans la cendre chaude.

La grenouille s'abandonne

Sans un cri, sans un reproche.

Le ciel devient couleur d'automne.

Il fait froid dans la chaleur.

C'est la mort

Qui s'approche

Pour annoncer l'hiver.

 

OCHOA — Pas mal!

 

OMERO

Grenouille! Grenouille!

Tu vas trop vite avec l'été.

Ne sais-tu pas

Que l'été appartient au soleil?

Que l'automne n'est pas une saison

Et que l'hiver est la fin de tout?

C'est le printemps qui te le dit

Et le printemps ne ment jamais

Aux grenouilles.

 

OCHOA

Grenouille! Grenouille!

N'oublie pas tes amants...

 

 

 

Huitième temps

 

 

GISÈLE — Ça suffit!

 

OMERO — Dommage.

 

OCHOA — Pom-pom-pom pom-pom-pom...

 

FABRICE — On ne joue pas avec les mots comme on s'inspire des petits corps qui s'accrochent à notre imagination comme les gouttes de pluie aux carreaux de nos fenêtres.

 

OMERO — Il travaille sa défense.

 

OCHOA — Indéfendable.

 

FABRICE

On ne joue pas

avec les mots

comme on s'inspire

des petits corps

qui s'accrochent

à notre imagination

comme les gouttes

de pluie

aux carreaux

de nos fenêtres.

 

OMERO — Facile!

 

GISÈLE — Tu...

 

FABRICE — Continue, mon amour. Qui sont ces gens? Je leur ressemble, d'après toi? Je t'ai toujours trouvée un peu masculine. Dans l'acte d'amour et dans son expression verbale réduite à l'onomatopée et aux mots convenus d'avance par je ne sais quelle autorité.

 

GISÈLE — Promets-moi de ne pas te défendre, de demeurer...

 

FABRICE — Digne?

 

GISÈLE — Tu n'as jamais eu...

 

FABRICE — De dignité? N'as-tu pas manqué toi-même d'imagination?

 

GISÈLE — La vie n'est pas...

 

FABRICE — ... ce que tu voudrais qu'elle soit...

 

GISÈLE — ... aussi...

 

FABRICE — ... simple...

 

GISÈLE — ... les enfants...

 

FABRICE — ... vivront avec cette mémoire: deux leçons si différentes qu'ils en perdront leur chemin. Nous aurions dû nous mettre d'accord avec la même fermeté que l'acte authentique qui nous unit. On ne fait  pas des enfants...

 

GISÈLE — Vous ne faites pas les enfants!

 

FABRICE — Nous participons tout de même un peu!

 

OMERO — Vaste débat!

 

OCHOA — Chut!

 

FABRICE — Je regrette pour vous, messieurs, que nous ne sachions nous exprimer en vers. Nous ne savons pas non plus improviser. Nous répétons depuis quinze ans.

 

GISÈLE — Seize.

 

FABRICE — Le premier est mort-né.

 

GISÈLE — Que veux-tu que ça leur fasse?

 

FABRICE — Il faut bien que j'explique les six années qui précèdent la naissance de Néron. Les attentes, les déceptions. On a l'impression de faire son jardin dans une mauvaise terre.

 

GISÈLE — Mauvaise graine!

 

FABRICE — La poésie naît plus facilement du vin, messieurs. Sur ce point, vous serez d'accord avec moi.

 

OMERO — Un vin à peine bu. Il faut préciser.

 

OCHOA — La chair chez Ovidio. Un peu aussi avec tous ces cuirs et ces miroirs qui donnent le tournis.

 

L'AUTEUR — Ne vous mêlez pas d'une conversation dont vous ne connaissez pas les hypothèses.

 

FABRICE — Nous parlons poésie!

 

NÉRON

N'oublie pas tes amants...

 

GISÈLE — Néron! Je vous interdis...

 

OCHOA — "Vous"?

 

OMERO — "Vous". Dans ces familles... je voussoyais ma mère. Le père supportait le tutoiement. Comment expliquer ces petites différences qui finissent par vous obséder à un âge où on ferait mieux de penser à l'avenir? Je franchissais les murs. Le chef s'en souvient comme si c'était hier. Ma facilité, due à un poids négligeable, à sauter les reliefs de notre architecture rurale. Se souvenir d'Omero en plein saut au-dessus de ce qui pouvait bien représenter la limite à ne pas dépasser sous peine de ne plus revenir. Il voulait le poste de facteur. Évidemment, comme tous ceux qui ne l'obtiennent pas, il est devenu gendarme. C'est une femme qui occupe le poste aujourd'hui, la fille de...

 

OCHOA — La fille de... le fils de... voilà à quoi nous en sommes réduits à notre âge. Quant à l'avenir qui ne te brûle pas les lèvres...

 

OMERO

Le lendemain

est si proche

que j'ai l'impression

de toucher

son duvet

de petit oiseau

tombé du nid

— Demain

en commençant par le matin —

Le lendemain est si probable

que ma chair

le connaît

par surprise

Le lendemain est une mesure

de contenu

et de distance

cube et unité

Que me dirais-tu

si je risquais

une allégorie

qui donnerait la surface

à la nuit

qui nous sépare

du lendemain?

Cherchons encore

oiseaux en moi

cherchons le mot

qui convient

à tant d'insomnie

et à si peu

de repos

Cherchons le moyen

de ne pas nécessiter

le repos exigé

par ce qui n'est plus

et qui deviendra

hier

 

 

Rideau


ACTE deuxième

 

Demain

 

Scène première

Ochoa

 

 

(La terrasse de la maison d'Ochoa)

 

OCHOA (au téléphone) — [...] Je comprends [...] hier en fin d'après-midi [...] un malheureux accident... du diable si je m'attendais [...] pauvre enfant [...] oui, oui, nous les plaignons tous [...] elle a passé la nuit ici [...] nous ne savions plus quoi dire [...] pas une larme mais pas cette dureté de la veuve qui attend ce moment depuis [...] comme ma mère, oui [...]  [...] sauf que ce n'est pas une veuve [...] autre affaire [...] le bouchon? dans... [...] nécessaire? nous n'y avons pas pensé. Les femmes savent ce genre de choses [...] fermer les fenêtres [...] détails atroces [...] des chandelles? Nous n'y avons pas pensé non plus [...] oui, oui, je comprends la raison [...] tout se nourrit de l'air que nous respirons [...] du diable si j'avais pensé que la journée [...] celle d'hier, oui [...] l'auteur, Omero, les enfants et elle, sans compter avec ce [...] comme vous dites [...] le bouchon... je voulais vous demander [...] du coton [...] celui qui me sert pour les oreilles [...] toutes les chandelles de la maison [...] une lampe-tempête [...] j'allumerai la cheminée [...] il faudra monter sur le toit pour remettre le bardeau en place [...] pas trop chaud jusqu'à midi [...] vous en aurez terminé avec cette tâche [...] nous descendrons [...] Omero conduira [...] pas de vin, promis [...] ce n'est pas l'envie qui [...] tous les orifices, j'ai compris [...] la putréfaction a commencé à quel moment? [...] je ne me fais pas de souci [...] dommage pour cette vie [...] elle a dit: malade, et elle a posé le doigt sur le sein gauche [...] le coeur je suppose [...] l'enquête le dira [...] nous désirons tellement cette connaissance des faits [...] seul pour l'instant [...] je vais descendre jusqu'au cimetière et récupérer tous les cierges de la chapelle [...] je prierai, oui [...] les orifices et l'air environnant, j'ai compris [...] l'obscurité, la lumière des flammes, c'est autre chose [...] pourtant [...] ne vous inquiétez pas, j'ai compris [...] nous vous attendons avant midi [...] la brise jusqu'à midi, ensuite l'air s'arrête et on ne trouve plus le repos [...]  Elle a raccroché.

 

(à voix basse, presque faux)

Grenouille! Grenouille!

N'oublie pas tes amants,

Les beaux jours de l'enfance

Et le sourire des aïeux.

La mort est entrée par la bouche,

Par la peau ou pire encore,

Elle est entrée par effraction

Sans trace de clé,

Sans bonjour ni bonsoir,

Sans même le bruit des pas

Qui m'éloigne de la veillée.

Tes amants ne sont plus

Qu'un peu de cendre,

Un peu de vin

Répandu comme offrande

Avec les poignées de main

Et les jets de sel.

N'oublie pas qu'ils ont vécu

Un instant de toi-même

Surprise en flagrant délit

De bonheur et de richesse.

N'oublie pas, petite amoureuse,

Que les jardins appartiennent

Toujours à quelqu'un.

N'oublie pas de remettre

En place

Le fil de fer.

On ne quitte pas le jardin

Sans se souvenir

Que c'est ici,

Entre amandiers

Et asphodèles,

Que les amants obéissaient

À tes caprices.

Il n'y aura plus

De rendez-vous

Comme si le jardin

Avait existé

Pour que tu t'en souviennes

Et que je ne me lasse pas

De te le rappeler.

 

 

 

 

 

 

Scène II

Ochoa, Omero

 

 

OMERO (qui entre) — Tu chantes faux! Je me réveille pour entendre ta voix de fausset... A-t-elle dormi?

 

OCHOA — Comment veux-tu que je le sache ? L'oeil j'ai fermé moi aussi. Les femmes seront là avant midi. D'ici là, il faut que tu me prêtes main forte.

 

OMERO — Je suis ton homme! Ordonne et je franchis tous les Enfers que la sagesse universelle a semés sous nos pieds.

 

OCHOA — Ne blasphème pas! Il ne s'agit pas d'un travail d'homme. D'habitude, ce sont les femmes qui...

 

OMERO (s'assombrit) — Je vois. Mais je te préviens tout de suite que je n'y connais rien.

 

OCHOA — Je vais d'abord récupérer les cierges de la chapelle, une brassée de ces cierges qui me donnent le vertige rien que d'y penser.

 

OMERO — Des cierges? Qu'avons-nous besoin de cierges en ces circonstances?

 

OCHOA — Tu n'y connais rien. Tu trouveras le coton dans mon coffre, sous les mouchoirs. Pour les oreilles je m'en sers.

 

OMERO — Du diable si je comprends quelque chose!

 

OCHOA — Laisse le diable où il est et fais ce que je te dis!

 

OMERO — Tu ne te prives pas, toi, de l'invoquer quand les choses ne tournent pas comme le temps. Coton! Cierges! Et le vin?

 

OCHOA — Pas de vin. Pas avant midi.

 

OMERO — Nous avons le temps d'avoir chaud. J'aurai plus vite fait de trouver le coton que toi de ramener les cierges. (Ochoa s'éloigne) Vas-tu t'expliquer enfin, fils de...

 

 

 

Scène III

Omero, l’Auteur

 

 

L'AUTEUR (qui entre) — Chut! Elle dort.

 

OMERO — Voilà au moins une bonne nouvelle.

 

L'AUTEUR — La porte de sa chambre était entrouverte...

 

OMERO — Je l'ai fermée moi-même hier soir.

 

L'AUTEUR — Il fait si chau