CHANT D'AMOUR PASSÉ LE TEMPS D'AIMER À AIMER

de Patrick CINTAS

www.lechasseurabstrait.com/lesjours

Texte intégral
work-in-progress
ISBN: 84-930999-6-1

 

 

 

à personne

 

 

j'ai aimé

le mot le plus obscène

sur les lèvres

d'une habitante des rivières

 

j'ai aimé l'habitante

des rivières

de ce pays

sans nom

 

j'ai aimé

le nom

de ces pays

qu'habite l'obscénité

 

l'obscénité

la plus obscène

des mots

qu'on se garde de prononcer


 

 

 

 

 

 

nos mains ont versé sur les corps

sur les corps invités à dormir

le vin des vignes de ton corps

le vin charmé qu'on ne boit pas

 

ai-je pu boire avec le vin

l'eau même verte avec le vin

des vignes de ton corps endormi

o dormeuse qui ne boira plus

 

ai-je pu boire avec les corps

que désertent les visiteurs d'autres tombes

les visiteurs en silence

dans le bouquet que le soleil pénètre

 

que le soleil calcine

dans mes mains

que l'eau n'a pas mouillées

ni le vin des vignes de ton corps


 

 

 

 

 

 

la femme assise au bord du lit

la femme les mains dans les cheveux m'a regardé

sans le dire

que le temps n'est pas venu

pour ses mains de défaire

la chevelure qui m'enlace

la femme est assise sur le bord de mon lit

sa chevelure écume les pensées

sa chevelure arrête les vagues où je noie mon vin


 

 

 

 

 

 

le silence au mur de la chambre dans la chambre

 

le jasmin en fumée où se tord mon visage

 

le silence et mon visage où se tord le mur

 

et l'angoisse qui m'y arrête


 

 

 

 

 

 

la dame la plus belle

est une tour sur tes lèvres épousée

sur tes lèvres épousée

sur tes lèvres que je baise

 

une lèvre plus légère que le vent

au mur de la maison

que le vent épousant

la nudité des habitantes

 

au seuil de chaque porte

qui m'arrête et m'invite

le vent dans les créneaux

de la chevelure ensanglantée


 

 

 

 

 

 

la mer sur les rochers

les dents de la femme

dans l'écume des vagues sur les rochers

les dents et le sel de ma bouche

le laminoir de mon âge sur les rochers

dans la mer qui le vente

la bouche de la femme

et le sel de mes dents

les dents de la femme qui m'arrache un cri


 

 

 

 

 

 

elle raisonne peut-être

comme au chambranle qui branle

qui branle

dans la main

 

o les seins de Tellus

dans l'herbe moite qui pousse

qui pousse

au pied du lit

 

o la main riviérante qui meurt

qui meurt

dans le bois

 

o le sexe de Keres qui branle

qui branle

dans l'écho de mes cris


 

 

 

 

 

 

les parfums de ta bouche

sont filles de mémoires

sont les muses légères

dans l'arc de ton ventre

 

les parfums de ta bouche

sont les parfums mémorables d'une église

où je baise avec les saintes

sur les marches de l'autel

 

sur les marches de la robe qui m'ensanglante

les parfums de ta bouche

se souviennent que c'est moi qui encense les mortes


 

 

 

 

 

 

le ventre de la mémoire qui enfanta

 

le ventre de la mémoire qui a nourri

 

le ventre de la mémoire qui a aimé

 

le ventre de la mémoire qui a baisé ma lèvre légère

 

le ventre de la mémoire contre mon ventre roupille

dans les yeux et ton regard o mère des vertiges


 

 

 

 

 

 

le paysage où je meurs

appelle la femme exsangue

appelle le sang

qui manque à la femme

 

ces arbres où je meurs

selon que je boive

le sang qui manque

à la femme

 

nue cette terre

où je meurs

de ne boire que l'eau

qui manque à la femme

 

nue et morte

où je meurs peut-être nu

exsangue à même le paysage

cette eau et ce sang

 

la terre

et les arbres

avec quoi je hante

ton œil redescendu


 

 

 

 

 

 

tes doigts

dormeuse au sein de pierre

cherchent les poux

dans la dernière odeur

des morts qui se baladent

 

dans la dernière odeur

des images de livres saints

dans les mots des bibles d'aurore

des bibles sucrées de rosée mentale

qu'on dépose avec l'eau

avec l'eau des morts

sur tes seins

où j'ai jeté la dernière fleur


 

 

 

 

 

 

le désespoir et la peur

ont signé au bas de mes errances

 

dis-moi, fille de l'hôte,

mes baisers sont-ils plus légers

que les parfums de la chambre

où demeure l'enfant d'une nuit

 

sont-ils plus légers

les baisers sur ton corps

maintenant que tout est dit


 

 

 

 

 

 

les yeux de la morte que je chante

sont les yeux d'une habitante

sont les yeux d'une fille de joie

sont les yeux désertés du ventre où je dors

les yeux de la morte qui n'a jamais chanté


 

 

 

 

 

 

le cri de la mouette

m'arrête et m'éternise

au seuil des maisons

au seuil de l'habitante

au seuil de l'amour

le cri de la mouette sur la mer qui dérive


 

 

 

 

 

 

la fleur dans ta main

manque-t-elle au bouquet

que la main compose

 

la fleur dans ta main qui la pare

manque-t-elle aux bouquets

manque-t-elle au genou

à la terre au repos


 

 

 

 

 

 

le sommeil de tous les paysages

me réveille entre les tombes

me réveille à l'aurore

sous les arbres me réveille

 

et me dore le visage

au sourire de la pierre

au sourire que j'éternise


 

 

 

 

 

 

la chevelure sur l'épaule

où je baise le sommeil

la chevelure et tes yeux

où je baise la lumière

 

et tes lèvres

où je baise les brûlures

et ton cul

où je baise mes transes


 

 

 

 

 

 

elle m'arrache un salut

proche de paraître mais nue

qui dédie son ventre à la mort

un salut rendu dans les sables aux yeux

 

l'aveugle baiser volé

dans le vent qui l'agace

l'œil rivé à la fenêtre

où je mire les mares de la mort

 

au mur

plus loin que toutes les dédicaces où je meurs

plus loin que l'or où tu meurs

de dédier tes seins au givre de la vitre

 

tes seins brûlés

que salue mon œil morne

o coucheuse

plus loin que le désir


 

 

 

 

 

 

chante-moi o chante-moi

o doucement mère

o invisiblement morte

 

chante-moi et me rechante

mère dans la douce transparence de la mort

m'insinue et me siffle sur la branche

ma bouche avec ta bouche dans la branche


 

 

 

 

 

 

non

légère dormeuse

dans les bois de mon rêve

dans les bois de ma mort prochaine

dans les bois de ma mort

de mon sommeil

de mes transes

 

ce n'est que la grille

ce n'est que la main sur la grille

ce n'est que la brûlure dans la main sur tes seins


 

 

 

 

 

 

ne crois pas

o belle alanguie

sur tes seins redorer

les vieilles hantises de clan

ou l'aïeule calcinée au bois refermé

 

ne crois pas redorer le visiteur

et l'habitante au bois qui les sépare


 

 

 

 

 

 

il pleure un feu

au dedans de tes yeux

 

il pleure un feu de joie

où grille la putain

qui déflora le temps

d'aimer celle qui

au dedans de ses yeux

d'aimer celle qui renoue avec les familles


 

 

 

 

 

 

j'exhume ce qui reste

j'exhume un peu de l'amour

qui ne mourra pas sur les bûchers

 

l'amour qui ne mourra pas

sur les bûchers de la ville

et des villes voisines

qu'elle repeuple de son ventre

 

j'exhume le ventre qui repeupla la terre


 

 

 

 

 

 

ce portrait

de moi

par moi

pour vous

 

belle courtisane

 

ce portrait

ces cheveux

et ces yeux

de moi par moi pour vous

 

peut-être le temps

de baiser le bout de vos seins


 

 

 

 

 

 

il y a l'épaule d'une femme

dans le mur de la chambre

où m'enferme le plaisir

peut-être le jour

peut-être la nuit

 

il y a l'épaule

 

dans le mur de ma chambre il y a une apparition


 

 

 

 

 

 

le cri des animaux dans la clôture

 

et la grille noire maintenant

au cou de la servante

 

ce sont les dieux

les dieux de l'enfer

les dieux insouciants

 

et les jeux des dieux

dans le crâne qui repose sous la main

 

le cri de la saillie dans la clôture

et les dieux sur la grille


 

 

 

 

 

 

dis-moi o dis-moi la mer

dis-moi la vague

dis-moi le sel

dis-moi o redis-moi l'eau

et le sable au coquillage creux

dis-moi le rocher

dis-moi la femme nue sur le rocher

et son sexe mouillé


 

 

 

 

 

 

le temps voyage

avec l'âge

de ton corps

 

le temps s'arrête

où tu parles

de ton corps

 

le temps immole ton corps

sur l'autel de l'âge

que tu mesures


 

 

 

 

 

 

la mort a-t-elle défait

la chevelure dans mes mains

et le drap dans la chevelure

 

la mort dans le corps que j'exhume

a-t-elle noué la chevelure à mon cou

 

suis-je le pendu qui hante tes regards

à travers la fenêtre et l'opacité du dehors


 

 

 

 

 

 

j'ai noyé le blanc

au noir de tes yeux

au noir de tes cheveux

au noir de ta peau

 

j'ai noyé ma peur

dans l'eau de la pureté

dans l'eau de toutes les herbes

 

j'ai bu le vin

et j'ai noyé le vin

mon ombre sur le mur est un gnomon


 

 

 

 

 

 

innove-moi un cœur

o légère éveillée

sur mes transes aurorales

 

innove-moi un cœur

et le baise dans l'aurore qui fuit

 

c'est l'aurore qui fuit

c'est l'aurore qui renaît

o légère éveillée

ne dors pas sur mon cœur


 

 

 

 

 

 

les pas tranquilles de qui approche

la pointe de tes pas qui m'éloigne

les pas que j'espace dans le baiser

les pas que je nomme que je sépare

 

tous les pas près de moi

 

tous les pas que j'énumère


 

 

 

 

 

 

les fleurs au pied du ciel dansantes

sous le vent qui rasséréna

les yeux de la morte

sous le voile de mes souvenirs

 

sous le voile de sa mémoire défunte

qu'un cri ne réveillera pas

au cercle des fleurs

au pied du ciel qui tombe


 

 

 

 

 

 

les chiens de sable ont l'honneur de mourir

 

ont l'honneur de crier avant que de mourir

 

ont l'honneur de tuer avant que de crier

 

ont l'honneur d'aimer avant que de tuer

 

ont l'honneur de haïr avant que d'aimer

 

ont l'honneur de naître avant que de haïr

 

ont l'honneur de n'être pas avant que de naître

 

les chiens de sable vous saluent

 

du haut de leur mort

 

du haut de leur vivant

 

du haut de leur agonie

 

du haut de leur amour

 

du haut de leur sang

 

du haut de leur cœur

 

les chiens de sable ont bien l'honneur

de vous saluer


 

 

 

 

 

 

sous le feu igné de l'oubli

la montagne pleurée

les habitantes de la montagne

les pères de toutes les habitantes

et les demandes en mariage

et les tueries pour des mariages

 

sous le feu igné de l'oubli

le vieux épouse une pucelle

le vieux se déclare

dans l'arc-en-ciel de son ventre noué

le vieux abat des pyramides de couleurs

 

sous le feu igné de l'oubli

la montagne pleure les pleurés

et les pucelles se chatouillent entre elles

sous le regard des vieux

sous le regard des morts

sous le regard des dieux

sous le regard des cités qu'on écroule

sous les regards du feu igné de l'oubli


 

 

 

 

 

 

la vue du dernier couchant

est à la mesure de tes yeux

à la mesure de tes lèvres

dernière amante au cœur de pierre

 

amante au cœur que la pierre

regagne après la mort

ce cœur que le dernier rayon éternise

dans la pierre qui m'ancre à ta mort -

 

le soleil a pénétré mon ventre

et mon épaule le soutient

mon épaule que dore un rayon

à la mesure de ton regard

et de tes lèvres qu'étire l'humidité du lit où tu dors du dernier cri


 

 

 

 

 

 

à tes yeux

suspendue la hantise

et le cri de l'oiseau

qui me hante

 

à tes yeux

les hantises des chants d'oiseaux

et le cri qui m'enchaîne au souvenir

 

à tes yeux

les rives rêveuses de l'eau qui dort

et le chant de tes mains

au clapotis de l'eau

 

à tes yeux

l'eau verte de tes seins

dans l'eau de la rivière

et le bras que charge l'eau

sous l'eau de mes regards

 

à tes yeux

le suspens de la chevelure

qui entoure les bras chargés

de l'eau qui hante mes rêves

 

à tes yeux

la croupe humide qui s'ouvre

dans l'eau des rêves

qui la plongent

dans la boue soulevée par les bras

 

à tes yeux

le sexe tendu et la main qui le branle

et l'isole de l'eau de la rivière

de l'eau de ton suspens


 

 

 

 

 

 

deux serpents se médusant

dans l'eau des scories

au couchant que dore l'épaule des femmes blanches

blanches et noires

au bord de la rivière

 

deux serpents et un bouc

la lenteur des serpents et l'odeur du bouc

les femmes blanches

blanches et noires

au bord de la rivière

 

deux serpents et un bouc

des femmes

et l'épaule des femmes

dans l'éclat du soleil

et la chaleur maladive sur mon corps

la chaleur atroce de mon corps

 

deux serpents et un bouc

des femmes blanches blanches et noires

et mon corps la chaleur du soleil

la lenteur des corps l'odeur des sexes

et l'eau dans le sable

l'eau que le sable mêle

à l'épaule des femmes

 

deux serpents et un bouc

des femmes qu'épaule le soleil

et que hausse mon corps

les élève sur le bûcher de leurs pieds

dans le sable chaud

du baiser sur les ventres blancs et noirs

de la brûlure qui m'arrache un cri au bord de la rivière


 

 

 

 

 

 

à mes doigts ces bagues

le feuillage où je pends

les bracelets à mes bras

la couronne à mes cheveux

les feuilles sur le sol

les feuilles sous mes pieds

la perle qui pend au bout de mon corps


 

 

 

 

 

 

o muse la mémoire n'est pas si longue

y meurt de se chanter malgré le temps

je n'ai pas l'œil sous la terre

o muse laisse qu'elle se perde avec la terre

avec le ver qui la compose et l'étire

avec la racine des fleurs plus légères sous mes pas

 

o muse rassérène mon cœur à l'oubli du mémorable

cesse de chanter les heures peintes sur ma langue

ne crie pas si ma bouche innove les baisers du prochain

ne crie pas

laisse les silences avec les heures égarer les cris de ta mémoire

et pleure sur mon épaule

pleure

que je ricane doucement

que je me fonde avec le rire des nouveaux mangeurs

sur mon épaule innove-moi un sourire au cercle de tes yeux

écoute-moi qui ris dans l'eau de ta mémoire

écoute-moi dans les fables

écoute-moi et t'enivre d'écouter ce qui me chante au dehors

laisse-moi te charmer comme le serpent

coule sur moi

o muse

coule avec le ventre de tes jours

coule dans les dents qui te mordent et t'insinuent entre mes bras

et me baise la bouche pour t'éterniser avec les jours


 

 

 

 

 

 

le sourire vertical d'une femme la tête sur l'épaule

qui regarde ce qui passe à travers mes yeux

qui regarde et sourit

les visiteurs venus de loin pour déposer ces fleurs sur le ventre des

tombes

le sourire d'une femme au visage inverse

c'est la bouche qui regarde et c'est l'œil qui sourit

l'œil qui verticalise le sourire sur l'épaule où penche la tête

où penche ce qui va tomber du haut d'une épaule éclatante


 

 

 

 

 

 

as-tu marché o long marcheur

as-tu marché si c'est noir

au premier temps

de sa blanche apparition

 

elle est apparue entre les arbres

la dormeuse éveillée par le moindre regard

elle est apparue dans le blanc de l'œil

mais c'est noir maintenant

 

as-tu marché

o long marcheur à l'épaule ensoleillée

 

as-tu marché

si c'est noir dans le blanc de son sommeil


 

 

 

 

 

 

elle regarde l'enfance

sans y signifier l'enfance

elle regarde et ne parle pas

ne parle pas et ferme les yeux

ferme les yeux et s'endort

rêve-t-elle

ou est-ce la mort qui emporte la femme

 

la femme tordue dans ses linges

 

la femme remontant du lavoir

 

le bas de sa robe est mouillé


 

 

 

 

 

 

comme la lettre initiale

à la chute du point

le chant très haut

dans la voix des femmes

au bord de la rivière

 

le chant d'une femme dans sa robe mouillée

les bras d'une femme que l'eau éternise

la femme comme une virgule

entre la rivière et les arbres

 

comme le cri arrêté

au bord de la peur

la femme éternelle dans l'eau

et sa robe dans les arbres

 

l'odeur de sa robe

dans le sang des grands arbres arrêtés

au bord de la rivière

 

la femme nue sur le chemin

qui pleure d'être nue

la femme regardée au passage

du feuillage qui s'y recrée


 

 

 

 

 

 

elle n'aura dit que son nom

où je me nomme

et me recrée

plus loin que le cœur qui s'y arrêta

 

son nom est le nom des noms

et tous les noms sont le nom de son nom

sont les noms où je nomme le cœur

et que le cœur recrée

dans l'instance du nom qu'elle aura dit

 

elle n'arrête pas le cœur dans le cœur

mais sa main est un miroir qui change


 

 

 

 

 

 

tu es immobile avant de le crier

avant de crier son immobilité

 

tu es immobile et sans un cri

ce cri n'est pas le cri du paysage nu

 

le soleil ni la nuit n'arrachent un cri

au jour des jours qui ne se lève pas

au jour qui dort dans l'eau dormante de ton cri

au jour que n'éveillera pas le plus haut des cris

au sommet de la tour le cri arrête le cri


 

 

 

 

 

 

chaque cri que j'arrache

aux heures de la chambre

c'est la moiteur de ces murs

et c'est le cri de mes fenêtres

 

chaque cri me regagne

et déloge tous les cris

sur les murs de ma chambre

sur les murs où j'écris

 

chaque cri est un cri de terreur

chaque cri est un nom

chaque nom est une mort

aux fenêtres de ma chambre

 

ces cris sont le nom que je porte

ces cris sont le nom de ma mort

c'est le burin dans la pierre

et le graveur dans la tombe


 

 

 

 

 

 

le vieux pécheur mort dans le sable

des coquillages dans la bouche

des algues dans ses cheveux

l'écume dans ses yeux clos

 

chacun raconta une histoire

en regardant le vieux corps mort

chacun raconta une histoire

du temps ousqu'il était vivant

 

et son chien hululait dans les vagues

et la mer ricana se mêla aux chants

au miel au lait

que le sang absorba

 

et au moment de clore le sable sur la mort

v'là l'vieux qui s'lève

et dit:

"Viens, mon chien, suis-moi

 

on retourne à la maison mon chien

p't'être que la mer m'en voudra pas"


 

 

 

 

 

 

rien de nouveau sous le soleil

le vent est toujours le même

qui va de l'est à l'ouest

 

avec le soleil le soleil

son ombre avec d'autres soleils

 

la terre est vieille comme une vieille

les jeunes pousses de l'été ne sont plus

chaque fleur a saigné sous les pas

chaque fleur saignera sur la terre mouillée

sur la terre des déserts

chaque fleur saigne au pas qui l'écrase

chaque pas est le sang d'une fleur

 

le vent toujours le soleil le même

d'autres vents d'autres soleils

les fleurs dans la terre qui ne changera pas


 

 

 

 

 

 

il dit je sais mais ne dit pas

 

son ombre est l'ombre du soleil

que parfait le cercle de son œil

 

son œil est hagard dans le soleil

 

il dit tais-toi mais ne tait pas

 

sa lumière est la lumière du soleil

et sa main opiniâtre l'écrit

le caractère écrit qu'il n'a pas tu

 

il dit chante-moi mais n'a pas chanté

o non n'a pas chanté les chants

où je hante

 

il dit souviens-moi

mais ne dit pas la mémoire de l'écrit

même de s'y arrêter

 

il dit

meurs

mais ne meurs pas de la plus belle mort


 

 

 

 

 

 

le mal est d'avoir bu les vins de l'acte

de s'être régalé au rêve qui l'exalte

le mal murmure d'avoir mal

le mal est le chant du désespoir

 

qu'est-ce que la santé

pour qui a bu l'eau de ton vin

le feu qui la dévore

la terre qui l'absorbe

et l'air qui l'éparpille

 

le mal est d'avoir recréé son royaume

dans le royaume qui t'appartient


 

 

 

 

 

 

je t'aime parce que le corps réclame le corps

parce que le corps réclame l'esprit

parce que l'esprit réclame le corps

parce que l'esprit n'aime que l'esprit


 

 

 

 

 

 

l'enfer n'est pas le mal

l'enfer n'est pas un bien

 

c'est le lieu où tu perds

 

l'enfer n'est pas le feu

l'enfer n'est pas le jeu

du bien avec le mal

du mal avec le bien

c'est le lieu où tu gagnes

 

les schizos vont-ils en enfer?


 

 

 

 

 

 

la mort c'est le sommeil

c'est l'insomnie dans le sommeil

la mort est le rêve de la mort

la mort est un assassinat

la mort est belle dans l'assassin

la mort est laide dans le mort

la mort c'est le dormeur

qui s'éveillera avec le jour

la mort c'est le soleil

c'est le cercle parfait de la lumière

la mort est belle dans les yeux

la mort est laide sur les lèvres


 

 

 

 

 

 

le poème est le lieu de la dernière écriture

c'est le lieu où tu meurs

c'est le lit de ta mort

 

le poème est l'inachevé

c'est l'acte

contre le rêve qui s'achève

avec la mort de l'écriture

 

le poème est un suspens dans l'écriture

 

le poème est le sang

qui se rencontre quand tu lui tords le cou

 

c'est le bec de l'oiseau


 

 

 

 

 

 

tes seins o Nausicaa

 

tes seins sont comme les deux vagues

sur le sable de ma pensée

sont comme les lèvres bleues de la mer

dans la vague qui les ouvre

sont comme les montagnes

dans le creux de l'eau qui écume

dans le creux de l'écume

que dépose la vague sur la vague

et la vague sur le sable

 

tes seins

sont comme les soleils éteints que la mer isole


 

 

 

 

 

 

ce corps

est le corps

que je hante

qui me branle

 

ce corps

est le corps

qui m'aima

qui m'aima demain

 

c'est le corps

où je branle

tous les sexes

tous les sexes


 

 

 

 

 

 

c'est le cul

où ma bouche te baise

où ma bouche retrouve

les saveurs de ton sexe

 

c'est le cul

que ma bouche a mouillé

où mon sexe se mouille

des moiteurs de ton cri

 

c'est le cul

au mal qui le déchire

au mal qui me compose

où je t'aime

 

c'est le cul

dans le ventre de tes cris

dans le ventre des plaisirs

que tu n'enfanteras pas


 

 

 

 

 

 

ne cache pas l'épaule

où ma lèvre se cherche

et compose le bras autour

du cou baisé

 

ne cache pas les seins

où ma lèvre recrée

les cris de mon enfance

dans les parfums de tes cheveux

 

ne cache pas les lèvres de ton ventre

sous mes lèvres où mon ventre

secoue tous les cris de mon cœur

 

ne cache pas tes yeux dans mes yeux

et tes mains dans mes mains

 

ne cache pas les cris de l'esclave

dans les cris de l'éveil


 

 

 

 

 

 

je veux ta croupe de marbre o statue

je veux le marbre de ta croupe

je veux m'aboucher avec les pores de ton immobilité

retrouver la sueur dans la patine

dans le musée que tu honores

 

je veux déchirer mon corps

dans les éclats de tous les regards

qui se composent dans la pierre

je veux branler ma queue

dans le trou qui manque à la pierre


 

 

 

 

 

 

ses yeux regardent les montagnes

les peaux des animaux sur les rochers

la pluie sur les feux de bivouac

les arbres par-delà la rivière

 

son corps est couché sur le côté

le sang se mêle à son regard

se mêle au sang des animaux

à l'écorce des arbres

au feu que l'eau a noyé

 

son corps est couvert de morsures

les morsures des animaux derrière les arbres

les morsures de la pluie

 

son corps a l'odeur de la rivière

de la terre

et du bois calciné

 

sa main est pleine du sang de son ventre

et des ses membres

 

ses yeux contemplent la fourmi


 

 

 

 

 

 

les bagues de terre

sur tes mains

et tes mains

sur mon sexe tendu

 

les bracelets de terre

sur tes bras

et tes bras

dans l'eau dormante

 

les colliers de terre

sur tes seins

et tes seins

sur mes lèvres

 

les couronnes de terre

dans tes cheveux

et tes cheveux

dans mes yeux

 

la ceinture de terre

sur ton ventre

et ton ventre

dans mes mains

 

nos corps ont pénétré

l'eau qui m'entoure

l'eau a mouillé

ton corps impénétrable


 

 

 

 

 

 

la femme dans l'eau

ses parures de pierre

ses parures de métal

que le sable a mêlées

 

la femme dans le sable

la femme que le sable

mêle à la pierre

et au métal

 

la femme sur le chemin

la lumière dans les voiles

et l'ombre de ses bijoux

 

les peintures sur sa peau

que rature le bijou

la femme dans la maison


 

 

 

 

 

 

les mots sont le temps

que le temps retrouve

après l'avoir perdu

 

le temps que les mots ont aboli

 

les mots sont mots d'amour

 

les mots sont mots de mort

 

les mots ne sont pas le plaisir solitaire


 

 

 

 

 

 

je ne chanterai pas le corps et l'eau

 

je ne chanterai pas l'algue et le coquillage

 

je ne chanterai pas le sable et les cheveux

que l'eau mêle au sable à l'algue au coquillage

 

je ne chanterai pas mon corps

que ton œil agace au haut du rocher

 

je ne chanterai pas le sperme sur le rocher

et la langue sur le genou

ni le plaisir que tu te donnes


 

 

 

 

 

 

ne t'esseule pas avec moi o dormeuse

n'esseule pas mon insomnie

j'ai retrouvé le sens de mon sommeil

je n'ai pas perdu la raison

 

ne dors pas où je dors

veille où je veille

avec moi o dormeuse

éveille-toi dans l'éveil de nos corps

 

éveille-toi dans le sommeil de mon corps

pourquoi dors-tu o dormeuse

sinon pour me mourir dans ton sommeil


 

 

 

 

 

 

branle-moi o branle-moi

o moi qui me déserte

aux formes de la femme

aux formes de mon sexe

 

branle-moi tout le jour

forme-moi à ces formes dans la main

la caresse de ma main sur mon sang

 

branle-moi dans mes rêves

dans les peuples de mes rêves

o moi qui me sépare

o moi que je retrouve

dans la transe de mon corps

branle-moi et aime-moi


 

 

 

 

 

 

j'en ai fini avec ton corps

j'en ai fini avec les corps

maintenant je m'achève dans mon corps

 

ne me regarde pas

que mon regard compose mon corps

dans ton corps

 

ne parle pas

j'ai saigné d'avoir baisé

 

ne parle pas

 

je t'aime toujours de m'aimer


 

 

 

 

 

 

je t'aime dans moi-même

je t'aime dans ton corps

mon sang se retrouve

où ton corps me retrouve

 

je t'aime dans moi-même

mon sang nomme ton corps

ton corps nomme mon sang

je me branle où tu branles


 

 

 

 

 

 

pourquoi saignes-tu

pourquoi le même sang qui me saigne

n'immole pas ton sang

 

o cesse de saigner

 

pourquoi mon sang mouille-t-il mes nuits

pourquoi ton sang mouille-t-il tes jours

pourquoi mon sang est-il plus vivace

pourquoi le sang épuise-t-il ton corps

ne saignes-tu pas du même sang que moi


 

 

 

 

 

 

qu'es-tu quand tu parais

 

soutien-gorge ceinture bagues colliers bracelets

 

la pierre et le métal

la pierre dans le métal

le métal comme le caméléon

 

o laisse-moi me parer dans ton armure changeante

o laisse-moi me paraître plus léger

que la chevelure sur les yeux

 

ceinture bagues colliers bracelets la pierre le métal

 

la peau du caméléon

 

o laisse-moi changer

dans les changements où tu parais

laisse-moi


 

 

 

 

 

 

je change les peintures

dans le corps qui m'aima

m'aima demain

m'aime toujours du même amour

 

je peins comme le chinois

la lettre dans les yeux

la lettre sur les lèvres

la lettre à même le ventre

 

laisse-moi au corps qui m'aime

m'aima demain

m'aime toujours du même amour

 

je change les peintures

je recrée l'animal dans les paysages du désir


 

 

 

 

 

 

je chante le plaisir

le plaisir solitaire

des corps seuls dans le corps

des corps seuls où l'esprit se ressemble

 

je chante le plaisir

au masque de ton corps

au bal de tous les corps

je chante le plaisir solitaire

le plaisir du moi-même

le plaisir du miroir dans le miroir


 

 

 

 

 

 

ce ne sont que les moiteurs emmerdées

 

ici

 

ne pense pas y conclure le sort

rien ne se joue qui n'a pas été joué

ce n'est que le jeu des nourritures

ne crois pas m'isoler dans les cris du sol mouillé

ne crois pas arrêter

le vent et la pluie sur le seuil

 

c'est noir

 

c'est immobile dans le sens des secrets

 

ou c'est lent dans la fenêtre qui m'en sépare

où je me branle de tous les mystères


 

 

 

 

 

 

la bouche n'a pas résolu

le parler où je jouis

o n'a pas résolu

le rocher dans les vagues

 

la bouche nomme peut-être

un nom sur le rocher

nomme peut-être

le sens de ce qui manque

 

la bouche a perdu

d'avoir prévu les transes

d'avoir prévu le feu qui me dévore

 

le feu des couleurs dans l'eau

qui n'aura pas mouillé la femme sur le rocher


 

 

 

 

 

 

j'aime ton corps sur les rochers

les coquillages au pubis

l'algue océane suspendue à tes yeux

 

j'aime le corps

que le rocher secoue

dans la vague

et les débris de la mer

 

j'aime ce corps sur le rocher

le plus haut de la mer

 

j'aime ton corps

dans la chute des rochers

dans la vague sonore

qui l'arrache au regard


 

 

 

 

 

 

regarde-moi qui dors

regarde-moi

aux sources des mots

que je n'ai pas dits pour que tu m'aimes davantage

regarde-moi dans mon sommeil

regarde-moi où je m'augmente

et que ton cœur m'innove dans mon cœur

regarde-moi sans éveiller la nuit qui m'entoure

regarde-moi sans t'éveiller

dans le jour qui ne paraîtra pas


 

 

 

 

 

 

pourquoi éveilles-tu la nuit pourquoi

pourquoi ne dors-tu que le jour pourquoi

o dormeuse sur les murs

 

n'éveille que le jour si c'est le jour

ne me demande pas de recréer si c'est la nuit

 

pourquoi regardes-tu dans mon regard pourquoi

pourquoi m'éveilles-tu

avec le regard du dehors pourquoi

 

dors o dormeuse

dors toujours du sommeil que je rêve

du sommeil que je dérobe au visage endormi


 

 

 

 

 

 

ce que le rêve recommence

périclita avec son esprit

ce que le rêve dit et redit

tous les sommeils

ce que le rêve peuple

de recréer les ressemblances

lui sera arraché

et il mourra sans le secours des libations

 

son corps peut pourrir

 

l'aviron peut tomber

 

les oiseaux s'en aller

 

le rêve ne pardonnera pas


 

 

 

 

 

 

ton nom est mort avec l'infortune

avec la chute du haut de la tour

avec le vin

 

ton nom est mort

avec les os brisés au pied de la tour

avec le recul

loin de la déesse aux yeux de nacre

 

ton nom refermé sur le nom de l'oubli

n'oubliera pas le nom de l'île

le nom à venir


 

 

 

 

 

 

mère des pardons et des oublis

pardonne et oublie soit la mère

 

o mère soit la mère qu'on esseule

soit la mère

dans les filles qu'on chatouille et qu'on rie

 

mère des vertiges et des chutes

enivre-moi

balance-moi du haut de la tour

recueille-moi dans le ventre de tes filles


 

 

 

 

 

 

je suis le corps

tu es le corps

je suis la croix

les pyramides dans la croix

 

tu es le svastika

au cercle des pyramides

je suis le sacré

tu es la mère

 

nos corps sont filles de mémoire


 

 

 

 

 

 

ton nom a élu le poète dans les poètes

ton nom a nommé le poète dans la poésie

ton nom a chanté le poème dans l'écriture

j'ai retrouvé le nom des noms dans les noms


 

 

 

 

 

 

mon sang est le sang des élus

est le sang de qui élira

j'ai élu le sang des sangs

le sang qui a coulé au svastika

 

mon sang est le sang de la femme

impure dans le sang

c'est le sang d'une femme

dans le cri de toutes les femmes


 

 

 

 

 

 

mon nom est à venir

mon nom n'est pas venu

le temps de mon nom est à venir avec mon sang

le temps de mon nom n'est pas venu

et je saigne

le nom viendra avec mon nom

car j'étais au commencement

mon nom n'est pas venu

mon nom n'a pas fini de venir


 

 

 

 

 

 

j'ai bu les larmes de ton sang

aux yeux de ton nom

j'ai bu le sang

dans les larmes sur tes lèvres

 

mon cœur est un désert

tu es l'eau avant ma mort

je suis le sable et tu es l'eau

 

o ne cesse de pleurer

pleure au mal qui me saigne

pleure au sang que je bois


 

 

 

 

 

 

je t'aime dans la sœur

que je n'ai pas connue

je t'aime où je connais

le cœur d'une sœur

 

je t'aime dans la sœur

que le père a baisée

dans le lit de la mère

 

ne rie pas si tu as peur

 

o sœur de ma sœur ne rie pas

si mon père est l'enfant

qui sépare mes rêves de ton sexe plus beau

dans les mains de la mère

 

je t'aime comme j'aime la mère


 

 

 

 

 

 

mon lit pue comme mon corps

mon lit pue avec l'insecte sur mon corps

mon lit pue et m'écrase

mon lit me pèse avec ce qui pèse

mon lit régale les masques sur les visages

mon lit recule dans les visages

au seuil de ma porte

 

o laisse-moi puer avec l'insecte

que j'odore tes chants

de toutes les puanteurs de ma solitude


 

 

 

 

 

 

est-ce la statue de nos dieux

que la pierre rassemble

est-ce la colonne

où les hauts se composent

 

mon corps n'a pas pénétré

l'épaule tragique de mes travaux

car les dieux ne bougent plus

o pourquoi ces voiles

dans la transparence de mon corps

 

pourquoi ce genou dans la pierre

lève les yeux regarde-moi

je suis nu et je bande


 

 

 

 

 

 

je module

je tonule

je prolonge

j'écarte

 

j'ai modulé tes yeux

aux modes de mes chants

 

j'ai tonulé la couleur de ta peau

aux couleurs de mes yeux

 

j'ai prolongé mes lèvres

au rire de mes lèvres

 

o j'écarte tes cuisses dans mes épaules

pour mouiller les saveurs de ton sexe

à l'eau de mes chants

à l'eau de ma durée

à l'eau de ma peur


 

 

 

 

 

 

quels sont les cris que je recrie

à peine le soleil

non

le soleil n'est pas

mon sexe est rouge

et je dis ou redis les derniers mots

non

ne t'éveille pas

le soleil sera peut-être mais pas maintenant

je sors d'un cri que la nuit absorbe


 

 

 

 

 

 

la ceinture que je dénoue

au corps

au sommeil que le corps revêt

ce n'est pas dans ce cri que je m'épuise

que j'épuise les derniers cris du sommeil

 

ce n'est pas au nœud qui me dénoue o ceinture

que je recrée le cri dans la nuit

la nuit

ou le soleil dans la nuit

ce n'est pas où je crie

que mes lèvres ont remué

 

c'est peut-être ici au pivot de la chambre

aux quatre murs entre les murs


 

 

 

 

 

 

ton corps est un marbre

tes voiles le même marbre

et ma main est un marbre

dans le burin et le marteau

et dans l'œil qui les garde

 

ton corps est un marbre

sur la terre entre les arbres

la haute grille y rature

des mots toujours les mêmes

les mêmes sur les noms où le cœur est un royaume


 

 

 

 

 

 

mes lèvres sur les seins

que la pierre ne discerne pas

mes lèvres ont joué la patine

mes lèvres sur les lèvres

où la pierre ne s'arrête pas

mes lèvres sont sous terre

mes lèvres et le vent qui les secoue

mes lèvres ont elles défilé

dans les jardins où je renais d'être de pierre


 

 

 

 

 

 

je mouille les cris d'une morte

du temps de son cri

je suis la pluie

même à la fenêtre

où rien n'est rien

où rien n'est plus

je crie dans la morte

dans la terre mouillée qui la sépare

comme la pluie comme le vent dans la pluie


 

 

 

 

 

 

pourquoi le cri des oiseaux sur la maison

n'est-il pas plus léger

 

pourquoi la mort des oiseaux

est-elle si légère dans le jardin

 

pourquoi es-tu si tranquille

dans la fleur que j'ai composée

dans la chute des oiseaux qui aflore mes mots


 

 

 

 

 

 

il dériva comme l'algue qui se méduse

son nom n'est pas écrit

le regard est-il léger

de s'aboucher avec son nom

les cris sont-ils proches

de déserter l'île dans le royaume

il n'est pas sans retour

le reste est l'immobilité et le pas qui le cherche

le pas et le pas dans le sable et le sable


 

 

 

 

 

 

les mots que la mort arrache

ou le silence et la mort inattendue

l'attente de la mort sans un mot pour qui aime

les jeux de l'amante sur ses seins dorés

et les mots dans les dents de qui mourra

sans ressembler à ses jeux de mains


 

 

 

 

 

 

tes seins sont la fleur des châtaigniers

 

tes seins ont l'odeur de la fleur des châtaigniers

 

tes seins sont plus doux de me ressembler

d'être l'eau qui ne mouille pas

et s'épuise dans mon inépuisable

 

tes seins sont les châtaignes

où je déchire mon odeur de foutre


 

 

 

 

 

 

je baise tes vieux seins

je les baise d'amour

o mère de mes mères

je les baise d'aimer

 

je baise le lait

de toutes les libations

aux corps perdus

et jamais retrouvés

 

je suis la morsure

de la pucelle que le chaudron réclame

je mords dans le suspens atroce

des remèdes contre l'angoisse


 

 

 

 

 

 

non pas la peur de la mort

la lassitude

et les regrets l'appelleront tout haut

lorsque le moment sera venu

 

non pas l'usure

ni l'usure des corps

ni celle du langage des corps

mais le déclin

le déclin qui ne rouille pas

le déclin dans l'édifice

que le temps ne bousculera pas

le déclin non dans les corps

ni le langage des corps

le déclin dans la volonté de puissance oui


 

 

 

 

 

 

pourquoi le repos et la longue vie

 

pourquoi le travail et la vie éternelle

 

pourquoi la longue vie et le déclin du pouvoir

 

pourquoi la vie éternelle et le pouvoir dans le vide

 

pourquoi le déclin et pourquoi le vide parfait


 

 

 

 

 

 

les pleurs salés des archipels aux morts dansants

dans le dernier éclat

de la pleine lune

à la mesure des vagues dans les yeux des esclaves

nues autour du cratère

où tu enivres la dernière amante

"bois, ceci est le vin de mon père

le vin des hommes

le vin des frères de mon père"


 

 

 

 

 

 

pourquoi ne bois-tu pas maintenant

le vin qui la déserte

 

pourquoi ne pas baiser

la bouche que la mort étire

et rassérène

 

pourquoi ce sel sur les lèvres

 

pourquoi ces coquillages


 

 

 

 

 

 

comme un feu de joie

doublant le songe vert qui l'occulte

les fleurs sous la mer inaugurent

la race des seigneurs

 

et dans ces algues mémorables

que balancent les paroles de coquillages

le visage de celui

qui retourne à la terre

 

je vois les quatre chemins

où le sang colore les cités

les continents et les îles

que la vague suspend à son écume


 

 

 

 

 

 

le soleil et la lune

éclairent les baisers du roi à la reine

sous les toits tendus de la cité où tu dors

dormeuse sanglante

 

le soleil et la lune

la lumière du jour et de la nuit

le sang qui dort

ce qui n'existe pas dans les murs ensommeillés

 

le soleil et la lune

éclairent les baisers du roi à la reine

éclairent le roi et son sommeil

éclairent la reine endormie

dans un vaste linceul

au bond de toutes les lumières du sommeil

 

 

l'oiseau ne dort plus

et le crabe ensable

les gloires de l'idée

 

sur les rochers

j'ai élu le pivot

 

j'ai élu chaque pôle de toute instance

 

avec la nuit

j'ai chanté les dynasties

l'oiseau ne s'éveillera pas

et le crabe peut dormir

dans le cercle de sable

qui entoure les délires de l'idée


 

 

 

 

 

 

le baiser de la lumière avec les morts

compose le bouquet de la nuit et du jour

 

j'ai chanté les belles chansons

des asiles et des hôpitaux

mais je n'ai pas chanté le cœur des asiles

ni le cœur des hôpitaux

 

la lumière se fond avec la lumière

qu'éclairent les morts

 

la nuit est une fleur le jour est un bouquet

je n'ai pas chanté

le zythum des asiles et des hôpitaux

les jours l'un après l'autre

au flanc de la vieille tour

sur le bord des rivières

 

o les jours l'un après l'autre

où la rivière borde une tour

dont la pierre saigne

 

o saigne avec les heures noires

que le cœur ne distance pas

 

au flanc de la vieille tour

la cité honore ses pendus

saigne avec les heures noires

avec les heures

que la nuit peint sur le bord des rivières

le long des tours de pendus


 

 

 

 

 

 

les distances dans le miroir

où celui qui marche sur les fleurs parle

des remparts de la ville

de leur histoire et de leur utilité

de ses morts

et de ses sentinelles

dans le miroir

le regard sur les fleurs


 

 

 

 

 

 

le passage des arbres nus

sous la pierre

dans la bobèche

de ce qui décline avec la mort

 

les arbres nus sous la pierre

au passage des morts

qui ont décliné

avec l'usure des vivants

 

la pierre éclairée

sous les arbres qu'un mort pèse

dans la mémoire de ce qui dérive

et dit: "aime-moi";

la bobèche sur le déclin


 

 

 

 

 

 

un prince s'est-il couché

dans le sable blanc

a-t-il défilé

dans les coquillages l'entourant

que raturent ou écrivent les rames

les palmes de l'arbre

 

sur les yeux et le ventre indolore

 

le vin s'interpose

entre le visage de la déesse

et les transes du vers

du vers recomposé pour la forme

pour que la forme se reforme

et s'infirme d'un membre

et l'use l'use et y croît

 

aux transes d'un ver

tous les animaux ont regagné leurs gîtes


 

 

 

 

 

 

j'ai mangé mon pain en paix

mon pain en paix

et la paix dans le pain

mangé dans l'heure sans suite

ou sans le sens

que le pain manque

d'énumérer

 

j'ai mangé le sel de mon pain


 

 

 

 

 

 

les saisons couchent ce qui reste

le couchent avec les fleurs

sur le lit au-delà du chant

au-delà du chant

au-delà des fleurs

et plus loin encore

au-delà du lit qu'on pare d'une saison

et d'une autre

d'une autre qui porte le même nom

la sœur des saisons

toujours la même

et toujours sœur

qu'on ne nomme pas dans le grand lit

où dorment plus d'un amour


 

 

 

 

 

 

la femme aux cheveux défaits

ne lit plus le livre

ne lit plus le livre inachevé

ne lit plus

l'inachèvement de tous les livres

de tous les livres

et de toutes les dédicaces

 

et son apparition secoue des vols éparpillés

dans le lit inachevé

le lit où s'avotive le discours délabré des poètes

la femme à la chevelure défaite

et composée d'arbres nus

à la lumière des fonds de la bobèche

et de l'ennui de tous les jours


 

 

 

 

 

 

le balcon sous la fenêtre

selon le berger qui la garde

isole des heurts de pleurs

délavés par le flot

 

recomposé lentement

lentement joué dans les flots

qui la délavent sur la vague

la chambre dans la chambre est l'herbe du soleil


 

 

 

 

 

 

je chante très haut

la robe perlée d'une catin

la robe perlée d'une catin

aux yeux pers qui me hantent

 

je chante les yeux pers

dans la robe perlée d'une catin

la catin qui me hante


 

 

 

 

 

 

les jardins dans les eaux

que tu entoures de tes bras

sont dorés comme le blé

que la déesse a brûlé

comme le blé de la chair

qui se refuse de brûler

dans la chair qui brûlera


 

 

 

 

 

 

la grille du verger rature

l'entrée de tes fruits

la grille du verger

n'écrit pas le sucre de tes fruits

 

la grille du verger

au passage de l'habitante

la grille du verger

dans les pas de la passante

 

ouvre le métal dans l'herbe

et se referme sur l'or de ses pas

sur l'or que ses pas ont pénétré

sans s'y arrêter

 

la grille du verger où l'herbe est calcinée


 

 

 

 

 

 

l'hyène ricane dans le sommeil de l'oiseau

 

l'hyène ricane dans l'ombre des arbres

qui peuplent le sommeil de l'oiseau

 

l'oiseau sommeille charmé d'entendre qu'on rie

qu'on peuple ses rêves des arbres les plus beaux

et la mort du poète signe une lettre sur le mur


 

 

 

 

 

 

où es-tu cintas

où caches-tu ton secret

mais tu n'as pas signé la mort cintas

et tu n'as pas élu la pauvreté cintas

 

où caches-tu les secrets

que tu emportes dans la mort

où caches-tu le corps

qui dérive avec ta pauvreté

 

qu'il vienne o qu'il vienne

le moment de te dire

que je meurs et dérive

qu'il vienne o m'emporte

 

l'espace de te dire

que j'en ai fini avec la vie

à cause de la mort

 

m'emporte o me déchaîne

et signe au bas de moi-même


 

 

 

 

 

 

les sarments de ta vigne

o belle enchanteresse

dans le feu des bûchers

pour parfumer les morts

pour parfumer la mort

qui brûle tous les charmes répandus

 

et brûle avec l'heure prochaine des ruines

brûle avec le vin de ton corps

sur les bûchers de la ville

brûle avec toutes les putains

qu'embaument les sarments

dont je renais plus savant


 

 

 

 

 

 

le langage des eaux flore l'herbe

le long de la montagne

qui verse ses assassins

ses femmes d'assassins

ses enfants d'assassins

ses familles et ses sexes

 

le long de la montagne

l'herbe en fleur sous l'eau qui parle


 

 

 

 

 

 

près du bassin où tu nages dorée

j'ai ri avec les fous du roi

avec les jongleurs

avec les dames sans merci

avec le héros du roman

 

j'ai ri peut-être avec la reine

seul avec elle j'ai ri

en écoutant l'eau remuée de ton corps

 

j'ai ri avec diverses putains sans le sou

près du bassin où tu nages dorée

j'ai ri avec les devins les médecins

j'ai ri avec l'or des philosophes

j'ai ri peut-être avec la reine

 

seul avec elle ou avec une putain

j'ai ri de toutes mes chaudes-pisses


 

 

 

 

 

 

le serpent blanc a le sourire des aurores

les clés le long des fleuves où elle nage

et l'aile légendaire des vieux refrains

ce n'est que le regret et c'est le déclin

 

c'est le déclin de toutes les forces vives

qui ont animé les neiges

les neiges et le plus haut des arbres tombés

après des heures de marche

des heures sans les jours et des jours sans sommeil


 

 

 

 

 

 

le vent au mur

sur les vieux gradins

aux quatre chemins

tient l'oiseau dans ses mains

 

aux quatre chemins

reluque l'oiseau dans ses mains

baise l'oiseau dans une main

dans l'autre le rebaise et rebaise encore

 

le vent au mur sur les vieux gradins

au mur de la maison

les gradins dans la chambre

et la chambre nue

tous les cris de l'oiseau

que peut-être on agonise pas loin


 

 

 

 

 

 

au moins le regard

qui fume encore

o laisse qu'il se perde

proche dans ces murs

où le temps résume

le temps et la terre

 

ce n'est qu'une poignée de terre

de terre

et de temps

de temps que le regard isole

que le regard compose

au gré de ce qui meurt

 

ce qui meurt meurt

d'aimer le mourant

le mourant et la mort

qui l'entoure

et l'emporte


 

 

 

 

 

 

ce n'est qu'une des dents du vieux dragon

d'un dragon qui périclita

avec le capital des vieux joueurs d'échec

des vieux joueurs d'échec et de leurs femmes

 

les femmes nues

nues et seules

seules et défaites

 

jouant au jeu des divers capitaux engagés

dans l'espoir

dans l'espoir et les rêves que l'espoir déroute

 

ce n'est qu'une dent contre la cité

le paysage nu des stigmates de la nuit

de la nuit et des femmes coiffant

coiffant

de longues chevelures dans le jeu inachevées


 

 

 

 

 

 

mais peut-être n'est-ce que le regret

 

l'est mort

l'est mort

le fils

pendant que l'père

y f'sait la guerre

 

l'est mort

tout mort

le fils

pendant que l'pè-ère

y f'sait la guè-ère

 

il te reste Sodome dans ton brûlant anus


 

 

 

 

 

 

j'ai jeté les cendres

sur la maison

où j'ai vécu

naguère

 

les cendres de qui mourra

mourra d'en avoir trop dit

trop dit

 

et j'ai profané les bûchers sacrés

sacrés comme les églises

sacrés comme les tours des églises

et les ailes des églises

dans l'herbe dans l'herbe de ce qui nous sépare


 

 

 

 

 

 

ce n'est que le regret

le regret doucement

la bobèche ancrée au cœur

qui l'a soutenu

 

le corridor où le lézard m'a présenté

m'a présenté l'arable et le divin

la rivière a hurlé dans la dernière stèle


 

 

 

 

 

 

et le fils de la vigne a répondu les deux cris

 

et la solde du roi des lézards est au laminoir

est au laminoir

 

o toi porteur du présent

porteur des temps de temps à venir

aux portes du patio

aux portes du cri que j'ai crié là-bas


 

 

 

 

 

 

qu'est-ce qui est plus joli que la poésie

 

c'est la mort

 

qu'est-ce qui est plus joli que la mort

 

c'est le diable

 

qu'est-ce qui est plus joli que le diable

 

c'est l'amour

 

qu'est-ce qui est plus joli que l'amour

 

c'est la mort

 

qu'est-ce qui est plus joli que ce qui est joli


 

 

 

 

 

 

ce qui dort

la mort

 

ce qui vit

les rêves

non le rêve les rêves

 

ce qui meurt

le sommeil

pas les sommeils

 

ce qui naît

la poésie

non les poèmes

la poésie

 

ce qui pense

l'amour

pas les femmes

l'amour

 

ce qui use

la maladie

pas le mal

la maladie

 

ce qui s'achève

l'esprit

les esprits


 

 

 

 

 

 

mon rire

c'est le signe que je meurs

que tu mourras

peut-être pas

 

c'est le signe

des pleurs de la veuve

c'est le signe de ton éternité dans le malheur


 

 

 

 

 

 

la mort a-t-elle défilé dans vos yeux

 

la mort a-t-elle défilé dans vos yeux éteints

 

la mort est laide

et tu aimes la laideur des filles

 

ça c'est le sort

 

la mort est belle

et tu aimes la beauté des filles

 

la mort a-t-elle défilé

dans les yeux de toutes les filles

 

la mort dans mes yeux

que tu sois la plus belle

ou plus laide que le sort


 

 

 

 

 

 

la lumière se joue des tours

avec des pendus pour ponctuer le ciel

 

tout ce spectre est visible

comme qui dirait cintas

c'est-à-dire moi-même

 

et je me suis senti soudain très seul et désespéré

l'odeur des algues même ne m'extrait pas de la mer où je plonge

 

je chante le soi-même...

 

sûr que les mots vont me manquer

mais qui s'en apercevra

 

tout ce spectre est visible in-té-gra-le-ment

 

et ce spectre n'est pas un revenant de l'au-delà

les bras chargés des paquets d'algues

où la mer recommence

où elle change

le métal est épuisable

par abus de pouvoir sur la nature


 

 

 

 

 

 

ma chanson s'achève en chanson

 

j'ai bien cru que cela m'arrivait

quand j'ai senti la première rime

 

avec les trous que la vie a creusé

dans la terre de ma raison

et je redescends

 

est-ce que ça rime à quelque chose de redescendre

 

est-ce que ça chante dans tes cendres

 

dis-moi l'aïeule est-ce que je rime


 

 

 

 

 

 

à leur corps d'oiseaux de passage

 

à leur cœur d'oiseaux disparus

 

à leur ventre d'oiseaux venus me saluer

 

j'ouvre la porte toute grande

et je me repais de leur chair


 

 

 

 

 

 

je veux bien

que la vie se résume

à quelques mots

sur une tombe

 

mais je ne veux pas

qu'elle se résume

aux mêmes mots

pour tout le monde

 

alors je cherche la différence

ce que j'ajoute à ton nom

pour me retrouver

le génie que je recommence

 

le génie des poètes

qui n'ont pas tout à fait renoncé

à dire la vérité

en chanson ou en tête-à-tête


 

 

 

 

 

 

ma mort est sans importance

 

une autre mort m'a fait beaucoup plus mal

parce qu'elle justifiait la mienne

et que je n'ai aucune envie de mourir

 

ma mort n'a pas l'importance

que j'aurais voulu lui donner


 

 

 

 

 

 

alléluia je n'ai pas connu la vieillesse

 

alléluia je n'ai pas connu la guerre

 

alléluia je n'ai pas connu l'infirmité

 

alléluia je n'ai pas connu la maladie

 

- tu es morte comme meurent les arbres: foudroyée


 

 

 

 

 

 

les premières pousses de l'été

dorent ma fenêtre

dorent les murs sans voix

dorent les promenades

autour du vieux bassin de pierre

où nage une algue

rouge de mon sang

rouge de mon regard rouge

de mes mains ensanglantées

 

les premières pousses de l'été

comme l'herbe dans le ventre de la dormeuse

comme l'herbe dans le ventre de ma pipe

dans le ventre de ma fenêtre humide

au regard qui la pénètre encore


 

 

 

 

 

 

mon cri chante les corps

les corps ensommeillés

dans la poignée de terre

sonnant le bois vert du rêve

 

mon cri chante les corps

les corps immobiles

où s'agite le crâne

des herbes moites du rêve

 

mon cri se chante au-delà

de ces corps parmi les corps

au-delà de ces corps

parmi les corps sonnant le bois

 

ceci n'est qu'une poignée de terre

ce n'est que le suspens des chants

qu'on bouscule

dans la danse


 

 

 

 

 

 

sur le miroir sans titre

des fulgurations du TAO

le Caractère Écrit

qui nomme les clés de chaque reflet

 

le langage du reflet au visage qui le contemple

 

le visage immobile que l'œil éternise


 

 

 

 

 

 

l'eau de ton nom hydrifie

les fenêtres de la maison qui rit

 

la maison rit

doucement échevelée

dans l'eau qui la sépare du dehors

 

l'eau de ton nom est le nom de chaque branche

à la rayure de mes regards

au dehors des fenêtres de la maison

 

 

décembre 1976

Hendaye