CHANT DE L'OISEAU AUX OISEAUX

de Patrick CINTAS

www.lechasseurabstrait.com/lesjours

Texte intégral
work-in-progress
ISBN: 84-930999-6-1

 

 

 

I

 

Il était une fois,

un oiseau blessé

qui soliloquait sur un rocher

la mer entoure le rocher.

 

L'autre oiseau qui volait

au-dessus du rocher

de l'oiseau blessé dit:

 

— Que t'est-il arrivé?

 

— Ce qu'il m'est arrivé!

Ce qui m'arrivera...

Peu importe ce qui arrive

Ce qui est fait est fait

Je ne suis pas en mesure

de défaire ni de refaire

 

— Que t'est-il arrivé!

 

— Ce qui t'arrivera peut-être un jour.

 

L'autre oiseau s'enfuit, effrayé.

 

Mais il revient, intrigué

par la réponse de l'oiseau blessé.

D'un coup d'aile il revient

Virevolte, plane et revient

C'est un oiseau il vole

il peut revenir en volant

parce que c'est un oiseau

D'abord il était effrayé

et il s'est mis à voler par là

et voilà maintenant qu'il est intrigué

volant par ici

c'est par ici que ça se passe pas ailleurs

 

— Pourquoi suis-je intrigué

par tes réponses, oiseau de malheur!

 

— Oiseau de malheur toi-même

dit l'oiseau blessé blessé

quel malheur que tu sois venu

reluquer mes blessures

 

— En effet, dit l'autre oiseau

qui continuait de voler

ni par ici ni par là

voler en rond

faire des ronds avec les ailes

c'est amusant mais c'est triste

de reluquer les blessures

entre les plumes comme des bouches

muettes d'horreur et de désespoir.

 

— Je ne reluque pas vraiment

dit l'autre oiseau

il faut bien que je me rende compte

si je veux me faire une idée.

 

— Comme si c'était important

d'avoir une idée toute faite

sur mes blessures. Va-t-en!

Va voir ailleurs si j'y suis

d'ailleurs j'y suis

ce n'est donc pas la peine

d'aller y voir qu'y verrais-tu d'ailleurs

de différent

où que je sois je suis le même

dégoûtant parce que le sang

a séché sur mes plumes

et qu'il en coule encore

de temps en temps

Reste si tu veux rester

mais ne me parle pas de toi.

Je n'aime pas qu'on me parle de soi

cela me gêne

je n'aime pas qu'on me parle de moi

cela pourrait gêner

et je ne veux gêner personne

d'ailleurs je ne vais pas mourir

pourquoi t'enquiquiner

pourquoi embêter tout le monde

puisque la vie ne me quitte pas

elle ne me quitte pas non

elle m'enquiquine

elle ne se gêne pas elle

pour enquiquiner

ce qui va encore durer avec elle

elle fait ce qu'elle veut la vie

je l'aime parce que j'y tiens

j'y tiens des propos d'oiseau blessé

que ça lui plaise ou non

et je paye le prix pour ça

je paye ce qu'il faut payer

je ne volerai plus

c'est cher payé non

dis-moi que c'est cher payé

c'est même payer plus que le prix

j'ai vendu mes ailes

voilà la vérité

et elle me les a arrachées

parce que j'y tenais encore un peu

elle a eu peur que je m'envole

que je m'envole à tire-d'aile

au pays des oiseaux morts.

Elle a tiré dessus

en hurlant de plaisir

non pas de plaisir

elle ne sait pas ce que c'est le plaisir

elle le donne volontiers

ou ne le donne pas

mais elle ne sait pas ce que c'est.

Maintenant il y a deux trous rouges

à la place de mes ailes

le sang vient sécher à mes pieds

je marcherai désormais

c'est ce qui arrive toujours

aux enfants qui volent

il faut marcher un jour

et c'est dur de marcher

quand on a volé

c'est dur d'avoir perdu ses ailes

mais il fallait que ça arrive un jour

et il fallait que la vie

m'arrache mes deux ailes

il le fallait sinon

je serai resté un enfant

et un enfant

ça grandit ou ça meurt

la vie n'aime pas les enfants

elle les prend au berceau

et elle les fait vieillir

lentement lentement

pour qu'ils n'oublient pas leur enfance

pour qu'ils en nourrissent leur vieillissement

c'est comme ça la vie

on vieillit et le souvenir s'accroît

on s'enlaidit et l'innocence sourit

on fait un tas de choses de travers

en souvenir de notre enfance.

Sale vie la vie

j'étais un jeune oiseau

j'avais des ailes

et tu n'as pas entendu ma voix mon chant

ma voix mon chant ma poésie

qu'est ce que tu connais de ma poésie

Rien rien tu te fiches de savoir

ce que j'ai réveillé

qui ne dormait pas

mais c'était le sommeil

et je lui ai ouvert les yeux

ma voix mes mots mes images

et puis le temps est venu

alors dit la vie je te les prends ces ailes

ou bien tu veux t'envoler

vers le pays des oiseaux morts

je ne sais pas ce que c'est un oiseau mort

un oiseau mort ça ne vit pas par définition

est-ce que, par définition,

ça continue d'être un oiseau

— Je ne réponds pas à ce genre de question

dit la vie en souriant

Qui répond?

Qui a la parole quand je la lui donne

Personne?

Il n'y a que la vie qui parle

La mort se tait.

et ses oiseaux se taisent aussi

A quoi bon mourir

si c'est pour se taire

à quoi bon voler une dernière fois

si c'est la dernière fois

Mieux la vie

elle qui aime les ailes

les arrache au désir

au désir de voler

au désir d'en finir

au désir même de désirer

que le désir dure à jamais

Mais je ne suis pas dupe

Cette vie-là n'est qu'un sursis

je ne suis pas fou

je sais qu'au moment de mourir

Au moment de voler

vers le pays des oiseaux morts

à ce moment-là faute d'ailes

je pourrirai sur place

à la place de mon enfance

de ce qui aurait pu devenir un chant

On ne vole pas sans ailes

On ne meurt pas sans ailes

On pourrit que cette idée est douloureuse!

Pourrir

Manquer la mort

Est-ce qu'on sait ce qu'on rate

On ne sait jamais rien

On est le dernier informé

quand on est informé

et dans ce cas précis

on n'est pas informé

la vie dit: salut

on ne meurt pas

on n'a plus d'ailes

les cicatrices se sont refermées

on a oublié un tas de choses

peut-être tout

c'est trop tard pour recommencer

non pas recommencer pour recommencer

recommencer pour refaire bien sûr

mais refaire quoi

il n'y a rien à refaire

c'est un moment de sa vie

qu'il faut reconsidérer

se laisser arracher les ailes

ou bien voler vers le pays des oiseaux morts

voler une dernière fois

on espère que ce n'est pas la dernière

que quelqu'un quelque chose

décidera que ce n'est pas la dernière

mais une première fois

et recommencer recommencer

recommencer jusqu'à ce que l'éternité s'en fatigue

jusqu'à ce que l'éternité oublie

qu'elle ne peut pas oublier

et oublier pour mourir vraiment

Mourir pour de bon

mais en connaissance de cause

ne pas mourir bêtement

à cause d'une grande envie de vivre.

 

Je ne sais plus ce que je dis

d'ailleurs il est trop tard

je ne volerai plus

à moi le temps de la cicatrisation

j'ai mal

pas trop

moins que tout à l'heure

quand mes ailes m'ont été arraché.

Mon dieu quelle douleur atroce

j'ai cru que j'allais mourir

mais c'était pour vivre cette douleur

parce que la vie est un plaisir

voilà ce que je me disais

voilà ce que je croyais

voilà ce qui m'est arrivé

ce qui t'arrivera peut-être un jour.

 

Mais l'autre oiseau volait déjà

vers le pays des oiseaux morts.

 

L'oiseau blessé jette un coup d'œil autour de lui

Rien à l'horizon

l'autre oiseau a disparu

L'oiseau blessé soupire

il n'ira pas au pays des oiseaux morts

il aurait pu au moins savoir

dans quelle direction il se trouve ce pays

il regarde autour de lui

c'est peut-être par ici ou par là

c'est n'importe où quelque part

je ne saurais jamais

j'aurais aimé savoir

Oiseau de malheur!

s'écria-t-il en songeant à l'autre oiseau

tu aurais pu m'écouter jusqu'à la fin

ensuite tu serais parti

en me disant adieu à une autre fois

peut-être qu'un de ces jours

mais tu es parti sans laisser de traces

rien pas même cette inutile trace

dont je me serais nourri jusqu'à la fin

à la fin de quoi puisqu'on ne meurt pas

à la fin quand tout est vraiment fini

quand il n'y a plus rien à faire

à la fin quand si ça dure c'est toujours pareil

à la fin l'ennui le désespoir

mais quel malheur que je ne sache pas

si le pays des oiseaux morts

est au Nord au Sud là ici là mais où

Fichu oiseau de malheur

Tu es plein de qualités puisque tu as choisi

ce que les poètes ne ratent jamais

Mais quel défaut ton impatience

quel défaut mon dieu quel défaut!

 

Ainsi se désespérait l'oiseau blessé

ainsi se désespérait-il

léchant ses blessures

et l'autre oiseau volait

vers le pays des oiseaux morts

C'est sans doute vers ce pays qu'il volait

pensait tristement l'oiseau blessé

vers quel autre pays volerait-il

il a du courage et je n'en ai pas

nous sommes deux oiseaux

un et un ça fait deux

ça fait trois quelquefois

plus si c'est le grand amour

ça ne fait jamais un

chacun vit sa vie

chacun vit sa mort

si tel est son choix

chacun vit son choix

s'il a choisi un jour

maudit ce jour

et la mère comme le soleil

entre les flancs de deux montagnes

elle illumine la vie

mais pas pour toujours

mais pas comme il faut

comme il faudrait

un soleil ça fait de l'ombre

et c'est triste l'ombre

c'est à l'ombre de quelque chose qu'on choisit

c'est dans l'ombre que ça se passe

un jour

à la fin de quelque chose

je ne dis pas que c'est l'innocence

je me fiche de l'innocence

d'ailleurs j'étais un enfant pervers

dans l'ombre c'est devenu sans relief

il fallait retourner à la lumière

s'exposer au feu à la tourmente au brasier

il fallait brûler vif sur la place publique

dire je suis vivant j'ai le droit de mourir

Brûlez avec moi mes frères mes sœurs Brûlez

mais c'était presque poétique

c'était risqué

La vie caressait mes ailes

lissait mes plumes sur mes ailes

sa langue m'enivrait

sa langue porteuse d'éternité

sa langue sans paroles

plus de chant plus de mots

la vie comme une femme se lavant

entre mes ailes de poète raté

une femme qui répand la vie

regarde comme c'est beau

Reluque un peu ma limace

hé escargot? Tu te souviens

Sa limace...

Mon escargot...

Tu te souviens?

Non je ne me souviens pas

je chanterais si je le pouvais

mais ce n'est plus possible

Mes ailes! Ma claque! Mon spectacle!

La limace est un insecte dégoûtant

L'escargot est un champignon vénéneux.

Les souvenirs sont les fleurs des talus

C'est joli c'est coloré ça décore

comme ça on ne s'ennuie pas

et à quoi ça servirait

d'avoir choisi la vie

si c'est pour s'ennuyer

Les fleurs sont des limaces

des limaces des escargots

et les escargots des souvenirs

qui se traînent qui se traînent

traîne la traîne d'argent et d'or

l'argent ne fait pas le bonheur

l'or oui.

 

Ce que je dis n'a pas d'importance

enfin, pas toute l'importance

que devraient avoir les paroles

le chant d'un oiseau blessé

le chant?

Tu es gonflé mon bel oiseau

tu es gonflé

ce que tu es gonflé!

 

C'est que je ne m'attendais pas

à une telle douleur

quelle douleur que cette douleur

Arrête de chanter!

dit la vie en m'arrachant les ailes

je ne chante plus

et ça me fait mal

tu entends oiseau de malheur!

tu entends ce qui n'est plus un chant!

Et pourtant

je l'ai si bien chanté cette douleur

du temps qu'elle ne m'affectait pas

si bien chanté cette douleur

qui n'était pas la mienne

j'en avais des moyens à cette époque

de beaux moyens qui respiraient la poésie

la poésie ne pouvait pas me sentir

mais quiconque posait le nez sur moi

sentait bien que je sentais la poésie

à plein nez

rien ne disait que la poésie m'étouffait

tout disait que je la respirais

et que je devais la vie à cette respiration.

Des mots mélangés

des mots conjugués

il n'y a pas de grammaire

il n'y a pas d'orthographe

il n'y a pas que de la poésie

que c'est beau

que c'est beau

m'écriai-je

que c'est beau

écrivais-je

que c'est beau

que c'est beau

j'avais des ailes

je m'en servais

et la poésie n'aimait pas ça

la poésie n'aime pas

ce qui est poétique sans elle

la poésie aime beaucoup

qu'on lui doive beaucoup

c'est la poésie des marcheurs

des marcheurs en long et en large

ce n'est pas la poésie des voleurs

ne te trompe pas, bel oiseau

rien ne t'a encore blessé

tu voles voleras voleras

ce n'est pas de la poésie

c'est du vol

c'est mieux

c'est mieux que la poésie

c'est beau

aussi beau que la poésie

méfie-toi de la poésie

elle aime trop la vie

elle t'arrachera les ailes

méfie-toi des langues bien pendues

elles s'accordent à la même vie

ce n'est pas ta vie

c'est une vie sans importance

elle finit un jour

elle finit salement

elle s'arrête

ce n'est que du temps

un mauvais moment à passer.

 

Je l'ai passé avec toi

ce moment de ma vie

je l'ai quitté sans toi

pour un autre moment

 

L'oiseau blessé regarde les vagues

et songe un instant à s'y noyer

 

— A quoi bon!

c'est le pays des oiseaux noyés

c'est un pays de larmes et de sang

c'est un pays humide

il me rendrait malade.

Ma sœur y vit depuis longtemps

elle n'y est pas heureuse

elle y pleure parce qu'on y pleure

elle y saigne parce qu'on y saigne

elle a perdu sa beauté

ma sœur est une méduse

ne l'approche pas

sa peau est un immonde ulcère

et méfie-toi

sa voix est le plus beau des chants

un jour elle sera une sirène

on ne regrettera pas

de mourir dans ses bras

piégé par le plus beau des chants

mais elle n'est pas encore si belle

ce sera stupide de mourir avec elle

de m'infecter au contact

de sa dégoûtante peau de méduse

le pays des oiseaux noyés

est un pays de rêves trompeurs

il y a des sœurs qui sont des méduses

et des méduses qui se font passer pour nos sœurs

il y a bien quelques sirènes

au sein accueillant

mais une sirène n'est jamais

qu'une vieille peau

et puis on ne sait jamais

si celle qui chante

est bien celle qu'on cherche.

Éloigne-toi de ce pays

ne cherche pas à regarder

au fond de l'eau l'ondulation

d'un ventre qui s'ouvre

peut-être pour autre chose

que l'amour

pour autre chose que l'amour.

 

Quelle autre chose que l'amour?

avec toutes ces histoires

je ne sais même plus

si je suis homme ou femme

c'est vrai que je suis un oiseau

un oiseau sans ailes

mais mon cœur

est-ce celui d'un homme

ou celui d'une femme.

 

Reviens, oiseau de malheur!

Si je t'aime tant

tu sauras me dire

Si je t'aime autant

que je dis

tu me le diras

si je suis une femme

ou si je suis un homme

si je suis un oiseau

ou une paire d'ailes

si je suis vivant

ou bien si je suis mort

si le pays des oiseaux morts existe

si les oiseaux sont morts

et si c'est ça la mort

si la vie est cruelle

si les femmes sont belles

et les hommes reconnaissants

si les enfants sont des poètes

et les poètes des vivants.

 

Oiseau de malheur!

Mouette! Corbeau! Reviens!

Viens m'embrasser sur la bouche

que tu sois homme ou femme

et tu me diras

si ma langue est amoureuse

et si l'amour est une femme

ou bien si c'est un homme

et si tu veux

si c'est possible bien sûr

que je te fasse un enfant!

 

Oiseau de malheur!

Je ne t'ai pas rêvé.

Tes ailes sont puissantes

belles tes ailes

et grande ta puissance.

Arrache à l'air trembleur

des cris de joies

des cris d'enfants

mes vieux cris doivent se retrouver

sur ton chemin.

 

Je sais que tu m'entends

je sais que je ne chante pas si mal que ça

que tu es sensible à mon chant

méfie-toi de l'éclair

du feu de la lumière

de l'eau du pays des oiseaux noyés

la terre c'est mieux ô mon amour

la terre c'est beaucoup mieux

c'est éternel la terre

c'est le vrai lieu de la poésie

et les cadavres d'oiseaux

sont autant de poèmes.

 

Je t'aime, mon bel oiseau

pense que j'existe

et que tu me le dois.

 

L'oiseau blessé envoyait des baisers vers le ciel

et pendant ce temps

le requin s'approchait du rocher

attiré par l'odeur du sang

le sang perlait sur le rocher

teintait l'écume

et le requin agitait ses narines

pour s'en délecter.

Pas question de manger

cet oiseau de malheur

se dit-il,

il me donnerait des boutons

j'en ai déjà assez comme ça

avec toutes ces méduses

je ne le mangerai pas

mais j'ai tout de même le droit

de respirer son intérieur

il sent bon son intérieur

on s'y reposerait volontiers

plutôt que de déchiqueter

et avaler avaler cette soupe infâme

qui vous refile la petite

et la grande vérole à la fois

encore que la vérole ma foi

on en meurt pas ou rarement

mais le dégoût c'est pire que tout

quand on en meurt

on se sent retourné

comme une poche qu'on vide

je ne veux pas mourir à l'envers

je ne mangerai pas de cet oiseau-là.

 

— Tiens, si dit l'oiseau blessé

en apercevant le requin,

tiens, se dit-il

voilà le pays des oiseaux écrabouillés

écrabouillés mastiqués digérés

pays d'ivoire

de muqueuses acides

de flores intestinales

de sangs renouvelés

le pays des affres biologiques

de la dernière odeur

et toujours la première

tiens, se dit l'oiseau blessé

je ne m'attendais pas à cette mort.

 

Il ne s'en désolait pas

il ne s'en réjouissait pas non plus

ce pays ne l'inspirait pas

ni en horreur ni en joie

ce pays ne me dit rien qui vaille

et je ne lui réponds rien

ni en horreur

ni en joie

ce n'est pas que j'en ignore la géographie

j'ai été à l'école comme tout le monde

depuis que l'école

est obligatoire

pour tout le monde

sauf pour ceux

qui n'ont aucune obligation

Je connais un tas d'histoires

d'oiseaux mastiqués

dans cet étau d'ivoire

ce sont de tristes histoires

elles commencent mal

n'ont aucun intérêt

et elles finissent mal

en principe

on ne raconte pas ce genre d'histoires

sauf à la télévision

on n'y pense même pas

on a de l'éducation

non vraiment dit tout haut l'oiseau blessé

non vraiment

je ne sais pas quoi dire.

 

— hé bien ne dis rien dit le requin

moi quand je n'ai rien à dire

je ne dis rien

ce qui convient

à mon silence

à mon trou de mémoire

et à mon trou de balle!

 

— Grossier personnage!

Ton haleine est si mauvaise

qu'on dirait que ta bouche

est une blessure qui pourrit.

 

— Voilà qui est parlé! dit le requin

mais tu as beau m'insulter

je n'ai toujours pas envie de te manger.

Je mangerais bien l'autre oiseau ton ami

mais il paraît qu'il est allé mourir

au pays des oiseaux morts

et je ne mange pas les morts

sauf avec de la mayonnaise

mais il n'y a plus d'œufs

en ce bas monde qui a décidé de mourir.

Moi je ne mange que les vivants

les vrais vivants qui vivent

pas les noyés qui n'en finissent pas de mourir

pas les écorchés vifs qui apprennent à marcher.

Mon être se nourrit

de vivants bien en chair

que l'amour inspire

j'aime les amants

surtout quand ils s'aiment

j'aime en croquer les plaisirs

les jouissances impeccables

les vertiges les délires les semences

leurs sécrétions leur glissement

ça c'est la vie

ça c'est nourrissant

je suis un requin moi

un poisson qui a faim

pas un oiseau de malheur

qui court après ses ailes.

D'ailleurs tu as vite fait

le tour de ton rocher

il est si petit

qu'on pourrait l'oublier

n'étaient tes insupportables lamentations

à propos de ton insupportable enfance.

Cela dit, oiseau de malheur

si tu veux que je te fasse l'amour

tu n'as qu'un mot à dire

Et je me fiche de savoir

si tu es un homme ou une femme

moi je ne suis ni l'un ni l'autre

on verra bien ce que ça donnera

l'amour n'enfante pas les monstres

tu ne cours aucun risque

et tu ne m'en fais courir aucun

moi qui n'ai jamais eu d'enfant!

ce n'est pas faute d'avoir fait l'amour

j'ai fécondé tous les jours de ma vie

et j'ai reçu bien des semences

mais je ne sais pas qui je suis

je suis simplement ce que je veux

un enfant comme fruit d'un accouplement

moi le requin baisant l'oiseau

ou l'inverse si la nature l'exige

un enfant le nôtre tu t'imagines

sa bouche serait un havre de puanteur

ce qui lui interdirait la parole

ce serait mon héritage

ses ailes seraient une illusion d'optique

on croirait qu'il vole

et il n'en est rien

voilà ce qu'il te devrait

un enfant pas comme les autres

notre enfant, tu t'imagines

notre successeur sur cette terre

que tu as décidé d'arpenter

et dans cette eau

que je pourrais troubler

si je ne craignais d'y rencontrer des méduses

Oiseau de malheur, je t'aime

rejoignons-nous pour nous aimer

fécondons-nous pour continuer

ce qui commence avec nous.

 

Et le requin d'un coup de queue

secoue l'eau qui gerbe

L'oiseau blessé secoue ses plumes

ça lui fait un peu mal aux entournures

il serre les dents pour ne pas crier

un oiseau n'a pas de dents

ça ne l'empêche pas de crier

quand il a mal aux entournures

un oiseau ne crie pas

ça ne l'empêche pas d'avoir mal

on ne sait pas ce qui fait mal à un oiseau

Cependant son chant n'est pas le même

selon qu'il a mal ou non

et c'est le cas de notre oiseau blessé

son chant n'est plus le même

donc il a mal

et pas seulement aux entournures.

 

Il a mal dans sa tête

dans sa pauvre tête d'oiseau blessé

il y a bien sûr une blessure

c'est même la plus grave de ses blessures

plus grave que les moignons de ses ailes

plus grave que sa langue

qui n'arrête pas de saigner

dans sa tête il y a une blessure

une blessure d'enfance

c'est une blessure imperceptible

une première blessure

une tache dans sa mémoire

une tache immobile

une immobilité inquiétante

sournoise perverse cette tache

elle se voit à peine

mais il sait ce que c'est

il ne veut pas en parler

il n'en a jamais parlé

il n'en parlera jamais

surtout maintenant qu'il n'a plus d'ailes

il n'a plus d'ailes

plus d'ailes

une tache

une tache

ce n'est pas sale une tache

mais ça tache

et c'est là

comme un œil

au beau milieu de la mémoire

chaque fois qu'il se souvient

la tache tache

tache le souvenir en question

elle s'attache à n'importe quoi

il n'y a d'ailleurs pas n'importe quoi

dans sa mémoire

c'est une mémoire de poète

pas une mémoire de n'importe qui

une mémoire de poète bien mesurée

vers après vers mesurée

mais pas sans tache

voilà ce qui cloche

dans sa petite tête d'oiseau blessé.

 

— Je veux te faire un enfant

Je veux te faire un enfant

crie le requin dans un blues

et il asperge d'écume

le plumage triste de l'oiseau blessé.

 

— Me faire un enfant!

dit l'oiseau blessé

et puis quoi encore

je ne veux pas d'enfant

même à naître de mon ventre

et puis dis donc requin de mes deux

qui te dit qu'en pareil cas

si ça devait se faire veux-je dire

qui te dit que ce n'est pas moi qui te le ferais

 

— Que ce soit l'un ou l'autre je m'en tamponne

je veux te faire un enfant

même si c'est toi qui doit le faire

je me fiche de savoir

qui est le père qui est la mère

il n'y a rien d'anormal

à ce qu'un requin

s'accouple avec un oiseau

ou le contraire

C'est une chance inouïe

que tu sois amoureux de moi

parce que sinon

j'aurais été contraint

de me faire une méduse

et on ne sait jamais

ce que ça donne

un requin plus une méduse.

 

— Un requin plus une méduse

ça fait deux

et pour être un

il faut s'aimer

moi je ne t'aime pas

ça fait deux

tire-toi et ne reviens plus

si j'avais des ailes

je m'envolerais aussitôt

mais je n'en ai pas

toi tu sais nager

moi pas

tire-toi avant que un et un

ça face un demi.

 

— Je me tirerai si je le veux

la mer est à tout le monde

et plus particulièrement aux poissons

Personne ne m'empêchera de t'aimer.

 

— Aime-moi autant que tu veux

mais pour ce qui est d'un enfant

tu te fais des illusions

et n'était ton immonde bouche

je pourrais t'oublier

même si tu parles de nous au présent.

 

— Parler, parler, avec des mots bien sûr

puisqu'on ne peut pas faire autrement.

Je parlerai sans l'ouvrir

je parlerai en dedans

pour moi-même

peut-être m'écouteras-tu un jour

quand tu seras vieux et fané

triste à mourir

tu n'auras pas d'enfant

pour soutenir ton pas débile

et mon enfant aura la tête d'une méduse

ce qui me rendra triste

mais tu m'envieras

et tu lorgneras ma méduse

avec ce qui te restera d'appétit.

 

Le requin fait des ronds dans l'eau

De temps en temps

il jette un œil sur l'oiseau blessé

Le requin fait des bulles dans l'eau

et l'oiseau écoute le clapotis

il devine le regard

le pays des oiseaux mangés

n'est pas pour moi

j'ai cependant raté une occasion de me faire plaisir

cette pensée le fait un petit peu rigoler

pas beaucoup mais un petit peu quand même

On n'a pas idée

d'aller faire la conversation

à un vieux requin

qui pue de la gueule

non mais c'est une drôle d'idée

mais que voulez-vous

on ne choisit pas ses amis

et celui-là est pour sûr un ami

enfin il rôde

il va me demander

de jouer avec lui.

 

— Hé! dit le requin

en détournant sa puante gueule

ce n'est pas exprès

que je te parle avec mon dos

c'est convenu entre nous n'est-ce pas?

Que dirais-tu de te baigner avec moi?

Faute d'amour

que dirais-tu d'un bain

Y'a pas d'mal

à boire la même eau s'pas?

 

— Du mal il n'y en a pas

si ça se passe comme tu dis

mais non merci

je ne veux pas te tenter

tu pourrais t'en prendre à mon innocence

 

— Elle est bien bonne, ton innocence!

De quelle innocence parles-tu?

Nous ne sommes plus des enfants.

Ce qui arrive est le destin

ce n'est pas un jeu

on se baigne tous les deux

et le destin c'est le destin

On ne viole pas le futur.

 

— Non merci, vieux frère

à la gueule puante, vieux compagnon

couvert de pustules dégoûtantes, ami

aux pensées inavouables, merci

Tes jeux sont des jeux de poissons

Les miens sont des jeux d'oiseaux

Encore que le vol m'est interdit

mais qu'est-ce que le vol sans ailes

Non merci, compagnon des méduses,

tourmenteur de sirènes,

joueur d'oiseau,

merci mais ça ne me dit rien.

 

— Décidément, dit le requin, quel four!

Mon estomac ne t'intéresse pas

Mon amour te dégoûte,

Mes rêves t'amusent,

Je ne suis rien pour toi

Très peu pour moi

Les poissons ne pleurent pas

comme font les oiseaux

ce que j'aimerais être un oiseau

pour pouvoir pleurer!

Mais ce n'est pas facile de changer

surtout quand on est un requin

et qu'on veut se changer en oiseau

Un requin, ça ne vole pas

C'est un problème de moins

Nous autres requins

nous avons très peu de problèmes

à part les méduses bien sûr

qui nous donnent des boutons

Mais qu'est-ce que c'est que des boutons

à côté d'une paire d'ailes

qu'est-ce que c'est que se gratter

à côté de voler

On ne peut pas comparer

On ne peut pas pleurer

On aimerait pleurer

mais on comprend

que ce n'est pas possible

Tant pis pour les larmes

tant pis pour l'enfant

tant pis pour nous deux

Je regrette sans larmes

c'est difficile à comprendre pour un oiseau

mais je regrette sans larmes

puisque je ne peux pas pleurer

et que je peux regretter

Si tu permets, oiseau mon amour

un baiser sur la bouche

me ferait le plus grand bien

Un simple baiser

pas un baiser d'amoureux

puisque tu ne m'aimes pas

et même si je t'aime

un baiser d'adieu

sur ma bouche puante

un baiser à jamais

sur ton bec saignant.

 

— Va pour un baiser

un seul d'homme à homme

ou le contraire je ne sais plus

et puis oublie-moi

oublie que j'existe

et qu'un instant

tu as existé pour moi.

 

L'oiseau blessé ferme les yeux

Il sent sur son bec

comme un goût de sel d'iode

d'étoile de mer et de chapeau chinois

de crème de bronzage et de pipi de chat

de graisse à pédalo

de couleur à parasols

d'été de bateaux de sable

de limonade de goudron

de pieds qui fument

de noyé qui glougloute

il est aimable ce requin, se dit-il

il est aimable

et personne ne l'aime

sauf moi

mais il ne doit pas le savoir

il en deviendrait fou

et je ne supporte pas les fous

leurs rires malades me crispent

et ce n'est pas le moment de me crisper

j'ai autre chose à faire que d'aimer

je dois apprendre à marcher

à marcher sans ailes

la vie continue

voilà mon choix

requin ou pas requin

oiseau ou pas oiseau

la vie continue parce que je le veux

et aussi parce qu'elle le veut bien

soyons modeste

 

L'oiseau blessé rouvre les yeux

Le requin est parti

Nul remous dans l'eau qui écume

il est parti pour toujours

enfin espérons

un embrun frais comme une pucelle

lui arrache un sourire

ne ris pas

un sourire d'oiseau ça existe

la preuve, je souris

 

La mer est pleine de méduses

pleine de requins, de coquillages

au-dessus de la mer

volent plein d'oiseaux

des oiseaux et des insectes

des avions et des idées

L'oiseau blessé lèche ses blessures

pour l'instant

c'est la seule chose qui l'occupe

ce qui se passera

quand les blessures se cicatriseront

et quand la fièvre cessera de le tourmenter?

ce qui se passera il n'en sait rien

il n'en sait rien et il s'en moque

Il lui sera difficile de quitter le rocher

Ne pouvant voler

et ne sachant nager

ce sera difficile

Il ne volera plus

il pourrait apprendre à nager

mais justement il ne veut plus rien apprendre

il estime qu'il a assez appris

et voilà où ça l'a mené

Pourquoi envenimer les choses

elles sont assez tristes comme cela.

 

Ce n'est pas ce qui l'inquiète, son savoir.

Ce qui l'inquiète

c'est qu'il a faim.

Ce n'est pas parce qu'il n'a rien appris

qu'il doit crever de faim.

Et crever de faim,

voilà ce qui l'inquiète.

Il n'y a rien à manger sur ce caillou.

Quelques algues sur les bords,

un crabe ou deux, et encore,

des cacas de mouettes en veux-tu en voilà

mais ça ne se mange pas,

il n'y a rien à manger

sauf ma propre chair

J'aurais peut-être mieux fait

d'accepter de convoler avec le requin

Il m'aurait mangé

ce qui aurait mis fin à ma propre faim.

Il m'aurait mangé et puis voilà.

Maintenant les mouettes me pissent sur la tête,

les crabes me montrent leur derrière,

les algues ricanent en se tortillant dans l'eau

c'est mon torticolis qui les amuse

Et je n'ai rien à manger

sauf ma propre chair

tu parles d'une nourriture

La nature n'a pas prévu

ce genre de situation

On ne se régénère pas comme ça

Ce serait trop facile

il faut manger quelqu'un quelque chose

mais qui mais quoi

Qui me rendra visite

si la faim se lit sur mon visage.

Il me faudrait inventer des pièges

Mentir, piéger, elle commence bien

ma nouvelle vie!

II

 

Il était une fois un oiseau blessé

il était une fois un oiseau blessé

dit l'oiseau blessé

qui aimait le blues

il soliloquait sur un rocher

la mer clapotait à ses pieds

et ses ailes fantômes étaient si douloureuses

il avait faim et soif

et il ne savait toujours pas marcher

il allait apprendre

il allait apprendre

comme il avait appris le blues

le blues qu'il aimait tant

il aimait tant le blues

l'autre oiseau ne revenait pas

il avait pourtant promis

non il n'avait rien promis

il s'était envolé sans rien dire

rien qui fût une promesse

le requin semblait s'être noyé

il avait épousé une méduse

ou dévoré une sirène

ou bien il était tombé amoureux

d'un autre oiseau blessé

d'un autre oiseau blessé oui

 

— C'est terrible la faim

c'est bête et c'est terrible

c'est bête parce qu'on pourrait s'en passer

c'est terrible parce qu'on ne s'en passe pas

et puis ça fait mal

ça empêche de respirer

ça fait des trous dans la mémoire

c'est terrible c'est terrible

de ne pas pouvoir se manger soi-même

de ne pas pouvoir se nourrir de soi

c'est terrible cet esprit

qui a besoin de manger

et qui fait le malin

quand on lui parle de manger

c'est malin c'est malin

et ce n'est pas malin

c'est bête c'est terrible c'est malin

c'est tout ce qu'on veut d'enquiquinant

mais ça ne se mange pas

 

Je ne veux pas mourir de faim

Au pays des oiseaux sans ailes

au pays des oiseaux

qui ont perdu leurs ailes

perdu au jeu de la vie

fallait pas jouer fallait pas jouer

au pays des oiseaux sans ailes

c'est la pire des morts

pas vraiment une mort

mais pire c'est une façon

de ne pas dire à quel point

c'est la pire des morts

 

L'oiseau lâche un cri douloureux

qui étonne les vagues

sur une vague s'est immobilisée

la barque du vieil homme

le vieil homme mâche son mégot

il n'a jamais vu ça

la mer arrêtée

un oiseau crier

il avale une lampée de rhum

et remâche son mégot éteint

qu'est-ce que c'est que cet oiseau

il saigne il crie ne vole pas

qu'est-ce que c'est que ce rocher

et qu'est-ce que ça signifie

un oiseau perché sur un rocher

en plein milieu de la mer

qu'est-ce que ça veut dire

un vieil homme et la mer

qui porte sa barque?

 

pense l'oiseau blessé tout en criant

j'ai faim si faim oh c'que j'ai faim

Si tu as faim, mange,

dit le vieil homme et la mer

porte sa barque au bord du rocher

— Manger? dit l'oiseau blessé

que mangerais-je?

il n'y a rien à manger ici

à part des crottes de mouettes

 

Un oiseau blessé

pense le vieil homme et la mer

qui l'entoure, rien à manger

moi-même je n'ai rien pêché

ce soir je me coucherai sans manger

comme toi, l'oiseau blessé

on mangera peut-être demain

il n'y a que des méduses dans cette eau

et un requin qui leur fait des enfants

 

— Je connais le requin, pas ses enfants

j'en mangerais bien un

mais il pourrait me le reprocher

ce n'est pas bien de manger les enfants

et les parents sont très stricts là-dessus

Quiconque mange un enfant sera mangé

c'est la loi et la loi est la loi

 

— C'est vrai dit le vieil homme

il faut respecter la loi

même quand on crève de faim

c'est un bon principe ton principe

je vois que tu es un bon oiseau

malgré tes blessures

méfie-toi cependant du requin

ton sang pourrait l'attirer

il te dévorerait d'un coup de dent

les requins aiment les oiseaux blessés

 

— Bah! son appétit est d'une autre nature

en tout cas tu ne mangeras pas mes enfants

pour la raison que je n'en ai pas.

 

— Si tes enfants sont des poissons

je les mangerai peut-être

grillés sur un feu de bois

avec de l'ail et du vin rouge

Si tes enfants sont des oiseaux

je les écouterai chanter

en sirotant un verre de rhum

les oiseaux chantent si bien quand ils chantent

et si mal quand ils ne chantent pas.

 

— Tu es un brave homme vieil homme

dommage que tu portes la guigne

à tes hameçons

j'aurais bien mangé un poisson

avec de l'ail et du vin rouge

et j'suis ravi que tu ne manges pas les oiseaux

quant à mon chant

n'en attend rien que l'absence

je ne sais plus chanter

 

— C'est la faim, je sais ce que c'est

la faim n'est pas une bonne discipline

ça vous la coupe aussi sec

et c'en est fait de la chanson

je ne chanterai pas ce soir

je dormirai et je rêverai de lions

oui si tu veux savoir

je rêverai de lions

 

— Je ne sais pas de quoi je rêverai

je ne sais pas si je trouverai le sommeil

On pourrait faire un feu en attendant

manger de l'ail et du vin rouge

faute de poissons et faute de lions

faute de sommeil et de rêveries

le feu ne manque pas ici

et puis la nuit va tomber

ça nous réchauffera le cœur et les entrailles

et le vin nous montera à la tête

On a besoin d'ivresse vieil homme

du vin dans nos cervelles d'oiseaux égarés.

Voilà ce qu'il nous faut

nous nous passerons de poissons grillés

et des chants d'oiseaux

 

— Quel malheur! soupire le vieil homme

quel malheur d'en arriver là

mais l'oiseau blessé ne l'entend pas

il débouche une bouteille

et s'en jette un

s'en jette deux

puis trois puis quatre cinq

une bouteille deux bouteilles

trois bouteilles quel malheur!

soupire le vieil homme

qui ne boit pas autant

mais qui boit quand même

quel malheur d'en arriver là

faute de poissons et de chants d'oiseaux

l'ail n'a plus le goût de l'ail

et ce vin est un grand malheur

qui nous arrive

on ne l'attendait pas

mais on s'y attendait

ce qui arrive n'est pas de chance

 

Non vraiment ce n'est pas de chance

ce n'est pas le vin

qui la fera tourner

du côté du soleil

et des choses qu'on peut

regarder bien en face

avec le vin

les choses se dérobent au regard

et les êtres s'éclipsent

on baise le derrière des fantômes

on trinque avec le néant

ça n'est pas bon pour un homme

de sourire au néant

à ses peuplades d'éphémères

rien n'est bon pour un homme

au pays où des oiseaux sont ivres

quels oiseaux ces oiseaux-là

ce sont les gardiens

de la porte du malheur

leur bec est une horloge

leur regard un abîme

où le cœur se démonte

les oiseaux de malheur

ont le vin mauvais

 

— Vieil homme, dit l'oiseau blessé

tu n'es qu'un personnage de roman

à ce titre je te méprise

je te méprise du haut

de mon trône poétique

Mais y a pas à dire, vieil homme

ton vin est le meilleur des vins

celui qui m'aurait manqué

si je ne l'avais bu

à ce titre je t'aime comme un frère

je t'aime comme une bouteille

comme un bouchon qu'on fait sauter

je te préfère au ventre de ma mère

je t'offrirai la cervelle de mon père

et le clitoris d'une de mes sœurs

parce que je t'aime

pêcheur de mort

pêcheur de rien

je t'aime je t'aime je t'aime

je voudrais te le chanter

mais je n'en ai plus les moyens

je t'offrirai un poil du cul du grand Bouddha

si j'en avais un sous la main

mais je dessoûlerai un jour

pour t'en rapporter un

du fond de cette contrée inexplorée

dont j'ai oublié le nom

mais à quoi l'humanité doit quelque chose

quelque chose quoi je n'en sais rien

quelque chose d'important

pour l'esprit ou le corps

peut-être pour les deux

pour les deux ce serait mieux plus complet

ça en augmenterait l'intérêt

je n'aurai pas fait le voyage pour rien

risqué ma tête et mon nombril

parmi les tribus sauvages

les mangeurs d'hommes et d'oiseaux

les amateurs de pendentifs

les broyeurs de cervelles

réducteurs de têtes

coupeurs d'oreilles et de testicules

marcheurs à pied et à cheval

marcheurs sur l'eau

nageurs dans l'eau

taupes dégoûtantes au regard de nymphomane

 

J'en aurais risqué des choses

ma fortune mes femmes mes châteaux

ma réputation d'homme de bien

pour quoi pour qui

je n'en sais rien

pour quelque chose qui valait la peine

et dont j'ai oublié la nature

quelque chose qui avait de l'importance pour toi

et très peu pour moi

autant que je m'en souvienne

quelque chose ayant un rapport

avec les lions ou les tigres je ne sais plus

un pays d'arracheurs de dents

de vessies de lanternes

une illusion d'optique

un jeu de miroir

qu'allais-je y chercher

pour qui pour quoi je n'en sais rien

quelque chose que le vin inspire

et qu'il balaye de la mémoire

pour faire de la place

 

— Oiseau mon pauvre oiseau, c'est terrible

je ne comprends pas un mot

de ce que tu me racontes

j'ai du mal à comprendre

ce que le vin te souffle

cependant je te remercie

c'est l'intention qui compte

ce sont des cadeaux de choix

mes yeux sont éblouis

je suis plus saoul que toi.

 

— Il y a comme du regret

dans ta bouche de pêcheur

et du sable

dans tes oreilles de porte-malheur.

Ne t'occupe pas de mes présents

écoute-moi plutôt

Ce que je dis est bien plus important

que la manière dont je dis

je n'ai plus d'ailes c'est un fait

je ne chante plus

c'est une constatation

je dis ce que je dis

ce n'est pas un rêve

et tu entends ce que tu entends

tu ne rêves pas, tu m'écoutes.

Je te raconte des histoires

mais ton histoire est la meilleure des histoires

tu verras demain ce qu'il en sera

tant pis pour toi ce qui t'arrive

 

— Oiseau, mon pauvre oiseau,

tu parles une langue

que je ne connais pas

tu viens de l'inventer

ça se passe toujours comme ça

chez les ivrognes

je n'aimerais pas

être à la place de ta cervelle

et déchiffrer ce que tes yeux

arrachent à la réalité

de tous les jours.

 

— Ma cervelle est à sa place

de tous les jours

elle a trop bu

et elle boira encore

demain nous mangerons des poissons grillés

et ma cervelle sera toujours à sa place

dans ma tête d'oiseau de malheur

entre mes deux oreilles

mon nez et mon occiput

il suffira que je la secoue

pour qu'un souvenir

se révèle à ma mémoire

je la secouerai toutes les demi-heures

pour évoquer deux souvenirs par heure

trente-deux par jour

en comptant mes huit heures

de sommeil et de rêve

ce qui nous donnera

11 680 souvenirs par an

soit 81 760 souvenirs

avant ma mort

ce qui permet de mesurer

le temps qui me reste à vivre

j'aime les calculs exacts

les bons comptes font les bons amis

et j'ai un compte à régler

avec cet ami-là

si tu vois ce que je veux dire.

 

— Je ne vois pas, mon pauvre oiseau

j'ai fermé les yeux

pour enfermer mes larmes

pour y mêler mes rêves

mon âme a soif d'humidité

soif de moiteur de mousses

il y a des pas feutrés

dans les couloirs de mon imagination

Qui peut marcher à cette heure?

clapotis clapota

un p'tit tour et puis s'en va

un regard de poisson

un baiser de morue

le derrière d'un crabe me sourit

je retrouve ma vigueur de jeune homme

j'ai beaucoup donné

je n'ai rien reçu

les portes sont fermées

les clés sont sous les paillassons

on fait du feu dans les cheminées

elle suce le canard

on dirait vraiment qu'elle le suce

ça me donne des idées

c'est comme ça

que j'ai violé

ma première femme

c'est comme ça que je l'ai violée

dans un rêve de pas feutrés

et de couloirs imaginaires

un rêve de toutes les nuits

à la dernière image

avant que tout s'éteigne

elle est grassouillette

elle a l'air d'une saucisse

ses cuisses sont des jambons

et son derrière un pâté en croûte

je la dévore

sous le regard amusé

de ses parents

je la dévore sans respirer

au bord de l'étouffement

j'ouvre la bouche toute grande

et le soleil s'y engouffre

ma langue se met à brûler

mais elle éclaire mon assiette

que des os se partagent

le vin n'éteindra pas le feu qui se répand

mes oreilles me fuient

mon nez me fait des reproches

au sujet de mon comportement sexuel

qu'il estime incompatible

avec la floraison des cerisiers sauvages

mes pieds me quittent

mon ventre boude

mes bras s'affairent

en attendant que ça se passe

je suis rond comme une barrique

ça fait longtemps que ça ne m'est pas arrivé

ça aurait pu m'arriver tous les jours

le vin ne m'a jamais manqué

mais le cœur n'y était pas

cette fois, mon pauvre oiseau

je décroche les feuilles une à une

les branches se dénudent

et l'arbre rougit

je bats la campagne

je bats ma femme

je bats la mesure

je suis baba et je babats le suis-suis

je ne sais plus ce que je dis

j'aurais pu être un oiseau blessé

mais ça n'est pas arrivé

parce que les choses étaient prévues

et personne ne m'a mis dans la confidence

faut que je prépare

une ligne ou deux

mon estomac criera famine sinon

et ma fierté

je pourrais bien la ravaler

Foutues méduses et foutus requins

il n'y a que les oiseaux pour chanter

même sans ailes

un oiseau est un oiseau

un pêcheur un pêcheur

un mauvais coup un mauvais coup

si dieu existe

il ne m'en voudra pas

et s'il n'existe pas

je pardonne à mon père

de m'avoir raconté des craques

j'oublierai que ma mère

n'était pas ma mère

Faut vraiment que je prépare

une ligne ou deux c'est vital

 

Le vieux se met alors

à démêler les fils

dans le fond de la barque

L'oiseau s'amuse

et siffle une bouteille

l'oiseau s'amuse encore

et siffle toutes les bouteilles

qui lui tombent sous la main

le vieux démêle

se pique aux hameçons

lâche un juron

en suçant ses blessures

et l'oiseau continue de siffler

une deux une deux

il siffle siffle

il a l'impression de chanter

et le vieux bat la mesure

du talon dans le fond

de la barque au milieu

des fils et des hameçons

bat la mesure

un deux trois quatre

c'est une valse à quatre temps

une valse à la mode

refrain couplet refrain

la chanson n'a pas de fin

il va falloir s'arrêter un jour

de chanter

de boire

de démêler les fils

de se piquer aux hameçons

de dire n'importe quoi

pourvu que ça ressemble à une bouteille

une bouteille vide

ou une bouteille pleine

ça dépend de ce qu'on dit

et à quel moment on le dit

c'est toujours la question

et au lieu de répondre

on débouche quoi? la bouteille

on lève quoi? le coude

que faire alors sinon boire

boire pourquoi faire

sinon pour oublier

oublier quoi?

oublier qu'on est un oiseau sans ailes

ou un pêcheur sans avenir

l'avenir n'a pas d'ailes

et les ailes ont un avenir

les oiseaux sont des oiseaux futurs

et les poissons c'est le passé

quand est-ce que ça va finir

quand est-ce que ça va finir!

Il faudra bien que ça finisse

Toute chose à une fin

même la plus mauvaise

et rien n'est plus mauvais

que de boire à en perdre la tête

c'est ce qui arrive à l'oiseau

il a perdu la tête

il a perdu ses ailes

et voilà maintenant qu'il perd la tête

il la perd au sens figuré

les ailes c'était au sens abstrait

ce n'est pas la même chose

la tête il l'a toujours sur les épaules

tandis que les ailes

elles se sont envolées

quand on dit qu'il a perdu la tête

c'est pour figurer

qu'elle ne lui sert plus à grand-chose

sinon à assurer

la vie végétative

est-ce qu'il pense?

est-ce qu'il chante?

est-ce qu'il se soucie de charmer?

Non!

Il boit

Il boit tout ce qui lui tombe sous la main

du vin de l'eau de l'air

que ce soit liquide

que ce soit solide

il boit le feu quand il y a du feu

il boit la bouteille et son contenu

et le vieux se cure les ongles

avec la pointe de son couteau

il en a assez des nœuds

des fils des hameçons

d'ailleurs les poissons n'ont jamais existé

c'est l'invention d'une cervelle d'oiseau

il serait trop risqué

de nier l'existence de la mer

mais les poissons sont nés

dans l'imagination d'un oiseau

un oiseau de passage

qui se prenait pour un poisson

un poisson ou un pêcheur

on ne sait plus trop

avec le temps la mémoire s'émousse

et puis les gens d'aujourd'hui

n'aiment pas qu'on leur raconte des histoires

à dormir debout

surtout si ce sont des histoires d'animaux

des histoires pleines de poissons

qui n'ont jamais existé

racontées par un oiseau

qui n'a jamais existé

sauf dans la tête d'un vieux pêcheur

qui appartient à la légende

et qui n'a d'existence que le nom

 

L'oiseau blessé lissait ses plumes

Le vieux dormait

La mer clapotait sous la barque

L'oiseau prévu pour la godille

faisait des ronds dans l'eau

Le vieux dormait et l'oiseau veillait

La barque doucement s'éloignait

Maintenant le rocher avait disparu

Un grand silence s'était installé

sauf la discrète respiration du vieux

qui rêvait de lions

enfin sans doute de lions

 

Le jour allait se lever.

L'oiseau blessé ravala sa salive

Une petite angoisse

oh pas bien grosse

mais une angoisse tout de même

une petite angoisse le titillait

dans le fond de la gorge

entre les deux poumons

il aurait pu tousser cracher

mais il n'en fit rien

il respirait juste ce qu'il faut

pour ne pas la déranger

il sentait bien

qu'elle avait de l'importance

elle était si petite

il estima que c'était une sacrée chance

de l'avoir sentie

accrochée à un fil

dans le fond de sa gorge

ce n'était rien ou pas grand-chose

ça allait prendre de l'importance

ça existait déjà

de toute sa force future

heureusement qu'il l'avait senti heureusement

il frissonna

heureusement

elle est là

elle ne me quittera pas

elle va chanter avec moi

nous volerons ensemble

mais pas tout de suite

un jour c'est sûr

à force de respiration calculée

de toux retenue

à force d'impatience ravalée

de sommeil à demi

et de veille attentive.

 

À l'aube il balança le vieux par-dessus bord

mon premier meurtre, pensa-t-il

et il posa son bec sur la godille

cap sur la terre.

Non, pas encore, pensa-t-il

ce sont les hommes

qui assassinent à l'aube

les fantômes se réservent minuit

midi à la bonne heure

midi est un assassin

au visage d'oiseau

midi à tire d'aile

une fois le forfait accompli

 

L'oiseau blessé ricane

et le vieux ouvre un œil

 

— De quoi rit-il, demande le vieux

de mon air bête

ou de ton insomnie?

 

— Je me moque de moi

dit l'oiseau blessé

je n'ai pas l'air bête quand je dors

j'ai tout simplement l'air

de ce que je suis

un oiseau blessé

qui ne se couche pas

maintenant que la nuit est tombée

je me moque de moi

de mes morts

mes innombrables morts

je n'ai pas le sourire facile

tu le sais

difficile de m'arracher un sourire

pourtant c'est possible

et tu vois là de quelle manière

mais quel oiseau ai-je blessé

descendu de je ne sais quel ciel

que je n'ai pas connu

et qui me connaît

l'autre oiseau s'en est allé

où? il ne l'a pas dit

comment? je ne le lui ai pas demandé

pourquoi? pour la même raison que moi

c'est tout ce que je sais

parce que je suis un oiseau

et que les oiseaux savent ce genre de chose

que sauraient les oiseaux

s'ils ne savaient pourquoi

et que serait la terre

s'il n'y avait pas de réponse

profonde terre!

son œil est insondable

pourtant il nous regarde

mais que se passe-t-il

quand elle ferme les yeux

que se passe-t-il

dans cette inimaginable obscurité

où les hommes n'ont pas droit de cité

quel est l'oiseau qui s'y rassérène

piaillant à tue-tête

comme un poussin

au premier jour

ne chantant pas

ne rimant rien

sifflant les verres

l'un après l'autre

bouteille après bouteille

sous le regard amusé d'une étoile

qui n'est pas la sienne

coucou! me vois-tu

toi dont l'œil est une étoile

et que je crois être mon complément

sur la terre

me vois-tu turlututu

es-tu mon complément

mon paramètre ou ma fonction

le plaisir n'est pas la bonne motivation

il fallait trouver autre chose

et peut-être aurais-je repeuplé la terre

à moi tout seul

avec ton ventre bien sûr

avec ton ventre et ton amour

puisque ça existe aussi

il y aurait des oiseaux et des arbres

des arbres et des fleurs

des terres de bruyères

et du miel dans les ruches

il fallait trouver autre chose

et le plaisir serait un vrai plaisir

sans arrière-pensée

ou avant-goût

il fallait vraiment trouver autre chose

ce n'était pas si difficile

de se creuser la tête

au bon moment

il y a toujours quelque chose

dans une tête qui pense

si la tête pensait

mais pensait-elle vraiment

ou c'est moi qui délire

et tu brilles pour rien

par plaisir peut-être

si nous avons quelque chose à partager

étoile oh mon étoile

sommes-nous les deux moitiés

d'un même fruit

ou bien ne sommes-nous que deux fruits

attendant sur le même arbre

d'être cueillis

ou bien de tomber parmi les herbes

où l'avenir est dans la moisissure

étoile ô mon étoile

j'ai de l'amour en quantité

cela se lit dans mon regard

cela s'entend quand je le dis

j'ai de l'amour et des raisons

de penser que ça ne sert à rien

ou que c'est trop difficile pour ma pomme

étoile dans le ciel de ma nuit

toi que la lumière absorbe

et que la nuit génère

au moment du sommeil et des rêves

étoile ne m'oublie pas

n'oublie pas ce moment cette vie

ce passage dans ton éternité

est-il possible qu'il te manque la mémoire

faute d'amour et de mémoire

je préfèrerais le sommeil

et la profonde surréalité

qui m'enchante à ce point

que je me demande

si ce n'est pas là

qu'on se fait plaisir

et ailleurs

qu'on meurt.

 

— Oiseau blessé, soupire le vieux

tu m'as arraché une larme

j'ai peur des larmes

tu ne le savais pas

et tu t'es laissé aller

ne touche plus mon cœur de cette façon

il pourrait s'arrêter

comme si tu m'avais assassiné

j'ai bien peur que la mort

préfère les morts

la vie ne préfère-t-elle pas les vivants

laisse mon cœur

battre sa vie

et redouter sa mort

mes yeux savent ce qu'ils savent

ils savent ce qu'ils ont vu

et ils se sont fermés chaque fois

qu'une larme annonçait le malheur

à mon âge le malheur

est une pyramide qu'on achève

une pyramide

ça se termine un jour

à la hauteur prévue

en un point précis

qu'on a situé dès le départ

en l'air au-dessus du chantier

Tout le temps de la construction

le point final était là

encore un œil qui regarde

qui se rapproche

parce que le travail avance

et qu'on va le terminer

c'est le plus grand malheur

dont j'ai entendu parler

j'en ai tremblé toute ma vie

et quoique j'ai fait pour oublier

l'œuvre allait vers son achèvement

On ne peut pas s'enivrer tous les jours

on a des responsabilités

une femme des enfants des parents

il faut remonter de la cave

plonger sa tête dans le lavoir

pour que les choses se remettent à leur place

et regarder le regard bleu profond

de la femme qui se lamente

et qui s'arrache les cheveux

les enfants n'ont que des questions à la bouche

et la mère ment

pour que la vie continue

continue mais de mourir

qu'on se crève! qu'on se crève!

tous les jours de notre vie

se crever au travail

pour construire une mort

qui préfère les morts

se crever à l'amour

pour enfanter du temps

et le temps a choisi de mourir

se crever à l'écrire

le chanter ou le peindre

jusqu'à ce que la langue

se dérobe au langage

se crever à espérer

qu'on a vu après tout

que la face visible des choses

et qu'il y a forcément

une face cachée

mais quel visage l'occupe

ou bien c'est un désert

d'où personne ne renaît.

 

Oiseau, je connais la vie

elle ne m'a pas fait de cadeau

le soleil a tanné ma peau

mon crâne s'est pelé

mes doigts sont comme des nœuds

qui n'accrochent rien

que ce qui me reste de vie

Bien sûr moi je n'ai pas chanté

j'ai entendu bien des chansons

et toutes m'ont ravi le cœur

les populaires comme les savantes

les anciennes comme les nouvelles

celles qu'on oublie

et celles qui rythmeront longtemps

le cœur des hommes et des oiseaux

je n'ai pas chanté

et je n'ai pas aimé la vie

je n'ai pas souhaité la mort

je l'ai défiée quelquefois

j'étais très jeune

j'avais du courage

et je savais me retrouver

dans un verre

ou dans le lit d'une femme

non je n'ai pas souhaité qu'on meure

j'ai regardé la vie bien en face

elle a souvent baissé les yeux,

et elle s'est tue, cette bavarde!

chaque fois que le temps s'imposait

la vie était quelquefois une femme

et j'ai baisé la vie

quelquefois c'était un enfant

et je lui ai appris ce que je savais

 

Oiseau, je connais la vie

je sais tout de sa lumière

et j'ai parfois deviné dans son ombre

les couleurs qu'elle cache

je sais ce que savoir veut dire

ce que je sais n'a pas toute l'importance

que je voudrais qu'on accorde à ma vie

j'ai travaillé comme la plupart des hommes

j'ai travaillé comme aucun oiseau

je n'ai jamais souhaité qu'on meure

et les larmes m'ont effrayé

elles ont effrayé mon cœur plus que mon esprit

mon esprit n'a jamais eu

la place qu'il méritait

toutes les choses que j'ai vécues

j'en ai nourri mon cœur

mon esprit ne réclamait pas

il eût élevé la voix

mais avait-il de la voix?

il est trop tard maintenant

mon cœur est gonflé

de choses sans importance

qui n'intéressent personne

mon cœur n'aura pas droit à la parole

la vie s'en écoulera

la vie retournera à la vie

et s'en sera fini de la mienne

En tout cas je ne mourrai pas de faim ni de soif!

 

Et le vieux de déboucher

la dernière bouteille

en chantant une vieille complainte

qu'il avait apprise

à ce qu'il dit, à ce qu'il dit

sur un des baleiniers de sa jeunesse

c'est une de ces chansons

qui chante bien ce qu'elle chante

tellement bien que c'est facile

de ne pas l'oublier

facile si facile

d'en nourrir le cœur

le sien ou celui d'une femme

selon que c'est le temps de travailler

ou de prendre du bon temps

du bon temps ou son temps

après le travail

en attendant le mieux possible

que ça recommence

et que ça ne chante plus

sauf pour accompagner le geste

et adoucir ce qu'il suppose

de souffrances et de désespoir.

 

Le vieux se tait brusquement

il suspend son verre un long moment

ses yeux regardent très loin devant lui

puis il dit: Terre à bâbord!

la terre c'est bien la terre

c'en est fini de cette foutue mer

la terre ça veut dire le repos

pas grand-chose à manger

parce qu'il faut bien boire

une femme un matelas

à cette époque de l'année

les fenêtres restent ouvertes

on y boit des pans de ciels

et les femmes sont les plus belles

d'étoiles amoureuses

j'aurai le vin meilleur

quand mes pieds marcheront sur la terre

cette eau entre elle et moi

elle a tout noyé

et voilà que je parle à un oiseau

et je crois qu'il me parle

mon vin était mouillé

j'en ai perdu la tête

l'oiseau était blessé

il a touché mon cœur.

 

Et la vague le porte sur le sable

la quille chuinte doucement

la vague est absorbée

l'écume se retire

et le vieux met pied à terre

L'oiseau, le pauvre oiseau blessé

qui a touché le cœur d'un homme

mais aussi sa raison

le pauvre oiseau blessé

regarde le vieil homme

traverser la plage

et disparaître

entre les pins.

 

Il vide le fond

de la dernière bouteille

puis jette la bouteille

à la mer

la bouteille est vide

il n'a rien construit rien écrit rien décidé

il ne décide toujours rien

il décide d'attendre

mais ça n'est pas là une décision

c'est bien un manque de décision

il ne sait plus

s'il faut décider

ou ne rien décider

il sait que le vieil homme

ne reviendra plus

en tout cas s'il revient

je ne serais plus là

il commençait à m'embêter

avec ces histoires vécues

et ses rêves d'enfants

ce que j'ai vécu moi

ça ne se chante pas

quant à mes rêves

un enfant n'en voudrait pas

on n'y amuse que la galerie

et les enfants n'y sont pas

ils jouent d'autres jeux

par exemple dans le cœur d'un vieil homme

qui saisit leurs petits cœurs

et qui jonglent avec eux

ce qui les amuse

ce qui les fait rire

ils ne savent pas

qu'ils ne sont que des enfants

ils le sauront bien assez tôt

et ils seront déjà très grands

peut-être vieux

et même morts

si les morts vivent bien sûr

comme l'affirment certains

ce qui n'est pas sûr

même très incertain

enfin on croit ce que l'on croit

les oiseaux parlent ou ne parlent pas

chacun fait son choix

il suffit d'écouter

et de laisser parler son cœur.

 

 

 

III

 

Il était une fois

un oiseau blessé

qui aimait le blues

qui aimait le blues

le blues ça c'est de la musique

ou alors je n'y connais rien

l'oiseau blessé soliloquait

debout sur le plat-bord

d'une barque abandonnée

par un vieil homme

qui n'avait pas encore vécu

l'essentiel de sa vie

et qui ne savait pas

qu'il ne mourrait jamais

enfin pas de la même façon

pas comme meurent les hommes

qui n'ont jamais adressé la parole

à un oiseau

l'oiseau blessé regardait

la plage déserte

les vagues s'y jouaient

de l'impatience des coquillages

et l'ombre des pins

parvenait jusqu'à elles

du moins le soleil le voulait ainsi

à cette heure de la journée

L'oiseau blessé pensait

ou ne pensait pas

le sommeil n'était pas loin

les rêves s'annonçaient

la lumière plus la chaleur

plus les embruns l'iode le sel le sable

l'ombre des pins

et l'ombre d'une femme.

 

La plage aurait été déserte

mais une femme y dormait

ce n'était pas une méduse

c'était une femme endormie

dans un lit de sable et d'écume

l'ombre des pins la couvrait

elle respirait l'odeur de la résine

et ses rêves la secouaient de temps en temps

elle y apprenait l'amour

comme toutes les femmes

soucieuses de beauté

soucieuse elle l'était

de beauté de désir et de charmes

et son rêve ciselait

une impensable vie

où renaissait son ventre

chaque fois que la mort

y visitait

les couloirs

et les chambres

Oiseau mon pauvre oiseau

cette femme n'est pas pour toi

c'est la femme d'un autre

c'est un autre que toi

qui l'aime et la remplit

toi tu n'es qu'un oiseau

et de mémoire d'homme

on n'a jamais vu un oiseau

faire l'amour à une femme

sauf dans la légende

de Monos et Una

où Monos est l'oiseau

et Una la femme

une légende n'est qu'une légende

ne vaut jamais l'histoire

l'histoire c'est autre chose

et les oiseaux n'en écrivent pas

Oiseau cette femme

est bien la plus belle des femmes

tu es un oiseau de bon goût

mais le bon goût

ce n'est pas de l'amour

c'est peut-être d'ailleurs

la meilleure manière

de se passer d'amour

on le voit communément

chez les oiseaux comme chez les hommes

tu aurais tort

si tu te trompais

en la matière

je veux dire d'amour

un homme peut bien se tromper

il n'a jamais tort

il s'excuse ou ne s'excuse pas

il fait ce qu'il veut

parce qu'il est un homme

mais un oiseau, mon pauvre oiseau

le tort que cela te ferait

et dans quelle douleur t'enfanterait

ce nouveau monde

de miroirs trompeurs

et de fausses ombres

Un reflet est toujours exact

sauf qu'il est à l'envers

un peu d'esprit

le remet à l'endroit

je t'en prie, mon pauvre oiseau

je t'en prie,

ce n'est pas le moment

de se tromper

l'endroit est agréable

le sable à la bonne température

l'ombre fraîche comme il faut

le silence n'est pas gâché

ni par la mer ni par le vent

les conditions sont réunies

toutes les conditions

sauf une

c'est que tu es un oiseau

et moi une femme

et je ne sais pas

d'amour plus inutile

que celui qu'un oiseau

destine à une femme

une femme peut bien aimer les oiseaux

ils ne s'y trompent pas

ils gazouillent volettent

nourrissent leurs petits

remplissent leurs belles

ils aiment bien

qu'une femme les aime

ils en parlent entre eux

et ils le lui rendent bien

mais pas en amour

pas de cette façon

ce ne sont pas les mêmes fleurs

ce sont des fleurs

mais pas les mêmes

Oiseau, cesse de babiller

de t'accrocher à mes tétons

comme un enfant

tu n'es pas raisonnable

si tu continues

je sors de mon rêve

je m'éveille et m'en vais

oiseau, cesse de caresser

cette peau de femme

je n'ai pas de plume

pour caresser la tienne

et puis tu es si petit

tu tiens tout entier

dans ma main

je pourrais t'étouffer

si je le voulais

si je n'avais pas un peu d'amour pour toi

un peu d'amour de femme

à peine cet amour

où des oiseaux gazouillent

où j'ai l'air d'une enfant

qui ne sait plus ce qu'elle dit

tant son esprit est troublé

et ses sens chatouillés

c'est un oiseau qui me chatouille

ce n'est pas tout à fait de l'amour

un peu quand même

enfin ce qu'un oiseau

peut donner à une femme

pas tout ce que l'amour exige

un peu de ce qu'il crée

comme une preuve que ça existe

le bonheur

 

Oiseau, mon bel oiseau blessé

qui t'a blessé!

Est-ce une autre femme?

Je vois bien dans ton regard

le regard d'autres femmes

elles ont toutes les plus beaux yeux du monde

laquelle t'a blessé?

laquelle t'a trompé

sur la nature de ses sentiments?

tu es si crédule, mon beau blessé

tu crois toutes les femmes

parce que tu crois à l'amour

Les hommes aussi croient à l'amour

mais ils choisissent leurs femmes

c'est du moins ce que je crois

est-ce que tu pourrais chanter

si tu te donnais la peine de m'éveiller

Je dors si profondément

mon rêve me tient si bien

au fond de mon sommeil

rejoins-moi, mon bel oiseau

ou bien tire-moi de ce sommeil

Je veux entendre ta voix

et lécher la bouche qui s'y retrouve

Je veux te tenir tout entier dans ma main

ou te serrer entre mes cuisses chaudes

ou mes seins accueillants

ou simplement mes bras

j'ai de l'amour à en perdre haleine

réveille-moi, mon bel oiseau

d'un baiser ramène-moi

à la surface

 

— Mais enfin, dit l'autre oiseau

qui était revenu

mais enfin pourquoi ne la réveilles-tu pas?

elle te fera l'amour

chose promise chose due

à ta place je n'hésiterais pas

à ta place je ne sais pas

elle n'a pas eu un mot pour moi.

 

— La réveiller, pourquoi faire?

À la surface, c'est la surface,

et rien que la surface

tandis qu'elle dort

et que je ne suis pas loin

de me faire aimer.

 

— L'amour, c'est l'amour

en surface ou en profondeur

l'amour c'est de l'amour

on ne peut pas se tromper

et voilà que tu te trompes

quand ce n'est pas le moment

Son rêve t'appartient

tu es son royaume

elle sera reine si tu l'éveilles

enfin c'est comme ça que ça se passe

dans tous les pays

il n'y a pas d'amour sans reine

du moins c'est ce qu'on dit

tu connais mes voyages

ils en disent long sur toutes choses

sur l'amour aussi

et je ne saurais taire

ce que tu sais déjà

pour faire l'amour

il faut être deux

pour s'aimer aussi

mais c'est un autre problème

tu connais mes voyages

 

— Tes voyages, ton cœur, et ta raison

tu connais de l'amour

bien plus que moi

et ce que je ne connais pas

se mesure en voyages

que je n'ai pas fait

que j'aurais pu faire

si j'étais toi

Mais chacun son destin

elles se taisent quand tu parles

elles me parlent quand elles dorment

tu écoutes ton cœur

elles écoutent le mien

je tremble quand elles se taisent

elles parlent quand tu voyages

Oiseau, mon autre oiseau

nous sommes faits pour nous entendre

tes conseils sont ceux d'un ami

et mes pleurs de même

j'aime tes retenues

je redoute tes départs

mais quoiqu'il arrive

ici ou ailleurs

ton séjour est dans mon cœur

plus riche à chaque retour

plus loin à chaque voyage

toujours plus riche

toujours plus loin

ta devise tient la route

et la route c'est ta route

pas la mienne.

Je te suis gré

de t'arrêter

de temps en temps

pour me saluer

tu es aimable

c'est ta nature

moi je ne suis qu'un oiseau de malheur.

 

— Cette fois j'ai fait le tour de la terre

de déserts de sable

en déserts de glace

j'ai parcouru la terre de très haut

je crois même

m'être fait de nouveaux amis

je n'en suis pas sûr

mais mon cœur me le dit

il y a des sourires qui ne trompent pas

je me trompe quelquefois

mon âme est celle d'un voyageur

elle a d'abord le goût de l'aventure

le reste vient après

les paysages l'amour les monuments l'Histoire

après tel de ces sourires

qui me ravit le cœur

et je déraisonne facilement

dans ces moments-là

sourire au sourire

c'est la moindre des choses

qu'il trompe ou ne trompe pas

sourire c'est une réponse

c'est la seule réponse

quand il s'agit de se faire aimer

ah! que j'aime qu'on m'aime

moi qui déteste les alcools

les artifices les mises au pas

j'aime qu'on m'aime

qu'on m'aime vraiment

ou pour de l'argent

ce n'est pas la bonne question

l'important c'est que j'aime

c'est la réponse à mes questions

et ma question c'est un voyage

au centre de la terre

ou bien autour

en l'air ou par les mers

à cheval en voiture

Oiseau blessé je te ressemble

voilà la vérité

mais tu ne veux pas cette vérité-là

et tu t'inventes un personnage

parce que tu n'es pas fier de toi

 

Ses yeux seraient ouverts

bleus comme le soleil qui les inonde

elle croirait à ton amour

et tu verrais bien

que son mensonge est celui d'une femme

mais ses yeux sont fermés

derrière il y a le sommeil

et les rêves que ton imagination recrée

faute d'avoir le même sommeil

derrière ses paupières

est-ce bien toi qu'elle aime

aime-t-elle les oiseaux d'ailleurs

voilà une question

que tu devrais poser

dans ta cervelle

à ce qui te reste de cervelle

 

Elle parlerait

à la manière des femmes

souvent pour ne rien dire

pour occuper le temps

à d'autres jeux

que les jeux de l'ennui

qu'elle redoute si fort

il te resterait le silence pour tout dire

il faudrait le chanter

pour ne rien déranger

pour ne rien éveiller

dans l'ordre de ses rêves.

 

— Tu vois bien qu'elle dort!

elle dormira toujours

je sais trop ce que je veux

et ce n'est pas assez

 

— Ah! ce que tu m'agaces!

dit soudain l'autre oiseau

C'est toujours la même chose avec toi!

La conversation n'est plus possible

dans ces conditions

Seras-tu du prochain voyage?

Non? alors à la prochaine

tu aimeras une autre femme

et tu lui chanteras la même chose

elle n'écoutera pas comme d'habitude

et tu croiras ce que tu voudras.

Tu es mon ami et je t'aime

je penserai à toi tous les jours que Dieu fait

je parlerai de toi à mes nouveaux amis

des femmes sauront tout de toi

et peut-être même qu'elles t'aimeront

enfin elles penseront à toi

chaque fois que l'amour

viendra à leur manquer

elles verront dans les yeux de leur fils

le regard de celui

qu'elles auraient pu aimer

s'il n'avait été l'auteur d'un conte

à dormir debout

conté par un voyageur

qui a pris la place

de l'amant souhaité!

 

Adieu, mon faux ami

mon cheveu sur la langue

mon erreur de syntaxe

adieu ou bien à la prochaine

les voyages forment la jeunesse

je ne ferai pas de vieux os

mais au moins j'aurais vécu la vie

j'aurais connu l'amour

de toutes les couleurs

et fui à toutes jambes

les douleurs de l'enfantement

les fils des oiseaux sont tous des poètes

et leurs filles de charmantes occasions de se taire

Ne rate rien qui leur ressemble

Tu perdrais vite le goût de vivre.

 

Et d'un coup d'aile

l'autre oiseau touche l'horizon

l'horizon vert et rouge

entre ciel et mer

il y a un oiseau qui vole

pour toujours, pour toujours.

 

L'oiseau blessé soupire

il en a vu d'autres

c'est vrai

que c'est à chaque fois la même chose

la faute à qui

à personne et à tout le monde

Zut alors! dit-il tout haut

je n'ai pas inventé la vie

personne ne me doit rien

la preuve, personne ne m'aime

sauf l'autre oiseau

qui est mon ami

quand le vent tourne

de mon côté

c'est mon ami

et c'est moi-même

c'est un peu de moi-même

qui voyage avec lui

mais un moi-même aveugle

aveugle de mémoire

pas aveugle d'amour

de l'amour j'en ai des paniers

de la mémoire mes paniers en ont

 

Zut alors! répète l'oiseau blessé

qu'est-ce que ça veut dire

on me tourne le dos

il y a d'autres pays!

je le sais bien

que des pays existent

où je n'ai jamais mis les pieds

je le sais bien

et je m'en moque

Ici j'ai trouvé de l'amour

enfin je crois

elle me le dira bien

ma route s'arrête ici

elle me dira bien si je me trompe

l'erreur est humaine

c'est aussi un oiseau

ça peut être un caillou

une rondelle de saucisson

un camion de gravier

n'importe quoi

n'importe qui

tout le monde

a le droit à l'erreur

elle est humaine

au sens le plus large du terme

 

Zut alors! elle a beau dormir

rêver ce qu'elle rêve

c'est elle que j'aime

on verra bien si elle m'aime

elle saura bien me le dire

elle a une bouche pour ça

pas que pour ça

elle a une bouche

Ah! si je ne craignais de la réveiller

pas la bouche

elle toute entière

elle et tous ses rêves

elle sans moi peut-être

son sommeil est un paravent

où je dessine

c'est un carnet de bal

où j'écris mon nom

elle a les yeux fermés

et je bois de la bière

elle a les yeux ouverts

je reluque un ailleurs

peuplé de derrières de femmes

et de plumes d'oiseaux

qui y font la roue

en signe de bonheur

de l'autre côté du miroir

de l'autre côté de la femme

de son reflet en mouvement

ombre et lumière se mêlant

intimement intimement

je boirai de la bière dans un bordel

en attendant qu'elle s'éveille.

 

— Tu es un bel oiseau

dit la femme endormie

et tu chantes si bien

je vais te mettre en cage

dans une cage dorée

où j'ai enfermé mon cœur

tu chanteras pour moi

dans ma chambre dorée

les chants que tu inventes

pour toucher mon cœur

 

— Je ne suis pas inaccessible

Tu peux toucher mon sein

tout près de la cage dorée

dont j'ai fermé la porte

caché la clé dans une armoire

oublié l'armoire

je suis si près que tu me touches

tu vois bien que ce n'est pas difficile

tu vois bien que je suis à toi

la vraie cage

c'est dehors qu'elle enferme

c'est ici que je souffrirai

si je ne te savais amoureux

et si je ne l'étais moi-même.

 

Tu chantes si bien quand tu chantes

et tout est si triste

quand tu me donnes le silence

si bien quand tu chantes

et si triste, si triste

quand tu t'arrêtes de chanter

pensant à quoi pensant à qui

à l'autre oiseau

à ta jeunesse

quand tu t'arrêtes de chanter

mon cœur me torture

ma raison me fait mal

et je regarde autour de toi

autour de nous

à la fenêtre peut-être

ou bien dans ton regard

qui s'est arrêté

lui aussi

de chanter

pour quoi pour qui

je ne sais pas ce que tu penses

tu penses à moi ou à une autre

ou bien tu voyages en silence

tu t'envoles

tu rêves que tu t'envoles

je rêve avec toi

mais rêver seulement

car tu es un oiseau

et je suis une femme

un rêve de femmes

une femme endormie

dans les sables de l'été.

 

— Un rêve! à qui le dis-tu!

je suis jaloux de ton sommeil

et je n'ai pas envie de dormir

Faire l'amour à la bonne heure!

mais il faudrait te réveiller

vieillir ensemble, eh! pourquoi pas!

mais il faudrait te priver de sommeil

Quand tu dors

c'est si profond

et quand tu rêves

c'est si long.

 

Si j'avais des ailes

je serais un oiseau

si j'étais un oiseau

un véritable oiseau

des ailes des plumes un bec

un oiseau qui pond des œufs

mange des vers de vase

et imite si bien le chant du rossignol

si j'étais un oiseau

je tomberais amoureux d'une oiselle

mais voilà! je suis un homme

un homme qui aime les femmes

je sais bien

qu'on peut ne pas les aimer

mais voilà je les aime

pas toutes

car il en est de laides et de mauvaises

certaines

quand elles sont bien faites

pas bêtes

et pas farouches

 

Si j'étais un oiseau

je te ferais des tours d'oiseaux

des tours en l'air

mais voilà je suis un homme

et mes tours je les fais par terre

dans un lit si c'est possible

mon sexe est un sexe d'oiseau

mais quand il aime il aime

dis-moi que je suis un homme

et que tu m'aimes comme je suis

sexe d'oiseau ou sexe d'homme

un sexe est un sexe

et un sexe qui aime

est un sexe qui bande...

 

Je pourrais te dire les choses

plus simplement

tu aimes tant la simplicité

les oiseaux sont simples

ce n'est pas simple de voler

quand on n'est pas un oiseau

ce n'est pas simple non plus

d'être un oiseau

quand on t'aime

comme je t'aime.

 

Oiseau! Oiseau!

est-ce que je suis un oiseau

où sont mes ailes?

j'ai bien un bec

mais après!

est-ce que les oiseaux ont un bec?

 

quelquefois un bec

d'autres fois une bouche

c'est selon l'humeur

il fait beau ou il pleut

on ne peut pas être blanc et noir à la fois

et puis on a sa fierté

des principes des règlements des lois

On inspire le respect

ou on s'en inspire

Mais est-ce que les oiseaux ont de l'orgueil!

 

L'oiseau blessé

qui s'appelait Kateb

et qui n'était pas un oiseau

mais un poisson comme vous et moi

l'oiseau blessé la regarde s'éloigner

disparaître dans l'ombre des pins parasols.

Il eut un petit pincement au cœur

il n'avait pas ouvert la bouche

il avait seulement pensé

ce qu'il lui aurait dit

si elle lui avait adressé la parole

Elle s'en était allée

emportant avec elle la cage dorée

dont la porte battait

elle avait dit

"Zut! j'ai oublié de fermer la porte

Ce que je suis oisive ces temps-ci!"

Elle avait dit cela d'une voix très douce

le genre de voix

qu'aiment les oiseaux

entre la voix de femme

et le chant d'un oiseau

il y a une autre voix

écoute une autre voix

celle qu'on aime

la voix de celle qu'on aime

une voix qui pond des œufs

et qui donne le sein

une voix qui prend la plume

pendant qu'elle coiffe

qu'elle étire et qu'elle parfume

son incroyable chevelure

en forme de palme de palmier

de palmier du midi

du midi

 

Oisive, elle l'était

inutile peut-être

sauf pour l'amour

et encore!

au moment de l'amour

et seulement à ce moment.

 

Elle allait d'un pas pressé

entre les pins saignant leur sève

L'oiseau la suivit

il volait

il ne volait pas

on s'en fout

d'ailleurs les poissons ne volent pas

sauf les poissons-volants

qui sont des oiseaux.

 

Elle entra dans la maison

abandonna son peignoir sur un guéridon

il entra avec elle

d'un coup d'aile

et se posa sur le rebord d'une fenêtre

un vent léger agita ses plumes

elle disparut dans l'escalier

et il écouta le bruit de la douche

 

Tout allait bien maintenant

il avait l'esprit tranquille

de la fenêtre il pouvait voir

la nuit absorber les pins

la nuit avancer dans le jardin

vers la maison se glissant

effaçant le jet d'eau du bassin

et le bassin disparu

approchant des rosiers

qu'il avait taillé ce matin

 

Ce matin,

elle ne lui avait pas adressé la parole

Elle avait renversé son café

sur sa robe déjà mouillée

mais elle n'avait rien dit

n'avait rien laissé paraître

de sa sourde colère

Elle réapparut dix minutes plus tard

dans une autre robe

c'était la robe perlée d'une catin

c'était un vieux souvenir

entre l'adolescence

et la maturité

entre les rêves du possible

et le sommeil de la nécessité

voilà ce que c'était

 

Il lui avait souri

en pliant son journal

mais elle ne le regardait pas

 

Elle ne lui demanderait pas

où il en était

ce qu'il avait écrit cette nuit

si c'était bon

à refaire

ou à jeter.

 

Elle ne disait rien

ni d'aimable

ni de désagréable.

Elle était comme ça:

aimable, désagréable ou absente

Ce matin elle était absente

elle était capable de changer de robe

à chaque instant

et entre chaque robe

elle avait disparu

 

Demain elle sourirait

ou elle ne sourirait pas

On ne sait jamais avec elle

ce n'est pas comme le vent

quand il souffle de l'ouest

il amène la pluie

du sud la sécheresse

du nord le froid sonore

de l'est il ne souffle pas

elle n'est pas comme le vent

 

Moi je ne suis qu'un oiseau de passage

dit l'oiseau

mais quel oiseau

on le saura bientôt

mais je la connais bien

dit l'oiseau

dont le nom nous échappe pour l'instant

 

Il pouvait voir l'écume

sur la mer devenue soudain noire

présente et insondable

la mer comme un immense rocher

léché par l'écume des vagues

 

C'est vraiment chouette

d'écrire un roman

et c'est vraiment très chouette

d'en être le héros

c'est chouette et ça ne coûte rien

ou pas grand-chose

Je t'écris du haut de mes montagnes

tu sais? celle que j'aime

où j'ai choisi de vivre

je t'écris un roman

un roman plein d'oiseaux

pour faire plaisir

à ceux qui aiment les oiseaux

j'y mets d'autres animaux

mais ce n'est pas forcément

pour les faire aimer

d'ailleurs qu'on les aime ou pas

ça ne les empêche pas

de continuer de vivre

dans la même peau

une peau de requin est une peau de requin

on aime ou on n'aime pas

ce n'est même pas une question

qu'un animal peut se poser

que dire des choses qui ne pensent pas

et de Dieu qui s'en fout!

 

Demain c'est dimanche

et je n'ai rien à fêter

je trinquerai avec le sommeil

quand il lève le coude

il ne fait pas semblant

il n'est même pas avare de son vin

c'est dire si c'est bon

de trinquer avec lui.

 

C'est dimanche une fois par semaine

dit le chien en levant la patte

contre le pied du guéridon

où elle a jeté son peignoir

ici il y a un chien

un chat

un cheval

deux poules

et un coq

il y a un canard

et une cane

un bouc

une chèvre

un râtelier avec des outils

un râtelier avec des dents

et un râtelier qui ne sert à rien

parce qu'on ne s'en sert pas

À quoi sert-il ce râtelier

c'est la question que je me pose

en secouant la porte

de la cage dorée

il ne sert à rien

il ne sert à rien

moi non plus

je ne sers à rien

je suis beau

et elle me regarde

je suis de toutes les couleurs

et elle m'aime bien comme ça

et puis je chante

elle adore ça

mon chant

elle ouvre de grands yeux

de beaux grands yeux qui m'aiment

et je chante

je chante ce qui me passe par la tête

je n'écris rien

je chante

et les notes se perdent

les mots s'en vont

quel gaspillage ces chansons!

quelle débauche de talent!

voilà ce que je me dis

mais je suis bien obligé de chanter

je suis là pour ça pas

de mon point de vue bien sûr

mais un oiseau chante

s'il ne chante pas

c'est qu'il est mort

et s'il est mort

plus rien n'existe

 

Toi, tu existes oh mon amour

tu existes bel et bien

je vois bien que tu existes

et tu vois bien que je t'aime

 

Mon amour vaut bien une cage

j'aime cette cage

parce que je t'aime

 

Un jour tu ouvriras la porte à mon insu

cachée dans l'ombre d'une fenêtre

tu attendras mon réveil

tu goûteras ma surprise

tu voudras que je parte

mais je ne partirai pas sans toi

je fermerai les yeux

je chercherai un autre rêve

et je le trouverai

il faudra bien que tu refermes la porte!

tu fermeras la porte

sur ma fausse quiétude

et tu jureras de ne plus recommencer

tu le jureras à haute voix

pour que j'en sois témoin

et tu ne m'en voudras pas

tu me demanderas de chanter

et je chanterai

tu me demanderas d'être beau

et j'inventerai de nouvelles couleurs

tu me demanderas de partir

et j'ouvrirai la porte

pour que tu la fermes!

 

Il n'y a pas que du bon

dans mon petit cœur d'oiseau

dans ma tête non plus

j'aimerais être un autre oiseau

celui qui s'en va

et ne revient pas

mais ce que j'aime

est si difficile

difficile de beauté

de femme lointaine

et si proche quand tu veux

difficile de chanter

quand ma gorge se noue

à la pensée que ma cage

est suspendue à un fil

qui n'est pas le fil d'Ariane.

 

Il y a de méchantes pensées

dans mon sac à penser

mais il vaut mieux ne pas en parler

elles pourraient entendre

et chercher à se disculper.

Fausses ombres!

 

Il était une fois

un oiseau blessé

qui cicatrisait

dans une cage dorée

une jolie femme

le faisait chanter

et quand il ne chantait pas

il se mourait d'amour pour elle

 

Quel gâchis, ces chansons!

se lamentait l'oiseau blessé

et quel dommage que le vent

ne les écrive pas

dans le sable de leurs têtes!

Quel gâchis! Quel dommage!

et quelle pitié dans le cœur d'un oiseau!

 

Mais ce qui est le plus chouette

se dit l'oiseau

c'est son nouveau refrain

ce qui est chouette vraiment

c'est que j'écris un roman

et que personne n'en sait rien

rien personne pas même elle

un roman dont je suis le héros

un héros que j'ai fabriqué

de toutes pièces

et des pièces qui manquent

pour ne pas tout dire

et laisser entendre

 

Pour le moment

je n'ai inventé aucun autre personnage

je n'en ai pas senti la nécessité

j'ai aussi supprimé les événements

ils ne veulent pas dire grand-chose

et puis ils prendraient la place du héros

il n'en est pas question

du moins pas pour le moment

un jour peut-être

je lui trouverai une histoire

de mon invention

une histoire avec d'autres personnages

de moindre importance

et puis aussi deux ou trois choses

même quatre

un chien

un chat

un cheval

et une raquette de tennis

sans la balle

sans l'autre raquette

et sans filet

pour qu'on voie que rien n'est truqué

un chien qui lève la patte

un chat qui se prend pour un chat

un cheval pour un bidet

et le bidet pour une raquette

 

Le monde est merveilleux

quand on est romancier

et qu'on a du succès

je n'ai pas encore de succès

mais ça ne saurait tarder

à moins que je sois poète

ce qui gâcherait tout

le succès

le monde

les chiens et les chats

les chevaux les bidets les raquettes

tout serait gâché

par la poésie

c'est comme ça de nos jours

c'est la poésie qui gâche

qui gâche tout

même la fête

même la bonne humeur

une goutte de poésie

fait toujours déborder le vase

tandis qu'un torrent de roman

c'est le succès assuré

voilà ce qui est chouette

quand on écrit un roman

c'est qu'on peut dire n'importe quoi

pourvu que ça ne fasse pas

déborder un vase toujours plein à ras bord.

 

Dans ma cage dorée dorée

à l'or fin

j'écris en secret

un roman d'amour

un roman d'amour cela veut dire

que l'amour en est le sujet

et que le héros n'est pas tout seul

Pour l'instant

mille excuses

il l'est

il faudra repasser un autre jour

il se sera peut-être passé

quelque chose de nouveau

pour changer sa solitude

insupportable solitude

En tout cas la clé est sous la porte

n'hésitez pas à ouvrir

il n'y a qu'un tour

pas bien difficile

après quoi le rideau tombe

le spectacle est terminé

ce n'est plus un roman

c'est une confidence

des larmes dans les yeux

l'amertume sur la langue

un frisson sur la peau

on se bouche les oreilles

j'écris pour quoi pour qui

j'écris parce que c'est chouette

j'écris pour une chouette

un oiseau de la nuit

qui dort nu dans un grand lit

où la nuit est chouette

mais pas sinistre

 

Mais la nuit

ce n'est pas moi

pas même un morceau de mon cœur

la nuit n'est pas sinistre

moi oui la nuit

je suis sinistre

et pourtant je ne suis pas chouette

je suis un oiseau de malheur

blessé par-dessus le marché

j'ai été un chouette oiseau

une chouette avec des ailes

et de grands yeux profonds et solitaires

pour effrayer les vieillards séniles

qui aiment les petites filles

et les petits garçons

et qui ne savent plus jouer

à chat perché

à cochon vole

à trou du cul champignon tabatière

au chien errant

qui se gratte une oreille

et à la puce

qui y sommeille

 

c'est chouette aussi l'enfance

chouette les jeux

pas les torgnoles

et les évaluations d'intelligence

chouette les jeux

quel est l'arbre le plus haut de la terre

celui qui est dans mon cœur

quel est le cœur le plus gros

celui que je te destine

et quel est l'animal

qui vit si longtemps

que sa mémoire ne suffit pas

c'est toi c'est moi c'est eux

c'est nous tous dans l'éternité

non pas pour amuser les dieux

mais simplement pour leur montrer

qu'eux c'est eux

et nous c'est nous.

 

Ce ne sont pas là des jeux d'enfants

ni de vieillards séniles

ce sont des jeux d'oiseaux

un oiseau à la mémoire courte

un oiseau qui n'a jamais été enfant

un oiseau qui ne vieillira pas

un oiseau qui s'est arrêté

pour aimer

au diable les enfants et les vieillards!

et rien à Dieux, pas ça!

 

Je suis sinistre quand je m'y mets

je dois avoir du sang

de chouette dans les veines

il y a tant d'ombres dans ma tête

tant de songes ignorés

qui n'ont pas encore eu lieu

et qui me font mal

d'exister et de n'être pas

au monde que je vis

je suis sinistre, mais pas bête

j'aime ce que j'aime

à ma manière d'oiseau blessé

j'ai une tête à écrire des romans

et une queue à faire l'amour

j'ai un tas d'autres choses

dont je me sers avec soin

Mais ma tête et ma queue

sont ce que j'ai le mieux étudié

pourquoi n'est pas une bonne question

on se fiche de savoir qui est qui

comment est une question intelligente

mais où

ça c'est le mystère

c'est tout l'objet

tout le temps

et quand

voilà le moment de se taire

ou de pondre

un de ces chefs d'œuvres

qui font le tour du monde

pour le refaire sans cesse

 

Je suis sinistre

mais je suis heureux

j'ai du sang de chouette

dans mes veines

mais aussi du sang de courlis

de merle et de bergeronnette

de mésange

de fauvette

du sang de chien

et du sang de chat

 

Je le dis au chien

il rigole

je le dis au chat

il me tourne le dos

je le dis aux oiseaux

aux mouettes par exemple

et les mouettes me disent

nous sommes l'autre oiseau

et nous te croyons sur parole

S'il n'y avait pas de ciel

on ne pourrait pas voler

s'il n'y avait pas de terre

on ne pourrait pas marcher

on ne marche pas sur l'eau

on peut faire semblant

surtout si on sait voler

mais faire semblant n'est pas faire

voler n'est pas marcher

l'eau c'est fait pour nager

et le feu pour se brûler

nous sommes l'autre oiseau

et nous aimons la vie

aussi nous n'aimons pas

qu'on nous enferme dans une cage

la liberté d'abord

l'amour après

mais pas dans une cage

dans un lit parfumé

et pas tout seul

avec celle qu'on aime

et pas trop vite

parce qu'on aime vraiment.

 

Voilà ce que dit l'autre oiseau

et il le dit d'un air important

tout en volant

au-dessus de la cage

où je me meurs d'amour.

Je le répète au chien

il rigole

je le répète au chat

il me tourne le dos

à elle je ne dirai rien

de ce que je sais

du peuple des oiseaux

je bercerai son cœur

mais sans tristesse

parce que la tristesse

ne berce rien

et surtout pas le cœur

elle ne doit rien savoir

du peuple des oiseaux

des oiseaux blessés

et de l'autre oiseau

un oiseau est un oiseau

il change de couleur de voix de pays

un oiseau en cage

ou un oiseau en liberté

un oiseau est un oiseau

voilà tout ce qu'elle sait des oiseaux

et c'est bien suffisant

c'est même quelquefois trop

elle ne me croit pas tout à fait

elle est charmée

mais elle doute

elle doute avec amour

elle doute comme un oiseau

un doute sans importance

un doute qui n'arrête rien

sinon son sourire

et ses grands beaux yeux

qui interrogent mon bec d'oiseau

mon bec qui ment

mais si bien

si naturellement

sans mensonge

rien que le verbe mentir

conjugué au présent de l'indicatif

par mon bec

qui se prend pour un sujet

et qui l'est peut-être

peut-être

c'est un bec d'oiseau le mien

un oiseau en cage

et l'autre oiseau

reviendra-t-il du pays

où meurent les oiseaux

qui ont de l'esprit

et pas seulement du cœur

Vous le saurez au prochain numéro

s'il paraît

ce qui ne paraît pas

 

Je le dis au chien au chat

à la porte des cabinets

quand elle est occupée

à faire quoi je ne sais pas

en tout cas elle s'en fout

le chien s'en fout

le chat aussi

la vie n'est pas tous les jours marrante

dans une cage avec un oiseau

qui écrit le roman de sa vie

tu le dis au chien

tu le dis au chat

le chien se tape sur les cotes

le chat se lisse les moustaches

un oiseau dans une cage

c'est une triste image de la vie

et une porte ouverte

c'est triste aussi

en fait c'est le plus triste de l'histoire

parce que la cage

tout le monde en parle

elle est fermée

elle est ouverte

on la ferme

ou on l'ouvre

tout le monde sait cela

mais une cage ouverte

déjà ouverte

qui ne se referme pas

c'est triste pour l'autre oiseau

qui d'un coup d'aile

s'en est allé

au pays où des oiseaux sont morts

de la mort naturelle

pas la bête mort

des oiseaux en cage

pas la bête mort

des oiseaux amoureux d'une femme

ici les oiseaux meurent

en battant de l'aile

et ce n'est pas bête ça

cette mort est loin d'être bête

en tout cas

dit l'autre oiseau

c'est la mort que j'ai choisie

c'est un signe d'intelligence

et c'est déjà pas mal

tandis que toi, mon pauvre oiseau

tu as choisi l'amour

pas l'amour de l'art

ou de Dieu

ou des choses simplement belles

tu as choisi une femme

comme si les oiseaux

pouvaient faire l'amour aux femmes

tu es stupide lâche ignorant

tu es la honte de notre espèce

c'est vrai que c'est une belle femme

et qu'elle inspire l'amour

chante-le une fois

à la deux tu t'envoles

et à trois tu ne reviens plus

Je dis cela parce que je suis l'autre oiseau

mais si j'étais toi je réfléchirais

avant que ça soit trop tard

mais si tard dans la nuit

que ton cri ta douleur ton désespoir

ne passeront pas au travers des barreaux

et pour quoi pour qui

pour cette fille

qui n'entend que ce qu'elle veut

et ce qu'elle veut

mon pauvre oiseau blessé

ce n'est pas un chant d'oiseau

ni même une de tes plumes

tes yeux de merlan frit

et ton bec qui a l'air d'un cornet

à pistons sans pistons

et planté à l'envers

sur ta face de poisson

d'ailleurs si elle soufflait dedans

l'erreur est pardonnable

tu en conviendras

si elle soufflait dedans

tu ferais en sorte

qu'il sorte un son de cornet

de ton abominable derrière!

 

Tiens allez hop!

je m'en vais

pour ne plus revenir

je reviendrai où ça me chantera

et dieu sait si ça me chante souvent

des femmes

des pays

des copains de campagnes

sans compter la progéniture

et les vins inoubliables

Non mais c'est vrai!

je perds un temps qui m'est compté

il s'accroît d'un côté

et décroît de l'autre

c'est-à-dire qu'un jour il s'arrêtera

et qui s'arrête avec le temps

tout

moi toi eux

les vallons les vallées

les rivières les ruisseaux

les chansons et la musique

tout

je te laisse à ton roman

et à tes amours

et c'est parti pour mille voyages

mille pays et mille femmes

c'est parti pour ne plus revenir

et d'un formidable coup d'aile

l'autre oiseau s'emporte

à l'autre bout de la terre.

 

 

 

IV

 

Un jour, beaucoup plus tard

dans un autre pays

j'ai rencontré l'autre oiseau

c'était un vieillard respectable

qui avait perdu l'usage de la vue

et qui buvait beaucoup de vin

parce qu'il avait décidé

de vivre le plus longtemps possible

il aimait la vie

et la vie le lui rendait

il ne volait plus depuis longtemps

mais il aimait regarder

les mouettes au-dessus du port

et les écouter

elles avaient tant de choses à dire

parfois un aigle étonnant

lui faisait la conversation

ou bien une colombe astucieuse

le régalait de ses charmes

 

La première fois que je vis l'autre oiseau

il était assis sur son chapeau

et se régalait d'un café-crème

il m'attendait

aussi lorsque j'arrivai sur la terrasse

il se leva et me salua

il avait retenu une chaise

avec politesse mais fermement

parce qu'il y avait ici

beaucoup d'amateurs de chaises

d'autant que leur usage était gratuit

à la condition de consommer

ce à quoi chacun s'affairait

avec beaucoup de conscience

et une chaise sous le derrière

les verres et les carafes allaient et venaient

sur des plateaux volants

qui volaient de leurs propres ailes

depuis un certain temps déjà

cet établissement n'employait

que du personnel de qualité

trié sur le volet

il y avait beaucoup de chômage en ce temps-là

et le volet avait de considérables dimensions

plus d'une fenêtre en a rougi

qui s'ouvrait à la demande

le vieux agitait son chapeau

par-dessus les têtes

— Je me suis encore assis dessus

me dit-il en souriant

c'est grotesque cette manie

de s'asseoir sur une seule chaise

et seulement après avoir enlevé son chapeau

Vous ne trouvez pas que c'est grotesque

— Je ne porte jamais de chapeau

enfin ça ne m'est jamais arrivé

— Bien sûr, une chaise vous suffit

Occupez celle-là

j'ai eu un mal fou à la conserver

j'ai dû l'arracher cent fois

des mains d'un énergumène ou d'un autre

Monsieur, quand on porte le chapeau

on a droit à deux chaises

celle-ci est pour vous

la prochaine fois que je vous recevrai

je serai moins poli

et je garderai mon chapeau sur la tête

et gare à celui qui me cherche des noises

le poids des ans ne m'a pas écrasé

je tordrai le nez des morveux

et la bouche des baveux

 

Le vieux avait dit ça pour les divers consommateurs

qui le regardaient de travers

certains avaient un chapeau sur la tête

— Ce qui, précisa le vieux en souriant,

ce qui donne droit à deux chaises

en cas de politesse et seulement dans ce cas

— Je comprends mieux maintenant, dis-je

— Vous avez pourtant l'air de ne pas comprendre!

Mais peu importe

ce qui se passe dans votre tête

ce qui occupe la mienne

est bien plus important

de mon point de vue bien sûr

Moi aussi j'ai écrit des romans

et je sais ce que ça vaut

Ah! monsieur, un chant d'oiseau!

vous ne savez pas ce que c'est

et vous ne le saurez jamais

c'est pour ça que vous écrivez des romans

et que j'ai cessé d'en écrire

Que diriez-vous d'un verre de vin?

c'est vous qui payez bien sûr

Il est rare que je paye ce qu'on m'offre

de si bon cœur.

Le service est impeccable

et le vin inoubliable

enfin

si j'ai bonne mémoire

et ça, monsieur, je ne peux vous le garantir

mon cerveau est vieux

si vieux que mon crâne

pourrait en contenir cent comme celui-là

et ma mémoire n'a plus la place

elle a oublié beaucoup de choses

elle a changé des noms des lieux

les époques se mélangent

c'est un vieux cerveau

qui ne s'affole plus

quand ça coince

il préfère le sommeil au miroir

 

Mais je vous ennuie sans doute

avec mes histoires de vieillard

je ne veux pas dire par là

que je vais vous raconter des histoires de jeune homme

je n'en connais plus

et si je prétendais le contraire

je mentirais

êtes-vous venu me voir

pour entendre des mensonges?

vous avez parcouru

un si long chemin

ce serait dommage

l'autre bout du monde

ce n'est pas la porte à côté

je le sais

j'en viens

mais c'est ici qu'on vient mourir

quand on est un autre oiseau

il ne faut pas se raconter des histoires

les vieux n'ont pas grand-chose à dire

sinon seraient-ils vieux

auraient-ils vécu si longtemps

s'ils avaient quelque chose

d'important à dire

les vieux nous ressemblent

ils sont simplement plus âgés

l'usure a fait son œuvre

plus que le temps

oui, plus que le temps

si j'avais su ce que je suis

avec le temps

tout le temps

ce qui était possible

mais qui n'en a pas voulu

et pourquoi?

c'est bon d'être un oiseau

mieux que quoi que ce soit d'autre

je n'aurais pas voulu

être un cheval ou un homme

un arbre ou un ballon de football

j'étais oiseau

et cela me convenait

je savais que c'était important

mais je ne savais pas

que le temps n'y peut rien

que c'est une question d'attente

et qu'en attendant

mon dieu pourquoi pas

en attendant

chanter voler aimer visiter charmer

conjuguer tous les verbes

à tous les temps à tous les modes

et mettre un nom

sur chaque visage

la mémoire est fille de l'attente

ce n'était pas le bon objet

mais c'était quoi le bon objet

l'amour ou la mémoire?

ni l'un ni l'autre

ni dieu ni diable!

 

Le temps n'est pas une horloge

pas une mécanique

l'horloge imite le temps

mais c'est une marionnette

l'âme est cachée

quand elle existe

et ce n'est pas toujours le cas

 

Je vous ennuie

ne secouez pas comme ça la tête

bêtement pour dire le contraire

je vous ennuie

depuis un certain temps

combien de temps

je n'en sais rien

j'ennuie tout le monde

tout le monde s'ennuie

chaque fois que j'ouvre la bouche

c'est que je ne chante plus

je ne sais plus mon solfège

je l'ai oublié

ça arrive même au plus malin

et quand ce n'est pas le solfège

c'est une corde vocale

ou un poumon

ou le mal au dents à la tête aux pieds

quelque chose n'importe quoi

qui vous empêche de chanter

ou de chanter avec talent

alors forcément l'ennuie ça pèse

ça appuie sur la détente

et le sommeil est le meilleur refuge

on garde les yeux ouverts

pour ne rien laisser paraître

de son ennui

mais en dedans ça dort bel et bien

rien ne bouge

c'est le calme plat

on a tombé toute la voile

et mis en panne sur l'horizon

 

Enfin les choses sont ce qu'elles sont

moi je ne peux rien changer

d'ailleurs c'est moi qui change

et ça n'inquiète que moi

continuez de dormir, jeune homme

et de ne rien laisser paraître

il faut tromper le monde

si l'on veut vivre longtemps

mais attention

tromper n'est pas vivre

 

Il était une fois

une belle cicatrice

dans la chair d'un oiseau

une cicatrice inexplicable

une question sans réponse

ce qui explique bien des choses

l'oiseau blessé chantait

des chansons de son crû

La porte était ouverte

il aurait pu partir

mais il ne le fit pas

il chanterait jusqu'à la mort

ou du moins tant que la vie

inspirerait son cœur

et la vie était chargée

d'êtres de choses et d'histoires

où son cœur se retrouvait

c'était un oiseau

qui aimait le blues

et elle l'écoutait sans trop y croire

elle disait quelquefois

— Oiseau, tu m'aimes, je le sais

pour chanter de cette manière

il faut bien que tu m'aimes

je reconnais l'amour de loin

je ne suis pas femme pour rien

mais ton amour m'amuse

je ne peux pas y croire

tu voudrais que je crois

ce qu'il te plaît de croire

je ne peux pas je ne peux pas

tu es un bel oiseau charmeur

et je te permets de te poser sur mon sein

mais rien de plus

ne tente rien de plus

c'est ainsi que je veux commencer

parce que je n'y crois pas

je ne peux pas y croire

mais tu chantes si bien

difficile de croire

que tu pourrais mentir

tu ne sais pas mentir

tu ne sais pas aimer non plus

tu m'aimes et je le sais

je reconnais l'amour

c'est un autre chant

une autre voix

et tu l'imites si bien

et c'est déjà fini

Retourne dans ta cage

tu ne comprendrais pas

retourne d'où tu viens

si c'est possible

la porte est ouverte

ne me regarde pas

cesse de chanter maintenant

je vais aimer

aimer comme je peux

aimer de tout mon cœur

et de toute mon âme

qui?

je ne sais pas

un autre oiseau peut-être

un oiseau de passage

un bel oiseau

qui me fera un enfant

si je le veux

ou qui ne m'en fera pas

si je le lui demande

 

— C'est ainsi que ça s'est passé

dit le vieux

je l'ai baisée toute la nuit

au matin elle voulait m'épouser

ce que je fais je le fais bien

et voilà le résultat

elle s'était mis dans la tête

des choses qui n'étaient pas dans la mienne

moi je n'ai jamais demandé à personne

de faire ce qui me plaît

ce que je demande

on me le donne ou pas

je voyageais beaucoup à cette époque-là

et j'ai beaucoup reçu

j'ai remercié

ou je me suis révolté

mais je n'ai jamais proposé à quelqu'un

de m'épouser après une nuit

d'amour dans une chambre

au bord de la mer avec

un oiseau en cage qui

n'arrêtait pas de piailler

et de me casser les oreilles

ce que je fais je le fais bien

un point c'est tout

il y a eu des larmes des cris des plaintes

j'avais des ailes

je m'en suis servi

et d'un coup d'aile

j'ai touché l'horizon

et le soleil se levait à peine

je n'avais pas dormi de la nuit

et pour cause!

je rencontrai une mouette

qui m'indiqua la terre la plus proche

et là je dormis

dix jours et dix nuits

dans les bras d'une femme

qui faisait payer

tout ce qu'elle offrait

Au bout de dix jours

je payai ce que je devais

je lui fis l'amour avant de partir

et d'un coup d'aile

je touchai l'horizon

il n'y avait pas un chat

et comme je déteste la solitude

je partis à la rencontre

de la mouette qui jamais

ne se mit dans la tête

d'épouser mézigue

nous eûmes treize enfants

et nous les mangeâmes

pour fêter nos vingt ans

de vie commune

après quoi je la quittai

vieille mais heureuse

d'avoir vécu ce qu'elle avait vécu

 

Une autre fois

je rencontrai un Chinois

qui vivait de commerce

et de vol

je l'épousai par une nuit folle

pas par amour

par intérêt

on jasa

mais je n'en fis pas cas

je l'empoisonnai au bout de six mois

de vie commune et régulière

et je partis avec la caisse

je ne lui avais pas fait d'enfant

lui non plus ne m'en fit pas

il était mort

on était quitte

et j'étais riche

 

J'ouvris une boutique de souvenirs

à bord d'un navire qui croisait

au large de l'Afrique

le navire fit naufrage

mon commerce avec lui

et je dus épouser un autre Chinois

pour redorer mon blason

il mourut trois mois plus tard

de mort naturelle

comme c'était un escroc

un voleur un assassin

il ne me laissa que des dettes

et je me jurai

de ne plus épouser désormais

des Chinois porte-malheur

Je renonçais d'ailleurs carrément

à épouser des hommes

c'est contre nature

ça porte malheur

et ce n'est pas moral

en plus c'est dégueulasse

 

Je fis donc la connaissance

d'une charmante fillette de treize ans

et comme je n'avais pas l'expérience

qu'il faut

je confondis le mariage avec le viol

et on m'envoya en prison

où je devins

une femme

C'est une sale période de ma vie

aussi je n'en dirai rien de plus.

 

Quand je fus libre de nouveau

je redevins un autre oiseau

et je violai trois fillettes de treize ans

mais en connaissance de cause

je violai aussi un gendarme

un juge

et un greffier qui était une femme

et puis je n'eus plus soif de viols

j'avais payé ma dette à la société

et la société m'avait rendu la monnaie

D'un coup d'aile

je touchai l'horizon.

 

Le soleil se couchait

je n'avais plus le même âge

j'avais beaucoup violé

aussi les avances d'une mouette

ne me firent aucun effet

elle me demanda si j'étais normal

et je lui expliquai mon récent passé

de violeur de fillettes

comme elle comprenait

tout ce que je lui disais

et que ses beaux yeux de mouette

avaient la couleur du vent

je lui demandai

de rester avec moi

— Un jour, lui dis-je

le passé sera le passé

demain peut-être

— Demain dans doute

dit-elle en imitant le cri de la mouette

et le lendemain

je n'y allai pas de main morte

je lui fis l'amour

je lui fis plaisir

je lui fis un enfant

qu'on se promit de dévorer

à la première occasion

c'est en suçant les derniers os

qu'il me vint une idée

— Mouette mon amour lui dis-je

maintenant que je suis redevenu moi-même

maintenant que tu es l'objet unique de mon amour

maintenant que je sais

que tes enfants sont les meilleurs du monde

la preuve

il ne reste plus rien de celui-ci

maintenant ma mouette mon amour

il me vien