de Patrick CINTAS
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Texte intégral
Il était une fois,
un oiseau blessé
qui soliloquait sur un rocher
la mer entoure le rocher.
L'autre oiseau qui volait
au-dessus du rocher
de l'oiseau blessé dit:
— Que t'est-il arrivé?
— Ce qu'il m'est arrivé!
Ce qui m'arrivera...
Peu importe ce qui arrive
Ce qui est fait est fait
Je ne suis pas en mesure
de défaire ni de refaire
— Que t'est-il arrivé!
— Ce qui t'arrivera peut-être un jour.
L'autre oiseau s'enfuit, effrayé.
Mais il revient, intrigué
par la réponse de l'oiseau blessé.
D'un coup d'aile il revient
Virevolte, plane et revient
C'est un oiseau il vole
il peut revenir en volant
parce que c'est un oiseau
D'abord il était effrayé
et il s'est mis à voler par là
et voilà maintenant qu'il est intrigué
volant par ici
c'est par ici que ça se passe pas ailleurs
— Pourquoi suis-je intrigué
par tes réponses, oiseau de malheur!
— Oiseau de malheur toi-même
dit l'oiseau blessé blessé
quel malheur que tu sois venu
reluquer mes blessures
— En effet, dit l'autre oiseau
qui continuait de voler
ni par ici ni par là
voler en rond
faire des ronds avec les ailes
c'est amusant mais c'est triste
de reluquer les blessures
entre les plumes comme des bouches
muettes d'horreur et de désespoir.
— Je ne reluque pas vraiment
dit l'autre oiseau
il faut bien que je me rende compte
si je veux me faire une idée.
— Comme si c'était important
d'avoir une idée toute faite
sur mes blessures. Va-t-en!
Va voir ailleurs si j'y suis
d'ailleurs j'y suis
ce n'est donc pas la peine
d'aller y voir qu'y verrais-tu d'ailleurs
de différent
où que je sois je suis le même
dégoûtant parce que le sang
a séché sur mes plumes
et qu'il en coule encore
de temps en temps
Reste si tu veux rester
mais ne me parle pas de toi.
Je n'aime pas qu'on me parle de soi
cela me gêne
je n'aime pas qu'on me parle de moi
cela pourrait gêner
et je ne veux gêner personne
d'ailleurs je ne vais pas mourir
pourquoi t'enquiquiner
pourquoi embêter tout le monde
puisque la vie ne me quitte pas
elle ne me quitte pas non
elle m'enquiquine
elle ne se gêne pas elle
pour enquiquiner
ce qui va encore durer avec elle
elle fait ce qu'elle veut la vie
je l'aime parce que j'y tiens
j'y tiens des propos d'oiseau blessé
que ça lui plaise ou non
et je paye le prix pour ça
je paye ce qu'il faut payer
je ne volerai plus
c'est cher payé non
dis-moi que c'est cher payé
c'est même payer plus que le prix
j'ai vendu mes ailes
voilà la vérité
et elle me les a arrachées
parce que j'y tenais encore un peu
elle a eu peur que je m'envole
que je m'envole à tire-d'aile
au pays des oiseaux morts.
Elle a tiré dessus
en hurlant de plaisir
non pas de plaisir
elle ne sait pas ce que c'est le plaisir
elle le donne volontiers
ou ne le donne pas
mais elle ne sait pas ce que c'est.
Maintenant il y a deux trous rouges
à la place de mes ailes
le sang vient sécher à mes pieds
je marcherai désormais
c'est ce qui arrive toujours
aux enfants qui volent
il faut marcher un jour
et c'est dur de marcher
quand on a volé
c'est dur d'avoir perdu ses ailes
mais il fallait que ça arrive un jour
et il fallait que la vie
m'arrache mes deux ailes
il le fallait sinon
je serai resté un enfant
et un enfant
ça grandit ou ça meurt
la vie n'aime pas les enfants
elle les prend au berceau
et elle les fait vieillir
lentement lentement
pour qu'ils n'oublient pas leur enfance
pour qu'ils en nourrissent leur vieillissement
c'est comme ça la vie
on vieillit et le souvenir s'accroît
on s'enlaidit et l'innocence sourit
on fait un tas de choses de travers
en souvenir de notre enfance.
Sale vie la vie
j'étais un jeune oiseau
j'avais des ailes
et tu n'as pas entendu ma voix mon chant
ma voix mon chant ma poésie
qu'est ce que tu connais de ma poésie
Rien rien tu te fiches de savoir
ce que j'ai réveillé
qui ne dormait pas
mais c'était le sommeil
et je lui ai ouvert les yeux
ma voix mes mots mes images
et puis le temps est venu
alors dit la vie je te les prends ces ailes
ou bien tu veux t'envoler
vers le pays des oiseaux morts
je ne sais pas ce que c'est un oiseau mort
un oiseau mort ça ne vit pas par définition
est-ce que, par définition,
ça continue d'être un oiseau
— Je ne réponds pas à ce genre de question
dit la vie en souriant
Qui répond?
Qui a la parole quand je la lui donne
Personne?
Il n'y a que la vie qui parle
La mort se tait.
et ses oiseaux se taisent aussi
A quoi bon mourir
si c'est pour se taire
à quoi bon voler une dernière fois
si c'est la dernière fois
Mieux la vie
elle qui aime les ailes
les arrache au désir
au désir de voler
au désir d'en finir
au désir même de désirer
que le désir dure à jamais
Mais je ne suis pas dupe
Cette vie-là n'est qu'un sursis
je ne suis pas fou
je sais qu'au moment de mourir
Au moment de voler
vers le pays des oiseaux morts
à ce moment-là faute d'ailes
je pourrirai sur place
à la place de mon enfance
de ce qui aurait pu devenir un chant
On ne vole pas sans ailes
On ne meurt pas sans ailes
On pourrit que cette idée est douloureuse!
Pourrir
Manquer la mort
Est-ce qu'on sait ce qu'on rate
On ne sait jamais rien
On est le dernier informé
quand on est informé
et dans ce cas précis
on n'est pas informé
la vie dit: salut
on ne meurt pas
on n'a plus d'ailes
les cicatrices se sont refermées
on a oublié un tas de choses
peut-être tout
c'est trop tard pour recommencer
non pas recommencer pour recommencer
recommencer pour refaire bien sûr
mais refaire quoi
il n'y a rien à refaire
c'est un moment de sa vie
qu'il faut reconsidérer
se laisser arracher les ailes
ou bien voler vers le pays des oiseaux morts
voler une dernière fois
on espère que ce n'est pas la dernière
que quelqu'un quelque chose
décidera que ce n'est pas la dernière
mais une première fois
et recommencer recommencer
recommencer jusqu'à ce que l'éternité s'en fatigue
jusqu'à ce que l'éternité oublie
qu'elle ne peut pas oublier
et oublier pour mourir vraiment
Mourir pour de bon
mais en connaissance de cause
ne pas mourir bêtement
à cause d'une grande envie de vivre.
Je ne sais plus ce que je dis
d'ailleurs il est trop tard
je ne volerai plus
à moi le temps de la cicatrisation
j'ai mal
pas trop
moins que tout à l'heure
quand mes ailes m'ont été arraché.
Mon dieu quelle douleur atroce
j'ai cru que j'allais mourir
mais c'était pour vivre cette douleur
parce que la vie est un plaisir
voilà ce que je me disais
voilà ce que je croyais
voilà ce qui m'est arrivé
ce qui t'arrivera peut-être un jour.
Mais l'autre oiseau volait déjà
vers le pays des oiseaux morts.
L'oiseau blessé jette un coup d'œil autour de lui
Rien à l'horizon
l'autre oiseau a disparu
L'oiseau blessé soupire
il n'ira pas au pays des oiseaux morts
il aurait pu au moins savoir
dans quelle direction il se trouve ce pays
il regarde autour de lui
c'est peut-être par ici ou par là
c'est n'importe où quelque part
je ne saurais jamais
j'aurais aimé savoir
Oiseau de malheur!
s'écria-t-il en songeant à l'autre oiseau
tu aurais pu m'écouter jusqu'à la fin
ensuite tu serais parti
en me disant adieu à une autre fois
peut-être qu'un de ces jours
mais tu es parti sans laisser de traces
rien pas même cette inutile trace
dont je me serais nourri jusqu'à la fin
à la fin de quoi puisqu'on ne meurt pas
à la fin quand tout est vraiment fini
quand il n'y a plus rien à faire
à la fin quand si ça dure c'est toujours pareil
à la fin l'ennui le désespoir
mais quel malheur que je ne sache pas
si le pays des oiseaux morts
est au Nord au Sud là ici là mais où
Fichu oiseau de malheur
Tu es plein de qualités puisque tu as choisi
ce que les poètes ne ratent jamais
Mais quel défaut ton impatience
quel défaut mon dieu quel défaut!
Ainsi se désespérait l'oiseau blessé
ainsi se désespérait-il
léchant ses blessures
et l'autre oiseau volait
vers le pays des oiseaux morts
C'est sans doute vers ce pays qu'il volait
pensait tristement l'oiseau blessé
vers quel autre pays volerait-il
il a du courage et je n'en ai pas
nous sommes deux oiseaux
un et un ça fait deux
ça fait trois quelquefois
plus si c'est le grand amour
ça ne fait jamais un
chacun vit sa vie
chacun vit sa mort
si tel est son choix
chacun vit son choix
s'il a choisi un jour
maudit ce jour
et la mère comme le soleil
entre les flancs de deux montagnes
elle illumine la vie
mais pas pour toujours
mais pas comme il faut
comme il faudrait
un soleil ça fait de l'ombre
et c'est triste l'ombre
c'est à l'ombre de quelque chose qu'on choisit
c'est dans l'ombre que ça se passe
un jour
à la fin de quelque chose
je ne dis pas que c'est l'innocence
je me fiche de l'innocence
d'ailleurs j'étais un enfant pervers
dans l'ombre c'est devenu sans relief
il fallait retourner à la lumière
s'exposer au feu à la tourmente au brasier
il fallait brûler vif sur la place publique
dire je suis vivant j'ai le droit de mourir
Brûlez avec moi mes frères mes sœurs Brûlez
mais c'était presque poétique
c'était risqué
La vie caressait mes ailes
lissait mes plumes sur mes ailes
sa langue m'enivrait
sa langue porteuse d'éternité
sa langue sans paroles
plus de chant plus de mots
la vie comme une femme se lavant
entre mes ailes de poète raté
une femme qui répand la vie
regarde comme c'est beau
Reluque un peu ma limace
hé escargot? Tu te souviens
Sa limace...
Mon escargot...
Tu te souviens?
Non je ne me souviens pas
je chanterais si je le pouvais
mais ce n'est plus possible
Mes ailes! Ma claque! Mon spectacle!
La limace est un insecte dégoûtant
L'escargot est un champignon vénéneux.
Les souvenirs sont les fleurs des talus
C'est joli c'est coloré ça décore
comme ça on ne s'ennuie pas
et à quoi ça servirait
d'avoir choisi la vie
si c'est pour s'ennuyer
Les fleurs sont des limaces
des limaces des escargots
et les escargots des souvenirs
qui se traînent qui se traînent
traîne la traîne d'argent et d'or
l'argent ne fait pas le bonheur
l'or oui.
Ce que je dis n'a pas d'importance
enfin, pas toute l'importance
que devraient avoir les paroles
le chant d'un oiseau blessé
le chant?
Tu es gonflé mon bel oiseau
tu es gonflé
ce que tu es gonflé!
C'est que je ne m'attendais pas
à une telle douleur
quelle douleur que cette douleur
Arrête de chanter!
dit la vie en m'arrachant les ailes
je ne chante plus
et ça me fait mal
tu entends oiseau de malheur!
tu entends ce qui n'est plus un chant!
Et pourtant
je l'ai si bien chanté cette douleur
du temps qu'elle ne m'affectait pas
si bien chanté cette douleur
qui n'était pas la mienne
j'en avais des moyens à cette époque
de beaux moyens qui respiraient la poésie
la poésie ne pouvait pas me sentir
mais quiconque posait le nez sur moi
sentait bien que je sentais la poésie
à plein nez
rien ne disait que la poésie m'étouffait
tout disait que je la respirais
et que je devais la vie à cette respiration.
Des mots mélangés
des mots conjugués
il n'y a pas de grammaire
il n'y a pas d'orthographe
il n'y a pas que de la poésie
que c'est beau
que c'est beau
m'écriai-je
que c'est beau
écrivais-je
que c'est beau
que c'est beau
j'avais des ailes
je m'en servais
et la poésie n'aimait pas ça
la poésie n'aime pas
ce qui est poétique sans elle
la poésie aime beaucoup
qu'on lui doive beaucoup
c'est la poésie des marcheurs
des marcheurs en long et en large
ce n'est pas la poésie des voleurs
ne te trompe pas, bel oiseau
rien ne t'a encore blessé
tu voles voleras voleras
ce n'est pas de la poésie
c'est du vol
c'est mieux
c'est mieux que la poésie
c'est beau
aussi beau que la poésie
méfie-toi de la poésie
elle aime trop la vie
elle t'arrachera les ailes
méfie-toi des langues bien pendues
elles s'accordent à la même vie
ce n'est pas ta vie
c'est une vie sans importance
elle finit un jour
elle finit salement
elle s'arrête
ce n'est que du temps
un mauvais moment à passer.
Je l'ai passé avec toi
ce moment de ma vie
je l'ai quitté sans toi
pour un autre moment
L'oiseau blessé regarde les vagues
et songe un instant à s'y noyer
— A quoi bon!
c'est le pays des oiseaux noyés
c'est un pays de larmes et de sang
c'est un pays humide
il me rendrait malade.
Ma sœur y vit depuis longtemps
elle n'y est pas heureuse
elle y pleure parce qu'on y pleure
elle y saigne parce qu'on y saigne
elle a perdu sa beauté
ma sœur est une méduse
ne l'approche pas
sa peau est un immonde ulcère
et méfie-toi
sa voix est le plus beau des chants
un jour elle sera une sirène
on ne regrettera pas
de mourir dans ses bras
piégé par le plus beau des chants
mais elle n'est pas encore si belle
ce sera stupide de mourir avec elle
de m'infecter au contact
de sa dégoûtante peau de méduse
le pays des oiseaux noyés
est un pays de rêves trompeurs
il y a des sœurs qui sont des méduses
et des méduses qui se font passer pour nos sœurs
il y a bien quelques sirènes
au sein accueillant
mais une sirène n'est jamais
qu'une vieille peau
et puis on ne sait jamais
si celle qui chante
est bien celle qu'on cherche.
Éloigne-toi de ce pays
ne cherche pas à regarder
au fond de l'eau l'ondulation
d'un ventre qui s'ouvre
peut-être pour autre chose
que l'amour
pour autre chose que l'amour.
Quelle autre chose que l'amour?
avec toutes ces histoires
je ne sais même plus
si je suis homme ou femme
c'est vrai que je suis un oiseau
un oiseau sans ailes
mais mon cœur
est-ce celui d'un homme
ou celui d'une femme.
Reviens, oiseau de malheur!
Si je t'aime tant
tu sauras me dire
Si je t'aime autant
que je dis
tu me le diras
si je suis une femme
ou si je suis un homme
si je suis un oiseau
ou une paire d'ailes
si je suis vivant
ou bien si je suis mort
si le pays des oiseaux morts existe
si les oiseaux sont morts
et si c'est ça la mort
si la vie est cruelle
si les femmes sont belles
et les hommes reconnaissants
si les enfants sont des poètes
et les poètes des vivants.
Oiseau de malheur!
Mouette! Corbeau! Reviens!
Viens m'embrasser sur la bouche
que tu sois homme ou femme
et tu me diras
si ma langue est amoureuse
et si l'amour est une femme
ou bien si c'est un homme
et si tu veux
si c'est possible bien sûr
que je te fasse un enfant!
Oiseau de malheur!
Je ne t'ai pas rêvé.
Tes ailes sont puissantes
belles tes ailes
et grande ta puissance.
Arrache à l'air trembleur
des cris de joies
des cris d'enfants
mes vieux cris doivent se retrouver
sur ton chemin.
Je sais que tu m'entends
je sais que je ne chante pas si mal que ça
que tu es sensible à mon chant
méfie-toi de l'éclair
du feu de la lumière
de l'eau du pays des oiseaux noyés
la terre c'est mieux ô mon amour
la terre c'est beaucoup mieux
c'est éternel la terre
c'est le vrai lieu de la poésie
et les cadavres d'oiseaux
sont autant de poèmes.
Je t'aime, mon bel oiseau
pense que j'existe
et que tu me le dois.
L'oiseau blessé envoyait des baisers vers le ciel
et pendant ce temps
le requin s'approchait du rocher
attiré par l'odeur du sang
le sang perlait sur le rocher
teintait l'écume
et le requin agitait ses narines
pour s'en délecter.
Pas question de manger
cet oiseau de malheur
se dit-il,
il me donnerait des boutons
j'en ai déjà assez comme ça
avec toutes ces méduses
je ne le mangerai pas
mais j'ai tout de même le droit
de respirer son intérieur
il sent bon son intérieur
on s'y reposerait volontiers
plutôt que de déchiqueter
et avaler avaler cette soupe infâme
qui vous refile la petite
et la grande vérole à la fois
encore que la vérole ma foi
on en meurt pas ou rarement
mais le dégoût c'est pire que tout
quand on en meurt
on se sent retourné
comme une poche qu'on vide
je ne veux pas mourir à l'envers
je ne mangerai pas de cet oiseau-là.
— Tiens, si dit l'oiseau blessé
en apercevant le requin,
tiens, se dit-il
voilà le pays des oiseaux écrabouillés
écrabouillés mastiqués digérés
pays d'ivoire
de muqueuses acides
de flores intestinales
de sangs renouvelés
le pays des affres biologiques
de la dernière odeur
et toujours la première
tiens, se dit l'oiseau blessé
je ne m'attendais pas à cette mort.
Il ne s'en désolait pas
il ne s'en réjouissait pas non plus
ce pays ne l'inspirait pas
ni en horreur ni en joie
ce pays ne me dit rien qui vaille
et je ne lui réponds rien
ni en horreur
ni en joie
ce n'est pas que j'en ignore la géographie
j'ai été à l'école comme tout le monde
depuis que l'école
est obligatoire
pour tout le monde
sauf pour ceux
qui n'ont aucune obligation
Je connais un tas d'histoires
d'oiseaux mastiqués
dans cet étau d'ivoire
ce sont de tristes histoires
elles commencent mal
n'ont aucun intérêt
et elles finissent mal
en principe
on ne raconte pas ce genre d'histoires
sauf à la télévision
on n'y pense même pas
on a de l'éducation
non vraiment dit tout haut l'oiseau blessé
non vraiment
je ne sais pas quoi dire.
— hé bien ne dis rien dit le requin
moi quand je n'ai rien à dire
je ne dis rien
ce qui convient
à mon silence
à mon trou de mémoire
et à mon trou de balle!
— Grossier personnage!
Ton haleine est si mauvaise
qu'on dirait que ta bouche
est une blessure qui pourrit.
— Voilà qui est parlé! dit le requin
mais tu as beau m'insulter
je n'ai toujours pas envie de te manger.
Je mangerais bien l'autre oiseau ton ami
mais il paraît qu'il est allé mourir
au pays des oiseaux morts
et je ne mange pas les morts
sauf avec de la mayonnaise
mais il n'y a plus d'œufs
en ce bas monde qui a décidé de mourir.
Moi je ne mange que les vivants
les vrais vivants qui vivent
pas les noyés qui n'en finissent pas de mourir
pas les écorchés vifs qui apprennent à marcher.
Mon être se nourrit
de vivants bien en chair
que l'amour inspire
j'aime les amants
surtout quand ils s'aiment
j'aime en croquer les plaisirs
les jouissances impeccables
les vertiges les délires les semences
leurs sécrétions leur glissement
ça c'est la vie
ça c'est nourrissant
je suis un requin moi
un poisson qui a faim
pas un oiseau de malheur
qui court après ses ailes.
D'ailleurs tu as vite fait
le tour de ton rocher
il est si petit
qu'on pourrait l'oublier
n'étaient tes insupportables lamentations
à propos de ton insupportable enfance.
Cela dit, oiseau de malheur
si tu veux que je te fasse l'amour
tu n'as qu'un mot à dire
Et je me fiche de savoir
si tu es un homme ou une femme
moi je ne suis ni l'un ni l'autre
on verra bien ce que ça donnera
l'amour n'enfante pas les monstres
tu ne cours aucun risque
et tu ne m'en fais courir aucun
moi qui n'ai jamais eu d'enfant!
ce n'est pas faute d'avoir fait l'amour
j'ai fécondé tous les jours de ma vie
et j'ai reçu bien des semences
mais je ne sais pas qui je suis
je suis simplement ce que je veux
un enfant comme fruit d'un accouplement
moi le requin baisant l'oiseau
ou l'inverse si la nature l'exige
un enfant le nôtre tu t'imagines
sa bouche serait un havre de puanteur
ce qui lui interdirait la parole
ce serait mon héritage
ses ailes seraient une illusion d'optique
on croirait qu'il vole
et il n'en est rien
voilà ce qu'il te devrait
un enfant pas comme les autres
notre enfant, tu t'imagines
notre successeur sur cette terre
que tu as décidé d'arpenter
et dans cette eau
que je pourrais troubler
si je ne craignais d'y rencontrer des méduses
Oiseau de malheur, je t'aime
rejoignons-nous pour nous aimer
fécondons-nous pour continuer
ce qui commence avec nous.
Et le requin d'un coup de queue
secoue l'eau qui gerbe
L'oiseau blessé secoue ses plumes
ça lui fait un peu mal aux entournures
il serre les dents pour ne pas crier
un oiseau n'a pas de dents
ça ne l'empêche pas de crier
quand il a mal aux entournures
un oiseau ne crie pas
ça ne l'empêche pas d'avoir mal
on ne sait pas ce qui fait mal à un oiseau
Cependant son chant n'est pas le même
selon qu'il a mal ou non
et c'est le cas de notre oiseau blessé
son chant n'est plus le même
donc il a mal
et pas seulement aux entournures.
Il a mal dans sa tête
dans sa pauvre tête d'oiseau blessé
il y a bien sûr une blessure
c'est même la plus grave de ses blessures
plus grave que les moignons de ses ailes
plus grave que sa langue
qui n'arrête pas de saigner
dans sa tête il y a une blessure
une blessure d'enfance
c'est une blessure imperceptible
une première blessure
une tache dans sa mémoire
une tache immobile
une immobilité inquiétante
sournoise perverse cette tache
elle se voit à peine
mais il sait ce que c'est
il ne veut pas en parler
il n'en a jamais parlé
il n'en parlera jamais
surtout maintenant qu'il n'a plus d'ailes
il n'a plus d'ailes
plus d'ailes
une tache
une tache
ce n'est pas sale une tache
mais ça tache
et c'est là
comme un œil
au beau milieu de la mémoire
chaque fois qu'il se souvient
la tache tache
tache le souvenir en question
elle s'attache à n'importe quoi
il n'y a d'ailleurs pas n'importe quoi
dans sa mémoire
c'est une mémoire de poète
pas une mémoire de n'importe qui
une mémoire de poète bien mesurée
vers après vers mesurée
mais pas sans tache
voilà ce qui cloche
dans sa petite tête d'oiseau blessé.
— Je veux te faire un enfant
Je veux te faire un enfant
crie le requin dans un blues
et il asperge d'écume
le plumage triste de l'oiseau blessé.
— Me faire un enfant!
dit l'oiseau blessé
et puis quoi encore
je ne veux pas d'enfant
même à naître de mon ventre
et puis dis donc requin de mes deux
qui te dit qu'en pareil cas
si ça devait se faire veux-je dire
qui te dit que ce n'est pas moi qui te le ferais
— Que ce soit l'un ou l'autre je m'en tamponne
je veux te faire un enfant
même si c'est toi qui doit le faire
je me fiche de savoir
qui est le père qui est la mère
il n'y a rien d'anormal
à ce qu'un requin
s'accouple avec un oiseau
ou le contraire
C'est une chance inouïe
que tu sois amoureux de moi
parce que sinon
j'aurais été contraint
de me faire une méduse
et on ne sait jamais
ce que ça donne
un requin plus une méduse.
— Un requin plus une méduse
ça fait deux
et pour être un
il faut s'aimer
moi je ne t'aime pas
ça fait deux
tire-toi et ne reviens plus
si j'avais des ailes
je m'envolerais aussitôt
mais je n'en ai pas
toi tu sais nager
moi pas
tire-toi avant que un et un
ça face un demi.
— Je me tirerai si je le veux
la mer est à tout le monde
et plus particulièrement aux poissons
Personne ne m'empêchera de t'aimer.
— Aime-moi autant que tu veux
mais pour ce qui est d'un enfant
tu te fais des illusions
et n'était ton immonde bouche
je pourrais t'oublier
même si tu parles de nous au présent.
— Parler, parler, avec des mots bien sûr
puisqu'on ne peut pas faire autrement.
Je parlerai sans l'ouvrir
je parlerai en dedans
pour moi-même
peut-être m'écouteras-tu un jour
quand tu seras vieux et fané
triste à mourir
tu n'auras pas d'enfant
pour soutenir ton pas débile
et mon enfant aura la tête d'une méduse
ce qui me rendra triste
mais tu m'envieras
et tu lorgneras ma méduse
avec ce qui te restera d'appétit.
Le requin fait des ronds dans l'eau
De temps en temps
il jette un œil sur l'oiseau blessé
Le requin fait des bulles dans l'eau
et l'oiseau écoute le clapotis
il devine le regard
le pays des oiseaux mangés
n'est pas pour moi
j'ai cependant raté une occasion de me faire plaisir
cette pensée le fait un petit peu rigoler
pas beaucoup mais un petit peu quand même
On n'a pas idée
d'aller faire la conversation
à un vieux requin
qui pue de la gueule
non mais c'est une drôle d'idée
mais que voulez-vous
on ne choisit pas ses amis
et celui-là est pour sûr un ami
enfin il rôde
il va me demander
de jouer avec lui.
— Hé! dit le requin
en détournant sa puante gueule
ce n'est pas exprès
que je te parle avec mon dos
c'est convenu entre nous n'est-ce pas?
Que dirais-tu de te baigner avec moi?
Faute d'amour
que dirais-tu d'un bain
Y'a pas d'mal
à boire la même eau s'pas?
— Du mal il n'y en a pas
si ça se passe comme tu dis
mais non merci
je ne veux pas te tenter
tu pourrais t'en prendre à mon innocence
— Elle est bien bonne, ton innocence!
De quelle innocence parles-tu?
Nous ne sommes plus des enfants.
Ce qui arrive est le destin
ce n'est pas un jeu
on se baigne tous les deux
et le destin c'est le destin
On ne viole pas le futur.
— Non merci, vieux frère
à la gueule puante, vieux compagnon
couvert de pustules dégoûtantes, ami
aux pensées inavouables, merci
Tes jeux sont des jeux de poissons
Les miens sont des jeux d'oiseaux
Encore que le vol m'est interdit
mais qu'est-ce que le vol sans ailes
Non merci, compagnon des méduses,
tourmenteur de sirènes,
joueur d'oiseau,
merci mais ça ne me dit rien.
— Décidément, dit le requin, quel four!
Mon estomac ne t'intéresse pas
Mon amour te dégoûte,
Mes rêves t'amusent,
Je ne suis rien pour toi
Très peu pour moi
Les poissons ne pleurent pas
comme font les oiseaux
ce que j'aimerais être un oiseau
pour pouvoir pleurer!
Mais ce n'est pas facile de changer
surtout quand on est un requin
et qu'on veut se changer en oiseau
Un requin, ça ne vole pas
C'est un problème de moins
Nous autres requins
nous avons très peu de problèmes
à part les méduses bien sûr
qui nous donnent des boutons
Mais qu'est-ce que c'est que des boutons
à côté d'une paire d'ailes
qu'est-ce que c'est que se gratter
à côté de voler
On ne peut pas comparer
On ne peut pas pleurer
On aimerait pleurer
mais on comprend
que ce n'est pas possible
Tant pis pour les larmes
tant pis pour l'enfant
tant pis pour nous deux
Je regrette sans larmes
c'est difficile à comprendre pour un oiseau
mais je regrette sans larmes
puisque je ne peux pas pleurer
et que je peux regretter
Si tu permets, oiseau mon amour
un baiser sur la bouche
me ferait le plus grand bien
Un simple baiser
pas un baiser d'amoureux
puisque tu ne m'aimes pas
et même si je t'aime
un baiser d'adieu
sur ma bouche puante
un baiser à jamais
sur ton bec saignant.
— Va pour un baiser
un seul d'homme à homme
ou le contraire je ne sais plus
et puis oublie-moi
oublie que j'existe
et qu'un instant
tu as existé pour moi.
L'oiseau blessé ferme les yeux
Il sent sur son bec
comme un goût de sel d'iode
d'étoile de mer et de chapeau chinois
de crème de bronzage et de pipi de chat
de graisse à pédalo
de couleur à parasols
d'été de bateaux de sable
de limonade de goudron
de pieds qui fument
de noyé qui glougloute
il est aimable ce requin, se dit-il
il est aimable
et personne ne l'aime
sauf moi
mais il ne doit pas le savoir
il en deviendrait fou
et je ne supporte pas les fous
leurs rires malades me crispent
et ce n'est pas le moment de me crisper
j'ai autre chose à faire que d'aimer
je dois apprendre à marcher
à marcher sans ailes
la vie continue
voilà mon choix
requin ou pas requin
oiseau ou pas oiseau
la vie continue parce que je le veux
et aussi parce qu'elle le veut bien
soyons modeste
L'oiseau blessé rouvre les yeux
Le requin est parti
Nul remous dans l'eau qui écume
il est parti pour toujours
enfin espérons
un embrun frais comme une pucelle
lui arrache un sourire
ne ris pas
un sourire d'oiseau ça existe
la preuve, je souris
La mer est pleine de méduses
pleine de requins, de coquillages
au-dessus de la mer
volent plein d'oiseaux
des oiseaux et des insectes
des avions et des idées
L'oiseau blessé lèche ses blessures
pour l'instant
c'est la seule chose qui l'occupe
ce qui se passera
quand les blessures se cicatriseront
et quand la fièvre cessera de le tourmenter?
ce qui se passera il n'en sait rien
il n'en sait rien et il s'en moque
Il lui sera difficile de quitter le rocher
Ne pouvant voler
et ne sachant nager
ce sera difficile
Il ne volera plus
il pourrait apprendre à nager
mais justement il ne veut plus rien apprendre
il estime qu'il a assez appris
et voilà où ça l'a mené
Pourquoi envenimer les choses
elles sont assez tristes comme cela.
Ce n'est pas ce qui l'inquiète, son savoir.
Ce qui l'inquiète
c'est qu'il a faim.
Ce n'est pas parce qu'il n'a rien appris
qu'il doit crever de faim.
Et crever de faim,
voilà ce qui l'inquiète.
Il n'y a rien à manger sur ce caillou.
Quelques algues sur les bords,
un crabe ou deux, et encore,
des cacas de mouettes en veux-tu en voilà
mais ça ne se mange pas,
il n'y a rien à manger
sauf ma propre chair
J'aurais peut-être mieux fait
d'accepter de convoler avec le requin
Il m'aurait mangé
ce qui aurait mis fin à ma propre faim.
Il m'aurait mangé et puis voilà.
Maintenant les mouettes me pissent sur la tête,
les crabes me montrent leur derrière,
les algues ricanent en se tortillant dans l'eau
c'est mon torticolis qui les amuse
Et je n'ai rien à manger
sauf ma propre chair
tu parles d'une nourriture
La nature n'a pas prévu
ce genre de situation
On ne se régénère pas comme ça
Ce serait trop facile
il faut manger quelqu'un quelque chose
mais qui mais quoi
Qui me rendra visite
si la faim se lit sur mon visage.
Il me faudrait inventer des pièges
Mentir, piéger, elle commence bien
ma nouvelle vie!
Il était une fois un oiseau blessé
il était une fois un oiseau blessé
dit l'oiseau blessé
qui aimait le blues
il soliloquait sur un rocher
la mer clapotait à ses pieds
et ses ailes fantômes étaient si douloureuses
il avait faim et soif
et il ne savait toujours pas marcher
il allait apprendre
il allait apprendre
comme il avait appris le blues
le blues qu'il aimait tant
il aimait tant le blues
l'autre oiseau ne revenait pas
il avait pourtant promis
non il n'avait rien promis
il s'était envolé sans rien dire
rien qui fût une promesse
le requin semblait s'être noyé
il avait épousé une méduse
ou dévoré une sirène
ou bien il était tombé amoureux
d'un autre oiseau blessé
d'un autre oiseau blessé oui
— C'est terrible la faim
c'est bête et c'est terrible
c'est bête parce qu'on pourrait s'en passer
c'est terrible parce qu'on ne s'en passe pas
et puis ça fait mal
ça empêche de respirer
ça fait des trous dans la mémoire
c'est terrible c'est terrible
de ne pas pouvoir se manger soi-même
de ne pas pouvoir se nourrir de soi
c'est terrible cet esprit
qui a besoin de manger
et qui fait le malin
quand on lui parle de manger
c'est malin c'est malin
et ce n'est pas malin
c'est bête c'est terrible c'est malin
c'est tout ce qu'on veut d'enquiquinant
mais ça ne se mange pas
Je ne veux pas mourir de faim
Au pays des oiseaux sans ailes
au pays des oiseaux
qui ont perdu leurs ailes
perdu au jeu de la vie
fallait pas jouer fallait pas jouer
au pays des oiseaux sans ailes
c'est la pire des morts
pas vraiment une mort
mais pire c'est une façon
de ne pas dire à quel point
c'est la pire des morts
L'oiseau lâche un cri douloureux
qui étonne les vagues
sur une vague s'est immobilisée
la barque du vieil homme
le vieil homme mâche son mégot
il n'a jamais vu ça
la mer arrêtée
un oiseau crier
il avale une lampée de rhum
et remâche son mégot éteint
qu'est-ce que c'est que cet oiseau
il saigne il crie ne vole pas
qu'est-ce que c'est que ce rocher
et qu'est-ce que ça signifie
un oiseau perché sur un rocher
en plein milieu de la mer
qu'est-ce que ça veut dire
un vieil homme et la mer
qui porte sa barque?
pense l'oiseau blessé tout en criant
j'ai faim si faim oh c'que j'ai faim
Si tu as faim, mange,
dit le vieil homme et la mer
porte sa barque au bord du rocher
— Manger? dit l'oiseau blessé
que mangerais-je?
il n'y a rien à manger ici
à part des crottes de mouettes
Un oiseau blessé
pense le vieil homme et la mer
qui l'entoure, rien à manger
moi-même je n'ai rien pêché
ce soir je me coucherai sans manger
comme toi, l'oiseau blessé
on mangera peut-être demain
il n'y a que des méduses dans cette eau
et un requin qui leur fait des enfants
— Je connais le requin, pas ses enfants
j'en mangerais bien un
mais il pourrait me le reprocher
ce n'est pas bien de manger les enfants
et les parents sont très stricts là-dessus
Quiconque mange un enfant sera mangé
c'est la loi et la loi est la loi
— C'est vrai dit le vieil homme
il faut respecter la loi
même quand on crève de faim
c'est un bon principe ton principe
je vois que tu es un bon oiseau
malgré tes blessures
méfie-toi cependant du requin
ton sang pourrait l'attirer
il te dévorerait d'un coup de dent
les requins aiment les oiseaux blessés
— Bah! son appétit est d'une autre nature
en tout cas tu ne mangeras pas mes enfants
pour la raison que je n'en ai pas.
— Si tes enfants sont des poissons
je les mangerai peut-être
grillés sur un feu de bois
avec de l'ail et du vin rouge
Si tes enfants sont des oiseaux
je les écouterai chanter
en sirotant un verre de rhum
les oiseaux chantent si bien quand ils chantent
et si mal quand ils ne chantent pas.
— Tu es un brave homme vieil homme
dommage que tu portes la guigne
à tes hameçons
j'aurais bien mangé un poisson
avec de l'ail et du vin rouge
et j'suis ravi que tu ne manges pas les oiseaux
quant à mon chant
n'en attend rien que l'absence
je ne sais plus chanter
— C'est la faim, je sais ce que c'est
la faim n'est pas une bonne discipline
ça vous la coupe aussi sec
et c'en est fait de la chanson
je ne chanterai pas ce soir
je dormirai et je rêverai de lions
oui si tu veux savoir
je rêverai de lions
— Je ne sais pas de quoi je rêverai
je ne sais pas si je trouverai le sommeil
On pourrait faire un feu en attendant
manger de l'ail et du vin rouge
faute de poissons et faute de lions
faute de sommeil et de rêveries
le feu ne manque pas ici
et puis la nuit va tomber
ça nous réchauffera le cœur et les entrailles
et le vin nous montera à la tête
On a besoin d'ivresse vieil homme
du vin dans nos cervelles d'oiseaux égarés.
Voilà ce qu'il nous faut
nous nous passerons de poissons grillés
et des chants d'oiseaux
— Quel malheur! soupire le vieil homme
quel malheur d'en arriver là
mais l'oiseau blessé ne l'entend pas
il débouche une bouteille
et s'en jette un
s'en jette deux
puis trois puis quatre cinq
une bouteille deux bouteilles
trois bouteilles quel malheur!
soupire le vieil homme
qui ne boit pas autant
mais qui boit quand même
quel malheur d'en arriver là
faute de poissons et de chants d'oiseaux
l'ail n'a plus le goût de l'ail
et ce vin est un grand malheur
qui nous arrive
on ne l'attendait pas
mais on s'y attendait
ce qui arrive n'est pas de chance
Non vraiment ce n'est pas de chance
ce n'est pas le vin
qui la fera tourner
du côté du soleil
et des choses qu'on peut
regarder bien en face
avec le vin
les choses se dérobent au regard
et les êtres s'éclipsent
on baise le derrière des fantômes
on trinque avec le néant
ça n'est pas bon pour un homme
de sourire au néant
à ses peuplades d'éphémères
rien n'est bon pour un homme
au pays où des oiseaux sont ivres
quels oiseaux ces oiseaux-là
ce sont les gardiens
de la porte du malheur
leur bec est une horloge
leur regard un abîme
où le cœur se démonte
les oiseaux de malheur
ont le vin mauvais
— Vieil homme, dit l'oiseau blessé
tu n'es qu'un personnage de roman
à ce titre je te méprise
je te méprise du haut
de mon trône poétique
Mais y a pas à dire, vieil homme
ton vin est le meilleur des vins
celui qui m'aurait manqué
si je ne l'avais bu
à ce titre je t'aime comme un frère
je t'aime comme une bouteille
comme un bouchon qu'on fait sauter
je te préfère au ventre de ma mère
je t'offrirai la cervelle de mon père
et le clitoris d'une de mes sœurs
parce que je t'aime
pêcheur de mort
pêcheur de rien
je t'aime je t'aime je t'aime
je voudrais te le chanter
mais je n'en ai plus les moyens
je t'offrirai un poil du cul du grand Bouddha
si j'en avais un sous la main
mais je dessoûlerai un jour
pour t'en rapporter un
du fond de cette contrée inexplorée
dont j'ai oublié le nom
mais à quoi l'humanité doit quelque chose
quelque chose quoi je n'en sais rien
quelque chose d'important
pour l'esprit ou le corps
peut-être pour les deux
pour les deux ce serait mieux plus complet
ça en augmenterait l'intérêt
je n'aurai pas fait le voyage pour rien
risqué ma tête et mon nombril
parmi les tribus sauvages
les mangeurs d'hommes et d'oiseaux
les amateurs de pendentifs
les broyeurs de cervelles
réducteurs de têtes
coupeurs d'oreilles et de testicules
marcheurs à pied et à cheval
marcheurs sur l'eau
nageurs dans l'eau
taupes dégoûtantes au regard de nymphomane
J'en aurais risqué des choses
ma fortune mes femmes mes châteaux
ma réputation d'homme de bien
pour quoi pour qui
je n'en sais rien
pour quelque chose qui valait la peine
et dont j'ai oublié la nature
quelque chose qui avait de l'importance pour toi
et très peu pour moi
autant que je m'en souvienne
quelque chose ayant un rapport
avec les lions ou les tigres je ne sais plus
un pays d'arracheurs de dents
de vessies de lanternes
une illusion d'optique
un jeu de miroir
qu'allais-je y chercher
pour qui pour quoi je n'en sais rien
quelque chose que le vin inspire
et qu'il balaye de la mémoire
pour faire de la place
— Oiseau mon pauvre oiseau, c'est terrible
je ne comprends pas un mot
de ce que tu me racontes
j'ai du mal à comprendre
ce que le vin te souffle
cependant je te remercie
c'est l'intention qui compte
ce sont des cadeaux de choix
mes yeux sont éblouis
je suis plus saoul que toi.
— Il y a comme du regret
dans ta bouche de pêcheur
et du sable
dans tes oreilles de porte-malheur.
Ne t'occupe pas de mes présents
écoute-moi plutôt
Ce que je dis est bien plus important
que la manière dont je dis
je n'ai plus d'ailes c'est un fait
je ne chante plus
c'est une constatation
je dis ce que je dis
ce n'est pas un rêve
et tu entends ce que tu entends
tu ne rêves pas, tu m'écoutes.
Je te raconte des histoires
mais ton histoire est la meilleure des histoires
tu verras demain ce qu'il en sera
tant pis pour toi ce qui t'arrive
— Oiseau, mon pauvre oiseau,
tu parles une langue
que je ne connais pas
tu viens de l'inventer
ça se passe toujours comme ça
chez les ivrognes
je n'aimerais pas
être à la place de ta cervelle
et déchiffrer ce que tes yeux
arrachent à la réalité
de tous les jours.
— Ma cervelle est à sa place
de tous les jours
elle a trop bu
et elle boira encore
demain nous mangerons des poissons grillés
et ma cervelle sera toujours à sa place
dans ma tête d'oiseau de malheur
entre mes deux oreilles
mon nez et mon occiput
il suffira que je la secoue
pour qu'un souvenir
se révèle à ma mémoire
je la secouerai toutes les demi-heures
pour évoquer deux souvenirs par heure
trente-deux par jour
en comptant mes huit heures
de sommeil et de rêve
ce qui nous donnera
11 680 souvenirs par an
soit 81 760 souvenirs
avant ma mort
ce qui permet de mesurer
le temps qui me reste à vivre
j'aime les calculs exacts
les bons comptes font les bons amis
et j'ai un compte à régler
avec cet ami-là
si tu vois ce que je veux dire.
— Je ne vois pas, mon pauvre oiseau
j'ai fermé les yeux
pour enfermer mes larmes
pour y mêler mes rêves
mon âme a soif d'humidité
soif de moiteur de mousses
il y a des pas feutrés
dans les couloirs de mon imagination
Qui peut marcher à cette heure?
clapotis clapota
un p'tit tour et puis s'en va
un regard de poisson
un baiser de morue
le derrière d'un crabe me sourit
je retrouve ma vigueur de jeune homme
j'ai beaucoup donné
je n'ai rien reçu
les portes sont fermées
les clés sont sous les paillassons
on fait du feu dans les cheminées
elle suce le canard
on dirait vraiment qu'elle le suce
ça me donne des idées
c'est comme ça
que j'ai violé
ma première femme
c'est comme ça que je l'ai violée
dans un rêve de pas feutrés
et de couloirs imaginaires
un rêve de toutes les nuits
à la dernière image
avant que tout s'éteigne
elle est grassouillette
elle a l'air d'une saucisse
ses cuisses sont des jambons
et son derrière un pâté en croûte
je la dévore
sous le regard amusé
de ses parents
je la dévore sans respirer
au bord de l'étouffement
j'ouvre la bouche toute grande
et le soleil s'y engouffre
ma langue se met à brûler
mais elle éclaire mon assiette
que des os se partagent
le vin n'éteindra pas le feu qui se répand
mes oreilles me fuient
mon nez me fait des reproches
au sujet de mon comportement sexuel
qu'il estime incompatible
avec la floraison des cerisiers sauvages
mes pieds me quittent
mon ventre boude
mes bras s'affairent
en attendant que ça se passe
je suis rond comme une barrique
ça fait longtemps que ça ne m'est pas arrivé
ça aurait pu m'arriver tous les jours
le vin ne m'a jamais manqué
mais le cœur n'y était pas
cette fois, mon pauvre oiseau
je décroche les feuilles une à une
les branches se dénudent
et l'arbre rougit
je bats la campagne
je bats ma femme
je bats la mesure
je suis baba et je babats le suis-suis
je ne sais plus ce que je dis
j'aurais pu être un oiseau blessé
mais ça n'est pas arrivé
parce que les choses étaient prévues
et personne ne m'a mis dans la confidence
faut que je prépare
une ligne ou deux
mon estomac criera famine sinon
et ma fierté
je pourrais bien la ravaler
Foutues méduses et foutus requins
il n'y a que les oiseaux pour chanter
même sans ailes
un oiseau est un oiseau
un pêcheur un pêcheur
un mauvais coup un mauvais coup
si dieu existe
il ne m'en voudra pas
et s'il n'existe pas
je pardonne à mon père
de m'avoir raconté des craques
j'oublierai que ma mère
n'était pas ma mère
Faut vraiment que je prépare
une ligne ou deux c'est vital
Le vieux se met alors
à démêler les fils
dans le fond de la barque
L'oiseau s'amuse
et siffle une bouteille
l'oiseau s'amuse encore
et siffle toutes les bouteilles
qui lui tombent sous la main
le vieux démêle
se pique aux hameçons
lâche un juron
en suçant ses blessures
et l'oiseau continue de siffler
une deux une deux
il siffle siffle
il a l'impression de chanter
et le vieux bat la mesure
du talon dans le fond
de la barque au milieu
des fils et des hameçons
bat la mesure
un deux trois quatre
c'est une valse à quatre temps
une valse à la mode
refrain couplet refrain
la chanson n'a pas de fin
il va falloir s'arrêter un jour
de chanter
de boire
de démêler les fils
de se piquer aux hameçons
de dire n'importe quoi
pourvu que ça ressemble à une bouteille
une bouteille vide
ou une bouteille pleine
ça dépend de ce qu'on dit
et à quel moment on le dit
c'est toujours la question
et au lieu de répondre
on débouche quoi? la bouteille
on lève quoi? le coude
que faire alors sinon boire
boire pourquoi faire
sinon pour oublier
oublier quoi?
oublier qu'on est un oiseau sans ailes
ou un pêcheur sans avenir
l'avenir n'a pas d'ailes
et les ailes ont un avenir
les oiseaux sont des oiseaux futurs
et les poissons c'est le passé
quand est-ce que ça va finir
quand est-ce que ça va finir!
Il faudra bien que ça finisse
Toute chose à une fin
même la plus mauvaise
et rien n'est plus mauvais
que de boire à en perdre la tête
c'est ce qui arrive à l'oiseau
il a perdu la tête
il a perdu ses ailes
et voilà maintenant qu'il perd la tête
il la perd au sens figuré
les ailes c'était au sens abstrait
ce n'est pas la même chose
la tête il l'a toujours sur les épaules
tandis que les ailes
elles se sont envolées
quand on dit qu'il a perdu la tête
c'est pour figurer
qu'elle ne lui sert plus à grand-chose
sinon à assurer
la vie végétative
est-ce qu'il pense?
est-ce qu'il chante?
est-ce qu'il se soucie de charmer?
Non!
Il boit
Il boit tout ce qui lui tombe sous la main
du vin de l'eau de l'air
que ce soit liquide
que ce soit solide
il boit le feu quand il y a du feu
il boit la bouteille et son contenu
et le vieux se cure les ongles
avec la pointe de son couteau
il en a assez des nœuds
des fils des hameçons
d'ailleurs les poissons n'ont jamais existé
c'est l'invention d'une cervelle d'oiseau
il serait trop risqué
de nier l'existence de la mer
mais les poissons sont nés
dans l'imagination d'un oiseau
un oiseau de passage
qui se prenait pour un poisson
un poisson ou un pêcheur
on ne sait plus trop
avec le temps la mémoire s'émousse
et puis les gens d'aujourd'hui
n'aiment pas qu'on leur raconte des histoires
à dormir debout
surtout si ce sont des histoires d'animaux
des histoires pleines de poissons
qui n'ont jamais existé
racontées par un oiseau
qui n'a jamais existé
sauf dans la tête d'un vieux pêcheur
qui appartient à la légende
et qui n'a d'existence que le nom
L'oiseau blessé lissait ses plumes
Le vieux dormait
La mer clapotait sous la barque
L'oiseau prévu pour la godille
faisait des ronds dans l'eau
Le vieux dormait et l'oiseau veillait
La barque doucement s'éloignait
Maintenant le rocher avait disparu
Un grand silence s'était installé
sauf la discrète respiration du vieux
qui rêvait de lions
enfin sans doute de lions
Le jour allait se lever.
L'oiseau blessé ravala sa salive
Une petite angoisse
oh pas bien grosse
mais une angoisse tout de même
une petite angoisse le titillait
dans le fond de la gorge
entre les deux poumons
il aurait pu tousser cracher
mais il n'en fit rien
il respirait juste ce qu'il faut
pour ne pas la déranger
il sentait bien
qu'elle avait de l'importance
elle était si petite
il estima que c'était une sacrée chance
de l'avoir sentie
accrochée à un fil
dans le fond de sa gorge
ce n'était rien ou pas grand-chose
ça allait prendre de l'importance
ça existait déjà
de toute sa force future
heureusement qu'il l'avait senti heureusement
il frissonna
heureusement
elle est là
elle ne me quittera pas
elle va chanter avec moi
nous volerons ensemble
mais pas tout de suite
un jour c'est sûr
à force de respiration calculée
de toux retenue
à force d'impatience ravalée
de sommeil à demi
et de veille attentive.
À l'aube il balança le vieux par-dessus bord
mon premier meurtre, pensa-t-il
et il posa son bec sur la godille
cap sur la terre.
Non, pas encore, pensa-t-il
ce sont les hommes
qui assassinent à l'aube
les fantômes se réservent minuit
midi à la bonne heure
midi est un assassin
au visage d'oiseau
midi à tire d'aile
une fois le forfait accompli
L'oiseau blessé ricane
et le vieux ouvre un œil
— De quoi rit-il, demande le vieux
de mon air bête
ou de ton insomnie?
— Je me moque de moi
dit l'oiseau blessé
je n'ai pas l'air bête quand je dors
j'ai tout simplement l'air
de ce que je suis
un oiseau blessé
qui ne se couche pas
maintenant que la nuit est tombée
je me moque de moi
de mes morts
mes innombrables morts
je n'ai pas le sourire facile
tu le sais
difficile de m'arracher un sourire
pourtant c'est possible
et tu vois là de quelle manière
mais quel oiseau ai-je blessé
descendu de je ne sais quel ciel
que je n'ai pas connu
et qui me connaît
l'autre oiseau s'en est allé
où? il ne l'a pas dit
comment? je ne le lui ai pas demandé
pourquoi? pour la même raison que moi
c'est tout ce que je sais
parce que je suis un oiseau
et que les oiseaux savent ce genre de chose
que sauraient les oiseaux
s'ils ne savaient pourquoi
et que serait la terre
s'il n'y avait pas de réponse
profonde terre!
son œil est insondable
pourtant il nous regarde
mais que se passe-t-il
quand elle ferme les yeux
que se passe-t-il
dans cette inimaginable obscurité
où les hommes n'ont pas droit de cité
quel est l'oiseau qui s'y rassérène
piaillant à tue-tête
comme un poussin
au premier jour
ne chantant pas
ne rimant rien
sifflant les verres
l'un après l'autre
bouteille après bouteille
sous le regard amusé d'une étoile
qui n'est pas la sienne
coucou! me vois-tu
toi dont l'œil est une étoile
et que je crois être mon complément
sur la terre
me vois-tu turlututu
es-tu mon complément
mon paramètre ou ma fonction
le plaisir n'est pas la bonne motivation
il fallait trouver autre chose
et peut-être aurais-je repeuplé la terre
à moi tout seul
avec ton ventre bien sûr
avec ton ventre et ton amour
puisque ça existe aussi
il y aurait des oiseaux et des arbres
des arbres et des fleurs
des terres de bruyères
et du miel dans les ruches
il fallait trouver autre chose
et le plaisir serait un vrai plaisir
sans arrière-pensée
ou avant-goût
il fallait vraiment trouver autre chose
ce n'était pas si difficile
de se creuser la tête
au bon moment
il y a toujours quelque chose
dans une tête qui pense
si la tête pensait
mais pensait-elle vraiment
ou c'est moi qui délire
et tu brilles pour rien
par plaisir peut-être
si nous avons quelque chose à partager
étoile oh mon étoile
sommes-nous les deux moitiés
d'un même fruit
ou bien ne sommes-nous que deux fruits
attendant sur le même arbre
d'être cueillis
ou bien de tomber parmi les herbes
où l'avenir est dans la moisissure
étoile ô mon étoile
j'ai de l'amour en quantité
cela se lit dans mon regard
cela s'entend quand je le dis
j'ai de l'amour et des raisons
de penser que ça ne sert à rien
ou que c'est trop difficile pour ma pomme
étoile dans le ciel de ma nuit
toi que la lumière absorbe
et que la nuit génère
au moment du sommeil et des rêves
étoile ne m'oublie pas
n'oublie pas ce moment cette vie
ce passage dans ton éternité
est-il possible qu'il te manque la mémoire
faute d'amour et de mémoire
je préfèrerais le sommeil
et la profonde surréalité
qui m'enchante à ce point
que je me demande
si ce n'est pas là
qu'on se fait plaisir
et ailleurs
qu'on meurt.
— Oiseau blessé, soupire le vieux
tu m'as arraché une larme
j'ai peur des larmes
tu ne le savais pas
et tu t'es laissé aller
ne touche plus mon cœur de cette façon
il pourrait s'arrêter
comme si tu m'avais assassiné
j'ai bien peur que la mort
préfère les morts
la vie ne préfère-t-elle pas les vivants
laisse mon cœur
battre sa vie
et redouter sa mort
mes yeux savent ce qu'ils savent
ils savent ce qu'ils ont vu
et ils se sont fermés chaque fois
qu'une larme annonçait le malheur
à mon âge le malheur
est une pyramide qu'on achève
une pyramide
ça se termine un jour
à la hauteur prévue
en un point précis
qu'on a situé dès le départ
en l'air au-dessus du chantier
Tout le temps de la construction
le point final était là
encore un œil qui regarde
qui se rapproche
parce que le travail avance
et qu'on va le terminer
c'est le plus grand malheur
dont j'ai entendu parler
j'en ai tremblé toute ma vie
et quoique j'ai fait pour oublier
l'œuvre allait vers son achèvement
On ne peut pas s'enivrer tous les jours
on a des responsabilités
une femme des enfants des parents
il faut remonter de la cave
plonger sa tête dans le lavoir
pour que les choses se remettent à leur place
et regarder le regard bleu profond
de la femme qui se lamente
et qui s'arrache les cheveux
les enfants n'ont que des questions à la bouche
et la mère ment
pour que la vie continue
continue mais de mourir
qu'on se crève! qu'on se crève!
tous les jours de notre vie
se crever au travail
pour construire une mort
qui préfère les morts
se crever à l'amour
pour enfanter du temps
et le temps a choisi de mourir
se crever à l'écrire
le chanter ou le peindre
jusqu'à ce que la langue
se dérobe au langage
se crever à espérer
qu'on a vu après tout
que la face visible des choses
et qu'il y a forcément
une face cachée
mais quel visage l'occupe
ou bien c'est un désert
d'où personne ne renaît.
Oiseau, je connais la vie
elle ne m'a pas fait de cadeau
le soleil a tanné ma peau
mon crâne s'est pelé
mes doigts sont comme des nœuds
qui n'accrochent rien
que ce qui me reste de vie
Bien sûr moi je n'ai pas chanté
j'ai entendu bien des chansons
et toutes m'ont ravi le cœur
les populaires comme les savantes
les anciennes comme les nouvelles
celles qu'on oublie
et celles qui rythmeront longtemps
le cœur des hommes et des oiseaux
je n'ai pas chanté
et je n'ai pas aimé la vie
je n'ai pas souhaité la mort
je l'ai défiée quelquefois
j'étais très jeune
j'avais du courage
et je savais me retrouver
dans un verre
ou dans le lit d'une femme
non je n'ai pas souhaité qu'on meure
j'ai regardé la vie bien en face
elle a souvent baissé les yeux,
et elle s'est tue, cette bavarde!
chaque fois que le temps s'imposait
la vie était quelquefois une femme
et j'ai baisé la vie
quelquefois c'était un enfant
et je lui ai appris ce que je savais
Oiseau, je connais la vie
je sais tout de sa lumière
et j'ai parfois deviné dans son ombre
les couleurs qu'elle cache
je sais ce que savoir veut dire
ce que je sais n'a pas toute l'importance
que je voudrais qu'on accorde à ma vie
j'ai travaillé comme la plupart des hommes
j'ai travaillé comme aucun oiseau
je n'ai jamais souhaité qu'on meure
et les larmes m'ont effrayé
elles ont effrayé mon cœur plus que mon esprit
mon esprit n'a jamais eu
la place qu'il méritait
toutes les choses que j'ai vécues
j'en ai nourri mon cœur
mon esprit ne réclamait pas
il eût élevé la voix
mais avait-il de la voix?
il est trop tard maintenant
mon cœur est gonflé
de choses sans importance
qui n'intéressent personne
mon cœur n'aura pas droit à la parole
la vie s'en écoulera
la vie retournera à la vie
et s'en sera fini de la mienne
En tout cas je ne mourrai pas de faim ni de soif!
Et le vieux de déboucher
la dernière bouteille
en chantant une vieille complainte
qu'il avait apprise
à ce qu'il dit, à ce qu'il dit
sur un des baleiniers de sa jeunesse
c'est une de ces chansons
qui chante bien ce qu'elle chante
tellement bien que c'est facile
de ne pas l'oublier
facile si facile
d'en nourrir le cœur
le sien ou celui d'une femme
selon que c'est le temps de travailler
ou de prendre du bon temps
du bon temps ou son temps
après le travail
en attendant le mieux possible
que ça recommence
et que ça ne chante plus
sauf pour accompagner le geste
et adoucir ce qu'il suppose
de souffrances et de désespoir.
Le vieux se tait brusquement
il suspend son verre un long moment
ses yeux regardent très loin devant lui
puis il dit: Terre à bâbord!
la terre c'est bien la terre
c'en est fini de cette foutue mer
la terre ça veut dire le repos
pas grand-chose à manger
parce qu'il faut bien boire
une femme un matelas
à cette époque de l'année
les fenêtres restent ouvertes
on y boit des pans de ciels
et les femmes sont les plus belles
d'étoiles amoureuses
j'aurai le vin meilleur
quand mes pieds marcheront sur la terre
cette eau entre elle et moi
elle a tout noyé
et voilà que je parle à un oiseau
et je crois qu'il me parle
mon vin était mouillé
j'en ai perdu la tête
l'oiseau était blessé
il a touché mon cœur.
Et la vague le porte sur le sable
la quille chuinte doucement
la vague est absorbée
l'écume se retire
et le vieux met pied à terre
L'oiseau, le pauvre oiseau blessé
qui a touché le cœur d'un homme
mais aussi sa raison
le pauvre oiseau blessé
regarde le vieil homme
traverser la plage
et disparaître
entre les pins.
Il vide le fond
de la dernière bouteille
puis jette la bouteille
à la mer
la bouteille est vide
il n'a rien construit rien écrit rien décidé
il ne décide toujours rien
il décide d'attendre
mais ça n'est pas là une décision
c'est bien un manque de décision
il ne sait plus
s'il faut décider
ou ne rien décider
il sait que le vieil homme
ne reviendra plus
en tout cas s'il revient
je ne serais plus là
il commençait à m'embêter
avec ces histoires vécues
et ses rêves d'enfants
ce que j'ai vécu moi
ça ne se chante pas
quant à mes rêves
un enfant n'en voudrait pas
on n'y amuse que la galerie
et les enfants n'y sont pas
ils jouent d'autres jeux
par exemple dans le cœur d'un vieil homme
qui saisit leurs petits cœurs
et qui jonglent avec eux
ce qui les amuse
ce qui les fait rire
ils ne savent pas
qu'ils ne sont que des enfants
ils le sauront bien assez tôt
et ils seront déjà très grands
peut-être vieux
et même morts
si les morts vivent bien sûr
comme l'affirment certains
ce qui n'est pas sûr
même très incertain
enfin on croit ce que l'on croit
les oiseaux parlent ou ne parlent pas
chacun fait son choix
il suffit d'écouter
et de laisser parler son cœur.
Il était une fois
un oiseau blessé
qui aimait le blues
qui aimait le blues
le blues ça c'est de la musique
ou alors je n'y connais rien
l'oiseau blessé soliloquait
debout sur le plat-bord
d'une barque abandonnée
par un vieil homme
qui n'avait pas encore vécu
l'essentiel de sa vie
et qui ne savait pas
qu'il ne mourrait jamais
enfin pas de la même façon
pas comme meurent les hommes
qui n'ont jamais adressé la parole
à un oiseau
l'oiseau blessé regardait
la plage déserte
les vagues s'y jouaient
de l'impatience des coquillages
et l'ombre des pins
parvenait jusqu'à elles
du moins le soleil le voulait ainsi
à cette heure de la journée
L'oiseau blessé pensait
ou ne pensait pas
le sommeil n'était pas loin
les rêves s'annonçaient
la lumière plus la chaleur
plus les embruns l'iode le sel le sable
l'ombre des pins
et l'ombre d'une femme.
La plage aurait été déserte
mais une femme y dormait
ce n'était pas une méduse
c'était une femme endormie
dans un lit de sable et d'écume
l'ombre des pins la couvrait
elle respirait l'odeur de la résine
et ses rêves la secouaient de temps en temps
elle y apprenait l'amour
comme toutes les femmes
soucieuses de beauté
soucieuse elle l'était
de beauté de désir et de charmes
et son rêve ciselait
une impensable vie
où renaissait son ventre
chaque fois que la mort
y visitait
les couloirs
et les chambres
Oiseau mon pauvre oiseau
cette femme n'est pas pour toi
c'est la femme d'un autre
c'est un autre que toi
qui l'aime et la remplit
toi tu n'es qu'un oiseau
et de mémoire d'homme
on n'a jamais vu un oiseau
faire l'amour à une femme
sauf dans la légende
de Monos et Una
où Monos est l'oiseau
et Una la femme
une légende n'est qu'une légende
ne vaut jamais l'histoire
l'histoire c'est autre chose
et les oiseaux n'en écrivent pas
Oiseau cette femme
est bien la plus belle des femmes
tu es un oiseau de bon goût
mais le bon goût
ce n'est pas de l'amour
c'est peut-être d'ailleurs
la meilleure manière
de se passer d'amour
on le voit communément
chez les oiseaux comme chez les hommes
tu aurais tort
si tu te trompais
en la matière
je veux dire d'amour
un homme peut bien se tromper
il n'a jamais tort
il s'excuse ou ne s'excuse pas
il fait ce qu'il veut
parce qu'il est un homme
mais un oiseau, mon pauvre oiseau
le tort que cela te ferait
et dans quelle douleur t'enfanterait
ce nouveau monde
de miroirs trompeurs
et de fausses ombres
Un reflet est toujours exact
sauf qu'il est à l'envers
un peu d'esprit
le remet à l'endroit
je t'en prie, mon pauvre oiseau
je t'en prie,
ce n'est pas le moment
de se tromper
l'endroit est agréable
le sable à la bonne température
l'ombre fraîche comme il faut
le silence n'est pas gâché
ni par la mer ni par le vent
les conditions sont réunies
toutes les conditions
sauf une
c'est que tu es un oiseau
et moi une femme
et je ne sais pas
d'amour plus inutile
que celui qu'un oiseau
destine à une femme
une femme peut bien aimer les oiseaux
ils ne s'y trompent pas
ils gazouillent volettent
nourrissent leurs petits
remplissent leurs belles
ils aiment bien
qu'une femme les aime
ils en parlent entre eux
et ils le lui rendent bien
mais pas en amour
pas de cette façon
ce ne sont pas les mêmes fleurs
ce sont des fleurs
mais pas les mêmes
Oiseau, cesse de babiller
de t'accrocher à mes tétons
comme un enfant
tu n'es pas raisonnable
si tu continues
je sors de mon rêve
je m'éveille et m'en vais
oiseau, cesse de caresser
cette peau de femme
je n'ai pas de plume
pour caresser la tienne
et puis tu es si petit
tu tiens tout entier
dans ma main
je pourrais t'étouffer
si je le voulais
si je n'avais pas un peu d'amour pour toi
un peu d'amour de femme
à peine cet amour
où des oiseaux gazouillent
où j'ai l'air d'une enfant
qui ne sait plus ce qu'elle dit
tant son esprit est troublé
et ses sens chatouillés
c'est un oiseau qui me chatouille
ce n'est pas tout à fait de l'amour
un peu quand même
enfin ce qu'un oiseau
peut donner à une femme
pas tout ce que l'amour exige
un peu de ce qu'il crée
comme une preuve que ça existe
le bonheur
Oiseau, mon bel oiseau blessé
qui t'a blessé!
Est-ce une autre femme?
Je vois bien dans ton regard
le regard d'autres femmes
elles ont toutes les plus beaux yeux du monde
laquelle t'a blessé?
laquelle t'a trompé
sur la nature de ses sentiments?
tu es si crédule, mon beau blessé
tu crois toutes les femmes
parce que tu crois à l'amour
Les hommes aussi croient à l'amour
mais ils choisissent leurs femmes
c'est du moins ce que je crois
est-ce que tu pourrais chanter
si tu te donnais la peine de m'éveiller
Je dors si profondément
mon rêve me tient si bien
au fond de mon sommeil
rejoins-moi, mon bel oiseau
ou bien tire-moi de ce sommeil
Je veux entendre ta voix
et lécher la bouche qui s'y retrouve
Je veux te tenir tout entier dans ma main
ou te serrer entre mes cuisses chaudes
ou mes seins accueillants
ou simplement mes bras
j'ai de l'amour à en perdre haleine
réveille-moi, mon bel oiseau
d'un baiser ramène-moi
à la surface
— Mais enfin, dit l'autre oiseau
qui était revenu
mais enfin pourquoi ne la réveilles-tu pas?
elle te fera l'amour
chose promise chose due
à ta place je n'hésiterais pas
à ta place je ne sais pas
elle n'a pas eu un mot pour moi.
— La réveiller, pourquoi faire?
À la surface, c'est la surface,
et rien que la surface
tandis qu'elle dort
et que je ne suis pas loin
de me faire aimer.
— L'amour, c'est l'amour
en surface ou en profondeur
l'amour c'est de l'amour
on ne peut pas se tromper
et voilà que tu te trompes
quand ce n'est pas le moment
Son rêve t'appartient
tu es son royaume
elle sera reine si tu l'éveilles
enfin c'est comme ça que ça se passe
dans tous les pays
il n'y a pas d'amour sans reine
du moins c'est ce qu'on dit
tu connais mes voyages
ils en disent long sur toutes choses
sur l'amour aussi
et je ne saurais taire
ce que tu sais déjà
pour faire l'amour
il faut être deux
pour s'aimer aussi
mais c'est un autre problème
tu connais mes voyages
— Tes voyages, ton cœur, et ta raison
tu connais de l'amour
bien plus que moi
et ce que je ne connais pas
se mesure en voyages
que je n'ai pas fait
que j'aurais pu faire
si j'étais toi
Mais chacun son destin
elles se taisent quand tu parles
elles me parlent quand elles dorment
tu écoutes ton cœur
elles écoutent le mien
je tremble quand elles se taisent
elles parlent quand tu voyages
Oiseau, mon autre oiseau
nous sommes faits pour nous entendre
tes conseils sont ceux d'un ami
et mes pleurs de même
j'aime tes retenues
je redoute tes départs
mais quoiqu'il arrive
ici ou ailleurs
ton séjour est dans mon cœur
plus riche à chaque retour
plus loin à chaque voyage
toujours plus riche
toujours plus loin
ta devise tient la route
et la route c'est ta route
pas la mienne.
Je te suis gré
de t'arrêter
de temps en temps
pour me saluer
tu es aimable
c'est ta nature
moi je ne suis qu'un oiseau de malheur.
— Cette fois j'ai fait le tour de la terre
de déserts de sable
en déserts de glace
j'ai parcouru la terre de très haut
je crois même
m'être fait de nouveaux amis
je n'en suis pas sûr
mais mon cœur me le dit
il y a des sourires qui ne trompent pas
je me trompe quelquefois
mon âme est celle d'un voyageur
elle a d'abord le goût de l'aventure
le reste vient après
les paysages l'amour les monuments l'Histoire
après tel de ces sourires
qui me ravit le cœur
et je déraisonne facilement
dans ces moments-là
sourire au sourire
c'est la moindre des choses
qu'il trompe ou ne trompe pas
sourire c'est une réponse
c'est la seule réponse
quand il s'agit de se faire aimer
ah! que j'aime qu'on m'aime
moi qui déteste les alcools
les artifices les mises au pas
j'aime qu'on m'aime
qu'on m'aime vraiment
ou pour de l'argent
ce n'est pas la bonne question
l'important c'est que j'aime
c'est la réponse à mes questions
et ma question c'est un voyage
au centre de la terre
ou bien autour
en l'air ou par les mers
à cheval en voiture
Oiseau blessé je te ressemble
voilà la vérité
mais tu ne veux pas cette vérité-là
et tu t'inventes un personnage
parce que tu n'es pas fier de toi
Ses yeux seraient ouverts
bleus comme le soleil qui les inonde
elle croirait à ton amour
et tu verrais bien
que son mensonge est celui d'une femme
mais ses yeux sont fermés
derrière il y a le sommeil
et les rêves que ton imagination recrée
faute d'avoir le même sommeil
derrière ses paupières
est-ce bien toi qu'elle aime
aime-t-elle les oiseaux d'ailleurs
voilà une question
que tu devrais poser
dans ta cervelle
à ce qui te reste de cervelle
Elle parlerait
à la manière des femmes
souvent pour ne rien dire
pour occuper le temps
à d'autres jeux
que les jeux de l'ennui
qu'elle redoute si fort
il te resterait le silence pour tout dire
il faudrait le chanter
pour ne rien déranger
pour ne rien éveiller
dans l'ordre de ses rêves.
— Tu vois bien qu'elle dort!
elle dormira toujours
je sais trop ce que je veux
et ce n'est pas assez
— Ah! ce que tu m'agaces!
dit soudain l'autre oiseau
C'est toujours la même chose avec toi!
La conversation n'est plus possible
dans ces conditions
Seras-tu du prochain voyage?
Non? alors à la prochaine
tu aimeras une autre femme
et tu lui chanteras la même chose
elle n'écoutera pas comme d'habitude
et tu croiras ce que tu voudras.
Tu es mon ami et je t'aime
je penserai à toi tous les jours que Dieu fait
je parlerai de toi à mes nouveaux amis
des femmes sauront tout de toi
et peut-être même qu'elles t'aimeront
enfin elles penseront à toi
chaque fois que l'amour
viendra à leur manquer
elles verront dans les yeux de leur fils
le regard de celui
qu'elles auraient pu aimer
s'il n'avait été l'auteur d'un conte
à dormir debout
conté par un voyageur
qui a pris la place
de l'amant souhaité!
Adieu, mon faux ami
mon cheveu sur la langue
mon erreur de syntaxe
adieu ou bien à la prochaine
les voyages forment la jeunesse
je ne ferai pas de vieux os
mais au moins j'aurais vécu la vie
j'aurais connu l'amour
de toutes les couleurs
et fui à toutes jambes
les douleurs de l'enfantement
les fils des oiseaux sont tous des poètes
et leurs filles de charmantes occasions de se taire
Ne rate rien qui leur ressemble
Tu perdrais vite le goût de vivre.
Et d'un coup d'aile
l'autre oiseau touche l'horizon
l'horizon vert et rouge
entre ciel et mer
il y a un oiseau qui vole
pour toujours, pour toujours.
L'oiseau blessé soupire
il en a vu d'autres
c'est vrai
que c'est à chaque fois la même chose
la faute à qui
à personne et à tout le monde
Zut alors! dit-il tout haut
je n'ai pas inventé la vie
personne ne me doit rien
la preuve, personne ne m'aime
sauf l'autre oiseau
qui est mon ami
quand le vent tourne
de mon côté
c'est mon ami
et c'est moi-même
c'est un peu de moi-même
qui voyage avec lui
mais un moi-même aveugle
aveugle de mémoire
pas aveugle d'amour
de l'amour j'en ai des paniers
de la mémoire mes paniers en ont
Zut alors! répète l'oiseau blessé
qu'est-ce que ça veut dire
on me tourne le dos
il y a d'autres pays!
je le sais bien
que des pays existent
où je n'ai jamais mis les pieds
je le sais bien
et je m'en moque
Ici j'ai trouvé de l'amour
enfin je crois
elle me le dira bien
ma route s'arrête ici
elle me dira bien si je me trompe
l'erreur est humaine
c'est aussi un oiseau
ça peut être un caillou
une rondelle de saucisson
un camion de gravier
n'importe quoi
n'importe qui
tout le monde
a le droit à l'erreur
elle est humaine
au sens le plus large du terme
Zut alors! elle a beau dormir
rêver ce qu'elle rêve
c'est elle que j'aime
on verra bien si elle m'aime
elle saura bien me le dire
elle a une bouche pour ça
pas que pour ça
elle a une bouche
Ah! si je ne craignais de la réveiller
pas la bouche
elle toute entière
elle et tous ses rêves
elle sans moi peut-être
son sommeil est un paravent
où je dessine
c'est un carnet de bal
où j'écris mon nom
elle a les yeux fermés
et je bois de la bière
elle a les yeux ouverts
je reluque un ailleurs
peuplé de derrières de femmes
et de plumes d'oiseaux
qui y font la roue
en signe de bonheur
de l'autre côté du miroir
de l'autre côté de la femme
de son reflet en mouvement
ombre et lumière se mêlant
intimement intimement
je boirai de la bière dans un bordel
en attendant qu'elle s'éveille.
— Tu es un bel oiseau
dit la femme endormie
et tu chantes si bien
je vais te mettre en cage
dans une cage dorée
où j'ai enfermé mon cœur
tu chanteras pour moi
dans ma chambre dorée
les chants que tu inventes
pour toucher mon cœur
— Je ne suis pas inaccessible
Tu peux toucher mon sein
tout près de la cage dorée
dont j'ai fermé la porte
caché la clé dans une armoire
oublié l'armoire
je suis si près que tu me touches
tu vois bien que ce n'est pas difficile
tu vois bien que je suis à toi
la vraie cage
c'est dehors qu'elle enferme
c'est ici que je souffrirai
si je ne te savais amoureux
et si je ne l'étais moi-même.
Tu chantes si bien quand tu chantes
et tout est si triste
quand tu me donnes le silence
si bien quand tu chantes
et si triste, si triste
quand tu t'arrêtes de chanter
pensant à quoi pensant à qui
à l'autre oiseau
à ta jeunesse
quand tu t'arrêtes de chanter
mon cœur me torture
ma raison me fait mal
et je regarde autour de toi
autour de nous
à la fenêtre peut-être
ou bien dans ton regard
qui s'est arrêté
lui aussi
de chanter
pour quoi pour qui
je ne sais pas ce que tu penses
tu penses à moi ou à une autre
ou bien tu voyages en silence
tu t'envoles
tu rêves que tu t'envoles
je rêve avec toi
mais rêver seulement
car tu es un oiseau
et je suis une femme
un rêve de femmes
une femme endormie
dans les sables de l'été.
— Un rêve! à qui le dis-tu!
je suis jaloux de ton sommeil
et je n'ai pas envie de dormir
Faire l'amour à la bonne heure!
mais il faudrait te réveiller
vieillir ensemble, eh! pourquoi pas!
mais il faudrait te priver de sommeil
Quand tu dors
c'est si profond
et quand tu rêves
c'est si long.
Si j'avais des ailes
je serais un oiseau
si j'étais un oiseau
un véritable oiseau
des ailes des plumes un bec
un oiseau qui pond des œufs
mange des vers de vase
et imite si bien le chant du rossignol
si j'étais un oiseau
je tomberais amoureux d'une oiselle
mais voilà! je suis un homme
un homme qui aime les femmes
je sais bien
qu'on peut ne pas les aimer
mais voilà je les aime
pas toutes
car il en est de laides et de mauvaises
certaines
quand elles sont bien faites
pas bêtes
et pas farouches
Si j'étais un oiseau
je te ferais des tours d'oiseaux
des tours en l'air
mais voilà je suis un homme
et mes tours je les fais par terre
dans un lit si c'est possible
mon sexe est un sexe d'oiseau
mais quand il aime il aime
dis-moi que je suis un homme
et que tu m'aimes comme je suis
sexe d'oiseau ou sexe d'homme
un sexe est un sexe
et un sexe qui aime
est un sexe qui bande...
Je pourrais te dire les choses
plus simplement
tu aimes tant la simplicité
les oiseaux sont simples
ce n'est pas simple de voler
quand on n'est pas un oiseau
ce n'est pas simple non plus
d'être un oiseau
quand on t'aime
comme je t'aime.
Oiseau! Oiseau!
est-ce que je suis un oiseau
où sont mes ailes?
j'ai bien un bec
mais après!
est-ce que les oiseaux ont un bec?
quelquefois un bec
d'autres fois une bouche
c'est selon l'humeur
il fait beau ou il pleut
on ne peut pas être blanc et noir à la fois
et puis on a sa fierté
des principes des règlements des lois
On inspire le respect
ou on s'en inspire
Mais est-ce que les oiseaux ont de l'orgueil!
L'oiseau blessé
qui s'appelait Kateb
et qui n'était pas un oiseau
mais un poisson comme vous et moi
l'oiseau blessé la regarde s'éloigner
disparaître dans l'ombre des pins parasols.
Il eut un petit pincement au cœur
il n'avait pas ouvert la bouche
il avait seulement pensé
ce qu'il lui aurait dit
si elle lui avait adressé la parole
Elle s'en était allée
emportant avec elle la cage dorée
dont la porte battait
elle avait dit
"Zut! j'ai oublié de fermer la porte
Ce que je suis oisive ces temps-ci!"
Elle avait dit cela d'une voix très douce
le genre de voix
qu'aiment les oiseaux
entre la voix de femme
et le chant d'un oiseau
il y a une autre voix
écoute une autre voix
celle qu'on aime
la voix de celle qu'on aime
une voix qui pond des œufs
et qui donne le sein
une voix qui prend la plume
pendant qu'elle coiffe
qu'elle étire et qu'elle parfume
son incroyable chevelure
en forme de palme de palmier
de palmier du midi
du midi
Oisive, elle l'était
inutile peut-être
sauf pour l'amour
et encore!
au moment de l'amour
et seulement à ce moment.
Elle allait d'un pas pressé
entre les pins saignant leur sève
L'oiseau la suivit
il volait
il ne volait pas
on s'en fout
d'ailleurs les poissons ne volent pas
sauf les poissons-volants
qui sont des oiseaux.
Elle entra dans la maison
abandonna son peignoir sur un guéridon
il entra avec elle
d'un coup d'aile
et se posa sur le rebord d'une fenêtre
un vent léger agita ses plumes
elle disparut dans l'escalier
et il écouta le bruit de la douche
Tout allait bien maintenant
il avait l'esprit tranquille
de la fenêtre il pouvait voir
la nuit absorber les pins
la nuit avancer dans le jardin
vers la maison se glissant
effaçant le jet d'eau du bassin
et le bassin disparu
approchant des rosiers
qu'il avait taillé ce matin
Ce matin,
elle ne lui avait pas adressé la parole
Elle avait renversé son café
sur sa robe déjà mouillée
mais elle n'avait rien dit
n'avait rien laissé paraître
de sa sourde colère
Elle réapparut dix minutes plus tard
dans une autre robe
c'était la robe perlée d'une catin
c'était un vieux souvenir
entre l'adolescence
et la maturité
entre les rêves du possible
et le sommeil de la nécessité
voilà ce que c'était
Il lui avait souri
en pliant son journal
mais elle ne le regardait pas
Elle ne lui demanderait pas
où il en était
ce qu'il avait écrit cette nuit
si c'était bon
à refaire
ou à jeter.
Elle ne disait rien
ni d'aimable
ni de désagréable.
Elle était comme ça:
aimable, désagréable ou absente
Ce matin elle était absente
elle était capable de changer de robe
à chaque instant
et entre chaque robe
elle avait disparu
Demain elle sourirait
ou elle ne sourirait pas
On ne sait jamais avec elle
ce n'est pas comme le vent
quand il souffle de l'ouest
il amène la pluie
du sud la sécheresse
du nord le froid sonore
de l'est il ne souffle pas
elle n'est pas comme le vent
Moi je ne suis qu'un oiseau de passage
dit l'oiseau
mais quel oiseau
on le saura bientôt
mais je la connais bien
dit l'oiseau
dont le nom nous échappe pour l'instant
Il pouvait voir l'écume
sur la mer devenue soudain noire
présente et insondable
la mer comme un immense rocher
léché par l'écume des vagues
C'est vraiment chouette
d'écrire un roman
et c'est vraiment très chouette
d'en être le héros
c'est chouette et ça ne coûte rien
ou pas grand-chose
Je t'écris du haut de mes montagnes
tu sais? celle que j'aime
où j'ai choisi de vivre
je t'écris un roman
un roman plein d'oiseaux
pour faire plaisir
à ceux qui aiment les oiseaux
j'y mets d'autres animaux
mais ce n'est pas forcément
pour les faire aimer
d'ailleurs qu'on les aime ou pas
ça ne les empêche pas
de continuer de vivre
dans la même peau
une peau de requin est une peau de requin
on aime ou on n'aime pas
ce n'est même pas une question
qu'un animal peut se poser
que dire des choses qui ne pensent pas
et de Dieu qui s'en fout!
Demain c'est dimanche
et je n'ai rien à fêter
je trinquerai avec le sommeil
quand il lève le coude
il ne fait pas semblant
il n'est même pas avare de son vin
c'est dire si c'est bon
de trinquer avec lui.
C'est dimanche une fois par semaine
dit le chien en levant la patte
contre le pied du guéridon
où elle a jeté son peignoir
ici il y a un chien
un chat
un cheval
deux poules
et un coq
il y a un canard
et une cane
un bouc
une chèvre
un râtelier avec des outils
un râtelier avec des dents
et un râtelier qui ne sert à rien
parce qu'on ne s'en sert pas
À quoi sert-il ce râtelier
c'est la question que je me pose
en secouant la porte
de la cage dorée
il ne sert à rien
il ne sert à rien
moi non plus
je ne sers à rien
je suis beau
et elle me regarde
je suis de toutes les couleurs
et elle m'aime bien comme ça
et puis je chante
elle adore ça
mon chant
elle ouvre de grands yeux
de beaux grands yeux qui m'aiment
et je chante
je chante ce qui me passe par la tête
je n'écris rien
je chante
et les notes se perdent
les mots s'en vont
quel gaspillage ces chansons!
quelle débauche de talent!
voilà ce que je me dis
mais je suis bien obligé de chanter
je suis là pour ça pas
de mon point de vue bien sûr
mais un oiseau chante
s'il ne chante pas
c'est qu'il est mort
et s'il est mort
plus rien n'existe
Toi, tu existes oh mon amour
tu existes bel et bien
je vois bien que tu existes
et tu vois bien que je t'aime
Mon amour vaut bien une cage
j'aime cette cage
parce que je t'aime
Un jour tu ouvriras la porte à mon insu
cachée dans l'ombre d'une fenêtre
tu attendras mon réveil
tu goûteras ma surprise
tu voudras que je parte
mais je ne partirai pas sans toi
je fermerai les yeux
je chercherai un autre rêve
et je le trouverai
il faudra bien que tu refermes la porte!
tu fermeras la porte
sur ma fausse quiétude
et tu jureras de ne plus recommencer
tu le jureras à haute voix
pour que j'en sois témoin
et tu ne m'en voudras pas
tu me demanderas de chanter
et je chanterai
tu me demanderas d'être beau
et j'inventerai de nouvelles couleurs
tu me demanderas de partir
et j'ouvrirai la porte
pour que tu la fermes!
Il n'y a pas que du bon
dans mon petit cœur d'oiseau
dans ma tête non plus
j'aimerais être un autre oiseau
celui qui s'en va
et ne revient pas
mais ce que j'aime
est si difficile
difficile de beauté
de femme lointaine
et si proche quand tu veux
difficile de chanter
quand ma gorge se noue
à la pensée que ma cage
est suspendue à un fil
qui n'est pas le fil d'Ariane.
Il y a de méchantes pensées
dans mon sac à penser
mais il vaut mieux ne pas en parler
elles pourraient entendre
et chercher à se disculper.
Fausses ombres!
Il était une fois
un oiseau blessé
qui cicatrisait
dans une cage dorée
une jolie femme
le faisait chanter
et quand il ne chantait pas
il se mourait d'amour pour elle
Quel gâchis, ces chansons!
se lamentait l'oiseau blessé
et quel dommage que le vent
ne les écrive pas
dans le sable de leurs têtes!
Quel gâchis! Quel dommage!
et quelle pitié dans le cœur d'un oiseau!
Mais ce qui est le plus chouette
se dit l'oiseau
c'est son nouveau refrain
ce qui est chouette vraiment
c'est que j'écris un roman
et que personne n'en sait rien
rien personne pas même elle
un roman dont je suis le héros
un héros que j'ai fabriqué
de toutes pièces
et des pièces qui manquent
pour ne pas tout dire
et laisser entendre
Pour le moment
je n'ai inventé aucun autre personnage
je n'en ai pas senti la nécessité
j'ai aussi supprimé les événements
ils ne veulent pas dire grand-chose
et puis ils prendraient la place du héros
il n'en est pas question
du moins pas pour le moment
un jour peut-être
je lui trouverai une histoire
de mon invention
une histoire avec d'autres personnages
de moindre importance
et puis aussi deux ou trois choses
même quatre
un chien
un chat
un cheval
et une raquette de tennis
sans la balle
sans l'autre raquette
et sans filet
pour qu'on voie que rien n'est truqué
un chien qui lève la patte
un chat qui se prend pour un chat
un cheval pour un bidet
et le bidet pour une raquette
Le monde est merveilleux
quand on est romancier
et qu'on a du succès
je n'ai pas encore de succès
mais ça ne saurait tarder
à moins que je sois poète
ce qui gâcherait tout
le succès
le monde
les chiens et les chats
les chevaux les bidets les raquettes
tout serait gâché
par la poésie
c'est comme ça de nos jours
c'est la poésie qui gâche
qui gâche tout
même la fête
même la bonne humeur
une goutte de poésie
fait toujours déborder le vase
tandis qu'un torrent de roman
c'est le succès assuré
voilà ce qui est chouette
quand on écrit un roman
c'est qu'on peut dire n'importe quoi
pourvu que ça ne fasse pas
déborder un vase toujours plein à ras bord.
Dans ma cage dorée dorée
à l'or fin
j'écris en secret
un roman d'amour
un roman d'amour cela veut dire
que l'amour en est le sujet
et que le héros n'est pas tout seul
Pour l'instant
mille excuses
il l'est
il faudra repasser un autre jour
il se sera peut-être passé
quelque chose de nouveau
pour changer sa solitude
insupportable solitude
En tout cas la clé est sous la porte
n'hésitez pas à ouvrir
il n'y a qu'un tour
pas bien difficile
après quoi le rideau tombe
le spectacle est terminé
ce n'est plus un roman
c'est une confidence
des larmes dans les yeux
l'amertume sur la langue
un frisson sur la peau
on se bouche les oreilles
j'écris pour quoi pour qui
j'écris parce que c'est chouette
j'écris pour une chouette
un oiseau de la nuit
qui dort nu dans un grand lit
où la nuit est chouette
mais pas sinistre
Mais la nuit
ce n'est pas moi
pas même un morceau de mon cœur
la nuit n'est pas sinistre
moi oui la nuit
je suis sinistre
et pourtant je ne suis pas chouette
je suis un oiseau de malheur
blessé par-dessus le marché
j'ai été un chouette oiseau
une chouette avec des ailes
et de grands yeux profonds et solitaires
pour effrayer les vieillards séniles
qui aiment les petites filles
et les petits garçons
et qui ne savent plus jouer
à chat perché
à cochon vole
à trou du cul champignon tabatière
au chien errant
qui se gratte une oreille
et à la puce
qui y sommeille
c'est chouette aussi l'enfance
chouette les jeux
pas les torgnoles
et les évaluations d'intelligence
chouette les jeux
quel est l'arbre le plus haut de la terre
celui qui est dans mon cœur
quel est le cœur le plus gros
celui que je te destine
et quel est l'animal
qui vit si longtemps
que sa mémoire ne suffit pas
c'est toi c'est moi c'est eux
c'est nous tous dans l'éternité
non pas pour amuser les dieux
mais simplement pour leur montrer
qu'eux c'est eux
et nous c'est nous.
Ce ne sont pas là des jeux d'enfants
ni de vieillards séniles
ce sont des jeux d'oiseaux
un oiseau à la mémoire courte
un oiseau qui n'a jamais été enfant
un oiseau qui ne vieillira pas
un oiseau qui s'est arrêté
pour aimer
au diable les enfants et les vieillards!
et rien à Dieux, pas ça!
Je suis sinistre quand je m'y mets
je dois avoir du sang
de chouette dans les veines
il y a tant d'ombres dans ma tête
tant de songes ignorés
qui n'ont pas encore eu lieu
et qui me font mal
d'exister et de n'être pas
au monde que je vis
je suis sinistre, mais pas bête
j'aime ce que j'aime
à ma manière d'oiseau blessé
j'ai une tête à écrire des romans
et une queue à faire l'amour
j'ai un tas d'autres choses
dont je me sers avec soin
Mais ma tête et ma queue
sont ce que j'ai le mieux étudié
pourquoi n'est pas une bonne question
on se fiche de savoir qui est qui
comment est une question intelligente
mais où
ça c'est le mystère
c'est tout l'objet
tout le temps
et quand
voilà le moment de se taire
ou de pondre
un de ces chefs d'œuvres
qui font le tour du monde
pour le refaire sans cesse
Je suis sinistre
mais je suis heureux
j'ai du sang de chouette
dans mes veines
mais aussi du sang de courlis
de merle et de bergeronnette
de mésange
de fauvette
du sang de chien
et du sang de chat
Je le dis au chien
il rigole
je le dis au chat
il me tourne le dos
je le dis aux oiseaux
aux mouettes par exemple
et les mouettes me disent
nous sommes l'autre oiseau
et nous te croyons sur parole
S'il n'y avait pas de ciel
on ne pourrait pas voler
s'il n'y avait pas de terre
on ne pourrait pas marcher
on ne marche pas sur l'eau
on peut faire semblant
surtout si on sait voler
mais faire semblant n'est pas faire
voler n'est pas marcher
l'eau c'est fait pour nager
et le feu pour se brûler
nous sommes l'autre oiseau
et nous aimons la vie
aussi nous n'aimons pas
qu'on nous enferme dans une cage
la liberté d'abord
l'amour après
mais pas dans une cage
dans un lit parfumé
et pas tout seul
avec celle qu'on aime
et pas trop vite
parce qu'on aime vraiment.
Voilà ce que dit l'autre oiseau
et il le dit d'un air important
tout en volant
au-dessus de la cage
où je me meurs d'amour.
Je le répète au chien
il rigole
je le répète au chat
il me tourne le dos
à elle je ne dirai rien
de ce que je sais
du peuple des oiseaux
je bercerai son cœur
mais sans tristesse
parce que la tristesse
ne berce rien
et surtout pas le cœur
elle ne doit rien savoir
du peuple des oiseaux
des oiseaux blessés
et de l'autre oiseau
un oiseau est un oiseau
il change de couleur de voix de pays
un oiseau en cage
ou un oiseau en liberté
un oiseau est un oiseau
voilà tout ce qu'elle sait des oiseaux
et c'est bien suffisant
c'est même quelquefois trop
elle ne me croit pas tout à fait
elle est charmée
mais elle doute
elle doute avec amour
elle doute comme un oiseau
un doute sans importance
un doute qui n'arrête rien
sinon son sourire
et ses grands beaux yeux
qui interrogent mon bec d'oiseau
mon bec qui ment
mais si bien
si naturellement
sans mensonge
rien que le verbe mentir
conjugué au présent de l'indicatif
par mon bec
qui se prend pour un sujet
et qui l'est peut-être
peut-être
c'est un bec d'oiseau le mien
un oiseau en cage
et l'autre oiseau
reviendra-t-il du pays
où meurent les oiseaux
qui ont de l'esprit
et pas seulement du cœur
Vous le saurez au prochain numéro
s'il paraît
ce qui ne paraît pas
Je le dis au chien au chat
à la porte des cabinets
quand elle est occupée
à faire quoi je ne sais pas
en tout cas elle s'en fout
le chien s'en fout
le chat aussi
la vie n'est pas tous les jours marrante
dans une cage avec un oiseau
qui écrit le roman de sa vie
tu le dis au chien
tu le dis au chat
le chien se tape sur les cotes
le chat se lisse les moustaches
un oiseau dans une cage
c'est une triste image de la vie
et une porte ouverte
c'est triste aussi
en fait c'est le plus triste de l'histoire
parce que la cage
tout le monde en parle
elle est fermée
elle est ouverte
on la ferme
ou on l'ouvre
tout le monde sait cela
mais une cage ouverte
déjà ouverte
qui ne se referme pas
c'est triste pour l'autre oiseau
qui d'un coup d'aile
s'en est allé
au pays où des oiseaux sont morts
de la mort naturelle
pas la bête mort
des oiseaux en cage
pas la bête mort
des oiseaux amoureux d'une femme
ici les oiseaux meurent
en battant de l'aile
et ce n'est pas bête ça
cette mort est loin d'être bête
en tout cas
dit l'autre oiseau
c'est la mort que j'ai choisie
c'est un signe d'intelligence
et c'est déjà pas mal
tandis que toi, mon pauvre oiseau
tu as choisi l'amour
pas l'amour de l'art
ou de Dieu
ou des choses simplement belles
tu as choisi une femme
comme si les oiseaux
pouvaient faire l'amour aux femmes
tu es stupide lâche ignorant
tu es la honte de notre espèce
c'est vrai que c'est une belle femme
et qu'elle inspire l'amour
chante-le une fois
à la deux tu t'envoles
et à trois tu ne reviens plus
Je dis cela parce que je suis l'autre oiseau
mais si j'étais toi je réfléchirais
avant que ça soit trop tard
mais si tard dans la nuit
que ton cri ta douleur ton désespoir
ne passeront pas au travers des barreaux
et pour quoi pour qui
pour cette fille
qui n'entend que ce qu'elle veut
et ce qu'elle veut
mon pauvre oiseau blessé
ce n'est pas un chant d'oiseau
ni même une de tes plumes
tes yeux de merlan frit
et ton bec qui a l'air d'un cornet
à pistons sans pistons
et planté à l'envers
sur ta face de poisson
d'ailleurs si elle soufflait dedans
l'erreur est pardonnable
tu en conviendras
si elle soufflait dedans
tu ferais en sorte
qu'il sorte un son de cornet
de ton abominable derrière!
Tiens allez hop!
je m'en vais
pour ne plus revenir
je reviendrai où ça me chantera
et dieu sait si ça me chante souvent
des femmes
des pays
des copains de campagnes
sans compter la progéniture
et les vins inoubliables
Non mais c'est vrai!
je perds un temps qui m'est compté
il s'accroît d'un côté
et décroît de l'autre
c'est-à-dire qu'un jour il s'arrêtera
et qui s'arrête avec le temps
tout
moi toi eux
les vallons les vallées
les rivières les ruisseaux
les chansons et la musique
tout
je te laisse à ton roman
et à tes amours
et c'est parti pour mille voyages
mille pays et mille femmes
c'est parti pour ne plus revenir
et d'un formidable coup d'aile
l'autre oiseau s'emporte
à l'autre bout de la terre.
Un jour, beaucoup plus tard
dans un autre pays
j'ai rencontré l'autre oiseau
c'était un vieillard respectable
qui avait perdu l'usage de la vue
et qui buvait beaucoup de vin
parce qu'il avait décidé
de vivre le plus longtemps possible
il aimait la vie
et la vie le lui rendait
il ne volait plus depuis longtemps
mais il aimait regarder
les mouettes au-dessus du port
et les écouter
elles avaient tant de choses à dire
parfois un aigle étonnant
lui faisait la conversation
ou bien une colombe astucieuse
le régalait de ses charmes
La première fois que je vis l'autre oiseau
il était assis sur son chapeau
et se régalait d'un café-crème
il m'attendait
aussi lorsque j'arrivai sur la terrasse
il se leva et me salua
il avait retenu une chaise
avec politesse mais fermement
parce qu'il y avait ici
beaucoup d'amateurs de chaises
d'autant que leur usage était gratuit
à la condition de consommer
ce à quoi chacun s'affairait
avec beaucoup de conscience
et une chaise sous le derrière
les verres et les carafes allaient et venaient
sur des plateaux volants
qui volaient de leurs propres ailes
depuis un certain temps déjà
cet établissement n'employait
que du personnel de qualité
trié sur le volet
il y avait beaucoup de chômage en ce temps-là
et le volet avait de considérables dimensions
plus d'une fenêtre en a rougi
qui s'ouvrait à la demande
le vieux agitait son chapeau
par-dessus les têtes
— Je me suis encore assis dessus
me dit-il en souriant
c'est grotesque cette manie
de s'asseoir sur une seule chaise
et seulement après avoir enlevé son chapeau
Vous ne trouvez pas que c'est grotesque
— Je ne porte jamais de chapeau
enfin ça ne m'est jamais arrivé
— Bien sûr, une chaise vous suffit
Occupez celle-là
j'ai eu un mal fou à la conserver
j'ai dû l'arracher cent fois
des mains d'un énergumène ou d'un autre
Monsieur, quand on porte le chapeau
on a droit à deux chaises
celle-ci est pour vous
la prochaine fois que je vous recevrai
je serai moins poli
et je garderai mon chapeau sur la tête
et gare à celui qui me cherche des noises
le poids des ans ne m'a pas écrasé
je tordrai le nez des morveux
et la bouche des baveux
Le vieux avait dit ça pour les divers consommateurs
qui le regardaient de travers
certains avaient un chapeau sur la tête
— Ce qui, précisa le vieux en souriant,
ce qui donne droit à deux chaises
en cas de politesse et seulement dans ce cas
— Je comprends mieux maintenant, dis-je
— Vous avez pourtant l'air de ne pas comprendre!
Mais peu importe
ce qui se passe dans votre tête
ce qui occupe la mienne
est bien plus important
de mon point de vue bien sûr
Moi aussi j'ai écrit des romans
et je sais ce que ça vaut
Ah! monsieur, un chant d'oiseau!
vous ne savez pas ce que c'est
et vous ne le saurez jamais
c'est pour ça que vous écrivez des romans
et que j'ai cessé d'en écrire
Que diriez-vous d'un verre de vin?
c'est vous qui payez bien sûr
Il est rare que je paye ce qu'on m'offre
de si bon cœur.
Le service est impeccable
et le vin inoubliable
enfin
si j'ai bonne mémoire
et ça, monsieur, je ne peux vous le garantir
mon cerveau est vieux
si vieux que mon crâne
pourrait en contenir cent comme celui-là
et ma mémoire n'a plus la place
elle a oublié beaucoup de choses
elle a changé des noms des lieux
les époques se mélangent
c'est un vieux cerveau
qui ne s'affole plus
quand ça coince
il préfère le sommeil au miroir
Mais je vous ennuie sans doute
avec mes histoires de vieillard
je ne veux pas dire par là
que je vais vous raconter des histoires de jeune homme
je n'en connais plus
et si je prétendais le contraire
je mentirais
êtes-vous venu me voir
pour entendre des mensonges?
vous avez parcouru
un si long chemin
ce serait dommage
l'autre bout du monde
ce n'est pas la porte à côté
je le sais
j'en viens
mais c'est ici qu'on vient mourir
quand on est un autre oiseau
il ne faut pas se raconter des histoires
les vieux n'ont pas grand-chose à dire
sinon seraient-ils vieux
auraient-ils vécu si longtemps
s'ils avaient quelque chose
d'important à dire
les vieux nous ressemblent
ils sont simplement plus âgés
l'usure a fait son œuvre
plus que le temps
oui, plus que le temps
si j'avais su ce que je suis
avec le temps
tout le temps
ce qui était possible
mais qui n'en a pas voulu
et pourquoi?
c'est bon d'être un oiseau
mieux que quoi que ce soit d'autre
je n'aurais pas voulu
être un cheval ou un homme
un arbre ou un ballon de football
j'étais oiseau
et cela me convenait
je savais que c'était important
mais je ne savais pas
que le temps n'y peut rien
que c'est une question d'attente
et qu'en attendant
mon dieu pourquoi pas
en attendant
chanter voler aimer visiter charmer
conjuguer tous les verbes
à tous les temps à tous les modes
et mettre un nom
sur chaque visage
la mémoire est fille de l'attente
ce n'était pas le bon objet
mais c'était quoi le bon objet
l'amour ou la mémoire?
ni l'un ni l'autre
ni dieu ni diable!
Le temps n'est pas une horloge
pas une mécanique
l'horloge imite le temps
mais c'est une marionnette
l'âme est cachée
quand elle existe
et ce n'est pas toujours le cas
Je vous ennuie
ne secouez pas comme ça la tête
bêtement pour dire le contraire
je vous ennuie
depuis un certain temps
combien de temps
je n'en sais rien
j'ennuie tout le monde
tout le monde s'ennuie
chaque fois que j'ouvre la bouche
c'est que je ne chante plus
je ne sais plus mon solfège
je l'ai oublié
ça arrive même au plus malin
et quand ce n'est pas le solfège
c'est une corde vocale
ou un poumon
ou le mal au dents à la tête aux pieds
quelque chose n'importe quoi
qui vous empêche de chanter
ou de chanter avec talent
alors forcément l'ennuie ça pèse
ça appuie sur la détente
et le sommeil est le meilleur refuge
on garde les yeux ouverts
pour ne rien laisser paraître
de son ennui
mais en dedans ça dort bel et bien
rien ne bouge
c'est le calme plat
on a tombé toute la voile
et mis en panne sur l'horizon
Enfin les choses sont ce qu'elles sont
moi je ne peux rien changer
d'ailleurs c'est moi qui change
et ça n'inquiète que moi
continuez de dormir, jeune homme
et de ne rien laisser paraître
il faut tromper le monde
si l'on veut vivre longtemps
mais attention
tromper n'est pas vivre
Il était une fois
une belle cicatrice
dans la chair d'un oiseau
une cicatrice inexplicable
une question sans réponse
ce qui explique bien des choses
l'oiseau blessé chantait
des chansons de son crû
La porte était ouverte
il aurait pu partir
mais il ne le fit pas
il chanterait jusqu'à la mort
ou du moins tant que la vie
inspirerait son cœur
et la vie était chargée
d'êtres de choses et d'histoires
où son cœur se retrouvait
c'était un oiseau
qui aimait le blues
et elle l'écoutait sans trop y croire
elle disait quelquefois
— Oiseau, tu m'aimes, je le sais
pour chanter de cette manière
il faut bien que tu m'aimes
je reconnais l'amour de loin
je ne suis pas femme pour rien
mais ton amour m'amuse
je ne peux pas y croire
tu voudrais que je crois
ce qu'il te plaît de croire
je ne peux pas je ne peux pas
tu es un bel oiseau charmeur
et je te permets de te poser sur mon sein
mais rien de plus
ne tente rien de plus
c'est ainsi que je veux commencer
parce que je n'y crois pas
je ne peux pas y croire
mais tu chantes si bien
difficile de croire
que tu pourrais mentir
tu ne sais pas mentir
tu ne sais pas aimer non plus
tu m'aimes et je le sais
je reconnais l'amour
c'est un autre chant
une autre voix
et tu l'imites si bien
et c'est déjà fini
Retourne dans ta cage
tu ne comprendrais pas
retourne d'où tu viens
si c'est possible
la porte est ouverte
ne me regarde pas
cesse de chanter maintenant
je vais aimer
aimer comme je peux
aimer de tout mon cœur
et de toute mon âme
qui?
je ne sais pas
un autre oiseau peut-être
un oiseau de passage
un bel oiseau
qui me fera un enfant
si je le veux
ou qui ne m'en fera pas
si je le lui demande
— C'est ainsi que ça s'est passé
dit le vieux
je l'ai baisée toute la nuit
au matin elle voulait m'épouser
ce que je fais je le fais bien
et voilà le résultat
elle s'était mis dans la tête
des choses qui n'étaient pas dans la mienne
moi je n'ai jamais demandé à personne
de faire ce qui me plaît
ce que je demande
on me le donne ou pas
je voyageais beaucoup à cette époque-là
et j'ai beaucoup reçu
j'ai remercié
ou je me suis révolté
mais je n'ai jamais proposé à quelqu'un
de m'épouser après une nuit
d'amour dans une chambre
au bord de la mer avec
un oiseau en cage qui
n'arrêtait pas de piailler
et de me casser les oreilles
ce que je fais je le fais bien
un point c'est tout
il y a eu des larmes des cris des plaintes
j'avais des ailes
je m'en suis servi
et d'un coup d'aile
j'ai touché l'horizon
et le soleil se levait à peine
je n'avais pas dormi de la nuit
et pour cause!
je rencontrai une mouette
qui m'indiqua la terre la plus proche
et là je dormis
dix jours et dix nuits
dans les bras d'une femme
qui faisait payer
tout ce qu'elle offrait
Au bout de dix jours
je payai ce que je devais
je lui fis l'amour avant de partir
et d'un coup d'aile
je touchai l'horizon
il n'y avait pas un chat
et comme je déteste la solitude
je partis à la rencontre
de la mouette qui jamais
ne se mit dans la tête
d'épouser mézigue
nous eûmes treize enfants
et nous les mangeâmes
pour fêter nos vingt ans
de vie commune
après quoi je la quittai
vieille mais heureuse
d'avoir vécu ce qu'elle avait vécu
Une autre fois
je rencontrai un Chinois
qui vivait de commerce
et de vol
je l'épousai par une nuit folle
pas par amour
par intérêt
on jasa
mais je n'en fis pas cas
je l'empoisonnai au bout de six mois
de vie commune et régulière
et je partis avec la caisse
je ne lui avais pas fait d'enfant
lui non plus ne m'en fit pas
il était mort
on était quitte
et j'étais riche
J'ouvris une boutique de souvenirs
à bord d'un navire qui croisait
au large de l'Afrique
le navire fit naufrage
mon commerce avec lui
et je dus épouser un autre Chinois
pour redorer mon blason
il mourut trois mois plus tard
de mort naturelle
comme c'était un escroc
un voleur un assassin
il ne me laissa que des dettes
et je me jurai
de ne plus épouser désormais
des Chinois porte-malheur
Je renonçais d'ailleurs carrément
à épouser des hommes
c'est contre nature
ça porte malheur
et ce n'est pas moral
en plus c'est dégueulasse
Je fis donc la connaissance
d'une charmante fillette de treize ans
et comme je n'avais pas l'expérience
qu'il faut
je confondis le mariage avec le viol
et on m'envoya en prison
où je devins
une femme
C'est une sale période de ma vie
aussi je n'en dirai rien de plus.
Quand je fus libre de nouveau
je redevins un autre oiseau
et je violai trois fillettes de treize ans
mais en connaissance de cause
je violai aussi un gendarme
un juge
et un greffier qui était une femme
et puis je n'eus plus soif de viols
j'avais payé ma dette à la société
et la société m'avait rendu la monnaie
D'un coup d'aile
je touchai l'horizon.
Le soleil se couchait
je n'avais plus le même âge
j'avais beaucoup violé
aussi les avances d'une mouette
ne me firent aucun effet
elle me demanda si j'étais normal
et je lui expliquai mon récent passé
de violeur de fillettes
comme elle comprenait
tout ce que je lui disais
et que ses beaux yeux de mouette
avaient la couleur du vent
je lui demandai
de rester avec moi
— Un jour, lui dis-je
le passé sera le passé
demain peut-être
— Demain dans doute
dit-elle en imitant le cri de la mouette
et le lendemain
je n'y allai pas de main morte
je lui fis l'amour
je lui fis plaisir
je lui fis un enfant
qu'on se promit de dévorer
à la première occasion
c'est en suçant les derniers os
qu'il me vint une idée
— Mouette mon amour lui dis-je
maintenant que je suis redevenu moi-même
maintenant que tu es l'objet unique de mon amour
maintenant que je sais
que tes enfants sont les meilleurs du monde
la preuve
il ne reste plus rien de celui-ci
maintenant ma mouette mon amour
il me vien