de Patrick CINTAS
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Texte intégralChapitre premier
Frank Chercos montait chaque soir au-dessus de la ville pour y méditer en toute tranquillité. À l'époque, il possédait une motocyclette, ses émoluments de jeune flic ne lui permettant pas encore l'achat d'une automobile neuve. Frank voulait du neuf, après avoir usé du vieux pendant toute son adolescence. Il avait trouvé cette Java dans la vitrine d'un vendeur de motoculteurs. Il n'avait pas accepté un crédit trop bien ficelé pour le réduire à des calculs de rentabilité. Quand on n'a pas vraiment les moyens, on paye cash.
Il n'avait été ni fils de bourgeois, ni d'ouvrier, ni de fonctionnaire, pas même de rentier. Son père avait été une crapule, mais une petite crapule qu'on n'avait jamais enfermée, ni même menacée d'enfermement, un sale type qui entretenait de bons rapports avec les forces de l'ordre et qui n'avait jamais eu à faire à la justice. Mais c'était un marginal, un égoïste profond, enclin, pour défendre son territoire, à l'hypocrisie et à la jalousie. Frank se souvenait d'une mère effacée, un peu poivrote, qui l'avait initié aux médicaments. Elle avait été jolie, comme la plupart des femmes, et avait renoncé à ses rêves sans esprit de sacrifice, laissant aux autres le soin d'imaginer ce qui était perdu à jamais pour elle.
Pendant ce temps passé en explications et en traversées du silence, Frank rénovait les objets de son existence. Il récupérait, sans jamais rien voler. Il achetait quelquefois. Il avait, comme tous les jeunes de sa génération, besoin de musique et de voyages. Il n'écoutait rien d'inoubliable et n'allait jamais loin. La bande magnétique et le moteur deux temps constituaient la base de son existence techno. Avec, de temps en temps, dans les moments de déprime, les substances que lui fournissait sa mère et qu'il finit par trouver en allant un peu plus loin que d'habitude, aux frontières de la ville, et non pas au coeur comme le suggérait son père.
Il n'avait rien appris d'autre, mais ni son père ni sa mère n'exprimèrent leur regret, s'ils en éprouvaient. Il était devenu flic pendant son service militaire. Au début, il croyait que le métier de flic consistait à aider la Croix-Rouge à ramasser les morts et les blessés de la route. Un sergent lui avait enseigné les rudiments du comportement de flic, mais seulement dans le cadre étroit et trompeur d'une Croix-Rouge qui agissait avec méthode et reconnaissance. Frank était toujours chargé de la circulation rendue difficile par l'accident et la nuit. Il s'agitait avec méthode dans les phares et les ombres où il semblait à son aise. On le félicitait toujours. Si c'était ça, flic, c'était un bon boulot. Il ne concevait pas un bon boulot sans cette reconnaissance pressée qui secouait sa main et flattait son épaule.
Au matin, il allait au rapport rasé de frais et les dents éclatantes. On voyait bien qu'il y avait du flic en lui, en plus du tueur qu'il promettait de devenir si on lui en donnait l'occasion. Il avait quitté l'Armée avec l'espoir de continuer d'être flic. Mais les tests d'intelligence signalaient déjà qu'il n'était pas à sa place dans la circulation. Il s'était rendu compte que tous ses collègues étaient de sombres crétins. Ça ne le gênait pas vraiment, mais à force de vivre avec des demeurés, il prenait le risque de s'enliser dans sa propre paresse. Il n'avait rien demandé. Il avait simplement passé les tests sans s'engueuler avec le psychotechnicien. On lui avait communiqué les résultats en grandes pompes.
Convoqué dans le bureau du Chef, il n'avait pas attendu longtemps dans le couloir. On l'observait. Il évitait les regards glissant derrière les vitrines des bureaux. Il ne se demandait même pas pourquoi le Chef voulait le voir. Il n'était pas encore certain de rester flic. Il avait le choix, comme au Séminaire où il avait passé quelques mois de tempérance et d'espoir. Le Chef déplia les résultats sur son sous-main taché d'empreintes digitales.
— C'est bon, disait-il, c'est même très bon. Vous dites que vous n'avez aucun diplôme?
Frank secoua la tête pour dire oui. Il était économe question dialogue. Il s'ensuivit un stage de plusieurs mois dans un centre spécialisé où on lui démontra qu'il était mieux fait pour l'enquête. Il n'avait pas un goût très franc pour ces recherches. Il haïssait les juges depuis qu'il en avait rencontré quelques-uns au moment où les services sociaux s'étaient intéressés à son adolescence solitaire. Il avait insulté le juge et quand on lui avait demandé une explication, il l'avait refusée à ces esprits un peu trop enclins à l'arbitraire. Ils avaient dû se contenter de sa grimace et ils l'avaient renvoyé à la vie ordinaire sans autre forme de procès.
Un magistrat venait leur enseigner la procédure. Il remarqua tout de suite l'hostilité de Frank et il le traita en être inférieur. Frank lui consentit cette fois une explication, mais elle était musclée et on le lui reprocha. Comme il avait parfaitement fait usage de la terreur, on l'aiguilla vers la section des tacticiens. Il s'y trouva plus à son aise que dans l'enquête proprement dite. On y enseignait surtout la provocation. Il aimait la provocation, mais la fuite l'écoeurait. On avait beau lui expliquer qu'après la provocation, il est utile ET nécessaire de fuir, il s'entêtait à vouloir faire face à ses responsabilités et le groupe de pilotage reconsultait les résultats de ses tests pour chercher l'erreur. On lui expliqua que, dans son cas particulier, le mental prenait le pas sur l'intelligence. On n'avait jamais conçu un flic de ce type. Il n'était pas trop tard pour bien faire, comme il le suggérait avec amertume, mais le temps filait doucement et les horaires du stage ne prévoyaient pas ce genre de réflexion. Il promit de fuir pour avoir la paix. On le surveilla.
Et chaque soir, tandis que sa Java ronronnait dans la montée au-dessus de la ville, il était filé par des taupes. Dosant les gaz dans les virages, il ne les voyait pas dans ses rétroviseurs. Il savait seulement qu'il était filé et il savait pourquoi. Il savait même comment. Pendant que lui, simple enquêteur provocateur, se payait une technologie héritée de l'ancien bloc communiste, comme on l'appelait encore, eux disposaient d'une technologie dernier cri qui leur assurait à la fois l'invisibilité et l'impunité. À dix heures, il avait fini de travailler, mais pas d'exister, pas pour eux en tout cas. Il montait au-dessus de la ville et arrêtait la Java dans une clairière au bord de la route. De là, il dominait la ville. Il rêvait de la peindre ou de la photographier. Il avait une idée des couleurs à employer, notamment le rouge des lumières et le bleu profond de l'ombre. Ils ne savaient pas ce qui se passait dans sa tête, sinon ils auraient cessé de le filer comme un prévaricateur. S'il avait amené une fille, ils auraient soupçonné une ruse. Il n'y avait pas de fille dans sa vie. Il cherchait toujours. Pas facile, avec une Java deux cylindres qui exhibait son gros phare démodé.
Quand il arriva à la clairière, il vit la chaise. Il n'y avait jamais eu de chaise à cet endroit-là qui n'était pas non plus un dépotoir. La chaise rutilait dans un rayon de lumière qui fusait discrètement d'un buisson. C'était une chaise confortable, du type de celles qu'on rencontrait dans les musées de l'ancien temps et dans les maisons bourgeoises. Une chaise au nom de roi, avec une tapisserie brodée de fil d'or. Frank coupa les gaz et continua d'avancer au ralenti. Tous ceux qui ont possédé une Java et qui la possèdent peut-être encore savent que ses deux cylindres sont capables d'une grande souplesse. Il braqua le phare sur la chaise, puis sur le buisson. Une fille en sortit, attifée comme une pute, les seins gonflés et la cuisse nue. Frank posa pied à terre.
— Si c'est moi que tu cherches, dit la fille en avançant, tu m'as trouvée.
Frank lui offrit un reflet de sa canine d'or.
— Tu t'installes? dit-il en désignant la chaise du regard. T'en as d'autres?
La fille ne parut pas comprendre. Elle regardait la chaise comme si elle ne l'avait jamais vue.
— Elle est à toi, non?
Elle ne pouvait pas le nier. En principe, on ne trouvait ce genre de chaises que sur les bords de la nationale. Qu'est-ce qu'elle foutait à cette altitude?
— Me dis pas que tu n'en sais rien, dit-il en coupant le moteur.
Elle continuait d'avancer. Il n'était pas sûr que ce fût une fille. Il n'aurait pas aimé se coltiner avec un travelo. Il y avait un tas d'idées qui lui répugnaient., et particulièrement celle d'avoir à se farcir la présence d'un travelo pour les besoins de l'enquête. Le phare tirait sur la batterie qui commençait à ronfler.
— J't'ai jamais vu, dit la fille.
— Ça m'étonnerait, dit-il.
Et il ajouta pour éviter la confusion:
— J't'ai jamais vue moi non plus. L'endroit est plutôt tranquille d'habitude.
Elle épousseta un sein du bout des ongles.
— Je vois que je dérange, dit-elle. Mais la terre est à tout le monde, non?
Frank actionna la béquille d'un coup de pied savant. Il leva une jambe à l'équerre et se planta devant la fille.
— Il y a de meilleurs endroits, dit-il.
Son instinct de flic lui parlait. Elle devait en savoir autant sur sa nature. Elle recula imperceptiblement comme si elle avait à faire à un client trop original.
— Il n'y a pas de meilleur endroit pour méditer, dit-il en s'approchant du gouffre.
On ne voyait pas la pente. La ville gisait dans un néant. Il n'avait jamais invité personne à assister à ce spectacle qui lui donnait la nausée.
— Tu serais folle d'être seule, dit-il.
Il palpait son P32 dans sa ceinture. La fille commençait à sentir la sueur. Frank percevait les frémissements du maquereau dans les feuillages.
— C'est tout de même étrange de monter jusqu'ici pour chiner, dit-il sans la regarder.
— Je chine pas, dit-elle, je...
Il se retourna pour la voir rougir. C'était une fille. Il n'avait jamais vu de travelo rougir. Seules les filles rougissent quand on les prend sur le fait.
— Si tu chines pas, dit-il sans rien perdre de sa mesure, qu'est-ce que tu glandes?
Le maquereau n'était pas loin. Ou le client. Ou les deux. On rencontrait rarement une fille sans son mac. Avec ou sans client. Les feuillages trahissaient une présence têtue.
— Tu l'as transportée sur ton dos? demanda-t-il.
Elle reluqua la chaise comme si elle ne l'avait jamais vue. Pendant ce temps, il examina le gazon pour y déceler la trace des roues. Il y avait une quantité incroyable d'ornières dans ce gazon. Il n'y avait jamais prêté attention. C'était l'occasion ou jamais.
— Tu n'aimes pas qu'on te fasse chier, murmura-t-elle.
Elle devait avoir l'habitude de ce genre d'acte de contrition. Frank haïssait les hommes et méprisait les femmes. Il n'arrivait même plus à éprouver du respect pour les enfants et les vieux le rendaient nerveux.
— Si tu cherches des histoires... commença-t-elle.
Il s'approcha d'elle pour la regarder au fond des yeux. Elle était devenue dure comme une pierre et il n'était pas facile de pénétrer dans ce corps par les yeux. Il connaissait cet exercice, un des favoris de son bon vieux salaud de père.
— Vous feriez mieux de vous tirer tous les deux, conseilla-t-il sans une trace d'agressivité dans la voix. Ou tous les trois, tous! qui que vous soyez.
— T'es dingue, non? fit-elle.
Elle disait ça parce qu'il agitait son P32 à proximité de son visage. Le marle n'en pouvait plus ou alors il était insensible. Frank ne connaissait aucun proxo à ce point indifférent au sort de sa camelote. Celui-là pas plus que les autres. Il le lisait dans les yeux de la fille, faute de pouvoir s'y noyer comme il aimait en finir avec les filles.
— O.K., dit le marle en sortant de sa cachette.
Le P32 était une arme de flic. Ça l'inspirait. Il avança une gueule de poupon travaillé par la vérole. Une mèche blonde coulait sur son oeil. Il se dandinait comme si le moment était venu d'en rire. Frank lui envoya deux coups rapides dans la bouche. Il vit nettement les dents éclater tandis que la tête, par réflexe, s'avançait encore avant d'être projetée en arrière dans l'obscurité où tout le corps fut englouti. Il n'y avait plus de trace du proxo, du moins pas tant qu'il ferait nuit. La fille s'agita.
— Il te fera plus chier, dit Frank qui entrait dans l'ombre pour achever le travail.
Un coup fit encore trembler l'air tranquille du petit bois jouxtant la scène qu'il venait d'inventer pour épater une fille qui n'était pas de sa connaissance. Elle devenait lentement hystérique. Il revint dans la lumière lunaire.
— Crevé, dit-il. Ces types ne méritent rien d'autre.
Il s'adressait à ses fileurs. Elle ne pouvait pas comprendre. Elle répétait, au bord de l'effondrement qui précède d'une seconde la crise d'hystérie:
— T'es complètement dingue!
Ses yeux tourneboulaient en direction du bois. Frank vérifia la culasse. Le canon avait surchauffé. C'est toujours ce qui arrivait quand il ne prenait pas le temps des explications.
— Il est complètement dingue! dit la fille comme si elle s'adressait à quelqu'un d'autre que Frank.
Il jeta un regard circulaire dans l'obscurité environnante. Pas une feuille qui bouge, pensa-t-il. Là où elles devraient bouger, il y a quelqu'un pour les en empêcher. Le comte sortit de l'ombre, le pantalon plié sur son avant-bras. Ses mollets rutilaient dans l'herbe noire. Frank leva lentement son arme vers le ciel, comme si le coup pouvait partir tout seul, ou que son index était capable d'agir sans l'aide du cerveau.
— Nous voilà dans de beaux draps, dit le comte qui se glissa derrière la fille encore de ce monde en attendant de se laisser aller.
Il devait y avoir une note d'humour dans ce qu'il venait de dire, parce que le comte se mit à rire, pas d'un de ces petits rires nerveux qui succèdent aux pires conneries, mais un rire bien dessiné sur des lèvres qui n'en demandaient pas plus pour se distinguer de la nuit.
— Trouvez pas? demanda-t-il à Frank qui n'osait pas rengainer à cause de la chaleur du canon.
La fille coula dans l'ombre du comte qui ne fit rien pour la retenir. La tête s'enfonça dans l'herbe avec un bruit de pierre qui rebondit sur une autre pierre.
— Le mieux est peut-être de se calter, proposa le comte.
C'était un vieillard chenu, comme on dit dans les contes pour enfants. Frank l'avait déjà surpris en flagrant délit d'incitation à la prostitution et il avait déjà flingué le marle qui le poussait dans le dos. Ce n'était pas la même fille, le comte en était certain. Ils se penchèrent pour examiner son visage terrifié.
— Si j'avais su que c'était ma fille, dit le comte, vous pensez bien que je l'aurais raisonnée.
Frank renifla dans son poing. Le comte avait des tas d'enfants illégitimes. Beaucoup se sentaient un peu bâtards ces temps-ci. Le comte régnait sur un peuple de velléitaires. Il arrivait à Frank de se demander si sa propre mère n'avait pas fauté avec ce suborneur. Elle était pardonnée d'avance. Il s'adressait au comte comme à un père qui eût mérité le respect.
— Vous me comprenez? demanda le comte.
Elle se mit à gémir. Frank tâta la bosse sur le front. Elle lui communiqua une perle de sang qu'il examina dans le reflet du canon. Le comte apprécia la stratagème en connaisseur.
— Je reviens, dit-il en se levant.
Il revint avec sa Rolls-Royce tous feux éteints.
— Vous êtes suivi, dit-il à Frank à travers la vitre.
Frank secoua la tête pour signifier qu'il le savait. Mais ça n'avait pas l'air d'embêter le comte non plus. Personne ne lui demanderait de témoigner puisque personne n'enquêterait sur la mort d'un marlou. Frank actionna le kick de sa Java qui partit au premier. Il se méfiait des retours. Il chaussait des mocassins véritables. Il n'avait aucune idée de cette vérité, n'ayant rencontré des Indiens que sur les écrans de consoles appartenant à ceux qui avaient les moyens de cette technologie de l'infantilisme. Il ne fréquentait pas vraiment les bibliothèques de peur d'en savoir trop ou pas assez. Il consommait avec une parcimonie de pauvre qui en sait long sur les raisons de sa pauvreté. Le comte appréciait particulièrement cette qualité qu'il appelait de la connaissance de soi. Frank pensait connaître mieux son ombre, mais il n'en parlait jamais.
— Allons-y, dit le comte.
Il tenait la portière pendant que Frank poussait la fille à l'intérieur de la Rolls. La Java ronflait sur sa béquille, prête à toutes les aventures, il le savait.
— Vous n'avez pas peur qu'elle prenne la poudre d'escampette, remarqua le comte un peu émerveillé par le ralenti.
— Aucune chance, dit Frank en ânonnant.
Il montra la clé de l'antivol d'un air triomphant. Le comte haussa les épaules et jeta un oeil inquiet dans la broussaille. La fille se recroquevilla dans les coussins dont l'abondance ne choquait plus l'esprit étroit de Frank en matière de pratique sexuelle. Elle exigeait maintenant qu'on lui foute la paix.
— Pas question, dit le comte. Vous me suivez?
La Rolls disparut dans la nuit. Frank enfourcha sa monture et suivit ce qui lui parut être une ombre. Il roulait lui aussi tous feux éteints. Les fileurs n'avaient pas non plus de feux. On était vraiment plongés dans une vraie nuit, noire et interminable.
Arrivé au château, le comte descendit de son carrosse pour ouvrir le portail. Pas de technologie à ce niveau de l'existence. Le portail grinça comme dans un film. Frank s'engagea lentement dans l'allée, tandis que le comte faisait des signes obscènes à la nuit. Maintenant, les phares conjoints de la Java et de la Rolls éclairaient la façade grise du château qu'ils contournèrent pour aller au garage. Le comte ne laissait pas dormir son carrosse à la belle étoile et Frank détestait l'idée de sa Java aux prises avec les démons de la nuit. On entra dans le garage avec un grand bruit de moteur qu'on décrasse.
Une voix les accueillit dans le vestibule. La comtesse n'étant plus de ce monde, ce pouvait être la voix de la fille ou de la belle-fille. Frank en savait assez sur le sujet. Le comte n'avait pas négligé son éducation. C'était la fille, Constance, une athlète qui s'exerçait avec des hommes pour se mesurer avec les dieux du stade. Mais c'était la même voix. Au fond, toutes les femmes avaient la même voix, et le comte regrettait que Frank n'eût pas les moyens d'en distinguer les nuances. Il y perdait l'essentiel du plaisir, affirmait le comte, et Frank ne se reprochait pas de ne pas chercher à le trouver de cette manière un peu trop distinguée à son goût. Mais le comte ne lui reconnaissait pas le droit à un goût qu'il limitait pour l'instant aux saveurs de l'existence. Ce n'était pas si mal, comme début, et Frank y trouvait quelques satisfactions.
— Frank a amené une amie, dit le comte en montant l'escalier, abandonnant Frank à son sort.
Constance jeta un oeil dégoûté sur la fille qui s'accrochait à l'épaule de Frank.
— Elle a bu?
Frank fit non de la tête. S'il avait eu une main libre, il s'en serait servi pour faire des ronds avec l'index sur sa tempe, ce qui lui aurait épargné une pénible explication.
— Elle est dingue, dit-il, souffrant de s'exprimer sur un sujet qu'il ne maîtrisait pas aussi parfaitement que le comte.
— Dingue? fit Constance en s'approchant.
Frank redoutait toujours ce moment de comparaison. À côté d'elle, il avait l'air d'un malade en phase terminale. Il n'arrivait jamais à se considérer comme normal sitôt qu'il se trouvait en présence de ce phénomène de foire. Elle portait assez bien un parfum au vague relent de fraise.
— Vous allez bien? demanda-t-elle à la fille qui continuait de ne pas croire à ce qu'elle voyait.
Le comte réapparut, cette fois en haut de l'escalier, presque princier.
— Amenez-la, Frank. J'ai deux mots à lui dire.
Constance fronça son nez et disparut par une porte secrète. Le château était tapissé de portes qui apparaissaient et disparaissaient comme par enchantement. Frank, qui le connaissait depuis son enfance, en avait la mémoire ébranlée à jamais. La fille tenait à gravir l'escalier sur ses pieds, acceptant toutefois le bras maintenant débile de Frank que la fragrance à la fraise continuait d'étourdir passablement.
— Pressons! Pressons! dit le comte.
Il se chargea lui-même de la déshabiller et de la ligoter sur le lit. Frank contemplait le baldaquin. Si c'était sa fille, le comte prenait des libertés qui finiraient par lui être reprochées.
— Ça ira jusqu'à demain, dit le comte comme s'il venait d'agir en médecin (qu'il était) et que le ligotage qu'il venait d'effectuer pouvait désormais s'intituler contention.
Frank avait vécu cela après son instance au Séminaire. Il avait passé quelque temps dans un établissement spécialisé dans le redressement des esprits. Il en était d'ailleurs ressorti redressé. Toujours aussi malheureux et angoissé, mais droit et surtout vertical. Il avait souvent été droit, mais couché. Son père avait expliqué tout cela au juge. Une manière d'excuser les impolitesses que Frank avait commises à l'endroit de ce magistrat intègre. Le comte était d'accord avec cette analyse: dans la vie, il faut être droit et vertical. C'était, à une nuance près, la conclusion du juge inspirée par un père trop inquiet. Le juge avait écrit: il suffit. Il suffit d'être droit et vertical. Frank ignorait en quoi consistait la nuance, n'ayant jamais franchi la distance qui sépare l'hypothèse de la condition suffisante. C'était au-dessus de ses forces. Et il se sentait particulièrement faible pendant au moins une heure après avoir côtoyé l'athlétique Constance qui avait épousé un des rejetons du comte. Il referma la porte lui-même et le comte le poussa dans le corridor.
— C'est Anaïs, dit-il une fois qu'ils furent dans la cuisine, le seul endroit dont il était sûr parce que c'était le seul qu'il connaissait à fond.
Frank voulait avoir l'air de comprendre, mais c'était difficile. Le comte s'impatienta.
— Tu ne te souviens pas d'Anaïs? grogna-t-il sur le visage de Frank.
Frank fit un effort. Il désespéra le comte.
— C'est votre fille? finit-il par demander, le flic reprenant le dessus.
Le comte s'ébroua.
— Je n'en suis pas fier, dit-il en se servant un alcool. Vous en voulez? Non. Vous ne buvez pas. Vous vous droguez.
Frank laissa paraître un signe de colère rentrée.
— Elle m'a eu, dit le comte.
Il offrit son visage contrit à un Frank qui désespérait de ne pas comprendre. Il en était ainsi avec les autres chaque fois qu'ils proposaient leurs récits au lieu de se distinguer par le style comme tout le monde.
— Je l'ai baisée! avoua enfin le comte.
— Si elle vous a eu... fit Frank.
Le comte avala son verre d'un trait. Il s'empourpra.
— Vous connaissez vos suiveurs? demanda-t-il tandis que la peau de son visage se détendait.
— Vous savez, avec les costumes brouillés, c'est difficile.
Le comte n'aimait pas plaisanter quand ce n'était plus le moment.
— Il n'y a jamais moyen de négocier avec eux, constata-t-il. D'abord, on ne sait jamais qui ils sont exactement. Ensuite, ils sont exigeants. J'ai les moyens, mais tout de même!
— Je peux essayer de savoir, dit Frank qui ne croyait guère à ses possibilités d'identifier avec certitude les fileurs qui avaient assisté à la déroute sexuelle du comte.
— Je me demande si elle a de la suite dans les idées, dit le comte en se frottant le menton sur le bord du verre. Son marlou devait bien en avoir avoir, lui. Elle m'a toujours semblé un peu innocente.
Innocente, Anaïs? Frank ne se souvenait pas de cette innocence. Il n'y avait aucune naïveté dans les circuits de son enfance. Pas un personnage de sa taille pour corroborer la thèse du vieux libertin. Il serait bien retourné dans la chambre pour examiner ce corps à la loupe de ses connaissances légistes, mais le comte s'opposerait à de nouvelles approches. Il était maintenant prisonnier d'une idée qui n'avait pas de suite, la suite consistant à éliminer ou à soudoyer les fileurs qui pouvaient témoigner de sa sexualité prise au piège de l'enfance. Frank pouvait les éliminer. Il le ferait si le comte trouvait le moyen de les identifier. Ça n'est jamais très folichon de se retrouver en première page dans la position de l'inceste, même avec l'excuse d'une mémoire chargée d'enfants à reconnaître et jamais reconnus comme tels. Le comte s'enfila d'autres verres avant de se prostrer devant la cheminée remplie de pots de fleurs.
Frank se retira sans passer par la chambre où Anaïs devait dormir sous l'effet à la fois de l'hystérie et des drogues que le comte lui avait injectées. Il poussa sa Java dans l'allée jusqu'au portail, l'enfourcha dans la descente au point mort, et ne consentit à démarrer le moteur qu'à une bonne distance du château. Les fileurs se signalèrent dans son cerveau par une fréquence parasite qui lui arracha une grimace de douleur. Ils l'avaient salement bricolé, à l'hôpital. Parce que tout ça s'était terminé à l'hôpital, entre un mur blanc et une fenêtre qui ne s'ouvrait pas. On n'insulte pas un magistrat sans le payer chèrement. Enfin, il voulait croire que son père n'y était pour rien. Sa mère avait laissé un mot attestant de l'innocence du père et de la méchanceté du magistrat. Il s'efforçait de la croire encore, mais ce n'était pas tous les jours facile. Il n'avait même pas songé à interroger le corps pendu par le cou. Rien, pas un sentiment. Le vide.
Chapitre II
Bégnard était en grande conversation avec le cadavre saignant du marlou. Il lui parlait comme à un vivant, fouillant ses poches et y trouvant ce qu'il y cherchait. Il mordait une petite lampe de poche dont le faisceau balayait le visage éclaté du mort qui demeurait muet malgré tout l'humour que Bégnard mettait dans ses propos. Frank n'entendait que la voix goguenarde du flic qui, pour se faciliter la tâche, soulevait de temps en temps le cadavre par la ceinture. L'autre s'arc-boutait toujours sans broncher. Frank caressait la crosse moite du P32, attendant le moment favorable pour surgir dans le dos de Bégnard qui pour l'instant menaçait de lui faire face, tant il se démenait, visitant plutôt deux fois qu'une les cachettes du marle qui n'avait pas que des poches. L'inspection de l'anus prit du temps, un temps que Frank mit à profit pour évaluer la distance. Il était un peu myope et la conjonction de l'obscurité et du faisceau lumineux que Bégnard risquait de braquer sur ses yeux le rendait hésitant quant au temps qui lui serait nécessaire pour maîtriser Bégnard sans se faire blesser par le revolver qui ne manquerait pas de remplacer en une fraction de seconde la petite lampe de poche. Il y avait bien dix minutes que Frank assistait à la fouille systématique du cadavre. Il avait d'abord attendu trois minutes dans l'espoir de voir l'équipier de Bégnard. La curiosité l'emportait toujours sur l'action chez Frank. Il voulait savoir qui était chargé de le filer jour et nuit. Il savait pourquoi, mais ça ne suffisait pas à satisfaire son désir d'identifier les missionnaires. Il n'en voyait qu'un pour l'instant et ne pouvait pas agir sans savoir où l'autre se cachait, attendant sans doute de réduire à néant cette nouvelle tentative de se débarrasser d'eux par la force, une force meurtrière que Frank portait en lui comme le produit légitime de son angoisse et de son instinct de survie. Il n'avait jamais trompé personne et depuis, on le surveillait de près. Il les avait ratés une première fois et ils en riaient ouvertement, mais comment savoir qui est qui dans une brigade où personne ne sait qui est l'autre, quelle est sa mission et son degré de réussite.
Bégnard était un crétin qui ne savait pas lire, aussi jetait-il les papiers dans l'herbe noire sans s'y intéresser. Il cherchait quelque chose de plus consistant. Ces flics magouillaient dans toutes les possibilités de s'enrichir sans avoir à s'expliquer clairement. Des explications, ceux qui avaient "réussi" ne pouvaient pas ne pas en donner, mais c'étaient des explications de circonstances bonnes à mettre entre les mains d'un juge qui en savait long sur l'existence et qui ne s'intéressait qu'aux retombées clairement reconnaissables, comme peut l'être une émission de télé ou un bouquin rempli de révélations sur l'être justiciable et sur les rouages de la justice administrée en temps de démocratie.
Frank fouillait l'ombre sans y trouver le second couteau. Bégnard ne parlait qu'au mort, n'en finissant pas de fouiller, de retourner, de déchirer, de plier pour dénicher ce qu'il savait être en possession du cadavre. L'anus ne contenait rien de ce genre. Il lui adressa une insulte et laissa retomber le corps qui se plia entre ses jambes. Il souleva un pied pour se libérer de cette étreinte, l'enfonçant au passage dans le ventre mou.
— S'il faut que je t'ouvre, grogna-t-il, je t'ouvrirai.
Il s'immobilisa. Il venait de percevoir la présence de Frank, un souffle, une odeur, un rien que Frank avait laissé échappé de l'étreinte où il se tenait lui-même. Le second devait en faire autant, plus facilement aux aguets compte tenu de sa position indécelable. Frank scruta l'obscurité. Bégnard tenait son révolver contre son foie, bien ferme, la détente facile. Ce demeuré avait la réputation de ne jamais manquer ce qu'il visait. Frank visa la tête et toucha la poitrine. Bégnard poussa un petit cri de chouette et alla valser dans un buisson. Frank se précipita dans le coin le plus noir qu'il venait tout juste de repérer. Il se cogna à quelqu'un qui se coucha face contre terre sans chercher à riposter.
— Ça va, Frank, dit le couché. C'est moi, Hautetour. Je peux me retourner?
Frank jeta un oeil rapide vers le buisson où Bégnard continuait de geindre. Hautetour éclaira sa face aigrie avec une lampe de poche du même modèle.
— Je sais ce que vous cherchez, Frank. Mais vous ne le trouverez pas ici. Je peux me lever?
Frank fit non du révolver qui devenait une savonnette dans son poing.
— Faut-il que j'sois un sacré loufiat pour qu'on m'assigne un chef! lança-t-il dans la nuit qu'il n'arrivait pas à secouer comme eût pu le faire la trompe d'une locomotive de son enfance, quand ils habitaient dans l'ancienne usine de voilettes et que son père servait les touristes à la terrasse d'un café chic pendant que sa mère se soignait dans le couloir d'un dispensaire.
Il flashait dangereusement. Mais l'écran que lui imposait sa mémoire était muet. Hautetour se releva, tirant sur la manche de Frank pour s'aider.
— Vous feriez bien de ranger cet outil dangereux, dit-il à la nuque de Frank qui surveillait le buisson d'où sourdaient les gémissements de Bégnard.
— Je voulais que ça arrive, dit Frank dont la voix ne voulait plus couvrir le bruit environnant. On a de ces désirs impossibles à détruire...
— Bégnard est en train de crever, dit Hautetour qui se tenait toujours dans le dos de Frank, n'agissant pas, et Frank qui attendait ce moment pour en finir avec cette mauvaise période de son existence.
— J'aurais pu vous crever vous aussi, dit Frank qui donnait des signes de tranquillité maintenant.
— Moi, je n'ai pas l'intention de vous tirer dans le dos. Ça vous épate?
— Ce qui m'épate, c'est qu'ils aient pensé à me faire suivre par un chef. Ça oui, ça m'épate. Je vaux mieux que ce sacré Bégnard qui va s'en tirer et m'en vouloir jusqu'à la fin de son existence de pauvre type.
La tête de Bégnard apparut dans le fourré. Il articulait quelque chose à l'adresse de Hautetour qui ne faisait rien pour lui faciliter ce qui était peut-être un dernier instant.
— Ça m'embêterait vraiment qu'il crève, dit Frank. Vous serez deux à témoigner de... de...
De quoi? D'être un flic pas comme les autres? Un flic qu'on surveille pour une raison sérieuse? Ils avaient songé à un chef comme Hautetour, le meilleur sans doute, pour le suivre et chercher à savoir tout ce qu'il leur cachait depuis qu'il était des leurs.
— C'est pas grave, gémit enfin Bégnard. J'suis juste touché là.
Il désignait vraisemblablement une côte qui le faisait atrocement souffrir. Sacrée côtelette! Elle devait être en acier. Hautetour poussa enfin Frank qui s'abandonna à ce qui n'était pas encore une contrainte.
— Salaud! lâcha Bégnard qui exhibait la déchirure noire de son blouson.
Frank tenait encore le révolver, mais c'était maintenant une vraie savonnette et Hautetour lui conseilla tranquillement de ne pas s'en servir contre un homme blessé qui de plus était marié et avait des enfants. Frank n'était rien de tout ça, il le reconnaissait chaque fois qu'on faisait allusion à sa vie privée. La tête de Bégnard se colla contre sa joue, lui communiquant une insane chaleur de gant mouillé.
— Si tu m'avais tué... commença Bégnard.
Sa tête était agitée de spasmes. Il la retira. Une tête qui venait de parler à un anus. Le père de Frank interrogeait les poulets de cette façon, mais à deux doigts de les cuire, parce qu'il adorait un croupion bien grillé et n'ayant rien perdu de sa substance.
— Vous tombez bien, Chef, gloussa Bégnard qui retrouvait sa joie de mauvais élève. Il a eu Jasmin. Le pauvre n'a pas eu le temps de faire ouf. Ce salaud...
Le marle s'appelait Jasmin, pensa Frank en essuyant une de ses mains sur sa cuisse.
— Jasmin était le coéquipier de Bégnard, expliqua Hautetour.
Frank parut déçu. Il l'était. Devant la grille du château, le comte n'avait donc pas insulté Hautetour. Si Frank comprenait bien la situation, le comte avait insulté Bégnard, qui le méritait, et... Jasmin, un proxoflic au service du Renseignement Interne. Bégnard était un papaflic et l'autre abruti un proxoflic. Qu'est-ce qu'il était, Frank? Un oiseauflic?
— Il est plein, dit Bégnard que l'état mental de Frank réduisait au respect de la maladie.
— Ça va! dit Hautetour. K. m'a appelé. Elle savait que vous reviendriez sur les lieux, Frank. Je suis arrivé à temps.
— Presque! couina Bégnard qui contemplait une esquille sur sa peau.
— K.? fit Frank.
Hautetour disparut pendant une seconde puis reparut avec une torche puissante qui éclaira entièrement le cadavre de Jasmin.
— Achevé, dit Bégnard, il l'a achevé!
Frank aimait bien achever, mais il était trop occupé à penser à K. qu'il ne connaissait pas. Un nombre forcément limité d'agents du RI s'appelaient par leur initiale suivie d'un point. Une sorte de privilège. Ils étaient toujours les premiers sur les listes, ou les derniers si la liste ne promettait rien de bon. Frank n'était pas peu flatté qu'un pistonné fît partie de l'équipe chargée de le surveiller. Hautetour avait dit: elle. Frank jubilait. C'étaient vraiment tous des cons.
— Anaïs K., rectifia Hautetour avant que Frank fût aux anges. La copine de Jasmin.
Il y avait combien de noms de fleurs dans le dictionnaire? Une chose que Bégnard ne pouvait qu'ignorer. Une nouvelle classe de pistonnés. Jusqu'à quel point avaient-ils épuisé les ressources du dictionnaire? Frank éclata de rire.
— Ça fait rire que toi! geigna Bégnard qui se tenait la côte du bout des doigts.
— La prochaine fois, dit Hautetour lui aussi gagné par le fou rire, piquez votre adversaire, ça lui laissera une chance de s'en tirer avec les honneurs du ridicule. Vous avez trouvé ce que vosu cherchiez, Bégnard?
La question laissa pantois le papaflic qui sembla ne plus souffrir autant.
— Je cherchais rien, Patron, bégaya-t-il. Je voulais juste m'assurer qu'il n'y avait plus rien à faire.
Il parlait déjà comme un rapport, le Bégnard. Hautetour l'éclaira violemment.
— Vous cherchiez un dernier souffle dans son cul! beugla-t-il.
Il démontrait une fois de plus qu'on ne la lui faisait jamais. Frank fit pirouetter son révolver d'une main à l'autre. Il suait moins. Il avait même cessé de rire. Bégnard n'avait rien trouvé. Il en était témoin.
— Vous comprendrez, dit Hautetour comme s'il s'adressait à un interlocuteur choisi parmi ses relations extraprofessionnelles.
Bégnard regarda Frank pour lui indiquer que Hautetour venait de lui faire une fleur en lui promettant une explication hors service. Ça n'arrivait pas à tout le monde.
— Je cherchais rien, Patron, essaya encore Bégnard qui faiblissait à vue d'oeil.
— Mais vous avez trouvé, siffla Hautetour.
Frank s'approcha pour regarder dans la main que Bégnard tendait comme un pauvre. Une puce! Il l'avait trouvée. Il n'était pas si bête que ça! Hautetour se mouilla le bout de l'index pour l'y coller. Il l'examina à un centimètre de son oeil droit. Une puce véritable. Un original, pas une copie. Bégnard et Jasmin avaient des relations. Frank n'y était pour rien. Il pouvait s'en aller. On ne lui poserait plus de questions à ce sujet. Hautetour était sincère, oui.
— Ne faites pas trop de bruit avec votre pétoire, dit-il. On se revoit demain.
Frank lui opposa un visage plat.
— Pour les explications, souffla Bégnard qui ne souffrait plus du tout.
— Demain, c'est ce matin, conclut Frank qui en avait sa claque des raffinements.
Chapitre III
Frank n'avait pas trouvé le sommeil. Il passa au ralenti devant la fenêtre opaque du RI. Son dossier lui interdisait à jamais l'accès à ce coeur du système policier. D'après ce qu'il en savait, il n'irait guère plus loin qu'Enquêteur de première classe. Pour l'instant, il n'avait aucune classe et on ne lui promettait rien. Il avait trop de problèmes. Il redoutait la mise à l'écart plus que le licenciement. Il savait qu'un jour il serait seul devant l'évidence. Rien ne l'angoissait plus que cette sale idée.
Dans la salle des pas perdus, il y avait du monde. Les flics en uniforme voletaient en diagonale, lâchant des sourires complices et secouant de verts dossiers. Quelques camés se réveillaient à peine. Le comptoir en bois d'okoumé reluisait sous les premières piles de dossiers. Le crâne d'un gratte-papier en civil renvoyait ses reflets de douce crasse. Frank s'engagea dans le couloir qu'il avait l'habitude d'emprunter chaque matin. Il tapota à tous les carreaux pour saluer des visages épuisés par la prévision de travail. Le bureau de Hautetour était fermé, le rideau baissé et un panneau indiquait qu'il ne fallait le déranger sous aucun prétexte.
— Le prétexte, c'est elle, informa un visage qui pointait entre deux battants de porte.
Une femme était assise sur une chaise que Frank savait appartenir au mobilier de Hautetour. Elle se regardait dans le reflet de la porte de verre que Hautetour avait condamnée. Frank la salua, regretta aussitôt ce gémissement poussif et entra dans ce qui lui servait de bureau. N'ayant pas le privilège d'une porte, il pouvait observer une bonne partie du couloir. La femme le regardait de temps en temps, sans insistance, machinalement, quittant provisoirement son visage dans la porte de Hautetour.
— C'est la veuve, entendit Frank qui commençait à s'alimenter.
— La veuve de qui?
— De Bégnard.
— Il est mort? couina Frank.
Comment pouvait-il l'ignorer? Il se tassa dans son fauteuil, poussant les ressorts dans le fond.
— Une patrouille l'a retrouvé sur le carreau. Tu connais Jasmin?
— Le marle?
— Lui-même. Crevé lui aussi. Un duel quoi.
Un glissement feutré indiqua que Hautetour sortait de son bureau. La veuve se leva et parla à voix basse. On pouvait voir la main gantée de Hautetour sur son frêle avant-bras.
— Il ne reçoit jamais dans son bureau. Il ne fera pas d'exception.
Cela méritait une explication, pensa Frank sans croire une seconde qu'il avait accès à ce genre de confidence. La veuve continuait de s'exprimer, levant légèrement la tête pour plonger son regard dans les yeux de Hautetour qui chuintait comme un jet d'eau.
— Pauvre Bégnard!
Oui, pauvre Bégnard. Frank ne l'avait pourtant pas tué. Il n'était responsable que de la mort de celui qui se faisait appeler Jasmin. Un compte à rendre à cette Anaïs K. qui ne lui avait pas tout dit. Le comte aussi lui avait menti. Hautetour pouvait tout expliquer, mais il ne le ferait pas. Frank était trop instable ces temps-ci. Personne n'avait envie de lui confier un secret. Il était pourtant prêt à assumer la mort du marlou. Qu'en pensait Hautetour?
La veuve les salua en passant. Ils étaient déjà une bonne dizaine dans le bureau de Frank qui était le meilleur observatoire des secrets de Hautetour. Plus près, on risquait de se montrer indiscret. Frank avait cet avantage de posséder un bureau discret et pratique. Ils se penchèrent tous cérémonieusement en marmonnant des condoléances. Frank lui-même se surprit à regretter l'existence d'un crétin qu'il avait nettement cherché à tuer. Hautetour succéda à la veuve.
— O.K., Frank, grogna-t-il, j'ai à vous parler.
Tout le monde s'éclipsa. Hautetour n'avait pas dit: J'ai besoin de vous. Ce qui était toujours bon signe pour l'avenir. Quand Hautetour vous parlait, c'était toujours pour vous reprocher quelque chose. Pourtant, Frank ne parut pas affecté par ce qui avait tonné comme une menace. Au contraire, il était sorti de sa prostration et souriait. Hautetour lui renvoya un sourire de bon augure. Il respirait la complicité, ce matin. Et c'était ce camé de Frank qui en profitait. On se précipita chez le juge pour l'informer de la promotion de Frank Chercos.
— Entrez, Frank, dit Hautetour en maintenant sa porte entrouverte. Vous avez passé une bonne nuit? Moi pas.
Le comte beuglait dans l'interphone pourtant mis en veilleuse.
— Il n'en finira pas, dit Hautetour. Vous buvez quelque chose? Non? Vraiment? Je me sers, si ça ne vous dérange pas.
Il y a des gens dont la politesse est le terrain préparatoire des exécutions. Ce n'était pas le cas de Hautetour qui ne manquait pas de franchise, du moins dans l'exercice de sa profession. Frank tentait de deviner le sens des borborygmes que le comte assénait à l'interphone. Il ne s'arrêtait pas. Il semblait tantôt raconter quelque chose de compliqué qui le faisait haleter, tantôt il se coulait dans des explications non moins obscures qui flagellaient la conscience de Frank qui prenait les mots au pied de la lettre.
— Je suis bien d'accord avec vous, mon cher, interrompit Hautetour, mais Frank est avec moi et il n'a pas que ça à faire.
Il n'en fallut pas plus au comte pour repartir sur son cheval de bataille.
— Frank, rugissait-il, dites-lui que Jasmin a les photos!
— Mais, dit Frank qui se levait pour atteindre l'oreille de Hautetour, Jasmin est mort.
— Dites-le-lui. Il s'imagine qu'on ne sait pas compter les morts.
— J'ai buté Jasmin cette nuit, récita Frank à proximité de l'interphone.
— Vous n'avez pas pu. Vous avez passé la nuit avec Anaïs.
Frank ouvrit la bouche comme un écolier dans le confessionnal, abasourdi par l'importance de la faute. Hautetour haussa les épaules et dit:
— Il ne veut rien comprendre.
— Frank, rugit le comte, vous DEVEZ comprendre. Ces photos m'appartiennent. JE LES AI PAYÉES!
— Bon, ça va, Armand, dit Hautetour qui poussait Frank dans un fauteuil à roulettes qui se mit aussitôt en marche vers la sortie. Frank reconnaît les faits. Il a buté Jasmin parce que Jasmin avait buté Bégnard. Il n'a rien à se reprocher. Mais comme dit la veuve: s'il avait buté Jasmin avant que Jasmin ne bute Bégnard, on n'en serait pas là.
— Mes photos!
— Vous comprenez, Frank? fit Hautetour qui baissait de nouveau le volume sonore de l'interphone.
— Je comprends, bafouilla Frank.
Il le disait parce qu'il était éjecté du bureau de Hautetour sur des roulettes qui grinçaient pour attirer l'attention sur lui.
— T'as descendu Jasmin? Je te crois pas! C'est Frank qui a descendu Jasmin!
— Elle aurait pu le remercier!
— De quoi?
Frank regagna son bureau. Son système perceptif était mal en point ce matin. Si elle l'avait remercié, il n'aurait pas su lui répondre avec toutes les précautions d'usage. Hautetour le savait et il en jouait. On voyait bien de quel genre de photos parlait le comte. Frank n'arrivait plus à se souvenir du visage d'Anaïs. Il avait compris qu'elle était un agent du RI. Il n'avait pas à comprendre quel rôle elle jouait dans ce méli-mélo. En tout cas, son jardin secret était pollué à jamais. Il n'y remettrait jamais les pieds, même si elle le lui demandait.
— Frank! Hautetour te réclame.
Il n'avait pas quitté le fauteuil à roulettes. On le poussa.
— J'ai oublié de vous demander, Frank...
Hautetour colla un portrait devant les yeux de Frank.
— Vous le connaissez?
Quand on ne remet pas quelqu'un, il peut devenir n'importe qui. Frank avait l'habitude de ces spéculations. On lui demandait de réfléchir avant de répondre.
— Vous ne reconnaissez pas votre fourgueur?
Hautetour n'aimait pas les anglicismes. Il s'efforçait toujours d'utiliser les mots français. Ça compliquait les choses, surtout dans les moments un peu tendus, comme c'était le cas ce matin. Frank ne reconnaissait pas son dealer. Il ne savait même pas où il créchait, en espérant que la crèche était encore un mot français.
— Vous reconnaissez qui, Frank?
La photo s'agitait devant lui et se craquelait en diagonale. Il saisit le poignet humide de Hautetour pour se plonger dans le regard qu'on lui demandait de reconnaître.
— Je sais pas, finit-il par dire.
Frank ne savait pas. On s'en doutait un peu. Frank ne savait jamais rien. Pourtant, son dossier le présentait comme un élément prometteur de l'enquête et de la tactique. Les voix se répandaient comme un poison à travers les cloisons qu'il avait toujours tenté de limiter aux siennes. Il n'avait jamais été plus loin que ces agglomérés de colle et de copeaux.
— Mettons que Jasmin soit mort parce qu'il a descendu ce brave Bégnard (l'épithète brave était peut-être superflue). Mettons que Frank ait agi malgré lui. C'est plus que probable, vu ses mauvaises habitudes. Où sont les photos?
Hautetour se gratta le menton avec son journal roulé en tuyau. Il considérait Frank d'un oeil sincèrement attristé par le spectacle d'un collègue qui ne laissait pas deviner les raisons exactes de son désespoir.
— Tout ce que je sais, murmurait Frank en baissant la tête pour ne plus voir que l'enfermement auquel le condamnaient ses genoux, c'est que Bégnard était vivant quand j'ai descendu Jasmin. Je ne savais même pas que c'était Jasmin.
Il osa se lever comme un député:
— Je n'ai jamais su qui était Jasmin.
Hautetour recula, saisi d'horreur.
— Vous me l'apprenez, continua Frank sur le chemin de la révolte rentrée.
Il se rassit. Cette fausse sortie l'avait épuisé.
— Nous, dit Hautetour en élevant la voix pour être entendu de tous, on ne veut que savoir la vérité. Si donc Jasmin est mort avant Bégnard, qui a tué Bégnard? Vous comprenez, Frank? Qui a tué Bégnard? C'est difficile à dire, hein, Frank? Et c'est ce que je n'ai pas voulu dire à la veuve qui aurait du mal à accepter que son mari ait été descendu par un autre flic. Elle préfère qu'il l'ait été par un petit voyou. C'est plus sain pour son esprit. Vous vous y connaissez, en esprit, Frank? Ce qui peut lui nuire une fois qu'il n'y a plus rien à faire pour recommencer?
— Bégnard est mort avant Jasmin, dit Frank.
Ça tombait bien. Le juge venait d'entrer. Kol Panglas qu'il s'appelait. Il ne jugeait jamais. Il avait sa logique et il savait convaincre. Il avait Frank à l'oeil depuis que celui-ci avait fait parler de lui en cassant la figure à un juge instructeur pendant son stage préparatoire.
— Qui est mort avant Jasmin? demanda-t-il d'une voix forte.
— Bégnard, répéta Frank avec l'assurance d'un mauvais élève qui s'est juré qu'on ne l'y reprendra pas.
— Bégnard est mort, expliqua Hautetour.
— Première nouvelle, fit Kol Panglas.
— C'en est une de mauvaise, monsieur le Juge, fit une voix qui ne pouvait pas être celle de Frank mais que le juge prit à tort pour celle de Frank.
— Où est le cadavre? demanda le juge.
Hautetour s'interposa. Il écrasait toujours le roturier quand celui-ci portait un nom à coucher dehors.
— Je le verrai avant vous, psalmodia-t-il. Frank aussi le verra.
— Je l'ai déjà vu! cria Frank.
Kol Panglas se dressa sur ses escarpins bleu marine. Hautetour s'imposa encore à sa curiosité maladive mais légitime.
— Frank était là, expliqua-t-il.
— On comprend mieux son émotion, fit le juge, perplexe.
— Envoyez un pneu! commanda Hautetour du haut de sa superbe. On arrive!
Kol Panglas n'aimait pas l'humour tonitruant du baron, mais il reconnaissait volontiers qu'il en aurait eu un d'encore plus vociférant s'il avait été lui-même élevé à la condition de baron. Il observa un silence têtu pendant que Frank s'éloignait dans les bras chaleureux de Hautetour qui lui promettait des compensations indubitables.
Dans la salle de dissection, le cadavre de Jasmin côtoyait celui de Bégnard. Même type de blessures. Deux trous dans la tête, de face, et un autre dans la tempe. Bégnard avait aussi une blessure superficielle sur la poitrine.
— J'ai pas rêvé, constata Frank sans aller plus loin dans une explication que le médecin attendait comme le messie.
— Vous n'avez pas rêvé à quoi? finit-il par dire pour mettre fin au silence que Frank venait d'imposer à un Hautetour qui commençait à fatiguer.
— Je rêve jamais, dit Frank.
Il se laissait gagner par la nausée.
— Si vous devez vous sentir mal, conseilla le carabin, allez faire ça ailleurs.
Hautetour revint à la surface. Un claquement de langue annonça une désambiguïsation sans possibilité de discussion.
— Ce que vous n'avez pas trouvé, dit-il à fleur de peau du carabin qui frissonna, est-ce que j'aurais pu le trouver?
— Je ne vois pas comment, fit le carabin. Je connais mon métier. Vous le savez. Depuis le temps!
— Ces types en savent plus que nous question planque.
— De quel type parlez-vous, monsieur le Baron? Le flic ou le voyou?
— Frank se chargera des yeux, dit Hautetour. Ça se conserve longtemps?
— Si ce sont des greffes, éternellement!
Frank eut une courte absence. La dernière fois que Hautetour lui avait confié la garde d'un morceau de corps humain, celui-ci avait complètement pourri en moins d'un jour.
— Ce n'était pas une greffe, dit le carabin. Les greffes durent éternellement, comme les vers de notre grand...
Il n'eut pas le temps de terminer. Frank titubait avec un bocal dans les mains. Si Hautetour avait décidé de le punir, c'était gagné. Les quatre yeux valsaient dans un jus pituiteux.
— On en fera quoi? réussit-il à demander.
— Rien, dit Hautetour. Panglas m'emmerde.
— Rien, c'est quoi? insistait Frank.
Il était trop jeune et trop con pour comprendre. Hautetour aussi avait été jeune, mais il n'avait jamais été con. On ne lui avait jamais confié des reliques juste pour emmerder le juge de service. Il ne savait donc pas ce que Frank pouvait désormais en faire. Il disparut.
— Vous oubliez le couvercle, dit le carabin qui surgissait de nulle part.
Frank voyait la substance dégouliner sur ses poignets. Le carabin vissa le couvercle et épongea les salissures du revers de sa manche. Il souriait comme s'il était certain de rendre service à un bizut. Frank n'avait pas fait sa médecine. En fait, il n'avait encore rien fait, et il était peut-être trop tard pour faire quelque chose qui compte toute la vie. Le carabin se retira comme il était venu, comme un vers dans son trou.
— La prochaine fois, dit Frank à ce qui lui paraissait être un trou refermé, je n'oublierai pas le couvercle.
— Moi non plus, dit une voix caverneuse.
Frank retourna à son bureau. Il se prépara doucement à s'y emmerder toute la journée. Le bocal était à l'abri des regards et surtout des commentaires. Hautetour avait son idée. Frank se sentait jalousé et il aima cette sensation de victoire sur l'attente des autres. Il ne se souvenait plus si Hautetour lui avait commandé quelque chose. Hautetour commandait toujours quelque chose. Il ne vous confiait pas un bocal contenant les quatre yeux de cadavres dont un seul était le vôtre sans raison qui finirait par s'imposer à l'esprit. Frank était doué pour l'attente, surtout dans ces conditions. À qui appartenait l'autre cadavre, celui de Bégnard? Hautetour l'avait descendu parce qu'il avait la puce. Et que contenait la puce? Les photos du comte au travail d'Anaïs. Les yeux, c'était une punition. C'était aussi une drôle de façon d'emmerder le juge Kol Panglas qui mettrait tout en oeuvre pour les retrouver. Le carabin le mettrait alors sur la piste de Frank. Il ne tarderait pas à se pointer à son domicile avec la force de l'ordre et des bonnes moeurs. Et qu'est-ce que je lui dirais? pensa Frank tristement. Il faut que j'arrête cette merde. Je suis au bout.
Rien ne vaut un peu de merde pour aider à s'en sortir. Il exagérait. Ses collègues, dont quelques femmes franchement dégoûtées, ne faisaient aucun commentaire sur les yeux parce qu'ils ignoraient que Frank les possédait pour un temps qu'il lui était impossible de mesurer, ce qui l'angoissait, mais ils ne se privaient pas d'en faire sur son comportement inadmissible, eux qui étaient des exemples y compris pour leurs propres enfants. Ils entraient et sortaient du bureau de Frank sous divers prétextes qu'il n'écoutait plus tant ce manège était grossier et grossièrement calculé par des cerveaux jaloux qui s'empêtraient dans l'hypocrisie et l'égoïsme. Frank leur réservait un discours critique sans savoir combien de temps il lui faudrait pour avoir le courage de le leur balancer en pleine gueule. Il consommait trop de merde. Et eux, ils surconsommaient tout ce que leur proposait la publicité et la propagande. En quoi était-il différent? Est-ce qu'un amateur d'art qui se contente de l'art est différent à ce point de la valetaille salariée ou au chômage? Encore une question à laquelle il mettrait longtemps à répondre parce qu'il n'avait pas les moyens de comprendre ce qu'ils expliquaient par des jugements de valeurs et des estimations approximatives.
Aujourd'hui, il était bien parti pour exagérer. Kol Panglas passa plusieurs fois devant son bureau, ralentissant pour estimer si le moment était favorable, et Frank lui souriait comme il n'avait jamais souri à personne, pas même à une femme. Avait-il souri à Anaïs K.? Il ne se souvenait pas d'avoir passé la nuit avec elle? Quelle nuit aurait-il passé avec une fille nue attachée à un lit surmonté d'un baldaquin? Le comte prétendait-il se rincer l'oeil? Que contenait la puce de si outrageant pour sa renommée de pervers sexuel? Que craignait-il de ce qui ne pouvait être qu'une attitude indigne de sa réputation? Les photos pornographiques du comte paraissaient dans tous les supports médiatiques. Un des yeux du bocal en savait long sur un sujet qui n'amusait plus Hautetour.
Frank souleva le couvercle. Le jus était tellement trouble qu'on ne voyait plus les yeux à travers le bocal. Il plongea un crayon qui parut frissonner. Un oeil remonta comme par capillarité. Un oeil bleu, celui de Jasmin, le droit ou le gauche. Frank le fit glisser jusqu'au bord du bocal où il accepta de s'immobiliser, comme accroché à une paroi. L'autre oeil bleu suivit le même chemin. À tous les deux, il conservaient quelque chose d'un regard que Frank avait traversé juste avant de tirer dans la bouche, un de ses coups favoris, une horreur pour les témoins. Le troisième oeil était marron. Il eut plus de peine à se retenir au bord du bocal, comme s'il était pris de vertige. Le quatrième s'obstinait à se coller au fond. Frank s'énerva. Il planta le crayon comme dans un bocal de cornichon.
L'oeil en question avait été ouvert. Pourquoi cet oeil et pas les autres? Le carabin n'avait rien dit sur cette dissection particulière d'un organe qui pouvait contenir de l'électronique haut de gamme. Frank vit nettement les connexions microscopiques qui scintillaient leurs atomes d'or fin. Bégnard devait contenir tout un laboratoire du même type, infinitésimal et pur. Frank redoutait d'avoir déjà subi le même sort, au cours de son internement. Ils l'avaient plusieurs fois plongé dans un sommeil qu'ils s'étaient ensuite refusé de mesurer avec lui, l'abandonnant à de douloureuses spéculations. Et ils n'avaient jamais expliqué ces séjours forcés dans ce que Frank avait toujours considéré comme un au-delà. Personne ne l'avait traité de fou. On s'était limité à l'appréciation tangible de ce qui le différenciait des autres désormais. Il avait souvent tenté de s'ouvrir, histoire de s'observer non plus de près, mais en profondeur, mais la perspective de la douleur l'avait chaque fois fait reculer dans une crise qui menaçait toujours d'être la dernière.
— Vous méditez, Frank?
C'était la voix de Hautetour dont il était le jouet depuis sa sortie de stage préparatoire. Il y pensait justement. Il ne le voyait pas. Hautetour sembla s'asseoir quelque part dans ce minuscule bureau qui pouvait contenir tout le service si la curiosité l'emportait sur la lucidité.
— J'ai pensé moi aussi à notre affaire, dit Hautetour.
Frank cligna des yeux comme un comateux.
— Il n'y a pas de solution, continua Hautetour. J'ai beau me raisonner, je ne peux pas y croire.
— Croire? couina Frank qui détestait cette remontée sans paliers.
— Croire que Jasmin a descendu Bégnard.
— C'est pourtant...
— Jasmin n'avait aucune raison de descendre Bégnard.
— Aucune?
— Aucune.
Frank fit un effort pour se souvenir. Ce n'était pas facile à cause de...
— De quoi? demanda Hautetour.
Rien. La fille est d'abord sortie de l'ombre. Puis Jasmin, mais Frank ignorait qui était Jasmin, sinon...
— Qu'est-ce que ça aurait changé?
Rien. Il ne pouvait rester que le client. Or, il y en avait un autre. Et le comte le savait. Jasmin le savait. Il savait même qu'il y en avait un quatrième.
— Ça fait du monde, dit Frank. Quatre types et une fille. Une partouze dans mon jardin secret! Jamais j'aurais pu l'imaginer aussi facilement.
— Vous voulez dire sans l'aide de...
Frank cherchait une prise dans l'espace. Des vaisseaux continuaient de péter dans son cerveau, avec une lenteur et une exactitude de plan conçu d'avance. Il n'y avait pas moyen de crier quand on était au fond. Et puis ça ne servait à rien.
— Vous êtes dingue, Frank. On va vous donner un autre boulot. Vous avez besoin de pourrir dans un coin obscur. Il n'en manque pas ici. Un coin qui sent la paperasse et le circuit grillé. Vous êtes complètement dingue.
Hautetour était-il sorti comme l'indiquaient les capteurs greffés sur la langue? Frank sentit le jus insane du bocal remonter le long de son bras gauche. Il s'accrochait lui aussi à la paroi. Il connaissait cet art délicat de la progression verticale. Il l'avait appris dans sa jeunesse, il n'y avait donc pas si longtemps, mais jamais il ne s'était senti aussi éloigné de quelque chose lui appartenant. Il en avait fait, des efforts, pour trouver le moment où son esprit avait commencé à glisser, toujours à la verticale, mais vers le centre et non plus vers cette périphérie montagneuse qui était un divin spectacle réservé aux connaisseurs du vertige. Ils vous condamnent à leur ressembler. Il faut leur ressembler et s'amuser avec eux. Son père, qui n'était pas un exemple de probité, lui montrait le chemin à suivre pour ne pas se faire repérer si on était convaincu d'avoir raison. Pas si bête, ce père qui volait son prochain. Il ne restait plus qu'à savoir comment il avait terminé sa vie de bohémien.
— C'est l'heure, Frank.
Le signal. Il n'était pas en état de rentrer en moto. Il sortit sur le trottoir et contempla la rivière sous le pont. Quelle bonne idée on avait eue de construire les villes sur des rivières et des fleuves! Frank adorait le spectacle des ponts. Il aimait s'y abandonner entre les passants. L'eau charriait une immensité de recommencements. Verte ou rouge, elle broyait l'Histoire à ses pieds, toujours exacte au rendez-vous. Il engueulait les pêcheurs si ça mordait, sinon il les maudissait en riant et ils riaient avec lui.
— Frank Chercos? Je ne pensais pas vous revoir un jour.
Anaïs! Vêtue comme une bourgeoise, mais toujours l'air aussi pute. Il l'aurait reconnue dans un lupanar où le désir trouble la vue au point de ne plus faire la différence entre une femme et une autre femme.
— Nous nous connaissons, m'a dit le comte, bredouilla-t-il.
Dessous, l'eau s'acharnait entre de solides piliers.
— Armand est fou! dit-elle en riant.
— Je me disais aussi...
Il voulait dire qu'il ne l'aurait pas oubliée, que...
— Je n'ai pas de souvenirs, dit-elle. Du moins, pas encore. Et vous?
Lui non plus. Lui aussi, voulait-il dire! Comment le dites-vous? Il était troublé au point de ne plus penser à rentrer dans son chez-lui. Il ne lui parlerait pas de cet enfer miniature. Il ne l'ennuierait jamais avec ce genre de détails qui prêtent toujours à confusion dans les moments de l'existence où la confusion est le pire ennemi de la joie.
Chapitre IV
— Hey! Frank! C'est vous?
Elle l'avait reconnu. Elle ne pouvait pas ne pas le reconnaître. Elle avait eu le temps d'investir son regard pour ne plus l'oublier. Il s'était laissé faire et s'était même livré à quelques confidences.
— Vous êtes... commença-t-elle.
Travelo. Ça lui arrivait. Hautetour en avait été informé et il avait trouvé l'idée intéressante. Frank lui avait démontré qu'il pouvait être efficace quand on ne lui demandait pas de n'être plus lui-même. Elle arrivait du bout de la rue, sans Jasmin. Le type qui l'accompagnait s'appelait Romarin et prétendait n'avoir jamais exercé cette profession. Il n'y croyait pas vraiment, mais il avait des relations. Il lui arrive la même chose que moi, pensa Frank. Anaïs observa les deux hommes qui se mesuraient, l'un dans sa chair de femme, et l'autre mal à l'aise dans un costume trois-pièces aux rayures jaunes. Elle fumait de longues cigarettes qui lui servaient à signaler les choses surgissant dans sa conversation. Romarin ne vit pas d'inconvénient à passer la soirée ailleurs. Il avait l'air de ne pas y croire.
— Pauvre Jasmin, dit-il tandis qu'ils entraient dans un taxi. Ce que c'est de fricoter avec les vaches. Ils ne vous remercient jamais.
Frank acquiesça. Anaïs lui souriait sans chercher à lui inspirer la prudence. Elle possédait son monde comme Frank rêvait d'en finir avec une existence vouée d'avance à l'échec. Aucune femme ne l'avait jamais transporté aussi loin dans la pensée qu'il avait encore le pouvoir d'opposer aux réalités. Romarin paya le taxi et ils se retrouvèrent tous les trois dans un angle tranquille d'une boîte de nuit.
— Chez les femmes, avoua Romarin, c'est les jambes que je préfère.
— Moi, c'est les miches, gloussa Frank.
Cette fois, il n'avait pas abusé du maquillage. Hautetour avait été un critique constructif. Il lui avait démontré, face à un miroir, qu'une femme ne peut pas ressembler à une parodie, contrairement à l'homme qui ne s'en aperçoit que rarement, souvent trop tard, ce qui fait quelquefois de lui un personnage historique.
— Une femme, avait-il professé au reflet qui n'en pouvait plus d'immobilité et de concentration, ne peut être que vraie. Sinon...
Sinon, c'est un homme. Frank apprenait vite. Il apprit à devenir une femme quand le service l'exigeait. Il n'avait aucune idée de l'ampleur des enquêtes où il n'était qu'un pion à jouer. Son cerveau ne réagissait cependant pas aux miroitements. En cela, il se différenciait clairement de ses collègues. Hautetour lui avait demandé l'abstinence en mission. Sinon...
— Sinon vous pouvez glander toute la journée dans votre petit bureau, ça ne me concerne pas.
Il aurait pu dire: ça ne me regarde pas. Mais Hautetour était concerné ou il ne l'était pas. Il ne laissait pas d'autre alternative au dialogue qu'il avait l'art de conclure par un jugement. Ce qui exaspérait Kol Panglas, par exemple.
— On peut vous demander d'où vous êtes? fit Romarin qui cuisait dans un verre de whiskey.
— Frankie n'aime pas raconter sa vie, dit Anaïs qui aimait bien voler au secours de son petit protégé. Il y a d'autres moments, non?
Frank envoya un rayon vert de sa canine d'or. Romarin préférait la résine.
— C'est parce que tu as de la conversation, dit Anaïs en écrasant un mégot qu'elle avait failli projeter dans l'obscurité.
— J'aime bien savoir, fit Romarin.
Il se méfiait. Les travelos ne lui inspiraient pas confiance. Il devait douter de tout ce qui se cache un peu derrière les apparences, mais le whiskey l'envahissait et il proposa à Anaïs de se dégourdir un peu les jambes.
— Excusez-moi si je ne vous invite pas, dit-il à Frank, mais ça me gêne, vous comprenez?
Frank gloussa. Anaïs laissa son parfum fruité et disparut dans un rayonnement opaque que la musique traversait à peine. Elle l'abandonnait à d'autres hommes. Quel âge pouvait-elle bien avoir? Elle était outrageusement maquillée elle aussi. Elle avait même prétendu qu'il était plus féminine qu'elle. Une opinion qu'elle partageait avec Hautetour qui le trouvait trop femme quand il lui apparaissait dans ces moments de dérives mentales forcément conclus par une approche de la surdose.
Quand elle revint, ayant de nouveau traversé l'ouate de la lumière, elle n'était plus accompagnée. Elle lui expliqua qu'il était allé uriner et qu'il s'était senti mal à l'idée de souffrir de la prostate. Frank connaissait le mot, mais il était incapable de le situer dans le corps. Pas plus que les hémorroïdes. Ils sortirent. La nuit était claire et douce. C'était l'printemps.
— Des marrons! s'écria-t-elle.
Elle voleta.
— Encore debout à cette heure? dit-elle au marchand qui se contenta de hausser les épaules.
— Qu'est-ce que je lui mets à la p´tite dame? chantonna-t-il. Des marrons ou des façons?
— Dommage qu'il fasse si doux, dit Anaïs. Moi, je les aime en hiver quand on a le bout des doigts gelé.
— Et moi j'´préfère les vendre au printemps. Chacun ses goûts. Pas vrai, ma p´tite dame?
C'était une critique ou bien Frank lui avait tapé dans l'oeil. Il ne répondait jamais à la question de savoir pourquoi il devenait femme entre deux voyages. Hautetour répondait à sa place: pour séduire. Et il prenait un air rêveur qui en disait long sur sa sincérité.
— Ah! les marrons, les ponts et les grosses dondons!
Il ne manquait plus qu'un singe pour tourner la manivelle. Anaïs leur échappa, comme si elle fuyait maintenant. Il arracha sa perruque qui s'était déplacée et la suivit sur les quais.
— Nous avons tous deux vies, dit-elle quand il l'eut rejointe.
— Moi c'est flic et travelo, dit Frank que l'eau fascinait encore.
— Travelo et camé, oui!
— Flic camé et travelo amoureuse. Et vous, Anaïs?
Elle paraissait terriblement vieille maintenant. Son visage se laissa torturer par une douleur cérébrale. Elle ouvrait la bouche sans rien dire.
— Je suis maman, dit-elle enfin.
Frank commença à s'angoisser. Il n'avait rien sur lui. D'habitude, il n'en avait pas besoin. Il ne vendait rien non plus. Elle lui caressa le visage.
— Il en manque une, dit-elle, mais vous savez qui.
Il n'avait jamais été fort aux devinettes. Elle lui avait arraché deux doubles parfaitement imbriqués. Elle ne lui donnait que deux existences parallèles. Il se sentait frustré. Chez lui, le flic était camé, et le travelo amoureux, amoureuse comme il avait dit. Elle ne souhaitait pas continuer. Elle ne savait pas jouer. L'enfance n'existait plus. Elle n'existait pas. Frank regretta de l'avoir rencontrée dans ces circonstances et se mit aussitôt à imaginer d'autres instances plus favorables à l'existence commune, au moins le temps d'un plaisir. Que savait-il du plaisir? Il était facile de comprendre que le marchand de marrons préférât le printemps à l'hiver, quoique les marrons appartiennent mieux à l'hiver, et c'était sans doute ce qu'il fallait penser pour comprendre pourquoi elle n'aimait pas le printemps quand le marchand de marrons se pointait à l'horizon de son existence.
— Frank! Vous êtes d'un compliqué!
Mais elle ne dit pas qu'elle préférait les hommes qui lui simplifiaient la vie au point de la rendre acceptable. Il avait l'air d'un clown sans sa perruque. Il la connaissait bien maintenant. Il ne lui avait pas fallu longtemps pour se l'imaginer différente, à l'opposé de ce qu'elle était pour les uns et de ce qu'elle pouvait devenir pour l'autre qu'il représentait à ses yeux de presque vieille, de quasiment décrépie, de morte donnée d'avance à une enfance qui n'en finissait pas pour lui. Il se débarbouilla sur une marche d'un escalier qui entrait dans l'eau comme un personnage. Elle l'aida à effacer les dernières traces de peinture. Dans sa robe décolletée, il avait maintenant vraiment l'air d'un homme en cours de travestissement. Elle rit.
Il n'aima pas ce rire. Il voulut fuir, mais elle le retenait au bord de l'eau qui ne pouvait plus jouer comme un miroir tant la nuit était noire maintenant. Ils n'étaient que deux flics en goguette, après tout. La nuit ne leur appartenait pas. Et ils ne possédaient rien. Il se mit à pleurer comme un enfant. Elle n'avait rien sur elle non plus. Il ne leur restait plus qu'à se mettre à la recherche d'une fourgue, comme aurait dit Hautetour.
Chapitre V
— Vous avez passé deux bonnes nuits loin de chez vous, dit Kol Panglas le nez collé contre l'écran.
Frank ne se souvenait pas de la première. Le comte pouvait dire ce qu'il voulait. Par contre, il avait été lucide pendant toute la nuit dernière et Anaïs s'était montrée charmante.
— Charmante? roucoula Kol Panglas. Elle s'y connaît.
Frank n'avait rien absorbé, à part les verres, mais Anaïs avait réussi à le maintenir dans un état de conscience proche de la réalité.
— Mais ce n'était pas tout à fait vrai, dit Kol Panglas.
Les électrons jouaient sur son visage. Frank avait l'impression d'une espèce de course poursuite. Quelquefois, le manège s'arrêtait et la surface du visage de Kol Panglas se mettait à trembler, comme si l'attente le forçait lui aussi à revenir au sujet de l'entretien. Il tapotait le bord de l'écran avec son crayon. Frank remarqua le bout de gomme rose mordillé jusqu'à la virole d'acier bleu.
— Vous ne pouvez pas passer une troisième nuit avec elle, Frank.
Kol Panglas n'appelait jamais les gens par leur petit nom. Il s'adressait toujours à un prénom suivi d'un nom. Ensuite, il imposait son regard à la fois trouble et rugueux, un regard comme une surface de mur. Il était un composé de surfaces où le monde s'agitait par reflets stridents. Seule, sa mâchoire inférieure ne semblait pas concernée par cette agitation. Il était toujours au seuil d'une convulsion provoquée par la mauvaise foi de son interlocuteur. Aussi guettait-il ce moment intense avec une délectation qu'il se faisait une joie d'annoncer en ouvrant une bouche trop grande pour ce visage fermé à l'extrême. Frank cherchait la langue dans cette noirceur bleutée. Il n'y distinguait que des veines noires qui palpitaient comme des petits insectes en attente de mutation.
— Je peux pas quoi? grogna Frank qui détestait qu'on se mêle de sa vie privée. Deux agents ne peuvent pas...
— Deux agents, oui, expliqua Kol Panglas qui avait de la patience ce matin. Deux agents peuvent se faire tout ce qu'ils se souhaitent à la condition que ce soit conforme aux bonnes moeurs.
— Les moeurs, moi... plaisanta Frank en secouant sa main valide.
— Au fait, dit Kol Panglas, il lui est arrivé quoi à votre main?
— On parlait d'autre chose.
— On ne parlait pas. Je me renseignais. Et vous savez pourquoi je me renseigne? Parce qu'on me l'a demandé. Et vous vous figurez que j'obéis à n'importe qui!
— Je me fous de savoir à qui vous obéissez, hurla Frank. On dirait que j'ai pas fini d'avoir des emmerdes avec les druides!
— Il lui est arrivé quoi à votre main? prononça le juge en se tenant à son bureau.
— J'ai toujours fini par leur casser la gueule, toujours!
— Essayez pour voir! Cette fois...
Frank hurla de rire.
— Cette fois quoi? Cette fois comment? Vous croyez que ça m'amuse d'avoir mal aux mains?
Kol Panglas se calma soudain.
— Comment va l'autre? Je ne savais pas qu'elle était concernée.
Il se mit à fouiller l'écran qui clignotait. Frank n'avait aucune envie d'expliquer ce qu'il avait fait de ses mains une fois qu'Anaïs n'en eut plus besoin. Elle s'était endormie avant lui. À la lumière de la lampe de chevet qui était couverte d'un carré de soie vert olive, il avait pu observer à quel point elle était vieille, enfin: beaucoup plus vieille qu'il ne l'avait cru quand il s'était enfin aperçu qu'elle avait l'âge de sa propre mère.
— Vous n'arriverez jamais à expliquer ce genre de choses à un magistrat, dit Kol Panglas avec aménité. Si le cas se présente un jour. Mais pourquoi se présenterait-il, dites-moi?
Il entretenait des lueurs dans son regard, comme s'il était connecté avec un système parfaitement artificiel hérité d'une époque révolue qu'il transporterait avec lui comme un fardeau ou comme la coquille d'un escargot. Il donnait le vertige. Avec les gens de sa génération, Frank éprouvait plutôt du plaisir à tomber dans les pièges d'une conversation destinée à le faire sortir de ses gonds.
— Je vous ai un peu secoué, regretta-t-il comme un enfant de choeur qui vient de retrouver les hosties consacrées alors que le prêtre a été obligé de refiler les non bénites pour éviter un scandale capable d'éclabousser l'attente de la communauté.
— J'ai l'habitude, dit Kol Panglas en se dandinant sur son fauteuil de direction. Vous ne m'avez pas dit ce qui est arrivé à vos mains.
Ce n'était plus une question. Frank se radoucit encore, prêt à se confesser si c'était ce que la justice attendait de lui.
— Il n'est pas question de se confesser, dit Kol Panglas qui recommençait à bouillir. Pas facile d'avoir une conversation utile avec ces... continua-t-il en aparté.
Quand il s'exprimait en aparté, on pouvait croire qu'il crachait son chewing-gum dans un tiroir justement ouvert à cet effet. Heureusement, dans ces cas extrêmes, il ne finissait jamais ses phrases et on en restait généralement à ces points de suspension. Frank ne souhaitait pas vraiment déroger à une règle qui avait fait les preuves de sa pertinence.
— Vous faites bien, seringua Kol Panglas. Revenons aux circonstances...
— On m'accuse de quoi? gémit Frank qui redoutait la douleur.
— On ne vous accuse pas. On cherche à savoir. Il vaut mieux pour vous qu'on le sache. Vous comprenez?
— Je comprends que je vais me faire avoir.
— Vous savez... dans ces métiers de...
Frank retint un cri. Seule la colère se montra sur son visage. Il n'en sortit rien qui pût compromettre son avenir immédiat. Il s'efforçait de sourire et ça lui donnait l'air tarte, comme aurait dit Anaïs.
— Il y a longtemps que vous la connaissez?
Qu'avait dit le comte à ce propos? Sans cette réponse, il ne pouvait que se tromper.
— Vous ne répondez à aucune question, remarquez-le bien, prévint Kol Panglas que les électrons parcouraient comme un réseau en formation constante.
— J'ai du mal, oui, admit Frank.
Il n'avait pas de bonnes intentions. On pouvait toujours le lui reprocher. Mais Kol Panglas ne s'y risqua pas. Il n'avait pas autant de temps à perdre avec les questions de discipline interne. Il était moins flexible pour tout ce qui concernait les apparences du service à l'extérieur, en plein dans cette société traversée de secousses sadomasochistes qui lui donnait la nausée chaque fois qu'il avait le devoir de la convoquer.
— Comme je vous le disais...
— Je me sens plus aussi bien que tout à l'heure quand j'ai accepté de répondre à vos questions, soupira Frank en se tenant les tempes qui palpitaient sans toutefois contenir les insectes que Kol Panglas lâchait dans une conversation qui devenait un triste interrogatoire...
— ...de routine, précisa Kol Panglas. Votre état... constant justifie les moyens que nous...
— Qui ça, nous? s'inquiéta Frank qui basculait du mauvais côté de la clarté due aux explications.
Kol Panglas s'essuya le front avec un mouchoir de soie déjà imprégné de ses odeurs fortes. Il avait l'air désespéré alors qu'il était encore dangereux.
— De deux choses l'une, Frank: ou bien vous vous calmez, en utilisant le moyen qui vous semble le plus approprié, ou bien je vous fais injecter un sérum de vérité. Choisissez!
Il devenait péremptoire plutôt, le robin. Approprié était une drôle de façon d'exprimer ce qu'on pensait de ce genre d'appropriation. Frank avala une dose carabinée. Kol Panglas ne cacha pas son épouvante. Il cria:
— Vous êtes vraiment dingue, Frank! Ah! si vous n'étiez pas...
Encore une phrase qu'il valait mieux ne pas achever sous peine de... Frank se mit à rire en commençant par les épaules. Il voyait... il voyait...
— Flash! s'écria-t-il.
Puis il devint étrangement tranquille et grave. Kol Panglas s'apprêta à prendre note.
— Si j'étais votre médecin... fit-il.
Quelque chose se passait sur le visage de Frank. Se souvenait-il de la première nuit? Ils l'avaient effacée par erreur et maintenant cette fausse manœuvre posait problème. Il ne savait pas exactement lequel, mais ça avait quelque chose à voir avec la cohérence de Frank lui-même. Il n'était pas médecin, seulement doué pour les interrogatoires pointus.
— Où en étions-nous? se risqua-t-il à demander alors que Frank ne disait plus rien.
Le grouillot était ailleurs, sachant où il était et ne se posant même pas la question de savoir si c'était un élément primordial de la réponse qu'on attendait de lui. Kol Panglas le relia à la terre, par pure précaution. Frank contenait des circuits délicats, et onéreux. Kol Panglas veillait toujours aux petits détails qui alimentent la bonne opinion que les autres peuvent avoir de soi quand on est réduit à l'un au moment des avancements au mérite. Mais Frank était parti plutôt loin qu'ailleurs. Ce n'était pas de chance. Kol Panglas éteignit l'écran d'un coup de poing rageur et abandonna Frank Chercos à sa mortification synthétique. Un mélange d'impulsions atomiques et de raisonnements pervers. Kol Panglas n'y connaissait rien.
— Je ne suis pas son médecin, dit-il à Pierre de Hautetour qui ne l'attendait plus.
Hautetour commanda un caddie. Une opératrice en combinaison de pilote de chasse leur proposa le dernier modèle, vantant le système de commandes par impulsion cérébrale.
— Qu'est-ce qu'on n'invente pas de nos jours, commenta Kol Panglas en prenant place dans l'étroit véhicule. Au lieu de couvrir nos murs d'oeuvres dignes du passé et d'y faire tonner notre parfaite connaissance de la résonnance naturelle. Comment est-elle?
— Elle veut tout dire, susurra Hautetour.
— Ce qui ne veut rien dire, conclut Kol Panglas.
Hautetour se tut. Il en savait trop et Kol Panglas le savait. Quand un poisson se mord la queue, c'est qu'il est cuit. Le magistrat connaissait la cuisine et s'en vantait sans prendre le risque du ridicule au moment de se mettre aux fourneaux.
— Et Frank? demanda Hautetour qui ne risquait rien à s'informer aussi évasivement.
Kol Panglas poussa un long soupir qui trahissait son goût pour les gros Havanne et l'alcool de cactus. Il n'en finissait pas de secouer sa grosse tête de vieux premier, comme il s'intitulait lui-même.
— Il est dingue, complètement dingue.
— Ça, grogna Hautetour, je le savais déjà!
Le caddie traversa une Zone d'Intimidation. Hautetour ferma les yeux, comme d'habitude, pendant que Kol Panglas s'interrogeait encore sur l'utilité de ces traversées mentales qui n'ajoutaient rien à la connaissance des lieux. Cette infantilisation l'exacerbait, mais n'exerçait plus sur lui son influence de narratrice des enjeux de l'existence.
— Si vous voulez savoir, dit-il aux yeux fermés de Hautetour, nous l'oublierons dès qu'il ne sera plus de ce monde, ce qui ne saurait tarder.
Kol Panglas ignorait que Frank Chercos était programmé pour vingt ans. Il trouverait la mort sur le quai d'une gare en Andalousie, on ne savait pas pourquoi: le système refusait obstinément de s'expliquer sur les raisons. Par contre, il ne tarissait plus sitôt qu'il s'agissait des objectifs à atteindre, ce qui, au fond, arrangeait Hautetour dont l'esprit était enclin à de douces paresses aléatoires.
Une sonnerie insista pour qu'ils sautassent en marche. Kol Panglas glissa sans tomber. Hautetour en était encore à se marrer comme un gamin s'il avait l'occasion d'assister à ce genre de chute, ce qui irritait fortement le magistrat. Ils s'annoncèrent dans la console de reconnaissance. Personne en vue. Un couloir et son éternité de bandes jaunes et rouges dans l'alignement sans défaut des tubes fluorescents. Kol Panglas grogna discrètement. Il n'y avait plus aucune chance de le voir se fiche par terre. Hautetour pressa le pas. Il atteignirent bientôt une double porte qui leur adressa la parole en termes univoques.
— Parfait ensemble, remarqua Hautetour.
Et ils entrèrent. Anaïs K. était aux fers, les pieds dressés de chaque côté d'un opérateur qui s'affairait entre ses cuisses.
— Pourquoi une combinaison de pilote de chasse, dit Kol Panglas qui pensait à l'opératrice du caddie.
— Comment voulez-vous que je le sache? dit Hautetour qui ne souhaitait pas cacher son irritation aux yeux qui les observaient en détail et même en profondeur depuis qu'ils étaient entrés.
— Je n'ai jamais assisté à un accouchement, avoua Kol Panglas qui haïssait les enfants.
— C'est plus compliqué que ça, mon vieux.
— Mon vieux?
Hautetour prenait des libertés avec les convenances qui séparent nettement le judiciaire de l'administratif, mais Kol Panglas jugea que le moment était mal choisi pour s'en formaliser. Il se laissa installer dans un fauteuil qui s'inclina jusqu'à atteindre la perpendicularité avec un écran de contrôle.
— Où sommes-nous cette fois? demanda-t-il.
Une opératrice se pencha cérémonieusement sur lui. Elle sentait la cannelle.
— Vous êtes, dit-elle. Et c'est tout.
Kol Panglas comprit qu'il ne devait pas insister. Hautetour avait d'ailleurs cessé d'insister en entrant. C'était clair comme message, mais Hautetour avait l'avantage d'une expérience acquise alors que Kol Panglas avait reçu la sienne. Il était conscient de sa nette infériorité sur ce terrain sensible. Le fauteuil se mit à lui seringuer des substances tranquillisantes.
— C'est nécessaire, confirma l'opératrice.
Son sourire engageait à l'abandon. Kol Panglas se reprocha cet instant de soumission aux charmes de la nature. Il n'y percevait d'ailleurs aucune féminité. Il préférait s'en tenir à des considérations naturelles. Hautetour était beaucoup moins exigeant, mais c'était un porc.
— Maintenant, dit l'opératrice, cherchez le détail que vous êtes venus trouver.
Anaïs était secouée de convulsions dont il était difficile de ne pas mesurer la douleur. Kol Panglas demanda en sourdine qu'est-ce qui était plus compliqué qu'un accouchement.
— Un aveu, dit Hautetour tranquillement.
L'opérateur qui agissait entre les cuisses se releva puis pivota souplement sur ses talons. Il avait l'air heureux de pratiquer un métier compliqué, voire obscène. Kol Panglas lui renvoya une grimace écoeurée.
— N'en faites pas trop, conseilla Hautetour qui se laissait pénétrer sans offrir une résistance que Kol Panglas se mettait un point d'honneur à contrecarrer par un exercice critique au-delà de tout soupçon.
— Elle est saine, dit l'opérateur en s'avançant vers ce qui apparaissait maintenant comme une paroi de verre parfaitement transparente, sans défaut ni salissure. Nous avons progressé, mais les résultats vous paraîtront un peu... abscons. Question d'interprétation. Un logiciel se met en place automatiquement, mais cela prend du temps. Nous pensions pouvoir en disposer à notre aise...
— On est pressé, dit Hautetour qui redevenait sérieux malgré les infiltrations.
L'opérateur réprima un geste d'impatience.
— D'habitude... dit-il.
— D'habitude on est moins pressé, précisa Hautetour.
— Je comprends...
— Vous ne comprenez pas et nous sommes pressés.
Kol Panglas ne put s'empêcher d'admirer la fermeté du futur directeur du Servive de Surveillance et des Enquêtes. Il joindrait son opinion favorable à la proposition de nomination. De plus, il le devait à Hautetour qui s'était montré à plusieurs reprises tout aussi favorable à l'occupation du poste de directeur du RI par un Kol Panglas revu et corrigé au gré d'une expérience de la douleur qui pour l'instant demeurait lettre morte, le magistrat n'ayant pas encore formulé sa demande.
— Où en sommes-nous? demanda Hautetour.
— C'était une époque bien différente de la nôtre... commença l'opérateur sur un ton d'excuse qui déplut d'emblée à l'impatient Hautetour.
— Toutes les époques ont des points communs. Cherchez-les.
— Nous nous y employons. Croyez bien que...
Kol Panglas commençait à s'habituer à l'obscénité de la scène. C'était d'autant plus obscène que la patiente...
— Ce n'est pas une patiente, grogna Hautetour avant de s'injecter manuellement une surdose expérimentale.
— ...que la demanderesse n'est plus toute jeune.
— Elles ne le sont jamais, dit l'opérateur. Elles ont au moins (il calcula sur ses doigts)... seize ans de plus que leur enfant. Seize ans, monsieur le Juge, n'est-ce pas?
Kol Panglas opina. Avant seize ans, on les avorte systématiquement. Après, on les condamne à la maternité, d'où les problèmes. Mais un magistrat ne fait pas les lois; il les applique. Fatalitas!
— Les premiers récits sont si incohérents que nous ne savons pas si... continua l'opérateur.
— À partir de quel moment vous me faites perdre mon temps et celui du chef des services judiciaires? rugit Hautetour à travers les postillons qui maculaient la paroi séparatrice.
L'opérateur cligna des yeux à travers la même disparité de surface. Kol Panglas se cala un peu plus confortablement dans son fauteuil. Il n'avait plus rien à faire.
— Nous avons traduit la première phase qui comme vous le savez est sujette à interprétation. Nous avons utilisé le logiciel...
— Passez-nous les détails! grommela Hautetour.
L'opérateur jeta un regard suppliant au magistrat qui, par un signe sans équivoque de la tête, fit savoir qu'il n'était plus concerné. Il agissait désormais comme témoin. Hautetour confirma d'un autre signe de tête, plus catégorique, à la limite de l'impatience et de la courtoisie.
— Une certaine linéarité se dégageait de l'écoute...
— Vous écoutez? Depuis quand?
— Nous n'utilisons plus la plateforme d'interprétation, couina l'opérateur qui montrait ostensiblement à quel point il était outragé par ces interruptions peut-être inadmissibles.
Qu'en pensait le magistrat instructeur?
— Rien, fit négligemment Kol Panglas.
Visiblement déçu et désormais mal à l'aise, l'opérateur continua:
— J'attirais votre attention sur la linéarité apparente du récit. Nous avons réussi à en suivre le fil d'un bout à l'autre. À cette époque...
— Il y a au moins seize ans, précisa Kol Panglas qui regretta aussitôt cette intervention inutile.
— À cette époque, le récit est centré sur la personne, sans être systématiquement nombriliste...
— Laissez tomber son nombril et descendez plus bas, au niveau des maladies honteuses.
L'opératrice sourit. Kol Panglas la trouva idiote.
— Que de maladies en effet! s'exclama l'opérateur. Dans ce domaine, nous avons eu plus de mal...
— Mais ça n'a rien empêché. On connaît la chanson.
Hautetour se tourna vers Kol Panglas qui consentit à s'incliner.
— Ces scientifiques ne feront jamais de poésie, gloussa-t-il.
— Nous non plus, fit Kol Panglas qui ne mesurait pas la gravité d'une pareille idée.
Hautetour se crispa, au bord de l'attente qui commençait à l'obséder.
— Vous avez du son? demanda-t-il.
Il savait que c'était la question qui réjouirait les opérateurs. Il en compta une bonne dizaine, tous joyeux.
— Première qualité! jubila l'opérateur.
Il ne restait plus qu'à assister au spectacle des préparatifs de ce qui finirait par ressembler à une fête patronale. Kol Panglas confessa qu'il regrettait que ce ne fût pas un accouchement. Ce spectacle manquait à son expérience. Hautetour devait bien savoir si les points perdus à cause de ce manque d'exercice de la femme pouvaient être compensés par d'autres compétences certes moins sensibles, mais tout aussi humaines. L'opératrice les observait d'un oeil plein des ravissements qui la maintenaient à fleur de la réalité en jeu entre ces quatre murs. Kol Panglas la trouvait à la fois désirable et parfaitement idiote.
— Ce n'est pas incompatible, dit Hautetour un peu interloqué par cette naïveté sexuelle.
— Je le sais bien! rouspéta Kol Panglas. Poserai-je la question sinon?
— C'était une question?
Ils n'étaient pas faits pour s'entendre. Hautetour regretta l'absence de Frank Chercos. Il n'agissait plus vraiment sans ce second couteau. Depuis quand? Anaïs avait tellement insisté pour qu'il le prît sous son aile! Frank n'était pas un mauvais élément. Il était même mûr pour le travail qu'on avait imaginé sans le connaître. Il tombait à pic. Anaïs ne lui avait pas reproché d'utiliser son petit protégé. Cela amusait le comte. Sans plus. Et laissait Hautetour parfaitement indifférent. Il avait d'autres chats à fouetter. Kol Panglas aurait donné cher pour les entendre miauler sous sa fenêtre, mais sa cage demeurait désespérément à l'abri des mauvaises influences, Hautetour y veillait scrupuleusement. Inévitable, Hautetour, pensa Kol Panglas qui n'était jamais sûr de ne pas penser à haute voix. En tout cas, Hautetour le regardait maintenant comme s'il venait d'abuser de sa patience. Il était prêt à s'en excuser quand l'opératrice apparut dans l'écran.
— Nous sommes prêts, dit-elle.
— Prêts à quoi? fit Kol Panglas.
— La reconstitution, monsieur le Juge!
— Hum... fit Kol Panglas. À prendre avec des pincettes.
Chapitre VI
— Vous souvenez-vous de la troisième nuit, Frank?
Il avait appris qu'il avait été élevé par des parents adoptifs. Son père n'était pas son père et sa mère n'était pas sa mère. Il leur avait simplement dit:
— Je comprends pourquoi je ne les ai jamais aimés.
Il avait même haï son père. Il avait haï son père dans la personne de celui qui n'était pas son père et qui lui avait menti pendant tout le temps de leur existence commune. Il avait peut-être aimé sa mère. Elle avait menti elle aussi. Il aurait aimé se convaincre qu'elle avait elle aussi été trompée par les circonstances, mais c'était une solution imaginaire trop simple et trop facilement exprimable pour avoir quelque valeur sentimentale. Il avait eu une enfance dans laquelle il savait qu'il était condamné à retomber avant même d'être vieux. Entre l'alcool de son loufiat de père et les médicaments de sa folle de mère, il avait choisi l'amour. Si elle ne s'était pas pendue sans même avoir préparé le terrain de cette disparition violente, il aurait fini par trouver l'occasion de lui dire que ce n'était pas de l'amour, qu'il ne ressentait rien à son égard, qu'il appréciait sa présence comme inévitable et non pas nécessaire. Mais il n'avait pas eu le temps de s'expliquer avec elle. Et le vieux avait refusé de la décrocher avant que les flics ne se ramènent pour poser des questions qui allaient tout changer alors que rien jusque-là n'avait changé à ce point. Il se souvenait d'avoir été embarqué par deux fliques qui lui tordaient les poignets. L'une d'elle répétait inlassablement en regardant à travers la grille de la vitre:
— Comment c'est-y qu'on n'aime point sa mère?
Il n'avait pas compris tout de suite, parce qu'elle avait un accent étranger, complètement étranger à celui qu'il pratiquait sans le savoir. Ils ont alors estimé qu'ils devaient le piquouser. Et ils l'ont piquousé pendant des mois. Son père est venu finalement le chercher en brandissant une ordonnance du juge qui valait mieux et plus cher, disait-il, que celle des médecins. Frank avait alors compris que son existence allait être bornée par ces souffrances héritées des autres: la justice et la santé. Son père n'était plus loufiat. Il était devenu entièrement poivrot. Mais ce n'était pas son père. Et Frank vivait de ses revenus illégaux.
— Le comte prétend que vous avez passé la première nuit avec Anaïs K.. Il voulait dire: à son chevet. Il n'y avait rien d'autre dans cette affirmation. Il ne voulait pas vous nuire. Mais vous vous sentez toujours persécuté comme un paranoïaque. Vous n'êtes pas paranoïaque, Frank. Vous me croyez?
— Parlez-nous de la deuxième nuit. Nous en savons assez sur la première.
Ils ne disaient rien des quatre hommes qui étaient avec Anaïs ce soir-là.
— La deuxième nuit, Frank!
Outre Bégnard et son coéquipier Jasmin qui se faisait passer pour un marle comme lui, Frank, se faisait prendre pour un travelo quand on le lui commandait, il y avait le comte et Hautetour. Cela se terminait par une puce que Bégnard remettait à Hautetour.
— Bégnard était vivant quand je l'ai laissé avec Hautetour. Seul Jasmin était mort parce que je l'avais descendu. J'ai bien failli descendre Bégnard mais ce crétin avait encore la peau dure. Le lendemain, Bégnard est mort et il n'est plus question de la puce. Il n'est question que de la nuit que j'ai prétendument passée avec Anaïs chez le comte qui en témoigne.
— Qu'est-ce que vous voulez savoir, Frank? On n'a rien à vous cacher. Sinceritas!
Frank ne les voyait pas. Il n'identifiait pas les voix, mais pouvait reconnaître les habitudes verbales, comme cette manie de s'écrier Fatalitas! ou Sinceritas! pour mettre fin à une conversation et revenir au sujet initial. Il était libre. Il avait même le pouvoir de fermer le robinet de la perfusion. Sa main avait plusieurs fois remonté le tube jusqu'au petit robinet de plastique, une simple clé à mettre en perpendiculaire comme un robinet de gaz. Parallèle, je te suis. Perpendiculaire, c'est l'impasse. Il avait compris qu'ils cherchaient à le réduire à des choix enfantins, immatures. La question des dimensions de la pièce où il se trouvait semblait moins facile à résoudre, mais elle ne l'angoissait pas. Il y avait même une fenêtre. Elle ne donnait pas sur un extérieur peuplé d'arbre et de murailles comme dans un tableau de peinture. De temps en temps, ils agissaient sur l'inclinaison du lit qui se pliait jusqu'à la douleur. Ils tenaient à maîtriser cet aspect de leur relation avec lui, ou plutôt de la maladie inacceptable qui le rongeait de l'intérieur comme s'il en était l'inventeur ou la source. Ils lui avaient promis de le tirer de ce pétrin qui était une sorte d'empoisonnement. Mais ce n'était pas la seule explication.
— Vous avez tout compliqué en vous intoxiquant au lieu de chercher à nettoyer les zones obscures de votre mental.
Ce n'était pas lui qui avait commencé. Elle soignait même les chats avec des amphétamines. Elle en connaissait la théorie parce que sa génération avait beaucoup réfléchi sur ce sujet. Elle non plus n'expliquait rien.
— La salope! s'était écrié Anaïs...
— La deuxième nuit?
— Oui. Je me suis demandé si ce n'était pas un simple interrogatoire. Si Anaïs était Anaïs et si je serai encore moi-même une fois que tout serait fini. Qu'est-ce que je foutais à son chevet la première nuit? C'est insensé. J'ai le net souvenir d'avoir passé le reste de la nuit chez moi. Je vais peut-être acheter cette maison. Je ferai construire une piscine dans le jardin...
— On n'est pas là pour rêver, Frank, mais pour vous aider à ne plus rêver sans au moins prendre vos distances avec ces réalités d'un autre monde qui n'appartient qu'à vous, mais que tout le monde rencontre au moins une fois dans son existence.
Elle le poussait à rêver. Au début, c'était facile. Il fermait les yeux comme elle le lui conseillait et il se laissait avoir, comme elle disait, par ce qui arrivait de fou et d'insensé, mais aussi de parfaitement tranquille et agréable. On ne devrait jamais aller plus loin. Il suffit que le paysage s'y prête.
— Mais comment voulez-vous que la rue se transforme en adret fleuri sous les cerisiers?
— C'était une manière sournoise de justifier les prises de médicaments.
— Ce n'était même plus la même chose. Il se produisait une accélération. Ce pouvait être la même lumière, mais le corps était emporté en ligne droite alors que l'esprit avait conçu quelque chose de parfaitement circulaire, un espace tangible dont il ne restait plus qu'à profiter, et un horizon facile à accepter parce qu'on n'éprouvait pas le désir d'aller à la rencontre de ses mystères.
— Vous vous exprimez bien, Frank.
— Avec ce qu'elle m'injectait...
— Elle utilisait la seringue!
— C'est une façon de parler. Elle injectait et moi j'absorbais.
— Et alors?
— Alors je touchais l'horizon sans éprouver aucun plaisir, comme si je touchais autre chose ou que je craignais que ce soit autre chose et non pas ce qui avait motivé le voyage, vous comprenez?
Il avait passé de sales moments à se demander si elle n'allait pas le rendre fou. Elle l'avait peut-être rendu fou, le loufiat. Frank avait aperçu plusieurs types qui s'étaient déclarés fous à cause d'elle, ou d'elle, il ne savait plus. C'étaient tous des camés. Le loufiat les jetait dehors s'il en avait la force, sinon c'était lui qui était éjecté et il passait la nuit sur le trottoir à se demander pourquoi personne ne sort la nuit. Le lendemain, quand la voie était libre et qu'il pouvait enfin se jeter dans le lit où elle n'était plus, il dormait comme un enfant et elle demandait à Frank comment ce minable avait pu trouver de quoi se beurrer en pleine nuit dans un quartier qui brillait par l'absence de commerce. Ces questionnements épuisaient Frank. Il y avait autre chose à penser pour continuer d'exister et peut-être même obtenir des satisfactions, mais elle ne lui laissait aucun répit et l'enfonçait dans son délire explicatif jusqu'à ce qu'il en éprouvât une nausée si profonde qu'il se levait en pleine nuit pour lui piquer son diazépam ou ses amphétamines. Elle ne l'avait jamais pris la main dans le sac. Elle lui reprochait seulement sa sournoiserie. Si elle avait eu une fille, elle l'aurait aimée candide et simple. Frank était trop compliqué et c'était la raison pour laquelle elle avait fini par le traiter en égal. Il se souvenait maintenant très clairement qu'elle lui avait déclaré qu'il n'était pas son fils. Il avait cru à une sortie métaphorique, comme en provoquent souvent les parents exacerbés qui se replongent dans leur enfance pour se reprocher leurs enfants.
— Anaïs, à qui je racontais, je ne sais pourquoi, ces tribulations d'un enfant dans l'enfance, n'arrêtait pas de la traiter de salope.
— Elle vous interrogeait.
— Je me le suis demandé pendant qu'elle dormait et que je ne trouvais pas le sommeil.
— Vous aviez fait l'amour?
— Elle se comportait comme ma mère...
— Elle vous poussait?
— Je veux dire: comme si elle était ma mère et qu'elle voulait tout savoir, à distance.
— Vous dites ça maintenant que vous savez.
— Je m'en souviendrai, de la troisième nuit!
— Parlons-en!
Frank s'assit au bord du lit. Il était nu et n'en éprouvait aucune honte. Au début de la carrière de flic, il vous arrive des choses déterminantes pour le reste du temps que vous allez consacrer presque exclusivement à l'élucidation des énigmes conçues par les criminels et les fous. Il aurait l'avantage de reconnaître les fous avant tout le monde dans le service. Cette pensée le fit sourire et comme son visage était en proie à une légère paralysie, pendant un instant il parut fou et perdu à jamais dans cette espèce de folie que l'observation minutieuse du cerveau n'explique jamais assez pour qu'on puisse se permettre d'affirmer qu'on a compris. Il ne serait jamais ce "on" qui s'instaure en commanditaire et toujours ce "je" qui agit pour les autres et que les autres suspectent de malfaçon. Derrière l'écran des substances protectrices, il y avait tout un collège de spécialistes à la fois hilares et subjugués, comme dans le film où Jerry Lewis se fait opérer d'un poisson avec peu de chance de s'en sortir. Frank avait aussi tragiquement et aussi absurdement accepté le risque de ne plus revenir exactement au même endroit. Il serait flic ou rien.
— Bien parlé, Frank. Mais vous n'avez pas répondu à notre question.
Le ton était sirupeux. Il ne reconnaissait pas la voix. Ce pouvait être une voix de femme. De quoi avait accouché Anaïs? D'un récit. Ils le prenait pour un cave. Et il l'était peut-être, plutôt que dingue ou passablement malade du comportement.
— Vous pouvez savoir ce qu'a vécu votre véritable mère pendant que vous épuisiez votre existence d'enfant entre un loufiat alcoolique et une ménagère surdosée.
— C'est Anaïs qui vous a mis sur la voie. Je savais que j'avais eu tort de lui en parler. Elle dormait ou me surveillait. Elle avait les moyens de se connecter à mes fibres et à mes substances sans que je m'en aperçoive. Je pouvais seulement la soupçonner d'être en mission.
— Vous voulez écouter la première bande? Rien qui vous concerne directement.
— On pourrait peut-être commencer par ce qui me concerne, histoire de me retaper un peu avant le grand saut?
— Vous n'allez pas sauter, Frank. On nous a demandé de procéder à un petit ajustage de votre sens des réalités. On n'en passerait pas par ces complications si on le pouvait, mais nos méthodes sont encore un peu... préhistoriques. Nous ne savons qu'agir et nous connaissons à peu près à fond les conséquences de nos agissements. Mais nous sommes loin d'avoir épuisé les possibilités d'agir sur l'esprit pour le rendre parfaitement compatible avec les données corporelles qui ne peuvent plus, vous entendez, Frank? qui ne peuvent plus se limiter à la biologie du vieillissement et de la mort.
— C'est dingue! fit Frank.
L'infantilisation des moeurs avait atteint un point de non-retour, à les écouter. Frank pensait plutôt que tout ce qu'on réussit à toucher est infini et que par conséquent il est impossible d'en finir avec ce qu'on sait.
— Bien vu, Frank! Couchez-vous tranquillement. Il semble que la position assise perturbe les flux cérébraux. Couchez-vous et augmentez légèrement les coulures.
Il était traversé par une multitude de drains. Commencement de l'illusion. Il se sentait plutôt parfaitement nu et privé de ressources artificielles.
— C'est normal, Frank. Vous êtes en phase croissante de désir. Tranquille!
Attendre quoi? La bonne méthode pour récupérer un flic qui a mal tourné psychologiquement, c'est le sevrage. On coupe toutes les communications et le corps se retrouve en face de l'esprit et de ses souffrances, comme n'importe qui devant son miroir matinal. La nuit se fait alors attendre, désirer, et le cerveau invente ensuite de nouvelles substances, on devient un vrai laboratoire dans lequel il ne reste plus qu'à connecter les drains reliés au monde et à ses besoins en anéantissement. Je suis l'officine de mon devenir, pensa Frank avec ravissement.
Ils notaient tout. À la main, comme l'exigeait le règlement. Ils étaient une bonne dizaine de notateurs penchés sur leur écritoire, la langue pendante dans l'effort, souffrant de crampes dans le cou à force de lutter pour maintenir la perpendicularité du faisceau visuel avec les sinuosités sonores qui traversaient l'écran protecteur. Ils ne voyaient pas Frank.
— Vous le verrez au dernier moment, avait promis l'instructeur.
L'association des mots dernier et moment faisait toujours frissonner. L'instructeur, qui s'appelait Alice Qand, et qui était éternel et noir comme l'ébène, apparaissait en perspective cavalière sur un autre écran où le jeu consistait à l'expliquer sous peine de le perdre de vue, ce qui se terminait toujours par une déroute de tout le contingent en formation. Il venait de jeter un oeil narquois sur le corps immobile de Frank qui croyait parler à des amis. De retour dans la zone visible, il fit le tour des installations éducatives et se rendit au Laboratoire des Traitements de la Substance Narrative. Le LTSN était une organisation et non pas un simple département du RI. Il agissait de l'intérieur et ne devait des comptes qu'à une hiérarchie extérieure à tous les traitements qu'on avait imaginés pour être complet en matière policière. Alice Qand, qu'on surnommait quelquefois "Qu'allons-nous devenir?", portait le nom de sa mère en guise de prénom, une pratique inspirée par des souvenirs scolaires, à une époque où Céline avait enfin remplacé les Classiques à lui seul, et ce n'était pas non plus une mince affaire. La formation littéraire de Qand l'imposait dans les conversations, sauf quand Hautetour intervenait, car même les plus fines explorations de la conversation ne peuvent rien contre l'autoritarisme d'un ignorant placé au-dessus des contingences du goût. Qand haïssait Hautetour et Kol Panglas se délectait d'avance de ces rencontres où il demeurait muet comme un vase ornemental pour ne rien perdre de l'affrontement forcément conclu par la défaite du pauvre Qand qui souffrait de crises nerveuses en dehors du service.
— On avance, déclara Qand quand il eut atteint la zone secrète et innommable où le cadavre d'Anaïs réagissait aux ersatz de désir de vivre.
Il jeta toujours le même oeil opaque sur le corps plié en Z. Elle respirait artificiellement pour l'instant, mais des signes de vie étaient apparus.
— Qui l'a descendue? demanda-t-il sans vraiment s'intéresser à la question.
— Romarin. Elle lui avait raconté des craques au sujet de ce qui peut arriver à une prostate trop souvent sollicitée.
— Vous plaisantez!
— Je plaisante. Vous croyez que c'est facile de vivre les chronologies inventées par le système pour gagner du temps?
— Je ne perds que huit heures par jour, cinq jours par semaine, dit Qand en haussant les épaules.
C'était tout ce qu'il savait du temps. Sa formation littéraire méprisait les horlogeries atomiques qu'il n'était pas en mesure de comprendre. Cette atteinte pointue à son intelligence le faisait hurler de douleur quand il était seul, et il l'était souvent, souvent le week-end, seul dans sa petite maison au bord de la mer où il n'arrivait pas à se noyer.
— Cinq agents sur le carreau en trois jours, ça compte dans un service aussi discret que le nôtre, dit Kol Panglas qui ne se trouvait pas là par hasard.
Qand n'avait aucune raison de lui en vouloir, il était seulement écoeuré par l'attitude simiesque du magistrat qui n'était ni littéraire ni scientifique, ayant seulement appris par coeur un tas de paramètres arbitraires qui faisaient la preuve de leur efficacité depuis des lunes. Le Droit, c'était vraiment à part dans l'esprit de Qand. Il ne luttait que contre les vexations initiées à ses dépens dans le clan scientifique. Mais Hautetour n'était pas non plus un scientifique; c'était un flic, c'est-à-dire un comportement réglé sur la raison qui avait elle aussi fait ses preuves depuis autant de lunes que pouvait en compter l'imagination des bons élèves qu'ils avaient tous été du temps d'une enfance que Frank avait mise à profit, malgré lui, pour devenir flic et différent, n'ayant aucune chance du côté des raffinements de la littérature, des complexités de la science et des rigueurs juridiques. S'il n'était pas devenu flic, Frank serait maintenant un moins que rien, une idée qui faisait frissonner la carapace ailée de Qand.
— Dire que Frank vous a soupçonné, dit Kol Panglas à l'adresse de Hautetour qui attendait près de l'interphone, tambourinant le flanc d'un conteneur de mauvaises nouvelles.
Frank ne voyait pas d'autres solutions à l'énigme imposée par la mort de Bégnard. Il avait lui-même descendu Jasmin, il ne pouvait pas douter de cet instant. Ensuite, Hautetour avait flingué Bégnard pour lui piquer la puce (un objet qui avait disparu des conversations de services ou plutôt: on n'en avait jamais parlé). Frank ne savait rien ni de la mort d'Anaïs K., agent spécial qui bénéficiait d'une initiale, ni de celle de Romarin qui devait avoir son importance, moindre certes que celle d'Anaïs, puisqu'il portait un nom de plante aromatique.
— Frank délire complètement, dit Qand qui cherchait des noises à Hautetour, juste pour commencer à ne plus s'ennuyer de n'être qu'un larbin mal informé et incapable de le faire par ses propres moyens.
— Frank est un bon flic, dit Kol Panglas avec sincérité. Sans lui, on en serait à faire encore confiance à Bégnard.
— Vous en savez plus long que moi, consentit Hautetour qui soulevait le couvercle comme s'il était en train d'hésiter à regarder dans le conteneur.
Kol Panglas se raidit. Pourquoi n'en saurait-il pas plus que Hautetour? Mais dans ce cas, il ne le dirait pas. Qand souriait béatement. Il devait avoir un instrument sexuel aussi imposant que sa dentition, pensa Kol Panglas sans oser regarder le nègre dans les yeux, des fois que celui-ci fût doté, par le système s'entend, de pouvoirs réceptifs extraordinaires. Il compta sur ses doigts:
— Jasmin, que Frank croit avoir tué, Bégnard, que Hautetour n'a pas tué (signe d'impatience du futur directeur du SSE), Anaïs K. et Romarin. Ça fait quatre! s'écria Kol Panglas.
— Cinq avec Frank, soupira Hautetour.
— Frank est mort!
Kol Panglas était souvent le dernier informé des petits détails qui font les grandes enquêtes.
— Il paraît que l'inventeur du système de Récupération post-mortem est un Américain d'origine arabe, fit Qand qui tenait à s'exprimer sur un sujet qui irriterait forcément Hautetour.
— Un peu irlandais aussi, précisa Kol Panglas qui revenait lentement de son étonnement.
— Ce que vous ne comprenez pas, dit Hautetour, c'est que je viens de perdre deux de mes meilleurs amis.
Il avait l'air vraiment affecté par cette perte imprévisible, mais il ne disait pas tout ce qu'il savait, Qand commençait à en souffrir sans même prendre le temps d'y réfléchir. Kol Panglas pensa que le moment était venu de l'informer:
— Monsieur le Baron était particulièrement attaché aux services d'Anaïs K., roucoula-t-il.
— Ça fait un, serina Qand.
— Et Frank était pour lui comme un fils.
— Parce qu'il était celui d'Anaïs K.! gicla Qand certain de son effet.
Hautetour leva une tête d'assassin en puissance. Ses poches sous les yeux contenaient un liquide froid que Kol Panglas voyait s'agiter comme la bave d'un cocon. Il aima tout de suite cette odeur de laboratoire qui secrète les substances organiques de la haine.
— Vous n'avez pas d'ami, Alice, dit Hautetour. Vous ne pouvez pas comprendre.
Des fois, l'énonciation de son prénom féminin agaçait Qand au point qu'il ne trouvait rien à dire, tant il était occupé à trouver une parade. Mais il était alors tellement obsédé par le prénom de son adversaire, lequel n'en portait jamais un d'aussi profondément critiquable, qu'il ne parvenait à rien d'autre qu'à répéter le sien comme quelqu'un qui se demande s'il a encore un sens après une pareille offense: Alice... Alice... Alice...
Kol Panglas s'amusait tous les jours de ces affrontements qui ne devaient rien aux tensions exercées par le service sur des esprits au travail, et tout à des positions affectives que rien ne pouvait changer, à part la disparition d'un des facteurs de la crise.
— C'est ce qu'elle dit en tout cas, fit-il comme s'il ne s'intéressait pas aux problèmes de Qand.
— Elle n'aurait pas dû le dire, murmura Hautetour. Elle ne l'aurait pas dit si elle n'était pas morte.
Ce qu'il faut pas entendre! pensa Kol Panglas.
— Ce type s'appelle Omar Lobster et il a vraiment trouvé le moyen de récupérer un mort, dit-il toujours à la tangente des deux autres qui se mesuraient en silence.
— La question est de savoir ce qu'il en reste une fois récupéré, dit Qand, preuve qu'il n'était pas totalement sorti de la conversation.
— Si on compte le nombre de fois où on se fait récupérer, dit Hautetour qui retournait à une lassitude morose.
— C'est pas la même chose, dit Qand.
Mais sa remarque n'affecta pas Hautetour qui ouvrit le couvercle carrément pour se pencher au-dessus du conteneur.
— HS, dit Kol Panglas qui croyait tout expliquer.
— C'est un ancien modèle, renchérit Qand.
Il manquait de punch ce matin. Les nouveaux stagiaires le vidaient. Il aurait besoin d'une cure de sommeil à la fin du stage. On lui refusait rarement ces petits retapages. Sur sa fiche, figurait son vrai prénom, un nom de mâle, mais on continuait de l'appeler Alice, ne sachant pas ce que son esprit endormi pensait de cette double personnalité civile.
Hautetour referma le couvercle du conteneur de mauvaises nouvelles et se leva. Il venait de se planter un cigare dans la bouche. Instinctivement, Kol Panglas plongea sa main dans la poche intérieure de sa veste pour en vérifier le contenu. Il ne manquait rien et surtout pas ces gros Havanne que Hautetour jalousait sans oser demander d'y goûter. Cuvée privée.
Hautetour retourna dans le service. Son factotum, un flic raté mais pas alcoolique du tout et plutôt bien de sa personne, avait punaisé les cinq photos des victimes, tous des flics. Ils souriaient tous, c'en était navrant. Ce pauvre Bouju (le factotum), n'avait pas pensé à la douleur que le sourire peut infliger aux âmes noyées dans la douleur du deuil. Il était là, nonchalant et souriant lui aussi, fier de son oeuvre, attendant un remerciement dont Hautetour ne le priverait pas, et il se préparait à placer sa réplique, comme un second rôle à qui on a interdit les feux de la rampe parce qu'à ce moment-là, la vedette s'y trouve.
— Encore un tueur en série, hein? monsieur le Baron?
Hautetour sourit. Il n'y avait pas pensé, comme quoi ces minus habens sont quelquefois utiles à la progression de l'enquête. Il lui flatta l'épaule, touchant une lenteur musculaire qui l'étonna bien que son cerveau y fût habitué depuis longtemps. Quelque chose se passait entre son cerveau et son esprit, un vent de déconnexions en série qui le rendait incapable de reconnaître le terrain de son existence quotidienne. Il se planta devant le tableau, un peu à l'oblique, ce qui intrigua le factotum nommé Bouju ou autre chose.
— Vous avez des enfants, Bouju?
Si c'était Bouju. Et s'il avait des enfants, il aurait dû le savoir. Depuis le temps.
— Cinq, monsieur le Baron. Tous des gars. Dont un fort beau. Enfin, c'est ce que dit ma moitié, parce que moi, vous savez, les gars...
Ils sont amusants, ces compagnons d'un travail qui ne les concerne pas, pensa Hautetour. Ils bossent uniquement pour se nourrir et nourrir leur famille. Pas d'idéal, et pas d'idées. Rien que le droit de vote, et celui d'acheter. Ça les contente. Bouju examinait les visages sans demander si la clé de l'énigme s'y trouvait en code. J'en sais trop, et lui pas assez, pensa Hautetour. On construit nos sociétés sur cette dichotomie. Et le pire, c'est qu'on a la preuve que le progrès n'est pas une illusion. On doit de moins en moins à Dieu et de plus en plus à nos erreurs regrettables. Donc Dieu n'existe plus et nos erreurs sont bien le portail de la découverte. Que penserait Alice Qand de cette vision pathétique?
— Ils peuvent pas s'être tués tout seuls, c'est sûr, dit Bouju.
Chapitre VII
Tout ça ne disait pas où était passée la puce que Bégnard avait piquée au cadavre de Jasmin ni ce que Hautetour avait rapporté à ce sujet à la hiérarchie, s'il avait rapporté quelque chose. Frank imaginait sans douleur que Hautetour était capable de jouer un tour à la hiérarchie comme il en jouait quotidiennement aux pauvres types qui tombaient entre ses mains après avoir tâté des méthodes d'investigation de ses subalternes, dont Frank qui n'était pas le moins zélé. Au fond, l'enjeu n'avait pas changé depuis la nuit des temps: il s'agit toujours d'en avoir plus que les autres et d'en avoir tellement que les autres ne sont même plus des autres mais des choses vivantes bonnes à produire et reproduire. On peut appeler ce vortex Histoire ou Politique ou Amour ou Dieu, ça ne change rien au fait que certains sont et que d'autres ne sont pas vraiment ce qu'ils devraient être. Frank se sentait frustré de la meilleure part de lui-même. Le rêve, au début, pouvait passer pour une compensation, d'autant que les loisirs les continuaient quelquefois jusqu'à l'extase, mais finalement il avait été fasciné par les hallucinations des autres et il avait cédé à ce qui maintenant lui paraissait presque nettement comme un abandon, comme une espèce de religion du soi qui s'en prend à une partie de l'humanité pour régler ses comptes avec ses propres conflits. La chimie des substances était devenue son bréviaire et le monde faisait office de temple de ses voyages à côté de ses pompes. Ce qui, clairement, l'empêchait par exemple de chercher à comprendre ce qui venait de lui arriver. Il n'en était pas fier, mais son cerveau était rarement atteint par ce genre de considération.
Il alla voir la veuve Bégnard. Il agissait sans méthode depuis quelque temps, sans stratégie de la conversation. Il avait renoncé à tirer des fils qui ne ramenaient que les détritus de sa pensée alors que son esprit continuait de rêver à des prises sur le réel d'une ampleur et d'une vérité impossible à mesurer à une pareille distance de soi au monde. Il prit sur lui de visiter la veuve d'un agent dont il avait désiré la mort. Ce désir avait pris, depuis quelques jours, une importance destructrice. Il frappa à une porte qui donnait sur la rue, au bas d'un petit immeuble de rapport assez coquet à en juger par la vigne vierge et les persiennes laquées.
— Je vous croyais mort, dit-elle dans l'interphone.
Et elle actionna l'ouverture de la porte. Il grimpa deux étages obscurs qui sentaient l'encaustique et la lavande. Elle avait entrouvert la porte, l'autorisant à la pousser et à s'introduire sans façon. Il s'annonça par un couinement, fit pivoter une porte grinçante qui réveilla en lui une chimie en sommeil, et il la vit, assise près de la fenêtre, parfaitement en phase avec son rôle de veuve éplorée.
— Personne n'est venu, dit-elle. Personne.
Elle essuya une larme sur l'aile de son petit nez. Comment avait-elle appris sa mort? Avait-il posé cette question absurde? Elle ne pouvait pas être au courant. Le programme de Récupération post-mortem était hautement secret. Il avait dû halluciner. Elle le toisa cependant, comme si elle n'avait jamais vu un mort retapé par miracle scientifique. Il s'inclina, les pieds dans un tapis dont l'ornementation menaçait déjà ses raisonnements.
— Je viens pour...
Elle l'interrompit en l'invitant à prendre place dans le divan. Heureusement, car il n'avait aucune idée de l'excuse qui pourrait la convaincre qu'il n'avait pas de mauvaises intentions. Il se sentit tout de suite à l'aise et accepta un petit verre de substance verte au goût de menthe. Elle l'autorisa enfin à plonger des doigts avides dans un coffret contenant des spécialités culinaires dont elle avait le secret.
— Vous êtes gentil de me rendre visite, dit-elle dans un râle qui le traversa. Je n'ai vu aucun de ses collègues depuis que...
— Je ne savais pas qu'il était mort, dit-il en croquant une chimie nouvelle pour lui.
Elle s'étonna, mais sans ouvrir la bouche pour laisser penser qu'elle ne trouvait pas ses mots pour s'en étonner. Tout le monde savait que Lucas était mort avant même qu'on l'assassine. Il n'avait pas que de bonnes fréquentations. Il ouvrit la bouche à sa place.
— La maison est sous surveillance, gloussa-t-elle, comme si j'étais moi-même une criminelle.
Il s'empressa de spécifier que Lucas Bégnard était un homme parfaitement honorable et un collègue de confiance. Il crevait du désir de lui dire tout ce qu'il pensait de cette crapule qui l'avait suivi jour et nuit sans se soucier une seconde du mal qu'il avait causé à un esprit peu adapté à ce genre d'existence. Il n'était pas venu pour se venger.
— Je doute qu'un policier soit totalement honnête, dit-elle en se servant elle aussi dans le coffret à friandises. Je ne dis pas ça pour vous.
Pour qui alors? Il se sentait parfaitement honnête et continuerait de se sentir honnête même s'il avait descendu Bégnard. Que savait-elle? Que ne pouvait-elle pas inclure dans une conversation que des sbires de Hautetour étaient en train d'enregistrer scrupuleusement?
— Lucas avait sa vie, bien sûr.
C'était évident. Il en est de même pour tous les couples qui se forment tous les jours pour reproduire les mêmes conneries sans avoir l'impression de faire du mal. Il n'arriverait pas à trouver le moyen de savoir ce qu'elle savait des activités secrètes de son défunt époux. Elle ne pouvait pas être ignorante à ce point. Elle lui avait arraché quelques petits secrets ou alors ils ne couchaient pas ensemble.
— Vous ne dites pas grand-chose, fit-elle en lui plantant un beau regard plein d'arrière-pensées dans ses yeux qu'il sentait un peu glauques depuis qu'elle savait comment il voyageait.
Il se dandina sans trouver le mot fatal.
— Votre... patron?
— Monsieur le Baron de Hautetour est notre chef de service.
C'était facile à dire. Il la remercia presque.
— Ce... baron m'a invité aux jouets de Noël, mais nous n'avons pas eu d'enfant.
— Pas un? fit-il grotesquement.
Elle lui sourit. Après les yeux et ce désir intense et obscène de savoir à qui elle avait à faire, elle usait maintenant de la bouche qu'elle savait proche des mots qu'il ne trouvait pas.
— Il m'a parlé de la pension et des perspectives d'une nouvelle vie. Exactement ce qu'on dit à une étrangère.
Elle ne l'était donc pas pour lui. Il ne raisonnait plus.
— Vous aimez?
Il s'empourpra violemment. Elle éleva une hostie contenant une dose dangereuse d'amphétamines. Il aimait.
— Sans Lucas, soupira-t-elle, ce sera moins facile.
De s'approvisionner.
— Ce...baron... croit que c'est facile de refaire ce qui n'a pas été vraiment construit.
Ils ne s'aimaient pas. Bégnard était incapable d'amour. Elle...
— Vous êtes vraiment chou d'avoir pensé à moi.
Chou. La lumière irisait sa chevelure rouge. La pension lui permettrait-elle de payer le loyer? Pourquoi ne brisait-elle pas tous ces miroirs qu'il avait offensés? Elle ne savait rien. Elle n'évoquait même pas un sentiment d'injustice qu'il aurait trouvé légitime et il le lui aurait dit avec une abondance de considérations littéraires qui auraient enfin ouvert la voie aux spéculations qui expliquaient sa présence inexplicable autrement auprès de cette femme qui le gavait de substances dangereuses. Dans quelle intention?
— Pourquoi ont-ils voulu me faire croire que vous étiez mort? demanda-t-elle sans le regarder.
Parce que je ne le sais pas, pensa-t-il. S'il l'avait su, il ne serait pas en train de chercher le moyen de percer un mystère qui ne le concernait que parce que c'était un mystère. Quel rapport entretenait-il avec les énigmes de son temps? Elle venait de lui poser une question de ce genre, en termes plus familiers cependant. Il lutta un instant contre l'âpreté d'une pâte d'amandes qui contenait des zestes d'orange amère.
— Si vous n'aimez pas...
Il n'avait jamais craché dans les mains d'une femme, sauf celles de sa mère quand le vieux l'avait contraint d'avaler un morceau de viande rouge. Il n'avait jamais pu empêcher son esprit de déranger continuellement son cerveau avec ces réminiscences qui mentaient peut-être à son intelligence. Qui sait?
— Je viens pour le programme, dit-il enfin en toussotant légèrement pour se donner une contenance de messager.
Il ne connaissait pas de messager sans cette contenance. La toux, pourvu qu'elle fût légère et même discrète, aidait à la manoeuvre. Le programme consistait à aider les veuves et les orphelins à retrouver le sourire sans passer par un traitement chimique toujours un peu risqué.
— Risqué? Qu'est-ce que je risque?
— Vous ne risquez rien, bafouilla-t-il, n'arrivant plus à toussoter.