COMBAT CONTRE LE PERE II

de Patrick CINTAS

www.lechasseurabstrait.com/lesjours

Texte intégral
work-in-progress
ISBN: 84-930999-6-1


LUNDI

 

 

 

 

Chapitre XXII

 

Anaïs Klingelödemaufstandunemplinichostblockinbegrfausdrückenbeklagen n'envisageait pas un séjour, mais un simple aller-retour, une après-midi superficielle comme une blessure d'insecte, et cette distance qu'elle mettait toujours entre elle et les questions sans solution. Elle avait déjà préparé dans ce sens la chape de l'oubli. Une nuit dans le train l'avait confortée dans sa pensée. Elle avait sommeillé tout près de la fenêtre, au troisième étage d'un compartiment couchettes, ayant soulevé un peu la toile du rideau avec un stylo en guise de mât. Pas une fois le paysage ne fut entièrement plongé dans l'obscurité. La vie persistait même au plus profond de l'obscurité immobile. Les quais apparaissaient presque par surprise.

Sur le quai de la gare, une vache mugit et la regarda. La petite dame brune au sac à main vert qui était elle aussi descendue entendit la vache et regarda Anaïs K.. Anaïs K. regarda la vache et la dame qui entra dans la gare malgré les récriminations de l'employé qui agitait sa casquette blanche et son drapeau rouge. Anaïs K. chercha un porteur sur le quai puis y renonça et souleva sa valise. On n'emporte pas avec soi une valise si pleine de son intimité si on n'a pas l'intention de s'installer à l'endroit où le train semble s'être arrêté définitivement. Elle sentit le froid sur ses cicatrices. Une brise glacée la pénétra tandis qu'elle franchissait un portail agité. Dans la cour de la gare, un taxi attendait. La dame brune au sac à main vert était déjà montée dedans et parlait au chauffeur en regardant Anaïs K.. La vache fit le tour elle aussi et se posta derrière une illusoire clôture de fil de fer barbelé. Elle regarda Anaïs K. et continua de mordre l'herbe gelée.

La dame brune au sac à main vert agitait sa petite main à la portière. Anaïs K. sourit, provoquant le tiraillement des cicatrices, ne parvenant que difficilement à montrer les bonnes dents. Elle monta. La petite dame au sac à main vert était chaude comme un beignet. Le taxi s'ébranla comme dans un rêve affecté de lenteurs et d'assourdissement.

— Nous avons voyagé ensemble depuis Paris, dit la petite dame. Je vous ai vue sur le quai et je vous ai reconnue. Comme vous sembliez ne pas me reconnaître, je n'ai point osé vous importuner.

Il allait bien, ce "point", à la petite dame au sac à main vert. C'était la vache qui s'éloignait. Anaïs K. se mit à chercher la petite dame au sac à main vert dans sa mémoire. Elle ne trouva rien. Sa mémoire connaissait mal ses personnages. Il lui arrivait même de les confondre, ce qui alimentait la confusion et relativisait son importance.

— Je me souviens très bien, caquetait la petite dame au sac à main vert. Ils sont rentrés en même temps. C'était l'hiver comme aujourd'hui.

Elle regarda les yeux du chauffeur dans le rétroviseur. C'était une vache lui aussi. Il se contentait de sa clôture en mangeant l'herbe du coin. Oui, c'était l'hiver, pensa Anaïs K., mais elle ne dit rien, se contenta encore une fois de sourire et de regarder le paysage aux arbres nus. La petite dame au sac à main vert paraissait satisfaite pour l'instant. Elle n'avait pas l'intention de tout refaire en une minute. Elle prendrait le temps. Le temps était si présent sur ses joues roses qu'Anaïs K. en éprouva du chagrin. Cependant, elle se tut, de peur d'en dire trop ou pas assez, comme c'était généralement le cas quand les gens venaient vers elle pour la reconnaître ou en savoir plus.

Nous n'avons pas de chance, dit la petite dame au sac à main vert.

Elle traçait une limite maintenant. C'était trop tôt pour le faire. Anaïs K. n'était pas revenue. Elle ne répondit pas à cette question. Elle avait eu l'intention de ne jamais revenir. La petite dame au sac à main vert ne se posait pas ce genre de questions. Elle s'en posait d'autres et ces réponses étaient parfaitement étrangères à Anaïs K. qui avait choisi d'oublier en sachant que c'était impossible. Elle ne s'était jamais préparée à ce combat contre les forces morales de l'existence. Elle allait à la dérive, certaine de n'aller nulle part. Aujourd'hui, elle allait le revoir et elle en souffrait depuis que ce projet avait pris de l'importance. Au début, elle y avait seulement songé, puis la pensée s'en était mêlée et l'esprit n'avait plus eu le choix. Elle avait acheté ce billet et accepté la correspondance de Toulouse, un train vert et gris qu'elle s'était juré de ne plus jamais prendre. C'était sur le quai de Toulouse qu'elle avait revu la petite dame au sac à main vert. Elle l'avait reconnue après une seconde d'hésitation, mais elle avait détourné son regard pour allumer une cigarette. Dans le petit train vert et gris, elle avait quitté la voiture où la petite dame au sac à main vert l'avait suivie dans l'espoir de nouer une conversation qui ne pouvait pas avoir de lien avec le malheur. Or, elle n'aurait accepté que ce sujet de conversation. Elle se serait montrée d'une cruauté parfaitement dégoûtante.

— Je cherchais les W.C., dit-elle maintenant.

— Et vous les avez trouvés? badina le chauffeur qui sortait de sa réserve.

La petite dame au sac à main vert éclata de rire. Tout en riant, elle posa sa main chaude sur le poignet d'Anaïs K. qui se mit à rire elle aussi, souffrant non pas physiquement, mais mentalement d'avoir à étirer les cicatrices qui se croisaient sur son visage dur aux yeux facilement égarés.

— Nous étions seules, dit la petite dame au sac à main vert. Oh! Non. Il y avait cet homme avec sa canne en bambou. Il ne m'a pas adressé la parole en m'aidant à monter ma valise. Vous avez une valise?

Elle le savait très bien qu'Anaïs K. avait une valise si pleine qu'on pouvait se demander ce qu'elle venait chercher après une si longue absence. Heureusement, elle ne demandait pas s'il avait souffert de cet abandon. Comment avait-il résisté à la tentation d'en finir au lieu de se laisser continuer par une existence qui ne lui appartenait pas et qu'on lui prêtait provisoirement? La petite dame au sac à main vert cogna sur la vitre avec son index replié pour signaler qu'il fallait tourner. Le chauffeur savait qu'il fallait tourner. Il avait cette patience. Comment acquiert-on cette patience? se demanda Anaïs K.. Elle vit alors apparaître les signes d'une immense inquiétude sur le visage de la petite dame au sac à main vert qui s'était comportée jusque-là comme quelqu'un qui accomplit un acte sans conséquence, important, peut-être même décisif, ajoutant sa détermination à l'irrémédiable, mais sans implications inattendues, sans attente, sans oppression.

— Nous y voilà! fit-elle d'une voix si aiguë qu'Anaïs K. crut entendre un pipeau.

Le taxi franchit un portail prétentieux dont les grilles disparaissaient sous les ronces.

— Ils ne le ferment plus, dit-il.

Les roues chantaient, c'était du moins l'impression qu'elles donnaient aux oreilles d'Anaïs K. qui se réveillait maintenant totalement pour commencer à enregistrer les détails. Quand le chauffeur ouvrit la malle, et qu'il souleva les deux valises, il dit:

— Eh! Bon Dieu! Elle est bien lourde cette valise!

La petite dame au sac à main vert rougit. Elle n'avait emporté que le strict nécessaire, deux jours au plus, précisa-t-elle. Anaïs K. s'éloigna, les deux mains accrochées à la poignée de sa lourde valise qui semblait l'emporter dans un ailleurs menaçant. La petite dame au sac à main vert ne fit aucun effort pour la rejoindre. Elle regarda le taxi se rapetisser dans l'allée bruyante, sous les hêtres, et disparaître avant même d'avoir atteint la grille. Elle n'aimait pas ce genre de sensation et frissonna en secouant sa loutre, petit détail qui avait échappé au regard écorché d'Anaïs K.. On en parlera tout à l'heure, se promit la petite dame au sac à main vert. Elle avait déjà tout accepté. Elle avait une habitude sereine des inconvénients que les lieux opposaient toujours à sa consommation d'antalgiques.

Anaïs K. avait déjà atteint le perron. Elle ne se souvenait plus des crocodiles de pierre qui descendaient de chaque côté de l'escalier. Elle avait aussi oublié la coquille Saint-Jacques sur le mur à côté de la porte. Elle jeta un oeil triste à travers un carreau. Quelqu'un venait. Il se précipita quand il vit le visage transparent d'Anaïs K. qui se penchait et clignait des yeux en s'efforçant de le reconnaître. Il la rassura.

— Vous ne pouvez pas me connaître, dit-il en tendant une main moite. Je ne suis ici que depuis...

Elle n'entendit pas le reste. La petite dame au sac à main vert lâcha sa valise sur la première marche et félicita Anaïs K. d'avoir réussi à monter la sienne jusqu'au perron. L'homme s'inclina cérémonieusement. Il sentait le tabac et la rose.

Anaïs le revit un quart d'heure plus tard. Elle avait insisté pour que la petite dame au sac à main vert passât devant elle. Elle avait dit ridiculement:

— Vous avez plus l'habitude que moi.

La petite dame au sac à main vert avait souri. Impossible de savoir si cette absurdité la blessait. Anaïs K. n'avait jamais souhaité en savoir plus sur ceux qui s'adressaient à elle pour la rencontrer. Elle était moins timorée quand c'était elle qui prenait l'initiative de la rencontre. La petite dame au sac à main vert venait de recevoir sa première leçon. Non, pensa Anaïs K., elle ne pense pas comme moi. Elle ne vit pas ce que je vis. Mes mots ne l'ont pas touchée. Elle est entrée dans le bureau sans se demander ce que j'ai bien pu vouloir dire en parlant de cette habitude acquise par une fréquentation peut-être assidue de ces lieux. Elle attendit sans s'asseoir parmi les caoutchoucs et les ficus. Elle était seule dans le salon d'attente. Elle contempla le haut plafond d'où descendait un lustre étincelant. Un miroir judicieusement placé augmentait les dimensions d'une pièce qui sinon eût paru étouffante. Deux portes-fenêtres  ruisselaient. Elle poussa le réalisme de la scène jusqu'à effacer la buée sur un carreau. Une autre vache la regardait, immuable et tranquille.

— Vous ne pourrez pas le voir aujourd'hui, madame K., je regrette. Un incident...

Elle se leva comme si elle abandonnait l'idée de le revoir. Il se leva pour la rejoindre et la rassurer.

— Trois jours, dit-il en lui caressant les mains, ce n'est pas long. Vous avez une chambre?

Il téléphona à l'hôtel. La petite dame au sac à main vert attendait dans le salon, les mains posées sur son sac à main vert, petite et brune comme un pot de fleurs séchées. Elle souriait parce qu'elle savait. L'homme raccrocha et joignit ses mains pour annoncer que la chambre était retenue.

— Je vous invite à prendre votre repas de midi dans notre excellent réfectoire, proposa-t-il joyeusement. Nous sommes particulièrement attachés à une nourriture saine et de bon aloi.

Elle le remercia et sortit.

— Vous mangez avec nous? demanda la petite dame au sac à main vert qui la suivait en trottinant.

— Non.

Quelle réponse!

— Je ne mange pas.

Pas avec vous.

— Pas aujourd'hui.

— Je comprends, dit la petite dame au sac à main vert en s'arrêtant, s'éloignant aussitôt.

 Anaïs était de  nouveau sur le perron.

— Il vous faut un taxi, dit encore la petite dame au sac à main vert. À pied, c'est loin. Il fait si froid.

Elle se frottait énergiquement les bras en sautillant.

— L'été, je ne dis pas. Vous êtes déjà venue l'été?

Elle savait bien que non.

— Je vous ai appelé un taxi, dit la voix de l'homme.

Elles levèrent la tête. Il se penchait à une fenêtre.

— Vous êtes un trésor, gloussa la petite dame au sac à main vert.

La fenêtre se referma.

— Si nous attendions à l'intérieur? dit la petite dame au sac à main vert en se tapotant le visage.

Elle n'attendait rien, elle. Anaïs K. la suivit cependant. Le salon était maintenant occupé par deux autres femmes. La petite dame au sac à main vert se déplaça allègrement pour les saluer. Elles lorgnèrent du côté d'Anaïs K. avec une discrétion d'araignée. Anaïs frottait le carreau dégoulinant. Elle frottait presque rageusement. Elle n'avait pas souhaité cette attente. Elle ne voulait pas savoir ce qui était arrivé pour justifier, médicalement, trois jours d'attente. Comment peupler cette nouvelle solitude? La petite dame au sac à main vert reprenait le train le soir même.

— Nous ferons connaissance, dit-elle. Nous avons besoin de nous soutenir. Vous voyez ces dames? L'une et l'autre sont encore désespérées. Je ne le suis plus et puis, vous savez, je ne le cache plus. Prenez ces trois jours pour faire le vide, vous raisonner. Vous aimez la campagne?

Pas vraiment. Anaïs K. sentit la petite main chaude et souhaita s'en frotter elle aussi le visage. Elle se sentait absurde et inutile. Elle n'attendrait pas. Elle n'avait jamais attendu.

— Voilà le taxi, dit la petite dame au sac à main vert. Votre valise, ouf!

Elle tenait à la porter. Elle n'avait pas l'habitude des efforts physiques.

— Hé! fit-elle. Dérangez-vous!

Le chauffeur trotta en riant. La valise n'était rien pour lui, question poids. Il l'enfourna dans la malle et se remit au volant en parlant de la fragilité des femmes.

— Installez-vous, dit la petite dame au sac à main vert, et revenez nous voir.

Elle fila. Anaïs les vit derrière la porte-fenêtre, toutes les trois considérant ce qu'elle voyait comme l'annonce d'un malheur à la hauteur de leur attente. Le chauffeur bougea.

— Je monte, dit Anaïs. Vous savez où on peut acheter des cibiches?

— Que oui!

 

La chambre était inconfortable, mais il y régnait une intense chaleur. Anaïs K. se posa sur le radiateur sans cesser de fumer. Sa valise était ouverte sur le lit, béante et veule. Une fenêtre avait déjà subi ses effacements. Le carreau s'égouttait sur le radiateur, lent et obscène. Elle se mit à arpenter le tapis, prenant soin de ne pas en dépasser les limites. Il va me rendre folle.

À midi, on gratta à la porte. Si c'est moi, je gratte, avait dit la tenancière, comme ça, vous savez que c'est moi. Pour les autres, je ne sais pas. Vous avez bon appétit, j'espère?

— Et bien, si vous voulez déjeuner, c'est le moment. Attention au tapis en sortant.

Anaïs évita la pliure-piège et suivit la tenancière dans le couloir gris. L'odeur de la cuisine l'épouvanta, elle qui ne se nourrissait que de liquides froids. Encore trois jours!

— Vous vous installez où vous voulez, dit la tenancière.

La petite dame au sac à main vert trônait à une table près des fenêtres. Elle lui faisait de petits signes amicaux, mais ce n'était peut-être pas une invitation. Elle était accompagnée d'un jeune homme cassé au niveau du cou. Il trempait des morceaux de pain dans son assiette sans cesser de parler à ce qui était peut-être son reflet à la surface de ce qui était encore peut-être de la soupe. Anaïs sourit et glissa de l'autre côté de la salle à manger.

— Vous êtes seule? demanda la tenancière.

Elle finirait par savoir pourquoi. Elle ne demandait pas si le pays plaisait à son hôtesse. Elle se contentait de se balancer sur ses sabots, serrant contre sa poitrine deux mains qui étreignaient un cruchon vide.

— Je serai seule pendant trois jours, expliqua enfin Anaïs. Ensuite...

Elle se sentit épiée et non plus invitée à s'exprimer clairement.

— Ensuite, on verra, dit-elle d'une voix dure.

La tenancière disparut comme un ballon qui éclate et fut remplacée par une jolie serveuse aux yeux noirs.

— Nous avons de tout, enfin, je crois, dit la jeune serveuse.

Elle rougissait.

— Il faut vous décider, vous savez?

Anaïs referma la carte.

— Servez-moi un petit alcool. Qu'est-ce que vous avez?

— Et pour manger?

— Rien. Plus tard. Demain. Je ne sais pas!

La jolie serveuse fusa en direction du comptoir. Une minute plus tard, Anaïs sirotait une gnole en souriant à la vache qui la regardait derrière le carreau. La tenancière revint à la charge:

— Il faut manger, vous savez? Avec ce froid!

Elle sentait le cassoulet. On en aurait mangé!

— Ça va, dit Anaïs. J'ai mangé des cochonneries dans le train. Ça ira mieux dès que j'aurais...

De nouveau seule, elle se prépara à revenir à Paris. Comme la gare était fermée et que le taxi n'était plus dans la cour, elle interrogea un passant immobile qui consentit à remuer les lèvres pour lui dire qu'il ne savait pas. Elle revint au bourg, les jambes glacées. Le restaurant était éclairé et la petite dame au sac à main vert veillait à la fenêtre. Elle était seule maintenant et paraissait triste vue de loin. En s'approchant, Anaïs vit qu'elle était au contraire parfaitement gaie. Le jeune homme était retourné d'où il venait. Elle était contente de sa visite. Lui aussi. Elle rentrait ce soir même. Le train passait à huit heures, plus ou moins les quelques minutes qui manquent toujours à ces pays lointains.

— Je rentre avec vous, dit Anaïs.

— Vous n'attendez pas?

Attendre? Que savait-elle de l'attente, elle qui venait et repartait parce que tout s'était passé comme prévu? Anaïs évita de la regarder alors que l'autre recherchait activement ce contact fébrile. Mais la petite dame au sac à main vert se laissa aller elle aussi à commenter son existence:

— Quelle question stupide! reconnut-elle en se frottant le nez. Je me la pose tous les jours.

— Je sais bien que trois jours, ce n'est rien si on les compare à tout ce qui reste à attendre, dit Anaïs qui se demanda de quoi elle allait parler maintenant.

Une heure plus tard, la petite dame au sac à main vert monta seule dans le train et Anaïs retourna à l'hôtel en se promettant de ne pas oublier ce petit visage serein marqué par une colère secrète et bien gardée. Elle avait aussi promis de ne pas abuser de la boisson.

— J'ai attendu moi aussi au début, expliqua la petite dame au sac à main vert. Et j'ai levé le coude plus souvent que prévu, croyez-moi.

Anaïs entra dans la chambre où la chaleur l'engourdit. Elle ne se jeta pas dans le lit comme d'habitude. Elle s'y coula. Il y avait longtemps qu'elle n'avait pas goûté à la chaleur des draps. Il y eut une bonne demi-heure de pas feutrés dans le couloir, puis tout devint si tranquille qu'elle eut peur d'être définitivement seule. Puis elle se reprocha de finir par tout gâcher et elle éteignit.

 

Le professeur Klingelödemaufstandunemplinichostblockinbegrifausdrücken-beklagen, natif de Berlin, reçut la lettre l'invitant au concert par un beau matin de printemps qu'il venait de consacrer à des exercices physiques. Il souffrait de rhumatismes et passait beaucoup de temps à les soigner. La lettre disait qu'il faisait mauvais à New York et que de toute façon, il était impossible de vivre dans cette ville tentaculaire sans éprouver au bout de trois jours le désir de revenir au pays pour y faire apprécier un talent que les New-Yorkais ne semblaient pas mesurer à sa juste valeur. La lettre avait été postée trois jours avant. Le professeur K., qui était un homme heureux malgré le veuvage et les rhumatismes, s'empressa de frapper à la porte de sa fille, qui dormait encore, pour lui annoncer la nouvelle.

— Fabrice rentre plus tôt que prévu, dit-il au bord du lit.

Il ne put empêcher d'éprouver un agréable vertige en respirant les parfums des draps. Anaïs plia l'enveloppe qui s'ouvrit (elle avait une habitude sereine de ce geste qui remontait à l'enfance) et retira vivement la lettre. Comme elle était heureuse! Le professeur K. relut les mots de Fabrice par-dessus l'épaule tiède de la jeune fille qui exultait. Il y avait deux ans que Fabrice n'était pas venu à Paris et ils (le professeur K. et sa fille) l'avaient raté à Salzbourg où le professeur se trempait dans les eaux d'un temple dédié à la santé universelle. Demain, c'était demain, dit Anaïs en comptant sur ses doigts. La lettre était arrivée à temps, dit le professeur en frissonnant.

Il retourna dans le salon pour attendre sa fille qui tarderait une bonne heure. Ensuite, ils descendraient pour aller prendre un petit déjeuner dans la rue. Le professeur, qui n'enseignait plus mais qu'on consultait régulièrement, se flattait d'aimer la rue et il avait communiqué ce goût pour les passants à sa fille qui le surpassait d'ailleurs en descriptions et en dialogues. Elle voulait devenir écrivaine et il savait qu'elle en avait la fibre. Il reconnaissait là quelque chose qui avait existé chez sa défunte épouse, mais celle-ci avait été un tel désastre pour son existence de professeur et d'homme qu'il ne souhaitait pas approfondir cette connaissance du sang. Anaïs écrivait pour l'instant des poèmes, qu'elle considérait comme un simple exercice, en attendant de trouver le ton d'un roman. Le professeur n'avait pas lu beaucoup de romans et le seul qu'il avait achevé, La nouvelle Héloïse, l'avait énormément ennuyé. Il eût préféré que sa fille s'essayât à la réflexion philosophique ou, à défaut, morale. Elle écrivait tous les matins et ne négligeait pas ses études. Mais c'était les vacances de Pâques et les vitrines de Paris étaient pleines d'oeufs en chocolat. Il s'était promis de ne pas faillir à la tradition et d'en manger un gros plein de bonbons au caramel. Anaïs surveillait sa ligne et ne se souciait pas le moins du monde des péchés de son papa rond et d'apparence débonnaire. Elle pouvait se montrer quelquefois un peu égoïste et il en souffrait secrètement. Mais cette petite ombre au tableau était si transparente que les autres ne la voyaient pas. Il fallait être intimement invité à coexister avec le père et la fille pour le comprendre. Fabrice se proposait quelquefois d'y parvenir. Il y renonçait finalement et allait diriger ses orchestres au bout du monde. Comment Anaïs ne le détestait-elle pas, le professeur considérait que c'était là un mystère que rien ne l'invitait à résoudre. Il était un peu jaloux. L'égoïsme d'Anaïs valait bien une petite crise de temps en temps et elle les supportait avec une patience qui lui rappela les insectes de ses recherches. Le professeur K. était entomologiste et lisait Fabre avant de s'endormir. Il aimait en Fabre, plus que l'entomologiste, le héros national et le menteur universel que lui-même n'avait pas réussi à devenir. Mais il y avait trois billets d'entrée dans l'enveloppe et Anaïs avait frémi dangereusement.

Le professeur attendit une heure comme il avait prévu. Il mettait à profit cette attente presque rituelle pour jeter un oeil dans les journaux qu'un domestique avait amoncelés, sans doute en rechignant, sur la table basse du living. Le monde lui paraissait impossible à conquérir et il adorait l'action politique, pourvu qu'elle demeurât le fait des spécialistes et non pas des amateurs comme il l'était lui-même et comme l'était fatalement la majorité de ses semblables. Il aimait se soumettre aux impondérables de cette fatalité qui arrangeait heureusement ses récits destinés à la conversation courante. Il avait vite fait de se rasséréner si on lui reprochait sa légèreté. Anaïs enfonçait alors ce clou avec une vigueur qui le déconcertait. Il n'en parla jamais et s'efforça toujours de n'en laisser rien paraître. Elle descendit, belle et rayonnante comme le méritait ce printemps qu'elle avait déjà célébré pour en comparer l'expression avec les précédents lyrismes. Il avait constaté avec elle qu'elle était en progrès, mais le roman promis à sa jeunesse ne se laissait toujours pas deviner. C'était un secret bien gardé ou un rêve sans lendemain. On verrait bien, se dit-il en recevant le bras fragile de sa fille qui le conduisit directement au café où leur table jouxtait des conversations pour le moins rudimentaires.

— Il ne dit rien sur son séjour, dit Anaïs qui n'avait pas touché à son café-crème.

— La dernière fois, dit le professeur qui n'avait pas l'intention de raconter des histoires, il est reparti juste après le concert. Nous n'avons pas eu le temps de le voir vraiment.

Fabrice n'était pas parti après le concert, contrairement à ce que croyait ou voulait faire croire le professeur. Il avait passé la nuit avec Agnès et Anaïs ne l'ignorait pas. Ces cousines au prénom d'héroïne de Pierre Benoît avaient d'ailleurs le don d'irriter le professeur quand elles se muraient chacune de leur côté dans le silence inspiré, il le savait, par un Fabrice impossible à couper en deux, condition sine qua non d'un partage s'il en avait été question. Il trempa un croissant pressé dans son café noir.

— Un jour, dit le professeur, il se fixera quelque part.

Comme moi, pensait-il. Il était évident, pour lui, que Fabrice évitait Anaïs pour ne pas risquer de vivre ce que le professeur avait mal vécu avec sa défunte et invivable épouse. La mère d'Agnès était ravissante et agréable. Cela aussi, Anaïs ne l'ignorait pas. Le professeur ouvrit le journal qu'on lui tendait en lui demandant son avis. Il bougonna. Anaïs regarda la rue comme si elle y cherchait quelque chose ou quelqu'un. On aurait dit qu'elle cherchait plutôt à fuir. Le professeur se lança dans un commentaire qui fascina son auditoire.

 

 



MARDI

 

 

 

 

Chapitre XXIII

 

Elle se réveilla à côté de la petite serveuse qui dormait la bouche ouverte, chaude et tranquille. Il faisait moins chaud dans la chambre. Elle se souvenait d'une chaleur intense. Elle se leva doucement et entrouvrit la fenêtre au-dessus du radiateur. Un petit pincement lui rappela qu'on était en hiver. Elle se souvenait de ces hivers rudes et de la corvée de bois. La lumière semblait insister pour entrer par les interstices des vieux volets gris. Elle approcha une seconde son visage de cette froidure térébrante. Ces clous qui s'enfonçaient dans sa peau depuis qu'elle ne tenait plus à la vie, on lui avait dit de se méfier de ces sensations, de ne pas croire à leur réalité, de laisser les coulures couler, d'attendre un meilleur moment pour se remettre à penser. Ne pas sombrer dans cette irréalité était au-dessus de ses forces, mais on continuait de l'encourager, applaudissant même quelquefois quand elle parvenait à oublier l'incidence de la douleur sur le temps, un exploit qui les rendait accessibles pendant un instant, incalculable autrement, de leur existence nécessaire, inévitable, croissante.

La petite serveuse se réveilla. Elle se réveillait parce que c'était l'heure.

— Dans ma chambre, dit-elle en s'étirant, il fait froid le matin et à peine chaud le soir.

Peut-être aimait-elle les hommes après tout. Elle rassembla ses vêtements épars sur la descente de lit et s'enfuit sans laisser de traces. La porte, si peu de temps ouverte pour la laisser passer, coupa net l'odeur du café et du pain grillé, du beurre peut-être aussi. Quel jour sommes-nous? Le deuxième ou le premier? Le jeune homme qui l'avait si aimablement reçue avait parlé de trois jours. Comment les compter? Ce n'était pas important de le savoir aujourd'hui, mais demain si c'était le troisième? Elle devait à tout prix retourner demain. Elle le verrait ou bien on lui dirait de revenir demain. Elle avait peur qu'on lui annonçât que la crise avait atteint un tel paroxysme qu'on ne pouvait plus calculer les jours. Elle ne supporterait plus cette attente. Elle ne le verrait plus avant longtemps. Comment posséder au moins cette journée, la mettre à profit si le temps est clément? Elle poussa les volets si fort qu'ils rebondirent sur la façade et revinrent se fermer avec un grand bruit qui lui rappela les tourmentes et la peur. Elle n'eut pas le temps de voir. On montait. La tenancière entra sans frapper, traversa le tapis, reconnut peut-être l'odeur de la jeune serveuse,dit:

— Ce vent va nous rendre folles!

Et elle entrecroisa les volets, ajustant la barre de fer solidement, comme son hôtesse n'aurait pas su le faire, car elle était étrangère à ces habitudes tenaces du vent et de la proximité des montagnes.

— Vous sentez pas le café?

—  Je descends, dit mollement Anaïs.

Elle avait eu juste le temps de se couvrir, mais pas avec le rideau comme elle le craignit pendant une seconde d'amertume. Elle s'habilla sans avoir jeté un oeil au dehors. Dans l'escalier, elle croisa les deux dames qui venaient elles aussi pour...

— Ce froid! se plaignirent-elles ensemble. Un bon café...

Anaïs entra dans la salle à manger qui sentait le feu de cheminée qu'on vient de raviver, gueule brûlante des murs. Un vieillard s'y réchauffait, n'extériorisant que l'angle aigu de son regard et les tremblements de ses extrémités.

— Vous savez, dit la serveuse en chiffonnant la table, on a de beaux étés. Vous devriez venir l'été. Vous allez où l'été? Moi, nulle part. Je reste. Peut-être pas l'été prochain.

Anaïs ne caresserait cette main rapide qu'une petite seconde, pas plus. Elle se le promettait en respirant l'odeur de la femme au travail qui prend rarement soin d'elle. Le café était chaud, mais si amer qu'elle le but pour s'écoeurer.

— Vous ne mangez pas les tartines? (à voix basse, vraiment pour que personne ne l'entendît:) Je les emporte dans mon tablier. J'ai si faim!

Avait-elle faim l'été, sous le soleil et à l'ombre des arbres? Qui prodiguait cette ombre sinon les arbres? On ne se couchait pas dans les granges. Elle se souvenait.

— Le repas? À midi pile. Je suis...

La tenancière était... Anaïs sourit puis l'abandonna au récit de son être laborieux. Si elle avait attendu, elle n'aurait pas évité le discours sur la retraite. Derrière le rideau, la jeune serveuse mangeait les tartines en pensant à autre chose. L'hiver, elle ne se nourrissait que pour lui survivre. Mais l'été? La peau est si proche de la chair en été. Anaïs frissonna et se dirigea vers le clocher. Je ne suis pas...

 

La cousine Agnès habitait avec ses parents un petit appartement douillet comme une maison de poupée. On y vivait un peu à l'écart de la rue, bien que madame Morandelle fût commerçante et connût un nombre considérable de personnes. Monsieur Morandelle était un fonctionnaire insignifiant qui ne brillait guère en comparaison avec le professeur K.. Ils étaient cependant bons amis et échangeaient des conseils. Madame Morandelle, Hortense Morandelle née Bélissens, était très appréciée du professeur K. qui lui offrait des douceurs caramélisées sans jamais pousser plus loin sa séduction d'intellectuel raffiné et capable du pire en la matière. Agnès s'ennuyait et ne le disait pas. Sans Fabrice, elle eût sombré dans la dépression à l'âge de quinze ans. Elle en avait dix-huit et savait maintenant ce qu'elle voulait. Mais ce n'était pas son seul avantage sur Anaïs. Elle était aussi très jolie. Elle possédait le charme des jolies filles qui se prêtent volontiers aux comparaisons déroutantes. Anaïs n'était belle que nue et Fabrice le savait. Il redoutait cette nudité, et non pas, comme le serinait cruellement le professeur, parce qu'elle était le portrait craché de sa mère. Le professeur se mettait à la place de tous les hommes qu'il connaissait pour juger du degré de leur malheur, sauf de monsieur Morandelle qu'il connaissait mieux. Anaïs haïssait secrètement cette existence circulaire. Ou elle la jalousait parce qu'Agnès s'y trouvait à son aise et que Fabrice ne voyait pas d'inconvénient à y pénétrer en étranger bienvenu pour sa richesse et ses promesses de bonheur. Le professeur K. n'était d'ailleurs pas mécontent que Fabrice n'eût pour sa fille que des intentions concupiscentes.

— Il finira par la rendre malheureuse, expliquait-il à Anaïs en trempant son croissant dans le café noir du petit matin qui avait pignon sur rue.

Il agaçait Anaïs qui ne prétendait rien d'autre que posséder un homme à elle et pas aux autres. C'était aussi simple que cela, mais madame K. n'avait rien possédé à part sa fortune personnelle et Hortense ne savait plus ce qu'elle possédait tellement elle était charmante. Agnès, jolie et égoïste, se prenait plutôt pour un petit animal domestique et ne pensait pas une seule seconde à ces questions de civilités bourgeoises. Elle possédait Fabrice, au moins quand il consentait à se montrer à Paris ou à Nice où les Morandelle avaient acquis un pavillon à deux ou trois encablures de la mer. Les K. ne possédaient que ce que madame K. avait possédé de son vivant, et Fabrice en était exclus, ce qui ravissait le bougon monsieur K. qui ne professait plus depuis les premiers signes de puberté de sa fille, des années après la mort de madame K. qu'il continuait de détester ouvertement, sans doute beaucoup plus ouvertement que du vivant de cette espèce d'épouvantail à moineaux. Fabrice était un beau moineau, blond et vivace, capable de se tenir en équilibre au bord de n'importe quelle fenêtre pourvu que s'y penchât un corsage bien rempli. Anaïs possédait de petits seins qui eussent eux aussi passé pour des piafs si les seins d'Agnès n'avaient pas eu le bonheur de remettre Fabrice à sa place de poupon caresseur et transi. Anaïs les considérait avec une cruauté qui se limita toujours à de secrètes expressions verbales dont personne n'eut jamais connaissance tant le secret était bien gardé au fond de son petit être mis à nu une fois l'an par un Fabrice avide et déconcerté. C'était toujours ça.

Ce matin, tandis que le professeur mesurait du coin de l'oeil la nervosité de sa fille, madame Morandelle vint l'émoustiller sur la terrasse où, en temps ordinaire, elle n'eût jamais osé mettre ses pieds d'aventurière. K. se leva, son ventre bouscula une tasse qu'il ne parvenait pas à vider tant le comportement d'Anaïs devenait incompatible avec son bonheur de femme, et la petite main chaude d'Hortense se pelotonna dans la sienne, une main grossièrement taillée dans la banalité et l'attente. Une plainte sortit péniblement de la bouche d'Hortense: monsieur Morandelle n'était plus.

— Il n'est plus où? s'écria idiotement K..

La douleur le traversa. Les larmes d'Hortense coulaient dans son café, du moins Anaïs les vit-elle former de petits vortex à la surface de ce café qui n'agissait plus comme un miroir depuis qu'elle était en âge de mesurer l'homme avec les instruments du sexe. Hortense aspira encore une grande quantité d'air saturé d'odeurs de café chaud et de croissants fourrés à la crème au chocolat, et de nouveau sa poitrine, qui n'avait d'égale que celle de sa propre fille, se dégonfla à proximité du ventre frissonnant de K. qui regardait sa fille comme si le monde menaçait de s'écrouler sur elle. Anaïs se leva et posa sa solide main sur l'épaule sautillante d'Hortense qui y posa à son tour son autre main pour la flatter et n'avoir rien à dire de si douloureux et de si définitivement irremplaçable.

— Comment? finit par murmurer K..

— Cette nuit, dit Hortense.

C'était quand. Anaïs ne dit rien pour l'instant. Quand, comment, quelle importance? Fabrice n'arriverait pas à temps pour séduire une dernière fois le vieux Morandelle qui n'avait pas cinquante ans. De quoi mourrait-on à cet âge? Anaïs s'éloigna en cherchant son mouchoir. Un garçon la regarda se regarder dans un miroir au-dessus des dossiers rouges. Que pense-t-il de moi? se demanda Anaïs. Et quand elle revint sur la terrasse, Hortense était assise à sa place et informait K. de ce qui avait emporté Morandelle, comment, quand, et où.

— Oh! Ma petite Anaïs. Prends une chaise.

Le garçon la tenait justement dans ses mains vigoureuses. Anaïs aima ce glissement sous elle, l'atterrissage en douceur, l'ajustement précis tandis qu'elle retenait encore ses fesses pour lui laisser cette chance. Elle pivota vivement pour le remercier et il ne rougit pas. Elle ne rencontra que le blanc de ses dents et le bleu de ses yeux. Revenons à nos moutons, pensa-t-elle. Et elle s'inclina du côté d'Hortense Morandelle jusqu'à rencontrer l'épaule et la main qui consentait à la caresser. On dirait que c'est moi qui souffre.

—  Ma pauvre petite Anaïs, dit Hortense. Tu l'aimais bien, notre Moran. Tu ne pourras plus lui faire des niches. Oh! Oh! Oh!

Il y avait longtemps qu'Anaïs ne faisait plus de niches à Moran. Des années. Elle ne se souvenait que de sa cruauté et de la patience du bonhomme qui se sentait flatté et le disait.

— Et Fabrice qui arrive... commença Hortense.

Elle interrogea le regard de K..

— Demain soir, dit-il.

Son café était définitivement froid. Une mouche s'était posée sur le croissant déchiré hâtivement au moment où Hortense arrivait, pâle et indécise. K. se remplissait toujours la bouche quand elle arrivait, quelles que fussent les circonstances, heureuses ou malheureuses, il se remplissait la bouche et elle arrivait. Anaïs avait noté ce détail dans son exemplaire de la connaissance de l'homme. Moran se laissait chatouiller et K. se remplissait la bouche. Le monde était petit.

— Bref, dit Hortense, nous avons été réveillées, Agnès et moi, par un bruit sourd. Vous savez comme il est maladroit... Oh! Oh! Oh! comme il était! comme il était!

Elle se battait la coulpe en aspirant le café au bord de la tasse brûlante.

— Nous pensions, Agnès vous le confirmera, qu'il s'était encore pris dans le tapis. Il a brisé le miroir de la console une fois, en cherchant à s'y retenir, et je lui en veux encore! Oh! Oh! Oh!

Le garçon n'avait pas que des beaux yeux, de belles dents et des mains vigoureuses et saines. Deux épaules carrées en disaient long sur sa disponibilité. Il se tenait sur le seuil de la terrasse, regardant la rue et saluant quelquefois les passants, tournant le dos pour se donner à estimer dans toute sa splendeur. Anaïs adorait les hommes vus de dos, pourvu qu'ils fussent habillés et parfaitement mis question plis et ajustage. Agnès, qui était sotte sans doute parce qu'elle était jolie et prétendait être belle, avouait en rougissant que les fesses la rendaient jalouse de l'homme. De l'homme en général, précisait-elle. Anaïs savait pertinemment que Fabrice ne se prêtait pas à ces jeux sorciers. Il était le premier à le dire, qu'il détestait qu'une femme se prît pour un homme.

— Il était mort, dit Hortense. On ne l'aurait pas dit. Ou nous ne voulions pas croire que c'était possible.

— J'ai connu cette douleur, renifla K. qui n'avait pas souffert de la mort de madame K. et Hortense le savait.

— Nous sommes perdues, dit Hortense.

— Moran possédait-il tout? dit K. qui ne pensait déjà plus à ce qu'il disait.

— Agnès est à la maison? demanda Anaïs.

Et elle fila sans attendre la réponse. Au passage, le garçon lui adressa un mot qu'elle ragea de ne pas avoir saisi au vol d'une voix à la hauteur de l'homme qu'elle lui reconnaissait pouvoir interpréter pour elle s'il la désirait comme elle ne le désirait déjà plus. Tu es compliquée, disait Agnès devant son miroir. Mais Anaïs n'était que la pire des menteuses qu'elle eût jamais connues et qu'elle ne connaîtrait jamais. Mythomane, avait corrigé Anaïs, sachant qu'elle parlait à une idiote trop jolie pour se croire inutile.

Agnès pleurait dans le salon. Il y avait déjà du monde. Anaïs s'annonça par un grattement sur le dossier de la chaise. Agnès avait des yeux bouffis de douleur.

— Je suis tellement peinée! déclara Anaïs.

Agnès ne la toucha pas. D'habitude, elle la touchait et elle pouvait alors tout savoir en une fraction de seconde. Agnès paraissait inaccessible, pliée à l'équerre sur la chaise. Anaïs aperçut les pieds du mort. Ils étaient chaussés de souliers neufs. Les bougies destinées à raréfier l'air et les fenêtres toutes fermées pour aider encore à cette raréfaction rituelle ne lui donnèrent pas le vertige escompté pour paraître moins indifférente, moins sincèrement imperméable à un évènement qui ne changerait rien à son existence ni à celles qui la conditionnaient. Elle risqua un oeil dans la chambre mortuaire. Sa robe blanche effraya une vieille rabougrie qu'on rassura aussitôt en lui prodiguant le récit de sa résurrection. La robe blanche entra, salua à voix si basse que le corps s'étonna, puis s'approcha du lit où Morandelle souriait de béatitude. Il avait toujours été heureux couché. Mais il ne regardait pas le plafond comme il avait tous les étés contemplé avec elles (Anaïs et Agnès) le ciel qu'il expliquait avec la poésie des nombres et le lyrisme des résultats. La robe blanche se recueillit. Son cerveau palpitait. Une prière le traversa en étrangère, comme un petit nuage blanc dans un ciel d'averse. C'était fini. Elle retourna dans le salon. Agnès était courtisée par un jeune professeur qu'Anaïs connaissait de vue.

— Quelle perte! s'écria-t-il quand Anaïs fut assez près d'eux pour estimer la situation. Nous avons perdu...

— Viens! dit Anaïs.

Agnès se laissa emporter. Anaïs l'emmena si loin qu'elle en perdit connaissance.

 

Le campanile était crotté. Le pays sentait la crotte. Elle avait toujours eu cette sensation de crotte accrochée à tout et partout. Le professeur avait accepté de regarder les étoiles dans le télescope du château dont Fabrice était l'héritier. C'est ainsi que commence le malheur, en quittant Paris et la possibilité d'exercer sa cruauté sur une petite Agnès qui n'a que de gros seins et un minois d'enfer. Le professeur avait eté fou d'accepter. Mais qu'est-ce qui le retenait à Paris? La Faculté se passait de lui et Anaïs était nubile. Ce ne fut pourtant pas Agnès que Fabrice épousa. Le campanile était définitivement crotté. Sa pierre médiévale était crottée d'oiseaux et la terre ancestrale était crottée de vaches. Les femmes étaient crottées d'hommes et les hommes crottés de dieux inassouvis. Elle redescendit le passage de l'église au moulin, courant presque. Il était si tôt que la boutique du boulanger était encore fermée. Elle jeta un oeil indiscret dans le soupirail du fournil. Deux hommes nus s'activaient devant les fours. Quelle vision érotique put s'opposer clairement à l'hallucination en ces temps de disette mentale? Elle renonça à ces hommes improbables et courut vers le moulin mort de sa belle mort depuis longtemps. L'eau ruisselait dans la glace verte, filant au gré d'une végétation que le froid ne semblait pas affecter. Elle traversa le pont et s'éloigna encore. Elle n'avait jamais été plus loin que l'ancien fournil dont la toiture était crevée. Un nid de cigogne finissait de pourrir au sommet d'un mât de cocagne inexplicable. Puis les prés s'étendaient jusqu'à la forêt noire à cette heure sans soleil, avec la lumière incidente d'un soleil nécessaire, mais sans l'obésité suprême de ce soleil qui avait baigné le malheur dans sa lumière trompeuse. Comme elle n'était pas chaudement vêtue, elle grelottait. Le jour promettait une grisaille tenace. Elle savait comment la nuit s'emparait de cette stagnation d'eau.

Quand elle revint sur ses pas, n'étant pas allée aussi loin que l'inspiration d'un moment de détresse sale, elle entra dans une foule indifférente à ce qu'elle traversait en réalité. Si on la reconnaissait, ce ne serait pas son visage qui les renseignerait, mais ce qu'il était devenu. Ils ne pouvaient pas ignorer qu'il lui était arrivé quelque chose. Elle revenait encore, mais pourquoi?

Quand elle revint à la fenêtre de sa chambre, elle vit les deux dames qui paraissaient toujours aussi épouvantées et que rien ne semblait pouvoir consoler. Elles marchaient au même pas, épaule contre épaule, l'autre épaule retenait un sac à main aussi horrible que celui de la petite dame de la veille. Anaïs ne possédait pas de sac à main. Elle arrivait avec la plus grosse valise que le chauffeur du taxi eût jamais observée en possession d'une femme qui revenait, il ne pouvait qu'en être sûr. Elle n'était pas la bienvenue. Elle entendait la houle des conversations sous ses pieds. Les verres se cognaient durement dans l'évier, les bouteilles valsaient sur le zinc et les pieds frappaient le seuil tandis que les habits s'ouvraient sur des poitrines pleines de commentaires éclairés. Pourquoi avait-elle fini par jeter cette lumière crue sur leur existence indéchiffrable avec les moyens de la langue, de la seule langue qu'elle possédait pour les décrire et leur rendre la vie qu'ils lui avaient finalement arrachée? Le plancher se laissait traverser. Les murs ne suffisaient plus. La fenêtre n'était pas assez haut perchée. Le ciel même était trop bas pour lui paraître écrasant. Elle connaissait par coeur cette ironie des lieux. Elle descendit.

Il y avait moins de monde qu'elle avait pensé. Elle s'était laissée piéger par sa propre abondance de détails et de formes à découper dans le noir de la réalité. Le comptoir était étrangement libre. La petite serveuse s'activait, bras nus, au-dessus de l'évier qui l'éclaboussait. Se laissait-elle éclabousser pour paraître moins sale? Il manquait une dent à sa bouche. Elle ferait bientôt une petite vieille horrible comme un sac à main. Et personne pour l'accompagner, cela se lisait sur son visage serein.

— Une gnole, commanda Anaïs.

 Pourquoi grogner? Les hommes, se grattant le tricot, la regardaient ensemble. Un parfait ensemble pour ce qui reste à glaner, pensa-t-elle. Son corps ne répondait plus aux sollicitations des regards. Seul son propre regard pouvait encore répondre à la demande, mais parlait-elle encore le même langage? Elle avala le contenu de son verre par petites gorgées savantes. Son visage s'empourpra, bleu de chaque côté des cicatrices, noir autour des yeux. Ce masque qu'elle détestait était tout ce qui lui restait d'elle-même. Elle revenait, elle le savait maintenant plus clairement, parce qu'elle était folle.

— Ressers-moi!

La petite serveuse aux mains mouillées empoignait la bouteille avec son torchon, tirant la langue pour ne pas dépasser la mesure.

— Je prendrai aussi un café, dit Anaïs qui ne parlait maintenant qu'à ce petit amour de serveuse qu'elle aurait aimé considérer comme une servante.

Un carré d'herbe claire apparut dans la fenêtre qu'elle jouxtait. Le soleil illuminait toujours cette aire de séchage du linge. Elle croyait entendre les ruissellements du lavoir, mais aucun bavardage ne vint confirmer cette impressive relation au réel. Elle s'adoucissait à vue d'oeil.

— J'ai du temps à perdre, dit-elle à la serveuse qui ne ménageait pas son corps au service de la vaisselle.

— Je sais pas, moi! Ici, tu sais...

— Ne me tutoie plus, s'il te plaît.

— Si tu veux.

Anaïs haussa les épaules en souriant.

— Je veux dire: si tu penses, continua la serveuse.

Cette dent, pensa Anaïs, cette dent que tu ne possèdes plus et qui est morte pour toujours, dois-je comprendre que tu l'as perdue dans un combat avec l'homme?

— Tu n'as pas de voiture? demanda la serveuse.

— Je sais pas conduire.

— Une Parisienne qui ne sait pas conduire!

— Qui dit que je suis Parisienne?

— Tout le monde, pardi!

— Alors je suis Parisienne. Tu es Parisienne, toi?

— Tu badines! Je suis d'ici, c'est tout.

Réduite à la portion congrue de l'humanité pour servir de prétexte à la masturbation. Les hommes disparaissaient un à un, ou deux par deux.

— As-tu remarqué qu'ils sont seuls ou par deux?

— Pas toujours!

— Tu ne regardes pas bien. Pourtant, de derrière le comptoir, on doit en voir des choses!

— Je ne regarde pas, dit la serveuse précipitamment.

Même la parole que le regard inspire nous est supprimée. Il restait un homme qui n'avait pas quitté sa vareuse grise et trouée par endroits. Étranges, ces trous, comme s'il dormait sur des clous. L'homme buvait pensivement un verre de vin, fasciné par l'herbe claire et éclairée. La serveuse ne le voyait pas. Elle ne le voyait pas fasciné et le carré d'herbe n'avait pour elle que l'importance du nécessaire. De quoi se plaint-elle?

— Je me plains pas! Je dis que quelquefois, tu comprends...

Pas même capable de s'exprimer clairement, de dire une bonne fois pour toutes ce qui voudrait exister et qui n'existe que par gouttes de sang versé au profit de l'existence. L'homme se leva enfin et sortit. Dans la cheminée, le feu en profita pour baisser.

— Ça fait beaucoup, dit la serveuse en remplissant le verre. Pour le même prix, tu pourrais te gaver de pâtisseries!

Elle rit. Le rire d'Anaïs n'était pas une réponse. Il ne l'accompagnait pas au pays du rire. Aucune joie ne venait interrompre l'interminable discours du malheur aux neurones. Les deux dames entrèrent. Il y en avait une troisième, plus digne, apparemment. La serveuse se baissa pour passer sous le comptoir et fusa vers la table où ces dames s'installaient bruyamment.

— Ces hommes ! dit-elle en torchonnant la table.

Elle vida le cendrier dans son tablier. La troisième dame alluma aussitôt une cigarette.

— Pas beaucoup de monde en hiver, dit Anaïs.

Les verres avaient recommencé à se cogner dans l'évier.

— Heureusement qu'on a le château. Le comte voulait en faire un musée des horreurs. Depuis qu'il n'y vient plus ces vieux débris, on a les fous. C'est pas bien non plus.

Alors apparut le jeune homme au cou cassé, éclairé par le carré d'herbe verte sur lequel sa silhouette gracile jouait à regarder à l'intérieur. La serveuse haussa les épaules sans cesser de brasser l'eau savonneuse.

— Encore un qui s'est échappé, dit-elle. C'est pas sérieux, leur histoire.

— Le Bois-Gentil est toujours à vendre?

— Je crois que oui. Mais je ne suis pas au courant de tout. On dirait que ça le fait rire.

Elle riait elle aussi en grimaçant à l'être qui se contorsionnait derrière la fenêtre, insensible au froid, parfaitement circonscrit dans son carré d'herbe verte, cercle parfait.

— Tu veux l'acheter? Tu reviens? Tu es folle. Tu l'as vu? On ne le voit jamais. Il est bien le seul à ne pas se cavaler de temps en temps. Celui-là, c'est une fois par semaine. Il paraît qu'il lui font confiance. Il en profite, pardi!

Ça fait beaucoup pour une seule réplique, ma petite. Anaïs regarda elle aussi. Le visage du fou s'immobilisa derrière le carreau. Point d'interrogation.

 


 

 

 

 

 

Chapitre XXIV

 

Elle poursuivit le fou au cou cassé. Il était encore très tôt et il lui signalait d'un doigt étrangement long et fin les fenêtres fermées de solides volets gris, couleur du sapin et des intempéries. Elle le poursuivit à travers le couvert devant l'église et plus loin dans les jardins de l'Hôtel de Ville. Enfin, elle admit qu'elle n'était pas à sa poursuite, mais qu'il l'entraînait quelque part, ou que ce circuit avait un sens qu'elle avait maintenant le devoir de deviner et de comprendre. La jeune serveuse était sortie sur le perron du café pour rire et se demander à quoi cela pouvait bien rimer. La tenancière l'appelait du fond de la salle à manger où elle peaufinait les cuivres verts de ses murs. On entendit sa voix rauque et puissante et le fou s'immobilisa pendant cette seconde de silence. Anaïs s'était aussi arrêtée, à mi-chemin entre le couvert et le lavoir, si elle se souvenait de cette topographie lente et vivace comme la rivière qui la traversait, longeant les façades vertes, créant les deux canaux latéraux qui ne servaient plus au transport des barriques d'acide sulfurique, revenant incessamment aux ponts dont l'un était celui du diable même, l'autre croulant sur ses pilotis de bois noir crevé des rouges frondaisons du houx. Arrivé au lavoir, il se retourna vivement et s'appuya contre le mur.

— J'ai perdu! haleta-t-il. Je le reconnais. Je ne perds pas toujours, vous savez?

Elle s'approcha. Il sentait l'urine.

— Non, non! Je ne les ai pas prévenus! riait-il. Ils me courent après. Ils savent que je vais m'arrêter. Vous les connaissez?

— Peut-être, dit Anaïs qui allumait une cigarette.

L'eau évacuait ses glaces savonneuses. Les robinets crachaient une langue blanche que le soleil irisait. Le fou redressa son cou et la tête se dodelina au bout d'un fil.

— Je sais qui vous êtes, dit-il. Vous savez ce qui se passe?

Elle fit non de la tête. Elle savait seulement qu'elle ne pourrait pas le voir avant deux ou trois jours. Elle se renseignerait ce matin.

— Il y a un monde parallèle, dit le fou qui hésitait à s'approcher lui aussi. Muescas vous en parlera. Vous avez vu Muescas? Ils ne veulent rien savoir. Je devrais dire "Monsieur Muescas". Il m'appelle Espigue, ça vous plaît?

Il riait clairement, baigné de soleil et d'herbe verte. En haut de la rue grise qui sortait de cette île de lumière, la jeune serveuse descendait, bras croisés sous les seins, levant la jambe au mollet solide. Anaïs vit les deux hommes qui la suivaient.

— Monsieur Muescas est ici? demanda-t-elle.

— Oh! Il l'est toujours! Il ne bouge pas, vous pensez!

— Il veut me voir ou c'est toi qui t'imagines que j'ai envie d'entendre ce qu'il dit à propos de mon fils?

— C'est... c'est ton fils?

Le fou ouvrait une bouche à la langue tournoyante.

— Il dit... il dit que... non! Il dit ce qu'il veut! Muescas cherche à savoir.

— Il entre quelque part? Il entre et quelque chose se passe?

— C'est ça! Exactement. Le monde parallèle n'est pas une oeuvre d'imagination comme ils le croient toujours. Mais les manifestations les feront changer d'avis.

— Ils y croient peut-être mais ne veulent pas que tu en saches trop.

— C'est ça! Ils savent ce que je ne sais pas. Je vais sombrer dans le doute si Monsieur Muescas ne trouve pas quelque chose de plus crédible. Vous avez des diplômes?

— Quelques-uns.

— J'en ai deux. Antoine dit que j'en aurai bientôt trois si je veux. Mais on ne le voit plus. Ils veulent circonscrire son monde. Ils l'ont mis dans une pièce spécialement conçue à cet effet. Monsieur Muescas dit qu'il est étranger à ces méthodes, qu'il en a d'autres et qu'elles valent mieux. Qu'en pensez-vous?

— Je ne connais pas Monsieur Muescas.

— Vous avez tout à gagner à le connaître. Surtout qu'ils ne vous laisseront pas entrer. Dès qu'ils arrivent, parce qu'ils arriveront, soyez-en sûre, ne leur dites pas que je vous ai parlé d'Antoine. Ils savent qui vous êtes. Ils vous empêcheront d'entrer au château, comme Joseph K.. Vous n'y arriverez jamais. Ils savent comment. Vous ne voulez pas savoir pourquoi?

— Elle veut rien savoir, mon choubidou, dit un des types qui arrivaient.

La jeune serveuse entra dans la lumière.

— Pauvre garçon, fit-elle sincèrement.

Elle avait l'air effrayée, se tenant à distance. Le fou se laissa enfermer dans un tablier trop grand pour lui. Ils nouèrent les manches dans le dos.

— Je n'ai pas le droit de parler, dit le fou à voix basse.

— Il a raison, dit un des types qui empoigna vigoureusement le col sans toutefois faire usage de sa force qui paraissait monumentale.

L'autre remercia la jeune serveuse et ouvrit un chemin dans un petit attroupement d'étrangers qui croquaient silencieusement des petits pains au lait.

— Pauvre garçon, répéta la serveuse. La patronne dit que c'est à cause du cou. La tête est trop loin du coeur. Quelquefois je me demande si ces choses qui ne vont pas bien vont finir par nous rendre fous. Je suis trop courte, à cause des jambes. Ça me montera un jour au cerveau. Vous savez maintenant pourquoi j'aime les femmes.

— Tais-toi! Personne n'est fou. Ou alors tout le monde.

Anaïs scinda plus vivement le groupe d'étrangers et la serveuse se faufila dans cet étau qui se refermait aussi sûrement qu'un piège à rats. Elle avait quelquefois des impressions de piège à éviter. Anaïs venait d'en ouvrir un sans se soucier de ce qui pouvait maintenant arriver aux autres. La rue n'était pas seulement grise, elle était aussi froide et humide. Les soupiraux, éventrés pour la plupart, exhalaient une odeur de tombeau.

— Si tu veux toujours le savoir, dit la serveuse qui s'essoufflait, le Bois-Gentil n'est pas vendu. Même les Anglais n'en veulent pas.

— Pourquoi? Parce que je m'y suis pendue? Je n'en suis pas morte, tu vois?

La serveuse grimaça, mais on ne sut pas si c'était à cause d'Anaïs ou parce que la rue l'épuisait. C'était une grimace d'adulte, à la fois féroce et désespérée. Anaïs ne semblait pas souffrir de l'allure qu'elle imposait à la serveuse. Elle avait toujours été forte et décidée. On pensait que le fou lui avait parlé d'Antoine. C'était en tout cas la réponse que Muescas obtint des quelques témoins qui n'étaient pas encore rentrés dans leurs niches. Il remonta la rue quand elles bifurquèrent plus haut dans une ruelle qu'il découvrit ensoleillée et presque chaude. Il demeura cependant dans l'ombre d'un angle, car elles étaient en train de lécher une vitrine, la seule sans doute de cette jolie rue aux façades rénovées de briques et de crépi jaune. Tous les volets étaient ouverts, soigneusement retenus par des gnomes de fonte patinée.

 

Où avait-elle emmené Agnès? Celle-ci s'évanouit en chemin. Elle la gifla brutalement. La pauvre Agnès n'avait jamais enduré une pareille douleur. Elle se tenait la joue en ouvrant toute grande une bouche vouée à l'innocence et à la médisance. Anaïs l'empoigna de nouveau et l'entraîna dans un endroit secret qu'Agnès découvrit avec stupeur.

— Fabrice sera là demain soir, annonça-t-elle.

— Comment le sais-tu?

Anaïs n'avait jamais inspiré une grande confiance à la belle Agnès qui préférait s'en tenir aux faits: Anaïs était jalouse et Fabrice affirmait, preuve à l'appui, qu'elle pouvait mordre. Il avait une théorie sur la morsure pratiquée par les femmes. Il l'avait tellement amusée qu'elle n'avait rien compris, pas même retenu une impression, une image quelconque de la mordeuse prise sur le fait, rien. Elle le regrettait maintenant parce que c'était elle qui avait envie de mordre.

— Il sera épouvanté par la mort de Papa, dit-elle entre les dents.

Anaïs fit vibrer ses lèvres.

— Quand je serai belle, dit-elle, je me ferai du souci pour les morts. En attendant, je ne crois pas que Fabrice va annuler le concert.

— Le concert? Ah! Oui, c'est vrai! s'écria Agnès.

Elle était déconcertée par cette idée. Anaïs l'emmena devant une affiche. Le portrait semi-cylindrique de Fabrice les regardait avec cet air de douce velléité qui expliquait, à leurs yeux, ses départs imprévus.

— Demain soir, dit Agnès en retirant ses binocles.

Elle jeta un regard derrière elle, car elle était sensée avoir une bonne vue, surtout de près. Anaïs la poussa encore. Elles traversèrent un parc habité par des enfants. Agnès adorait les enfants et Anaïs les haïssait. Tout le monde le savait. D'ailleurs, Agnès n'eût pas aimé les enfants à ce point si Anaïs les avait un tant soit peu estimés. Agnès considérait les enfants comme une multiplication de l'être aimé. Dans la perspective de Fabrice, selon ce qu'en savait Anaïs, c'était un risque à courir. Celle-ci n'y voyait qu'une misère physiologique de plus, ce qui provoquait chez Fabrice un silence aussi peu éloquent que possible.

— Il va diriger Mazeppa, dit Anaïs.

— Je sais, couina Agnès, j'ai lu moi aussi.

Elle voulait dire qu'elle avait pris le temps de lire, ce dont Anaïs doutait toujours. Les enfants lui parurent moins discrètement nécessaires. Anaïs les interpellait. Elle les connaissait tous. Ils lui renvoyaient des sourires prometteurs, un peu à la manière de Fabrice qui finissait toujours par mentir sur l'usage de sa dernière soirée à Paris ou à Nice. Agnès était furieuse. Si la mort s'était présentée à ce moment-là, elle l'aurait giflée.

— Il comprendra, dit-elle en se mordillant les lèvres, que dans ces conditions, nous ne pourrons pas aller l'écouter. Car je suppose que son contrat lui interdit de remettre Litz à plus tard. Je me trompe?

— Petite imbécile, dit Anaïs en s'éloignant. Il épousera Gisèle. Pas toi. Ni moi.

Agnès fondit en larmes. Son petit sac à main était ridiculement blanc, mais une mèche aux reflets rouges s'y promenait tandis que les mains occultaient un charmant visage à peine changé par la douleur.

— Gisèle a bon espoir en tout cas, continua Anaïs.

Elle adorait toucher la vérité d'aussi près. Gisèle était à la fois ravissante et intelligente, quelque chose comme la somme d'Agnès et d'Anaïs. Fabrice avait succombé à son charme et elle le savait. Comment? À cette question d'Agnès qui montrait de nouveau ses beaux yeux de chatte, Anaïs répondit par le récit circonstancié de ce qu'elle savait. La question de la source s'imposa.

— Ça ne te regarde pas, déclara Anaïs.

— Tu... tu mens!

Elle ne mentait pas. Gisèle avait téléphoné voilà deux jours. Morandelle était encore vivant. Agnès ne pouvait-elle s'imaginer un Morandelle vivant et une Gisèle aux anges? Morandelle et Gisèle ne se connaissaient pas.

— Et bien qu'il le joue, son concert! lança Agnès.

Les enfants, qui en général n'appréciaient pas ses caresses trop directives, levèrent un museau sali de caramel et de sable fin. Anaïs relança un ballon et fit couler un voilier. Elle s'enfuit en riant. Les enfants courraient après le ballon qui s'échappait lui aussi et le voilier perdit sa voile et ses petits drapeaux. Agnès, qui pleurait pour se donner en spectacle, ne vit rien de tout cela. Elle trottinait dans l'allée, à la recherche d'un rayon de soleil. Anaïs la poussa encore dans l'ombre.

— Ce matin, dit-elle, quand Papa m'a apporté la lettre, (je dormais encore...

— Tu dormais! Passons!)

— ...j'ai fait la petite idiote que la nouvelle ravit et rend accessible à la moindre sollicitation. Papa pense toujours que Fabrice ne désire que toi, question mariage. Il me prend pour un objet du désir.

— Bien sûr!

— Comment allons-nous, toi et moi, introduire Gisèle dans ce concert... d'hypothèses? Tu as une idée?

Agnès fit un pas vers une flaque de soleil, mais la main d'Anaïs la retenait.

— Nous l'enterrons demain, dit-elle. Tu t'habilleras de noir. Le noir te va bien. Il me donne des airs de petite vieille.

— Nous ne nous amuserons pas. Ah! Si tu avais aimé ton père...

Agnès crut voir une larme de sang dans son mouchoir.

— Nous l'attendrons à Austerlitz, dit Anaïs. Papa nous accompagnera pour faire bonne mesure. Je te parie qu'il arrive avec sa boniche.

— Sa boniche?

— Gisèle! Celle que ni toi ni moi ne deviendrons pour lui. Une boniche.

— Tu en parles comme s'il t'avait...

— Dis-le.

— Comme s'il avait pu te donner à penser qu'il t'aimait.

Une larme de sang s'ajouta à la première, avec ses petits caillots d'amertume.

— Il n'aime pas Gisèle, dit Anaïs. Elle est plus Bélissens que toi et possède déjà un domaine. Fabrice adore les domaines, d'autant que le sien n'est pas négligeable. Tu veux une glace?

Agnès ne répondit pas. Anaïs s'éloignait dans le soleil.

— À la vanille? Au chocolat?

Au sang! pensa bêtement la douce Agnès. Anaïs ne l'entendit naturellement pas. Elle entendit:

— Tu sais bien que je déteste les glaces.

Anaïs le savait. Les enfants aussi.

 

La serveuse soupira d'admiration.

— Qu'est-ce que j'aimerais en avoir assez pour me payer quelque chose!

Elle contemplait la photographie du Bois-Gentil dans la vitrine de l'agence immobilière. Anaïs entra une minute et ressortit avec un jeune homme dont le physique témoignait qu'il n'avait aucune racine dans cette terre. La serveuse pensa s'éclipser, mais Anaïs l'invita à les accompagner, et comme la serveuse pensait encore à les suivre, Anaïs lui pris le bras et l'interposa entre elle et l'agent qui rutilait dans son costume-cravate. Il buvait des boissons gazeuses, savait la serveuse, et ne mangeait que de la purée et des côtelettes de mouton. Au dessert, il hésitait entre le flanc et le fruit. Il ne fumait pas et refusait le petit alcool offert par la maison. Il avait la manière pour refuser, un je-ne-sais- quoi de superfétatoire et d'agréable qui lui faisait lever une main de musicien. Il arrivait tôt le matin dans une voiture qui le déposait. La même voiture le reprenait au bord de la même route, dans les mêmes conditions d'effacement de sa secrète personnalité.

— Si ça ne vous dérange pas, dit-il de sa voix sirupeuse, nous irons à pied.

— Ce n'est pas si loin, dit Anaïs à la serveuse.

— Je sais bien, pardi!

Le Bois-gentil se composait d'une maison d'habitation, d'une resserre qui croulait un peu et d'un jardin encore très visiblement anglais. Un pré le jouxtait, descendant le coteau jusqu'à la rivière. Des cerisiers, qui seraient bientôt en fleur, bornaient un paysage fait pour les vaches. Anaïs frémit en y pensant, mais son sourire élargissait sa bouche douloureuse comme si elle était décidée à ne pas refuser l'offre argumentée de l'agent qui arpentait à grands pas. Enfin, il fouilla dans sa poche pour en extraire la fatidique clé. Cette pénétration dans la serrure fit sourire la serveuse. Elle avait souvent des idées de ce genre. Anaïs devina. La clé consentit enfin à tourner et, avec une prudence de chasseur à qui on ne la faisait plus, l'agent poussa la porte. Le ménage était fait.

— C'est beaucoup mieux que d'entrer dans la poussière et la moisissure, commenta Anaïs.

— Pardi! fit la serveuse.

Pour elle qui habitait une chambre quand elle habitait quelque part, cet intérieur représentait un lieu de travail. Elle frissonna et Anaïs lui frotta le dos.

— C'est pas le froid, dit la serveuse un peu agacée par cette familiarité en présence d'un homme. Je pensais à autre chose.

— La chaudière est au ralenti, dit l'agent, mais on sent bien ce qu'elle peut donner en plein hiver.

On n'était pas en plein hiver, en effet. Anaïs n'eût pas accepté cette rencontre avec Antoine, en présence de ses guérisseurs, si l'hiver avait battu son plein, comme disait la jeune serveuse qui souleva ses bras pour figurer l'amoncellement de la neige.

— Vous connaissez les lieux, je crois, hésita l'agent qui connaissait lui-même deux ou trois détails de cette aventure.

— J'y ai habité un temps, dit Anaïs qui regrettait de ne pas se sentir oppressée par la reconnaissance.

La serveuse souleva un drap et un divan vert apparut, resplendissant avec ses coussins d'argent. Un autre drap révéla un cuivre marocain, un autre le dos d'une tortue, une sagaie traversa l'inclinaison d'un mur. La serveuse redoutait ce ménage et ne s'en cachait plus.

— C'est bien, dit Anaïs. Retournons. À pied, parce que si je me souviens bien, la voiture n'est pas en état.

— En effet, dit l'agent. Un modèle ancien. Vous en tirerez peut-être quelque chose, qui sait? Passez devant, mesdames.

— Je veux bien y habiter, dit la serveuse à l'oreille d'Anaïs, mais pas question de m'échiner à faire reluire tes cuivres.

— Tu n'y habiteras pas, répondit Anaïs dans l'oreille que la serveuse lui offrait en partage.

Muescas les vit revenir et entrer dans l'agence. Il alluma une cigarette et contempla les façades inondées de soleil. On eût dit un miracle. La lumière perçait un ciel lourd avec ce qui lui parut être une violence inouïe, puis elle venait se déposer docilement dans cette seule rue, se brisant à peine pour aller éclairer le lavoir qu'il voyait d'en haut maintenant. Le froid l'obligeait à garder les mains dans les poches. La cigarette se dressait dans une bouche mince comme un filet d'eau. Les volutes, rapides et éphémères, agaçaient ses yeux noirs. Un cerne les isolait d'un visage peut-être marqué par la colère. Il agitait ses orteils dans de grosses chaussures de montagne. On voyait les chaussettes rouges.

Elles sortirent au bout d'une heure. Il était gelé, maussade et pressé d'en finir. Il les suivit. Elles retournaient à l'hôtel. La serveuse entra furtivement par la porte de service tandis qu'Anaïs faisait une entrée remarquée dans le café où une poignée de convives attendaient en bavardant bruyamment qu'on les servît. La serveuse apparut en tablier, les manches retroussées. Une acclamation l'accueillit et l'empourpra jusqu'au vertige. Elle s'excusa du retard en recevant les premières platées fumantes. Anaïs reçut la sienne avec un visible avantage qui fit bouger le nez de la tenancière. Elle la remercia d'un petit signe de la fourchette. Muescas entra, trempé de sueur sous sa vareuse au col de fourrure, un détail qui attira l'attention. Sans cette fourrure, il eût passé inaperçu tant il leur ressemblait. Sa table voisinait clairement celle d'Anaïs. Sans doute avait-il payé cet avantage.

— Ce froid me boutonne, dit-il en s'asseyant dans le dos d'Anaïs.

Elle se retourna pour examiner le bouton.

— Fred vous a parlé? demanda-t-il comme s'il était pressé d'expliquer sa présence.

— Fred est fou, dit Anaïs.

La table de Muescas pivota. Il lui faisait face maintenant, triste et résolu. Elle en éprouva un vertige qu'elle eut du mal à réprimer.

— Fred n'est pas fou, dit Muescas. Pas plus qu'Antoine. Ma théorie...

Il se tut. Un plat arrivait. La serveuse se donnait en spectacle. Il la remercia sans s'intéresser à ses bras. Anaïs remarqua une petite paralysie de la lèvre supérieure.

— Vous avez quelqu'un? demanda-t-elle.

Il n'avait personne. Il agissait de l'intérieur. Il communiquait avec Antoine. Fred transportait les substances.

— Je vois, s'indigna Anaïs.

— Non, non! s'exclama-t-il. Ce n'est pas ce que vous pensez. Ces corporalités nous habitent. Nous ne les consommons pas comme une vulgaire drogue.

Anaïs souhaitait en savoir plus, sinon elle l'aurait jeté dehors elle-même. Mais l'homme n'était pas exempt de mystère.

— Vous n'entrez jamais? demanda-t-elle.

— Jamais. Antoine ne sort pas non plus.

— Je paye pour ça.

— Vous ne comprenez pas! Il est enfermé dans un lieu spécial. Ils espèrent que rien ne pourra sortir. Et d'une certaine manière, ils y réussissent. Le monde d'Antoine pousse les murs de cette cage. Ils enregistrent des phénomènes difficilement explicables autrement.

— Vous êtes un peu dingue, non?

Muescas ouvrit la bouche et sourit en même temps que sa fourchette pénétrait dans un abîme sans dent. Anaïs ne put s'empêcher de regarder dedans.

— Vous allez acheter le Bois-Gentil? dit-il en mâchouillant sa pâtée.

— Ça se sait déjà ou vous êtes le seul au courant?

— Un peu les deux.

Il se pencha sur son assiette et sa mâchoire fut alors le siège d'un tremblement extatique, du moins Anaïs le perçut-elle ainsi.

— Vous ne le verrez pas, dit-il.

— Je sais. Fred me l'a déjà dit.

Il se redressa, prêt à enfourner le contenu sa fourchette.

— Vous ne mangez pas? Ça va refroidir.

— Pas faim, dit-elle. Vous habitez ici?

— Je suis au château.

— Vous venez de me dire qu'on ne vous y laisse pas entrer...

— Le château est grand. Fred vous a parlé de K.?

— Ça m'a fait un peu froid dans le dos, oui. Je m'appelle Klingelödemauf...

— Je sais, je sais!

Il acheva sa platée en sauçant scrupuleusement son assiette. Les bouchées de pain enflaient ses joues. Puis il se leva, se pencha encore pour saisir son verre, le vida rapidement et s'en alla. À l'entrée, il récupéra sa vareuse et son bonnet de laine et sortit sans la vêtir ni s'en coiffer. Personne ne l'avait regardé. La serveuse s'approcha, mains souillées de bulles savonneuses.

— Tu le connais? demanda Anaïs.

— Il travaille au château. Il n'a pas l'air d'un toubib.

— Il a l'air d'en savoir beaucoup, dit Anaïs qui se reprocha cette petite intrusion dans un imaginaire auquel elle savait ne pas pouvoir accéder, tant son expérience avait été lamentable.

Elle constata presque tristement que son cassoulet était froid.

— Pour une chose qui se mange chaud, c'est bête, pardi!

La petite serveuse se tenait au bord de la table, les mains sur les hanches, considérant la fourchette plantée ironiquement dans un confit qui revenait à son gras blanc et écoeurant.

— Tu l'achètes alors?

Anaïs se leva. Pourquoi s'essuyait-elle la bouche dans la serviette? Les trois dames l'attendaient près de la porte d'entrée. Elles se montrèrent chaleureuses et obligées quand elle s'engonça dans son manteau, ajustant les jointures, tirant sur les manches, trouvant la toile de qualité et la taille un peu trop juste. Elles sortirent, soudain charmées par l'ensoleillement inattendu de la place qui s'était peuplée pendant leur repas.

— Vous savez, dit l'une d'elles, ce sont des personnes compétentes. Nous leur faisons confiance. Nous ne pouvons pas faire autrement.

Simple dénégation freudienne. Dieu aussi devait leur apparaître sous ce jour favorable à son existence. Il n'y avait plus d'humidité sur le poil de leurs manteaux, constatèrent-elles en se touchant. Leurs gants de laine agitaient leurs petites pattes en désignant les impacts du soleil sur le dallage et sur les murs. Passant sous le couvert, elles eurent froid et faillirent se faire renverser par une voiture en revenant au soleil. Leurs excuses confuses étourdirent le chauffeur qui entra plus loin dans une poubelle. Elles s'excusèrent encore. L'une d'elles moins que les autres. Elle avait bien regardé  Muescas pendant qu'Anaïs analysait confusément une situation désespérante devant un cassoulet qui avait lamentablement refroidi.

— Il vous a parlé? demanda-t-elle enfin.

Anaïs adressa une secrète supplique au ciel mitigé qui reviendrait à sa grisaille avant la fin de la matinée.

— Il parle quelquefois, dit la femme. Mais pas à tout le monde.

— Il vous a parlé, à vous?

— Je ne sais pas ce qu'il faut en penser. On le renverrai peut-être. Tout le monde a besoin de travailler. Je m'en voudrais si... Oh! C'est si pénible à entendre!

Les autres filaient devant, jacassant à propos du talus où elles trouvaient des fleurs, mais c'était peut-être des confetti. Anaïs ne voulait pas en penser quelque chose, du moins pas pour l'instant. De quoi souffrent ces malheureux qu'on n'a pas enfermés et qu'on n'enfermera peut-être jamais? La femme transpirait et frottait son visage gris avec un mouchoir soigneusement plié. Elle allait attraper un rhume, à ce rythme. Anaïs héla les deux autres. Elles étaient sous l'emprise d'un ravissement provoqué par le scintillement d'une écorce.

— Moi, je pense que les trois jours, il faut les compter à partir d'hier, dit l'une d'elle que le visage renfrogné d'Anaïs ramenait à la dure réalité d'un hiver simplement interrompu par une attente sans promesses véritables.

Elles rattrapèrent Muescas. Il se traînait. Elles le dépassèrent en silence. Anaïs croisa le regard intelligent de l'homme. Elle dut courir sur une dizaine de mètres pour atteindre les autres qui pressaient le pas. On approchait.

— Ils vous le diront, dit une femme. Ils auraient pu préciser.

Les toitures du château surmontaient un bois qu'on craignit de traverser. Muescas trotta et montra le chemin de traverse. Il avait une expérience terrifiée du petit bois. Elles se caltèrent sans entendre la suite. Anaïs les précédait. Il s'arrêta pour souffler. Le soleil n'était plus si généreux dans ces parages où les chemins ne se signalaient pas de loin. Il reconnaissait que cet effort lui plaisait. Il suivit une vache qui savait où elle allait.


 

 

 

 

 

Chapitre XXV

 

Une mouche écoutait.

— Nous ne le sortirons plus de ce monde où il croit exister. Vous pouvez fumer, si vous voulez. Je comprends votre désir de le retrouver tel qu'il était...

— Je ne l'ai pas connu "tel qu'il était". À vrai dire, on se connaissait à peine.

— Oui. Je... nous le savons. Nous en tenons compte. Nous ne l'approchons jamais sans une bonne connaissance du dossier. Les cas les plus difficiles...

— Qui est Frank Chercos?

— Un personnage. Quelqu'un poste son courrier sans le soumettre à notre censure... une censure purement médicale... et nous n'avons aucun moyen d'empêcher ce... personnage de vous importuner...

— Il ne m'importune pas. Je reçois ses lettres et je les lis. J'ignorais qu'il les écrivait lui-même. L'écriture...

— Il est capable d'en changer! Ce processus d'identification ne nous est pas inconnu...

— Et Omar Lobster?

— Un nom pareil ne peut être que celui d'un...

— Et Janver?

— Là, nous touchons à la complexité de la personne. Outre les personnifications, il pratique le recours au réel. Je suis Janver.

— Tu es Jean?

— Madame... je suis ... je suis étranger à...

— Fabrice décrivait un nabot répugnant. Tu es plutôt mignon.

— Je vous remercie... la question n'est pas de savoir... dans cette famille...

Anaïs regardait les mains du jeune médecin. Ce n'était pas celles d'un Vermort. Elle enfouit les siennes entre ses cuisses.

— Ce qui s'est passé, dit Jean de Vermort, est étranger à mon enfance. Je n'ai pas connu Antoine du temps où il était...

— Le fils de deux domestiques minables, je sais. Et moi j'ai eu tort de lui dire que j'étais sa mère et que son père n'était autre que Monsieur votre père. On se voussoie, hein?

Le jeune homme chassa la mouche. Elle se posa sur l'écran de la lampe.

— Je voudrais le voir, dit Anaïs. Je suppose que de se raconter des histoires sans emmerder les autres, ça ne le rend pas invisible ni infréquentable...

— Vous vous trompez!

— Il est invisible?

— Ni l'un ni l'autre! Je voulais dire qu'en ce moment, une crise particulièrement aiguë...

— En quoi consiste la crise? J'ai moi-même été enfermée deux fois. La première à la suite de ma pendaison manquée. La seconde après cette sale histoire qui a fait de moi une loque. Je sais ce que c'est une crise. On ne construit pas des romans en pleine crise.

— En ce moment, il ne fabule pas.

— Et ça le rend nerveux de ne pas fabuler?

— Ce n'est pas une question de nervosité. Comment vous expliquer?

— Oui, faites simple pour que je puisse comprendre.

Le jeune homme acheva un gribouillis sur son sous-main et envoya valser son crayon aux pieds d'une statuette de Vénus sortant des eaux.

— Il est ailleurs, dit-il. Ce qui ne veut pas dire qu'il n'est pas ici...

— Je suis gourde, mais pas à ce point.

— Nous le maintenons à distance...

— Chimiquement?

— Vous savez, la technique n'est guère un sujet...

— D'accord. Chimiquement et autrement. Et alors?

— Alors, il serait peut-être dangereux de l'exposer à...

— Ma présence. Mon odeur. Mes sécrétions.

— C'est un peu ça. Nous ne pouvons pas, raisonnablement, prendre ce risque. En général, ces états ne durent guère plus d'une semaine. Au-delà, des risques de...

Anaïs comptait sur ses doigts, tirant un bout de langue bleue.

— Six jours, dit-elle. Et vous croyez qu'il a eu le temps d'en finir, de trouver la fin. Car tout bon roman a une fin, non? C'en est un mauvais?

Le jeune homme pinçait des lèvres trop soumises aux reptations de sa langue pour être belles. Il amenuisait fébrilement un crayon sous la lame d'un canif au manche de nacre.

— Cinq jours, dit.il. Ce qui nous mène à...

— Un de plus, grogna Anaïs. Ce serait jeudi. Si j'avais su.

— Vous allez acheter le Bois-Gentil? Vous croyez que...

— Vous connaissez un autre lieu habitable dans cette bouse qui vous sert de paysage? Le Bois-Gentil est une idée à moi. Je reviens, c'est tout. Je repartirai, soyez-en sûr. Comment est-il quand il n'est pas en crise?

— Il est...

Le jeune homme se recula dans son fauteuil. Ses joues se gonflèrent parce qu'il retenait sa respiration en attendant de trouver une réponse à une question qu'il connaissait de seconde main. Anaïs se demanda à quel moment Fabrice interviendrait pour faire table rase de tous les problèmes. Elle se força à sourire pour décontenancer le jeune homme qui n'avait pas besoin de cet accroissement de la pression exercée sur sa prudence déontologique.

— Il est inconcevable, dit-il enfin. Je cherchais le mot...

— Et vous l'avez trouvé. Ça complique un peu les choses, mais je comprends que ce n'est pas facile. Je le verrai jeudi. Je suis à l'Hôtel des ...

— Je sais. Je viens d'avoir une conversation avec monsieur Muescas qui m'a informé de vos difficultés à accepter une situation pour le moins complexe...

— Pour ne pas dire périlleuse. Mais rassurez-vous, je ne me pends plus. Ce n'est pas devenu une habitude. Et je ne traîne plus avec des gens dangereux.

— Il faut espérer que l'actuel propriétaire du Bois-Gentil acceptera de traiter avec vous. Il serait compréhensible de sa part, vue la...

— Il acceptera le pactole, je le connais. Vous êtes tous des fesse-mathieux. Je vous connais moi aussi, et je n'ai pas besoin de dossier médical pour en parler. Je ne parle pas pour vous, Jean. Vous existiez donc? Armand...

— Laissez la mémoire de mon père en dehors de toute cette...

La main du jeune homme secouait le crayon sous les yeux de la mouche. Anaïs se leva et fit quelques pas vers la fenêtre, comme quelqu'un qui a l'intention de s'attarder pour aller au fond des choses. Le temps, jusqu'à jeudi, lui était donné et elle avait la ferme intention de le mettre à profit pour changer la réalité. Cette même réalité tellement altérée par son imagination de prophète enfermé.

— C'est plus qu'une altération, continuait le jeune homme. Il reconstruit sur de l'imaginaire. Il édifie un monument de l'extrapolation verbale. Ça ne tiendra pas longtemps debout. Et quand ce temple de la fantaisie s'écroulera, il ne restera plus rien de son être, pas une trace à part ces dossiers...

Il posa une lourde main sur les dossiers qui respiraient au bord de son vaste bureau, à proximité de la petite Vénus toute nue. Anaïs atteignait la fenêtre

— Nous ne saurons jamais jusqu'où il a été, n'est-ce pas? dit-elle tristement.

Le jeune homme la rejoignit, semblant retrouver les traces d'un prétexte qu'elle commençait à produire à la surface d'une autre réalité moins tangible déjà. Elle le tutoya de nouveau, mais cette fois sans l'ombre d'un doute:

— Tu ne sais rien, n'est-ce pas? Le dossier est illisible. Je connais les méthodes de ton frère. Au lieu même de cette irréalité qu'Antoine est capable de créer de toutes pièces, Fabrice impose la cohérence d'un jugement qui met habilement en jeu les intérêts familiaux. Tu ne sais rien. Et tu n'as rien compris à ce que Muescas t'a raconté.

— Je vous attends depuis deux semaines, depuis que vous nous avez annoncé votre intention de renouer avec lui ce que vous appelez des liens affectifs. Il est incapable d'affection. Il est à l'intérieur de son calcul et ne sait pas qu'il y est. Il ne s'intéresse qu'aux résultats. Il les déduit avec une telle facilité qu'il se croit doué d'un pouvoir sur les faits et les choses. Ses personnages ont été ces faits et ces choses. Jamais ils n'ont préexisté à des modèles de pure extraction existentielle.

— Pourtant, Janver...

— Ce n'est pas moi, c'est...

— Tu disais il n'y a pas deux minutes que c'était toi!

— Pas le moi que je suis. Pas le moi qui est à ma place comme tout le monde peut le constater tous les jours. Dans sa tête, si je puis appeler cela une tête, j'étais un objet. Par exemple cette potiche. Il en a déduit mon personnage et c'est tout simplement...

— Insupportable, je comprends. Et moi?

— Je ne peux pas trahir...

— Me trahir? Ou en dire trop? Qui suis-je?

— Dans sa tête, vous êtes ce que vous êtes.

— Vous avez vérifié?

— Il vérifie avec des machines, des combinaisons chimiques, des escaliers d'anecdotes, des dialogues remontés par ses soins, des...

— Mais vous, Jean?

— Je n'ai pas le dossier en charge. Fabrice m'a demandé...

— De m'expédier, j'ai l'habitude. Vous n'avez pas l'impression de trahir votre enfance?

— Ça ne vous regarde pas. Cette expérience...

— C'est une expérience pour vous aussi?

— Ce n'en est pas une pour lui, pour Antoine! Nous agissons dans son...

— Comment Fabrice s'y prendra-t-il pour m'empêcher d'acheter le Bois-Gentil?

— Il n'empêchera rien, bien sûr. Vous avez toujours...

— Nous n'y avons pas vécu heureux avec Papa. Pas de bonheur, pas d'existence.

— Monsieur votre père...

— Le baron von Klingelödemaufstandunemplinichostblockinbegrifausdrückenbeklagen...

— ... était un grand savant et je respecte... nous respectons encore...

— Sa mémoire. Je devais dire plutôt: ses mémoires. À quoi vous servent-elles ici? Tout a changé. On n'observe plus le ciel. On n'observe que le silence. Et il est d'or. Combien vous verse l'État pour protéger la société de l'imagination?

— Vous avez tort de le prendre sur ce...

— Ton ton, tontaine! Je connais la chanson. L'imagination fait du tort à l'opium. Avec quelle facilité on circonscrit le mal imaginaire et que de travaux pour ne jamais en finir avec les trafiquants!

— C'est une vision un peu... aléatoire. Il n'est pas question de comploter avec les services secrets de l'occulte et du divin. Nous sommes moins...

— Visibles. Vous parliez de l'invisibilité d'Antoine...

— Je n'en ai pas parlé! VOUS en avez parlé. Ces romans...

— De sa concevabilité. Il est sur le point de ne plus exister.

— Il serait bien temps de vous en préoccuper!

Le jeune homme redoutait depuis le début de cette conversation d'avoir à dépasser les bornes des convenances. Il virevolta, en proie à une sourde colère, lui qui était étranger à tout ce qui pouvait encore paraître, et qui se souciait de la moindre réminiscence, comme si sa propre existence en dépendait. Quelle existence était-il venu chercher, lui qui ne pouvait pas la retrouver? Anaïs trottina derrière lui.

— Tu es comme lui, gloussait-elle. Tu vis à l'intérieur d'une bulle. Vous coexistez et cela te rend indisponible. Fabrice ne t'a-t-il pas déjà reproché cette indisponibilité qui contrecarre ses projets d'agrandissement de son propre univers mental?

Le jeune homme pivota lentement au milieu du tapis. Son visage paraissait tranquille maintenant. Anaïs se sentit piégée.

— Vous en savez trop, dit-il, c'est évident. Mais nous n'y pouvons rien.

— Je ne crois pas à l'ADN, Dieu vivant des magistratures de la généalogie. La chronique ne m'intéresse pas. Ce récit est-il si véritable qu'il vous rend dangereux?

— Vous délirez! Muescas m'avait prévenu. Il a l'art de déceler...

— Muescas, un artiste? Antoine, un fou qu'on ne libérera plus. Anaïs, une égarée qui a la chance de posséder une fortune inavouable, mais tangible.

— Le professeur Klingelödemauf...

— Le professeur K. se morfond dans son petit appartement de la rue Saint-Benoît. Il ne se soucie guère d'Antoine ni de toi, mon petit Jean. Il haïssait Armand...

— Mon père ne méritait certainement pas qu'on le haït!

— K. le haïssait. J'aimais bien sa douce folie...

— Fou, mon père? Il n'était peut-être pas aussi savant que le vôtre, mais...

Anaïs creusait dans son terrier. Elle sentait à quel point cette terre la hantait encore. Elle y trouverait la mort et se jurait de la donner si elle devenait impossible. Une grimace épouvanta le jeune homme qui revint à son bureau pour s'y asseoir dans l'attitude de l'interlocuteur passif. Et Anaïs songea à s'activer.

— Ces dames vont s'impatienter, dit le jeune homme.

Elles attendaient dans le salon, assises comme des petites filles modèles, avec leurs vilains sacs à main sur les genoux et leurs mains croisées sur la fermeture avec une gravité de poules pondeuses. Anaïs n'était pas venue pour leur céder une place qu'elle pensait payer chèrement. Elles verraient leur gâchis conjugal dans l'après-midi, alors qu'on lui demandait d'attendre un impossible jeudi.

— Vous ne partirez pas, dit le jeune homme. Pas maintenant. Je ne vous laisserai pas...

— Partir? Comme vous y allez!

— Je n'ai pas dit ça! Comment pouvez-vous imaginer...

— Vous le savez trop bien, comment je peux, comment il peut, comment nous pouvons quand c'est notre tour de pouvoir. Vous pourrez vous aussi un jour...

— Ça m'étonnerait!

— Mon sang. Agnès parlait souvent du sang. Entre filles...

— Je ne connais pas Agnès. Vous m'ennuyez avec vos allégories.

— Nous n'étions pas amies, malgré les apparences. Non, ce n'était pas des apparences. C'était des convenances.

— Intéressant!

— Mon sang. Toi et Antoine.

— Je vous interdis d'évoquer ici ces inventions de...

— Où alors? Il me semble que je l'entends. Derrière le mur peut-être...

— Le service des soins spéciaux est à l'autre bout de la galerie. Il en sortira quand nous estimerons que c'est le moment. C'est toujours une question de temps, vous savez?

— Tu as raison. J'aime de l'entendre dire. Le temps n'en finit pas parce qu'il contient un atome d'inexplicable. K. pensait que...

— Je sais ce que K. pensait. Ces dames vont se demander...

— Qu'elles se demandent! Elles se demandent depuis que l'existence les a rendues fertiles comme les champs. Elles n'ont pas eu de chance avec l'ADN. Si je voulais...

— Vous pouvez. Je désespère de vous voir un jour consentir à comprendre que notre...

— Intérêt. Mais je m'en désintéresse. Vous le savez.

— Nous ne savons rien. Antoine est entre de bonnes mains.

— Chimiquement et autrement. Les bonnes mains des Vermort promus au rang de psychothérapeutes après avoir échoué dans l'astronomie malgré la dernière volonté d'un ancêtre qui fut roi en Afrique. Ce sang noir qui vous...

— Vous n'en savez rien! Antoine s'imagine...

— Ah? Je croyais qu'Antoine imaginait, et non pas qu'il s'imaginait. Cela change-t-il les conditions de sa détention? Pardon: contention.

— Vous le verrez. Vous ne pouvez pas entrer dans le service spécial. Les conditions d'hygiène...

— Mentales.

— Nous ne laissons jamais les proches entrer dans cet endroit complexe. Nous ne souhaitons pas non plus qu'ils s'imaginent...

— Je n'imagine rien qu'un lit, des courroies et une lampe au-dessus, dont les gouttes de lumière tombent sur le front comme dans un supplice chinois. J'ai vécu cela.

— Les circonstances de votre malheur étaient différentes. Vous n'étiez pas cérébralement atteinte. Vous aviez succombé à une tentation bien compréhensible.

— La corde m'a atrocement fait souffrir et je n'ai pas étouffé comme je l'espérais. J'espérais cette minute d'angoisse. L'inexpérience...

— La chance, madame K., seulement la chance et vous l'avez saisie...

— Pour ensuite me jeter dans la gueule d'un autre loup. Si Armand n'était pas mort...

— Si vous ne l'aviez pas assassiné!

— Prouvez-le!

Anaïs traversa le tapis en sautillant. Son regard était mauvais, aurait dit le jeune homme s'il avait eu à en témoigner. Il s'attendait à une crise, au pire.

— Pourquoi le baron a-t-il acheté le Bois-Gentil? demanda-t-elle.

— Comment voulez-vous que je le sache? Fabrice l'a mis en vente et monsieur de Hautetour s'est proposé de l'acquérir comme... placement. Il souhaite maintenant le vendre. Je ne me suis jamais entretenu de cette question avec lui. Nos rapports sont exactement ceux qu'on attend d'un voisinage qui a toujours existé et qui n'a jamais, de mémoire d'homme, posé de problèmes. Il y eut des alliances matrimoniales entre nos deux familles. Et même quelques échanges moins...

Le jeune homme se laissa secouer par le rire que lui inspirait l'inconfort d'une pareille conversation. Son expérience de la famille ne dépassait pas ses connaissances acquises par l'étude et l'évaluation des textes. Anaïs s'agitait devant lui, tournoyant au bord d'une angoisse qu'il ne parvenait pas à déchiffrer avec les moyens de l'analyste. L'influence d'Antoine le harcelait. Il n'entrait jamais dans ce périmètre soigneusement surveillé sans redouter d'y trouver finalement sa demeure. Anaïs le savait. Elle revenait à la fenêtre. Elle ne lui céderait rien. Il attendrait. Les trois dames du salon attendraient elles aussi, mais elles étaient patientes et même compréhensives. Elles se ressemblaient tellement, du moins n'avait-il pas cherché à leur trouver des différences qui n'eussent rien changé à sa capacité de les tromper pieusement. Il n'écoutait plus vraiment Anaïs. Des mots jaillissaient: imaginer, mort, angoisse, concevable, insupportable, jeudi, jours, attente, désert, substance, mur, eau, sortir, etc. Pas une seule fois elle ne prononça le mot amour. Il était sur la bonne voie. Impuissante et malheureuse, elle le menaçait de faire un scandale si Antoine n'apparaissait pas jeudi. Il la rassura, affirmant que le traitement ne pouvait pas durer plus d'une semaine, et elle recomptait sur ses doigts, lui reprochant de ne pas l'avoir informée de cette nouvelle crise. La précédente l'avait décidée à remettre le voyage à plus tard. Et c'était justement ce que la direction voulait maintenant éviter, cette remise à plus tard qui caractérisait Anaïs, selon ce qu'en savait Fabrice de Vermort qui était mieux informé que son frère, et plus actif aussi devant l'adversité. Jean avait succombé à tellement de combats que sa mémoire était un véritable champ de bataille. Il n'aurait su y retrouver l'instant perdu qui était à l'origine de sa déroute. Il ne promettait rien et n'avait jamais rien promis. Fabrice le considérait comme un raté congénital, ce qui rapprochait Jean de sa mère, l'épuisant alors en partages qu'il était incapable d'assumer. Il n'était pas un Vermort et cela se voyait. Il était un Klingelödemaufstandunemplinichostblockinbegrifausdrückenbeklagen et cela pouvait quelquefois se deviner. Le vieux de Vermort avait ensemencé sa terre et les femmes qui y trouvaient refuge. Fabrice en rageait tous les jours.

— Mettons fin à cet entretien, dit-il. Il n'a pas été inutile. Mais comprenez qu'il est difficile d'approcher maintenant Antoine sans le soumettre...

— À mes glandes, d'accord. Je reviendrai avec l'antidote, la prochaine fois.

— Jeudi, s'il vous plaît. Je dois recevoir ces dames et le temps passe si vite que...

— Jamais je ne te laisserai finir tes phrases, n'est-ce pas? Tu me rends triste.

— Peut-être pourrions-nous éviter de nous tutoyer en présence de ces...

— Elle a compris la leçon. Elle reviendra. Le bonjour à Fabrice et à Gisèle. Qui est encore de ce monde? On n’est point bavarde en ma présence, tu sais?

Elle singeait la femme utile avec une cruauté qui l'amusa. Il la poussait vers la porte, mais elle y avait encore des détails à éclairer, fruits de l'incompréhension. Il aurait moins de mal avec les trois dames qui consentiraient même à se séparer pour entrer dans le service ordinaire. Anaïs le toisa.

— Tu es plus grand qu'Antoine. Plus intelligent aussi. Quel est le point commun?

— Je ne suis qu'un intermédiaire entre vous et...

Cette fois, c'était lui qui n'achevait pas sa phrase. Elle attendit qu'il prononçât le nom de Fabrice au bout d'autre chose que la banalité. Elle le tenait enfin. Il s'ébroua.

— Il acceptera peut-être d'en parler avec vous. Je ne suis pas un spécialiste.

— Il ne t'a pas donné la clé. Il n'y avait que Constance pour s'en emparer. Cette armoire à glace l'impressionnait à ce point qu'il s'en allait en laissant la clé sur place.

— Je ne sais pas. Je n'ai pas connu tante Constance. Elle est partie avant que je...

— C'est fou ce que ça pèse, le passé. On ne devrait vivre que pour l'avenir, mais l'image de soi est derrière. On n'y peut rien. Devant, le reflet et la certitude de ne pas pouvoir en changer. J'ai même essayé de voyager. Tu as voyagé, toi?

— Voyages d'agrément seulement. Les îles, les lointains, la différence.

— L'évidence de la différence. C'est plus facile. J'ai toujours agi comme s'il n'y avait pas d'antipodes à notre existence. La même lumière pour tous et la nuit comme un couvercle. Ça ne tournait déjà pas rond. Tu diras à Antoine...

— On ne peut rien lui dire. Il est plongé dans une léthargie...

— J'avais des crises de somnambulisme. Agnès en riait quand je dormais chez elle.

— Je ne connais pas Agnès. Ces dames...

— Si j'avais pu m'imaginer dans un manteau avec un sac à main... On n'imagine pas ce qu'on ne peut pas devenir. On ne le redoute même pas. C'est le spectacle des autres. Regarde-les. Elles ne donnent rien et pourtant, elles sont utiles.

— Mesdames, je vais vous recevoir...

Jean s'était glissé sur le seuil, la pointe des pieds en appui sur le paillasson où figurait une clé qui ne manqua pas d'attirer l'attention exacerbée d'Anaïs.

— Ne trépignez plus, Mesdames, dit-elle en s'évacuant enfin dans le salon.

Elles se levèrent toutes.

— J'ai été longue et je n'ai rien appris. Je vous souhaite l'économie et la science.

Elle s'éloigna. Dans un miroir, les trois dames se concertaient autour du jeune homme et il s'étreignait les mains en consultant leurs regards furtifs. Pauvre Jean! pensa Anaïs. Elle ne descendit pas. Un panneau indiquait la direction à suivre pour atteindre le service des soins spéciaux. Elle fila contre les murs. Muescas l'arrêta.

— Ils ne vous laisseront pas entrer, madame K.. Inutile de vous fatiguer. L'endroit est bien gardé. Rien n'en sortira et personne n'entrera sans y avoir été autorisé.

Il dressa un index vers le plafond.

— Monsieur a dit! fit-il d'un air entendu. Et ce que Monsieur dit...

Anaïs dénoua la main qu'il avait posée sur elle.

— Je voulais juste jeter un oeil, dit-elle en grimaçant. J'imagine que le seuil est infranchissable. Mais c'est tout ce que je peux imaginer.

— Chimiquement et autrement, gloussa Muescas.

Il se ratatina en s'approchant.

— Vous écoutez aux portes? dit Anaïs.

Elle revint sur ses pas. Elle ne se souvenait pas d'avoir franchi une telle distance. Muescas trottait derrière elle, avide de commentaires, mais elle n'ouvrait pas la bouche.

— J'entre quand je veux, dit Muescas. Avec ou sans clé. Le système est troué.

— C'est vous qui lui faites mal?

— Madame K., soyez raisonnable! Je cherche à vous aider.

— Ou à en savoir plus. Dites à votre maître que je ne m'intéresse pas à son existence de hobereau ni de carabin. J'achète le Bois-Gentil.

— Si le baron accepte. Il n'acceptera pas.

— Il n'a aucune raison de ne pas accepter.

— Monsieur de Vermort lui en fournira une et il ne pourra pas refuser. Il les tient tous.

— Vous êtes sa pelure?

Elle descendit l'escalier avec le pantin collé à ses jupes.

— Ce soir, dit-il. Je vous ferai entrer. Vous le verrez.

— À quoi bon? Il ne peut pas parler. En plus, il n'aimera pas mon odeur.

Elle lui envoya son coude dans le nez et galopa dans le vestibule.

— Je saigne! pleurnicha-t-il.

Elle le vit dans les carreaux du sas. Elle voyait tout ailleurs depuis quelque temps. Elle songea à ces surfaces indivisibles qui peuplaient lentement sa perception des choses. Dehors, le froid revenait, gris et capable de provoquer de petites instabilités, toujours à la surface de ces choses qui renvoyaient des choses et que les choses multipliaient jusqu'au vertige, terrain prémonitoire des néants de l'existence. Un, je me calme. Deux, j'ignore. Trois, je recommence. Le ciel sombrait à l'horizon, emporté par la profondeur.

— Je peux vous ramener si vous voulez.

— Tiens? Chacier. Il ne manquait plus que toi.

Elle n'avait pas entendu le ronron de la moto.

— Je ne savais pas pour Antoine, dit-il. Je ne savais même pas qu'Antoine...

Elle monta à califourchon et tapa sur l'épaule. L'air la paralysa. Elle sentit à quel point elle pouvait être la proie du temps qu'il fait ou qu'il ne fait pas. Le chemin s'obscurcissait. Quand ils arrivèrent devant l'hôtel, un rideau se souleva. Il coupa le moteur.

— Le Bois-Gentil, dit-il en allumant sa pipe, c'est pour les vacances?

— Puisque tu me le demandes, je vais me poser la question.

— Ça ne me regarde pas.

Il la suivit. Elle entra dans la chaleur. Le café était désert. La serveuse s'agitait derrière le comptoir, les bras toujours plongés dans le zinc, immuable. La tenancière lâcha le rideau.

— Une fine à l'eau pour Chacier, fit-elle et elle le servit elle-même.

— Je m'assois pas, dit Anaïs. J'ai mal aux reins.

— C'est le froid. Vous devriez vous couvrir plus chaudement.

Elle monta. La chambre lui parut agréable. Je ne veux plus avoir de conversations courantes. Je ne veux plus m'adresser à des êtres pétris de banalités. Je ne souhaite pas non plus me distinguer ni connaître du nouveau. Je veux me coucher. Elle se déshabilla et contempla le plafond pendant une bonne heure avant d'éteindre. Elle ne dormirait pas. On frappa à la porte.


 

 

 

 

 

Chapitre XXVI

 

K. trottait parmi les badauds de ce petit matin fébrile. Il reconnut cent fois la taille de guêpe d'Anaïs, mais il ne se laissa pas influencer par ces aveux lointains. À bout de souffle, il devançait Hortense Morandelle de quelques enjambées. Elle amblait sous son ombelle, menaçant les yeux qui s'en détournaient promptement. Ses excuses n'y faisaient rien, on la réprimandait, quelquefois durement. Son beau visage de femme mûre ne rencontrait que des faces hâtives et hâtivement préparées aux traversées de la rue. Rattrapant K. de temps en temps, elle s'accrochait à son écharpe, mais il filait comme un insecte, capable d'esquive et de rebond malgré un embonpoint qu'une ceinture de flanelle réduisait dans une étreinte presque douloureuse. Rapide comme un poisson dans l'eau, il rasait des vitrines tièdes qu'elle touchait pour retrouver son équilibre. Elle possédait le souffle, car elle était un peu sportive, amatrice de voile et de plongeons, mais quand il poursuivait quelque chose, il était impossible de l'arrêter ni de le raisonner.

Anaïs prenait toujours le plus long chemin d'un point à un autre. Depuis le séjour écourté de Fabrice, et malgré la mort inattendue de Morandelle, elle était devenue, disait Hortense, une étrangère en quête d'aventure. Hortense connaissait ces sentiments pour les avoir éprouvés dans sa jeunesse un peu folle, disons-le. Elle comprenait. Un homme est une espèce de possession tribale. La femme est un sceau à la fois de dignité et d'extase. Fabrice s'était montré fragile et inconstant. Anaïs l'eût préféré odieux et peut-être même violent. Même Agnès changeait, si rapidement que K. ne pourrait jamais rejoindre une pareille insinuation dans le domaine de la fugue à deux tons: Anaïs jouant sur le mode majeur une colère qui détruirait, sinon sa vie, du moins sa future existence de femme, et Agnès, toujours mineure et difficilement accessible sitôt que le chagrin ou la peur la remplissait d'une angoisse crispée,  Agnès ne parvenant pas à devenir la femme qu'elle promettait aux hommes de sa connaissance en minaudant dans leur giron, sans la science de la séduction, mais avec ses outils prospères. Il fallait reconnaître que Fabrice venait de détruire un château de sable. Les deux filles s'en prenaient pour l'instant aux vaguelettes, l'une saoulant l'autre de projets insensés et l'autre ne se voyant pas aller plus loin que le quai d'embarquement. Il n'en restait pas moins que Gisèle était une femme qu'Hortense elle-même eût épousée si elle avait eu le choix en son temps. Belle et active, elle était plutôt fleur que papillon, et plutôt diurne que nocturne. Elle était toujours sur le point de resplendir. On ne valait plus rien en comparaison si elle était savamment éclairée. Fabrice s'y employa pendant les trois jours qui succédèrent au concert. Anaïs s'effaça, signe d'une attente qu'on prit pour un renoncement, et Agnès prit des airs de femme trompée, ne donnant le spectacle que de son immaturité et bien sûr de sa beauté lancinante. Personne n'en profita. Elle repoussa les avances avec une énergie assassine que K. lui-même remarqua et fit remarquer à Hortense qui, en marge de ce qui se préparait sous ses yeux et malgré sa volonté d'apaisement, se prenait quotidiennement le doigt dans la toile qu'elle tissait sur une existence passée que Morandelle emportait pour ne plus jamais la réduire à l'insatisfaction. On en était là quand Anaïs décida de s'en aller, elle ne disait pas où, ni comment, ni surtout avec qui. Il fonça d'abord, sans permission, dans la chambre d'Agnès qui ne s'y trouvait pas:

— Vous voyez! grogna-t-il. Elles se serrent les coudes.

Hortense ne vacilla pas. Au contraire, elle avala un alcool sans sourciller. Elle n'avait aucun projet, mais elle était disposée à examiner ceux qu'on voudrait bien soumettre à sa gourmandise. Elle ne se sentait pas encline à la débauche. La gourmandise la rendait joyeuse devant son miroir. K., ventripotent et peut-être même impuissant, n'y voyait que du feu. Entre ses espaces infinis et la minutie fébrile de la vie quotidienne, la place manquait, tandis qu'entre l'existence de Morandelle et le printemps qui rutilait aux fenêtres, il y avait à la fois un infini et une éternité. Hortense, grisée par la méditation et les petits verres, n'y voyait elle aussi que du feu, mais dans les deux sens de l'expression, au propre comme au figuré. K. referma bruyamment la porte et se précipita sur le balcon, qui était étroit et encombré de plantes vertes et de bouquets en fleur. Qu'espérait-il de cette perspective où les arbres fleurissaient eux aussi? Il se redressa et son ventre disparut.

— La garce est la fille de sa mère, dit-il en posant une lourde main sur la balustrade, entre deux crottes de piaf.

Hortense pouffa.

— Ma chère, prononça-t-il en revenant moins décidément dans le salon, cette gamine n'a pas d'avenir avec nous. Je crains qu'Agnès ne se laisse influencer par des promesses que sa cousine compte faire tenir à des hommes.

Le pauvre K. savait de quoi il était question. Les hommes avaient envahi son existence. Madame K. était friande de leur conversation. En ce temps-là, Hortense se contentait de la jalouser mollement. Morandelle plaignait son ami sans s'exciter. K. consulta sa montre.

— Voyons, dit-il comme s'il était chargé de surveiller un examen. Si je ne me trompe pas... une heure d'avance, ce serait impossible à résoudre. Cinq minutes! Croyez-vous, ma bonne Hortense, que nous ayons le temps?

— Vous et moi?

— Anaïs est une sotte malgré les apparences. Et puis Agnès la retient encore dans notre monde. Courons.

— Mais où, Albert?

Albert von Klingelödemaufstandunemplinichostblockinbegrifausdrückenbeklagen portait le prénom de son modèle. Hortense avait du mal à le prononcer sans éprouver aussitôt l'envie d'en rire, mais ce n'était pas le moment.

— Je vais confier la boutique à Josèphe, dit-elle en secouant un trousseau de clés.

Ce n'était pas de gaîté de coeur. Hortense abandonnait rarement son commerce. Il fallait lui opposer une raison claire et constante. Le porto et le petit nom de K. l'y incitèrent, ce qui la plongea dans un joyeux désespoir. Descendant l'escalier pentu du service, elle pensait prendre l'initiative. Il la bouscula sans ménagement, ce qui faillit la dégriser. Il se mit à trotter obstinément. Elle perdit du terrain. Il évitait les passants avec une précision qui la laissa pantoise tandis qu'elle se traînait dans la rigole. Il ne lui avait pas laissé le temps d'appeler un taxi. Il en passa trois pendant qu'elle le rejoignait. Heureusement, elle avait bon pied.

— Mais enfin, Albert! Vous ne savez pas où vous allez. Réfléchissons.

Elle pensait à la boutique et à Josèphe.

— Ne me dites pas que vous avez une idée? haleta-t-elle.

Il ne pouvait en être autrement. K. avait des idées, c'était indéniable. Elle connaissait des idées, mais ne les possédait pas. Qu'en eût-elle fait d'ailleurs?

— Je vous suis! dit-elle en remontant sur le trottoir.

L'enfance lui avait appris que le plus court chemin passe par la rigole. Elle ouvrit alors son ombelle. Le soleil inondait la rue à cause ou grâce à son orientation, laquelle avait emporté la décision de Morandelle quand il s'était agi d'acquérir du bien. Il ne s'agissait pas pour lui d'acquérir, car le pauvre était démuni, mais de transférer une partie de ce qu'Hortense coltinait pour sauver le couple de l'aventure. L'ombelle heurta l'oeil d'un monsieur qui poussa heureusement un juron, sinon Hortense eût accepté la conversation.

— Je connais un endroit... ruminait K. en balançant ses bras comme à la parade.

Elle n'en connaissait pas. Elle eût rougi d'en savoir plus avant d'être mise devant le fait accompli. L'ombelle lui fut reprochée par une dame qui en portait une comme un étendard, presque comme un pavois. On atteignit la rivière. K. hésita.

— Vous savez où vous allez? demanda Hortense.

L'ombre bleue de l'ombelle la plongeait dans un musée que K. reconnut en s'ébrouant.

— Vous savez, dit-il, moi, les bordels...

— Albert!

Il se remit en route comme une locomotive. L'ombelle ne se justifiant plus, car ils marchaient sous les arbres, il la trouva moins appétissante et allongea le pas. Cette démesure irrita Hortense.

— Mais enfin, Albert! Savez-vous bien de quoi vous parlez?

— Ma chère Hortense, ce matin vous êtes belle comme une femme de Renoir.

La comparaison n'était pas flatteuse, car Hortense était svelte, bien cambrée, il en eût fallu au moins deux pour satisfaire une seule femme du peintre en question. Mais l'optique d'une pose la réjouissait. Elle se dandina.

— Êtes-vous sûr de savoir ce que vous faites, Albert?

Il s'arrêta. Il n'en pouvait plus. Avait-il couru pour courir? Que signifiait cette recherche de l'épuisement. Il lui tendit la lettre d'Anaïs.

— Je l'ai trouvée sur mon oreiller. Je prends des somnifères. Nous n'avons aucune chance de la trouver ici. Ni ailleurs.

— Là où vous comptiez aller?

— Là où j'espérais vous emmener.

Anaïs n'y allait pas de main morte. Après une critique obscène de la société qui l'avait nourrie et éduquée, elle s'en prenait à la nation et au monde.

— Elle est folle, dit Hortense. Pauvre Agnès.

K. comprit enfin la situation dans laquelle il se sentit entraîné comme un débris sur les eaux grises de la Seine. Il ne trouva rien pour s'asseoir et se plia au-dessus d'une plate-bande peuplée de petites fleurs violettes, des violettes peut-être.

— Ce qu'elle pense de nous! s'écria Hortense.

— Ce qu'elle pense de moi! Ce qu'elle aurait pu en penser si j'avais pris le temps. Sa mère m'a tellement humilié. Je ne sais plus ce qu'il faut en penser.

La robe d'Hortense était déchirée. Il pensa à des roses.

 — Il faut avertir la police, dit Hortense. Ils sauront la remettre à sa place.

— Dans ce bordel, dit K. sombrement, j'ai erré comme un puceau en quête de bonheur.

— Albert!

Il avait besoin de s'asseoir. Il franchit la clôture et se posa dans l'herbe.

— Les filles sont nécessaires, dit-il en sortant un grand mouchoir blanc.

Hortense haussa les épaules et referma la lettre qu'elle empocha.

— Agnès va se recevoir un de ces savons! grommela-t-elle.

Après tout, elle était encore responsable de cette petite idiote qui se laissait influencer par une petite garce qui n'avait pas les moyens d'une luxure esthétiquement acceptable.

— Albert, dit-elle, vous avez besoin de vous reposer. Vous n'êtes plus tout jeune...

— J'ai le même âge que vous! Moran était plus âgé que moi. Il ne s'en vantait pas et je n'ai jamais trahi cette petite coquetterie de la part d'un homme qui n'avait plus l'intention de conquérir pour se rendre heureux.

— Vous n'êtes pas bien. Je vais appeler un taxi.

— Allons au bordel. En taxi si vous voulez.

Le taxi les déposa dans une rue sereine. Trois minutes plus tard, Hortense apprit que K. avait ses habitudes. Ils montèrent, se déshabillèrent, K. n'eut pas d'érection, Hortense refusa de danser sur le lit, et ils se rhabillèrent. Hortense se sentait joyeuse en dépit de la défaillance de K. qui se la reprochait en se maudissant. Ils rentrèrent se coucher. Il n'était pas midi et le lit sentait encore le cierge et le cirage qui avait taché les draps. K. ne sentit pas l'odeur des cierges qui avait consommé religieusement l'oxygène de l'air, et n'identifia pas l'odeur du cirage qui ne le préoccupa qu'une seconde consacrée à l'oubli.

— Nous sommes responsables, dit Hortense en se redressant.

— Certes, dit K. en se grattant le ventre. Il va falloir se décider.

Il pensa furtivement à ce qu'il venait de commettre. Hortense se leva et courut toute nue dans la salle de bain. Il regarda le plafond. Les cierges y avaient imprimé leur combustion, mais il ne chercha pas de raisons à ces défauts de surface. Il ne parvenait pas à se sentir désespéré. Hortense paraissait elle aussi indifférente, autant au sort des filles qu'à l'échec auquel le pénis de K. avait condamné un obscur désir de s'appartenir ou de se posséder. K. ne trouvait pas les moyens d'en rougir. Il y avait quelque chose de commun entre ces deux circonstances. Il ne savait pas de quoi il pouvait bien s'agir, mais il en percevait les ressemblances, ni plus ni moins. Hortense reparut en peignoir, une serviette tortillée sur la tête et chaussée de pompons. Il consentit à laver lui aussi ce qu'il ne pouvait pas considérer comme une souillure. L'eau le laissa indifférent, alors qu’elle avait le don de l'effrayer depuis sa plus tendre enfance. Dix minutes après, il déjeunèrent chez lui. Elle estima l'endroit étrangement ressemblant au bordel où ils avaient trouvé le bonheur à défaut du plaisir. Il s'étonna qu'elle eût à ce point le sens de l'analogie et reconnut qu'il était influençable.

— Ce soir, dit-elle, vous serez tellement amoureux de votre fille que vous m'appellerez au secours.

— Vous croyez?

— Je ne crois jamais, Albert. Moran croyait parce qu'il ne savait pas. Je ne crois pas parce que je ne suis pas convaincue.

— Hortense! s'écria-t-il. Je vous aime!

Elle leva la table et rangea la vaisselle sale sur le potager. Il fuma un cigare et but un alcool. Elle attendit. Elle savait qu'il fallait attendre. Le téléphone sonna enfin.

— C'est Agnès, dit-il en tremblant. Elle veut vous parler.

— Petite salope, dit-elle dans le téléphone. Où es-tu? À la maison! J'arrive.

Elle disparut. K. se recoucha. Il eut enfin une érection et la contempla. Cet organe l'avait toujours fasciné, mais il ne s'en était jamais senti le propriétaire. Il lui semblait être en location. Que s'était-il passé entre Fabrice et Anaïs? Si elle revenait, et il ne pouvait en être autrement, elle ne lui en parlerait pas. Hortense reviendrait-elle? On frappa à la porte. C'était Josèphe qui avait une commission de la part de madame Morandelle.

— Donnez voir!

Josèphe entra pendant qu'il lisait.

— C'est gentil, chez vous, dit-elle en entrant dans la cuisine.

Aussitôt, la vaisselle s'anima et l'eau clapota. "Albert, je suis désolé de vous apprendre (je le tiens de la bouche de cette sotte d'Agnès que j'ai giflée pour la première fois de ma vie — oh! mon amour vient me consoler) qu'Anaïs est en route pour Nice où elle compte s'amouracher d'un idiot qui n'attend que ça. Josèphe vous donnera les clés des "Azalées". Je ne vous accompagne pas. Je vais mettre Agnès en pension. Mais que pourrait bien étudier cette idiote qui n'est pas la fille de son père et qui ne tient rien de moi, je vous l'assure. Laissez Josèphe préparer votre valise et faire un peu le propre dans votre désordre. Anaïs n'est pas une femme d'intérieur. Votre Hortense qui ne pense qu'à vous et à votre queue." Il replia la lettre et se mit à tourner en rond. Que faire? Cette queue l'épouvantait, il le reconnaissait à voix basse. Qui était cet idiot qui ne l'était peut-être pas, quoiqu'il fallût l'être un peu pour s'embarrasser d'Anaïs. Mais n'en était-il pas lui-même follement épris. Il n'aurait pas usé du mot amour pour définir cette situation intenable, le verbe éprendre convenant mieux à la passion qui n'est pas de l'amour, il l'avait toujours su. La taille de Josèphe était menue.

— Madame me l'a dit, psalmodiait-elle face à l'évier qui bouillonnait. Donnez-moi une petite heure. Vous avez du linge sale?

Il avait un slip crotté et des chaussettes moisies. Il fila dans la chambre pour les mettre en lieu sûr. Josèphe y entrait.

— Vous me donnerez aussi l'ordonnance, dit-elle en arrachant les draps.

Il lui donna l'ordonnance, précisant toutefois qu'il avait des médicaments de réserve pour une bonne semaine. Josèphe obéissait à Hortense. Elle descendit cinq minutes, qu'il consacra à une toilette rapide, et remonta avec un mois de médicaments. La valise tomba sur le lit et s'ouvrit. Il assista à un remplissage savant avec une admiration non feinte. Josèphe faillit le soulever quand il s'avisa de l'aider à refermer une valise bien remplie.

— Je croyais que vous tombiez, dit-elle sans se formaliser outre mesure. Voici les clés.

Elle lui remit un trousseau de cuir sans doute mis à reluire entre ses rudes mains.

— Je m'en vais et je vous souhaite bon voyage.

— Mais enfin, dit-il dans le téléphone, non! Je ne pars pas. Je ne me vois pas entreprendre un tel voyage. Vous rendez-vous compte? Moran, Moran! Je vous crois, mais tout de même! C'est un peu précipité. Hortense, je veux que vous le sachiez: je ne suis pas l'homme de la précipitation. Oh! Hortense! N'en parlez plus! Vous allez me rendre fou!

Il raccrocha. Le trousseau de clés tinta dans sa poche, comme pour lui intimer de se mettre en route. Il ne se décidait pas. Sa queue, comme l'appelait Hortense, le retenait à Paris. Son cerveau s'en allait à Nice. Il fila à Austerlitz. Et dès qu'il eut embarqué dans le taxi, les deux filles, suivies d'Hortense, pénétrèrent dans l'appartement que Josèphe avait laissé impeccable.

— Vous me faites faire des bêtises, gloussait Hortense. Il ne restera pas longtemps à Nice. Il se découragera. Il n'arrivera peut-être même pas à Limoges.

— Ne t'inquiète pas, Maman!

— Si on nous a vues!

— On ne nous pas pas reconnues, dit Anaïs.

Elles étaient grimées comme au théâtre. Hortense se débarrassa d'un chapeau qui se cognait aux lampes.

— Le pauvre homme n'y verra que du feu, triomphait Anaïs en ouvrant les tiroirs.

— Ne volez rien, je vous en supplie! couina Hortense. Quand je pense que je me suis donnée...

Et qu'il ne m'a pas prise... Elle se jeta sur le divan et s'y abandonna pendant que les filles s'activaient comme des monte-en-l'air. Quelle honte! En arriver là parce que ces messieurs nous cachent des choses. Hortense pensait revivre ce qu'elle s'était promis de ne plus recommencer, mais Anaïs était une forte tête. Elle savait ce qu'elle voulait et l'obtiendrait à la force du poignet. Petite garce!

— J'ai trouvé! s'écria Agnès.

— Déjà!

— Montre!

Anaïs ouvrit la chemise de carton et mordit la ficelle pour la couper. Hortense admira cette férocité. Elle aimait l'animalité chez la femme en proie à la jalousie. La petite Anaïs allait tenir Fabrice et son terroir dans une main désormais ferme comme un devoir de séminariste. Agnès exultait en battant des mains, pauvre petite enfant déçue que rien ne décevrait plus parce qu'elle ne s'y frotterait plus jamais.

— C'est le titre de propriété, dit Anaïs, dure et pâle.

— Fais voir! dit Hortense.

— Ma petite Maman possédait le Bois-Gentil!

— Aaaaaaaaaaaaah! cria Agnès qui devenait visiblement folle.

Anaïs mesura l'intensité de cette folie. Agnès ne savait pas où elle mettait ses petits pieds de poupée de chiffon chiffonné.

— Le Bois-Gentil est à toi, dit Hortense qui était une experte. Margot m'en avait parlé. Il a fallu que tu me remettes sur cette piste.

Moi, Hortense Chasseresse des Biens, dit:

— Ce vieux croupion voulait t'en déposséder, oui. Il y a un accord entre les Vermort et lui. Margot n'est pas morte pour rien!

Hortense était de nouveau grisée. Les petits verres n'y étaient plus pour quelque chose. Encore moins la trompette d'Albert von Klingelödemauf... qui ne savait pas en jouer. Anaïs n'était pas non plus la fille de son Papa. Quel monde de femmes! Ah! Ah! Ah! Ah! Ah! Ah! Ah! Ah! Ah! Ah! Ah! Ah! Ah! Ah!

— Il perdra un temps fou à Nice et Jean-Loup le rendra fou! exulta Agnès.

— S'il arrive à Nice, craignait encore Hortense qui n'avait plus l'âge de se laisser endormir par des promesses. J'aurais dû l'accompagner à la gare, le mettre dans le train et...

— Nous avons ce que nous cherchions, Maman, gémit Agnès.

Elle était encore trop fragile, cette poupée, pensa Anaïs. Hortense serra le titre de propriété dans une serviette.

— Maître Bouju nous attend, dit-elle. En route.

Le notaire souffrait de l'hiver. Il lui fallait maintenant tellement de temps pour s'en remettre que l'hiver suivant arrivait avant la guérison complète. Il avait ainsi vu ses printemps, ses étés puis ses automnes sombrer dans les aléas de la maladie d'hiver. Et depuis déjà de longues années, celle-ci accumulait une énergie menaçante qui suait avec la peau grisâtre et poussiéreuse de son visage. Il lui arrivait de céder sa place à un fils qui, sans être une promesse de bonheur, n'en était pas moins jeune et vivace. Par chance, ce jour-là, maître Bouju était au lit avec de la fièvre et des boutons qui purulaient. Le jeune Bouju se picota le visage avec ses doigts joints comme ceux qu'on tend à la règle punitive. Il n'était pas mécontent de recevoir trois femmes à la fois. Anaïs avait toujours eu sa préférence.

— Je le savais, dit-il en se frottant les mains. Bien joué, Madame, Mesdemoiselles. Vous comprenez, les Vermort ont des yeux aux Hypothèques de Foux et comme je vous l'expliquais la semaine dernière, je ne peux risquer l'avenir de notre étude...

— Venons-en au fait, dit Hortense.

— Votre robe est déchirée, Madame, dit le jeune Bouju en se penchant.

— Cet Albert est une bête!

Les filles pouffèrent.

— Je vais donc me charger des formalités, continua le jeune homme. Nous délogerons les Chacier facilement. Ils ne sont pas chez eux puisqu'ils croient être chez les Vermort. Situation facile, comme vous voyez. Pour les frais de voyage...

Hortense posa un paquet de biffetons sur le bureau.

— Castelpu, ce n'est pas la porte à côté, dit le jeune Bouju. Nous y possédons une maison et quelques biens acquis au fil des générations.

— Pour la majorité d'Anaïs?

— Monsieur Klingelödemauf...

— Etc.

— Peut-être verra-t-il un inconvénient à se séparer si tôt d'un être si...

— Je suis pas une propriété! beugla Anaïs. Qu'on en finisse, merde!

— Ce n'est pas si facile, bégaya le jeune Bouju. La Loi...

— Je l'épouserais, dit Anaïs. Qu'il le veuille ou non.

— Cependant, Mademoiselle Anaïs, son consentement est...

— Dites à Giscard de se manier le cul!

— Anaïs est impétueuse, reconnut Hortense.

La porte claqua.

— Quand il va s'apercevoir qu'on s'est foutu de sa gueule... dit Agnès en se mordillant un ongle déjà en piteux état.

— Agnès! Ce langage!

C'était celui d'Anaïs. Hortense se leva. Le jeune Bouju se redressa comme s'il n'avait pas été assis. Il regrettait que Mademoiselle Anaïs le prît aussi mal, mais le consentement du père était nécessaire, il fallait d'abord comprendre cette nécessaire étape de la procédure.

— Jean-Loup saura y faire pour l'embobiner, dit Agnès qui embrassa le rouge et jeune Bouju. Maintenant qu'on sait tout et qu'on n'est plus les dindonnes de la farce...

Hortense cligna ses grands yeux de conquérante de l'inutile. Le jeune Bouju reçut sa main comme une aumône. Son costume bien taillé craquait un peu.

— C'est une affaire délicate, dit-il sur le seuil.

— Transmettez mes voeux de prompt rétablissement à Monsieur votre père.

La rue s'égaillait. Il ne fallut que le visage inquiet d'Agnès pour la rendre moins attrayante. Hortense s'y risqua avec une prudence qui la contraignait à serrer les fesses au passage des inconnus. Anaïs les attendait à l'ombre d'un kiosque.

— C'est pas joué, dit Agnès. Jules voudra pas épouser une garce.

— Il épousera une propriétaire, dit Anaïs.

— Vous êtes folles, se contenta de murmurer Hortense.

Elle s'attendait à voir surgir le pauvre K. complètement épuisé par un voyage écourté pour cause de lâcheté. De paresse, corrigerait-il. Anaïs s'était déjà renseignée sur ce qui motivait Hortense à l'aider. Hortense se fichait qu'Agnès souffrît. Fabrice était une cible de remplacement. Que d'histoires! avait soupiré Anaïs en étirant son petit corps de fille de garce.

— N'en parlons plus jusqu'à ce qu'il revienne, proposa Anaïs.

— Et s'il revient maintenant?

— Et s'il ne revient pas! siffla Agnès qui savait elle aussi grimper aux arbres.

Les deux filles se trottèrent en gloussant. Hortense vit le blanc de sa cuisse à travers la déchirure. Elle entra dans une boutique et en sortit avec une autre robe. Comme c'était simple! Dire que je ne connais pas un seul homme digne de mon imagination. Ce sont toujours les mêmes. On a beau se faire des infidélités, ils se ressemblent tous. Et quand nous voyageons, nous revenons avec du sang impur parce que la beauté noire ou la poésie jaune nous a émoustillés. Cela ne nous change pas. Nous nous perpétuons et les femmes se fatiguent. Comment ne pas rêver à une infidélité purement sexuelle? Les hommes qui passaient ne méritaient certainement pas de partager ce désir avec elle. Elle accéléra pour arriver avant les filles. Josèphe l'attendait avec de mauvaises nouvelles. Et les filles étaient déjà au courant.

— Ne me dites pas...?

— Hélas! firent les filles.


 

 

 

 

 

Chapitre XXVII

 

C'était Pierre de Hautetour.

— Je passe quelque chose! fit-elle.

Elle se trotta vers la salle de bain. Il entra. Elle attendait une femme. Des pas dans le couloir l'incitèrent à refermer la porte derrière lui. Elle reparut dans une robe de chambre, coiffée d'un foulard noué sur le sommet de la tête.

— Je me couche tôt, dit-elle.

Sa main indiquait un fauteuil que l'autre débarrassait de linges volatils comme une essence qui laissa ses fragrances dans l'air. Il s'assit et s'appuya sur sa canne.

— Je voudrais racheter le Bois-Gentil, dit-elle.

— Je ne dis pas non.

Il y avait des conditions. Pierre imposait toujours de