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COQ À L'ÂNE COCAÏNE

de Patrick CINTAS

www.lechasseurabstrait.com/lesjours

Texte intégral
work-in-progress
ISBN: 84-930999-6-1

 

 

 

 


Chapitre premier

 

La tour n'est pas tout ce qui reste des anciennes fortifications. La maison de Constance révèle un angle démesuré. Mon enfance se rappelle un bloc rouge. L'inscription est apocryphe. Je suivais la rivière pour la voir, la surprendre plutôt, car elle finissait toujours par me reconnaître. Le pont était animé de vibrations. Je ne veux plus la voir. Je colle mon oreille à l'endroit que j'ai marqué d'une croix gravée à la pointe du couteau. Si je ne ferme pas les yeux, l'eau glissant entre les joncs finit par me fasciner. L'ombre s'étend sur l'autre berge. Il fait peut-être froid. Je n'aime pas cette France. Je préfère le sommeil de l'été. Quelquefois, elle me faisait signe pour que je descendisse avec elle au bord de la rivière. J'hésitais toujours. Du haut de la tour, mon père la guettait. Il ne se séparait jamais de sa longue vue. La nuit, il savait que je l'écoutais délirer. Il ne prononçait jamais son nom sans se le reprocher. Les draps volaient dans l'air sinistre de cette chambre où il aurait voulu que j'accompagnasse ses rêves. Je n'y ai dormi qu'une fois. Je ne conserve de cette nuit que le souvenir d'une insomnie tenace. Le jour s'est levé pendant que je pensais mourir. J'en ai profité pour retrouver le chemin de ma propre chambre. Il y faisait un froid lancinant. Je ne suis pas entré dans le lit que j'ai imaginé humide et rebelle. J'ai ouvert la fenêtre. Le même jour m'étourdit une seconde fois, j'entendis ses pas dans le couloir. Il ne prie pas dans son lit. Il profite de ce passage noir et de la descente des escaliers pour s'adonner à des rites dont le sens me pétrifie. C'est une religion peuplée de personnages. Mille histoires traversent cette durée qui m'éternise dans l'enfance au moment de la vivre. Il y a un dieu, unique et total. Sa croix me condamne au silence.

À la table du petit déjeuner, je voudrais prier. J'ai le souvenir exact de ces prières matinales. Elles émerveillaient ma mère. Elle aimait ces cadences parfaites, et le sens qui s'y perd pour devenir la vérité du jour qui commence et qui n'annonce rien. Mon père fumait sa première cigarette sur le seuil. Nous sommes dans la tour. J'ai une sœur. Je l'oublie. Elle est dans l'ombre de mon père, les volutes descendent sur elle, elle ne les chasse pas comme je m'applique à le faire quand le vent léger du matin tourne de ce côté des terres et entre dans la maison pour satisfaire les désirs clairs et faciles de ma mère. Sa race lui donne un avantage. Elle est éblouissante, rapide, précise. Mon père caresse la chevelure rebelle d'une fille qui lui ressemble. Elle n'a pas faim. Elle mangera plus tard, du bout des lèvres. Ces caprices agacent ma mère. La blancheur de sa peau est une offense, je le sais. Sa fille est noire comme une hirondelle. Petit à petit, elle devient l'épouse de son propre père parce qu'elle lui ressemble. Ma peau est moins révélatrice de mes tourments. Je la fouette sous les arbres en retenant mon cri. Gisèle m'a surpris dans cette ombre. Elle venait cueillir les pommes de notre jardin, une corbeille sur la hanche, coiffée d'un foulard qui lui donne l'air d'une de ces paysannes que je n'ai jamais approchées d'aussi près. Elle retient ma main. Elle ne dit rien. Elle défait le foulard. Ses cheveux effleurent ma peau. Elle s'est penchée pour observer les traces de la badine. Puis elle reboutonne lentement ma chemise. Elle ne confisque pas la badine. Elle ne veut pas comprendre. Elle m'entraîne jusqu'aux pommiers. Je grimperai dans l'arbre pour atteindre les plus hautes branches où mûrissent les meilleures pommes, celles qui sont à la portée du soleil. La première est brûlante en effet, puis mes mains s'accoutument à cette chaleur.

— Descends, dit-elle.

J'obéis. Je dois lui promettre de ne plus recommencer.

— Pense plutôt aux filles, dit-elle en riant.

Seule ma sœur a la couleur de ma peau. Toutes les autres sont blanches et rouges. Mon père a eu tort de s'amouracher de l'une d'entre elles. Mais on raconte que c'est elle qui l'a détourné du chemin qu'il s'était tracé depuis les terres jusqu'à l'horizon. Il voulait oublier le bonheur. Elle le lui promettait. Les filles la plaisantaient. Elle les haïssait. Elle épousait un valet. Il recevait en héritage cette étrange tour qui n'appartenait plus au village. J'y suis né. Je la possède aujourd'hui.

 

Ma sœur est morte un jour de fête. Je reviens sur les lieux d'une enfance que j'ai voulu oublier. Je ne suis pas devenu ce que j'ai rêvé d'être. Mais je me suis raisonné. La porte n'avait pas été ouverte depuis longtemps. Un ami d'enfance parlait dans mon dos. Il parlait de la mort et des disparitions. Il voulait boire un verre avant de s'en aller. Il savait où trouver une bouteille de gnôle. Elle était entamée.

— Elle n'a pas fini celle-là, dit-il en grimaçant pour imiter ma mère.

Sa femme ouvrait les fenêtres et les portes. Elle ne se souvenait pas de cette lumière. À la fin du printemps, la pluie avait fini par trouver une brèche. L'eau ruisselait sous le bahut. Ma mère était assise dans ce fauteuil d’osier. Elle avait l'air tranquille.  Elle ne voulait pas penser au mal, disait-elle. Mon père haussait les épaules pour ne pas répondre à ces provocations. Le feu rougissait son grand visage. Encore une fois, il était revenu nu du village où il avait été boire un verre. Personne ne le provoquait plus mais il finissait toujours par se déshabiller et il rentrait chez nous sans ses habits. Gisèle voulait le menacer. Elle devint sa maîtresse.

 

Le compte passa un jour pour récupérer son fusil que je finissais justement de graisser. Il reluqua ma peau et effaça une goutte de sueur qui perlait sur mon épaule. Ma mère frémit. Elle referma la boîte de cartouches qu'elle venait de sertir. Le comte lui tendit un billet. Elle l'empocha sans le remercier. Il l'appelait, disait-il, par son petit nom parce qu'ils avaient tout appris sur le même banc à l'école. Ma sœur rêvait de cette école. On avait beau lui expliquer qu'elle n'avait pas changé, elle ne voulait pas croire à l'ancienneté des cartes de géographie dont elle collectionnait secrètement les œillets. C'est une vieille boîte à bijou incrustée d'ivoire et de fer. On la retrouve facilement si on cherche. Rien n'a changé, c'est vrai.

— C'était donc elle, fait mon ami en mélangeant les œillets du bout d'un doigt tremblant.

Sa femme l'accompagne toujours. Elle aime ses infidélités. Elle ne le surprend plus. Il a des regards vicieux sur les jambes des filles. Il les aime fortes et bavardes. Il en parle souvent. Et elle l'écoute sans rien dire. Elle a simplement ce sourire au coin des lèvres. On ne la regarde pas. La fille qui passe s'éloigne définitivement. La couleur de ses jambes est absorbée par l'ombre qu'il se met à décrire pour la traverser. Elle connaît tous les mots. C'est une fille serpent, au regard immobile, avec des mains qui veulent attirer l'attention. Maintenant elle se souvient de ma sœur. Elle portait des robes chargées de plis. Quelquefois un bijou cristallisait un tombé. Ma mère l'avait agrafé en lui reprochant sa légèreté. C'étaient des robes blanches accrocheuses d'ombres transparentes. Le bijou était rarement une pierre. Souvenons-nous ensemble de ses coiffures géométriques. Mon ami l'aurait épousée mais il ne se sentait pas à la hauteur des reproches. Il avait préféré cette coquette imitation de la paresse. Il dormait entre ses jambes et rêvait de batailles. Il referma le coffret en promettant de se taire. Je ne le rangeai pas dans le tiroir du chiffonnier. La femme reviendrait fermer les fenêtres avant le coucher du soleil. Ce matin, la lumière entrerait dans la cuisine et dans le cellier. À l'étage, la chambre de ma mère chercherait cette lumière à travers le feuillage d'un tilleul vieux comme le monde. Puis le soleil entrerait dans le salon et dans les chambres qui donnent sur la vallée. Nous sortîmes sous le porche. Nous n'avions plus grand-chose à nous dire. Je touchai du bout des lèvres la chair molle de cette femme que je ne désirais pas. Mon ami avait ma préférence. Aucune fille ne passa pour troubler mon attente. J'aime cette chaleur. Elle me ressemble. Mais sa femme est profonde, douce et lente comme la caresse de l'eau qui dort. Il allume une cigarette. Il rit en se souvenant des chiens du comte. L'un d'eux portait mon nom. Mon père voulait m'imposer ce supplice. Le compte s'amusait. Nous étions dans la cuisine, ma mère et moi. Elle pesait les plombs. Je n'avais pas le droit de toucher à ce matériel et elle révisait scrupuleusement le fusil avant de me le confier. La graisse me donnait de l'urticaire. Puis j'ai contracté un eczéma. Je me dégoûtais. Les plombs qu'elle oubliait par terre, je les fendais sous la lame d'un couteau et ils me servaient à équilibrer mes bas de ligne. Je préférais cette attente. L'eau dormante calmait mes douleurs. Et je regardais sous l'eau. Aucune bête n'est jamais venue se prendre à mes pièges sous mon regard. J'ai perdu toutes les lignes dans cette eau. Et le plomb qui empoisonne la vie. Les berges me semblaient intouchables. Seul le temps qu'il fait pouvait les changer. Je reconnaissais cette fidélité. Mais l'enfance s'achève sur une révélation. Et c'en est fini de cataloguer les choses pour mieux les connaître. Mon ami me soutient dans la descente du chemin. Sa femme nous suit. Elle ne perd rien de notre dialogue.

— Oui, affirme mon ami, j'étais amoureux de la seule noire du pays. Tu te rends compte?

Il se retourne pour lui poser cette question à laquelle elle ne peut évidemment rien répondre. En bas du chemin, il lâcha mon bras. Je me laisse aller encore. L'écorce d'un acacia s'interpose. J'ai perdu le souffle. Elle s'est arrêtée sur le talus pour m'observer. Il n'explique rien. Elle attend que j'ai repris mes couleurs pour me demander ce que je suis venu chercher. Elle reviendra avec un panier de provisions. Elle adore s'occuper des autres. Sa mère était une sorcière bien connue. Elle s'est pendue au-dessus d'un bûcher qui n'a pas pris feu à cause d'une averse inattendue. Les gendarmes ont torturé l'époux malheureux pendant toute une nuit. Elle avait pansé ses blessures en exprimant tous les détails de la haine que le monde des hommes lui inspirait. La pluie s'était remise à tomber dans l'après-midi, à la même heure que la sorcière avait choisie la veille pour mettre fin à ses jours. Elle était sortie pour se mettre sous la pluie. Son père pleurait de rage dans la cuisine. La mort de sa femme ne l'avait pas encore affecté. Il n'avait pas fini de souffrir. La pluie dura jusqu'à la nuit. Elle rentra et se pelotonna près du feu qu'il avait allumé. Maintenant, sa femme lui manquait. Il ressentait une petite douleur derrière les yeux, dit-il. Elle explora ce regard pour ne pas s'y perdre. Et il monta se coucher sans avoir versé la première larme du malheur. Elle passa la nuit sur un divan, feuilletant un livre qui lui parlait des grandes inventions. Elle ne se souvenait pas d'avoir pleuré elle-même. Son esprit refusait encore de se prêter à ce jeu. Son imagination reconstruisait, à force de répétition, toute la scène: sa mère grimpait dans l'arbre pour nouer la corde à la fois à son cou et à une branche. En bas, elle avait accumulé du bois sec et des feuilles. L'odeur du pétrole l'étourdissait. Elle frotta plusieurs allumettes avant de réussir à en allumer une. Elle tira de sa ceinture une boule de chiffon qu'elle enflamma. Elle la jeta sur le bûcher. Elle attendit qu'il eut pris avant de se jeter dans l'air. En même temps, la pluie s'est mise à tomber. Le feu se mit à fumer. Elle étendit ses bras en croix.

 

C'est mon père qui découvrit le cadavre, au cours d'une battue. On rabattait deux sangliers du côté du moulin. À cet endroit, tous les chemins se rejoignent au bord de la rivière, à l'entrée d'un pont dont il ne reste plus qu'un pilier au milieu du lit. Sur l'autre rive, le bois a brouillé les pistes. Je m'y suis aventuré plus d'une fois, seul et fou. Mais je n'ai jamais atteint que le sommet de la colline, au-dessus d'un abrupt de granit dont les saules bleus semblent des hachures nerveuses à la recherche d'une forme qui n'apparaît pas. De là-haut, je dominais la vallée. La rivière était verte et rose. Après l'orage, le gris du ciel révélait des zones d'une lumière insensée; c'était les feuillages des frênes, hauts et difformes, recroquevillés au moment de se confondre avec ce ciel approximatif. La grotte inévitable s'ouvrait sur une forte odeur de rouille et d'eau croupie. Un wagon pourrissait encore dans une flaque alimentée par un ruisselet qui sortait de la pierre comme d'une statue. Ce ruissellement incessant m'hallucinait. Et de temps en temps, un tintement métallique venait en s'intensifiant du fin fond de l'abîme. La voûte s'était écroulée à l'entrée de ce couloir. Les poutres mélangées annonçaient un monde chaotique. J'avais foi en cette impossibilité d'exercer un quelconque contrôle sur ce qui allait arriver. La courbe d'un rail noir indiquait la fin du voyage. Je m'y accrochais pour me pencher mais je ne devinais rien. Il n'y avait peut-être rien, sinon une tombe qui pouvait être la mienne si j'avais choisi de mourir. Ma mère n'aimait pas cette boue. C'était une boue tenace. Elle en brisait les hasards en me reprochant mon inconscience. Près du feu, ma sœur tissait d'étranges toiles. Elle prétendait comprendre le sens de ces géométries de fil d'or. Je voyais des astres, des regards, une certaine logique m'apparaissait pour me fuir aussitôt parce qu'elle ne me laissait pas le temps d'aller au bout de ma réflexion. Elle détestait me voir nu, et particulièrement dans le baquet d'eau froide où ma mère voulait encore me raisonner. J'étais fou, disait-elle. Je me sentais ivre. Ses mains traduisaient mon angoisse. Je pouvais être obscène. Ma sœur détournait alors son regard et ses yeux s'approchaient de la toile pour en pénétrer le secret, nous invitant au silence. Je racontais tout cela au sujet de cette sorcière que j'ai peut-être connue. Mais la mémoire n'a pas retenu son regard. Je me rappelle d'avoir entendu mon père en parler. Nous étions à table. Ma sœur vomissait dans l'évier. Je ne comprenais pas. Mon père était passé devant la gendarmerie en revenant du château. On entendait les cris du bonhomme qu'on torturait pour le faire avouer son crime. Le cadavre glougloutait dans la camionnette. Ce linceul avait épouvanté mon père. Il ne s'était pas attendu à cette sinistre rencontre. La nuit tombait et il connaissait ses démons. Il rentra par un chemin de traverse, redoutant les fantômes de sa connaissance. Il mit moins de temps à lutter contre ceux-là. Il arriva à la maison dans un état second. Il demanda à boire et raconta toute l'histoire. Ma sœur avait suspendu le fil d'Ariane. L'aiguille visitait ses ongles. Elle aimait les récits parce qu'ils lui semblaient commencer ce qu'elle avait envie de vivre. Mais elle finissait toujours par s'ennuyer. On la voyait arracher des douleurs aiguës à ces doigts de fée. Puis l'aiguille revenait à l'ouvrage. Une lune d'argent jouait à se refléter dans ce qui était peut-être un lac. Je m'approchai. Le paysage se peuplait d'objets qui n'avaient plus de relation entre eux. Je comprenais les arbres, leurs pommes d'or, le jet d'eau qui atteignait les étoiles, la lune en trois exemplaires, l'horizon habité par des montagnes qui étaient peut-être l'ébauche d'une phrase.

— C'est atroce, dit-elle.

Ma mère ne voulait plus y penser. Elle avait préparé le repas pour alimenter notre désir de vivre.

— Nous pourrions mourir proprement, dit ma sœur.

Elle nous faisait don maintenant de son innocence. Sur un signe de ma mère, elle quitta son ouvrage qui retomba en désordre sur l'accoudoir du fauteuil. La dentelle du dossier glissa lentement pour se perdre dans ce lac d'intentions. Mon père brisa le pain sans ménagement, comme s'il s'agissait d'une motte de terre.

— De là-haut, dis-je, j'ai vu au moins un des deux sangliers.

Il approuvait mon impatience, mais ne l'encourageait jamais. Je dus me taire. Ma mère cherchait un sujet de conversation. Elle se mit à parler de tout, sauf de la mine qui serait un jour ma tombe, ni des sangliers qui détruisaient ses tulipes et encore moins de la sorcière que mon père avait initiée à d'autres rites.

 

Le sexe de mon père était un mythe indiscutable. Les femmes souriaient à mon père mais il ne leur rendait jamais leur politesse. Il me tendit un morceau de pain déchiré. Les fantômes l'avaient épargné parce qu'il était mon père mais il prétendait qu'il avait simplement couru plus vite qu'eux. Ma sœur ne mangeait pas. Elle semblait se voir à la surface de la soupe. J'en fis autant. J'avais l'air malade. Puis j'ai eu l'air honteux. Mon reflet traduisait ma haine. Les croûtons avaient transformé la soupe en une horrible pâtée.

— C'est tous les soirs la même chose, dit ma mère.

Mais il n'y avait plus de bouillon dans la soupière. J'avais besoin d'une bonne heure pour mastiquer cette bouillie. Ma mère aillait exagérément tous ses plats. Le cadavre de la sorcière revint dans la conversation, peut-être à cause de moi. Mon père évoqua d'autres fantômes. Et ma sœur se mit à hoqueter. Elle courut se pencher au-dessus de l'évier pour laisser couler cette substance étrangère au plaisir que personne ne pouvait lui donner. Les caresses de mon père ne pouvaient rien changer à cette manie d'exhiber les sécrétions de ses entrailles à la place des mots qu'il m'arrivait de lui souffler dans l'espoir qu'elle les jouerait pour moi sur les tréteaux de l'angoisse. Je la vis sourire dans sa grimace. À ce moment-là, elle me regardait. J'en fus terrorisé. C'est ce qu'elle cherchait au fond, cette terreur que j'étais peut-être le seul à pouvoir exprimer, malgré le sentiment de honte que je partageais avec elle. Je me mis à pleurer. Ma mère répandait son amour dans ma tignasse. Que pensait le chien de ses accouplements? Il regagna le coin du feu où un chenet brisé sert d'obstacle à l'aventure de mes véhicules. Les maillons d'une chaîne qui a servi la soupe forment l'horizon de ce pays où convergent toutes mes passions. À la place de la boue de la mine, qui est rouille et fidèle, le sable noir de la cheminée que mes mains séparent à volonté depuis que je sais que c'est le temps.

 

Mon père m'a expliqué cet écoulement. Il en connaît le calcul. Mais son hypothèse me semble déjà artificielle et même inutile. Il avait plongé sa main dans la cendre froide que ma mère n'avait pas encore emporté dans le jardin. Je devais regarder et me taire, car la réflexion est incompatible avec la parole et le regard est nécessaire à ce silence d'or du temps. Le sable fuyait les phalanges noires et blanches. Il ne parlait que pour former le commentaire du phénomène qu'il provoquait pour éduquer ma perception du temps. Il restait encore de la poussière dans les rides de sa paume quand il déclara que quelque chose venait de s'achever autant pour lui que pour moi. Avais-je compris ce qui venait de se passer? Sans les mots, il m'était difficile d'aller au-delà de l'inquiétude qu'avait provoqué le premier geste de son expérience. Il s'est levé, lent et massif, n'attendant rien de ma pensée que ce silence stupide qui précède toujours mes larmes. Son impatience me détruisait un peu plus chaque jour. Derrière moi, le temps cherchait à fixer son origine. Je ne percevais clairement cette activité secrète que le matin en me réveillant. Je ne souhaitais pas ce sommeil. Les rêves avaient un sens que j'ai oublié. Ils m'effrayaient la plupart du temps. Je me réveillais avec cette angoisse que je venais à peine d'expliquer. Le temps alors changeait de menus détails auxquels je n'avais jusque-là prêté aucune attention. Je m'en souvenais comme des détails sans importance. Je n'apprenais pas la leçon et le temps passé me la répétait à satiété. Quelque chose a changé, susurrait-il près de mon oreille, et tu ne veux pas le savoir? Il me suffisait pourtant de savoir que c'était arrivé. L'objet touché par le temps avait un nom. Je ne le prononçais jamais sans craindre le cri souterrain qui animait ce mot. Ma mère me trouvait pétrifié dans des draps qui voulaient traduire mon angoisse. J'avais la bouche ouverte comme si j'étais sur le point de crier. C'est ce qu'elle croyait. Jamais elle ne devina ce que je venais de découvrir. Et si je lui en avais parlé, elle m'aurait doucement demandé de ne plus y penser. Les livres, elle les ouvrait dans ce futur qui devait avoir quelque chose de merveilleux sous peine de ne plus garantir le bonheur. Mon père compléta mon éducation relative au temps en m'amenant avec lui à la chasse. Ce fut pour ma mère l'occasion d'alimenter mon imagination avec des récits dont j'étais sensé trouver le sens dans les bois et dans les fougères et les ronces qui reculaient infiniment la berge de la rivière où clapotaient des sarcelles délicieuses. Je me souviens d'un sillon profond et gelé où je m'étais aplati pour manœuvrer le miroir aux alouettes. Cette supercherie me fascina. Mon père était posté à la lisière d'un bois de peupliers obliques et décharnés. Derrière lui, le village s'extrayait d'une brume qui descendait du ciel. Le ciel m'environnait. Les alouettes virevoltaient. J'entendais les sifflements la girouette. Le fil avait l'air d'un rayon de lumière gravé d'un trait dans le métal de la terre géométrisée par le labour. Le premier coup de feu me rendit sourd. En levant la tête, j'ai extrait mon cou de l'écharpe de laine. La gelée cristallisait ma suée. Le ciel devenait incompréhensible. Je compris que le silence détruisait mon effort de comprendre ce qui se passait. Les miroitements m'affectaient maintenant et je finis par m'embrouiller. La girouette sauta en l'air et s'immobilisa au sommet d'un sillon. En tirant sur le fil, j'ai provoqué sa chute et les mottes de terre se sont mises à dégringoler sur les pans de sa lumière. C'était fini. Le sol était couvert de cadavres noirs. Les chiens jappaient en regardant les yeux des hommes. Une crosse tapota mon épaule. C'était mon père. Je me relevai. Je pleurais déjà, mais je n'avais pas attendu ses reproches pour commencer à enrouler le fil autour de la poignée que je n'avais lâchée à aucun moment de cette terrible expérience du mal. J'étais parmi les chiens, peut-être heureux de retrouver cette chaleur animale que la nuit éloignait de moi. Des hommes riaient. L'un d'eux me mit sous le nez le cadavre déchiqueté d'une alouette sans regard. La mort n'est rien sans ce regard. Que peut-il arriver à ses yeux? Qu'ils vous reprochent votre ignorance? Mais un chien frétillait entre nous et l'homme trouva plus amusant de l'agacer, car je n'avais pas bougé, redoutant ce sang qu'il ne voulait plus mais décidé à ne rien donner en échange de ma peur et de mon écœurement. Plus tard, j'étais dans la cuisine. L'arrangement des plumes, obscène et suave, était ponctué par le tintement atroce des plombs dans le fond d'une assiette. Mon père vidait une bouteille. J'avais refusé de répondre à ses questions et les autres hommes s'étaient moqué de son impatience. Son regard les avait réduits au silence. Je l'aimais. J'ai conservé longtemps l'oreille poilue d'un sanglier qui m'avait effrayé en traversant la route tandis que je remontais vers la tour. Il était encore dans le fourré quand il s'est aperçu de ma timide présence. Son immobilité était une ombre entourée de feuilles frémissantes de sa propre inquiétude et je ne pouvais pas savoir qu'il était furieux contre moi. De l'autre côté de la route étroite, le talus montait presque verticalement et à gauche, la pente était interrompue par un virage en épingle à la tangente duquel un bois d'acacias cultivait l'ombre et la lumière qui venait de captiver mon attention. J'ai deviné le buisson de ronces après coup, après qu'il en fût sorti pour d'abord prendre le temps de me menacer. Il me parut petit et inoffensif. Je m'arrêtais parce que j'espérais qu'il se passait quelque chose en faveur de mon imagination. Je ne savais rien du vocabulaire de son apparence. Sa mort fut une occasion de me documenter sur son existence. J'ouvris des livres qui le décrivaient et qui le racontaient. Le souvenir de ces nuits ne serait pas complet sans les gémissements de ma sœur qui ne dormait plus. L'été nous étouffait. Une seule averse rompit ce silence. Et la visite des chasseurs venus récupérer leur bien. J'avais eu droit à une oreille mais personne n'avait crû à mon histoire. Le sanglier qu'il avait sacrifié à leur plaisir avait été une bête féroce. Ils en témoignaient en buvant le vin que ma sœur leur servait en baissant la tête pour cacher sa tristesse. Yeux d'ivoire et de sang. L'un d'eux lui prit le menton pour l'égailler. Elle ne dit rien, fermant les yeux, désirant ne pas le voir. J'étais assis sur une chaise près de la cheminée. Le sanglier n'était plus qu'une carcasse sanglante. La tête avait été maladroitement fracassée par un tir malheureux de chevrotine. L'oreille, dans ma main, était intacte. Je pressais le mouchoir dans la chair vive que le couteau de mon père venait de trancher. Le mauvais tireur n'était pas venu. Il avait tiré deux fois et deux fois la charge de plomb avait atteint la tête de l'animal. Il avait eu peur. C'était tout. Mais personne n'en parlait. Mon père me tendit l'oreille. Elle ne saignait pas. Je m'exerçais, dans sa propre main, au contact hallucinant de la soie. Je croyais à ce silence. Même ma sœur s'était rapprochée. Elle tenait la cruche comme un enfant. Pourquoi s'habillait-elle de blanc été comme hiver? Il n'était pas midi. Elle avait renversé la première cruche sur la table et un des chasseurs s'était mis à laper la flaque dans laquelle elle avait trempé ses propres mains pour tenter d'en arrêter l'épanchement. Il lui avait baisé la main. Il jappait comme un jeune chien maintenant. Elle avait levé la main dans l'air saturé de sang et de tripailles, comme pour le punir de son insolence, mais elle préféra lui ordonner de continuer laper le vin maintenant qu'il se répandait sur le carrelage. Il s'agenouilla et menaça de lui mordre les mollets qu'il venait de caresser. Doux viol. Il n'alla pas au bout de son désir. Il devina la mort qu'elle lui destinait. Ma mère arrivait avec une serpillière. Elle effaça toute l'histoire en se moquant de ma sœur qui, accroupie au bord de la flaque, ramassait les morceaux de la cruche brisée. Je cherchais son regard, en espérant y trouver encore une trace de ce qui avait réveillé le chasseur de son rêve d'enfant. Je me sentis tourmenté par ce sentiment. Sa robe blanche avait été tachée. Elle sortit pour aller jeter ce qui restait de la cruche et de son aventure au pays des hommes. Elle tardait à rentrer. Les chasseurs se mirent à chanter pour la faire revenir, scandant exagérément un refrain qui allait lui valoir son surnom. Mon père n'était pas intervenu. Il avait ri avec les autres.

 

Le lendemain, elle avait menacé d'aller se noyer dans la rivière si on ne la laissait pas en paix et en effet, elle était allée jusqu'à la rivière. L'eau dormait sous les saules. Je la vis pleurer, puis se ressaisir et essuyer toutes les larmes en nous maudissant. Elle s'apaisa doucement. Sa peau paraissait cuivrée. Le soleil, rouge et vert, s'éparpillait à la surface des feuillages. Elle ne pouvait pas voir le ciel. La surface de l'eau était agitée d'étoiles comme la cendre s'anime de brandons délicieux. Elle s'étendit dans l'herbe noire. J'entendis les appels de ma mère. Elle était dans le pré avec les vaches. Elle me chercha sous le cerisier où j'avais laissé mon bâton, puis elle descendit encore jusqu'au ruisseau qui murmure sous le cresson. Cette fois, ma sœur entendit sa voix répercutée dans les hêtres qui surplombent la berge. Je m'enfouis encore un peu dans les fougères. Elles eurent une discussion violente. Ma sœur levait la main et elle paraissait stupide et incrédule chaque fois que celle de ma mère atteignait sa joue. Elle finit par se rendre à la raison de ma mère. Elles remontèrent ensemble le pré au cerisier, mais sans se tenir, et ma mère s'arrêta deux fois pour retrouver son souffle. Passant sous le cerisier, elle récupéra mon bâton. Ma sœur avait disparu derrière les ronciers. Elle était sur la route. Elle pleurait encore et je la suivais à distance. Ma mère m'appela. Je m'arrêtai. Elle s'appuyait sur mon bâton.

— Je te cherchais, dit-elle.

Je soupirai, ce qui l'agaçait toujours. Il ne lui arrivait jamais de me chercher sans raison. Elle me confiait des tâches désagréables pour économiser son temps. Il s'agissait presque toujours de porter quelque chose à quelqu'un. Je redoutais ces rencontres. J'aurais donné beaucoup pour éviter ces conversations. Je remettais l'objet en question, je me faisais payer, et l'interrogatoire commençait. Cette idée d'alimenter la rumeur populaire me rendait taciturne mais je m'avouais sans vergogne le plaisir que me procurerait la seule sensation de ces bruits pourvu qu'ils me révélassent un commencement de sens. C'est ainsi que j'entrai pour la première fois chez Constance.

 

Je lui portais des fleurs que ma mère avait semble-t-il cultivées pour elle. Le bouquet me parut harmonieux. C'était peut-être le printemps et ma mère avait parlé de cette harmonie pour tenter de nous émerveiller. Ma sœur étrennait sa première robe blanche. Elle redoutait la semence des lys mais elle avait consenti à participer à cette harmonie. J'élevai le bouquet parfait dans l'air étonné de mes dix ans peut-être. Ma sœur nous avait tourné le dos. Elle était revenue à son livre. Constance se chargeait de sa curiosité. Le bouquet était pour elle. Je descendis vers la route à travers le pré. L'herbe fouettait mes jambes nues. Un dernier cri de ma mère m'avait averti de ma folie mais je ne voulais plus en tenir compte maintenant que j'étais libre de penser d'elle ce que je voulais. Je me suis arrêté sur le pont. Je me regarde souvent dans l'eau tranquille. J'aime cette distance, le ciel qui passe. Cette fois le bouquet me rapproche de la profondeur. Ma mère exagère toujours le sens à donner aux couleurs. Constance n'aimera pas ce bouquet, me dis-je en reprenant mon chemin. Un bois de peupliers se penche à mon passage, impression d'exister. Le chemin jaune qui monte dans les vignes est peuplé de rochers blancs auxquels j'ai donné un nom pour ne pas oublier la fiction où je les enferme. L'allée des saules est triste et mouillée. Le moulin n'en finit pas de s'écrouler. Son arbre est couché dans les herbes, sa porte fait de l'ombre à un roncier. Dans la pente, un vol de papillons blancs, entre l'ombre et le néant. Pas de personnages cette fois. La terre du chemin est noire, traversée de ronces. Le barbelé emprisonne un portail. Ce côté de la rivière est un pays lointain. On n'y habite pas. On y voyage peut-être. Peut-être moi, un jour, si je sors de ma coquille.

 

Constance se penche pour embrasser le bouquet. Elle regrette l'absence de ces roses jaunes qu'elle a vu dans le jardin de mon père. Une expérience manquée et la promesse de ne plus recommencer. Mais je me tais. Le bouquet est dans l'évier. Elle revient dans le salon. Elle sculpte des assiettes en bois. Elle les peuple de petits personnages nus qui habitent une végétation hallucinée. Le vaisselier est un balcon où ce peuple miniature s'immobilise pour observer la vie de Constance. Elle utilise trois gouges et deux ciseaux. Ces outils sont soigneusement rangés dans un étui de cuivre. La pierre est encastrée dans un socle de bois, les copeaux enfermés dans un bocal de verre. Une lampe à col de cygne éclaire la scène. Elle raconte son histoire. Je pousse sur la gouge en tirant la langue. Le fer s'enfonce comme un clou. Mon dessin l'a séduit. Elle aime la légèreté du trait. Je n'ai pas le sens des proportions. Je laisse trop rêver mon imagination. Et mon œil n'est que le témoin de ce que je désire créer dans ce bois impossible. Elle rit de mon impatience. Elle s'est blessée une fois en cassant l'acier d'un ciseau. Le sang avait formé l'ébauche d'une végétation. C'est ce qui arrive avec la terre que je projette contre les murs de la grange. Reste à identifier la nature de cette apparition. Elle est soucieuse de botanique depuis. Et de géographie, à cause des forêts, des jungles, des fonds sous-marins. Les personnages nus sont une invention de l'esprit. Ils se ressemblent tous. Un seul visage. Il devient idéal à force de répétition. Mais elle n'a jamais été capable d'en concevoir un autre. Le corps de ses femmes est plus dynamique que celui des hommes qui ont l'air occupé à d'autres pensées.

 

Le vaisselier cache un tiroir où elle accumule les projets. Elle ne respecte pas cette matière. Elle plonge ses bras dans cette apparence de lettres reçues et elle envoie tout dans le ciel du salon, qui est bas, poussiéreux, rebelle au regard qui veut le soumettre aux lois de la perspective, incohérent. J'ai le sentiment d'être sur le point de comprendre ce qu'elle veut m'enseigner. J'ai observé sa main dans une toile d'araignée. L'araignée n'avait plus d'importance. Les cadavres non plus. Je suivais cette lumière. Elle jouait avec la fenêtre pour me démontrer sa théorie. Je crayonnais sur les murs pendant ce temps. J'aimais moins cependant le passage à la pratique. Le morceau de bois bridé me paraissait mort pour toujours. Mon dessin n'effleurait que la surface de mon rêve. Mais c'était la clé, selon elle. La poignée de la gouge s'adaptait mal à la paume de ma main. Je souffrais de ne pas pouvoir contrôler cette poussée. Après la tranquillité, elle m'imposait cet exercice de la réalité. Elle était assise de l'autre côté de la table, les bras croisés et fumant ce cigare long et maigre qui avait l'air d'une branche d'épine. Elle respectait le silence entre les raclements désespérés qui étaient tout ce que j'arrivais à imposer au fer. Le végétal des coups de crayons devenait une molle vision de ce qui ne pouvait plus être un paysage. Mais le regard de Constance avait l'habitude de ces errances. Elle ne perdait jamais de vue le dessin préliminaire. Au bout d'une semaine d'une pratique cruelle, j'ai cru rêver en me retrouvant sur le seuil de ce que j'avais espéré en commençant cette œuvre sous sa houlette. Elle ne perdit rien de ce moment de vertige. J'eus la tentation de remettre au lendemain la poursuite de ces travaux esthétiques. Son regard me l'interdit. J'achevais l'ouvrage.

 

Il était plus de minuit. Le temps avait passé sans moi. J'étais seul. Elle était montée dans sa chambre. Mon père m'attendait dans la cour. Il avait amené son vélo et une provision de cigarettes. J'éteignis la lampe sur le mur et je fermai la porte sans appeler le chat. Nous nous arrêtâmes sur le pont où il m'avait vu plus d'une fois immobile et maussade. Il croyait que je perdais la tête, lui qui avait rêvé dans son enfance de poser une couronne sur sa tête crépue. Il aimait le rêve des enfants. Il ne prétendait pas acheter mon silence par ces confidences qui d'ailleurs me flattaient. L'amour des femmes le maintenait à la surface de la boue de la vie. Il n'aimait pas ce rêve. Mais Constance n'en avait pas d'autres depuis que la mort d'Antoine la hantait toutes les nuits qu'elle passait sans l'amour de mon père. Ce soir, elle s'était couchée tranquille. Elle avait reçu le plaisir comme un soulagement. Elle devait dormir à cette heure. La douceur de sa peau me paraissait évidente. La chaleur de sa chair m'attirait comme un papillon. J'inventais peut-être les récits de mon père. J'en distillais à haute voix la substance vénéneuse en présence de ma mère. Mes dessins voulaient atteindre cet horizon, mais je n'avais pas la force nécessaire pour m'arracher à son influence. Si je m'arrêtais sur le pont pour méditer ma prochaine aventure, je prenais soin de me montrer fidèle à l'image de moi que mon père épiait, mal dissimulé par un arbre qui trahissait son silence. J'allais voir ces oiseaux. Il y avait une distance à calculer pour les forcer au chant. Je connaissais ces bois mieux que mon âme d'enfant tour à tour pervers et mélancolique. Des alouettes penchaient leurs têtes grises dans les feuilles. L'insecte ne sortait pas de son silence. Mon père avait dérangé l'ordre des herbes et des fleurs. Les bêtes ne montaient pas dans cette lande jaune et noire. Les fleurs d'acacia avaient le goût de l'attente. Je ne m'arrêtais jamais longtemps à la lisière du bois. De l'autre côté de cette étroite vallée, le verger de ma mère avait des reflets d'or. Les draps blancs séchaient au-dessus d'une murette qui descendait jusqu'au moulin. Du moulin au pont, le chemin traversait une ombre transparente. Mon père revenait du château. Il pédalait sans effort. Un croissant étincelant, comme une lune tombée, changeait les courbes du guidon. Elle était sur le pont. Elle m'attendait. Je n'étais pas venu ce soir pour recevoir ma leçon. Mon père avait posé un pied à terre. Le verre de ses lunettes rondes lui donnait un regard, tandis qu'elle n'en avait pas et que j'étais forcé d'imaginer ce qu'elle lui disait de moi. Je ne faisais plus de progrès. J'avais l'esprit occupé à des broutilles qui m'obsédaient. Elle avait dénoncé ma paresse plus d'une fois. Mon père caressa ses cheveux. Elle se laissa faire pendant une bonne minute puis, la minute écoulée d'un bout à l'autre de mon silence recueilli, elle recula lentement vers le parapet. Il n'avait pas cessé de lui parler. Quelqu'un venait, chargé d'un panier. Un enfant l'accompagnait. C'était les jambes d'une fille, ses bras fragiles, sa tête penchée comme celle des alouettes. Constance changea de discours. Personne ne venait jamais la voir chez elle, à part les enfants qu'on envoyait aux nouvelles, intermédiaires bavards de la cour de l'école. Mais sur la route, et quelquefois dans les rues, elle semblait plus disponible à écouter les doléances. Car il ne s'agissait que de cela. Et elle savait trouver les mots de la réponse.

 

La petite fille était Agnès. Constance parla à sa mère sans regarder une seule fois l'enfant qui se dandinait sur le pavé. Je connais la sensation de ces reliefs sous la semelle d'une espadrille. Je regrettais de ne pas avoir emporté avec moi cette lunette d'approche que le comte avait confiée à mon père. Cette femme était une sorcière. Constance le savait.

— Les feux-follets de la nuit sont l'œuvre de cette femme que le jour dérange jusqu'à l'écœurement.

Mon père n'en parlait jamais autrement mais j'ai eu vite fait le tour de son imagination. Ma sœur allumait une bougie au coucher du soleil et elle l'installait avec des fleurs sur le rebord de la fenêtre de sa chambre. Au matin, ou bien la bougie n'était plus qu'une flaque blanche, ou bien un coup de vent l'avait soufflée. Elle en tirait les conclusions avant de se soumettre aux exigences du jour. Je ne l'ai jamais vue arriver dans la cuisine, où je prenais mon petit déjeuner, avec cet air enfariné qui était le mien jusqu'à une heure avancée de la matinée. Elle était claire parce qu'elle savait ou croyait savoir de quoi serait fait le jour mis en question par la petite cérémonie de la fenêtre. Je claquais paresseusement la langue dans la bouche en y pensant. Le pain beurré et le café au lait ne jouaient pas en faveur des dispositions artistiques que Constance s'efforçait de révéler à un père réticent à toute manifestation d'une individualité qui me différenciait encore du reste de l'humanité. La beauté de ma mère avait contribué à m'éloigner de cette race maudite, mais mon ombre était celle d'un nègre. Ma sœur pouvait s'appeler Lucile, sa mort ne trompera personne. Les lueurs de sa bougie ne s'ajoutaient pas aux feux-follets de la sorcière. Un écran de feuillages denses et bavards nous assurait une certaine discrétion. Je m'attendais à la rencontrer, débarrassée de sa robe blanche et libérée de ses silences obstinés, dans un de ces sabbats que mon père présidait en hôte insatiable où ma mère apparaissait en servante soumise, blanche comme mes désirs, prête à tout pour me tirer de cet enfer. Les cris de ma sœur, qui se plaignait de maux de tête, brisaient comme du verre ces hallucinations par quoi je comptais bien, avant de m'endormir pour toujours, conditionner l'infini de mon pouvoir de rêver la vie à la hauteur de ma critique.

 

C'était le début de la vie. Je commençais à comprendre. J'avais la sensation de pouvoir continuer. Il suffisait de se livrer à ces indiscrétions systématiques. Un sentiment de bonheur intense me réduisait tous les jours à l'angoisse. Seule la mort achèverait cette œuvre démentielle. Je ne dormais plus. Le jour, je sommeillais. J'avais chassé le sommeil de ma vie. Entrait le désir. J'étais la proie du rêve. La lumière devant le principal objet de mes observations. Les mots étaient utiles et je m'en servais savamment. Je devins bavard, volubile, ennuyeux. On me croyait superficiel mais personne ne tenta de crever cette surface protectrice de mes désirs. La nature, celle qui demeurait à portée de mon regard, était une compagne rebelle. Elle n'aimait pas mes personnages. Je me souviens de ces dessins. Je devais posséder la plus grande collection de crayons de couleurs de toute la contrée. Le bout de ma langue était marqué à jamais par ces salivations intenses. J'exagérais la perspective. J'aimais ces trous. Ennemi de la surface, je passais des heures à chercher des solutions que mes livres ne m'enseignaient pas. La nature avait un horizon. J'en ai exploré systématiquement tous les points de fuite, ce qui réduisait ma pensée à l'infini. Prisonnier des gouttes d'eau... perpétuel... j'affirmais ma lenteur au moment où les autres se laissaient aller à l'inévitable accélération des jours. Constance ne comprenait pas mes caprices. Ce n'était plus des caprices d'enfant, sinon elle y aurait remédié. Elle m'enseigna la peinture. Elle vida mes poches des crayons de couleurs que j'accumulais avec les échantillons fanés cueillis au hasard de mes promenades. La peinture avait une odeur. Elle me sidéra. Pendant plus d'une semaine, j'ai fait le tour des mots qu'elle m'inspirait. Tout commence toujours par ce vocabulaire. Il me paraissait utile à la conversation que je voulais entretenir avec la seule personne de ma connaissance capable de comprendre le sens que mes désirs imposaient à la vie. Mais elle se méfiait visiblement de cette science. Elle me traita plusieurs fois de charlatan. Le mot s'enfla, soumettant les autres à son influence définitive. Le silence manquait à ma déroute. À la place, j'inventai le cri. Ma mère surprit une fois cette nouvelle passion. Je venais de crier dans un arbre creux que je savais habité par une chouette. La chouette ne broncha pas. Ma mère, qui étendait le linge à l'orée de son verger, s'étonna de la voir tranquillement arpenter une branche à la recherche du feuillage. Je renouvelais mon cri de guerre, sans savoir que j'étais observé. Elle l'associa alors au comportement étrange de la chouette et s'approcha de l'arbre. J'étais blotti dans la fente noire. Elle ne pouvait pas ne pas me reconnaître. Elle me tira par les cheveux et me demanda si je devenais fou parce que je ne travaillais plus à l'école. La réponse était facile. Elle jeta un œil égaré dans l'arbre foudroyé. J'avais l'odeur de cette cendre. Mais surtout, j'avais follement adoré le vert tendre des feuilles du printemps qui s'extrayaient du feu éteint. L'arbre était une légende. Je voulais en peindre l'abstraction. Je savais déjà supprimer le ciel des paysages.

 

Ma mère mit un point final à ces insolences. Elle me gifla avant de me pousser sans ménagement vers la tour. Je haïssais la tour parce que c'était une tour. Je transportais mon atelier de peintre dans ma poche. J'en perdis une bonne partie dans l'escalier de pierre. J'étais condamné au silence et à l'isolement, à la faim aussi, et elle posa ostensiblement une cruche d'eau à portée de mes lèvres tremblantes. Ces murs portaient la trace de ces tristes et injustes condamnations. J'y crayonnais mon bonheur. Le peu de lumière qui entrait par une lucarne haute et inaccessible, m'inspirait une lente intranquillité. Mon père, mis au courant par la seule relation de ma mère mais peut-être aussi par le regard égaré de ma sœur qui n'avait jamais eu à souffrir de pareilles humiliations, viendrait à la tombée de la nuit, une bougie à la main, pour me donner la leçon de morale que la paresse lui inspirerait le temps de gravir les étages. Je regagnerais ma chambre aussitôt après qu'il aurait mis un point final à son délire et je retrouverais avec joie la lumière électrique de mon chevet d'enfant. Ma sœur se mettait à gémir un peu après minuit. Ma mère ne se levait plus depuis longtemps. Je n'avais aucune idée de ce temps mais je savais qu'il expliquait tout. Ma pensée était ponctuée par les gémissements, puis par les plaintes (en supposant que la plainte est une octave au-dessus du gémissement), et enfin par les cris, d'abord courts et puissants, ensuite gagnés par leur propre substance qui est un mélange de voix et de temps qui passe. Elle luttait contre le silence. Le sommeil était le pire des silences. Elle ne rêvait pas. C'était peut-être la mort. Mais elle ne couchait plus à l'étage des chambres. Ma mère avait aménagé une pièce pour l'oublier. C'était la seule porte d'origine. Elle s'ouvrait dans l'escalier, à l'angle d'une marche qui tournait presque à angle droit. L'escalier se réduisait à un passage d'homme à partir de cet angle. Ma sœur n'aimait pas ces rencontres. Elle oubliait tout le temps de refermer la porte d'en haut. Sa robe était soumise à ces courants d'air qui entraient dans sa chambre pour s'y épuiser car il n'y avait pas de fenêtre. Il suffisait de fermer la porte à clé. Elle pouvait se cogner la tête contre les murs. On ne l'entendait plus. Mais je l'ai croisée plus d'une fois dans cette voie étroite qu'elle redescendait parce qu'elle avait trouvé le moyen de s'évader de sa chambre pour aller se détruire entre les créneaux. Elle ne détruisait que l'âme de ce corps à la dérive. Maintenant qu'elle ne se coiffait plus, elle portait un foulard noué sous le menton. Elle ne brisa pas le miroir et ma mère renonça à le lui enlever. Je l'ai vue prostrée devant son image, blanche et terrible, prononçant des paroles définitives que mon père eût condamnées s'il en avait eu vent. Mais je ne soufflais pas dans cette direction. Le secret des femmes ne pouvait pas se réduire au silence de leur nudité. Je retournai à l'entrée du verger qui s'ouvre sur la route, juste en face de la grille du château.

 

Le vélo de mon père était couché dans le talus au milieu des primevères. Le plaisir que lui donnaient les femmes expliquait les caprices de ma mère qui en parlait aux femmes de sa connaissance pour les démasquer. J'ai servi le café à ces hôtesses déroutées par des révélations lentes et précises, ciselées dans le cœur même que mon père ne pouvait plus blesser comme il avait pris plaisir à le faire une première fois. Elles sirotaient des tasses d'infamies. Je grignotais des biscuits avec elles, rejetant sans vergogne les raisins secs qui m'écœuraient et m'écœurent toujours d'ailleurs, mais elles ne prêtaient guère attention à mes petites provocations. Ma mère exultait. Il y avait belle lurette qu'il ne l'avait plus caressée et elle avait cessé de lui reprocher ses infidélités. Il y avait un bouquet de fleurs des champs accroché au guidon du vélo. Je traversai la route et enjambai la clôture derrière le pilier de la grille, où j'ai mes habitudes. L'air y est saturé d'une infime acidité. La même araignée tisse les toiles que je détruis pour qu'elle en renaisse infiniment. Je crois que cet arbuste est un prunier délicat. L'idée d'un empoisonnement a fait son chemin. Des rosacées rutilent en plein soleil. Leurs fragrances m'étourdissent, puis la pente est couverte d'un regain semé de petites fleurs rouges que je n'ai pas identifiées. Je revois le vélo et son bouquet d'amour. Mon père ne peut pas être loin. Je voudrais surprendre cet abandon. Les filles sont blanches et elles paraissent tellement délicates que j'ai du mal à les imaginer en posture d'amour. J'imagine aussi le cri qu'on attend d'elles. Le discret jasmin boit l'eau de soleil dans les coupes d'or. On aperçoit dans les branches d'un hêtre qui pousse tout seul en contrebas, la toiture pointue du clocher du château. La fille traverse cette oblique. Le foulard est noué autour de son bras nu et le gilet à sa taille. Le bouquet n'était pas pour elle. Je me sens frustré. Je reviens à la grille par l'allée où je croise la fille qui s'étonne pour me questionner à son aise. Je ne réponds à aucune de ses questions. Mon père arrive à l'autre bout de l'allée, poussant le vélo qui sautille. Au passage, elle reluque le petit bouquet qu'il destine à une autre femme. Elle s'enfuit avant qu'il arrive à ma hauteur. Elle coupe par le jardin. On entend son pas pressé sur le sentier au pied de la muraille. Je plonge mon nez dans le bouquet.

 

Mon père n'est pas mon ennemi. Il a ses entrées au château. Sa porte est si basse que je dois moi-même me plier pour traverser la muraille. De l'autre côté, un jardin exotique qui paraît malade parce que sa végétation penche ses feuilles vers un sol noir où pas une herbe ne pousse. Nous entrons dans l'atelier où mon père restaure de vieux objets qu'on ne peut plus oublier maintenant que leur temps est un mythe. L'or en feuille m'épate. Le vérin paraît infini, mes yeux s'évertuent à la comprendre mais il faut toujours renoncer à la recherche de cet équilibre. L'établi trahit des pratiques douteuses. Je recueille ces plombs de chevrotine. Un bocal de poussière blanche m'intrigue. La colle sent le poisson. Je n'ai jamais le temps de construire une explication indestructible. La comtesse vient chercher le bouquet. Elle s'extasie un moment en parlant des couleurs. Ce sont exactement celles dont elle rêvait.

— Elle y pensait plutôt, me dit mon père sur le chemin du retour.

Il fait presque nuit. Je n'ai plus le temps d'aller prendre ma leçon chez Constance qui m'a attendu jusqu'à l'heure de souper.

 

Le temps est la clé de ces allers et venues entre les sommets de cette géométrie que ni le peintre ni le trait ne peuvent représenter pour satisfaire mon regard de revenant. Agnès et Pierre viennent de disparaître ensemble dans l'ombre des acacias. Je prends encore le temps de me retourner pour faire face à la tour. Elle n'a rien perdu de sa triste immobilité. Même le ciel participe à cette paralysie monumentale. Agnès a laissé la porte ouverte en me recommandant de ne pas la fermer avant la fin de l'après-midi. Roberte m'aura rejoint avec les filles à cette heure-là. Elles arriveront entre midi et une. Filles gracieuses, papillons. Depuis que nous avons projeté ce voyage insensé, elles m'ont harcelé dans l'intention de relativiser leur étonnement au moment de se trouver confrontées à la réalité d'une tour dont le loup n'a pas d'explication raisonnable. J'ai promis cette tranquillité. Nous profiterons d'une veillée. Nous allumerons un feu de printemps. Je me souviens des chenets à tête de bourgeois. Au fond de la cheminée, un cerf s'extrayait de la fonte au fur et à mesure que la cendre blanche se déposait sur ses reliefs. L'esprit était à la chasse. Mes genoux devenaient douloureux, puis mon visage tentait de résister à l'approche du feu. Je ne mangeais pas les châtaignes noires que mon père décortiquait avec une dextérité qui me laissait pantois. Ma sœur s'émerveillait plutôt de nos ombres sur les rideaux. Je ne lui avais pas raconté l'histoire du petit bouquet de fleurs des champs accroché au guidon du vélo de notre père. Elle ne voulait plus être violée, mais elle se souvenait clairement de l'avoir désiré. Elle veut expliquer sa folie. Elle écrivait un journal intime qui serait son seul héritage. Ma mère haïssait cette habitude. Le cahier se peuplait lentement de la fine écriture qu'elle ne pouvait déchiffrer sans lunettes. Elle en portait d'élégantes qui changeaient même son apparence entière quand elle était assise au pied du lit tandis que Lucile allait et venait entre la fenêtre et le guéridon où elle écrivait.

— Bien, disait sa mère, je ne comprends pas mais il me semble que c'est bien écrit, et elle posait le cahier refermé sur le lit où elle l'abandonnait pour tenter d'en oublier le sens qu'elle avait à mon avis parfaitement entendu.

Je n'avais pas droit d'assister à ces rencontres mais la porte de la chambre restait ouverte et le corridor favorisait mes indiscrétions. J'aimais cette ombre. J'en traversais tous les jours les miroirs révélateurs de mon humanité. Le cercle était presque parfait, entre un nombre incalculable de fenêtres ou de meurtrières comme les appelait ma mère et les intervalles de portes qu'elle s'appliquait à ne jamais refermer. Sa chambre interrompait donc cette amère circularité. La porte était nouvelle, rectangle noire aux angles parfaitement droit. Elle était ouverte mais un rideau à peine transparent luttait contre une lumière qu'elle voulait à la fois discrète et fidèle. L'escalier étroit qui montait à la terrasse commençait avec cette porte. Ma sœur ne gravissait jamais ces marches sans nous avoir averti qu'elle ne redescendrait peut-être plus. Une femme s'était déjà jetée du haut de la tour mais c'était du temps passé à perdre la raison, disait ma mère en frémissant. Le veuf s'était lui-même donné la mort, éclaboussant les murs de son sang. J'en cherchais les traces dans l'ombre des solives, car le coup avait été tiré vers le plafond où la tête presque toute entière était montée pour s'y répandre. La tour était maudite. Des berbères y avaient péri sous le fer des insurgés. On y avait enfermé les fous qui avaient touché à des filles. Un troupeau de moutons et de chèvres s'y perpétua longtemps. Puis le premier domestique s'y installa avec sa femme et ses enfants. Il viola un enfant et fut pendu dans la cour du château où le peuple était venu réclamer du pain. Un chêne témoignait de l'événement. Le gland avait été trouvé dans la poche de l'enfant qui était peut-être morte, l'histoire ne le dit pas et personne ne s'en souvient. La tour n'était pas encore celle du loup.

— Qui est le loup? demandais-je à ma mère chaque fois qu'elle le maudissait parce que le malheur venait encore de frapper à notre porte.

Elle ne répondait pas. J'imaginais le loup. J'eus bientôt les moyens de le recréer. Il naquit dans l'aubier d'un noyer et me coûta une année de travail. Je m'acharnais à cette seule tâche, négligeant le reste de mes obligations. Constance veillait. Elle affûtait les gouges et je gagnais ce temps sans la remercier. Mon père me jugea inutile. Tout le monde avait eu dans l'idée de donner un corps de loup à ce loup légendaire et nombreux furent ceux qui avaient espéré aller plus loin en lui donnant un sens ou plus exactement, comme il disait, une âme. Ma sœur intitula son journal: Journal de la Tour du Loup, puis elle ratura le titre et le changea: La Tour du Loup, journal de Lucile. C'était plus exact. Mon loup de noyer lui sembla fidèle à la nature des loups, qui est de vivre en société et de tuer pour vivre. Nous nous disputions fréquemment sur des questions de principes. Notre père nous raconta la légende du loup dans la tour. Il n'avait pas d'autre intention que de détruire notre imaginaire. Nous écoutâmes sans broncher. Les mots n'avaient pas d'autres sens que celui de la surface qu'il s'évertuait à nous faire passer pour la réalité. Ma sœur s'enfuit avant la fin. J'étais plus sensible aux conclusions de mon père parce que c'était le seul moment de le démasquer. Sa phrase même ne pouvait rien contre cette attention. Il s'y épuisait, puis renonçait et enfin il me maudissait en retournant à des occupations que je venais à peine d'interrompre. Il luttait contre le loup que j'avais imaginé avant de lui donner une existence. Sa bête n'était qu'un héritage populaire. Il ne l'interprétait même pas. Tandis que Lucile la jouait à merveille. Ma mère ne pouvait pas rester étrangère à cette géométrie. Elle intervenait toujours dans les mêmes termes, variant peu le choix des mots et encore moins leur débit. Après tout, le loup appartenait à mon père plus qu'à tout autre puisque c'était son propre père qui l'avait tué de ses propres mains. Cette lutte pouvait désormais avoir un sens nouveau. Je n'en trouvais pas l'application esthétique et je rongeais mon frein dans l'atelier de Constance où je passais le plus clair de mon temps. Par contre, ma sœur prétendait détenir la clé de ce qui ne pouvait être à son avis qu'une allégorie propice à ses vœux.

 

Nous fîmes silence tous les trois. Elle s'avançait lentement dans la demi-lumière de la cuisine. Mon père curait sa pipe au-dessus de l'assiette. Ma mère ne le regardait plus. En m'asseyant maintenant à cette même table qu'Agnès a recouverte d'une nappe rose et blanche, j'inaugure mes mémoires par le souvenir de cette scène. J'étais en train de pleurer de rage à cause d'une interdiction dont je ne me souviens pas mais qui pouvait avoir trait à ma passion de promenades lointaines. Ma sœur s'était coiffée. Elle avait soigné l'aspect de ses mains. Même sa bouche me parut plus grande. J'eus la tentation de critiquer sa poitrine. Elle posa le cahier sur la table après avoir repoussé son assiette. Elle s'assit enfin. Comme elle ne disait toujours rien, mon père se remit à gratouiller le fond de sa pipe avec la pointe d'un couteau. J'essayais de penser de toutes mes forces à cette promenade qu'on m'interdisait de revivre pour des raisons absurdes. Le loup hantait la forêt. Je savais, par des indiscrétions qui m'étaient destinées si c'était là le sens à donner à ces conversations, que mon grand-père était entré dans la légende un peu par hasard. Son père était une légende parce qu'il avait été le fils adoptif du comte de Vermort et son grand-père avait lui-même tué la lionne que le même comte prétendait avoir liquidée d'un fameux coup de fusil. Ce chasseur trop bavard et trop fier est mort sous les roues d'un train qu'il entretenait et qu'il conduisait entre la mine et la gare de triage. Le comte, magnanime, adopta l'unique orphelin de ce héros attrapé par la queue et il lui donna un prénom arabe pour remplacer un nom d'arbre ou de fruit dont la diphtongue était à son avis imprononçable. Le nègre n'aima pas le voyage. Il était vêtu de blanc et portait un chapeau de paille orné d'un ruban aux couleurs des Vermort, chape de sable sur fond de sinople, une rose d'argent est en son abîme.

— Bien, dit le comte sur le quai de la gare, la volonté de ton père est accomplie quant à son commencement.

Il voulait dire que le vieux mécanicien, sorcier à ses heures et chasseur réputé, avait de son vivant exprimé le vœu que son fils fut un fils de comte ou de prince pourvu que cette nouvelle origine l'emportât au diable! Le nègre, nouvellement adopté, n'aimait pas son nouveau père. La légende ne dit rien à propos de son âge. Était-ce un enfant ou un tout jeune homme? Il emportait avec lui la Bible de son grand-père que son propre père avait renoncé à lire à cause du comportement des blancs, silence auquel il réduisait sa révolte, dont le fils hérita. Son arrivée au château dérouta les domestiques en place, mais comme nous ne savons pas s'il était enfant en âge de plaire, la légende du nègre Bortek passe sous silence le meilleur sans doute de ses années. Nous savons à peu près tout de sa vie africaine, fût-elle courte, conforme à une enfance qu'il faut comprendre sur cette terre lointaine, ou à peine un peu plus longue et mettant en jeu une sexualité dont il sera beaucoup question dans un troisième épisode: Bortek et le loup et donc: La Tour du Loup qu'il reçut en héritage malgré les récriminations de l'héritier légitime. Tout ce temps converge vers le cœur de mon père, qu'il n'a jamais ouvert à personne, pas même à cette fille un peu délurée qui s'était jurée de l'épouser avant de devenir ma mère, ou plutôt celle de ma sœur. Mon père a refusé de se transformer en source du bonheur, comme dit ma mère. Il a étranglé la résurgence de la légende et n'a plus mis les pieds au château qu'en domestique soumis. Les femmes sont sa seule conquête. Il ne s'en vante pas. Il préfère les secrets qu'elles dévoilent toujours avant de se remettre au lit pour voyager avec lui au pays des mangeuses d'hommes. La légende s'arrête peut-être là, avant que mon père ne meure, me laissant pour compte parce que j'ai fini par m'en aller pour ne plus revenir, avais-je déclaré à qui voulait m'entendre. Du mécano tué par sa propre machine au don juan pris à son propre piège, la légende a fait son chemin. Nous sommes au mois d'avril.

 

Je reviens après de longues années qui ne furent pas des années d'absence. J'ai vécu ce que j'avais voulu vivre. Il manque une goutte pour faire déborder le vase de ma mémoire. L'une de mes filles m'a soufflé ce qui est peut-être une solution. Et je reviens. Agnès et Pierre m'ont laissé à mes émotions. Je les ai regardés s'éloigner, disparaître dans le bois d'acacias, puis j'ai attendu qu'ils atteignissent l'échine étrangement ressemblante de cette colline au nom de fleur. Leur maison est au village. Il faut redescendre le chemin et perdre son temps en conversations rituelles. Le temps était clair, je crois. Les cerisiers étaient en fleurs, mais de ce côté de la vallée, on ne peut pas contempler à son aise cette floraison qui éclaircit les pentes jusqu'à une bonne hauteur. Je n'étais entré que pour remercier Agnès d'avoir rendu la tour habitable, mais j'avais presque fermé les yeux. Maintenant, j'entrerai pour de bon. Il me faudrait une bonne heure d'errance pour me remettre de mes émotions. J'essayais de leur donner un nom mais je n'étais pas disposé à en observer tranquillement les effets. Mon esprit se craquelait, ma chair, sous ce vernis ancien, voulait s'exprimer en toute liberté. J'eus une de ces suées qui me surprennent toujours au détour d'une émotion que je n'attendais plus. J'étais sur le seuil, en habit de ville, comme surgi de mes propres bagages, terreau fertile en aventures. Le soleil donnait des signes d'abandon. Il n'y avait pas de nuages à l'entrée des Seigneurs dont j'ai oublié le nombre. J'en ai peint une seule fois la grisaille immobile avant que le vent, en tornades destructrices, n'en répande les averses avec une force qui me laissait toujours pantois. Je me promis de descendre jusqu'au ruisseau. Le pont de bois, dont la chaussée est un gazon toujours vert, doit être encore debout. Je pensais: en usage, mais je ne m'attardais pas à rechercher tous les sens de cette pensée. L'enseigne est en piteux état. Elle témoigne peut-être de mon désir d'appartenir à cette terre, mais cette "économie" a précipité les choses et je me suis promis de ne pas revenir. Pour retrouver la légende? Et la triste conclusion que mon père s'est efforcé d'évacuer du texte. Je n'ai jamais vraiment parlé avec les gens. Je les ai peut-être écoutés mais je ne me souviens plus quand. Les pluies ont délavé les choses et surtout elles ont effacé les traces qui donnaient un sens à ces choses. L'enseigne est un bon exemple. J'en ai sculpté le bois étrange. Le fer est un emprunt qui a aussi son histoire. Ce forgeron est un artiste brouillon. Bon artisan, il n'a jamais trompé personne. Il était aussi un peu fondeur. Le loup sculpté dans le fond d'une assiette du temps de mon enfance l'inspira. Il inventa une fonte aux reflets verts et rouges. L'œil de la bête est incrusté, ainsi que les griffes de la patte qui s'avance pour menacer un ennemi invisible. Le poil est par endroits représenté par des sortes d'éraflures parallèles et croisées selon la tension du muscle. Mon loup était moins bête. Je l'avais créé à l'écoute d'une approche non encore identifiée. Il était seul et peut-être désespéré. Il était à mon image. J'avais utilisé un vernis transparent pour ne rien perdre de ce que la fibre m'avait inspiré et rehaussais des profondeurs qu'un ponçage excessif mais nécessaire avait quelque peu estompé. Tandis que le loup de l'enseigne, figé dans la même posture, avait tout simplement l'air d'être réel. J'accrochai cette enseigne à une vieille potence qui a servi au découpage d'autres bêtes sur la place publique les jours de foire. Le vent se plaisait à en animer les impossibles intentions d'un artiste qui avait cherché à tout mettre dans son œuvre mais qui avait en même temps oublié que j'en étais l'auteur. Ce plagiaire, qui ne cachait pas sa satisfaction, m'invita à recommencer. Nous sommes les auteurs de cet ajout insensé au monument aux morts. Nous avons voulu cette dichotomie lunaire. J'avais pétri un être et un fusil dans une terre à peine tamisée. Il changea le fusil en masque à gaz et j'ajoutai le cadran d'un compteur dynamométrique qui pouvait signifier n'importe quoi. Nous avons été plus d'un mois à la recherche de l'allégorie, chacun entretenant la sienne et surtout l'un s'inspirant de l'autre pour le démasquer une bonne fois pour toute. Notre projet a enthousiasmé le maire et ses acolytes. La population exprima vainement ses doutes. Un autre projet ajoutait une femme nue au soldat en armes qui présidait au souvenir. On pensa à des animaux domestiques. Un enfant proposa, peut-être sous l'influence de sa mère, sa frimousse et sa confiance dans le futur. Le forgeron explosait tous les jours en colères que les coups de marteau ne pouvaient pas réduire au morceau de métal qui s'étirait sur l'enclume. Un soc lui échappa des mains et se planta comme un couteau dans la terre battue de la forge. Un apprenti répandait le mâchefer avec nonchalance Je m'emparai de sa main pour la mouler dans un plâtre rebelle. À la fin, on me fit l'honneur de me laisser lustrer l'œuvre métallique dressée dans la perspective du soldat qui ressemblait à quelqu'un dont on voulait me parler. Je redoutais toujours ces préliminaires. Ils annonçaient une sentence et j'étais la victime parfaite. On m'entraîna au café. Que savais-je de la vérité? Je répondis sans hésiter: mon grand père a été mangé par un loup, ce qui explique qu'il n'est pas mort à la guerre. C'était vrai. Mais je ne m'étais jamais posé la question de savoir comment un nègre de douze ans mort comme je le pensais pouvait avoir engendré un nègre qui deviendrait un jour mon père.

 

Ma généalogie était incertaine, reconnaissons-le. Je ne voulais pas admettre les complications qui l'expliquaient pourtant clairement. On n'en parla pas vraiment ce soir-là. Le dernier client était étranger à cette conversation qui finissait de se conclure dans la pente vertigineuse du moulin de la Croix-des-Bouquets. En sortant, il salua l'enseigne de la Tour du Loup. Il s'était trompé d'endroit, mais il n'y avait rien pour satisfaire ses désirs aux alentours du monument aux morts. Il s'agissait peut-être de l'auteur outré qui n'avait pas réussi à donner une épouse à la victime de notre devoir. Sinon, il aurait passé les heures de son temps libre à rêver avec elle à la tangente du malheur qui frappe les autres dans les champs. Ironie du sort. Sa voiture pétarade dans la descente. Les promeneurs l'enguirlandaient parce qu'il troublait l'ombre et le silence. J'éteignis la petite lampe qui éclaire l'enseigne. L'œil du loup me regardait maintenant. Je me reprochais un instant le gothique des lettres. Mon chien revenait d'une grande vadrouille. Il me surprenait dans l'attente. Son imagination m'attira. Je me penchai pour le caresser et découvrir la blessure le long de l'échine. Il gémit longuement. Je le transportai sur la table de la cuisine. J'ai passé des heures à le soigner. Je ne parlais pas. Il lui arrivait de se plaindre mais son œil ne s'attarda jamais à me deviner. Il le fermait plutôt. L'autre est fermé depuis longtemps. Le coup de croissant a bien failli le tuer. Nous irons revoir le monument aux morts demain matin, avant le lever du soleil, sous le réverbère qui s'extraie des troènes, assis sur le seul banc, gelé peut-être et face au mur publicitaire qu'on n'a plus repeint depuis longtemps.

 

Cette vie me fascinait parce qu'elle me proposait l'existence en échange d'une confusion savamment entretenue par la communauté des mœurs. Mais je n'avais jamais souhaité que son achèvement. Il était prévisible et même exprimable. Il suffisait d'attendre, d'avoir cette patience, et le feu s'éteindrait sans autre explication que le froid qu'il inspire. La tour était à moi. J'étais le propriétaire de son histoire. On me reconnaissait même le droit d'exercer des influences définitives sur les légendes qui la déconstruisaient. Mais le temps n'était plus au rêve qui n'en finit pas. On pouvait penser qu'en aménageant une auberge dans la tour, je m'étais résigné à un sort qu'à haute voix je ne souhaitais à personne. La circularité de ces murs était un symbole de ma défaite. On ne se priva pas de me le faire savoir. Mais les tableaux que j'y accrochais ne pouvaient être que de ma main. J'étais seul. La tour existait pour le démontrer. Je peignis une femme nue pour faire la paix avec le monde. Tout le monde connaissait cette femme. Je l'avais embellie et elle m'en voulait elle aussi de l'avoir trahie. Je plaçai le tableau qui n'était plus un portrait depuis l'intervention critique du modèle, sur un chevalet devant une fenêtre condamnée. Tout le monde pouvait en admirer la lumière hallucinée. La femme abstraite fascine l'homme. Il ne la trouve plus et cesse bientôt de la rechercher. Mais elle existe en toute femme.

— J'ai peint, dis-je au modèle, celle que tu ne vois pas.

— Elle ne peut pas être plus belle que moi, dit-elle.

À cette heure de l'après-midi, n'ayant presque rien mangé et surtout venant à peine de se lever d'un lit où elle avait passé la nuit seule et triste comme une veuve, elle était toujours passablement ivre de l'alcool qu'elle ne payait pas. Je tentais vainement de lui faire boire le mauvais vin que je servais d'habitude en fin de repas, quand le moment est passé d'avoir au moins une petite pensée pour ce qu'on est en train de déguster. Sa main repoussait alors le verre mauvais dont je versais tristement le contenu dans l'évier en lui recommandant de cesser de boire et d'aller se coucher plutôt que de chercher à écœurer les hommes qui pensaient doucement à passer un bon moment en sa compagnie. Elle voulait toujours me parler de cette enfance qui s'était envolée pour ne plus revenir que sous la forme de conversation où elle voulait avoir raison contre le sentiment que les autres se partageaient sans elle.

 

Seul Pierre était sensible à ses charmes. Elle avait admiré ses épaules d'athlète dans le soleil qui fanait lentement le regain coupé. Il commandait une théorie de paresseux qu'on avait vu se traîner depuis la route, où s'alignaient les charrettes, jusqu'aux fourches que Pierre avait planté dans la terre meuble d'un talus. Agnès, couchée sous un arbre, jouait à fermer les yeux et se régalait toute seule de ce pouvoir d'abstraction. Le feuillage devenait rouge, le ciel disparaissait, les nuages n'avaient plus d'importance, les branches principales passaient du rouge au blanc et plus rapidement encore le blanc s'intensifiait au point de l'obliger à rouvrir les yeux. Pierre l'avait observée une minute parce qu'elle montrait ses jambes et qu'il n'en avait jamais vu d'aussi belles. Ou bien il luttait simplement contre le désir de posséder une femme, ce qui ne lui était jamais arrivé, sauf dans des rêves qui le laissaient pantois au bord du sommeil, prêt à basculer dans l'infini du réveil. Une autre fille, qui passait pour aller au champ où l'on nouait des gerbes pour la fête, l'excita à ce point qu'il oublia Agnès. Les tâcherons en profitèrent pour commencer une conversation qui ne s'achèverait pas avant la fin de la moisson. La bonne chère et le boire à volonté expliquaient leur lenteur mais Pierre continuait de penser à leur paresse comme à une réalité contre laquelle il aurait à lutter pendant presque une semaine. La fille était trop loin maintenant pour satisfaire son regard. Il marcha tranquillement vers Agnès. Les ouvriers avaient commencé à faucher. Elle ne l'entendit pas à cause de la pétarade du moteur qui peinait dans la pente et retrouvait des accents presque guillerets quand il s'agissait de revenir au bord du ruisseau pour virevolter comme un oiseau et se remettre à coucher l'herbe sur le côté jusqu'en haut de la pente où les filles jasaient.

 

Agnès ne travaillait plus aux champs. Elle aidait à l'école et l'institutrice du village, qui n'était plus Constance, n'appréciait pas beaucoup son travail. Elle ne trouva même jamais le désir d'encourager les efforts qu'Agnès faisait sur elle-même dans l'espoir de devenir la femme qu'elle savait être. Les deux femmes se disputaient souvent. Elles s'insultaient sans vergogne. Les enfants se renseignaient. Pierre, qui ne reconnaissait pas en Agnès l'enfant qu'il avait aimé pour peupler son imagination avec elle, s'assit sur une racine. Agnès avait couvert ses jambes. Il s'intéressa aux bras, aux épaules qu'elle ne cachait pas et elle dut élever la voix pour le réveiller du rêve que le cou étroit venait à peine de commencer. C'était une fille agréable et facile. On ne l'approchait pas. Elle vous tenait à distance par je ne sais quel charme hérité de sa mère. L'arbre était le même et elle était couchée à l'endroit où sa mère avait dressé le bûcher qui n'avait pas pris feu à cause de la pluie. Il n'y avait plus de traces ni sur la branche ni dans l'herbe. Agnès avait cherché ces secondes d'angoisse. Elle ne trouva rien. Elle buvait chez elle. Elle fermait les volets et elle buvait jusqu'au délire. Elle buvait pour ne plus exister. Les enfants recherchaient ses explications, qui étaient claires et faciles à retenir, mais ils ne se plaisaient pas en sa compagnie. Pendant les six premiers mois de leur mariage, Pierre s'épuisa en fornications désespérées, mais il dut se rendre à l'évidence: jamais ils n'auraient d'enfant. Elle cessa de faire l'amour et peut-être même de l'aimer. À l'époque de la Tour du Loup, elle buvait pour en finir avec une vie dont les incohérences l'abrutissaient. Pierre faisait irruption dans le salon, ayant peut-être ouvert la porte d'un coup de pied. Il venait la chercher avant qu'elle se perde dans la nuit sur un chemin du retour où elle perdrait un jour la tête. J'étais derrière le comptoir et j'écoutais sans y croire le flux verbal de l'amie d'enfance qui avait épousé un autre ami d'enfance pour finalement ne donner ni à l'un ni à l'autre l'enfant jumeau qui était son seul rêve de femme.

 

Pierre s'approchait du comptoir en me regardant. Bien sûr, je baissais les yeux et je rangeais dans son cageot la bouteille de vin mauvais et peut-être frelaté que je destinais à ce bonheur circulaire. Je me souviens d'un 11 novembre pacotillé aux récits d'un revenant qui prétendait ne pas prolonger son séjour au-delà de l'automne qui avait presque fait la moitié de son chemin. Il se trompait. L'hiver est toujours sur le point d'arriver. Il n'y a qu'en été que le soleil environne le monument aux morts et son jardin de pierres grises. Des oiseaux roupillent sur les branches et dans les brèches on reconnaît toujours l'insecte séculaire. Le soleil est vertical à toute heure. Les noms gravés s'allongent d'une ombre qui donne à penser. Les vieilles font pisser leurs matous si elles ont acquis cette patience, sinon elles jacassent dans un coin d'ombre qu'elles éclairent de leurs rires destructeurs. À la fenêtre, un blessé de guerre grimaçait pour se moquer d'elles. Agnès le raisonnait d'en bas. Elle était appuyée nonchalamment contre le mur de la boulangerie, participant à distance à la conversation sans queue ni tête que Pierre, revenu de la guerre avec ce qu'il appelait la peur bleue, s'évertuait à singer parce qu'elles avaient l'âge de sa grand-mère et qu'elle n'était plus là pour leur donner des leçons de tranquillité. Sa jambe le faisait souffrir. Des oiseaux avaient tenté de la manger et puis elle avait été si mal soigné que le mal semblait s'y être installé pour toujours. Il ne hurlait plus. Il ne se droguait plus. Ce matin, on l'avait obligé à assister à la cérémonie parce qu'il jouait de la clarinette. Il détestait ce fauteuil qu'on transportait à deux pour l'installer sur le trottoir où les enfants le taquinaient sans croire à leur méchanceté. Dans l'escalier étroit, il avait exprimé son désir de ne plus rien désirer. Il avait connu ce sentiment pendant toute une après-midi qu'il avait passé à plat ventre sur un rocher en plein soleil. Les oiseaux attendaient. Il y avait un homme parmi eux. Il paraissait nu. Il ne bougeait pas. Puis il disparut d'un coup. Pierre eut alors la douloureuse sensation que son agonie commençait. Dans un premier temps, comme pour introduire cette fin lamentable, il regretta en pleurant l'absence d'humanité que les oiseaux exagéraient par leur silence et leur immobilité. Ils étaient peut-être tranquilles. Le pain me rendrait tranquille comme un oiseau si je n'étais pas devenu un oiseau rare, pensa-t-il et son petit rire augmenta doucement la douleur.

 

Il y avait un autre corps étendu dans le sable. Pierre l'observa pendant des heures, guettant un signe de vie. Les oiseaux le dépeçaient. La chair n'en finissait pas. Il regarda le ciel à travers des lunettes noires et il trouva le repos. La douleur s'éloignait à chaque changement de position sur la roche qui ne pouvait pas lui servir de lit. Il aurait préféré mourir dans le sable. Il en devinait les insectes qu'il connaissait parce qu'il les avait étudiés. Puis il se mit à penser à la légende du loup. Il pensa à moi. Il me haïssait. Il s'imaginait que j'étais cet homme nu qui était allé chercher du secours.

— J'ai passé l'âge de la guerre, avais-je déclaré avant de m'enfermer croyais-je pour toujours dans la tour où le loup n'avait vécu que sa triste agonie.

Nous portâmes le fauteuil devant le monument aux morts. Il était tôt. Il faisait à peine froid. Pierre exerçait ses doigts sur les accoudoirs. Un seul être assistait à la scène. À la fin de la cérémonie, elle était encore là. Pierre avait accumulé les couacs.

— Mais ce n'est pas le dernier, ironisait-il.

Elle était assise dans une ombre qui pouvait être celle d'un décor végétal. Elle montrait ses jambes par habitude. La cérémonie terminée, les vieux flattèrent l'épaule de Pierre. Il les regardait. Il n'attendait rien d'eux. Ils espéraient qu'il le comprenait mais Pierre n'avoua jamais sa révolte. Le mal s'estompa peu à peu. Elle voulut le voir marcher dans sa chambre. On la vit entrer dans la maison. Elle n'en sortit que pour annoncer qu'il marchait d'une manière atroce. On voulut en savoir plus. Elle l'imita. Elle était avec les autres dans la rue. Ses pas résonnaient entre les murs. Il ferma la fenêtre mais il renonça à l'idée d'une raillerie de la part de cette fille qui avait hérité la magie de sa mère. Il en vint (nous étions dans sa chambre qu'elle venait de quitter après lui avoir exprimé son bonheur: il s'était cristallisé) à me confier que le désir de la mort est une expérience à recommencer. Mais il n'en trouvait plus la raison. Il était à la tangente de ce désir circulaire. Je pensai à mes murs comme à leur bonheur futur. S'il l'épousait, elle ne croirait jamais à ce bonheur. Lucile eût compris le désastre. Mais Lucile n'était plus là pour le remettre à la place qu'elle lui avait destiné.

 

Il avait cru voir le loup. Il pensait à Lucile. Il ne se souvenait plus d'Agnès. Elle revenait à lui. Elle rendait nécessaire cette agonie qui n'en était pas une. Ce matin, il l'avait simplement trouvée belle mais ses larmes de crocodile accaparaient toute son énergie. Un vieillard tremblant en recueillit une pour l'observer dans un rayon de soleil. On l'amena tandis qu'il radotait. Le vent jouait avec notre patience. Agnès se leva, disparut, reparut et enfin il la trouva près de lui. Elle venait de me trouver très beau et très inutile. Je ne pensais plus à ce plaisir. Le clairon mit un point final à l'attente. Le gravier crissait. Mon père n'attendait jamais trop longtemps pour le ratisser, mais il n'était plus là pour nous contraindre à la cohérence que des rites païens ne suffisaient pas à entretenir pour nous permettre de vivre en paix. Pierre évoqua avec tendresse ce jardinier méticuleux qui ne supportait pas nos négligences d'enfant. Il se souvenait du regard ascendant et de la main qui l'arrêtait au passage d'un oiseau. Avant de mourir, il s'était efforcé de se souvenir de l'homme qui en réalité n'était pas le fils de l'enfant que la loi avait dévoré. Si nous commencions par-là? dit Pierre. Nous avons trop bu. En ouvrant le carnet dans lequel il compte inaugurer notre entreprise de démolition de toute idée de futur, il a parcouru de plus en plus lentement les notes anciennes qui concernaient déjà notre projet. Il faut toujours qu'il commence par un "tu te souviens?" qui n'a qu'une vertu: m'immobiliser à la limite de ce temps qu'il veut évoquer avec moi. En quoi lui suis-je utile? J'ai proposé d'illustrer son récit. Il me demande de l'écrire avec lui. Et à la fin, je prétends l'écrire seul parce qu'il est mort et que j'ai oublié le son de sa voix. Parallèlement à cette évocation (n'est-ce pas un roman parce que ce n'est rien d'autre? disait bêtement Agnès en songeant à l'œuvre que nous nous promettions d'écrire malgré tout), j'écris le journal des choses à ne pas dire. Et depuis que j'écris, je ne peins plus.

— Le premier chapitre initierait le lecteur à la légende de la Tour du Loup, dit Pierre qui écrivait depuis toujours.

— N'est-ce pas une bonne idée? dit Agnès, désolée qu'on la réduisît au rôle ingrat de la matière.

— Le second chapitre imiterait le Journal de Lucile, continue Pierre, puisque nous ne l'avons pas, nous pouvons l'inventer. Il aurait un troisième chapitre, un chapitre d'attente, parce qu'il n'y a plus de sujet et qu'il s'agit d'écrire encore.

Agnès soupira.

— Depuis le temps, commença-t-elle. Si nous te laissions seul avec toi-même? dit-elle en s'éloignant.

— Je ne prétendais rien d'autre, dit Pierre.

Elle le regarde comme si elle attendait qu'il achève une phrase qui ne la satisfait pas. Elle a toujours ce regard quand il ne lui dit plus la vérité. Il se dérobe, et elle l'abandonne à son désespoir. Jeu facile, étourdissant malgré les années, destructeur des surfaces, mise à nu d'une profondeur qui n'existe plus en réalité. Elle rêve avec lui.

— Qu'en penses-tu? dit Pierre.

Il commence:

— Je ne voudrais pas t'avoir fait venir pour rien.

Nous sommes dans l'ombre de la tour, incapables de nous en extraire par un effort d'imagination. Agnès nous a promis des veillées merveilleuses.

— Vous pourrez reconstruire le château de sable, dit-elle.

Elle jette un regard mélancolique sur la zone de lumière qui éclaire la mauvaise herbe et les graviers de l'allée.

— Avec moi-même? dis-je pour me libérer de cette influence.

— Vous n'aurez pas besoin de descendre au village, dit Pierre. Nous ferons le chemin tous les jours si c'est nécessaire.

Combien de jours? Que pensais-je de son idée? Pourquoi partir avant l'été?

— Les choses ont changé au château, dit-il, mais tu ne voudras peut-être pas t'en informer. Tel que je te connais!

Agnès soupire encore. Elle semble répéter cette dernière affirmation et Pierre a sans doute tout compris des intonations de la répétition.

— Je ne dis plus rien depuis qu'on me demande de tout dire. Nous avons le temps! dit encore Pierre.

— Drôle de thérapie! fait Agnès qui s'éloigne toujours, nous entraînant dans la pente avec elle.

Elle cueille les fleurs du talus, supprimant les références du vert et du brun que j'y voyais. Pierre aurait préféré redescendre par le chemin qui est inondé de soleil mais Agnès lui rappelle tranquillement que l'humidité de la rivière réveille toujours les vieilles douleurs qui le rendent ennuyeux et qui l'empêchent de trouver le sommeil quand la nuit est arrivée. L'ubac est triste et pentu, mais il n'y fera pas de mauvaises rencontres.

— Elle prévient le malheur, dit Pierre.

Et il rit. Sa grimace est celle de l'enfant qu'il a été. Elle déteste ces pitreries qu'il lui réserve toujours, parce qu'il ne les joue jamais devant les enfants, dit-elle.

— Je leur fais un peu peur, dit-il.

— J'ai hâte de connaître les filles, dit Agnès.

Il l'a rejointe et elle lui offre son bras. J'attends qu'ils aient disparu dans le bois. Pierre s'est retourné pour me dire quelque chose. Je fais semblant de comprendre et je secoue la main.

 

Est-il heureux? Il écrit des livres depuis si longtemps. Qu'est-ce qu'un livre? Un recueil de croquis, une galerie de tableaux? Je n'ai jamais écrit de livres et je suis loin de me douter que j'en écrirai un pour continuer de ne rien écrire (dénoncer). Mais est-ce bien celui que j'écris? Et puis, où est la parodie? Je n'ai pas écrit dans mon journal ce matin. J'ai commencé à mettre en forme un souvenir sans queue ni tête. En vérité, je ne me souviens plus très bien de ce qui s'est passé ce jour-là. Je brode autour de la perte d'une clé. Le propriétaire de la clé est le père de Pierre et c'est Pierre qui perd la clé. Qu'est-ce que je cherche? Une conclusion? Je n'en sais rien. Pierre n'est plus là pour confirmer l'histoire. Il en changerait le sens. Son talent consiste à être clair. Il est précis, profond et sincère. Adepte de l'image jusqu'à un certain point et bavard à la surface de l'ennui. Il n'invente rien. Il ne continue pas. Il s'installe et avec lui le texte des jours. Non je ne sais plus qui a eu l'idée de ce livre, si c'est lui qui m'a demandé de l'illustrer ou si c'est moi qui désirais ce commentaire. Agnès voudrait savoir. Elle s'est armée de patience. Elle sera fidèle à tous les rendez-vous. Elle sait tout de ce silence. Page blanche.

 

Ils sont entrés dans le bois. Le soleil est nécessaire, me dis-je en pensant m'étendre dans l'herbe maintenant que je suis à l'abri des regards. Je me dirige vers cette lumière. Pierre a raison. Nous évoquerons d'abord la légende du loup et nous ne chercherons pas à en arrondir les angles. L'ombre ne se changera pas en lumière et la lumière n'éclairera pas ce que tout le monde sait. Ce sera une bonne entrée en matière, une série de croquis noirs et blancs, la tour géométrique, le loup immobilisé, la teneur tranquille des arbres et le ciel transparent jusqu'à l'indifférence. Je comprends ces préliminaires. Il n'a jamais été question de s'en passer. Nous avons toujours existé dans leur ombre. Et je suis encore capable d'inspirer cette angoisse. Peut-être est-ce là tout le livre. Une fois la généalogie expliquée et ouvertes les portes du doute, que reste-t-il à écrire? Le Journal de Lucile est une invention de Pierre. C'est peut-être d'ailleurs tout ce qu'il veut écrire, car ensuite, il n'a plus d'idée et me laisse le soin de mettre de l'ordre dans nos souvenirs. Je n'ai pas l'intention de me retrouver seul sur le chemin de la confidence, sachant que tout se passe entre ce triste vagabondage et les inventions désespérées d'une légende qui n'a rien à voir avec la vérité. Je ne veux pas être cet amant infidèle. Mais enfin je suis pris au piège. Je ne lui ai pas révélé les vraies raisons de ma visite. Elle était décidée bien avant les premières manifestations de son désir de recréer avec moi le passé qui l'obsède. Il profite de notre passage pour parfaire l'enfoncement. Agnès est agacée, non pas parce qu'elle sait qu'il nous ennuiera, ni même parce qu'elle craint notre révolte, mais parce qu'elle n'est plus maîtresse de leur image et que cette victoire le rend heureux. Elle est jalouse de ce bonheur. Ce matin, elle a bu plus que de raison. Cette captivité nous met à l'abri de sa violence, croit-elle. Pierre était gêné, mais c'était une gêne à ne pas commenter, ni même à évoquer entre deux silences nés du silence inspiré par un hoquet ou la chute d'un bibelot bousculé au passage d'une hallucination. Elle nous a rejoint à la hauteur du vieux moulin que je désirais ne pas reconnaître à la surface des mots que Pierre voulait imposer à mon imagination. Elle interrompit savamment cette tentative de destruction.

 

Pierre est mon seul ennemi, elle le sait. Elle l'a toujours su. L'idée d'écrire le journal de Lucile n'était pas nouvelle mais je doute que Pierre n'en ait jamais écrit les premiers mots. Ce fut d'abord une confidence. Il s'agissait d'exprimer ce désespoir. Il prenait la plume chaque matin et pendant une heure, quelquefois deux, il entrait dans la peau d'un personnage en train d'écrire. Il me disait combien c'était fascinant, cette interprétation d'un esprit qui non seulement n'était pas le sien mais lui semblait appartenir à ce corps qu'il n'avait peut-être pas "aimé" comme il le prétendait. Je me souviens d'avoir vu ma sœur gigoter sur le ventre d'un intrus. J'en parlerai. Elle me sembla folle. Sa laideur était évidente. J'ouvrais la porte au moment où elle attachait ses cheveux. L'homme fermait les yeux et se plaignait doucement. Une de ses mains était posée sur la cuisse de Lucile et la caressait lentement. Elle était sa maîtresse. Je pouvais en témoigner. Je me promis de le harceler. Je ne demandais rien en échange. Je prenais le plaisir comme il arrivait. Et je surpris Pierre à deux doigts de la mort. La mort était si proche que j'ai pris tout le temps d'entrer dans cette intimité, la première à portée de mon jugement. Il avait affûté la lame tout exprès. Elle était noire, longue et pouvait paraître fragile à cause de sa minceur. Il exerçait cette oppression sur une veine qui finit par saigner. Il sembla soulagé. Je m'approchai enfin. Je lui ai posé la question. Il me regarda d'un air tranquille. Je l'étonnai. Il saignait peu. Il me montra l'artère. Il m'expliqua cette mort. C'était celle de Pétrone. Il avait toujours eu cette préférence pour la satire. Je ne comprenais plus. Il me montra ses mains. C'étaient celles d'un apprenti. Elles étaient propres, mais la pâte Arma ne pouvait rien contre la crasse des ongles et des pores au niveau des articulations. Une paillette avait failli le rendre aveugle. Le matin, les vapeurs de la gnôle l'étourdissaient. Il se promettait de ne jamais s'y mettre. Il en avait parlé à sa mère et elle lui avait répondu qu'elle n'avait jamais vu un homme s'en tenir à ses rêves de jeunesse et encore moins aux désirs dont elle savait à peu près tout. Cette approximation agaçait Pierre. Sa mère ne l'aimait pas. Elle n'aimait aucun de ses enfants. C'est que son rêve de jeune fille ne s'était pas encore achevé. Cela arriverait un jour et alors elle serait la mère des autres.

— Encore une révélation, se dit Pierre en descendant.

L'escalier est étroit, sans lumière, il sent la pisse de chat et l'encaustique. Le couloir est étrangement long, sans fenêtres, la lumière vient de la porte qui est percée d'un regard vitré. Toutes les portes sont ouvertes. Ce sont des pièces vides aux fenêtres fermées. L'huissier est passé le mois dernier. Il a presque tout emporté. Il rouspétait et se confiait à un gendarme immobile qui gardait la porte d'entrée. Le chauffeur du camion s'en prenait amèrement à la justice. Il était assis sur une borne et fumait une cigarette jaune pendant que les manus allaient et venaient entre la porte et le camion. Quand ils sont partis, le père a montré aux voisins la poussière sur la chaussée.

— Ils ont même fait le ménage! dit-il en riant.

L'outrage était trop grand. Il n'y avait plus de place pour la colère. Il jurait seulement de prendre le temps. Ce sacré temps, il le prendrait! Pierre pensait maintenant à ce temps et il m'en parlait. Il n'avait plus rien à espérer de ce côté de la vie.

 

Il me montra ses mains.

— Pas même la douceur, dit-il.

Il renonçait pour aujourd'hui. Il regrettait que je fusse au courant de ses désirs. Il n'avait pas recherché ce témoignage. Mais puisque je savais tout de lui, dit-il, j'avais désormais le devoir d'être son ami. Je lui racontai ce que j'avais vu. C'était un simple rapport. Il n'était pas question de décrire le plaisir. J'agrémentai mon récit de tout ce que je savais du vocabulaire de l'érotisme. Il me semblait ainsi ne pas prendre part au débat que je provoquais. Je ne le regardais pas. Seule la lame m'inquiétait. Il en jouait avec l'ombre inhabitée qui nous entourait. J'augmentai mon récit de celui de mon désespoir. La lame noire disparaissait dans l'ombre, revenait, exactement comme un papillon aux ailes noires que les murs semblent capturer et qui revient toujours au point de départ. Il m'avait peut-être demandé de me taire maintenant que j'en savais autant que lui sur le comportement de Lucile, sur le nôtre, et sur l'environnement qui nous emprisonnait encore au moment de parler. La lame voltigeait maintenant dans l'air. Que se passait-il ? Je regrettais d'en avoir trop dit. J'avais peut-être tout dit de ce que je savais du plaisir. Il gémissait et la lame tournait, se vissait, revenait. Il se sentait vaincu et il me l'avoua. Je garderais le secret de cet aveu. La lame se posa sur ma paupière. Elle me sembla légère, ce qu'elle n'était pas. Sa main compensait cette masse étrange qui commençait à ciseler la surface d'une peau dont je n'avais pas idée. M'était-il arrivé d'y frotter les larmes amères de l'enfance? Je me souvenais de ces effondrements.

— Continue! dit-il. L'outrage n'est rien. C'est l'humiliation. Les voisins ricanaient et mon père était dupe. Tu bavardes et je sais exactement de quoi tu n'as pas parlé.

La lame s'éleva et disparut encore. Elle toucha le feu d'une lampe éteinte. Elle allait s'abattre sur moi. Elle entrerait dans l'épaule, derrière la clavicule, et elle pénètrerait jusqu'au cœur qui se mettrait à saigner. Il n'y aurait pas de douleur. Je n'aurais même pas l'impression de mourir. Et puis je me mettrais à mourir comme dans un film. On ne meurt plus comme dans les gravures. On sait tout de la comédie. Et pourtant on ne la joue pas quand c'est le moment d'être le personnage de ses désirs. Je levai la tête pour tenter de deviner la lame. L'abat-jour de la lampe tintait comme une horloge dont il imitait le mécanisme perpétuel. La porte s'ouvrit. La main revint dans la lumière sans la lame. Elle s'était plantée pendant deux secondes entre mon œil et la surface de l'os.

 

C'était le père. Il nous cherchait. La lampe s'alluma. Sa lueur me parut étrange, peut-être bleue, limitée par une ombre sans profondeur. La lame pivota sous l'effet de l'effort que Pierre lui avait initialement appliqué en la lâchant. La lampe était animée d'un mouvement circulaire. La lame était irréelle. Je la voyais continuer sa trajectoire. La lampe s'éloignait. Elle était maintenant réduite à un point d'une blancheur extrême. La lame venait de pénétrer dans l'œil. Elle pivota encore et je la saisis. Le père se penchait pour examiner la blessure. Pierre boutonna la manche de sa chemise par-dessus la sienne. Il avait noué son mouchoir et serré le nœud en s'aidant de ses dents. La lampe n'éclairait plus rien. On me transportait. Nous étions dans la rue. Je reconnus l'odeur du couloir. Le père jouait. Le lit était tiède. Une soie électrique se posa sur moi. C'était fini. Je me souvenais de tous les détails, mais le sommeil me proposait déjà un rêve à partager avec le temps. L'œil de verre me fut présenté dans son écrin. La lumière de l'été le rendait peut-être profond. Ce n'était qu'une agate. Pierre l'extraie avec précaution du velours. La sphère était parfaite. J'avais froid à cause d'une averse, de la fenêtre qu'on avait oublié de fermer et parce que j'étais nu sous un drap défait au cours d'un trop long sommeil. La pluie m'avait réveillé. Pierre jouait déjà avec l'œil. La pluie l'avait angoissé. Il s'était senti terriblement seul et il avait ouvert la fenêtre. L'horizon était bouché, sinon il aurait perdu la tête. L'œil le fascinait. Il le promena lentement sur ma joue. Il avait raison. Cette douceur me rendit à la surface des choses.

— Laisse-toi faire, dit-il.

Il souleva le bandeau. Ses doigts manipulaient les paupières encore insensibles. L'œi1 pénétra d'un coup. J'ai craint une douleur. Il prit le temps d'ajuster le regard. C'était une question d'habitude.

— Non! Non! fit-il pour me donner une première leçon.

J'étais désespéré. Lucile avait simplement ricané.

 

Mon père avait torturé Pierre dans un pré derrière la forge. Ma mère était restée à mon chevet. À mon réveil, elle m'avait quelque peu inquiété en me décrivant la perfection de l'œil de verre qu'on me destinait. On lui en avait montré un semblable tout en lui expliquant les avantages et les inconvénients de la prothèse. Elle s'attacha pendant une heure à ne me démontrer que les avantages. C'était sinistre. Pierre eut droit à une seule visite. Après que mon père l'eut laissé pour mort dans le pré (en pleine nuit, je me souvenais de la lampe, lame, lampe, lame), son propre père lui avait fait subir d'autres tortures et il avait cette fois perdu connaissance. Le lendemain, le gendarme, en le voyant tuméfié et à peine tenant sur ses jambes, lui avait demandé si je l'avais frappé avant ou après. Pierre ne se souvenait plus de la leçon. Sa mère lui pinça la peau dans le dos. Encore une douleur aiguë et si profonde que son cri parut une réponse.

— Bien, fit le gendarme. C'est toi qui l'a forgée? dit-il.

Il tenait la lame noire qui avait l'air d'un oiseau mort dans la paume de sa main.

— Oui, dit Pierre. Je l'ai trempée.

Il montra ses mains. Le gendarme grimaça imperceptiblement. La lame disparut dans une sacoche de cuir noir. Il flatta la joue de l'enfant. Il ne rencontra qu'une extrême tension. Une seconde, il eut le désir de lutter contre cette révolte. Il sentait le musc et le cigare à la fois. Des gouttes de sueur descendaient le long de son cou. Pierre le regarda bien en face.

— Ni avant, ni après! dit-il enfin.

Sa mère s'écria:

— Mais tu viens de dire le contraire!

Le gendarme s'adoucit:

— Il n'a pas dit le contraire, madame, il a dit avant, je l'ai parfaitement entendu.

— Ni avant, ni après, répéta Pierre.

Mais ce n'était plus une révolte. Le gendarme s'en rendit compte.

— Et comment tu expliques ces blessures? demanda-t-il.

— Je ne les explique pas, répondit Pierre qui se sentait désarmé malgré tout.

— Ce n'est pas une réponse, dit le gendarme.

Sa grande main serrait l'épaule de Pierre qui attendait la douleur pour se laisser aller à tout dire.

 

— Mais il n'y a pas eu de douleur! me dit-il.

L'œil était ajusté à la mesure exacte. Cette précision l'émerveillait. Je n'ai rien dit, je n'ai pas trahi ton père. Il attendit un moment pour conclure:

— J'ai cru mourir, tu sais?

Moi, je m'étais endormi et je m'étais réveillé. C'était tout. En quelques jours, le pansement a diminué de volume. Dès le premier jour, on me promit un œil de verre. Ma mère vint m'expliquer les règles du jeu.

— C'est ta faute au fond, dit-elle.

Je réclamai un miroir. Comme il n'y en avait aucun dans la chambre, et rien surtout qui pût en faire office, pas même un tube d'acier chromé ou la poignée d'une brosse, je m'étais attendu à une réponse négative. Les paupières semblaient cousues. L'œil valide pouvait paraître disproportionné ou en tout cas gonflé par quelque infection, mais non, il fallait que je m'habituasse à cette différence exactement comme l'édenté s'ajuste tous les jours à sa prothèse rose et blanche. Je ne trouvais pas le cri qui convenait à ce désastre. Ce n'était pas une tragédie. C'était ce genre d'anecdote dont le contenu ne change rien à l'histoire mais qu'on raconte tout de même à la fin d'une époque pour en introduire une autre.

— Je l'aurais tué, dit mon père.

Sa rage n'était pas feinte, mais comment expliquer ce qui venait de m'arriver s'il ne jouait pas ce rôle? Je promis de ne jamais ouvrir l'écrin en présence de Lucile. Je ne voyais plus Pierre à qui l'on venait d'interdire les mauvaises fréquentations. Je suis passé mille fois devant la forge. Le père me tournait le dos sitôt qu'il m'apercevait dans la descente de l'église. Je crois que c'est à cette époque-là qu'il faut situer l'arrivée au village du poète Nicolas Carvajal.

 

C'était un Espagnol dont la famille avait été entièrement suppliciée par les hommes de Franco. Ou bien il avait été lui-même de ces hommes et il était en pénitence. Il logea d'abord au-dessus de la remise. La chambre lui plaisait. Elle donnait sur la place et il adorait ces bruits, surtout quand c'était le vent qui trahissait les conversations. Il traduisait instantanément ces reconnaissances. Sinon, il courtisait les femmes sans bouger de la table qu'il occupait sur la terrasse du café. Il était habillé de blanc et de noir et n'allait jamais sans un livre qu'il ouvrait comme un éventail. Il fumait des cigares dont il n'écrasait plus le mégot sous le talon de sa bottine depuis qu'un fada les ramassait pour bourrer sa pipe. Il n'avait jamais parlé à cet idiot mais s'était promis de le faire. Dans le cendrier, il prenait soin de séparer la cendre du mégot. C'était maintenant le mégot d'un cigare à peine fumé. Le fada attendait que le poète eût refermé la porte de la remise. Il n'avait alors que le temps de marcher d'un pas pressé vers la terrasse, longer le mur le long des cageots de bouteilles vides et, en passant, saisir dans la pince du pouce et de l'index le mégot encore chaud et humide que l'Espagnol avait la bonté d'abandonner à sa misère. Il n'était plus sur la terrasse quand le poète ouvrait toute grande la fenêtre de sa chambre. On le voyait ajuster la barre des volets et il respirait longuement les parfums d'un pied de lilas qu'il avait acheté un jour de marché. Le fada sortait la pipe du fond de sa culotte, il prenait le temps d'une prière pour bourrer la pipe, déchirant le tabac entre les dents, et puis il demandait du feu au passant qui n'en avait pas. Les enfants allumaient des briquets en s'enfuyant aux quatre coins de la place.

 

Un jour, le poète poussa un cri à sa fenêtre. Les gosses frottaient le briquet contre le mur de la remise. Ils entendirent l'Espagnol descendre l'escalier. Il les admonestait durement. La porte s'ouvrit. Ils avaient disparu. Il jura dans sa langue et passa une main experte sur le crépi où la roulette du briquet avait laissé de longues traces parallèles. À côté, dans la forge, le feu ronflait en même temps que l'apprenti chargé d'activer le soufflet contenait une toux que le maître surveillait d'un œil irrité. Le poète s'approcha. Le fada était encore sur la place. Il tirait sur sa pipe éteinte. Il savait ce que le poète allait lui proposer et en effet, il le vit entrer dans la forge et en sortir avec une braise blanche qu'il tenait dans les mors d'une pince. Le mieux était de s'en tenir à un silence révélateur de la terreur que lui inspirait la matière en fusion. Mais le poète n'avait pas de bonnes intentions. Il n'avait pas d'autre prétention que de lui enseigner le feu. Le fada était paralysé. Pierre était sorti sur le seuil de la forge.

— Il cherche de la compagnie, avait dit le père à un client hilare.

Mais le fada ne s'était pas enfui. Il n'avait pas la force de regarder le morceau de métal qui rougeoyait dans les courants d'air. Le poète lui expliquait le sens à donner au feu.

— Si tu veux fumer le tabac de ta pipe, dit-il, il faut que tu connaisses le feu. Tu ne peux pas accepter d'en avoir peur.

Le fada se mit à rire.

— Il a trouvé quelque chose à lui dire, dit le client qui était sorti.

Il sentait la châtaigne. Pierre demanda la permission à son père de s'approcher de la scène parce qu'il ne voulait plus en perdre l'essentiel. Le père se renfrogna.

— Tu es curieux comme une fille, dit-il.

Pierre s'éloigna. Il se posta sous les mûriers.

— Je ne cherche pas à te donner une leçon, disait le poète, mais tu pourras posséder un briquet.

Le fada riait de plus belle. Il sortit de sa poche une mèche d'amadou et une pierre contenue dans un étui transparent.

— Il en avait un, dit Pierre.

Le poète se retourna. Il avait l'air furieux.

— Tu me déranges, morveux, dit-il.

Le fada en profita pour s'éclipser. Le morceau de fonte tomba sur le pavé. Le poète fit un petit saut en arrière pour éviter les étincelles. Il souriait maintenant. Il tendit la pince à Pierre qui se contorsionnait pour en saisir les anneaux tandis que le poète lui présentait les morts fumants.

— Dis à ton père que je n'ai plus d'argent pour lui payer le loyer, dit-il.

Pierre retrouvait ses esprits sous l'influence de cet aveu inattendu. La pince lui chauffa un peu la paume de la main. Il se montrait insolent maintenant et ça le rendait heureux. Le poète haussa les épaules.

— Dis-le lui avant que je ne devienne complètement fou.

Et il s'en alla derrière l'église où il avait des habitudes de méditation. Pierre entra dans la forge. Le père était occupé à refaire les calculs d'un abaque sur la colonne d'une fraiseuse. Il avait de toute façon décidé de ne pas se mêler de l'histoire que l'Espagnol lui avait demandé de commencer sans lui. Le père n'avait pas voulu louer cette chambre. C'est l'Espagnol qui, une fois dans les lieux, lui avait démontré qu'il avait tort. Le père ne se laissait pas facilement convaincre. Il mesurait ce temps perdu à bavarder avec un étranger lunatique qui promettait de ne pas lui faire d'ennuis. Le loyer était dérisoire, presque symbolique. Si nous devenons amis, avait dit le poète, je vous inviterai à un festin que vous ne pourrez plus oublier. Le père le toisa. Il tendit enfin la main pour recevoir le montant du premier loyer. Je revis Pierre sur les entrefaites.

— Je t'en prie, ne parlons plus de l'œil! me dit-il tandis que le poète nous observait, tranquillement accoudé à la fenêtre.

Il avait l'air heureux de n'avoir rien d'autre à faire. Le père nous avait à peine aperçu et il n'était pas sûr de m'avoir reconnu. Il se remit au travail en pensant à autre chose.

 

Dès le deuxième jour de sa résidence, l'Espagnol avait donné des signes d'étrangeté. On l'avait vu parler avec Agnès, la mère d'Agnès. Il lui avait donné une branche de laurier qu'elle avait fourré dans ses jupes en jetant autour d'elle des regards désespérés parce qu'elle se sentait surveillée, ce qui était un peu vrai. Le père fumait une cigarette à la porte de la forge. Il était peut-être le seul témoin. Le poète revenait en sifflotant.

— C'est un rameau béni, dit-il.

Et il cligna de l'œil avant de pousser la porte de la remise. Pierre était en train de balayer la terre battue autour de la forge.

— Tu la vois toujours, cette Agnès? dit le père en rentrant.

Pierre ne répondit pas tout de suite. Il prenait toujours le temps d'examiner avec soin les angles des questions que lui faisait son père. Ces questions étaient toujours le début d'une conversation qui tournait mal ou à l'avantage de l'autorité à laquelle il se soumettait d'ailleurs assez facilement. Et le temps lui manquait toujours pour aller au bout de son analyse. Le père répétait la question dans les mêmes termes, ajoutant qu'il n'avait pas besoin de réfléchir pour répondre à une question qui ne mettait pas en jeu la validité de ses connaissances mais seulement sa sincérité d'enfant. Il ne parlait pas d'amour. Il disait seulement que le temps de l'attente était achevé et que la réponse ne pouvait plus tarder sous peine de cruelles souffrances. Il les administrait avec une patience exemplaire. Pierre préférait s'en tenir à l'abandon et c'était d'autant plus facile que ses prétentions analytiques lui avaient justement évité la révolte.

— Elle redouble, dit-il enfin.

Le père parut étonné par la nouvelle.

— Ah? fit-il seulement.

— Ensuite, dit Pierre, il (le poète) est sorti en pleine nuit pour aller Dieu sait où. Il était pieds nus et portait sa chemise à la main. Il avait laissé la lumière dans sa chambre et comme il n'avait pas fermé les volets, il y avait ce rectangle jaune qu'il a soigneusement évité de franchir, préférant l'ombre lunaire des mûriers.

— Je l'ai suivi, dit Pierre.

Il se griffait les joues comme un enterré vivant.

— Je suis fou, dit-il.

Il allait me raconter une histoire assez longue pour nous mener au beau milieu de la nuit.

— Où trouver le sommeil sinon? dis-je en entrant tout entier sous la bâche.

Notre chaleur s'installa doucement. Nous n'avions laissé qu'une fente du côté de la lune. Pierre devenait un fantôme. Il voulait d'abord m'assurer de sa parfaite santé mentale.

— On ne m'enfermera plus, dit-il.

Et j'étais sur le point de le croire. Il ne lui restait plus qu'à commencer une histoire avec laquelle il me faudrait désormais compter pour parfaire l'opinion que j'avais de lui. La bâche était accrochée au mur de l'église par des pitons vieux comme le monde. Elle s'était déchirée à l'angle du tas de bois. Et c'est à travers cette fente que je regardais tristement l'extérieur d'un monde que Pierre voulait que j'explorasse avec lui.

 

Le poète nous surprit un soir. Il promenait son chien. Pierre était assis sur le bûcher. J'exerçais mon œil dans la fente. Le museau du chien m'avait à peine effrayé. Je m'attendais à d'autres rencontres dans le blanc de la lune.

— Qui est là-dessous? demanda le poète en forçant le chien à se coucher.

Je me montrai.

— Ta mère te cherche, me dit-il. Elle te cherche tous les soirs. Vous habitez dans la tour?

Pierre se mit à siffloter. Le poète leva la tête mais il ne dit rien. Il attendait ma réponse. Je lui dis que c'était la Tour du Loup.

— Je sais bien que c'est la Tour du Loup ! J'écrirai ce que la légende m'inspire. Mais qu'est-ce que vous savez, vous, de la légende?

Je dis un peu vite que mon grand père était le héros de cette légende et que je me sentais l'héritier de ce droit sur la nature (un mot de mon père que je répétais parce qu'il me semblait insuffisant de "descendre" du héros comme le singe descend d'un arbre pour ressembler à un homme...). Le poète sourit.

— Je vois, dit-il.

— Vous ne voyez rien, dit Pierre. Vous voyez ce que les gens veulent vous faire voir.

— Ah? fit le poète. Et qu'est-ce que je vois?

— Mais rien, dis-je dans la fente, il vient de vous dire que vous ne voyez rien. Sauf ce que les gens veulent que je voie?

— Exactement, dit Pierre.

Il jetait des bouts d'écorce dans l'ombre. Le chien gémissait.

— C'est un trouillard, n'est-ce pas, monsieur? fit-il en jetant cette fois le bout d'écorce sur le crâne du chien qui fit un écart malgré la main du poète qui empoignait son cou de bête soumise.

— Vous me raconterez la légende si je vous le demande? dit-il.

— Les gens vous en ont tout dit, dit Pierre, sauf la vérité. Nous on se contentera de vous dire la vérité.

Le poète vit qu'il avait affaire à deux malins. Il secoua un peu les boucles que je cultivais sur mes tempes, puis la même main flatta la cheville de Pierre. J'entendis une troisième fois l'appel de ma mère. Le poète examinait mon visage. Pierre était descendu du bûcher et il se tenait maintenant dans le dos du poète qui était accroupi et tentait, sur les indications de Pierre, de déchiffrer mon regard. Le doigt de Pierre se posa doucement à la surface de mon œil.

— La pression se répartit à l'intérieur de la cavité, comme la lumière, dit Pierre.

— Ce n'est pas ton grand-père qui a été mangé par le loup, dit le poète.

Pierre fouilla dans ma poche pour en extraire l'écrin. Il manœuvra lentement le petit crochet de laiton. Il aimait cette impatience. Le poète, qui n'avait pas osé toucher l'œil malgré les conseils éclairés de Pierre, caressa du bout du doigt le velours concave que Pierre lui proposait de mémoriser.

— Ce que vous voulez savoir, dit Pierre, c'est d'où vient son père si ce n'est pas le loup qui a mangé le sien.

Le poète rit.

— Oui, c'est ça! dit-il, qui donc a mangé le père de ton père?

J'ouvris toute grande la fente. Il me regarda sortir de là comme un enfant du ventre de sa mère.

— Mais c'est le loup, dis-je.

Pierre ricanait. Le doigt du poète quitta l'écrin pour aller se poser sur ma joue. C'est une expérience fascinante, dit-il. Pierre haletait. Il était fou de penser que j'avais compris. Je regardais plutôt les effets de la lune dans ses cheveux.

— Vous habitez vraiment la tour? dit le poète.

Pierre s'appuyait sur son épaule. Il avait repris le cours de son discours. Le poète tourna la tête pour lui dire qu'il lui trouvait beaucoup de vocabulaire pour un mioche qui n'avait même pas l'air de savoir se moucher. Le visage de Pierre souffrit une grimace de courte durée.

— Ce qui m'arrive, dit-il, c'est que je suis le seul à comprendre.

Je sortis de dessous la bâche pour aller jeter un coup d'œil dans la rue. Ma mère parlait avec la mère de Pierre.

— Mon père ne voudra pas vous voir, dis-je doucement, surtout si vous prétendez écrire ce que pensent les gens. Mais le matin, continuai-je, il travaille dans les jardins du château, et le soir, il aime une autre femme, vous comprenez?

Le poète fit oui de la tête. Si ma mère s'absentait à ces heures-là, il pourrait visiter la tour, était-ce ce que je voulais lui dire.

— Bah! dit Pierre, il vous dit qu'à ces heures-là, si ça arrive, et ce n'est pas forcément tous les jours, de toute façon sa sœur ne vous laissera pas entrer.

Le poète cessa de caresser ma joue.

— Il a une sœur? fit Pierre en singeant le poète. Mais oui, m'sieur! Et belle avec ça! Mais belle! belle! belle!

Il se pencha sur le poète pour lui parler dans l'oreille.

— Mais vous n'en saurez pas plus, dit-il tranquillement.

— Tu ne te sens pas insulté, me dit le poète.

Il me rendit l'écrin qu'il venait d'arracher à Pierre. J'y déposai l'œil de cristal. Il y avait deux cavités. Pierre expliqua:

— C'est pour l'œil de rechange.

— Ah? fit le poète.

La lune paraissait toujours plus proche.

— Je vais rentrer, dis-je.

Le poète m'aida à franchir les bûches éparpillées dans l'herbe haute.

— Je t'accompagnerai jusqu'à la tour, dit-il.

Pierre nous suivait en sifflotant.

— Des mots, dit-il, j'en apprends tous les jours. Ce n'est pas le plus difficile.

Le poète ne l'écoutait plus. Je lui montrai la maison de la prostituée.

— Des fois que, dit Pierre en riant.

Il se tenait à l'écart, presque de l'autre côté de la rue. Le vélo de mon père était enchaîné au portail de Constance.

— L'amante? dit le poète doucement.

Pierre s'accrocha à la lune (un truc):

— La maîtresse, précisa-t-il, et il montra la façade sinistre de l'école.

— Oh! Oh! fit le poète.

Et la voix de ma mère:

— C'est toi, Pierre? c'est toi, Pierre?

Le poète entra avec moi dans l'ombre des peupliers. Pierre s'était arrêté pour attendre ma mère. De là où ils étaient, elle ne pouvait pas voir le vélo. Elle se garderait bien de s'en approcher. Pierre avait commencé à marcher vers la place.

— C'est un bavard, dit le poète, un peu halluciné, non?

Ils atteignaient la fontaine publique. Pierre se pencha pour se rafraîchir le visage.

— Continuons, dit le poète.

Je sortis de l'ombre.

— Non, dis-je, j'attends mon père.

— Ah? fit le poète. Ah? Ah?

Il s'éloigna. Pierre l'attendait. Ma mère était revenue à la porte de la forge éclairée par une lampe tremblante. Je pouvais les voir tous les quatre. J'entendais le père qui rangeait des poutres dans l'allée le long du mur. Ce bruit de ferraille tous les soirs, les gens s'en plaignaient, mais le sommeil sort vainqueur de ces combats. Constance apparut sur le seuil. Elle était seule. J'attendis une bonne minute mais il était couché dans l'herbe. Je ne pouvais pas le voir. Elle sembla s'accroupir et comme je ne savais pas qu'elle se préparait à se coucher près de lui dans la même herbe qui m'inspirait les mêmes désirs, j'eus la sensation de n'être au fond que le voyeur que je ne voulais pas être. La voix de mon père me rassura. Elle disparut dans cette ombre.

 

Sur la place, Pierre et le poète étaient en grande conversation. Ma mère était partie. La mère de Pierre semblait s'activer derrière les rideaux de la cuisine. Et son père fumait sous la lampe en observant le jeu du poète qui enseignait le castillan à Pierre depuis deux jours. Maintenant ils étaient tous les deux assis à califourchon sur le banc de pierre et ils parlaient tranquillement et s'écoutaient aussi patiemment. Il ne pouvait pas entendre ce qu'ils se disaient. Pierre grandissait vite depuis un an. Une seule idée le tourmentait et le vieux savait trop de quoi il s'agissait. Il était sur le point de renoncer à lui enseigner le métier. Pierre travaillait bien. Il apprenait vite, plus vite, beaucoup plus vite, pensa le vieux en secouant la pipe dans le caniveau. Il partirait pour ne plus revenir, ou bien il reviendrait pour prendre le temps de s'en aller. Un oiseau, pensait le vieux. Et il regardait le ciel de son village en se disant qu'il n'y en avait pas d'autre. Pierre avait perdu cette sale habitude de le contredire même à propos d'un rien. C'est que le poète savait s'y prendre avec lui. Un matin, peu après mon séjour à l'hôpital, nous nous rencontrâmes lui et moi sur un chemin qui pouvait être celui de l'école.

— Ils me l'ont enfermé, dit-il sans s'arrêter. Un jour ils enfermeront ton père!

Il m'avait terrorisé. Je suis arrivé à l'école sans pouvoir maîtriser au moins un peu ce tremblement. Agnès dit:

— Il est malade, il a de la fièvre!

Elle était désespérée et j'étais presque aveugle. On entendait les coups de marteau, les glissements de la ferraille, la porte qui battait à cause du vent qui se levait, et je ne savais rien de Pierre parce que j'étais seul.

— Il a de la fièvre, dit Agnès qui se tranquillisait au fur et à mesure de mon effondrement.

J'entrais lentement dans la sapinette. Je pensais que c'était l'hiver. La résine me procurait une sensation d'éternité. Mais les branches brisées m'écorchèrent le visage. J'étais ancré pour toujours de ce côté du monde.

— Il s'évanouit! criait Agnès.

La terre entra dans ma bouche. Je ne fis aucun effort. Je souhaitais cet enterrement. Mais le froid me retenait étrangement (injustement) à la surface de cette terre. Quelqu'un manipula mes paupières pour en extraire l'œil et le ranger dans l'écrin. La même main mouilla mon front et mes joues d'une eau si froide que je redoutais de ne jamais trouver le moyen de mourir autrement qu'après avoir subi toutes sortes d'épreuves qui seraient comme méritées suite à une vie exemplaire. Ou bien c'est Pierre qui me plaisantait. Il revenait à mon chevet pour me faire promettre de ne plus perdre la tête. Est-ce qu'il la perdait lui?

— C'était donc possible, dis-je.

Il me regarda sans comprendre.

— C'est mon père, dis-je pour tout expliquer.

Il y eut un tremblement imperceptible dans ses mains.

— Oui, ton père, dit-il pensivement. J'ai promis de lui parler, dit-il encore. Il me tuera peut-être pour de bon cette fois!

Il y avait aussi la douceur d'Agnès, sa magie.

— Le problème, expliquait Pierre à Constance, c'est l'œil, un seul vous comprenez, du côté qu'il n'a pas choisi.

— C'est horrible, dit Constance. Je ne m'imaginais pas.

Agnès était douce et patiente, je me souviens. L'œil en effet manquait à mes recherches d'un équilibre. L'horizon me paraissait incliné. La terre venait en pente jusqu'à moi. Le ciel disparaissait dans une ombre impossible à pénétrer autrement que par les moyens de l'imagination. On me fit boire une tisane.

— Il fait si froid dans la tour, dis-je, depuis que ma sœur ne s'occupe plus du feu.

C'était un aveu d'impuissance. Constance eut un haut le cœur en voyant l'œil dans son écrin. Pierre lisait à haute voix le prospectus vert et noir. Il était agité de tremblements peut-être douloureux. La feuille semblait clignoter entre ses doigts.

— Je n'ai pas vu Lucile depuis, dit Pierre en marquant un temps d'arrêt à cet endroit, depuis si longtemps, continua-t-il à mi-voix.

La nausée devenait acide.

— Il y a des enfants qui jouent à regarder passer le poète, dit quelqu'un dans le dos de Constance.

Elle posa la compresse chaude sur mes paupières. La gaze sentait le clou de girofle. J'eus un haut le cœur au moment où Agnès versait la tisane entre mes lèvres à l'aide de cette petite cuillère qui venait de produire un son inexplicable contre ses incisives. Je regardais les dents. Celles d'Agnès sont blanches et presque pointues. Elle déteste ce sourire. L'autre, invisible, répétait sa plainte à propos du poète que Constance semblait regarder à son tour. Pierre attendait un jugement pour commencer de lutter. Je sais tout de ces attentes et même de ce silence. Le front de Pierre prend alors de l'importance. On ne voit que le dessus de sa paupière. La peau est jaune et bleue, parfaitement convexe, et ne bouge pas. Ses joues tremblotent. On dirait qu'il va se mettre à pleurer mais non, il attend une pensée, il la réduira à une sensation d'impossible découverte, ce qu'il appelle la chance, Constance ne comprend pas. L'amour le réduit à cette poussière d'intelligence. Il ne redoute que le vent. C'est une citation. Constance regarde passer le poète. Le fayot se met à la fenêtre, entre le rideau et l'angle du mur, mince, gris, peut-être fille, les jambes nues serrées l'une contre l'autre. C'est passé. Agnès est dans la cour. Pierre a abandonné l'écrin sur le bureau de Constance et Constance m'oublie. Le poète fait les cent pas au milieu de la place. Il allait à confesse. Le curé est sur la route. Le poète tue le temps. Lucile ne veut pas le connaître. Elle regarde mourir le feu. Mon père est revenu de Paris avec un bocal de poussière. La vie n'a plus de sens. Je ne pense qu'à dormir. Je crois en cette attente. Le soir, je prends le chemin du château et je le fais durer. J'ai dessiné les feuille d'un linteau sur une vieille planche. Mon père m'a montré le buffet. Il manque encore les portes. Constance est penchée sur l'établi, un ciseau à la main, un maillet dans l'autre, la cadence est trouvée, le fer creuse les nervures, fausses ombres, dans le style qu'il s'agit d'imiter à la perfection. Mon père ajuste des tenons, lustre des fermetures, vernit, reponce, vieillit encore. Le comte est toujours satisfait, critique mais heureux de ne pas trouver grand-chose à redire. Il falsifie de vieux documents qu'il faut plier et déplier des milliers de fois dans une ambiance de travail qui donne un sens à mon infirmité. Je m'explique. L'œil est rangé dans son écrin. Je noue le bandeau et je me mets à regarder dans la lunette. Je suis allongé sous le télescope. Je passe des heures à regarder le ciel pendant qu'ils trichent du mieux qu'ils peuvent. Je voyage sur le fil vertical d'une abstraction que les calculs n'expliqueront jamais. Quelle angoisse, cette angoisse qui m'oblige à sortir de moi pour m'aventurer dans cet espace sans horizon! L'observatoire est fermé depuis longtemps.

— On fermera le musée l'année prochaine, dit le comte. Que feront-ils de l'atelier s'ils ne trouvent pas le moyen de s'arrêter?

Constance examine les poussières dans le microscope qui est de construction plus récente que la lunette. Cette fois, l'horizon est derrière soi. J'ai l'impression d'avoir franchi cette limite qui est le fil tendu entre la vie et la mort. Constance redoute ces vertiges. Elle ne me laisse pas longtemps l'usage du microscope, prétextant que je lui fais perdre un temps précieux. Régions mixtilignes de l'existence. J'ai mon rôle à jouer. J'ai étudié l'usage de la plume et du racloir. Je me rends utile, surtout quand il s'agit de géométriser les perspectives. Pierre a écrit un texte hermétique sur le sujet. Je n'ai pas trouvé d'équivalent graphique. Je passe le meilleur de mon temps à m'interroger sur le sens à donner à ma vision oblique. Autre hermétisme. Nous prêchons la fertilité, déroutés par des plaisirs fascinants. Constance observe notre proximité en savante et n'intervient que pour nous montrer la pauvreté du décor. Elle n'entreprend rien sans cet acharnement qui met à jour sa nudité. Nous mesurons la sueur, la lenteur, les colorations de la peau, l'irritation des yeux ou le tremblement des lèvres, par exemple. Pierre m'attendait sur le chemin du retour.

 

— Alors?

Je racontai. Mon père m'aurait tué s'il avait su. Constance s'en doutait peut-être. Elle savait tout de ma passion. Et presque rien du malheur de Pierre qui ne vivait que dans l'espoir d'être entièrement digéré par l'instinct de conservation de Lucile. Il n'aimait pas cette image mais il la cultivait en attendant d'en trouver une meilleure. Cette idée de faux insecte n'était que le préliminaire d'un suicide par quoi devait s'achever une vie dont il se sentait le maître à défaut de la soumettre à ses désirs. Nous prenions le temps de ces échanges. Il était clair, ayant sans doute beaucoup travaillé l'expression. Je redoutais cette influence, ce travail, cette patience. Mon regard préférait le tremblement des feuilles, le passage des oiseaux, inexplicables, ou le croisement des chemins où l'infini se multiplie, ce qui ne résout rien. Je pourrais vivre l'éternité sans jamais rien changer à ce plaisir. Je n'attends rien. Je sais que j'existe. Demain, nous irions au château. Le peintre avait proposé un Gauguin. Le comte s'en tint à son idée d'un Rembrandt. C'était une vieille idée. Il voyait la femme à genoux dans son lit, presque nue, avait-il précisé, et la lumière venait d'en haut, oblique, l'angle s'initiant à l'extérieur du tableau. Il avait rassemblé les meubles, les bibelots et une lampe. Le peintre demanda un ciel de lit. Le comte ne trouva pas l'idée mauvaise.

— Il n'y a pas de peinture, me dit le peintre, il n'y a que des coups de pinceaux, et il me montra toutes les manières de le tenir pour conditionner le mouvement et "par conséquent", la couleur.

 

Constance avait achevé un encadrement que mon père s'était chargé de vieillir. Le comte écrasa le corps d'un capricorne dans l'épaulement. Il était heureux chaque fois que l'objet ressemblait à son rêve. Bonheur de courte durée, car il se rappelait soudain qu'il avait des complices. Il posa la chair molle de ses mains sur mes épaules. Nous regardions ensemble le tableau. La femme avait été peinte sans ombre ni lumière. Les draps jouaient ce rôle à sa place. L'homme avait l'air d'un enfant. Sa tête était penchée de profil dans un angle parfaitement incohérent. Il était vêtu à la mode du jour. Dans le ciel de lit, un angle apparaissait plus précisément sculpté que les autres qui pouvaient être des bergers. Au-dessus de leurs têtes, le soleil, sans ciel, était à l'origine de ces sillons creusés dans le bois. Étrange tableau où le soleil n'éclaire rien, tandis que la lumière qui vient du dehors ne peut être, compte tenu de la divergence des rayons, que celle d'une lampe.

— Oui, dis-je, et j'étais sans doute d'accord avec cette description.

Mon père construisit la caisse dans l'après-