de Patrick CINTAS
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Texte intégral
LUNDI
Chapitre premier
Il fallait sans cesse lui expliquer, comme si elle ne saisissait pas le sens profond de ce qu'il souhaitait lui donner à penser. Les soirs où ils ne recevaient pas (ils recevaient trois fois par semaine, le dimanche étant réservé à sa famille, elle avait un nombre incalculable de "membres"), ils ne s'attardaient pas longtemps dans le salon attenant à la salle à manger; ils venaient de partager un repas équilibré pour la nuit; ils étaient épuisés par le silence que le télépoint ne réussissait pas à troubler; ils avaient un peu parlé des jours à venir; elle tenait à un projet dont il ne comprenait pas la finalité. Comme il ne dormait pas s'il avait absorbé trop de protéines, elle avait longuement calculé les valeurs énergétiques sur un abaque découpé dans un magazine. Il regardait sans s'approcher. Il ne tenait pas à entrer dans les raisons suffisantes de ces algorithmes. Les quatre soirées où ils ne recevaient pas ne se suivaient pas et il lui faisait remarquer qu'elles se ressemblaient étrangement.
— Étrangement? se contentait-elle de susurrer comme si elle ne souhaitait pas protester.
Il ne répondait pas à cette question mais ne pouvait pas s'empêcher de la rechercher dans les conversations qui animaient la maison trois fois par semaine. L'une de ces soirées était définitivement, depuis de longues années déjà, consacrée aux Vermort chez qui on allait rarement malgré d'insistantes invitations qui en conséquence se faisaient plus rares. Les Vermort, néanmoins, demeuraient fidèles à la soirée du mardi. Ils arrivaient à huit heures et repartaient à minuit passé. Quatre heures perdues avec un esprit certes brillant et une beauté indéniable ne justifiaient pas l'insomnie qui le terrassait ensuite à la porte du sommeil et aux pieds de la femme avec laquelle il avait, un jour, choisi de vivre. Les Vermort l'ennuyaient à ce point. Leur part de conversation était considérable, peut-être les trois-quarts du temps qu'ils demeuraient avec eux, ces mardis soirs. Trois heures par semaine à écouter tantôt le beau langage fluide de Fabrice qui était un expert en reflets fidèles mais protecteurs des images ainsi renvoyées, et la voix de Gisèle qui dénonçait les incohérences de la vie quotidienne pour justifier l'amertume de ses conclusions. On en savait moins sur les autres, ceux qui venaient le vendredi, qu'on nourrissait de petits propos destinés à la rumeur, et ceux qu'elle prétendait connaître à fond sous prétexte que le même sang coulait dans leurs veines. On dérogeait rarement à l'exigence de quatre soirées passées ensemble sans personne pour en juger. Il exigeait, mais ne cherchait jamais à se dérober aux visites qu'il fallait, de temps en temps, rendre à ceux qu'on avait si bien reçus. Comme ils avaient deux voitures, non pas une pour le travail et une autre pour sa commodité à elle, mais une qui lui servait effectivement à rejoindre son lieu de travail et une deuxième qu'il avait achetée par pur plaisir de posséder une belle mécanique, on allait aux rendez-vous avec cette dernière et les conversations commençaient avec elle, ce qui ne manquait pas de l'irriter (elle) un peu trop visiblement. Ils possédaient aussi une deuxième maison, plus spacieuse mais moins confortable, au bord de l'océan où il avait failli se noyer et dont elle l'avait sauvé devant un parterre de témoins nus et interloqués par sa musculature mouillée. Il s'était transformé en algue molle dans ses bras d'athlète. Une coupure de journal, conservée dans l'album de photos, montrait une nudité marquée par trois étoiles noires. Les témoins aussi portaient des étoiles. On ne distinguait pas nettement le corps livré aux tourments d'un sable dont la couleur se confondait, en valeurs de gris, avec sa chair tétanisée maintenant. Rien ne le différenciait clairement du sable où les pas avaient formé les petits cratères de sa désolation. On n'en parlait pas. Les Vermort n'en savaient rien. Ils ne connaissaient pas la maison au bord de l'océan qu'ils appelaient la mer. Ils savaient cependant que leurs hôtes s'y rendaient au milieu de chaque saison, immanquablement fidèles à cette géométrie du temps, et qu'ils en revenaient pour n'en pas dire grand-chose, sinon qu'ils s'y ennuyaient quelquefois, car le voisinage était distant. On ne sut jamais de quelle distance il s'agissait. Gisèle souriait comme si elle cherchait à changer le sujet de conversation et Fabrice le changeait sans difficulté, proposant une fois de plus les effets de son imagination à des interlocuteurs qui ne s'étonnaient plus de demeurer interdits devant tant de facilité élocutoire.
Cette semaine, donc (on était lundi et il avait passé la journée dans son bureau à organiser le travail de la semaine), à part les Vermort du mardi, il y aurait les Fielding vendredi et un cousin et sa famille dimanche. Il ne connaissait pas ce cousin. Elle les dénichait il ne savait où ni par quel tour de passe-passe. Elle l'assaillait déjà de souvenirs d'enfance, depuis hier dimanche où un autre cousin avait parlé avec volubilité de ce cousin à venir. Elle avait téléphoné, très émue par ce que personne ne pouvait entendre, et elle avait raccroché en disant que le rendez-vous était pris pour dimanche prochain, une chance car on n'avait rien prévu pour ce dimanche-là, ce qui constituait une exception et une chance, précisa le cousin loquace et connaisseur lui aussi.
— Tu ne le connais pas, avait-elle précisé.
Il avait écouté les explications généalogiques du cousin présent qui n'oublia pas de lui rappeler qu'on manquait sérieusement (il avait insisté sur le mot sérieusement) de renseignements sur sa propre famille. Une fois de plus, il avait exhibé sa grosse main aux cinq doigts étirés pour signifier qu'on pouvait en compter les membres sur moins que les doigts de la main. Les enfants (elles disaient "mes neveux") avaient pendant quelques minutes été absorbés par le calcul qu'il leur proposait non sans perversité:
— Si c'est moins que les doigts de la main, c'est au moins quatre (ils comprirent). Si j'ôte un à quatre, il reste trois (il dut s'expliquer). Moins deux (les parents), il reste un: ma soeur.
— Hé bé! s'était écrié le cousin. Est-elle mariée au moins?
Ce qui ramenait les conversations au point initial: Pourquoi, mais pourquoi donc n'avaient-ils pas d'enfants?
Il la prenait une ou deux fois par semaine, avec les précautions d'usage. Dans la maison de vacances, leurs relations étaient plus fréquentes, surtout l'été quand ils pratiquaient un nudisme non dénué d'intentions érotiques. Il faisait, selon sa plaisanterie favorite, des enfants au bonheur. Elle semblait alors rire de bon coeur et les cousins, les "membres", s'approchaient d'elle pour picorer sa joue devenue rouge sang. Les Vermort n'avaient pas accès à ce genre de révélation et d'ailleurs, il n'y eurent pris aucun plaisir, eux qui avaient deux enfants qu'on ne voyait jamais.
— Fielding, c'est ce poète dont je t'ai parlé, dit-elle.
— Attendons-le, fit-il simplement.
Il viendrait avec le modèle d'un peintre qui était son amant.
— Qui? Le peintre?
Elle montra son doux visage:
— L'amant? demanda-t-elle.
— Oui, je veux dire: c'est un ou une modèle?
— On dit un modèle.
Comme il consacrait sa vie professionnelle et même sa vie tout court à la vocatologie, il prit quelques notes, ce qui mit fin à ce début de conversation. Demain, les Vermort (Fabrice vient de publier un nouveau livre, il n'aurait pas le temps de le lire), vendredi Fielding (dont il n'avait rien lu) et dimanche, ce cousin...
— Il écrit, ton cousin?
— Félix?
Elle montrait de nouveau ce fin visage marqué par la douceur de l'attente:
— Il s'appelle Félix, dit-elle en retournant à la préparation d'un plat qui promettait une nuit sereine.
N'avait-elle pas prévu de répondre favorablement à l'invitation des Galves (francisation de Gálvez) qui insistaient lourdement pour "rendre la pareille"? Il ne se souvenait pas de cette soirée.
— Mais si! affirma-t-elle. En décembre dernier (nouvelle apparition du visage empreint de douceur et de sérénité).
Ce qui le ramenait au printemps. Il gelait encore le matin. Il se réveillait le premier et mettait son nez à une fenêtre dans une pièce voisine. À travers la cloison, il entendait sa voix qui se plaignait doucement de la nuit... ou du jour.
Ces débuts de printemps le ravissaient. Sur le chemin de son travail, il s'arrêtait pour contempler la vallée qui verdissait. Il perdait ainsi le peu de temps qu'elle le contraignait à gagner sur le temps passé à ne rien faire ou à faire l'amour. À quel moment la quitterait-il? À quel moment de la semaine? L'air vif qui remontait de la vallée l'étourdissait un moment au bord d'une pente où s'étageaient les vestiges d'une ancienne carrière. On ne s'en va pas si facilement. S'il la quittait, il n'irait pas plus loin que son travail. Sa soeur lui tomberait dessus sans ménagement. Elle n'avait jamais eu beaucoup de considération pour ses penchants érotiques. Elle l'avait tant de fois surpris en flagrant délit de calcul! Il pouvait la haïr quand elle revenait. On en avait beaucoup parlé hier, suite à ou à cause de cette stupide démonstration qui avait époustouflé les enfants soudain avides de connaître leurs cousins par alliance. Elle avait deux enfants comme les Vermort mais il ne les connaissait pas. Il décrivit deux charmantes créatures dont on admira tout de suite le côté studieux.
— On se verra un de ces jours, avait déclaré le cousin aux cousines qui n'en savaient rien, gloussaient-elles, et qui doutaient ensemble tant elles connaissaient les tenants et les aboutissants d'une vie (la mienne) qui coulait comme l'eau trouble de la rivière sans histoire.
— Qui sait? avait soupiré la cousine en caressant les chevelures des enfants.
Il avait offert des bonbons à la ronde, ce qui mit fin aux spéculations. L'odeur acide du cassis et de la groseille montait de ces bouches rapides tandis que le cousin reniflait les flacons exposés dans la vitrine du buffet principal. Il était gris, il ne passait pas un dimanche sans se griser, il eût détesté dépasser cette limite qu'il prétendait imposer au plaisir.
Maintenant, il regardait la vallée parcourue de brumes tournoyantes. Les bouquets d'arbres lui donnaient une idée des distances. Il connaissait ce paysage comme s'il eût appartenu à son enfance, mais celle-ci ne reconnaissait que l'aridité des fractures calcaires et les pans blancs de l'oeil des maisons sans rue que les chemins ne rejoignaient pas. Il n'y avait rien à faire pour empêcher cet enfant de revenir à la surface de la vie pour en occuper les meilleurs moments en prince des ténèbres. Il ne l'accompagnait pas au-delà de la rivière dont on distinguait les surfaces à travers les feuillages et les charpentes métalliques dont les couvertures gisaient à terre, semblant résister au glissement que la pente ne réussissait pas à leur imposer. Il était presque huit heures. Il savourait les derniers vrais instants de la journée, déjà si loin d'elle. Le travail, dans sa phase préparatoire, l'occuperait sans relâche jusqu'à la fin de l'après-midi. La semaine dernière, il avait mis un peu de désordre dans sa documentation et son assistante en avait pleuré presque violemment. Il aimait cette présence, cette réalité incessante, la joliesse du visage et des mains, le regard où il ne se lassait pas d'observer l'admiration croissante qu'elle lui portait. Mais il n'aurait pas aimé en faire une maîtresse. D'ailleurs, à quel moment serait-elle intervenue sans déranger l'ordre impeccable des jours? Il la traitait en gamine savante et feignait de ne pas s'intéresser à ses charmes indiscutables. Ce matin, il était à peine entré dans le laboratoire quand elle le frôla rapidement, insensiblement, pour lui dire que sa soeur avait téléphoné vendredi juste après son départ.
— Vendredi! s'écria-t-il.
Ils avaient reçu les Bélissens qui étaient parents des Vermort. Il avait passé le samedi à réparer le portail du jardin potager. Le soir, ils avaient regardé les voitures filer toutes dans le même sens, tous feux allumés, vers ce qui servait de ville à cette vallée lentement dépeuplée. Dimanche, le cousin n'avait pas cessé de remettre sur le tapis cette soeur dont il voulait tout savoir. Avant de partir, il avait renouvelé son voeu (le plus cher) de la rencontrer un jour prochain (ô mon Dieu faites que ce soit demain!) pour lui dire tout le bien qu'il pensait du seul membre de la famille qu'il connaissait par alliance. C'était bien là le genre de remarque que sa soeur ne manquerait pas de conclure par un éclat prodigieux de son rire de femme d'expérience.
Chapitre II
Depuis deux ans, on avait remplacé les chiens par des êtres humains. Évidemment, le chenil avait été détruit et ce fut sur ses fondations qu'on construisit les baraquements qu'occupait maintenant la faune des cobayes, moitié hommes, moitié femmes, on n'utilisait pas les enfants ni les vieillards. L'innocuité des expériences avait encouragé les décideurs, élus et notables locaux qui appréciaient sans effort les promesses de la colocaïne. On avait soigneusement examiné les populations des deux prisons du département, de l'antenne provisoire de l'hôpital psychiatrique régional et de l'établissement de santé d'une grande entreprise nationale qui y envoyait ses employés en mal d'exemplarité. On avait réuni une cinquantaine de marginaux, de reclus et de malades mentaux, dans la proportion d'un tiers par catégorie. Des examens plus poussés réduisirent ce nombre à une vingtaine qu'on informa strictement sur l'expérience à laquelle leurs fibres nerveuses allaient être soumises dans le cadre rigoureux d'un programme qui avait réussi sur les chiens. On les traita de sujets d'expérience et on leur montra les effets de la colocaïne sur deux chiens qu'on n'avait pas abattus. Un pédagogue fut chargé de toutes les démonstrations nécessaires pour convaincre au moins la moitié des candidats de poursuivre jusqu'au bout une des premières expériences du genre. Et en effet, onze personnes, s'il était encore possible de parler de personnes à leur propos (le directeur du laboratoire avait insisté car le document premier portait individus), demeurèrent dans le giron du Centre Expérimental de la Firme sur la Colocaïne: un meurtrier coupable d'une préméditation qui avait sidéré ses juges, deux escrocs qui avaient été fonctionnaires de l'État et que celui-ci entretenait toujours, cinq malades mentaux dont deux psychotiques maniacodépressifs qui se renseignèrent scrupuleusement sur le mélange colocaïne & lithium (une chouette idée, conclut le directeur), et deux marginaux, un homme et une femme, qui sortaient d'une cure de désintoxication pour l'un et d'une cure de sommeil pour l'autre (les curistes, disait le rapport premier). Le onzième "sujet" (le directeur du laboratoire parlait déjà de "subobjet") n'avait fréquenté ni la prison, ni l'hôpital, ni les marges de la société: il avait toujours vécu dans sa famille, il avait même travaillé dans une filiale du C.E.F.C (le cefque comme on disait), il avait "donné satisfaction" à ses employeurs mais une aventure sentimentale s'était conclue malencontreusement par une tentative de suicide ("ratée" comme disait ceux qui avaient choisi d'en rire). On l'avait alors enfermé dans une confortable chambre du château familial, le château de Vermort qui borne la vallée en amont comme celui de Bélissens l'ouvre en aval. Jean, c'était son petit nom, avait promis de se comporter en gentilhomme. Il était arrivé dans la voiture familiale, une Phantom II Continental 4 1/4 vert olive qui portait les armoiries de la famille non pas sur les portières comme du temps des carrosses, mais sur le pare-brise, au-dessus des vignettes autocollantes officielles. Gisèle conduisait. Jean était assis sur la banquette arrière à côté de Fabrice qui se mordillait la lèvre inférieure pour s'empêcher de parler. Jean n'avait pas cessé de s'exprimer sur la colocaïne depuis la veille. Il avait dîné avec des chaînes aux pieds sous la surveillance de deux anciens gendarmes qu'on employait comme "infirmiers" et qui étaient en effet vêtus de blanc (le voisinage les surnommait les "pères Blancs" car l'un était d'origine belge). Il avait mangé avec appétit et même un peu bu de ce rosé audois dont il raffolait malgré les douleurs intestinales qui s'ensuivaient immanquablement. Il avait peut-être dormi (alcool & diazépam), toujours dans la chambre qu'il occupait depuis plus de dix ans et où avait dormi toute la vie son ancêtre le nain Golo qui avait été couronné en Éthiopie. Gisèle ouvrait le judas, s'appuyait nonchalamment contre l'embrasure et entretenait avec son beau-frère des relations conversationnelles dont le comte n'avait aucune idée, d'ailleurs il ne la questionna jamais à ce sujet tant elle paraissait savoir ce qu'elle entreprenait médicalement. Il y avait belle lurette que Fabrice ne s'intéressait plus à ces conversations. Une dernière fois, avant de se coucher, il relut le dossier dont il avait paraphé chaque page avant d'apposer sa signature au bas de la dernière.
— Ce sera une aventure pour lui (il pensait aux dix ans d'enfermement et aux balades qui cliquetaient des chaînes), lui avait dit son hôte des mardis soirs.
Et l'hôtesse, qui ne comprenait pas de quoi il s'agissait (elle n'en mesurait pas la portée, nuançait Gisèle), se souvenait des chiens qu'elle évoquait comme si elle touchait alors à des souvenirs d'adolescence en proie aux tourments de la croissance corporelle. Le lundi matin, Fabrice avait apporté quatre homards de taille prodigieuse. Elle savait cuisiner, Constance, c'était ainsi qu'elle entrait en lui, dure et rapide, au cours de ces repas que Gisèle, consciente de ne pouvoir vaincre sa rivale sur ce terrain fragile pour elle, souhaitait espacer un peu, ce qui au moins doublait le temps à franchir de l'un à l'autre mardi ("Je ne sais pas, s'il la voit moins souvent, qu'en penses-tu..."). Fabrice l'eût plutôt volontiers réduit de moitié, disons le mardi et le vendredi, mais ce jour-là Constance recevait des "relations" dont elle avait un besoin primordial pour sa carrière de critique littéraire. Lundi, impossible: son hôte (je) avait passé une dure et longue journée et les charmes de son assistante ne l'avaient pas distrait au point de lui donner envie de rencontrer des amis le soir même. Mercredi et jeudi, Constance "travaillait" à son article qui paraissait le vendredi matin, d'où la réception du vendredi soir. Le samedi?
— Tu n'y penses pas! s'était écriée une Gisèle satisfaite au fond d'en rester aux mardis et à l'espoir de les espacer un peu.
Ce mardi-là, en dégustant les homards qui avaient péri dans un court-bouillon, on parla de Jean dont la candidature avait été retenue "d'office".
— Il n'a rien à se reprocher, dit Gisèle dont les doigts experts exploraient l'intérieur d'une pince.
— Nous n'avons que trois repris de justice et un alcoolique repenti, si l'alcoolisme est un péché et non pas une maladie comme je le pense. La dépressive est à peine réveillée et nos cinq malades mentaux n'ont jamais agi que dans le cadre étroit de leur maladie, ce qui les décharge des crimes et violences qui dramatisent leur histoire personnelle.
— Je suis d'accord avec vous, dit Fabrice.
Les onze candidats avaient intégré leurs baraquements en fin de journée, hier lundi. Les homards se promenaient dans la buanderie. Constance les nourrissait d'un mélange dont elle possédait jalousement le secret familial (de mère en fille). En rentrant, ce lundi soir, fourbu à cause des examens qu'il avait supervisés (on avait retenu un cinquième des candidats, la proportion habituelle), amer aussi parce qu'il s'était montré inconvenant avec son assistante qui s'était permis une larme discrète, ce qui lui arrivait rarement et toujours parce qu'il l'avait jugée à haute voix et devant les autres (double méchanceté), il avait rendu visite aux homards dans la buanderie et reniflé l'odeur de plantes secrètes qu'ils avaient ingérées sans difficulté, comme d'habitude.
— Jean se plaît dans sa nouvelle propriété, dit-il en aspirant la soupe.
— Ça va le changer de la chambre, dit Constance qui connaissait la chambre.
— Il est plus libre, mais chaque baraquement est soigneusement clôturé. Il ne franchira pas cette limite non plus.
— Pauvre Jean!
C'était tout ce qu’elle en disait. Il avait vaguement espéré une conversation suivie sur ce sujet délicat. Elle avait connu l'enfant, avait fréquenté l'adolescent et vu l'adulte perdre pied dès les premiers pas hors du cocon familial.
Ensuite il avait parlé de sa soeur.
— Qu'est-ce qu'elle te veut?
Il le savait trop bien. Elle revenait toujours de la même manière et pour les mêmes raisons, mais Constance ignorait tout, il lui mentait à chaque apparition de sa soeur, il mentirait encore une fois et elle n'oserait pas lui demander d'éclairer les points obscurs de ses explications.
— Et les Vermort qui viennent demain!
— Et les homards! plaisanta-t-il.
Il n'avait pas été de bonne humeur aujourd'hui. D'abord, l'annonce faite par l'assistante qui avait cru ainsi lui retourner sa perversité du vendredi passé, puis l'autocar avec son chauffeur, ses gardiens et la cinquantaine de candidats qu'il avait reçus en leur lisant le contenu d'un contrat qu'ils avaient eu le temps de relire un nombre incalculable de fois (je passe sur les recommandations du directeur du laboratoire, sur son "insistance" répétée à propos d'un sujet qui ne peut pas connaître de "conclusions prochaines"). Jean était arrivé alors que les autres commençaient à peine à reconnaître les petits détails qui peupleraient désormais les moments d'inattention et les intervalles d'instants. On venait de visiter le baraquement pilote (trois espaces aménagés autour d'un jardin d'agrément frais et ombragé) que personne n'occupait. Il y avait vingt baraquements, tous identiques, dix de chaque côté d'une allée bordé d'un haut grillage éclairé la nuit par des lampes à arc.
— Voilà le pistonné, dit quelqu'un.
Impossible de savoir s'il s'agissait d'un candidat ou d'un membre du personnel. Le chauffeur ricanait devant le radiateur de son véhicule. Fabrice marchait derrière Gisèle, Jean les devançait à peine. On aurait dit qu'il se jetait à l'eau.
— Il vous a apporté les homards? demanda-t-il en arrivant sur (moi).
— Les homards?
— Tout à l'heure, dit Fabrice.
— Comment ça va depuis mardi? demanda Gisèle qui évitait de soumettre son regard de chatte apprivoisée à la soixantaine de personnes qui formaient deux groupes distincts entre l'autocar et les voitures du personnel.
Fabrice revint deux heures plus tard avec les quatre homards dans un cageot tapissé d'algues noires. On avait déjà éliminé une dizaine de candidats qui étaient remontés dans l'autocar. Ils demeuraient silencieux et immobiles. Fabrice avoua un frisson dans le dos et demanda où il devait mettre les homards.
— Je n'ai pas le temps d'aller jusque chez vous, prétexta-t-il en transportant le cageot dans une antichambre du laboratoire.
En effet, la maison n'était pas seulement isolée, il fallait aussi monter pour l'atteindre, ce qui fatiguait Gisèle qui détestait avoir à changer de vitesse à chaque virage. En arrivant, elle faisait constater le tremblement de son pied gauche. La descente s'en prenait à son pied droit.
— Comment se comporte-t-il? demanda Fabrice en parlant de Jean pour la première fois aujourd'hui.
S'inquiétait-il vraiment? Jean subissait les examens comme les autres, mais il serait choisi avec les dix autres qu'on avait décidé de choisir pour cette expérience inédite. Il connaissait la théorie de la colocaïne. Plusieurs articles étaient parus dans des magazines de vulgarisation scientifique.
— Ma soeur arrive ce soir.
— Oh! Cela remet-il à plus tard notre rendez-vous hebdomadaire?
Il savait bien que non! Une semaine sans Constance... Mais non, Anaïs détestait le homard, elle haïssait la compagnie des amis des amis et particulièrement celle des amis de son unique frère.
— Elle sera fatiguée par le voyage.
— Pardi! Dix mille kilomètres...
— Elle n'aime pas se montrer sous son mauvais jour.
— Vous dites?
— La fatigue du voyage.
— Je comprends, dit Fabrice.
Gisèle aussi comprendrait.
— Quelle journée!
Il voulait dire (sans doute): Quelle journée en perspective! Il aurait à peine le temps de concilier les examens avec le classement des fiches embrouillées vendredi dernier devant une assistante éberluée. Fabrice le quitta peu après avoir vérifié que les homards étaient à leur aise dans leur nouvelle obscurité. Constance recommandait une parfaite obscurité, un silence d'or et aucune odeur étrangère à celle de la marée. Il consacra deux heures à mettre de l'ordre dans les fiches que l'assistante avait commencé à classer dans les casiers. De la fenêtre de son bureau, il surveillait le remplissage de l'autocar. Le chauffeur grillait des cigarettes sous un arbre.
— Je m'absenterai juste le temps d'amener les homards.
Elle ne serait pas à la maison. Chaque fois qu'il revenait inopinément, elle était absente sans explication (un petit mot sur la table de la cuisine par exemple). Il prenait toujours la précaution d'une excuse indiscutable. Les homards en étaient une. Il avait toujours trouvé d'incroyables excuses (la chance) mais n'avait jamais eu à s'en servir au moment de ces retours imprévus. Comme elle en découvrait les traces ipso facto, du moins se l'imaginait-il (il le craignait), ils en parlaient le soir ("Je suis venu pour... et tu n'étais pas là..."), le lundi soir qui était la soirée où il montrait un visage fatigué et où elle en profitait pour lui parler du menu du lendemain mardi. Il n'avait pas toujours eu d'aussi bonnes excuses que les homards, mais après tout, n'avait-elle jamais justifié ses propres absences, une seule fois! Elle ne l'envisageait même pas et comblait la conversation avec ce qu'il y avait lui-même apporté. Des homards!
— Ils n'ont pas l'air déçu, dit l'assistante qui regardait elle aussi les candidats blackboulés assis dans l'autocar.
— Ils ne le sont pas.
— Comment ne pas être déçus... quand...?
— Vous l'êtes, vous, déçue?
Elle s'empourpra.
— Alors? dit-il en sortant de l'antichambre où les homards émettaient des claquements sinistres.
Il l'abandonna à sa larme retenue et retourna parmi les candidats. Il évita de s'approcher de Jean mais celui-ci lui lançait des regards complices.
— Je n'ai jamais mangé de homards, dit l'assistante qui revenait, l'oeil sec.
— C'est pas demain la veille, chantonna-t-il en jetant un oeil distrait sur les questionnaires que lui proposait un examinateur.
Les deux chiens, deux labradors, mâle et femelle, se reluquaient devant un radiateur auxquels ils étaient attachés par de courtes chaînes d'acier. Il caressa ces crânes sans toucher aux sondes qui suintaient, exhalant l'odeur de bonbon acidulé de la colocaïne. Il pensa aux enfants du dimanche, à ces neveux qu'elle désirait par-dessus tout impressionner favorablement, lui demandant de se prêter au jeu, et chaque fois, il inventait un nouveau calcul dont le résultat désignait toujours quelque chose de précis, de reconnaissable, de nommable, de tangible presque. Cette fois, il avait désigné sa propre soeur. Il ignorait alors que cette sotte d'assistante était au courant depuis vendredi.
— Nous la verrons mercredi, avait dit Gisèle.
— Tu n'y penses pas! s'était écrié Fabrice.
Pourquoi pas mercredi? Une entorse, de temps en temps... C'est fou ce que les gens peuvent être occupés quand on ne sait d'eux que ce qu'ils consentent à dire et ce que les autres savent et savent surtout vous donner à penser. Mercredi, elle commencerait son article (sur Fielding, je suppose) dans une ambiance imposée par cette soeur reposée par une nuit tranquille qu'il se serait bien gardé de troubler comme il en avait troublé d'autres.
Chapitre III
S'était-il une seule fois absenté sans qu'il se passât quelque chose qui remît en question l'agencement de la journée? Son assistante l'attendait sur le perron du laboratoire principal où il avait son bureau:
— Ce sont les homards? demanda-t-elle.
Elle voyait bien que c'était les homards! Pourquoi le demandait-elle? Sinon pour attirer l'attention des membres de l'équipe analytique qui pouvaient voir ce qui se passait dehors sans bouger de leur poste d'observation placés près des fenêtres. Il se sentit humilié et elle savait par expérience qu'il ne tarderait pas longtemps à lui faire payer son insolence. Il ouvrit le hayon pour aérer la voiture. Un des homards avait crevé. Il le balança négligemment dans une des poubelles broyeuses qui jouxtaient l'entrée publique du laboratoire. Les trois autres bougeaient encore comme des cybers qui ont perdu leurs connexions énergétiques ou transcendantes.
— Je ne comprends pas, dit-il en soulevant le cageot, ils ne doivent pas être frais.
— Que s'est-il passé? demanda l'assistante qui voulait tout savoir (elle ne se contenterait pas d'une explication sommaire s'il s'avisait de lui donner les détails les plus significatifs de "ce qui était arrivé").
Il la bouscula pour entrer mais elle le précéda devant l'ascenseur avec un zèle de gamine qui a choisi la souffrance pour vaincre le mépris.
— Montons, dit-il, j'ai pris du retard.
— Tout s'est passé comme prévu, susurra-t-elle pour le rassurer, sachant qu'elle n'y avait jamais réussi et qu'il l'avait souvent condamnée à l'humiliation publique comme suite à ses efforts enfantins. Il haïssait les enfantillages. Il était incapable de jouer avec un gosse ou un chien. Avec les gosses, il inventait des calculs censés activer les bons neurones. Avec les chiens, il vérifiait des théories. Avec les femmes, il ne tentait jamais rien qui pût leur donner une seule chance de le séduire comme il aimait être séduit. Elle aurait donné cher pour connaître ce secret désir, mais dans quel but qu'elle ne s'avouait pas clairement?
— Il manquera un homard, dit-elle dans l'ascenseur qui entamait une oblique sur l'arête de la pyramide.
Il ne répondit pas. Entre l'odeur de la marée et celle du déodorant que Constance lui imposait (sinon elle ne l'approchait pas), il éprouvait un léger vertige que les seins de l'assistante pouvaient facilement transformer en prétexte. Il demanda des "nouvelles" de Jean de Vermort.
— Votre protégé s'en sort pas mal, dit-elle.
Quel besoin éprouvait-elle ce matin de commenter toutes ses réponses par des allusions précises et contondantes à sa vie privée? La porte de l'ascenseur s'ouvrit sur le dépôt de cadavres qui occupait tout le sommet de la pyramide. Les quatre faces triangulaires laissaient passer une lumière qui jouait dans les interstices des pavés de cristal. Les cadavres étaient simplement posés sur le sol, nus et traversés de rayons qui tombaient du pyramidion. Ils suivirent scrupuleusement les allées perpendiculaires jusqu'à l'endroit où l'assistante supposait que les homards seraient à leur aise.
— Dois-je téléphoner à monsieur le Comte pour le prévenir qu'un des homards est décédé?
— Décédé! Mais enfin! Sally!
Il l'appelait rarement par son petit nom, elle ne savait dans quelles circonstances. Elle se mit à y réfléchir, ce qui l'occupa tout entière. Il posa le cageot à l'abri des rayonnements et souleva le couvercle pour observer les crustacés.
— Qu'est-ce que je vais en faire? murmura-t-il avec une très nette nuance de désespoir.
Elle n'en savait rien. N'avait-il pas prévu de les manger en compagnie de Constance et des Vermort qui adoraient la cuisine de Constance? Elle n'avait vraiment aucune idée de ce qu'on pouvait faire de trois homards quand on a prévu quatre invités. Elle n'avait jamais acheté de homard et si c'était ce qu'il allait lui demander...
— Sally, avez-vous des parents?
Elle ne vivait plus avec eux depuis longtemps, depuis que papa...
— Vous avez un petit ami?
En quoi cela le regardait-il? Elle gonfla une poitrine pointue mais il ne lui laissa pas le temps de s'exprimer sur ce sujet délicat du compagnon qu'on a ou qu'on n'a pas.
— Je sais bien, dit-il, que trois homards c'est trop pour vous.
— Et pas assez pour vous, répliqua-t-elle en pinçant ses petites lèvres bleues.
— Il faut que je réfléchisse, dit-il et il se releva (car cette conversation eut lieu au-dessus du cageot dont il tenait le couvercle entrouvert) pour se diriger vers l'ascenseur dont la porte était demeurée ouverte. Dans ces cas-là, on accélère le pas, ce qui peut être mal interprété par votre interlocuteur que l'ascenseur n'a pas placé immédiatement dans votre situation d'homme préoccupé par un problème aussi inattendu qu'un jeu de quatre homards dont l'un est crevé.
L'ascenseur redescendait. Il le dirigea au coeur de la pyramide pour atteindre directement le laboratoire principal.
— Monsieur le Comte ne sera pas mis au courant, dit-il en caressant les bras de l'assistante qui se dégonflait.
Elle ne comprenait rien à cette "histoire" de homards mais elle était prête à agir en conséquence.
— Comme vous voudrez, dit-elle.
Il l'abandonna devant l'ascenseur. Un chariot passa dont il vérifia le contenu. On avait souvent besoin de son approbation. Il agissait machinalement, soulevant le couvercle ou le drap, jetant un oeil précis sur le formulaire, appliquant les graphes compliqués de sa signature et rendant le stylo qu'on récupérait avec des remerciements empreints d'un tremblant respect.
Il entra dans la salle d'examen. Les candidats planchaient sur un casse-tête sans complications excessives. Une bonne occasion pour méditer sur les excès qu'on commettait dans ces circonstances. Cependant, son esprit ne se révoltait pas au-delà des principes.
Jean leva une tête joyeuse mais il ne lança pas le cri qu'il fallait toujours redouter de sa part. Il s'en approcha presque à le toucher pour ne pas donner l'impression qu'il l'avantageait au détriment des autres dont les visages exprimaient maintenant une extrême concentration intellectuelle. Arrivé à ce stade de l'examen (le stade "critique-ambition" des études préparatoires), on se mettait à désirer son objet et quelquefois on devenait implacable si les conditions se présentaient. L'examinateur, chargé de maîtriser les débordements de flux cérébral et leur épanchement intermédiaire, glissa le premier résultat dans la main discrète de son directeur qui parut satisfait au premier coup d'oeil.
— Monsieur le Comte a téléphoné, lança l'assistante à travers un carreau de la porte.
Il lui fit signe de patienter.
— Tout se passe bien, dit-il.
— Tout s'est toujours bien passé, monsieur le Directeur, dit l'examinateur en récupérant sa note interne.
Il reçut une caresse flatteuse sur l'épaule et retourna à son pupitre. Une pipe d'écume regagna sa bouche où le sourire commença un effacement interminable.
— Monsieur le Comte a téléphoné au sujet des homards, monsieur le Directeur. Il est au bout du fil. Cet homme n'a pas de patience.
Elle commentait beaucoup aujourd'hui. La croissance, ironisa-t-il secrètement. Ou l'influence de ma soeur. Il n'avait pas encore parlé avec elle du coup de téléphone de vendredi dernier. Il nota rapidement de ne pas oublier de le faire avant de quitter le laboratoire, ce soir.
— Au sujet des homards... commença-t-il dans le téléphone.
Sally l'observait. Il se passait toujours quelque chose le lundi. Elle essayait de se souvenir de tout ce qui s'était passé le lundi depuis qu'elle était au service de ce chercheur célèbre. Maintenant, des homards... Il revint avec le sourire aux lèvres.
— L'incident est clos, dit-il.
Il y avait donc un incident. Elle s'en était douté, comme d'habitude, mais n'avait pas su démêler les fils de l'énigme. Si elle n'insistait pas, il ne lui dirait rien et elle en serait quitte pour une mauvaise nuit d'insomnie. Comment insiste-t-on auprès d'une pareille sommité quand on est soi-même promise à des développements moins décisifs?
— Vous avez veillé à la préparation des sondes? demanda-t-il comme s'il n'était plus question de parler des homards.
Jamais elle n'oserait. Ne s'était-il pas renseigné sur l'existence d'un petit ami?
— Le nombre impair des terminaux n'est toujours pas une bonne idée, dit-elle comme si elle venait de se couper en deux, une Sally retournant à son travail d'assistante et l'autre cherchant une solution au problème qui s'était posé malgré elle mais peut-être à son avantage, pourquoi ne pas l'espérer?
Il ne voyait pas en quoi cela continuait de poser un problème et n'avait pas l'intention d'en discuter avec les ingénieurs qu'il considérait du haut de sa science indéniable tandis qu'ils n'étaient que de simples outils cérébraux à sa disposition de chercheur qui trouve.
— Vous redescendrez les homards, dit-il sans la regarder, puis, considérant qu'il lui devait une attention momentanée, il ajouta: quand vous aurez le temps.
— Dois-je vous prévenir?
— Inutile.
— Que dois-je en faire?
— Vous avez des parents? Non, c'est vrai. Je ne sais même pas si vous avez un petit ami. Vous aimez le homard?
Elle commença à entrer en phase aqueuse.
— Je ne sais même pas les cuisiner, avoua-t-elle d'une voix chancelante. Trois homards, ça vit longtemps?
— Vous voulez dire quand les conditions sont réunies? Je n'en sais rien. Oh! et puis faites-en ce que vous voulez!
Il la planta. Elle finissait toujours par l'agacer. Il croisa de nouveau le regard joyeux de Jean qui ne réussissait pas à remonter le casse-tête qu'il venait pourtant d'assembler. Ce n'était pas la première fois que ça arrivait, ces montages/non-remontages. Il n'était pas médecin et ne pouvait émettre aucune opinion sensée sur ce sujet particulièrement ardu et délicat. — Où allait-il trouver ces adjectifs? Fabrice, qui était médecin, n'employait jamais d'adjectifs. Quelle force lui permettait donc de s'en tenir strictement à la désignation des objets? Il consulta le chronomètre dans le tiroir que l'examinateur surveillait jalousement. Les journées sont longues quand on attend d'elles un résultat tel qu'on le retrouve intact et indiscutable le lendemain. Ces attentes l'épuisaient. On vantait sa patience. On le prenait pour un insecte. On finit toujours par vous comparer à un animal ou à un personnage historique. Il avait peut-être quelques points communs avec l'insecte qui visitait les murs de son enfermement. Pourquoi consacre-t-on sa vie à son travail? Pourquoi n'avait-il pas clairement choisi le plaisir? Le regard des autres est-il prioritaire au moment de devenir ce qu'on est? Un de ses camarades de promotion avait choisi la guerre et il y était mort. Impossible de savoir si cette vie avait été une réussite. Vie courte et heureuse. Quand l'action se conclut inévitablement par une esthétique. On ne sait rien des autres, surtout quand ils sont arrachés si brutalement à la vie. Mourir comme une proie après avoir été chasseur. On n'interroge pas les morts. Ses expériences le prouvaient: ce qu'on trouve au fond de soi, c'est un autre que soi, et plus on s'enfonce dans cette recherche, plus l'autre, le plus récent, devient soi. Loi fondamentale de la réciprocité des semblables. À ce jeu, les candidats devenaient fous. Même les fous devenaient fous. On ne les reconnaissait plus à l'issue du stage. On renvoyait dans leurs cellules des êtres qui se demandaient ce qui les avait, dans une vie forcément antérieure, amenés à fréquenter la prison, l'hôpital ou les marges instables d'une société qui persistait, malgré l'expérience de l'Histoire, à rechercher des certitudes.
— Pour les homards, dit-elle, j'ai réfléchi.
Il la regarda tristement comme on reconsidère une opinion.
— Maintenant que vous savez que je ne vis plus avec mes parents et que je n'ai pas de petit ami (vous avez fait le tour de ma vie), vous comprendrez que trois homards, c'est beaucoup pour un petit corps comme le mien.
Elle agitait ses clochettes.
— Je comprends, dit-il pour se débarrasser du problème qu'elle reposait au moment qu'il avait choisi pour débattre en lui-même d'une question autrement primordiale, je comprends que vous ne savez pas cuisiner. Laissons-les vivre leur vie et oublions-les.
— Que mangerez-vous demain soir?
— Du homard.
— Je ne comprends pas.
— Vous les voulez. Oui ou non?
Elle se dressa, clochettes en avant.
— Je les veux!
— Eh bien mettez-les en conserve!
Il en avait soupé, de ces homards, ce qui ne la faisait pas rire du tout. Par-dessus le comptoir, les candidats les observaient. Un examinateur tapait doucement dans ses mains en parcourant l'allée entre les tables jonchées de questionnaires et de casse-tête.
— Vous dites que ma soeur vous a téléphoné vendredi?
— Après votre départ. Oh... un quart d'heure après, pas plus. J'étais...
— Je n'ai pas le téléphone à la maison. Nous avons un télépoint mais nous ne l'utilisons que pour les communications entre vivants. Elle va encore me secouer, ma vieille branche!
Il émit un petit rire agité.
— Combien de temps leur faut-il pour un déplacement de dix mille kilomètres?
Elle calcula rapidement et le lui dit.
— C'est plus rapide que le train et plus sûr que l'avion, conclut-elle.
Jean apparut à la fenêtre. Il devait avoir les pieds dans les dahlias.
— C'est fini, disait-il. J'ai hâte d'aller au résultat. Je ne tiens pas à retourner au château. Si je dois retourner quelque part, que ce ne soit pas au château. Seulement voilà, je n'ai jamais vécu qu'au château. Je me demande où j'irai si je dois aller quelque part. Enfin, j'espère avoir réussi là où d'autres ont échoué. La vie se passe à éliminer les autres du chemin sur lequel ils n'ont rien à faire sinon ce n'est plus le bon chemin. Les chemins devraient ressembler à des chemins mais il y a deux sortes de chemins et ils ne se ressemblent pas. J'ai bien peur d'avoir échoué là où d'autres ont réussi. Ce matin, Fabrice a acheté huit homards.
— Huit? fit Sally.
— Je vous expliquerai, dis-je.
Chapitre IV
Les premières giclées de colocaïne ne provoquaient que des représentations enfantines. Des monstres apparaissaient comme gardiens des portes du château. Une gentille créature qui avait tout pour séduire se transformait tout à coup en prédatrice dangereuse. Une peau digne des meilleurs magazines féminins se déchirait pour exhiber les écailles d'un suppôt venu d'une autre galaxie en mal de civilisation. Les projections imaginaires n'étaient que les variations des grandes peurs du siècle qui n'étaient elles-mêmes que les transitions rétiniennes des peurs ancestrales. Des paysages exagérément mis en perspective annonçaient des peuples exorbitants nés de notre propre peuplement. Des peuples savamment organisés, d'un côté ou de l'autre d'une ligne imaginaire figurant la métopagie de nos conceptions, en opprimaient d'autres avec des moyens absolus, installant les conditions d'une lutte implacable qui commençait toujours par des déchirements intérieurs assez douloureux et identifiables pour inspirer la volonté de vaincre si nécessaire aux grandes nations colonisatrices comme aux petites qui n'ont pas d'autre choix que l'identité. Le minéral, pur ou intégré, pénétrait une chair déjà traversée de cris et d'exigence, ou bien c'était la chair qui s'extrayait de son carcan mental pour alimenter les connexions bruyantes de la matière organisée en réseau. Des temps, réduits au linéaire malgré les ressources de la chronologie, se croisaient sur un plan où défilaient les résultats attendus d'un calcul mental ne visant rien d'autre que la satisfaction immédiate. Des horaires plutôt, des prévisions de voyages dans le corps réduit à l'implosion ou à l'expansion, une claire distinction des sexes malgré les variations de postures et de stratégie visuelle. La nécessité du vaisseau embarquait des aventures revues et corrigées par les détails des expériences précédentes. L'esprit envisageait une mythologie sans toutefois lui donner les fondements verbaux de sa croissance. Au lieu d'impliquer son éclat langagier, l'écran ne proposait que les créneaux du conte et de la chronique urbaine.
Après cette première vague reconstituée avec les moyens simples de la traduction littérale, la colocaïne rencontrait les véritables difficultés de l'exploration des profondeurs. La traduction devenait incohérente par moments, mais d'une incohérence qui jouxte l'intelligible, instaurant en principes fondateurs ces instants de pure recherche, et la machinerie mise en place autour du cerveau ne jouait plus son rôle de miroir des apparences. De l'exactitude du conte au silence de l'incompréhensible, la colocaïne assimilait des complexités que la langue ne pouvait raisonnablement penser intégrer aussi facilement qu'un jeu probable de possibilités.
En général, les candidats ne comprenaient pas grand-chose aux termes de l'aventure tel que le directeur du laboratoire les filtrait doucement dans leur esprit à peine choisi pour devenir et peut-être demeurer le subobjet de l'expérience. On ne songeait même pas à parler des chiens qui avaient servi de pionniers en la matière. Les deux exemplaires qu'on proposait à la mémoire (si c'était bien de cela qu'il s'agissait au fond) ne présentaient aucun signe qui permît de les distinguer de soi-même. On voyait deux chiens dont on vous disait qu'ils avaient vécu la plus formidable expérience qu'on puisse espérer de l'existence, un temps passé à l'intérieur de soi et ce que cela suppose d'expérience acquise une bonne fois pour toutes. Chacun pouvait, en caressant ces cous fortifiés par l'exercice, sentir l'odeur de la colocaïne dont les traces visqueuses et cristallines formaient une couronne électrique sur le pourtour du cathéter enfoncé dans le sommet du crâne. La première phase consistait dans cette installation rudimentaire mais précise. Une anesthésie prévenait non pas la douleur, qui était minime, mais l'appréhension causée par le forage. Des chiens avaient fini par mordre les opérateurs inattentifs au degré d'insensibilité. On avait supprimé les vibrations et la sensation de poussée verticale par l'injection d'une prédose de colocaïne qui préparait les surfaces à la tranquillité.
— Installez-vous sur les sièges, dit le directeur de sa voix précise et séduisante, et laissez-vous aller. En cas de résistance, nous augmentons la dose de précolocaïne. Mais ne vous faites pas d'illusion: ce n'est pas de la colocaïne. Vous n'êtes pas prêts à en supporter les effets holographiques. Pour l'instant, laissez-vous faire, donnez-vous à la science, oubliez qui vous êtes.
Sally ne sut jamais si c'était les forets ou les mandrins qui produisaient cet effet de frottement linéaire sur sa peau tétanisée. Elle n'assistait pas à l'installation des cathéters. Elle revenait d'une séance de vomissements spasmodiques, le visage marqué par la transe abdominale, mais les mains fermement accrochées aux manettes du chariot qui contenait les sondes cérébrales. Les candidats, qu'il fallait désormais appeler des stagiaires en attendant de s'en souvenir comme des vétérans, un peu connectés à une ébauche de réseau précolocaïnique, lui soumettaient des expressions faciales aussi diverses qu'attendues. Ces descriptions documentées figuraient dans les études préliminaires. Elle avait elle-même photographié les premières expériences, une Hulcher dernière génération en main. Elle n'aurait pas aimé se retrouver devant un visage parfaitement inconnu ou même à peine différent de ce qu'on savait du rictus primitif. Le directeur, moins angoissé par la probabilité de nouvelles découvertes, mesurait les degrés d'adaptabilité avec une conscience de professionnel en attente.
— Formez les couples! ordonnait-il quand on commençait à sortir les chariots de la salle d'opération. Vous voyez, continuait-il en suivant les chariots, vous n'avez pas souffert. Personne ne souffrira jamais entre nos mains expertes.
En général, une bonne moitié des stagiaires souriait paisiblement et il demandait à Sally d'en prendre note. Les chariots contenants les stagiaires étaient enfin disposés dans la salle où allait se dérouler la phase principale de l'expérience, le réel disait le directeur qui s'efforçait de dissimuler les traces de désir qui parésiaient son visage. L'odeur de la colocaïne s'imposait à l'esprit. Une goutte d'un extrait pur était montrée à chaque stagiaire au bout d'un scalpel qui n'avait, leur assurait-on, que cet usage pacifique.
— Les deux RPPLG ensemble, dit le directeur.
Les Reclus Protégés Par Le Gouvernement étaient encore un homme et une femme.
— Une chance, dit Sally, ce qui n'amusa pas le directeur trop occupé à comparer les QI des deux RPPLG.
On assembla le MA avec la MS (le Marginal Alcoolique avec la Marginale Suididaire).
— Ça fait deux, dit Sally avant de se mordre la langue. Il reste le MAP (Meurtrier Avec Préméditation), deux PMD (PsychotiqueManiacoDépressifs)...
— Mettez-les ensemble, dit le directeur après avoir vérifié l'identité sexuelle des sujets en question.
Trois, fit Sally. Donc (elle montrait le bout de sa langue), le MAP et les trois MMAP (Malades Mentaux en Analyse Préliminaire). Le MAP est un homme. Nous ne pouvons que l'associer avec une des MMAP. Il restera un couple hétérosexuel de MMAP.
— C'est bon, dit le directeur qui redoutait toujours les associations contre nature. Montrez-moi les deux MMAP femelles. Comment allons-nous procéder? Vous savez ce que c'est un meurtrier? leur demanda-t-il.
L'homme souriait en attendant. La précolocaïne inhibait le désir sexuel. Il ne saurait jamais qu'on avait choisi sa partenaire en fonction des résultats qui sortaient de la machine de contrôle. S'il n'était pas possible d'obtenir un assemblage parfaitement hétérosexuel, les MAP devenaient homosexuels sans que le directeur fournît une explication scientique à ce choix.
— OK, dit-il. J'aime bien l'idée d'une couple MAP & MMAP. Nous n'avons pas encore de résultat sur cet assemblage.
Son visage s'assombrit. Il s'assombrissait toujours quand il constatait que l'expérience était trop soumise au hasard des rencontres fortuites. Il avait pourtant proposé un programme qui ne laissait rien ou pas grand-chose à l'aléatoire de l'échantillonnage. Sally aimait ce visage profond. Elle se taisait toujours si rien n'en menaçait la pérennité. Mais le directeur finissait par souffrir de ses absences mentales et elle le ramenait à la réalité en interpellant les stagiaires que la perspective d'une vie conjugale avait plongés dans un silence tout aussi tragique. Sally était indispensable.
Il regagna son bureau. La journée s'achevait. De la fenêtre, il observa les stagiaires qui entraient dans les baraquements. Les couples y vivraient séparés. Passée la première nuit et suite à la première injection de colocaïne, ils ne songeraient plus à s'accoupler dans d'autres circonstances que celles qui constitueraient désormais leur vie principale, au-delà des régions obscures et des clartés aveuglantes des premiers territoires de l'enfance imaginaire.
Dans le parking, Sally changeait une roue crevée à sa petite auto rouge et blanche. Dans une heure, il serait à la maison avec Constance, à table avec Constance, au lit avec Constance, seul dans son sommeil d'explorateur. Ils parleraient de Jean, des homards, et surtout d'Anaïs dont on ne savait rien sinon qu'elle arrivait. Elle n'avait précisé aucun jour, aucune heure. Elle aurait pu arriver samedi. Il réparait le portail du jardin potager. Elle n'aurait pas manqué d'ironiser sur ses dispositions manuelles. Dimanche, elle aurait inquiété les enfants, avant ou après le petit calcul mental qu'il leur avait proposé pour les distraire de leur morosité. Elle arriverait peut-être mardi soir, il ignorait pourquoi c'était le plus probable, en plein repas, ce qui agacerait les Vermort qui tenaient au rituel comme s'ils en connaissaient les avantages. Anaïs pouvait revenir à n'importe quel moment. Elle n'avait pas à s'en expliquer. Les morts reviennent quand ça leur chante! Ils ne vous demandent pas votre avis. Vous êtes vivants et ils se rappliquent au bon ou au mauvais moment. On ne peut rien prévoir. Se mettre d'accord avec un mort, c'est prendre le risque de fausser la perception des choses. Anaïs était, de ce point de vue là, la pire des mortes qu'il reconnaissait. Il ne fréquentait pas beaucoup les morts. On ne les consultait pas fréquemment au laboratoire où leurs interventions étaient heureusement limitées par un règlement. Mais allez imposer des règles à des morts qui n'ont aucune raison de les respecter. Les morts célèbres s'ennuyaient chez les vivants, on imagine pour quelles raisons. Une fois mort, on ne peut être que mort. On n'en savait d'ailleurs pas beaucoup plus sur la mort. On ne savait pas si les morts poursuivaient le bonheur ou s'ils l'avaient trouvé tout prêt à l'emploi. Sait-on même ce qu'on en ferait, du bonheur, s'il était tout cuit? Le repos est une trop vague idée de la mort. Et les morts ne parlaient jamais de la mort. Ils agissaient comme s'ils ne l'étaient pas, morts. Ce qui les différenciait des vivants qui ne s'entretenaient qu'à travers les chroniques nécrologiques et les récits de morts cliniques surpassées. On en parlait jusqu'à ne plus avoir rien à en dire. Sacrée différence! Les morts nous visitaient dans la plus parfaite mondanité. On les recevait chez soi, à l'endroit qui souvent avait été le leur, quand ils étaient de notre sang, ou au travail si on était de la même branche. On rencontrait des morts dans les endroits publics et ils surgissaient quelquefois dans votre intimité relative. On avait l'habitude des morts depuis qu'on les reconnaissait, mais ils ne disaient rien de leur mort, leur mort de mort, nous condamnant à y penser comme si la mort n'avait finalement pas changé notre vie en nous rendant nos morts selon des principes qui échappaient à notre intelligence. La connaissance technologique n'était pourtant pas étrangère à ces nouvelles conditions d'existence. Il y avait bien des techniciens qui continuaient de travailler sur ce sacré sujet d'inquiétude! mais vous aviez la possibilité de configurer votre télépoint pour que les morts ne vous appellassent pas. Ce qui ne leur interdisait pas de revenir chez vous sans prévenir. On en était là avec Anaïs. Elle revenait sans cesse, alors que la plupart des autres s'étaient fait oublier. Comment demander à un mort ce qui motive ses retours à l'existence ordinaire? Il ne lui posait jamais de questions dont il n'avait pas la réponse. C'était elle qui l'interrogeait. Et il se livrait comme si elle avait été son confesseur. Il se mordait la langue (un truc qu'il avait ironiquement enseigné à Sally) pour ne pas trahir ses derniers secrets mais elle avait ce pouvoir de lui arracher la vie par fragments essentiels. En reconstruisait-elle l'illusion dans son monde d'inexistence? Il ne procéderait peut-être pas autrement une fois mort. Mais qui serait sa victime, si on pouvait appeler comme ça ce personnage nécessaire? Ce nom se déduisait-il de l'ensemble qu'Anaïs était en train de s'approprier dans une intention obscure et menaçante?
— C'est fini, dit Sally qui entrait dans son bureau sans frapper parce que la porte était demeurée ouverte.
Elle allait lui poser la question des homards. Savait-elle s'ils étaient encore de ce monde ou plus exactement connaissait-elle ce nombre qui n'avait aucune importance puisque demain soir on mangerait les quatre homards de la buanderie?
— Si vous n'avez plus besoin de moi, je rentre à la maison, dit-elle.
— Sans les homards?
— Je vais y penser. Le pyramidion les protège.
Il n'avait pas pensé au pyramidion. D'un geste de la main qu'il n'oublia pas d'accompagner d'un franc sourire, car il savait se montrer courtois en fin de journée, il la congédia. Il regarda la petite auto s'éloigner dans les vignes, puis elle disparut sembla-t-il définitivement. Le parking était désert. La voix du gardien de nuit monta l'escalier. La procédure. Il fallait respecter la procédure. Temps linéaire, fragmenté d'avance, facile à remonter une fois par jour avant que tout ne s'éteignît. Il conduisait sa voiture, sur le chemin du retour quotidien. L'odeur de la marée rejoignait celle de la pourriture. Sally, ou quelqu'un d'autre, avait pulvérisé des odeurs agréables sur les sièges. Il avait le temps de retrouver Constance. Elle ne l'attendait plus. Elle préparait le repas comme s'il était encore possible qu'il ne revînt pas. Elle n'envisageait même pas un retard. Il était à l'heure. Il parla d'abord d'Anaïs.
— Elle pourrait prévenir, dit-elle sans laisser paraître des sentiments qu'il tentait vainement de ne pas reconnaître lui-même dans la douceur de la voix.
— Une morte. Prévenir. Nous avons configuré notre télépoint pour ne plus avoir de relations d'aucune espèce avec les morts, nos morts!
Avait-elle oublié qui avait inspiré cette rupture? Il pouvait lui en rappeler les circonstances mais au fond, souhaitait-il vraiment renouer avec le monde des ténèbres? Il lui parla de Jean. Elle aimait bien Jean. Elle en parlait avec une tendresse que rien dans ses propos ne justifiait. Souhaitait-il qu'elle justifiât ses préférences chaque fois qu'il les découvrait?
— Jean est heureux tant qu'on ne le soupçonne pas, dit-elle comme si elle connaissait l'historique de ce personnage annexe.
— Il nous a demandé s'il demeurerait seul pendant l'expérience ou si on avait pensé à quelqu'un. Sally lui a répondu qu'on pensait à tout et qu'il n'avait pas de souci à se faire.
— Vous commencez par un mensonge ce qui se terminera par une tragédie.
On alla voir les homards, ceux de la buanderie. La lumière bleue d'une veilleuse les dérangea à peine mais elle éteignit si vite qu'il n'eut pas le temps de les voir bouger. Ensuite elle le poussa dans le salon où elle lui servit un apéritif. Elle n'aimait pas parler des morts. Il n'y avait pas de revenants dans sa famille. Les morts de Constance étaient morts comme on avait toujours été morts. Elle ne comprenait pas qu'Anaïs éprouvât encore du plaisir à fréquenter les vivants. D'habitude, les morts se lassaient rapidement et ils ne revenaient plus. On ne leur demandait rien. On savait qu'ils n'étaient pas morts. Il semblait naturel qu'il ne revinssent plus au bout d'un temps raisonnable qui était laissé à l'appréciation de chacun sans qu'il fût nécessaire d'en parler. Anaïs exagérait et on ne pouvait même pas lui demander de s'expliquer clairement.
— Je suis venu ce matin pour...
—... et je n'y étais pas! Je n'y suis jamais quand tu viens et quand tu ne viens pas, j'y suis! Heureusement, on finit par se rencontrer et tout rentre dans l'ordre. Quel bonheur!
MARDI
Chapitre V
En rentrant chez lui, ce mardi soir, il alla d'abord voir les homards de la buanderie. Il prit le temps d'en observer la lenteur précise. L'odeur des plantes aromatiques avait remplacé celle de la marée. On était presque dans la sauce qui arracherait tout à l'heure des cris de plaisir à Fabrice que Gisèle tancerait pour éviter d'en parler vraiment. Deux personnages en impliquent un troisième, sinon on a affaire à un texte intellectuel, pour ne pas dire rhétorique. Il tiendrait compte de cette loi de composition s'il se remettait à l'écriture du scénario commencé il y avait bientôt deux ans lors de la visite d'une réplique en trompe-l'oeil d'un des plus fameux studios hollywoodiens. Il s'était promis une écriture sincère et à la portée de tous. La caméra a besoin d'images. On ne nourrit pas les yeux avec des discours. Avec deux personnages, on prend le risque du dialogue. Un troisième devient l'image de ce dialogue et donc sa dramaturgie visuelle. C'était là de bonnes idées, d'autant qu'il connaissait les trois personnages et chacun d'eux pouvait jouer le rôle du troisième. Exprimé comme ça, ce n'était qu'une idée. Il en connaissait le début et il était capable d'en composer un nombre important d'épisodes. Inventer la fin était, pour l'instant du moins, un effort d'imagination pratiqué à vif sur une matière qui donnait encore trop de signes de vie. Il y aurait des homards dans ce film, mais uniquement pour la lenteur rectangulaire, pour la profondeur de l'ombre aussi, et pour la proximité des surfaces polies par la lumière. Dès le générique, on voyait une fille qui semblait ne pas savoir où elle allait...
— C'est toi, mon chéri? Anaïs est là!
À peine entré dans le salon, il vit le large dos nu d'Anaïs penchée sur le télépoint. Elle était en conversation avec un mort qu'on ne pouvait pas connaître, "pas même toi, mon chou, j'ai eu une vie secrète moi aussi."
— Anaïs se plaint d'un mauvais voyage, dit Constance qui arrangeait un en-cas sur la table basse. Ces déplacements ne sont pas encore au point.
— Seuls les morts peuvent en témoigner.
— Ah! Ne prononcez pas ce mot devant moi! s'écria Anaïs qui montrait maintenant le décolleté où scintillait une pierre arrachée aux entrailles de la Terre.
Elle l'embrassa sur les deux joues:
— Je ne suis pas encore morte, souffla-t-elle dans son oreille sujette à l'acouphène.
Maintenant qu'elle avait reconfiguré le télépoint, certains morts allaient recommencer de nous harceler. Il se plaignit de l'absence d'un filtre. Anaïs s'était déjà assise dans le sofa, jambes croisées sous un mouchoir qui recevait les miettes de sa collation. Il plongea ses lèvres dans un alcool intense que Constance avait peuplé d'olives noires. Les crachotements de noyaux l'occupaient toujours au bord de son verre, sinon il devenait facilement sarcastique en présence d'Anaïs qui le poussait plutôt à l'obscénité. Constance veillait aux limites à ne pas dépasser.
— Anaïs n'est pas venue seule, dit-elle comme s'il était naturel qu'elle ne vînt pas accompagnée.
Il éloigna son nez du verre dont le contenu jouait à se refléter dans son regard. De quel mort s'agissait-il? Il le connaissait peut-être. Il ne posa pas la question mais Constance commençait à y répondre:
— Elle n'est pas venue avec un mort.
— Oh! Non! dit Anaïs. Ils sont bien vivants!
ILS! Le nez effleura le bord cristallin sans en tirer la sonorité qui amusait quelquefois les enfants du dimanche.
— Anastase et Pulchérie m'ont rejointe à la gare où se trouvent les terminaux des déplacements vers la vie (TDW). Évidemment, pour ne pas les peiner, j'ai feint de descendre d'une rame des grandes lignes. Il y a bien un an qu'ils n'ont pas vu leur mère! Combien de temps, ma bonne Constance, depuis ma dernière visite?
— C'est cela. Plus d'un an. Tu n'avais pas encore présenté ton projet.
Il se rengorgea.
— Oui mais, dit-il, le cefque existait déjà.
— Tu en parlais, si je me souviens bien, dit Anaïs d'un air songeur.
— Tu veux les voir? demanda Constance et aussitôt elle se leva, ne lui donnant pas le temps de répondre à une question aussi délicate.
Elle le tirait par la manche d'une chemise passablement humide. Il se laissa faire tandis qu'Anaïs le poussait en riant, secouant ses petites mamelles dans l'échancrure. On entra dans le salon de jeu. C'était deux adolescents. Un garçon et une fille. Cela, il le savait. Il avait peut-être oublié qu'ils pouvaient en effet avoir atteint l'âge d'être des adolescents. Le garçon était habillé en baigneur, jambes et torses nus de chaque côté d'un pagne fluorescent, et la fille en joueuse d'il ne savait quel sport dont l'ustensile était coincé entre ses blancs genoux. Ils se ressemblaient, indéniablement. Ils ressemblaient à Anaïs mais portaient les traces indélébiles de leur nécessaire postérité masculine. Ils étaient assis devant un écran et partageaient les aléas d'une image en cours de formation cognitive. On les dérangeait. Il déposa un baiser sur chacun de leurs crânes, un peu écoeuré par leur effluence de pizza et de bonbon chocolaté. L'image était fixe maintenant.
— Si vous voulez d'autres bonbons, proposa-t-il, j'en ai d'autres dans ce tiroir.
Il désigna le tiroir d'un ancien vaisselier qui faisait office de garde-manger-sur-le-pouce.
— Ils aiment tout ce qui se mange, dit Anaïs en se gonflant comme une poule pondeuse, pourvu que ce soit bien sucré comme les douceurs de cette enfance dont il est si difficile de se séparer, n'est-ce pas, mes chéris?
Ils ne répondirent pas. Il déposa une poignet de bonbons acidulés (il avait à coup sûr affaire à deux futurs consommateurs de colocaïne) sur les genoux de Pulchérie qui avait l'air d'une effigie publicitaire en trois dimensions déréalisantes. L'image n'avait aucune chance de poursuivre sa croissance en leur présence. Constance agitait la poignée de la porte, comme dans le métro à Paris qu'elle avait deux fois traversé en trombe.
— Ils sont adorables, dit-elle comme ils regagnaient le salon où le chat s'empiffrait sans honte. Ce n'est pas un vrai chat, dit Constance (voulait-elle dire qu'on ne pouvait pas l'éduquer lui non plus?).
— Les morts sont de vrais vivants, protesta Anaïs qui ne savait rien des robots.
— On ne peut pas en dire autant des vivants, dit-il et une giclée d'alcool l'envahit.
Combien de temps resterait-elle? Pourquoi a-t-elle amené ses enfants? Quel est l'objet de sa visite? Il poserait ces questions à Constance ce soir, dans le lit. Elle devait avoir une idée des réponses. Il continuerait de la tromper. Entre-temps, ils auraient mangé les homards en compagnie des Vermort. Oui, c'était le court-bouillon qui bouillonnait et la sauce qui mijotait.
— Ça tombe bien, dit-il, nous avons sept homards.
Il suffirait de retourner au laboratoire et de récupérer les trois autres, si le pyramidion les avait préservés de la mort comme le supposait Sally qui heureusement ne les avait pas emportés.
— Qui est Sally? demanda Anaïs sans vraiment s'intéresser à la question.
— Mon assistante. Très compétente. Efficace.
— Jolie? Agréable? Tu n'as jamais été un conquérant. Ce qui ne t'empêchait pas de rêver. Comment disait le psy? "Fantasmer"?
Il rougit. Les enfants accepteraient-ils de l'accompagner pour ramener les trois homards qui feraient affaire bien opportunément? Ils étaient devant leur image qui n'en finissait pas de s'immobiliser et de condamner à l'exclusion. Ils ne comprenaient pas qu'on dût aller chercher des homards alors qu'ils n'avaient aucune envie d'en manger (Constance avait lâché un "quand il y en a pour quatre il y en a pour sept" en pensant à la sauce).
— Pourquoi pas? (il s'adressait à Anaïs en lui montrant un visage éclairé par la solution qui se présentait à son esprit) Mais il en manquera un, si bien sûr tu souhaites manger du homard...
— Un homard, fit Anaïs qui voulait penser à autre chose.
Il était presque huit heures. Les Vermort n'allaient pas tarder à arriver.
— Ils devraient amener leurs enfants, proposa Constance par mimétisme. Oh! Ils ne sont pas encore partis. Je vais leur téléphoner (elle ne lui demandait pas ce qu'il en pensait. À Anaïs:) Ils ont deux enfants adorables, Paul et Virginie.
— Quatre contre cinq! fit Anastase.
Pulchérie rit. Et ils retournèrent dans leurs mois. Il émit sa petite opinion "là-dessus", ce qui était inconvenant à l'égard de sa soeur, mais Constance avait maintenant d'autres chats à fouetter. Sept homards pour neuf personnes, c'était bien égal aux enfants des Vermort. Allait-elle lui demander de trouver deux homards (trois si le gardien de nuit réclamait une récompense) un mardi soir!
Finalement, les Vermort ne furent pas déçus. Les homards étaient excellemment cuisinés, comme ils l'avaient espéré. Anaïs emporta ses enfants dans l'autre monde ou dans un établissement similaire. Et les enfants des Vermort montèrent se coucher comme promis à dix heures (Fabrice en doutait silencieusement mais Gisèle "connaissait" ses créatures). Fabrice était l'homme le plus heureux du monde. On parla à peine de Jean qui devait avoir reçu sa première injection de colocaïne dans les conditions idéales d'un bonheur partagé.
— Partagé par qui? demanda Gisèle. Je suis curieuse de le savoir.
On l'avait connecté à un robot (il ne leur dit pas que c'était peut-être là l'origine du problème, Sally était en train de vérifier les données, cela non plus il ne le dit pas, il dit:) Ce n'était peut-être pas très équitable par rapport à un être qui s'attendait à rencontrer l'âme soeur, mais tel était le projet qu'on avait confié à ses neurones. Il n'y verrait que du feu (qu'est-ce qu'on ne dit pas quand on ne peut pas dire!). Il se pouvait même que sa santé s'en trouvât (gulp) améliorée sensiblement.
— Sensiblement? dit Gisèle. Cela semble si peu...
— Nous n'avons jamais obtenu de guérison. Mais les très nettes améliorations...
— Je sais, je sais! Vous avez de l'espoir et vous tenez à le partager avec ceux qui en ont besoin.
— Tout est vérifiable!
Vermort éclata de rire.
— On ne vous reproche rien, dit-il. Gisèle n'est pas soupçonneuse quand elle met son joli petit nez dans les affaires de Jean. Elle n'est que troublée!
— Anaïs est venue nous voir, lâcha Constance, ce qui eut l'effet escompté.
— Nous ne la verrons donc pas? couina Fabrice qui en avait été amoureux comme tous ceux de sa génération.
— Si nous avions eu neuf homards au lieu de quatre...
— Mais j'en ai acheté huit!
— Huit! s'écria Gisèle. Pourquoi pas neuf?
— Mais enfin, ma chérie! "Pourquoi neuf" serait une question plus judicieuse.
Il y avait eu un petit incident cette après-midi au laboratoire. Sally avait surdosé Jean. Il avait fallu que ça tombât sur lui! Jean était dans le coma.
— C'est ce que tu voulais me dire en rentrant (elle avait bien senti qu'il avait quelque chose à lui dire), dit Constance à mi-voix (on était dans la cuisine en train d'allonger la sauce).
— Je t'en aurais parlé sans Anaïs! Ah! Anastase et Pulchérie! Peux-tu me dire ce qu'elle est en train de manigancer (il le savait)?
— Chérie! Nous parlions de Jean!
— Vous parliez de Jean? dit Gisèle qui surgissait de nulle part avec une assiette vide dans les mains.
Il était en train de découper la tarte aux pommes sous l'oeil impérial de Constance. Fabrice renonçait à un supplément de sauce et réclamait un verre d'eau (ces vins lui chiffonnent la langue).
— Jean va bien, n'est-ce pas? dit Gisèle qui remplissait un verre.
Constance pâlit. Elle avait toujours du mal à dissimuler (ce qui expliquait peut-être sa trop facile crédulité). Il achevait le partage aussi équitablement que le lui permettait le tremblement de ses mains. En général, ces petits détails n'échappaient pas à la vigilance constante de Gisèle. Le verre débordait dans sa main.
— Un petit problème, dit-il en abandonnant la tarte à son destin.
Constance filait à l'anglaise. Derrière la porte, Fabrice, qui adorait les desserts et les petits vins d'aiguille, l'accueillait bruyamment. Il fallut avouer que Jean était au plus mal.
— Mais enfin, dit Gisèle catastrophée, pourquoi ne nous avoir rien dit?
Oui, pourquoi? Il en avait bien l'intention. Il avait même failli aller au château en sortant du laboratoire. Ils avaient attendu l'avis du médecin qui mit un temps infini à mettre au point les termes de son diagnostic.
— Jean, dit Gisèle, est mort? Jean va mourir?
— Non, non! Jean n'est pas mort. Nous ne savons pas... nous n'avons aucune expérience...
— Mais de quelle expérience me parlez-vous? On vous a confié un être vivant et...
Ça n'allait pas être facile de revenir dans la salle à manger avec un pareil poids sur les épaules et les mots au bout de la langue. Fabrice, qui s'impatientait, avait déjà avalé un morceau de tarte et Constance sautait sur ses genoux. Il était heureux ce soir, Fabrice, expliquait Gisèle, parce que Jean était parti pour son premier voyage, lui qui rêvait d'une aventure digne de son ancêtre Golo, le nègre blanc.
— Je ne vous ai pas attendu, les amis, déclara Fabrice quand la table fut de nouveau complète.
Constance avait sagement regagné sa chaise et tripotait maintenant l'angle obtus de son morceau de tarte. Une pareille tristesse en disait long sur ce qui venait de se passer dans la cuisine, mais Fabrice n'était pas homme à se laisser vaincre par des apparences aussi nourries de réalité. Il avala son verre comme si ce devait être le dernier. Il était minuit.
— Nous sommes réglés, constata-t-il. Constance, vous êtes la cuisinière que j'aurais dû épouser, mais Gisèle est la femme dont j'ai rêvé avant de vous connaître. Merci encore pour cette soirée et pour toutes les promesses que vous tenez.
On lui apportait son chapeau.
— Mettez le moteur en route, Gisèle. Six cylindres en ligne & 7,668 cc. Elle vous conduit ça comme on s'impose aux animaux. Elle dompterait les lions si les lions habitaient les châteaux des hobereaux.
Il écrasa son cigare. Dans ses bras, Constance avait l'air d'une poupée. Elle se laissa embrasser sur une joue offerte les yeux fermés. Dehors, la Phantom attendait, une portière vibrait dans la demi-lumière d'un intérieur vieillot. Gisèle réglait l'avance du bout du pouce.
— Saluez Anaïs de notre part, dit-elle. Amenez-les au château. Qui sait? Ils apprécieront peut-être nos murs tapissés de vieux souvenirs. Paul et Virginie seront ravis de rencontrer des habitants de l'autre côté du monde, si on peut dire.
Qu'est-ce qu'elle voulait dire? Que savait-elle?
— Savent-ils que leur mère est morte?
— Pas même dans quelles circonstances! Ils finiront par savoir et alors...
— Il ne faut jamais mentir à ses enfants, dit Fabrice à son reflet dans le rétroviseur et il éclata du long rire sépulcral des Vermort.
— Nous sommes mercredi, dit Constance tandis que la voiture s'éloignait.
Il bougonna. Anaïs n'était pas rentrée. On laisserait la porte ouverte. Elle connaissait la maison. Il éteignit le salon et monta derrière Constance qui bâillait. Ce soir encore, il ne travaillerait pas à son scénario. Il bifurqua. Elle ne protesta même pas, preuve qu'elle pouvait se passer de lui. Il entra dans son petit bureau sans fenêtre. Même la porte n'était pas une porte. La cheminée d'aération ronronnait doucement. Il songea à cet air qui parcourait la toiture, à la nuit qui avait réduit les distances et qui pouvait les réduire à néant si l'imagination choisissait d'en finir avec la triste sédentarité du chercheur qu'il était devenu au détriment de l'inventeur. Il ouvrit le manuscrit. Il n'en avait pas compté les mots mais sa relecture témoignait qu'il était loin d'avoir atteint les dimensions de la comédie. Quelle fragmentation! Quelle immobilité par endroits! Quelle blessure à la langue! Il n'en finirait jamais. D'ailleurs il n'écrivait plus rien s'il avait le ventre plein. Une bonne discipline. Il nota quelque chose au sujet des homards, dans la marge. Dans un roman, il n'y a ni rêve ni réalité. Il n'y a que de la fiction. Partant de ce principe, l'important ne peut être que ce qui arrive. Restait encore beaucoup de chemin à parcourir, crayon en main, pour mettre à jour la nature de ces évènements. Personnages. Circonstances. Il allait réduire le récit à ces deux propositions. La caméra regarderait. Il nota cela. Il avait besoin de penser au texte pour ne pas se laisser envahir par les morts, par les adolescents et par les adultes immatures qui prennent des décisions à votre place, démocratiquement, certes, mais dans un environnement de soins mentaux dont les théories relèvent de la croyance scientifique. Demain matin, il serait le premier au chevet de Jean qui ne pouvait pas mourir aussi facilement. La colocaïne en savait long sur la mort. Elle savait par exemple que, partant du principe que ce qui vit meurt et que ce qui est mort ne vit pas, la part d'imagination est une offense au récit. C'était bien ce qu'on tentait de démontrer: la profondeur est une abstraction que le récit ne peut pas atteindre. Il avait inventé le réel pour témoigner de ses découvertes. Si Jean mourait, on exigerait une explication clinique à l'endroit et au moment où plus rien n'est explicable. Il aviserait.
Elle entra.
— Tu ne dors pas? balbutia-t-il.
En même temps, il avait refermé le manuscrit et l'odeur acide du papier était remontée jusqu'à ses narines. Elle sourit.
— Ne te cache pas, mon chéri, je l'ai lu.
Quand il la retrouva dans le lit, elle ne dormait pas. Elle était parfaitement immobile et attendait peut-être qu'il lui demandât:
— Et alors, qu'en penses-tu?
— Tu veux vraiment que je te dise ce que je pense d'une pareille cochonnerie?
MERCREDI
Chapitre VI
— Et ça, comment faut-il l'interpréter?
— C'est un lion, monsieur le Sénateur.
— Un lion? Il est en Afrique?
— Ou dans un zoo, monsieur le Sénateur.
Le moment était mal choisi pour plaisanter. La mise en suspension du corps avait ralenti sensiblement la dégénérescence des fibres nerveuses. Jean se balançait doucement, au gré d'on ne savait quelle force qui ne pouvait pas être un courant d'air, certainement pas dans cette salle de soins intensifs qui était la mieux équipée de la région. Le câble d'acier impliquait une légère rotation et la couronne appliquée en trois points du crâne laissait filer un reflet rapide qui traversait régulièrement les carreaux des lunettes du sénateur. Il était penché sur l'écran de contrôle et considérait le défilement des chiffres sans y voir la faune qui s'y produisait comme dans un film. Le lion revenait à intervalle constant. Le directeur du laboratoire, à qui on devait ces commentaires sibyllins, expliqua que c'était sans doute une réplique onirique de la lionne du château, celle que l'ancêtre Golo, ami de l'Empereur, avait courageusement tuée pour sauver la vie d'une femme et de son enfant. La lionne était maintenant empaillée et elle occupait le devant d'une cheminée gardée par deux guerriers de céramique en habit de parade. On voyait clairement tout cela dans les équations qui ne se résolvaient qu'aux yeux des spécialistes que le sénateur encourageait de temps en temps par un grognement.
— S'il n'y a rien d'autre à faire qu'attendre, dit-il en se redressant, attendons.
— En effet, monsieur le Sénateur, ajouta le directeur du laboratoire, nous ne prévenons la famille ou l'autorité de tutelle qu'en cas de mort certaine (il se tourna vers les étudiants pour insister sur le phénomène à prendre en considération dans une pareille situation: certaine), ce qui peut prendre du temps (du temps, notèrent les étudiants — certaine du temps, on approchait nettement de la pensée du patron cette fois). L'Agence pour une Mort Bien Pensée est prévenue (n'oubliez jamais de prévenir l'AMBP par communication certifiée). Ils ont amené leur matériel cette nuit (ce n'était pas au programme de cinquième année).
On entendait le martèlement d'un compresseur derrière une cloison au-dessus de laquelle le plafond était noir. Le sénateur cligna des yeux pour comprendre cette sonorité mais il ne demanda pas d'explications. Les hommes politiques ne cherchent jamais à tout savoir. Leur connaissance est sélective. Ils doivent tous quelque chose à Adolf Hitler.
— Vous restez en contact avec mon secrétariat, dit le sénateur au directeur du laboratoire (en fait, il ne s'était guère adressé qu'à lui depuis son arrivée en fanfare). Débrouillez-vous pour que le rapport définitif me parvienne avant que la mort ne fasse son oeuvre.
On le suivit. Tout en marchant, on le débarrassait de son bonnet, des chaussons et du tablier dans lequel il avait refusé de rentrer tout entier, tenant particulièrement à l'accès de ses poches. Il commença à dicter les grandes lignes du rapport qui engageait sa responsabilité. La secrétaire trottinait sur des escarpins. Le directeur du laboratoire ne put s'empêcher de contempler le cisaillement rapide des jambes. On atteignit le porche en ordre serré, le sénateur ouvrant une marche qui allait se conclure par une poignée de main au directeur et par le salut circulaire effectué avec la même main aussitôt enfilé le paletot servi par deux sbires en uniforme. Un pigeon de cigares circulait déjà. La voiture officielle ne tarda pas à démarrer en trombe. On entendit le roulement du portail d'entrée, puis les crissements des pneus sur la route. Il était sept heures du matin et le jour se levait. Sally rédigeait sa défense.
Il lui avait à peine adressé la parole. Comment avait-elle pu commettre une pareille erreur? Elle venait de mettre fin à une carrière prometteuse. Il ne chercha même pas à la réconforter. Il passa rapidement le long de la baie vitrée derrière laquelle elle était en train de classer méthodiquement les pièces de sa défense. Le mieux pour elle était de s'expliquer franchement et d'aller se faire voir ailleurs. C'était l'opinion de tout le laboratoire.
— Vous êtes sûr que c'est un lion? demanda le directeur à l'opérateur qui dirigeait le déchiffrement rapide des données (le DRD).
— Il fallait dire quelque chose, dit triomphalement l'opérateur.
— Vous auriez parlé d'un éléphant, dit le directeur, et j'aurais ressorti l'histoire du salon tapissé de peau proboscidienne. Avec ces gens-là, Monsieur, on ne manquera jamais de ressources, jamais, Monsieur. Qu'est-ce que c'est alors?
— On n'en sait rien (petite pâleur sur les pommettes de l'opérateur). Il était en train de se tailler un passage dans une forêt particulièrement hostile quand tout à coup tout est devenu absolument abstrait. Absolument, répéta l'opérateur, comme si cette adverbisation abusive devait le sauver de la pauvreté adjective dont il usait à la place du nominal. Ce n'est jamais arrivé (couronnement de l'exposé subordonné).
— Vous êtes sûr de ne pas vous être laissé surprendre, un moment d'inattention?
— Tout est enregistré, monsieur le Directeur! Voyez vous-même. Cette série marque le passage du récit à l'abstraction. Ne virez pas Sally tout de suite. Elle mérite peut-être le Prix Loben.
— Vous êtes bien le seul...
— Je suis le petit ami de Sally, Monsieur. J'en profite pour vous dire que j'adore le homard. Il faudrait être...
— Je n'y pensais plus! Le pyramidion...
— Justement, monsieur le Directeur...
Le pyramidion avait servi naguère à vieillir artificiellement des vins expérimentaux (un Vermort et un Bélissens entre autres) mais on n'avait jamais trouvé les moyens de passer au stade de la production. Bon Dieu! Qu'était-il arrivé aux homards?
Il était déjà dans l'ascenseur. Les morts du pyramidion n'avaient pas pu se permettre ce festin. Les cageots étaient vides. On avait tout fouillé. On avait même tâté le ventre des morts sans penser que si les morts avaient assimilé les homards, ils n'eussent pas usé de leur système digestif. Les crustacés avaient dû trouver une issue quelque part dans la charpente qui n'en manquait pas (elle était à l'image de son concepteur). Une équipe d'égoutiers s'affairait, inspectant l'ombre avec des torches halogènes. Cette agitation crépusculaire exaspéra le directeur qui abandonna la partie. Il passa de nouveau devant la baie vitrée, comme s'il venait de traverser un intermède nécessaire. Dans la Salle de l'AutoCritique (la SAC), Sally planchait durement. Elle ne pouvait pas le voir. Elle savait seulement qu'on l'observait comme elle avait elle-même, en passant, terriblement souffert en voyant les Personnels en Attente de Décison (les PAD) donner des signes d'un harassement qui était leur dernier souffle de vie commune. Après cette épreuve douloureuse, on ne revenait plus pour se justifier. Il était même interdit de chercher à plaider encore. Comment savoir ce qu'on exige de vous une fois que tout est fini professionnellement? Le directeur frissonna en y pensant. Il ne s'attarda pas devant la baie vitrée. Il était pourtant le seul à pouvoir le faire sans risquer de passer pour un pervers. On ne pouvait pas le croire ailleurs qu'à son travail quand il observait ces luttes finales. Mais au fond de lui, il sentait qu'il s'en était bien sorti. Sally ne pouvait pas, elle, s'en sortir. Il aurait donné cher pour savoir qui pouvait encore souhaiter qu'elle trouvât une solution à son problème. Il en ferait les frais et il savait exactement ce qui lui arriverait alors, en commençant par une lutte inégale avec l'éprouvante Constance qu'il avait épousée pour le Meilleur mais certainement pas, selon ce qu'elle attendait de la Vie Commune, pour le Pire. Mais il n'avait pas grand-chose à craindre de l'intelligence de Sally. Les choses n'arrivent jamais comme on voudrait, mais elles n'arrivent pas non plus comme elles ne peuvent pas arriver. Rien ni personne ne s'opposerait jamais à la croissance inéluctable de la colocaïne. Il fallait accepter les aléas de la recherche et il n'était pas prêt à en faire personnellement les frais.
Anaïs lui téléphona vers huit heures. Elle venait de se lever et elle se plaignit comme d'habitude de n'avoir pas rêvé. Elle n'avait jamais rêvé, selon ce qu'elle disait. Elle haïssait le monde qui l'avait amputée de la meilleure part de l'humain, ce rêve qui appartenait aux autres. Elle expliquait ainsi la facilité qui avait marqué sa mort. Elle était morte si facilement que ce bonheur était apparu immédiatement aux autres, ceux qui contemplaient son cadavre tranquille. Comment expliquer ces faits à deux enfants qui s'adonnent sans retenue au désir et à ses fastes? Mais ce n'était certainement pas de ses problèmes de mère au foyer qu'elle prétendait s'entretenir maintenant avec ce frère qui avait réussi une exceptionnelle carrière professionnelle dans cette marge étroite qui sépare la vie de la mort.
En attendant, elle n'abordait pas le sujet véritable de son retour. Constance était dans son bureau où elle venait de jeter sur le papier les premières phrases de son article sur Feeling.
— Fielding. Un poète.
— Un poète? Je croyais qu'elle ne s'occupait que d'arts plastiques. Mettons. Fielding, le poète, est passé ce matin et c'est moi qui ai ouvert la porte. Un charmant homme. Ma tenue l'a peut-être un peu...
— Continue, je t'en prie!
— Eh bien Fielding ne viendra pas vendredi. Il a un empêchement. Je lui ai expliqué que Constance était dans son bureau et qu'on ne pouvait la déranger sous aucun prétexte. J'ai bien fait?
— Elle l'apprendra bien assez tôt. Elle n'a jamais raté son coup. Pour une fois...
— Je ne sais pas de quoi tu parles et ça ne me regarde sans doute pas. Il fallait que je mette quelqu'un au courant. C'était plus fort que moi! J'en aurais parlé au voisin si...
— Il n'y a pas de voisin.
— Oh! C'est vrai. Pas de voisin. Constance dans son bureau inaccessible. Et mes deux chéris qui complotent même en dormant. Ils n'ont pas hérité de la stérilité de leur mère...
— Anaïs!
Il raccrocha. Sans Fielding, la soirée du vendredi appartenait à Anaïs. Elle en profiterait pour imposer son sujet de conversation favori. Constance la haïssait encore. Naguère, les morts ne se contentaient pas seulement de mourir: ils disparaissaient. Ce qui a disparu au bout du compte, ce sont les Cours d'assises. Qui était assez stupide pour assassiner son prochain dans le but de le déposséder ou de le réduire au silence? Comment se venger de l'offense dans ces conditions? Comment oublier? Comment effacer? Comment cesser d'être pour n'avoir que l'espoir de renaître? Rien sur le pourquoi des choses. L'esprit humain s'adaptait pourtant. Sans une mort tragique, on allait devenir aussi bon que le pain. Le Droit ne statuerait que sur la mesquinerie et sur la perversité. Sally commençait à en savoir quelque chose. Où en était-elle? Il se connecta au réseau de surveillance. Elle ne tarda pas à apparaître sur l'écran. Visiblement, elle sombrait. Elle n'écrivait presque plus. Qu'avait-elle écrit? Rien qui contrecarrait les motifs de sa mise à l'écart. Elle avait surdosé Jean et n'avait rien opposé de sérieux à ce qui d'emblée était apparu comme un fait accusatoire. Mais son petit ami (elle m'avait menti à ce sujet, pourquoi? Seule circonstance interrogative où la manière est secondaire) son petit ami avait peut-être raison. Jean avait traversé l'enfance de l'imagination. Il était passé sans prévenir de l'imaginaire à l'abstraction. Ce n'était pas la première fois que ça arrivait à un stagiaire. C'était même le but recherché et on le trouvait fréquemment. Mais cette fois, le stagiaire avait sombré dans le coma et le petit ami de Sally s'imaginait que c'était peut-être là une clé de la découverte. Dunlop et tant d'autres.. Le Prix Loben. Un couronnement au pays des Républicains et des Laïcs. Après ça, on peut mourir tranquille. Mais une vraie tranquillité, et non pas cette ataraxie qui avait borné la mort d'Anaïs. L'Académie Loben ne décernait pas ses prix prestigieux et universels aux morts parce que ceux-ci avaient accès au mental des vivants. Il fallait trouver avant de mourir. Les choses avaient-elles vraiment changé?
Nouvel appel téléphonique d'Anaïs:
— Il n'y a pas de télépoint dans votre sacré laboratoire?
— Nous n'utilisons que le téléphone pour nos communications avec l'extérieur périphérique.
— Falling est revenu. Il veut absolument avoir un entretien avec Constance. Il est furieux.
— Comment veux-tu que je sache pourquoi?
— Ce n'est peut-être pas la question que je me pose, vois-tu? Il est balaise et la porte est déjà par terre. Il voulait "casser la gueule à cette enfoirée de critique qui n'a rien compris à sa vie privée".
— Mais elle n'a encore rien écrit sur lui!
— Il a essayé d'enfoncer la porte du bureau mais elle est plus blindée que lui. Quel homme! Résigné, il s'est expliqué à travers la porte. Ça l'a calmé. Il a fini par s'effondrer et Pulchérie lui a proposé une tisane.
— (voix d'Anastase) C'est quoi, Tonton, la colocaïne?
— Où en est-il?
— Il boit une tisane et continue de s'expliquer avec Pulchérie qui n'a pas l'air de tout comprendre mais qui prend des airs compatissants.
— Et Constance?
Le sénateur revenait! Branle-bas de combat dans le coeur du laboratoire principal. Il revenait avec le président de la Commission Emplois et Ressources, un spécialiste de l'acoustique qui avait fait fortune dans l'alimentation biorapide.
— Montrez-moi le lion!
— Il veut voir le lion, bafouillait le directeur du laboratoire en ouvrant le passage vers la salle où Jean n'était plus de ce monde.
Il jouait des coudes, le Directeur. Le Président le suivait, suivi lui-même par le Sénateur qui tirait une langue bleue sexuelle. On s'écartait respectueusement.
— Ce n'est peut-être pas un lion, expliquait le Directeur qui craignait le Pire.
— Un lion est un lion, dit le Président. On ne confond pas un lion avec une jument.
— Un lion et un tigre, à la rigueur... risqua le Sénateur qui n'avait pourtant pas apprécié la plaisanterie de ce matin sur le même sujet.
Jean pivotait lentement. Les instruments ne tournaient plus autour de lui. C'était lui qui tournait, présentant infiniment ses surfaces complexes à des capteurs optiques qui s'échauffaient.
— C'est un lion, vous en êtes sûr? dit le Président.
— Et si ce n'en est pas un? demanda le Directeur.
Allez donc répondre à une pareille question quand vous êtes celui qui décide de la suite à donner aux expériences douteuses?
Chapitre VII
On ne devrait jamais regarder les gens dans les yeux. On éviterait d'y trouver les conditions préalables d'une série d'ennuis qui peuvent mener à la destruction de tout ce qu'on a construit en une vie de travail et d'études. Les yeux n'appartiennent pas au masque. Le jeu consiste à les donner à voir. Comme la peau qu'on ne reconnaît pas dans l'obscurité, le regard appartient à la connaissance générale. On a étudié les genres ou bien c'est l'expérience qui est capable de s'y retrouver. Regarder dans les yeux, c'est une habitude de recherche. En général, l'image renvoyée n'a qu'une utilité profonde qui ne fait pas surface. On se laisse aller à regarder et le cerveau émet les petites corrections qui modifient à peine notre part de conversation et de posture. Mais qu'un cristallin, celui de votre interlocuteur, porte nettement les traces bleu électrique de la colocaïne et vous savez que vous avez affaire à un colocaïnomane.
Il n'y aurait là aucun préjudice à votre reconnaissance fortuite de cette substance ni même à votre approche à demi consciente du regard de l'autre, si la colocaïne était, et ce n'est évidemment pas le cas, d'un usage public — autorisé ou pas, là n'est pas la question.
La consommation de colocaïne est limitée aux expériences du Centre Expérimental de la Firme pour la Colocaïne. Pas un seul cristal de ce prodigieux médium ne peut ni ne doit sortir de cette enceinte soigneusement gardée, cernée, impénétrable et secrète. La colocaïne est prisonnière d'un circuit complexe composé de conteneurs, de tuyaux, de pompes, d'adductions, d'écluses, de robinets, de détendeurs, de tout ce qu'on peut imaginer pour que la disparition d'un seul atome provoque immédiatement une alerte organisée en même temps qu'un historique détaillé de l'évènement s'il arrivait, probabilité réduite à zéro par l'intégration de tous les paramètres connus comme possibles.
Or, ceci n'est jamais arrivé. Jamais la colocaïne n'est sortie du circuit si ce n'est pas pour pénétrer dans les substances cérébrales d'où elle n'a jamais pu ressortir sinon sous forme de données mentales dont seules les interprétations cohérentes ont été diffusées soit en Commission de Mise sur le Marché, soit dans les médias vulgarisateurs de la res scientifica. Le directeur du laboratoire principal (moi) s'est montré formel en même temps qu'agacé sur et par la possibilité d'une fuite que la complexité (mot pris avec sa connotation imaginaire) des circuits et des procédures rendait absolument impossible. On se souvenait de cet entretien convaincant qui en avait tranquillisé plus d'un. Or, le cristallin de Fielding était bleu... électrique.
le directeur crut défaillir. Ce bleu était reconnaissable entre toutes les nuances possibles et imaginables. Ce ne pouvait être que le bleu communiqué au cristallin par la colocaïne elle-même. Il s'approcha si près de ce visage que Fielding posa une de ces lourdes mains sur l'épaule de son scrutateur.
— Et puis d'abord qui êtes-vous, vous? demanda-t-il en secouant l'épaule.
L'autre, qui avait paru si sage au début de la rencontre, avait maintenant l'air d'avoir perdu le sens des réalités. Il sortit un compte-fils, le vissa dans son oeil droit dont la paupière avait l'habitude de ces intrusions et continua de s'approcher sans se préoccuper de la grosse main qui hésitait à le tenir à distance. Quand vous faites ainsi l'objet d'une approche silencieuse et méthodique, expliqua plus tard Fielding à ses juges, vous éprouvez une sorte de respect pour cet oeil qui explore la tumeur qui menace depuis toujours votre existence fragile. Au début, c'était Fielding qui s'agitait et le directeur qui conseillait le calme. L'un menaçait de rompre la porte qui le séparait d'une Constance avec laquelle il prétendait avoir un compte à régler et l'autre s'amenait tranquillement avec une seringue dans la main. Épouvantée par la tournure des évènements, Anaïs protégait ses deux ados qui se régalaient sans réserve devant la promesse d'une lutte parfaitement inégale. Fielding, dans un court moment de tranquillité inspiré peut-être par la seringue jaune d'oeuf qui l'intriguait plus qu'elle ne l'effrayait, avait même trouvé que Pulchérie promettait de devenir une aussi belle femme que sa mère, si c'était sa mère cette femme en nuisette chair qui avait perdu son indispensable perruque dans l'affolement.
— Écoutez, Fielding... avait susurré le directeur en arrivant sur les lieux. Vous êtes bien Fielding, n'est-ce pas?
— Je suis passé une fois à la télé!
Il avait à peine mis pied à terre, le directeur, qu'Anaïs l'avait informé de la situation avec l'économie d'un agent de liaison. Fielding, le poète, c'était cette armoire à glace qui venait de mettre en pièces une porte d'un seul coup de poing. Il s'était brisé le poing ensuite sur la porte du bureau de Constance qui refusait d'ouvrir et priait à haute voix.
— Calmez-vous , Fielding! Je suis sûr qu'on peut s'expliquer. Commencez par vous calmer.
Le directeur du laboratoire — mais Fielding devait ignorer qu'il s'agissait du directeur du laboratoire, du moins celui-ci, à ce moment de l'action qui démarrait sans qu'il n'eût aucune idée de ses développements dramatiques, ne pouvait pas savoir que Fielding savait à peu près tout de lui — le directeur du laboratoire était arrivé dans sa voiture ordinaire, celle qui lui servait à aller à son travail et à en revenir. Fielding avait demandé à Pulchérie qui était cet importun qui se permettait d'arriver dans un moment aussi tragique. Pulchérie avait à peine répondu que c'était son oncle côté maternel. Anastase avait ri dans le sein d'Anaïs mais sans chercher à le téter car le moment, selon Anaïs, était mal choisi pour plaisanter. Fielding avait brisé deux portes, une armoire de merisier gisait entre le mur et le dallage, cassée perpendiculairement, et l'horloge normande avait maintenant l'air d'une fille de joie revue et corrigée par le styliste Jack. Un lustre avait chuté sans raison mais il n'était pas facile de chercher à en trouver. Toutefois, la porte de Constance, qui avait interrompu son travail pour prier (elle n'avait pas le téléphone ni aucun terminal), était demeurée de bois, à part l'écrasement des moulures décoratives et l'arrachement d'une panneau en pointe-de-diamant qui avait laissée nue une architecture métallique impossible à traverser avec les moyens du corps.
— Fielding, je vous en prie, calmons-nous et parlons-en tranquillement.
— Parce que vous êtes énervé, vous!
Il s'était approché comme le bourreau, qui mesure exactement le poids des dernières secondes, accomplit scrupuleusement la série de gestes qui se conclut par la mort certaine du supplicié. Le directeur, contre toute attente, n'avait pas reculé d'un orteil. Anastase, prêt à toutes les déférences, n'en crut pas ses yeux. Pulchérie, moins sensible aux exploits héroïques, échangeait prudemment des secrets avec sa tante à travers la porte close. C'est que le directeur venait de découvrir (oublions la seringue) le caractère colocaïnique du cristallin de Fielding. La main de celui-ci semblait impuissante à empêcher le scientifique de pousser plus loin ses investigations. Fielding avait le sourire aux lèvres, mais il ne réussissait pas à éclater de rire.
— Fais attention, mon chou, soupira Anaïs.
Fielding, qui aimait les femmes alors que la mort d'un arbre ne réussissait pas à lui arracher le moindre cri, la rassura de sa voix encore tonitruante:
— Je n'ai pas l'intention de lui faire du mal, dit-il.
Le directeur recula enfin, l'air outré. Il était fixé. Il rempocha sa loupe et toisa Fielding:
— Il va falloir que vous vous expliquiez, mon vieux, dit-il sur le ton de quelqu'un qui connaît son affaire et qui n'est pas prêt à faciliter la confession de son adversaire.
Fielding semblait ne pas comprendre. Il renifla dans son poing saignant. Il était peut-être sur le point de s'excuser. On le sentait prêt à sortir son portefeuille et même à mettre la main à la pâte. Le directeur appréciait en cinéticien l'immobilité relative du poète aux mains d'acier qui venait de détruire le porche et tout le vestibule de sa propriété.
— Je peux savoir qui vous êtes? insista Fielding qui devait le savoir mais qui sentait qu'un pareil aveu était une condamnation.
— Si vous êtes résolu à ne plus rien détruire de ce qui m'appartient, dit le directeur, je vous invite à prendre un verre en compagnie de ma soeur Anaïs, qui nous rend une visite de principe, et de ses enfants, en vacances scolaires probables.
Fielding attendait. Sa bouche s'ouvrit lentement, comme si ce qu'il avait à dire pouvait provenir de l'extérieur et qu'il s'en méfiait:
— Constance boira avec nous?
— Constance...
Le directeur n'en savait rien. Si Fielding le permettait, Fielding pouvait comprendre que la première chose à faire maintenant était de s'assurer que Constance (mon épouse) se portait aussi bien qu'on peut l'espérer après un tel chambardement. Fielding comprenait. Il écarta sa lourde carcasse pour laisser le passage au directeur qui se colla aussitôt, avec une précipitation d'insecte, à la porte solidement fermée. Il avait retrouvé son calme. Constance d'abord. L'oeil ensuite, celui de Fielding. Étude comparative. Pas d'erreur possible. Il n'avait pas besoin de Constance pour ça, ni d'Anaïs. Il en parlerait avec Fielding quand l'occasion se présenterait, une fois Constance récupérée, Anaïs promue au rang de consolatrice et les enfants renvoyés à leur curiosité réciproque. On avait bien le temps de mettre le laboratoire au courant de faits qu'il valait mieux évaluer avec les moyens du bord en attendant d'en approfondir les implications.
— Vous avez un peu dépassé les bornes, mon vieux, disait le directeur qui évaluait les dégâts tout en écoutant les conditions que Constance prétendait maintenant imposer à un dénouement qui n'apparaissait toujours pas clairement malgré les indices jetés dans la conversation qu'elle persistait à tenir à travers la porte fermée.
Fielding était sincèrement désolé. Il n'expliquait pas ce recours à la violence. Il doutait d'avoir pris le risque d'en user aussi délibérément envers l'être humain que Constance demeurait à ses yeux. Anaïs en avait été quitte pour la peur, n'est-ce pas? Il regrettait aussi pour la peur. Le spectacle, la violence, la destruction, la peur, il n'avait pas eu l'intention d'aller aussi loin. Il savait bien à quoi il devait cette saturation. S'il n'avait pas été un poète au corps démesuré par rapport à la délicatesse de l'expression lyrique, il ne se serait rien passé. Tout au plus aurait-il exprimé sa douleur dans des vers dignes de la prosodie qui constituait son credo artistique. Avec un corps pareil, il lui arrivait ce qui arrive aux animaux que la réalité enferme dans le carcan du désir: il avait tenté de sortir de la cage.
— Mais ce n'est pas votre cage, dit Anaïs, ajoutant: tout le monde peut se tromper.
Fielding sourit enfin. Ses dents étaient dignes de ses muscles et de son cerveau. Il s'enfonça dans un fauteuil à billes et s'immobilisa dans la position du coupable repenti, genoux hauts et tête renversée. Elle lui servit un verre sans l'accompagner, le genre de chose qu'on fait machinalement quand on attend que l'autre s'en aille le plus tôt possible sera le mieux. Elle tremblait encore.
— Je ne savais pas que les poètes pouvaient être costauds, dit-elle sans s'empêcher d'admirer clairement.
— Cravan était un costaud, dit Fielding.
Elle ne connaissait pas Cravan. Elle avait peu lu les poètes. Elle ne se souvenait que de Maurice Carême. Pourquoi s'appelle-t-on Carême?
— Bon, dit le directeur, elle ne sortira que quand vous serez parti. Ce qui n'explique rien.
— Je dois m'expliquer, dit Fielding.
Il sentait bien qu'il ne pouvait pas échapper à cette obligation. Il avait un sens aigu des convenances, Fielding.
— Et ne racontez pas de craques, prévint Anaïs.
Le directeur avait, on s'en doute, moins de raisons d'en savoir plus sur la consommation de colocaïne que sur les rapports que Fielding entretenait avec Constance. La colocaïne d'abord. Mais Fielding s'imaginait plutôt que Constance avait pris la première place dans une vie qu'elle rendait en même temps opaque et sujette à questionnement. Il avait le droit de réfléchir. Le directeur observait la pupille à distance. Comment ce diable de poète avait-il mis la main sur la colocaïne? Comment cette fuite n'avait-elle pas provoqué l'alerte programmée sans possibilité d'erreur? Qui était le fournisseur? Et pourquoi Fielding avait-il jeté son dévolu de junkie sur une substance dont il était sensé tout ignorer? Enfin, comment le contraindre à répondre à ces questions et à toutes celles qui s'en déduisaient logiquement? Sans mettre la puce à l'oreille du CEFC et de la CRE? Le directeur n'avait vraiment aucune envie d'écouter les explications de Fielding au sujet de rapports sexuels qui ne le concernaient que de loin. La solide Constance avait tout de même reculé devant l'imposant poète de circonstance. Il aurait sans doute aimé assister à un pareil combat. Le corps athlétique de Constance méritait l'offense définitive que le corps gigantesque du poète pouvait lui infliger en dehors de toute posture amoureuse.
— Je suis curieuse, dit Anaïs, mais pas à ce point! Promettez-moi de ne pas réduire mon petit frère à néant.
Fielding se leva pour baiser une main qu'elle tendait comme une sucrerie. Que se passe-t-il? pensa le directeur. Sa vie venait de se compliquer étrangement. Il n'avait jamais vécu une aussi intense nécessité de deviner ce qui va se passer. Incapable pour l'instant de mettre de l'ordre dans ce que le temps, justement, venait de lui imposer, il tentait de se raisonner pour ne pas sombrer dans la panique. Le mieux était d'écouter les syllogismes de Fielding et de commencer par oublier ce que son esprit agile lui donnait à interpréter. Anaïs emporta ses enfants dans un tourbillon de paroles inutiles et disparut avec eux dans un corridor qui paraissait sans fin tant le regard n'en pouvait imaginer la destination réelle.
— Nous voilà seuls, dit Fielding qui redoutait peut-être la solitude à deux.
Il était tout à fait tranquille maintenant. Il pouvait tout expliquer. Il paierait la casse sans sourciller. Il connaissait la valeur des choses pour avoir exercé des métiers manuels pendant son apprentissage de poète. Il avait soudé des tôles d'acier dans un chantier naval et conduit un tunnelier sous la mer. Il pouvait donner les preuves de chacun des vers qu'il avait écrits. Il n'était pas peu fier de pouvoir répondre à la critique par des faits que personne ne pouvait contester. Sa poésie était à l'image de lui-même: monumentale et véridique. Que peut-on demander de plus au chant qui nous menace de sa théorie? Évidemment, le directeur du laboratoire principal du CEFC n'en avait aucune idée. Depuis qu'il trafiquait dans l'imagination des autres, il en avait vu de toutes les couleurs, mais comme il n'y a rien de plus semblable à un semblable que le semblable qui se propose à l'expérience, les péripéties de la recherche apportaient rarement du nouveau à ce qui avait en effet fini par vieillir prématurément. En parler avec Fielding, c'était commencer à enquêter sur les complicités qui l'autorisaient à consommer impunément et en dehors de tout contrôle scientifique cette colocaïne qui était l'oeuvre d'une vie.
— Avez-vous songé qu'après une pareille découverte, vous pouvez mourir tranquille? L'Académie Loben ne voit jamais d'inconvénient à couronner les inventeurs post mortem. Tenez, si vous mourez là sur-le-champ, demain vous êtes lobénisable et après-demain, lobénisé!
— Je préférerais tout de même attendre un peu et qu'on me lobénise de mon vivant.
Conversation tenue avec Sally tout au début des recherches. Où en était-elle de sa déconfiture? pensa-t-il en regardant Fielding qui se préparait à expliquer sa violence. Le directeur se sentit morose et il l'était.
Chapitre VIII
— Les homards? Quels homards? Vous êtes capable de reconnaître un homard si vous en voyez un? Si ç'avait été un homard, vous auriez trouvé ça étrange, non? Et vous pourriez maintenant me montrer le homard. On en rigolerait ensemble et on ne perdrait même pas le temps d'enquêter pour savoir qui a introduit un homard dans le laboratoire. Vous êtes d'accord?
— Je vous répète que la seule chose que j'ai vue cette nuit, c'est ce homard qui a disparu comme il était venu! D'où? Je n'en sais rien. Où...
— Vous n'expliquez pas ce qui est arrivé à la caméra 8.
— Comment voulez-vous que je le sache? Elle est tombée en panne à 2h58 exactement. Je l'ai noté dans le journal de bord. J'ai activé le circuit de secours avant le déclenchement automatique et le centre de contrôle m'a signalé un début d'incendie sur le chemin de câbles nº 87. Je me suis immédiatement porté sur les lieux et j'ai isolé manuellement cette portion de circuit comme le prévoit le P9.
— Vous avez privé d'alimentation électrique le bloc des soins intensifs où vous saviez que quelqu'un était en traitement. Comment expliquez-vous que l'alarme n'ait pas été déclenchée aussitôt? Collaborez!
— Il devait y avoir un autre défaut mais le système de surveillance avait conclu que la procédure était conforme. J'ai continué ma ronde par le pyramidion et c'est là que j'ai vu le homard. C'est la seule chose vivante que j'ai vue cette nuit, à part le malade qui est en suspension dans un coma profond et...
— Qui vous dit que ce dont je vous parle était vivant?
— Je n'en sais rien! Si quelque chose ou quelqu'un a violé les droits de circulation, je m'en serais rendu compte immédiatement. À part le homard...
— Demandez-lui s'il y a eu d'autres alarmes.
— Vous avez entendu la question? À 3h16, vous étiez de retour au central et jusqu'à 6h, il semble que rien ne se soit passé qui ait attiré votre attention.
— Demandez-le au système!
— C'est le système qui nous signale plusieurs anomalies.
— Après 3h16? Impossible. J'aurais été informé...
— ...immédiatement. Vous l'avez été mais vous n'étiez pas en mesure de réagir aux messages d'urgence!
— Il n'y a pas eu de message! À part le secteur de la 8, tout était normal. Je n'avais aucune raison...
— Le secteur de la 8 ne l'était pas?
— Si j'avais su que le circuit de secours était hors d'usage, j'aurais réagi en conséquence. Le P9...
— On sait, on sait. Le secteur 8 est resté sans surveillance de 2h58 à 6h du matin. Et pendant tout ce temps, jusqu’'à l'arrivée de la relève, le malade du BSI n'a reçu aucune assistance. À 6h06, ils ont réussi à rétablir toutes les ressources et les moyens de communication. Le malade ne semble pas avoir souffert de cet incident, monsieur le Directeur.
— Demandez-lui s'il reconnaît avoir pris connaissance des images qu'il aurait dû voir.
— Je n'ai rien vu qui ressemble à ça! Si c'est une expérience...
— Ce n'en est pas une!
— Je m'en souviendrai. Je veux dire que si c'était arrivé, j'aurais immédiatement lancé la procédure correspondante. Je... je ne comprends pas.
— Et nous on aimerait bien comprendre. Vous connaissiez Jean de Vermort?
— Tout le monde connaît les Vermort, mais jamais d'assez près pour en dire autre chose que ce que tout le monde sait.
— Qu'est-ce que vous savez, vous, personnellement, qui pourrait vous distinguer un peu?
— Mais je ne cherche pas à me distinguer!
— Il y a bien quelque chose que vous savez autrement que les autres! Rappelez-vous ce détail.
— Je ne suis pas curieux de nature. Je suis né ici et tout ce que je sais des Vermort, on me l'a raconté. Je n'en ai jamais rien pensé.
— Vous savez ce qui est arrivé à Jean de Vermort?
— On raconte tellement de choses! Je ne sais même pas de qui il s'agissait.
— Vous voulez parler de la fille. Vous étiez déjà en poste quand c'est arrivé. Jean était des nôtres. Il travaillait au Bureau des Vérifications. Vous savez ce qu'on vérifie dans ce bureau?
— Ce que vous me demandez dépasse mes compétences. Je connais toutes les procédures concernant mon travail. J'imagine que chacun fait exactement ce qu'on attend de lui.
— Vous n'avez rien remarqué dans le bloc où Jean est en suspension? Vous n'avez pas vu que tous les témoins lumineux étaient éteints?
— Ces témoins ne signifient rien pour moi. Je regarde l'écran et si tout va bien, je tourne la clé. C'est tout.
— Demandez-lui à quelle heure a eu lieu la dernière visite de l'interne.
— À minuit et quelques, Monsieur. Je ne suis pas tenu de m'informer ni de rendre compte de ce genre d'évènement.
— Exact!
— L'interne a examiné le corps, le temps de deux ou trois rotations, puis il est parti sans laisser de consigne.
— Il était 0h12. Tout allait bien à ce moment-là, monsieur le Directeur. L'interne n'a fait que son travail. L'assistance est entièrement automatisée.
— Que se passe-t-il en cas de pépin?
— Vous voulez dire si le circuit fonctionne comme prévu? Alors tout reste sous contrôle du système et à 6h, au vu du rapport du gardien de nuit, on appelle l'équipe des réparations et en général tout rentre vite dans l'ordre.
— Et si ça ne se passe pas comme prévu?
— Tout s'est toujours passé comme le prévoient les procédures. Mais de là à dire qu'on a tout prévu...
— Demandez-lui s'il est capable de tenir sa langue ou si on doit la lui couper.
Le réquisiteur éclata de rire. Le gardien de nuit était moins sûr du sens de l'humour du directeur qui signa une copie de l'interrogatoire sans le relire.
— Je peux m'en aller? demanda le gardien. Je veux dire: je peux retourner chez moi?
— Si vous êtes capable de tenir votre langue, dit le réquisiteur. Vous êtes marié?
— J'ai trois gosses à nourrir.
— Vous ne les nourrirez pas avec votre langue. Demandez à la relève de vous fournir un couchage et allez récupérer dans le pyramidion.
— Avec les morts!
— Non, avec les homards!
On était de bonne humeur ce matin, au laboratoire. La matinée touchait à sa fin. Après l'humiliation méthodique de Sally et l'irruption violente de Fielding dans la vie privée du directeur (on ne savait évidemment rien de l'examen préparatoire du cristallin du poète), le Service des Surveillances et des Enquêtes avait souhaité soumettre l'incident apparemment anodin de la nuit à la perspicacité du plus haut responsable au cas où ledit incident, qui avait l'air sans importance (un homard et une coupure du circuit au nº 8 sur le chemin 87 qui avait entraîné l'extinction totale des ressources du BSI, sans conséquence pour le malade en suspension), revêtait quelque intérêt aux yeux de la direction. Il était presque onze heures quand le directeur, prévenu par téléphone qu'on allait interroger le témoin "principal et unique", revint au centre sans avoir eu le temps d'écouter les explications de Fielding. Le gardien de nuit était déjà dans la Salle des Interrogatoires (l'inquiétante SI) avec le réquisiteur en fonction (le 1x8). Le directeur était intervenu dans l'interrogatoire sans réussir à en tirer des conclusions définitives.
— Qu'en pensez-vous? demanda-t-il au réquisiteur.
Il repassèrent la bande en boucle. Un tiers de l'écran était occupé par les données chiffrées. La caméra avait enregistré une élévation de la température de la couleur suivie d'une distorsion d'une fraction de seconde au-dessus de la ligne d'horizon.
— Le gardien a fait son boulot, dit le réquisiteur.
— Ce n'est pas ce que je vous demande.
Comment s'exprimer au sujet de ce qu'on ne voyait pas aussi nettement que ce qu'il était possible d'interpréter au niveau des chiffres? Le réquisiteur n'y connaissait pas grand-chose en phénomène, avoua-t-il. Mais il s'agissait bien d'un phénomène et il était peut-être la cause de la panne du circuit. La température corporelle de Jean avait augmenté proportionnellement à celle de la couleur ambiante et il s'était sensiblement déshydraté. On allait remédier à cela, il n'y avait pas de souci à se faire.
— Je ne me fais pas de souci, dit le directeur qui ne pouvait s'empêcher de penser à Fielding. Pour les homards...
Un enquêteur déboula dans le bureau. À voir son visage grimaçant, il n'avait pas que de bonnes nouvelles à transmettre.
— Il y a d'autres images, dit-il, tirant la langue comme s'il avait besoin d'un remontant.
Le réquisiteur se trouvait mal. La poisse était sur lui depuis ce matin. Il fit un signe désespéré à l'enquêteur pour lui indiquer qu'il pouvait continuer à marquer des points.
— On dirait que quelque chose s'est baladé dans le laboratoire cette nuit, dit-il comme s'il ne croyait pas un mot de ce qu'il était en train de raconter.
— Ça ne peut pas être des homards? J'ai oublié mes homards dans le pyramidion et...
— Quelque chose de presque... immatériel. Un phénomène impossible à identifier pour l'instant.
— Du phénomène à l'être, il n'y a qu'un pas. Qui va le franchir le premier? Il faut éclaircir ce problème avant la fin de la journée. Sinon...
Sinon il (le directeur) était en devoir de décréter l'état d'urgence et tout le personnel était consigné pour autant de temps que durerait l'enquête. On ne pouvait pas être plus clair. Chacun ravala sa salive en pensant à sa vie privée et demanda clairement la permission de rejoindre son poste. Le directeur demeura seul dans son bureau. La petite boule d'angoisse qui s'était formée ce matin après que Fielding eût retrouvé ses esprits continait de s'alimenter de tout ce qui passait à sa portée. Elle s'était stabilisée à gauche du sternum, côté coeur. Le directeur n'osait s'aventurer à en tâter les nodules. Il avait trop l'habitude de ce genre d'exploration pour risquer sa contenance en terrain miné par un inconscient qu'il savait particulièrement rusé dans des occasions aussi prometteuses de tourments et de blessures définitives. Conscient que le moment n'était absolument pas favorable à une mise en ordre des principes du désordre (Fielding, Constance, Jean, Anaïs...), il renonça à la tranquillité et se mit à respirer nerveusement l'air de la fenêtre. Il haletait comme un poitrinaire quand le téléphone sonna. Une communication extérieure. C'était Anaïs. Fielding avait perdu patience et il était parti en promettant de revenir cette fois en homme de bien. Il lui avait donné l'adresse de plusieurs spécialistes capables d'évaluer les dégâts. Il était particulièrement désolé pour la pendule normande...
— Au diable la pendule normande et la Normandie! s'écria le directeur qui reniflait de près une pastille d'eucalyptus.
— Bon, dit Anaïs, on en reparlera ce soir.
S'il n'y avait pas consigne. Elle raccrocha. Il faudrait prévenir le sénateur qui s'occuperait d'ameuter son monde de crabes et de panier. Mais la chose la plus importante en ce moment était d'élucider le mystère que Fielding proposait à son esprit, non pas en tant qu'amant probable de Constance, ce qui relevait de la farce, mais parce qu'il avait accès à un secret bien gardé et surtout essentiellement personnel. Il fallait avant tout se concentrer 1) sur l'avenir professionnel de Sally, 2) sur ce phénomène encore sans importance, 3) sur les homards qui finiraient, à force de balades et d'excentricités, par attirer l'attention de la commission sur le sérieux des recherches entreprises sur et autour de la colocaïne, 4) il faudrait avoir une explication franche avec Constance qui ne pouvait pas continuer de mener une vie parallèle sans en payer les conséquences (conséquences était peut-être un mot trop chargé de sens), 5) Anaïs était-elle un problème comme il le redoutait, 6) il avait prévu un plan d'évasion de ce monde trop circulaire mais il en avait oublié les détails ah! 7) il ne connaissait pas la procédure de candidature au prix Loben, il se renseignerait pendant les pauses. La pastille à l'eucalyptus vivifiait l'air qui entrait en masse dans ses poumons. Il était sur le point de perdre connaissance.
— Où en est-on avec les nouvelles images? demanda-t-il dans l'interphone.
— Elles se multiplient, monsieur le Directeur.
Il trottina jusqu'au bloc des soins intensifs. Jean n'avait pas retrouvé ses couleurs. Un interne injectait les substances, l'oeil rivé sur l'écran du calculateur. Le corps était entré dans un coma profond, irréversible peut-être. Il y avait vraiment peu de chances de le ranimer. En cas de mort, les manipulations étaient en conséquence réduites au minimum. L'interne expliquait qu'il avait assisté à une récupération post-mortem (nom officieux de la Résurrection Naturelle) d'un comateux victime d'un choc. Jean, une fois passée la terrible et presque insurmontable déception de ne plus être vivant, se réjouirait de vérifier par lui-même les théories dont les morts apportaient la preuve tous les jours ("s'il y a un Dieu, c'est nous, c'est nous tous, morts et vivants, nous et le temps, nous et ..."). On a beau croire à tout ce qu'on voit, on ne peut éviter de ne plus croire aussi facilement. L'interne s'y connaissait à fond en psychologie des profondeurs. Il était capable d'en parler sans cesser d'assumer un travail complexe qui ne laissait rien au hasard. Le directeur l'admira sincèrement en attendant de pouvoir observer le corps de Jean en expert des phénomènes paranormaux.
— Vous ne le quittez pas des yeux, dit-il sans vraiment parvenir à dissimuler ce que cette remarque contenait d'affliction.
— On peut dire ça comme ça, psalmodia l'interne qui n'était pas peu fier de montrer de quoi il était capable. On s'y fait, croyez-moi!
Il n'arrêtait pas, en effet. La nuit, pourtant, le système prenait la relève de cette infernale activité. N'avait-on pas trouvé les moyens d'automatiser les soins de jour?
— Vous voulez me condamner au chômage! s'écria l'interne. La commission s'est sérieusement posé la question mais le facteur humain a encore quelques défenseurs. J'aime ce travail, vous savez.
Donc, impossible d'explorer le corps en plein jour! Selon les résultats de l'enquête en cours, il décréterait l'état d'urgence ou tout le monde rentrerait ce soir dans son chez soi comme d'habitude, sauf un qui devrait ruser avec la vigilance accrue d'un gardien de nuit capable de mettre à profit la tranquillité du pyramidion pour retrouver ses forces vives. On ne l'aurait pas deux fois, celui-là!
Il abandonna l'interne aux doigts jaunes. On est bien seul quand il s'agit de sauver sa peau. Le plus important était de réviser le plan d'évasion d'urgence. En cas d'encerclement, il n'y avait que deux solutions pour échapper à ses ennemis: s'élever dans les airs ou s'enfoncer dans la terre. Il était le seul à connaître l'issue d'un pareil conflit. Mais là encore, il fallait y réfléchir d'une manière toute théorique, car le souterrain secret s'ouvrait derrière une paroi dont la surface tranquille était constamment surveillée par le système. Impossible de procéder à un entraînement en situation réelle. Le moment venu, un sabotage savant du système occulterait les moyens de sa disparition dans les entrailles de la Terre. Ensuite, il y avait toutes les chances pour qu'on ne trouvât plus l'occasion de lui demander de s'expliquer sur une aventure dont la société faisait finalement les frais sans en tirer le bénéfice escompté par ses édiles. Il emporterait avec lui le plus grand bien qu'il se connaissait: sa vie. Et un pactole (ne soyons pas mesquins) pour lui ouvrir les portes des palais où seules les affaires comptent, au détriment de tout esprit de justice.
Chapitre IX
— Monsieur Fielding? C'est en haut, au dernier. Vous prenez l'ascenseur jusqu'au quatrième, vous sortez sur la coursive et vous montez encore trois étages. L'escalier débouche sur sa porte. Je monte jamais là-haut, moi! Le monte-charge...
Il n'attendit pas la suite des explications. Il ne racontait jamais sa vie à l'inconnu, lui, peut-être parce qu'il ne manquait pas de sujets de conversation. L'ascenseur atteignit l'entresol du troisième et, malgré ce qu'il fallait considérer comme un dernier effort, il ne parvint pas à élever la cabine hystérique jusqu'au quatrième. La porte s'ouvrit sur un capharnaüm de vieux meubles entassés sans respect pour une antiquité grossièrement bourgeoise. Il avança lentement pour ne pas soulever la poussière. Des poutres trouées de bourre et couvertes de toiles d'araignées l'obligeaient à baisser la tête et chaque fois son regard rencontrait la crasse du plancher où courraient des petits animaux rapides qui pourchassaient des insectes moins équipés pour l'aventure.
— Si c'est la sortie que vous cherchez, dit une voix, levez un peu la tête, visez la lumière et allez droit devant! Vous ne pouvez pas vous tromper.
Il remercia la voix sans pouvoir en identifier le propriétaire. Une multitude de pas traînaient une autre multitude de savates sur le plancher qui valsait entre les solives. La lumière en question était celle d'un lumignon qui brûlait nerveusement un alcool bleu. Elle éclairait un palier qui donnait sur un escalier sans rambarde, bordé d'objets poussiéreux qui indiquaient passablement la limite à ne pas franchir de ce côté de la pénombre. Deux couloirs se croisaient, X d'obscurité qui ne trahissait rien de ses contenus, pas même un rai de lumière sous une porte.
— Si je peux vous aider à trouver ce que vous cherchez, dit la même voix (cette fois il crut qu'il se parlait à lui-même), n'hésitez pas à me le demander, j'ai l'habitude d'expliquer bien qu'il n'y ait plus beaucoup de monde ici depuis bien longtemps.
— Je cherche monsieur Fielding, dit le directeur d'une voix si aiguë qu'il crut être de nouveau habité par l'enfant intranquille qu'il avait été.
— Je m'montre! dit la voix et un nain apparut!
C'était un vieil homme au visage serein. Il fumait une pipe de bruyère qui formait un S sur son menton oblique. L'odeur de la fumée parvint enfin aux narines poussiéreuses du directeur.
— Je cherche monsieur Fielding, répéta-t-il (la voix retrouvait sa tessiture de baryton fatigué, ces accès de régression le surprenaient toujours dans les moments les plus baroques). On m'a dit qu'il habitait ici...
— On vous a bien dit. Je SUIS monsieur Fielding.
— Le poète?
La question sortait directement des poumons, avec sa charge de mucosités acides.
— Lui-même, dit le nain qui menaçait de se vexer. Je peux vous rendre service? ajouta-t-il par pure politesse.
— Le monsieur Fielding que je connais...
— ...est mort depuis longtemps. J'ai hérité de sa mansarde, de ses livres, de ses dettes et aussi un peu de son génie. Allons chez moi!
Le nain disparut dans l'obscurité d'un corridor. Le directeur entra dans cette zone intermédiaire dans la seule intention d