L'ÉTRANGER

de Patrick CINTAS

www.lechasseurabstrait.com/lesjours

Texte intégral
work-in-progress
ISBN: 84-930999-6-1

 

 

 

Fragments d'une conversation fragile

i2 = -1

 

 

Si j'avais à soutenir le droit que nous avons eu de rendre les nègres esclaves, voici ce que je dirais :

 

Les peuples d'Europe ayant exterminé ceux de l'Amérique, ils ont dû mettre en esclavage ceux de l'Afrique, pour s'en servir à défricher tant de terres. Le sucre serait trop cher, si l'on ne faisait travailler la plante qui le produit par des esclaves.

 

Ceux dont il s'agit sont noirs depuis les pieds jusqu'à la tête; et ils ont le nez si écrasé qu'il est presque impossible de les plaindre. On ne peut se mettre dans l'esprit que Dieu, qui est un être très sage, ait mis une âme, surtout une âme bonne, dans un corps tout noir.

 

Il est si naturel de penser que c'est la couleur qui constitue l'essence de l'humanité, que les peuples d'Asie, qui font des eunuques, privent toujours les noirs du rapport qu'ils ont avec nous d'une façon plus marquée.

 

On peut juger de la couleur de la peau par celle des cheveux, qui, chez les Égyptiens, les meilleurs philosophes du monde, étaient d'une si grande conséquence, qu'ils faisaient mourir tous les hommes roux qui leur tombaient entre les mains.

 

Une preuve que les nègres n'ont pas le sens commun, c'est qu'ils font plus de cas d'un collier de verre que de l'or, qui, chez des nations policées, est d'une si grande conséquence.

 

Il est impossible que nous supposions que ces gens-là soient des hommes; parce que, si nous les supposions des hommes, on commencerait à croire que nous ne sommes pas nous-mêmes chrétiens.

 

De petits esprits exagèrent trop l'injustice que l'on fait aux Africains. Car, si elle était telle qu'ils le disent, ne serait-il pas venu dans la tête des princes d'Europe, qui font entre eux tant de conventions inutiles, d'en faire une générale en faveur de la miséricorde et de la pitié?

Montesquieu - L'esprit des lois - XV,V

 

 

Vous êtes tranquillement assis sur votre terrasse. Le ciel, les oiseaux, la route devant chez vous. Un homme passe — ç'aurait pu être une femme ou un enfant, mais c'était un homme. S'il vous ressemble, c'est un inconnu. S'il ne vous ressemble pas, c'est un étranger. L'étranger ne vous est donc pas inconnu. C'est cette différence qui en impose à l'esprit lorsqu'il s'agit de s'exprimer sur ce sujet délicat: l'étranger bien connu comparé à l'inconnu non étranger. Et chaque fois qu'une rencontre a lieu, c'est le fond de la question: qui est-ce? Et la réponse tient à ce qu'on en sait plutôt qu'à ce qu'on ignore de lui, comme il serait raisonnable de le penser.

On peut en rechercher la cause. Je ne conseille pas cette dissertation. Ne vaut-il pas mieux continuer d'interroger le récit?

 

 

Cet inconnu était bel et bien un étranger. Tout de suite, il s'adressa à moi en mauvais français, un français dénué de toute trace commune sans rien de reconnaissable. Je souhaitai alors ne l'avoir jamais rencontré et je ne me posai même pas la question de savoir pourquoi. Fallait-il répondre à sa question? Le chemin? Quel chemin? me demandai-je presque simultanément à sa prière de lui indiquer le sien. Demeure-t-on longtemps sans réponse dans ces circonstances? Il disparut. Mais j'étais toujours là. Ne l'avais-je pas vu s'éloigner? À pied? En voiture? Je ne me souviens d'aucune voiture. Je me souviendrais de cette perspective dans l'intrication des lignes de fuites que je connais bien, depuis ma porte.

 

 

Je le retrouvai le lendemain, mort. Déjà? me dis-je en m'approchant du cordon de sécurité.

— Sommes-nous loin de chez moi? Je ne vois pas ma maison. Que s'est-il passé?

— Vous êtes malade, me dit quelqu'un comme dans un roman de Pinget.

Cette fois, il ne s'agissait pas d'une question. On changeait de sujet. N'était-ce pas ce que je souhaitais depuis hier?

 

 

Malheureusement, tous les étrangers que l'on rencontre ne finissent pas leurs jours aussi facilement. Quelle phrase! Qui commence par le malheur et se finit dans la facilité! Vous ne me croirez pas si je vous dis que je ne l'ai pas fait exprès.

 

 

Le contraire d'étranger, n'est-ce pas ami?

 

 

Peut-on vivre en société avec des étrangers?

 

 

Une société d'étrangers est-elle concevable?

 

 

Un ensemble d'étrangers est un pays. Cela va de soi. Mais pourquoi serais-je étranger ailleurs si je ne le suis pas ici? La question inverse n'a pas de sens.

 

 

— Vous buvez?

Tout le monde boit, marche, parle, fait ceci ou cela. Cela ne nous rapproche pas. Surtout si nous sommes différents.

 

 

Mettons que la terre soit à tout le monde et qu'on ne pose plus la question de savoir pourquoi c'est le genre humain qui possède tout. Voilà les principes posés. Ce ne sont pas des hypothèses. On sent bien que la terre est à tout le monde et que ce monde est uniquement humain.

 

 

Bien.

 

 

Maintenant, comment cela appartient-il à tout le monde mais pas à chacun forcément et pas forcément de manière équitable? Voilà qui décrit les espèces d'hommes que nous sommes ou que nous ne sommes pas: ceux qui possèdent ont acquis, d'une manière ou d'une autre. Certains peuples ont le génie du Droit. Mais que peut posséder un étranger que je ne possède pas? Quel est SON droit?

 

 

On a bon coeur. On reçoit l'étranger comme on reçoit n'importe lequel d'entre nous. Seulement voilà: il signale sa différence, ne s'assoit pas à côté de votre femme, ne boit pas ce que vous buvez, il ferme les yeux sur les spectacles qui font notre joie... bref, il marque le terrain de sa différence. Reconnaissons que nous avons marqué le nôtre (relation de cause à effet? dans quel sens?) Mais serait-on différent, et contraint de commencer par là, si l'étranger demeurait chez lui où c'est nous qui sommes les étrangers? On est sans cesse confronté à ces questions de territoire. Sans étrangers, il n'y aurait que des inconnus. L'inconnu ne demande qu'à être connu. Croyez-vous que l'étranger ne demande qu'à être assimilé?

 

 

Est étranger celui qui survit à son étrangeté, celui qui s'accroche à ses particularités, celui qui ne cesse pas d'être un étranger, même mort!

 

 

La race n'est pas qu'un problème de pigmentation. Regardez les yeux des Asiatiques et le nez des Africains. Ce n'est pas parce qu'on parle, qu'on fait du commerce et qu'on se reproduit qu'on est ressemblant, je dirais, goutte à goutte. La race est le plus déterminant des facteurs d'étrangeté. Cela dit en dehors de toute pensée érotique. Nous sommes humains, à la fin.

 

 

L'étranger ne frappe pas à la porte. Il apparaît, entier, tel qu'il est. Et pour lui, nous ne sommes pas des étrangers. Nous sommes les propriétaires du territoire où il entre. Reconnaissons-lui cette fragilité. Mais n'est-ce pas sa force, ce secret qui le rend impénétrable alors qu'il sait tout de nous?

 

 

Il sait tout de nous parce que nous ne sommes pas des étrangers. Et nous ne savons rien de lui parce qu'il est étranger. Nous ne le connaissons pas, mais il sait à qui il a à faire; il connaît donc nos faiblesses, ce qui excuse nos brutalités quelquefois...

 

 

L'étrangeté ne fait pas l'étranger. Il est étranger du fait du flou qui l'accompagne. Quand vous croisez un inconnu, vous ne cherchez pas à savoir pourquoi il vous est inconnu. Vous reconnaissez simplement que vous ne le connaissez pas. Tandis que l'étranger vous inspire tout de suite le calcul. Avec lui, ce n'est pas pourquoi, mais comment. On en vient tout de suite à se poser des questions qui n'ont aucune chance de se résoudre en réponse connue. Même un objet peut parfaitement tenir lieu d'étranger.

 

 

Imaginez. Vous entrez dans une pièce. Un objet y est étranger. Il ne s'explique pas. Il soustrait donc quelque chose à ce que cette pièce signifie, a toujours signifié pour vous. Cet objet, à moins d'être un cadeau qu'on vous fait pour augmenter votre connaissance des objets, demeurera non pas une énigme mais quelque chose de trop. Quelque chose de trop qui enlève quelque chose à ce que vous savez de la pièce. Incroyable! Un étranger (revenons à l'humain) est à ce point incroyable qu'on ne l'envisage jamais de face. On le contourne, exactement comme vous le faites avec l'objet dont vous vous demandez si c'est un cadeau ou un cheveu dans la soupe.

 

 

Le philosophe-chien promenait sa lanterne dans les rues en plein jour et affirmait ne pas voir des hommes. Promenez votre lanterne dans la même rue par les temps qui courent et vous verrez l'étranger, le nombre des étrangers et leur capacité à se reproduire en pleine lumière! Mais de qui avez-vous ainsi éclairé la lanterne? Nous sommes bien nombreux à ne pas souhaiter la présence de l'étranger et bien peu à faire la différence entre un homme qu'on ne voit pas pour des raisons de pédagogie philosophique et un homme qu'on voit parce qu'il échappe à notre connaissance.

 

 

Évidemment, vous qui ne possédez rien, vous donnez facilement.

 

 

Qui dit étranger, dit voyage. Vous voyagez en étranger. Je suppose que la réciproque est aussi vraie. Bien. Mais alors, qui dit la vérité? Eux ou nous? C'est presque se demander qui a le droit de voyager. Eux chez nous, en émigrés, ou nous chez eux, en touristes pacifiques porteurs de devises?

 

 

L'idéal, c'est beau. Les actes, c'est nécessaire. Si c'était possible, on passerait notre temps à rêver et il ne se passerait rien entre nous. Seulement voilà, ils agissent. C'est une véritable menace. Donc, nous agissons. Ils nous privent de la meilleure part du rêve.

 

 

Qui a commencé? Nous, pris la main dans le sac, ou eux, qui ne pensent qu'à se servir à notre place? Soyons justes. Nous sommes les inventeurs, ils ne sont pas l'invention.

 

 

Qui sait soigner les maladies? Et qui se multiplie tellement qu'on ne sait plus où donner de la tête?

 

 

Et s'il n'y avait qu'eux et nous? Nous, ici et partout. Et eux, à la place qui est la leur.

 

 

Eux, c'est vous si on s'adresse à eux. Mais nous, c'est nous. Voilà qui montre à quel point nous avons l'avantage de la propriété.

 

 

Aimer l'étranger. Si vous voulez parler d'un territoire qui ne nous appartient pas (pas encore), oui, c'est possible. On peut même éprouver de la sympathie pour les habitants. On ne les connaît jamais assez pour les aimer vraiment. On préfère leur terre et on sait pourquoi on l'aime.

 

 

Nous ne possédons pas tout parce qu'en nous s'agite le ver qui ne veut pas tout posséder. Sans ce ver...

 

 

L'étrangère, c'est autre chose. Sitôt qu'on évoque le sexe, on capitule devant les difficultés géographiques. On se rejoint dans un lit.

 

 

Il faut limiter l'étranger à l'ailleurs. Vous ne dites pas: j'habite ailleurs. Vous habitez ici ou là, quelque part.  Ailleurs, c'est nulle part en ce qui nous concerne. Et quelque part, c'est où ils vont. Ils viennent de nulle part et ils arrivent chez nous! Comment est-ce possible? Non, il faut mettre des bornes là où on s'attend à en trouver, pas ailleurs.

 

 

Le droit au bonheur est inscrit dans la Loi de ceux que le bonheur intéresse. Voilà ce qu'ils viennent chercher.

 

 

Mourir de faim n'est pas une excuse. Vous ne venez pas manger. On se débrouille toujours. Vous avez d'autres idées dans la tête. Ne nous prenez pas pour ce que nous ne sommes pas!

 

 

Penser à l'inconnu, chercher à résoudre l'inconnu, savourer l'instant de la découverte, le bonheur heuristique. Ainsi, nous savons ce que nous faisons. Mais perdre du temps à modifier notre espace et les conditions de nos déplacements pour soi-disant accepter l'étranger, n'est-ce pas là faire exactement ce que nous ne savons pas faire?

 

 

 Je m'imagine très bien dans la peau de l'étranger. J'y suis. Et alors? Qu'est-ce que je joue? Ce qu'il prétend me faire jouer quand je ne pense plus à lui?

 

 

Il y a les ghettos. Nous y pensons. Nous sommes même allés jusqu'à les mettre en pratique, à l'épreuve somme toute. Nous exerçons notre pouvoir de propriétaire sur ce qui garantit la pérennité de notre propriété. Sans étranger, la propriété serait un bien commun. Et ce n'est pas du tout ce que nous souhaitons. Nous souhaitons demeurer inégaux pour entretenir le désir de possession. Voyez comme ils se mettent naturellement du côté où l'on possède le plus. Comme s'ils espéraient sortir du ghetto. Il y a un lien ontologique entre ceux d'entre nous qui ne possèdent rien et ces étrangers qu'on montre du doigt: tous rêvent de posséder ce que nous possédons. Le pouvoir par la main mise sur l'Imagination et l'Imaginaire! Divisons-les. Et favorisons l'immigration des races inférieures. Retour au ghetto et à l'assistanat. Quelle science!

 

 

Le soldat qui envahit votre quotidien n'est pas un étranger. C'est vous qui finissez en étrangers sur votre propre terre. Et vous savez pourquoi? Parce que vous avez fini par le connaître mieux que vous-même. C'est... poétique.

 

 

Se laver les pieds au lieu de prier, permettez-moi de n'en penser que du mal. Mais prier au lieu de se laver les pieds, voilà qui est bien.

 

 

L'étranger est rusé. Il le faut bien. Nous ne sommes pas bêtes non plus.

 

 

Nous ne sommes pas vraiment blancs. D'ailleurs, beaucoup d'entre nous sont noirs. Mais nous ne sommes pas des étrangers. On se connaît bien et on sait qu'il ne faut pas se mélanger. On se mélange beaucoup plus et beaucoup moins pertinemment chez les étrangers. Voyez le résultat.

 

 

Tout le monde meurt, on n'y peut rien. Alors pourquoi demander plus que la terre que nous possédons pour enterrer nos morts? Ils veulent posséder ce qu'ailleurs nous leur refusons: un regard vers la Mecque.

 

 

Voilons nos femmes nous aussi et vivons avec elles sous ce voile impénétrable. Ça leur inspirera peut-être un peu le respect dû à la femme qui est ce que nous possédons de plus cher, pute ou soumise.

 

 

Nous gagnons toutes les guerres, même quand nous nous entretuons. Ils perdent la paix, eux. Même quand ils n'ont aucune raison de s'entretuer.

 

 

On dit que rien ne sert de posséder puisque nous serons dépossédés. C'est faux. Nous donnons en héritage. Devons-nous accepter l'idée que l'étranger figure dans nos successions ab intestat? Accepter le fait que le sang ne soit plus la seule filiation? Il y aurait alors des parentés étrangères à la famille que nous sommes? Impensable!

 

 

Nous n'avons pas mauvaise conscience, mais si nous avons commis des crimes au cours de nos voyages civilisateurs, qu'ils nous soient reprochés par d'autres que les descendants des supposées victimes. Prétendent-ils être juges et partie?

 

 

Les oiseaux migrateurs nous émerveillent. Ils obéissent à un système qui traverse le nôtre sans le perturber. Tandis que l'étranger, même de passage, laisse sa trace et sa continuité. Il ne revient pas vraiment, il retrouve ses traces et ses raisons de demeurer parmi nous. Il n'agit pas par système mais par nature. Plus proche de la bête que l'oiseau.

 

 

Il n'y a rien à apprendre d'un étranger. Ce qu'on sait de lui suffit à le désigner.

 

 

Constatez avec moi qu'ils s'assemblent. Ils forment le cercle, s'entretiennent du même pivot. Nous nous reflétons dans leurs yeux parce que nos regards se croisent. Nous sommes la périphérie de leur croissance. Nous nous voyons en eux mais ils ne voient que nous. Cercle parfait.

 

 

Nos lois ne sont pas discutables avec l'étranger. Pouvons-nous discuter les leurs dans leurs territoires? Sans réciproque, pas question de leur donner le droit souverain de changer nos lois. Et s'ils veulent qu'on change un peu les leurs, qu'ils commencent par changer ce qui les fonde. On ne peut pas entretenir de rapport législatif avec un système qui ne s'accorde pas au nôtre. Chez eux, comme chez nous!

 

 

Il y a l'étranger utile et celui qui ne sert à rien. Et bien, ils s'unissent! Comme l'utile à l'agréable.

 

 

Videz nos rues et remplissez nos poches. On ne vous demande pas plus. Au lieu de ça, vous videz nos poches et remplissez nos rues de ces étrangers qui reluquent nos biens. Et si ce n'était que nos biens! Ils s'en prennent à ce que nous sommes avec le même esprit de système. Rues-poches, villes-habits, histoire-tradition. Ils veulent tout.

 

 

Qu'ils retournent chez eux ne suffit pas. Il faut aussi revenir chez eux et veiller au grain. Pas de retour au pays sans néocolonisation.

 

 

Il y a des étrangers qui ne sont plus des étrangers. Ils l'ont gagné. Ils ont gagné ce que nous avons reçu en héritage.

 

 

Nous sommes tous des étrangers au fond. Comment savoir? On le saura. Aujourd'hui, nous avons les moyens de conserver intacte la mémoire des racines. On ne se coiffera plus sans preuve indiscutable! Oeuvrons dans ce sens et il y aura moins de suspicion, en tout cas plus de clarté. Nous avons besoin d'un éclairage franc.

 

 

Pas d'égalité entre l'étranger et nous. Sinon, ils gagneront du terrain. Je ne veux pas dire par là qu'ils sont plus intelligents que nous, mais on sait bien qu'ils sont plus motivés. Nous ne tenons pas à être victimes de notre paresse.

 

 

Tu veux épouser un étranger? Par amour? Mais quand ce serait par intérêt, à quoi ressembleront tes fils?

 

 

Il n'y a pas de solution. S'il y en avait, on l'aurait trouvée. Quand il n'y a pas de poisson dans la rivière, on ne pêche pas de poissons. Et quand il n'y a pas de rivière, on ne pêche pas. Et quand il n'y a pas d'étrangers, on ne perd pas son temps et son argent à chercher la solution d'une cohabitation équitable ou d'une assimilation intégrale. Quand il n'y a pas d'étrangers, on va à la conquête de l'étranger et on s'enrichit ensemble. Voilà la solution qu'on avait trouvée avant de penser que ce n'était pas une solution. Sinon, on perd. Et c'est ce qui est arrivé. Texto!

 

 

Qu'ils vivent à la surface de la terre, comme tout le monde. Désormais, nous ne coloniserons que le sous-sol. Et comme ils ne sont pas capables de voler, nous leur prêterons nos jouets.

 

 

Chacun chez soi. Et que le meilleur gagne.

 

 

Si on veut gagner, il faut qu'ils perdent. Ce qu'ils perdent, nous ne le gagnons pas. Prenons-le! Il n'y a pas d'autre victoire.

 

 

Il y a étrangers et étrangers. Il y a l'étranger qui ne le reste pas et celui qui reste. Le premier doit oublier. Le second n'oublie pas. C'est beaucoup plus facile de ne pas se forcer à oublier. Ce qui explique le peu d'étrangers qui s'intègrent. Il y a cet effort constant pour oublier et les enfants qui posent la question qu'on ne veut pas se poser. Étrangers qui voulez oublier pour être des nôtres, ne faites pas des enfants; ainsi, personne n'héritera de votre problème.

 

 

Heureusement, le voisin n'est pas un étranger et l'étranger est rarement voisin. Un étranger, ça vient de loin, ou on est venu de loin pour en faire un indigène. Il faut que ça vienne du plus loin possible sinon on se sent voisin et on finit par ne plus savoir qui est étranger.

 

 

Donnez-lui un toit. Donnez-lui de quoi manger. Donnez-lui même un emploi. Il reste ce qu'il est. Par contre, enlevez-nous le pain de la bouche, mettez-nous au chômage, ne soignez plus nos maladies, et nous devenons des étrangers dans notre propre pays. Voilà ce qui arrive.

 

 

On a beau dire, tout quitter, pour de bonnes raisons, ça ne fait pas de vous un étranger. On comprend le malheur comme s'il nous était arrivé à nous-mêmes. Ce que nous ne comprenons pas, c'est cette prétention à partager notre bonheur. Voilà l'étranger.

 

 

On peut se croiser. Rien n'interdit la politesse. Chacun chez soi. Nos rues deviendraient des croisements d'indifférence. Inimaginable. On préfère ne pas se croiser et se réserver le droit de changer de trottoir. Complexité des parcours au quotidien. Et on reste poli.

 

 

Je sors. Je ne reconnais personne. Je ne suis plus chez moi. Ils ne sont pas chez eux. On appelle ça comment?

 

 

On ne possède pas les autres. C'est normal. L'autre n'a pas de valeur. On n'hérite que de ses biens. C'est la Loi. Arrive un étranger. Il se vend. Et on nous demande de ne pas penser à  monnayer sa descendance!

 

 

Ils ne nous aiment pas. Nous sommes ceux qu'ils prétendent déposséder. Si nous résistons, nous sommes des Occidentaux. Et si nous avons perdu d'avance, nous sommes les étrangers des Occidentaux.  Nous savons toujours ce que nous sommes et qui nous n'aimons pas. Mais nous ne savons rien de ce qu'ils sont et nous préfèrerions pouvoir les aimer.

 

 

Mettons que nous soyons biologiquement égaux. Une hypothèse. Ça explique quoi? Que l'un est inférieur à l'autre? Ça ne tient pas. On ne peut pas non plus évoquer la chance ou la vergogne. Et il faut expliquer la différence. Ou à défaut de l'expliquer, il faut constater que nous avons l'avantage. Ils sont étrangers par nature, même chez eux.

 

 

On peut les détruire. On préfère s'en servir. Où est le mal?

 

 

La démocratie va de pair avec le bonheur. Qui peut le nier? Et que viendraient-ils chercher chez nous? Ils cesseront d'être des étrangers quand ils seront démocrates. (François Mitterand?)

 

 

Nous avons semé la terreur pour créer le monde moderne. Ils sèment la leur pour nous obliger à retourner à l'état sauvage. Et ils s'étonnent qu'on se défende! Nous préfèrerons toujours le sacrifice de l'étranger sur l'autel du bonheur à celui de nos découvertes dans l'antichambre de l'ignorance.

 

 

Nous nous organiserons en meute. Et ils seront désorganisés. Nous ne leur ferons que des guerres limitées à la prise de pouvoir. Ils se battront pour conserver leur existence tandis que nos posséderons l'essentiel.

 

 

Ils ont des princes. Nous avons des entreprises. Ils deviennent étrangers au bout du voyage. Voyageant nous aussi, nous nous reconnaissons et nous les démasquons. Ils n'ont pas le sens de l'Histoire. Nous sommes capables de tout. Entreprenants, justiciers, volontaires. Ils sont profiteurs, voyous et impuissants. La balance penche de notre côté.

 

 

Invitons l'étranger à notre table. Il se distingue par un usage distant de nos couverts et de nos mets. Invitons-nous à sa table, il tente de nous empoisonner. Il est constant.

 

 

En nos pays, les plus pauvres ne sont pas les étrangers, il faut bien le reconnaître. Que les pauvres comprennent que nous sommes aussi désolés qu'eux. Mais ils seraient encore plus pauvres s'il n'y avait pas d'étrangers pour ajouter de la valeur à nos spéculations, surtout dans les moments où l'innovation se porte mal. La pauvreté est une fatalité que l'étranger n'explique pas. On explique la pauvreté par la pauvreté. Et la richesse par l'étranger. Qu'est-ce qui explique l'étranger?

 

 

L'étranger alimente la superficie des conversations quand il s'agit de le trouver charmant, et leur profondeur si nous le jugeons coupable.

 

 

Est-ce bien le bonheur qu'ils cherchent? Ne le leur offririons-nous pas s'il s'agissait de cela? Notre méfiance est bien inspirée par leur appât du gain. Pas de bonheur s'ils prétendent gagner.

 

 

Le peuple est souverain de son royaume. Il en possède toutes les richesses. Mais il y a loin entre posséder et valoriser. Et nous pouvons aussi bien déposséder que dévaloriser. Nous sommes maîtres des vagues d'immigration. Beaucoup plus qu'on ne croit.

 

 

Pourquoi considère-t-on que l'étranger est comme l'amanite tue-mouche au milieu des cèpes? Parce que nous savons que certains cèpes sont déjà vénéneux et que les autres le sont peut-être. On craint de devoir jeter tout le panier.

 

 

Quand nous parlons de frères, de fraternité, nous évoquons avec grâce une utopie du bonheur. Quand ils en parlent, ils mettent en évidence leur sectarisme. Voilà en quoi ils sont d'abord des étrangers et ensuite des hommes.

 

 

Je me sens étranger chez les étrangers. Qu'est-ce que je fais parmi eux? Un sentiment et une question, il n'en faut pas plus pour affiner ma détermination. Je colonise ou je me révolte. Choix occidental.

 

 

Les uns possèdent les clés du bonheur, les autres s'en remettent à la facilité. Pas tous les autres. Leurs princes investissent chez nous. Ils veulent nous déposséder. Et leurs peuples les soutiennent comme s'ils préféraient recevoir les clés de leurs propres dictateurs. Mais la porte est bien celle du bonheur. Étranger celui qui demeure sur le seuil.

 

 

Est étranger celui qui se croit étranger. Nous n'y verrions pas un étranger s'il se croyait des nôtres. Nous serions trompés par les apparences.

 

 

Nous ne nous connaissons pas, mais nous savons que nous pouvons vivre ensemble. Nous ne pouvons pas vivre avec lui parce que nous le connaissons. Et nous continuons de vivre, nous, quand nous nous connaissons. Nous ne le connaîtrions pas s'il n'était pas venu.

 

 

Même quand il n'y a pas d'étranger parmi nous, nous ressentons sa présence à une distance qui témoigne proportionnellement de notre inquiétude. Il y a bien un espace pour contenir cette fonction qui ne demande qu'à se laisser décrire et représenter.

 

 

Le blanc, couleur du deuil? C'est absurde. Le blanc, c'est la pureté. Le noir rassemble toutes les couleurs. C'est la négation du blanc. C'est la seule synthèse.

 

 

Notre Christ témoigne du miracle en guérissant l'infirme. Il est bon. Leur prophète coupe la lune en deux pour manifester un transfert de puissance. Jamais notre Christ n'eût osé menacer ainsi l'humanité. Il est humain, fait homme de l'être comme l'homme vient de la terre et la femme de l'homme et l'enfant de la femme, tandis que leur prophète est un homme (un commerçant!) qui devient Dieu par délégation. Vous appelez ça une révélation? Ce ne serait pas la première du genre en tout cas! Le Christ, lui, est le premier et le dernier.

 

 

Ne confondons pas l'étranger et le différent. Pas plus que l'étrange et l'indifférent. L'étranger vient d'ailleurs, un ailleurs qui bien souvent nous a appartenu. L'étranger n'est pas l'autre. Entre lui et nous, il y a une relation territoriale, une géométrie (et non pas une géographie), une prescription acquisitive.

 

 

Leur duplicité est bien connue. Et leur cruauté. Leur lâcheté aussi. Nous ne tombons dans leurs pièges que par inadvertance.

 

 

Il y a une grande différence entre faire sauter une bombe dans un endroit public et envoyer un missile dans le même endroit, mais chez eux. La différence, c'est que nous ne cachons pas nos arsenaux dans les hôpitaux et les établissements scolaires. Et tant que cela durera, ils seront des criminels et nous des guerriers de la paix.

 

 

"Quel voisinage! Quel bruit! Et je ne vous parle pas de l'odeur!" Jacques Chirac.

 

 

Les Anglais ne sont pas des étrangers. Ils ont été nos ennemis. Il reste quelque chose de ce passé commun. Un doute, peut-être. Au pire.

 

 

L'exotisme a du bon. Nous n'en demandons pas plus. Limitons la présence de l'étranger aux vitrines de sa différence. Et installons les nôtres au seuil de son insuffisance.

 

 

Quand il s'agit de sauver une vie, on ne regarde pas les détails. On sauve d'instinct, jamais par calcul. La guerre...

 

 

Ils n'évoluent pas. Ils ramassent les miettes de leurs princes et si ça ne suffit pas, ils viennent manger notre pain. Mettons-nous à leur place!

 

 

Quand un étranger vous reçoit chez lui dans son propre pays, on parle d'hospitalité. Quand vous le recevez chez nous loin de chez lui, il est alors question d'immigration. Et en effet: chez lui, vous aviez perdu votre chemin; chez nous, il a retrouvé votre trace.

 

 

Bien. Le voici mort. Comment allons-nous l'enterrer? Et où? Il va falloir se renseigner. La famille, elle, semble bien renseignée sur les limites à ne pas dépasser en cas d'usage.

 

 

Le policier (derrière le cordon):

— C'est un mort. Reculez! Rien qu'un mort.

Il en parlait comme si cette mort n'avait pas un sens précis.

 

 

Je ne sais plus qui m'accompagnait. Je le connaissais peut-être. Nous parlions de la mort. Y avait-il du sang? Une trace de violence? Qui nous le disait maintenant que nous n'étions plus rien par rapport à cet évènement? Nous avions été, un instant, si proches de savoir vraiment ce que nous savions au fond. On nous contraint à cet écart entre la profondeur et la vérité dès qu'il s'agit de l'étranger.

 

 

Vous en pensez toujours quelque chose. Vous ne pouvez pas éviter ces effleurements distants. Mais y a-t-il un seul endroit de notre vie quotidienne que l'étranger n'a pas investi de sa lenteur?

 

 

La légion quoi? Mais il paraît que c'est notre aristocratie qui l'a en main. Ils n'ont pas tous émigré. Ils se rendent utiles. Ils sont encore un peu des nôtres, non? Ne me dites pas que je ne sais pas tout!

 

 

Imaginez quelqu'un qui n'est nulle part chez lui. C'est un personnage de roman.

 

 

Nous ne voyageons pas assez. Nos gouvernements devraient songer à aider nos déplacements dans le monde. Nous gagnerions en profondeur ce qu'ici l'étranger nous fait perdre en surface.

 

 

Un jour, vous rencontrez un étranger. Le lendemain, vous le trouvez mort. Que s'est-il passé entre-temps? Imagination ou réalité?

 

 

L'étranger est celui qui s'installe chez vous. S'il ne fait que passer, c'est un touriste. Mais cela n'est valable que de notre point de vue. Quand on s'installe chez eux, c'est pour leur bien, et quand on en revient, c'est pour témoigner. Nous ne sommes étrangers nulle part et ils le sont partout.

 

 

Quel dommage, toutes ces richesses qu'il faut négocier, quelquefois au péril de notre vie! Ils ne risquent rien, eux, quand ils envahissent notre tranquillité.

 

 

En limitant le nombre d'étrangers dans notre société de non-étrangers, vous ne réduisez pas la peur qu'ils inspirent. Vous ne pouvez pas nous faire croire que ce nombre ne s'accroîtra d'aucun peuplement incontrôlable. L'étranger est en croissance constante, ce qui défie nos lois d'équilibre.

 

 

S'il n'y avait pas eu d'esclaves en Afrique, il n'y en aurait pas eu chez nous. Nous avons été tentés. On ne peut nous reprocher que notre faiblesse devant, c'est vrai, une solution facile et rentable, une spéculation à la place de l'invention qui pourtant fonde notre économie. Si leurs descendants veulent que la justice soit entière à leur égard, qu'ils reconnaissent d'abord qu'ils ont été esclaves des leurs avant de l'être de nous-mêmes. Nous n'avons pas pensé à les libérer au moment où ils n'étaient pas encore nos esclaves. Une fois qu'ils l'ont été, nous étions pris au piège d'un système dont nous ne maîtrisions pas tous les paramètres. Il a fallu lutter contre un mal acquis et non pas intrinsèque, ce que nous ne souhaitons à personne. Nous étions contaminés en quelque sorte. Maintenant, ils sont libres chez nous et esclaves de leurs princes chez eux. Qu'ils reconnaissent au moins cela.

 

 

Quand il s'agit de se divertir, il n'y a plus d'étranger. Nous jouissons alors d'une même liberté. À la condition de s'amuser chez nous, bien sûr. Et qu'ils retournent chez eux quand la fête est finie.

 

 

Donnez-leur leur propre terre, ils y crèvent. Cultivons-la à leur place et ils se plaignent d'être nos esclaves. Ils ne savent pas ce qu'ils veulent: être propriétaires et incapables d'en vivre ou travailler et se prendre pour nos esclaves. Leurs princes sont-ils nos esclaves?

 

 

L'étranger connaît les moyens d'entrer sans frapper. Considérez l'adoption de ces enfants qui viennent d'on ne sait où et que les caprices des couples incapables de procréer nous contraignent à accepter comme nos propres enfants. Quel meilleur moyen de devenir ce que nous sommes sans cesser d'être ce qu'on est?

 

 

On voit tous les jours des gens appartenant à nos sociétés qui, comme suite à une malencontreuse recherche généalogique, se trouvent confrontés à des origines difficilement avouables. Voilà un bon moyen de mesurer la véritable influence de l'étranger sur notre comportement ordinaire. Quelques gouttes de sang suffisent à modifier notre trajectoire.

 

 

On peut être fier de ses origines étrangères et peu enclin à en tirer toutes les conclusions que le citoyen bien de chez nous vérifie tous les jours sans faire étalage de sa pureté.

 

 

Parce qu'ils survivent, ils s'imaginent que nous vivons. Il faut bien expliquer leur envie et notre satisfaction.

 

 

Ce sont les souterrains de l'existence les lieux les plus fragiles de notre territoire. Nous nous nourrissons trop de lumière et pas assez de l'ombre où notre avenir se joue.

 

 

Quand quelque chose disparaît, les regards désignent l'étranger. Et presque toujours, c'est chez lui qu'on retrouve ce qui avait disparu. Ce sont nos traces qu'ils tentent d'effacer. Avec un peu de perspicacité cependant, on s'y retrouvera.

 

 

Mettons qu'il y ait trois maisons et quatre familles. Deux de ces familles sont des familles d'étrangers. Laquelle occupera le logement vacant?

 

 

Les poissons de la rivière nous appartiennent comme la rivière. Nous sommes propriétaires, pas esclavagistes.

 

 

Franchir une frontière pour ne plus revenir, c'est se poser en étranger sur les branches de l'arbre voisin. Revenir dès que c'est possible, c'est un arbre de moins pour les autres oiseaux.

 

 

La pauvreté n'explique pas tout. Nous avons aussi nos pauvres. Où iraient-ils s'ils trouvaient les moyens de s'en aller?

 

 

On ne peut pas couper les racines. On peut seulement mentir à ses enfants. Qui leur dira la vérité?

 

 

Pour l'étranger, nous sommes inconnus. Ce qui le rapproche de nous. Toujours plus près, jusqu'à l'indiscrétion. Inversement, nous sommes les investigateurs de ses intentions.

 

 

Il y a de la satisfaction dans leur regard. Ils ne sont pas heureux, ils sont contents. Nous pourrions être heureux, nous sommes en attente. Voilà où est le problème: nous attendons et ils profitent de l'instant.

 

 

Ce n'est pas une question de peau mais de principe. Nos lois sont justes si on les applique chez eux; les leurs sont iniques chez nous. Et la réciproque n'est pas vraie.

 

 

Je venais aux nouvelles deux jours après la mort de l'étranger. On avait vu passer sa femme. Il n'était donc pas tout à fait mort! Nous sommes très attentifs aux détails des évènements sitôt que la mort se double d'une possibilité de résurrection.

 

 

Nous étions donc réunis pour l'occasion, des connaissances et quelques inconnus. On sentait bien à quel point nous étions de la même essence. On s'amusait à jeter une lumière crue sur les détails de nos différences. Pas une ombre au tableau.

 

 

Je me souviens que l'étranger réclamait justice au sujet des branches d'un oranger qui jouxtait sa propriété (ou sa jouissance). Les fruits tombés dans son jardin lui appartenaient, mais avait-il le droit de couper les branches qui les portaient? Il prétendait faire les deux choses à la fois. Je ne sais plus qui a coupé l'arbre pour mettre fin à la polémique. Nous en riions en évoquant les circonstances de sa mort.

 

 

J'ai quelquefois le désir d'être seul et surtout de ne plus revenir à aucun prix à la vie communautaire. Je rentre en moi et j'ignore les autres. Mais qu'un étranger vienne à passer et je sors de ma coquille pour la défendre. Je ne crains pas les autres pourvu qu'ils me ressemblent.

 

 

Il était aimable avec les enfants... et nous leur expliquions pourquoi.

 

 

On ne lutte pas vraiment. On entretient le risque.

 

 

On s'imagine mal en maître, mais l'esclave n'imagine plus.

 

 

Un instant d'amour et le coeur sort de la poitrine (c'est une image) pour se donner en spectacle. La minute de haine applaudit à tout rompre.

 

 

Nous ne sommes pas assez riches et ils sont trop pauvres. Nous devons donc nous opposer à un système de vases communicants. Préférons les interventions chirurgicales: ablation, greffe, soudure, etc.

 

 

— Vous le connaissiez? Vous avez plus de chance que nous. Mais que penser de celui qui reçoit les confidences de l'étranger?

 

 

Vient-il pour rester ou s'en va-t-il pour ne plus revenir? Questions aux autorités.

 

 

Un étranger remplace l'autre. Sommes-nous irremplaçables? Ce ne serait pas un mince avantage.

 

 

Ils résistent à nos pénétrations, mais nous n'opposons rien à leurs envahissements. Il est plus difficile de coloniser que d'émigrer. Et pourtant, on voudrait nous faire croire le contraire: qu'il est plus facile de partir que de rester.

 

 

Il y a les biens communs à tous les hommes et ceux qui peuvent faire l'objet de la propriété privée ou publique. Il y a aussi ce qui n'appartient à personne tant que personne ne trouve les moyens de l'acquérir. Il y a enfin l'invisible, l'impalpable, l'inconcevable, peut-être même l'impossible, toutes les nourritures que la probabilité réserve à des spéculations mentales. Le tout forme notre environnement, à la fois l'unité et la dimension de notre existence. — À quel moment et à quel endroit apparaît l'étranger? Impossible de le savoir. On dirait qu'il surgit de nulle part et pourtant, on s'attend toujours à lui quand on pense à nous. Il est la conclusion provisoire de nos errances métaphysiques.

 

 

Heureusement, le commerce lance des ponts par-dessus les différences. Il faut les concevoir et les construire à l'épreuve des tempêtes que la lucidité fait naître des grands écarts.

 

 

L'argent est le même partout, mais ses flux sont comme des fleuves, plus ou moins porteurs de nos voyages centrifuges (ils se jettent quelque part). À l'inverse, la guerre produit un effet centripète (on est à la source du mal). Ne recherchons pas l'équilibre de ces deux forces vives, mais avec elles formons le fil de notre Histoire.

 

 

Les anticolonialistes sont des propriétaires en guerre. Ils opposent la prescription acquisitive à l'acquisition contractuelle. On ne verrait là qu'une querelle de Droit si prescrire consistait aussi à civiliser. Mais nous savons par expérience que la colonisation, qui n'est pas une invasion, est seule porteuse du droit au bonheur que ni les coutumes ni l'Histoire ne garantissent aux indigènes fondés à croire au bonheur.

 

 

De quoi sommes-nous riches? De matières? D'industries? Ils ont la matière et nous leur fournissons l'industrie. Nous les enrichissons et ils s'appauvrissent. À qui la faute? Au donateur ou à celui qui reçoit (le donataire, vous savez, comme il y a un narrateur et un narrataire)? À la générosité ou à la corruption? Pourquoi sont-ils pauvres?

 

 

Un étranger n'est qu'un reflet du miroir qu'on oppose à notre bonheur. Une image se forme sur la nôtre au fur et à mesure de notre prise de conscience de la gravité du problème. Nous ne nous voyons plus qu'à travers cette transparence, comme s'il devenait possible de traverser le miroir par un artifice indigne de notre imagination.

 

 

Nous ne reculerons pas devant la terreur. Celle-ci ne pèse rien à côté de nos arsenaux. L'étranger est témoin de notre capacité à résister à la tentation de mettre fin à son monde.Il est porteur de cette parole, étranger en son propre pays, sinon de paix du moins d'apaisement. Nous n'irons pas jusqu'au bout mais nous irons loin. Que vaut l'imagination dans ces conditions?

 

 

Trois jours! Je comptais les jours. Deux quotidiens témoignaient de mon intérêt pour cette mort sans intérêt. J'avais souligné les propositions les plus significatives de mon désarroi. Je commençais ainsi le récit d'un reflet prometteur de la traversée du miroir.

 

 

Au soir du troisième jour, je ne tenais plus en place. Il fallait que j'exprimasse mes sentiments. Je savais d'avance qu'on leur opposerait des idées, mais il avait suffi de trois jours pour consolider mes défenses contre l'étranger encore vivace, à défaut d'être vivant, dans les esprits auxquels j'adresserais ma supplique.

 

 

Des bougies éclairaient le mur et le trottoir, perpendicularité des deux plans, l'un presque noir, l'autre agité de lueurs ascendantes. Un portrait reposait sur un lit de fleurs. L'étranger aurait-il enfin un visage à présenter à mes questions sur le voyage et la chance?

 

 

Je ne souhaitais pas être surpris en flagrant délit d'observation de ces traits et de ce regard qui répondaient à mon attente. J'utilisais le rétroviseur d'une motocyclette. Je dus l'orienter un peu! On me taquinerait longtemps à ce propos si on venait à s'en apercevoir. Je me sentais ridicule mais pas à l'abri de la curiosité que je ne pouvais pas éveiller à la place du mort.

 

 

Des passants s'inclinaient comme s'il s'était agi de la victime d'un acte terroriste. Les bougies s'additionnaient aux ex-voto. Les fleurs finirent par exhaler leurs parfums mélangés. Encore une nuit agitée à couper avec un couteau de lumière.

 

 

Il fallait que le sujet me tînt vraiment à coeur pour que je me crusse obsédé par lui. J'imagine que c'est dans de semblables circonstances que l'écrivain se met à écrire le texte de son funambulisme opératoire. On ne parlait plus de l'étranger assassiné ni dans les journaux, ni dans cette rue où il serait vite remplacé dans la perspective de circonstances tout aussi prometteuses d'ennui et de légère anxiété.

 

 

Revisitant les lieux, je me dis que l'étranger n'a aucune chance de les habiter un jour comme nous les perpétuons depuis si longtemps. Ces lieux d'où il vient, en conquérant ou en bâtard de la liberté, ont acquis la permanence et la profondeur à défaut de l'éternité et du sens. On n'y revient pas sans y refaire l'Histoire.

 

 

Je me couchais enfin pour dormir et non plus pour tenter d'oublier. La vie appartient au rêve avant de se donner à l'homme.

 

 

 

P.S. - Je voudrais un bottin pour la messe un bottin avec une corde à noeuds pour marquer les pages. Tu m'apportes aussi un drapeau franco-allemand que je le plante sur le terrain vague. Et une livre de chocolat Menier avec la petite fille qui colle les affiches (je ne me rappelle plus). Et puis encore neuf de ces petites filles avec leurs avocats et leurs juges et tu viens dans le train spécial avec la vitesse de la lumière et les brigands du Far-West qui me distrairont une minute qui saute ici malheureusement comme les bouchons de champagne. Et un patin. Ma bretelle gauche vient de casser je soulevais le monde comme une plume. Peux-tu me faire une commission achète un tank je veux te voir venir comme les fées.

Breton &Éluard - L'immaculée Conception (Les possessions: Essai de simulation de la paralysie générale)

 

 

*

*   *

 

 

Nous savons trop bien ce qu'il convient de penser de pareils propos. Que j'aie pris un malin plaisir à les cerner de noir comme sujets de vitrail n'est pas la question. Cartésien dans l'âme, comme l'est tout esprit qui s'apprête à croire à l'intérêt de penser plutôt que de ne rien faire pour exister au moins sur le papier, ce serait en principe sur des considérations critiques des sciences que je devrais commencer à élever mon petit monument (une stèle?) cogitatif. On voit mal en effet comment extraire de la méthode de cette cueillette réaliste et il faut bien constater, autre effet, que ces fragments d'une conversation fragile n'en promettent aucune. C'est qu'il ne s'agit pas de considérer et moins encore de critiquer.

 

 

Si toute philosophie consiste à concevoir les commencements d'une éthique, en cela provisoire, et en cela seulement et non pas à cause du caractère ironique qui en forme le murmure, alors il est impératif de n'avoir pour objet critique que ce qui a l'air d'être scientifique en attendant de l'être vraiment ou de rejoindre l'ensemble des irrationnels fantasmagoriques. Il faudrait ne s'intéresser qu'à la matière des expériences et non pas à des choses aussi superficielles et éphémères que les éclats de verre à boire de la conversation courante.

 

 

De la critique à la méthode et de celle-ci à une éthique prometteuse, les pas seraient ceux de la patience aiguë, des avancements minutieux, de la colère rentrée et de l'indifférence opératoire. Or, ce sont les conversations qui me parviennent d'abord, avant que ne me touchent (je songe ici à Thomas l'obscur) leurs personnages porteurs des feux de la langue et des angles de leurs lieux patronymiques et mythiques. Je saisis d'abord cette présence que j'ai tort de concevoir comme une fragmentation là où c'est ma perception qui est prise en défaut d'attention et de compétence. Je reçois le monde comme un antireflet, comme une agitation de fond d'éprouvette qui n'est pas renvoyée par une surface (mentale) qui laisserait présager des possibilités ontologiques de l'imagination.

 

 

Ce qui m'arrive n'a rien de commun avec le chant ni avec le récit. C'est une plongée dans les liquides de la société. Et que je me sente ainsi étranger ou pas n'entre pas en ligne de compte. Je n'oppose que la résistance modérée de celui qui s'installe dans la réception pour ne pas sombrer dans le sentiment d'être persécuté (avec ou sans raison). Si ce n'est pas une méthode qui s'en déduit, et si en effet faute de méthode il faut s'en remettre à l'esthétique plutôt qu'à l'éthique, cette esthétique, tout aussi provisoire, n'est pas un objectif à atteindre sous peine de n'être pas philosophe ou... qu'est-ce que je tends à être si je ne suis pas le philosophe d'un provisoire systématique?

 

 

Le monde qui vient, qui ne revient pas, qui vient, est d'abord ce monde des conversations fragiles. Il y en a d'autres, peut-être inutiles, mais elles n'arrivent pas, elles ne sont pas le récit, elles peuplent le chant et c'est une affaire de poètes.

 

 

Tandis que le provisoire est un arrêt, la fragilité est une attente. On pourrait alors penser que je me suis simplement arrêté pour écouter, pour saisir comme avec les mains, par curiosité, par intérêt, par jalousie, poussé en somme par ma structure sentimentale (j'ose à peine parler de psychologie), pour finalement fragmenter ce qui n'apparaît pas tout de suite comme une possession mais bien plutôt comme une idée de la vie et des hommes qui s'en nourrissent.

— Voyez comme les thèmes de cette sous-conversation s'emboîtent non pas logiquement mais géométriquement.

 

 

On est loin ici des considérations (critique — de la science —, méthode, morale provisoire et non précaire fleurie ou pas sur la langue). Je ne considère pas. Je ne critique pas. Au mieux, je décris. En tout cas, je me sers de l'expérience du texte pour revenir à ma préoccupation majeure qu'est la poésie (laquelle au fond ne vaut pas plus cher qu'une pratique consciencieuse d'une croyance religieuse). Oh! pas de cette poésie qui grandit l'âme par l'exercice distant de la beauté, mais de celle qui se désire elle-même comme l'escargot semble tout attendre de sa trace, du moins au sein de mon observatoire symbolique.

 

 

Ce que j'ai décrit ici est un état obsessionnel et non pas ce que trace le portrait du fasciste dans la polymérisation lente de notre vernis occidental. Je crois au fond que j'ai seulement mis le doigt sur une zone à risque que je circonscris au quotidien parce qu'elle est en moi et pas ailleurs comme pourrait le laisser penser l'abus de personnage, ruse d'écrivain en proie à la malignité de ses douleurs secrètes.

 

 

Bien sûr, comme tout le monde, je souhaite une éthique à la hauteur de nos attentes et une esthétique à notre immobilité, un peu à l'inverse, me semble-t-il, de ce que le surréalisme, porté par Breton, a promu dans ce monde si peu fait pour l'éclairage et si pratique en matière de feu. Mais je le souhaite sans méthode, sans critique des sciences, sans considérer le bonheur d'aussi près que Descartes.

 

 

La joie conviendrait mieux aux circonstances imaginaires de ma description. Et l'esthétique serait celle de la bribe qui se dépose sur la page comme un mot, comme partie du sens et non comme fragment de ce qui n'est pas compris dans la figure ainsi produite par extension crispée. Ce n'est pas nouveau. Certes. Et c'est peut-être trop profondément mental, comme me l'écrivait Patrick Grainville. Qui sait?

 

 

Je pense donc je sais. Je sais que je pense et que si je ne pensais pas, je ne saurais pas, je ne possèderais pas, je n'accroîtrais pas ma richesse, je ne serais pas un homme parmi les hommes. Mais ce que je sais ne m'empêcherait pas d'être une existence finie. Le rêve scientifique se heurte à la vitre de l'existence, il ne frappe pas à la porte de l'être. Une critique, dans ces conditions, ne serait que purement pragmatique, donc payante si l'on accepte de ne pas se placer à tous les points de vue. Or, il y a loin de la pratique à la méthode. Et si tout ce que j'en pense n'est pas une méthode, alors cette éthique déduite (ne vaudrait-il pas mieux l'induire?) se trouverait du coup privée de sens.

 

 

Il me semble que la perception circonstancielle, même si au fond elle ne sert que la mise en jeu des moyens littéraires, par les effets novateurs de son esthétique finalement renvoie mieux le "sujet" de la conversation. On est là au coeur du débat qui agite les contacts de surface, souvent conversationnels mais aussi simplement descriptifs, entre le scientifique et le poète. Notons qu'un scientifique qui se prend pour un poète ne court que le risque du ridicule (qui ne tue pas) alors que le poète qui pose au savant, s'il n'est pas taxé d'obscurité, finit rarement son existence ailleurs que dans la poubelle de l'ironie du sort. C'est que le scientifique a des facilités de prophéties et que le poète n'est facile que dans la beauté. Dichotomie qu'on a aussi constatée en littérature même: Hemingway, l'homme d'action et l'esthète ("Est moral ce qui fait qu'on se sent bien et immoral ce qui fait qu'on se sent mal"; ce qui pourrait se traduire par: est moral ce qui me donne du plaisir et immoral ce qui ne m'en procure aucun); et Faulkner, écrivain de la connaissance (du terrain)  et moraliste à l'épi de maïs. L'un s'en prend aux Sirènes (quelquefois des rhinocéros; plus grande est la bête...), l'autre à un reflet dont il s'agit d'extraire le foyer (Hélène ou pire... de Gaulle). Le temps de la poursuite (ce bonheur) et celui de la confusion narrative et de la pertinence romanesque. Le projet contre la chronologie. Etc. Un étranger et un... invité.

 

 

Si le (ou les) personnage que je mets en scène dans ce fragment d'une conversation fragile, par ironie dialectique renvoie à de plus purs instincts,  que cela ne suffise donc pas au provisoire qu'on installe à la fin du texte, sans doute à la place et au moment de cet autre texte qui le prolonge et lui succède. Je ne veux pas me laisser enfermer dans la bouteille à la mer des bons sentiments, même si j'adhère à l'écoeurement général qui inaugure la pensée en ce début de siècle.

 

 

Mais je ne voudrais pas non plus qu'on ne voie là qu'un simple exercice sur la figure du personnage en conversation fragile. La fragmentation ne serait pas plus douée de sens tragique que de sentiment spatial. Je pense, donc (c'est beaucoup dire et peu écrire) je donne au récit une géométrie de sens et de sentiments que ne remplacera pas la méthode tant rêvée par les philosophes.

 

 

Les éthiques tirées par les cheveux (Sartre, Camus, Descartes lui-même) ont toutes une origine philosophique. Les esthétiques discutables sont rarement le fait de l'acte (d'écrire par exemple). Agir est un moment. Le texte (par exemple) serait parfaitement étranger à toutes ces considérations, ce qui ne nous surprend pas dans les circonstances particulières de la description. Je disais en commençant que le plaisir n'est pas à prendre en considération, considérant alors, sans poser au savant, que j'en connaissais les hypothèses. Ce qu'on pourra toujours prendre pour les prémisses du récit.

 

 

Car si je crains à juste titre les intrusions de la morale dans le domaine esthétique, j'attends l'instant où l'esthétique change le détail d'une éthique toujours trop portée à juger l'homme au lieu de s'en prendre aux faits. Explication de mon immobilité, de l'ironie qui lui donne un ton et de la fragmentation, pour ne pas dire de l'éparpillement qui m'inspire une impossible reconstitution des faits.

 

 

Émule de Roussel, je suis allé de l'ironie constructive et libératoire de Montesquieu à l'humour noir des Possessions décrites par Breton et Éluard dans l'Immaculée Conception. Que j'aie montré en même temps mon visage humain n'enlève rien à cette tentative d'une prosodie indifférente à ce qu'elle met en jeu. Si le moi qui écrit est un autre moi, celui-ci ne peut pas être moins complexe et plus saisissable que le moi qui touche les autres comme s'il y avait une chance qu'ils n'existassent pas. Réduire l'homme à sa pensée, aussi vaste et aussi profonde soit-elle, ne résout pas les questions essentielles posées par l'existence elle-même: sa durée, dont la constante échappe à toute analyse et à tout projet de recherche, et sa joie dont la mesure unitaire, par applications complexes, contient et ne contient pas ou plus. Ce qui n'exclut pas, de ma part, le combat.

 

 

Pas plus que le combat, donc, ne réduit la poétique au rôle de consolatrice des pires moments et de propagandiste des meilleures dates ou occurrences. À ce train où nous vivons, la science va finir par considérer la poésie comme un agrément, rejoignant ainsi la sagesse populaire. Et la poésie, comme tran-tran, ne proposera plus que ses antiméthodes, ses alternatives. Jouant ici avec ce feu pâle, je saisis l'occasion de dire ce que je pense et d'être ce que je crois être (dans un sens duchampien). C'est en tout cas ainsi que je conçois la mondanité, au sein de l'étrange, de l'étrangeté et des peuplements étrangers.

 

 

*

 

 

Étrangers au texte, à ma pratique constante du blocage, à mon exclusion qui me hisse cependant bien au-dessus du premier d'entre eux. L'étranger n'est pas, ne peut pas être occidental. S'il n'écrit pas, il n'est tout simplement pas écrivain. Et s'il écrit, il applique son commentaire à des réalités qui lui servent d'exutoire, au mieux. En cela, la conversation est fragile. Ce qui ajoute en superfluité à la fragmentation constatée comme, on l'a vu, une évidence. Le glissement vers des solutions imaginaires est inévitable. Il suffit, pour cela, d'admettre non pas une absurdité hypothétique (i2 = -1) mais d'en établir la pertinence. Y parviendrons-nous si l'urgence nous contraint à rejoindre illico presto l'autre côté du monde où l'on survit à l'existence au lieu de chercher à en expliquer la complexité conceptuelle et opératoire? Les Philosophes promettaient un monde: ils construisaient leurs projections sur la langue revisitée par Spinoza (le non nommé) contre celle de Malherbe et des conservateurs (qu'on appelle quelquefois des classiques, bien à tort). Bien loin de là, nous construisons nos propositions sur des observations indiscutables d'un point de vue moral et stériles au plan de l'esthétique. Mais que savons-nous de la douleur éprouvée par l'étranger (si on veut bien l'appeler comme ça) et pourquoi manque-t-il à ce point d'une voix capable d'universaliser au lieu de la porter comme un drapeau de la reconnaissance du ventre?  Parler de l'étranger confine forcément à la mise en forme du texte. Être étranger ouvre le droit à le dire, ce qui surpasse le texte sans le réduire à l'utilité. Force est de constater que la race, concept faux, cède le pas à cette autre différence: l'Étranger moins l'Occidental (-1). Une science s'y crée. Schizoïdie de la pensée qui, ne promettant plus guère l'enfer des miroirs et autres jeux de l'abîme, construit de plus en plus de formes et de moins en moins de contenus. Une paralysie s'ensuivra, sans doute. Mais qu'y gagnera donc cette autre partie du monde, l'étranger, qui semble définitivement localisée. L'un se nourrit de l'autre et le nourrit, produisant des chefs-d'oeuvre. L'autre sombre dans le désespoir ou l'imitation (l'assimilation), n'étant au fond ni l'un ni ce que sera l'autre. Jusqu'à quand?

 

 

Ici commencent de nouvelles considérations sur une science de l'étranger et une épistémologie du territoire. Mais peut-on prévoir que la méthode qui s'en déduira aura d'autres perspectives que la domination et la possession? On surgirait alors dans un monde occidental sans éthique, ni esthétique, sans générosité ni beauté, un monde parfaitement adapté au monde, un système définitif dont l'Histoire ne serait plus illustrée que par les anecdotes relatives aux révoltes assassines, aux massacres ciblés et aux catastrophes naturelles. Devant une telle exigence de futur, mon esprit s'adonne à la rhéologie de la forme textuelle et s'y complaît quelquefois. Je voudrais, en tant que texte, ressembler à cet effort d'écartement, d'éloignement, d'étirement. mais sans me résoudre à devenir un bonhomme (réponse du bourgeois au gentilhomme de l'ancien régime) simplement capable à la fois de générosité et de beauté, somme toute exemplaire en matière de joies mises à la place du bonheur —  et de trouvailles (instants) comme produit de remplacement, comme doublure, de la perfection. Comme si l'étranger pouvait alors s'en trouver mieux et l'Occident, par applications et preuves (évidences) de beauté, plus acceptable. Ces prophéties ne m'intéressent pas.

 

 

Je choisis plutôt le déclin de la matière descriptive et celui des contenants cogitatifs. J'aurais vite fait de passer aux oubliettes et personne ne s'attardera à en donner les raisons. Ce monde futur ne pratiquera pas la critique littéraire, trop occupé à réduire les angles de la cruauté, d'une part, et les secousses humanitaires, de l'autre. L'Historien fera figure de nouveau romancier, le Géographe sera le précepteur du politicien et l'Économiste éclaircira ses semailles cognitives. Aucun poète ne survivra à cette croissance de l'exigence (quand nous serions plus inspirés de nous laisser-aller), ni d'un côté, où l'on consentira à l'extinction, ni de l'autre, où la voix ne convaincra personne. Écrire, ce sera pour donner des nouvelles pour instruire les prétendants aux trônes et pour parfaire la pertinence, la légitimité des éliminations nécessaires à la survie.

 

 

Si je me couche maintenant, mon cher personnage imaginaire/complexe, pour dormir et non pas pour oublier, c'est que la vie est sur le point d'être violée par l'homme détenteur de l'expérience du risque. À quel moment de ce processus historique- grammatical refusera-t-elle de se donner et à qui le rêve l'aura-t-il finalement cédée?

 

 

Et bien sûr, comme mon illustre prédécesseur, je propose ici d'établir un rapport entre les deux parties nettement distinctes de ces fragments d'une conversation fragile. Ce troisième type (de texte) est encore ce qui convient le mieux à notre entreprise de résistance. Pour un temps encore, l'écrivain ne serait que ce provocateur, état qu'il ne lui sera jamais difficile d'atteindre, et le lecteur ce prometteur d'un texte si secret et si influent que des courants souterrains finiraient par avoir quelque importance provisoire. Le cri viendrait de ce réseau mis à la place des poètes. Un retour aux origines peut-être (est-ce bien nécessaire de démentir maintenant?), juste avant de ne vivre sa vie que devant soi, en rameur fataliste.

 

 


Dix mille milliards de cités pour rien

 

 

 

I

 

Un robot entra. Depuis quelques années, on ne se souciait plus de ressemblance. On avait tellement poussé loin la perfection que la mode en était passée, semblait-il, définitivement. Même les greffons avaient perdu leur apparence de moignons. Le sexe de Fabrice, appartenant à des temps plus anciens, relevait encore de l'imitation. Il n'avait aucune idée de ce que Constance pensait de cet anachronisme. Ce n'était pas là le genre de conversation qu'il entretenait avec elle. On se limitait généralement à l'exploitation systématique du plaisir sans en tirer des conclusions jugées hâtives par avance.

Le robot se dirigea d'abord vers le comptoir dont il heurta légèrement le repose-pied semi-circulaire. C'était un robot de métal et de cuir, de ceux qu'on trouve dans les boutiques de prêt-à-porter où ils assurent les contraintes de la caisse enregistreuse. On les achète par un pur effet du caprice qui envenime votre relation à l'autre. Fabrice avait assisté en spectateur blasé à la transaction. Ils étaient entrés dans la boutique pour essayer des chaussures aperçues dans les reflets et les éclairs de la vitrine. Fabrice avait nonchalamment examiné les siennes sans se déchausser. Constance, plus perspicace, contemplait ses chevilles dans un miroir oblique posé par terre. Une vendeuse, un robot sans doute, vantait le cuir et son vernis. Le côté ancien de la chose ravissait Constance qui s'exclamait, donnant la désagréable impression qu'elle parlait de ses pieds. Fabrice s'était éloigné entre les rayons et feignait de s'intéresser à des patins à roulettes arrachés aux mains douteuses d'une enfant. Le robot, assis derrière la caisse, calculait la remise proposée par la vendeuse. C'était pour une soirée, précisait Constance. L'enfant déguerpit sous le regard concupiscent de Fabrice. La vendeuse, à l'affût des désirs, proclama que les patins à roulettes étaient très appréciés dans les soirées.

— Ah! Oui? dit Fabrice. Et par qui?

— Tu ne vas tout de même pas te distinguer! fit Constance qui trouvait ses nouvelles chaussures moins attractives depuis que la vendeuse calculait mentalement la remise possible sur le prix des patins.

— Je ne veux pas les acheter, dit Fabrice. J'ai cru que cette enfant était une voleuse. Je ne sais pas pourquoi j'ai agi aussi bêtement.

L'enfant traversait la rue à travers la vitrine.

— Nous avons aussi des bottes de cheval, dit la vendeuse.

Le visage de Fabrice s'éclaira. Elle avait visé juste.

— Un cheval? s'écria Constance. Tu ne m'en avais pas parlé!

La vendeuse échangea un sourire avec Fabrice. C'est drôle ce qu'elles sont attirantes quand nous ne les possédons pas encore, pensa-t-il négligemment. Le robot manoeuvra le levier de la caisse:

— Nous faisons dix pour cent sur les accessoires équestres, prononça-t-il.

Il déploya un foulard aux couleurs du derby d'Aston, pensant peut-être émerveiller Constance par l'étalage de ses connaissances hippiques. Fabrice se rapprocha pour tâter la soie.

— Un foulard de circonstance, dit-il obscurément.

Le robot, incapable de deviner de quelles circonstances il s'agissait, risqua une proposition de prix:

— S'il s'agit d'une cérémonie, dit-il, nous offrons le peigne.

Il exhiba le peigne, une corne espagnole surmontée d'un scarabée vert et or.

— Nous sommes invités à l'ambassade d'Ologique, susurra Constance qui adorait surprendre à son avantage.

En général, les robots détestaient l'idée même d'Ologique. Elle se comportait en perverse capricieuse, ce qui n'était peut-être pas le meilleur moyen d'obtenir la remise maximum autorisée par le service de gestion comptable de la boutique. Fabrice s'interposa:

— J'ai écrit quelque chose là-dessus sous l'influence des robots, dit-il comme s'il comblait une lacune de l'article en question.

Le robot, qui ressemblait à la caisse enregistreuse, en referma le tiroir musical. Des chiffres s'affichèrent sur le cadran. On était loin de ce qu'on pouvait raisonnablement obtenir de son impatience.

— C'est sans compter le foulard, précisa-t-il.

La vendeuse, moins sensible aux perspectives d'Ologique, se hissa sur la pointe des pieds pour attraper ce qui semblait être la queue d'une souris habitant le plafond.

— Je n'y avais pas pensé, dit le robot précipitamment.

Le bras d'ivoire de la vendeuse, très ressemblant s'il ressemblait à quelque chose, se plia tandis qu'un écran descendait sur elle. Aussitôt, la lumière baissa et un faisceau lumineux inonda à la fois l'écran et la chair soudain évidente de la vendeuse. Un cheval traversa le rectangle de lumière.

— Nous sommes sur Ologique, récita la vendeuse, en un jour particulièrement réussi de reproduction d'un évènement terrestre que personne ne veut rater sous aucun prétexte. Voici le vainqueur de la course.

On distinguait bien le robot sur l'échine du cheval. L'enthousiasme de Constance monta de plusieurs crans. Elle atteignait le sommet de l'émotion. Fabrice, subjugué par cette apparition inattendue, lança un prix qui fit tinter la caisse enregistreuse.

— Après tout, pourquoi pas? dit le robot en sautant par-dessus la caisse dont le tiroir bâillait.

— Je suis... hésita Constance.

— Aux anges! clama Fabrice qui se laissait envahir par le même bonheur.

Le soir même, à l'ambassade d'Ologique, on admira la nouvelle acquisition de Constance qui dissimulait ses pieds dans les volants d'une robe exagérément longue. Fabrice, qu'on questionnait, n'envisageait plus le voyage sans cet excédent de bagage. On arriva à l'ambassade sous une pluie de confetti destinés à de plus communicatives personnalités. On agissait dans les marges de mondanités auxquelles Constance était habituée depuis son enfance passée dans le giron d'un couple de fonctionnaires zélés et malades des nerfs. Fabrice, qui n'avait jamais pénétré les cercles restreints de la haute société, ne s'en était jamais tenu qu'au cliché fugace et à l'attente d'un entretien dont le contenu était dicté par une bienséance venue d'en haut. Les passagers de Friendship VII se rassemblèrent, sous la poussée câline des cerbères, derrière les grilles que l'étiquette réservait à leur curiosité. Partant définitivement pour l'infini à défaut de conquérir ou de simplement rencontrer l'éternité, ils étaient encore animés par la curiosité et le goût des échos qui retombaient régulièrement des sphères les mieux informées et les plus satisfaites de cette société pour laquelle Fabrice n'éprouvait plus que de l'indifférence. Elle était encore agitée par les liens du sang. Elle avait consulté une devineresse pour lui arracher ce qu'elle considérait comme un aveu. Elle avait utilisé le robot pour analyser les contenus de sa recherche. Fabrice, vêtu du complet de circonstance, saluait les bustes des femmes surgis d'un amoncellement de voiles et de plis. On entra finalement dans la salle de réception où on eut tout loisir de se mélanger. Constance dansa avec un militaire et reprocha à Fabrice de se laisser entraîner par une politicienne aux allures de cocotte. On toucha au buffet avec une croissante angoisse. Les boissons perdaient peu à peu leur identité. On assista bruyamment à la projection d'un court-métrage où le précédent exemplaire de Friendship VII emportait des moribonds dans une verticale qui entrerait en circularité après leur mort certaine. La précision de l'ouvrage laissait pantois un Fabrice qui s'attendait aux pires circonstances mais certainement pas au spectacle d'un calcul aussi inutile que vulgaire. Constance était enchantée par le raccourci et en discutait avec des ministres du gouvernement d'elle ne savait plus quelle nation du monde. L'ambassadeur d'Ologique, juché sur une estrade comme un maître d'école, distribuait des reconnaissances dorées ou des petits écrins scintillant ne contenant probablement rien de bien sérieux. Fabrice traînait le robot et l'empêchait de croiser les autres chiens. Il agissait d'une main pour se goinfrer et conduire des corps faciles. Constance lui fut confiée par un secrétaire osseux qui dinguait sur une patte. Il enleva des négresses géantes à de scrupuleux musulmans qui le photographiaient en riant. L'étourdissement se prolongea au bord d'une piscine remplie de statues. Le robot le soutenait nonchalamment.

— Ils n'apprécieront pas votre comportement, dit celui-ci en arrondissant son échine sous la pression du corps de Fabrice qui se liquéfiait à l'approche de l'eau.

— Ils savent parfaitement que j'ai toujours fait mon travail, balbutia Fabrice en cherchant le robot qui avait disparu de son champ de vision.

— Vous n'avez pas choisi la femme qui convient à ce genre de mission.

— Je n'ai jamais choisi. J'ai toujours eu beaucoup de chance et on s'est imaginé que j'avais choisi la femme convenant parfaitement à la mission qui m'était confiée. Constance ne convient pas parce que je n'ai pas de chance cette fois-ci. Dommage que ce soit la dernière!

— Vous ne parlez pas sérieusement.

— Je n'ai jamais parlé à un robot ni de femmes ni de dernière chance!

— Vous vous ridiculisez ce soir. L'ambassadeur lui-même a demandé si vous étiez du voyage.

— Répondez-lui que je me demande ce que nous fabriquons dans l'ambassade d'une planète qui ne figure pas sur notre plan de voyage.

— Les explications vous seront fournies en temps utile.

— Dites-lui aussi qu'il arrête de reluquer la femme que j'aime.

— Je vais vous faire vomir...

— Sans café?

Quelqu'un alluma l'intérieur de la piscine. Les baies vitrées de la salle de réception s'ouvrirent en grand. Constance était en maillot de bain!

— Vous n'avez pas choisi la femme qui convient... dit le robot dont la voix se perdit dans la foule.

Constance plongea dans le bleu électrique. Les statues s'agitèrent pour éviter l'éclaboussement.

— Qui est-ce? demandait l'ambassadeur en considérant les déformations optiques que l'eau exerçait sur le corps de Constance qui touchait le fond pour y cueillir une pièce d'or.

— J'ignorais la conservation de ces reliques de l'envie, fit l'ambassadeur à l'adresse de ses proches.

On lui montra un autre maravédis. Il se moqua du profil qui apparaissait dans les reflets verts.

— Il vous ressemble, dit-il à Fabrice.

Sa voix avait imperceptiblement tremblé, comme s'il s'adressait à son successeur légitime. Le robot s'efforça de contenir l'effondrement physique de son maître. Constance jaillit. Elle lança la pièce en direction de l'ambassadeur qui sauta en l'air pour l'attraper.

— Et de deux! fit-il et il les empocha.

Fabrice fut le premier à en rire. Tandis que Constance entreprenait de sécher son corps dégoulinant, l'ambassadeur toucha Fabrice du bout des doigts.

— Nous agissons bizarrement, ce soir, constata-t-il. Je vous souhaite un bon voyage et tout le bonheur qu'on peut imaginer dans les circonstances de l'infini.

Il s'éloigna avec sa cour.

— Il te les a données? demanda Constance qui grelottait.

La main de Fabrice s'ouvrit. Elle ne contenait rien.

— La voilà! dit le chien.

Elle arrivait sur la piste. Une navette venait de la déposer. Un caddy la suivait. Elle luttait contre le vent qui poussait contre elle la fumée de la fusée en partance. Le chien commanda une fine à l'eau et la déposa sur le guéridon où Fabrice s'était accoudé pour observer sa compagne.

— C'est ce qu'elle préfère, précisa-t-il.

— Une fine à l'eau? demanda Fabrice en posant un oeil maussade sur le verre rempli de lumière.

Elle entra. Le caddy fit le tour des tables et se posta contre la balustrade où fleurissaient des rosiers artificiels.

— Mon ami, dit-elle, j'ai bien cru que nous n'arriverions jamais!

Le chien la débarassait de sa cape en reniflant. Elle allait raconter son aventure avec le chauffeur de taxi ou bien avec un agent de la paix. Elle avait souvent des histoires avec les hommes rencontrés sur la route. Elle s'enfonçait dans les complications si on s'avisait de la contredire. Les joues étaient à peine marquées par l'impatience. Elle utilisait un soulignement discret du regard mais la lèvre inférieure, naturellement étroite, était augmentée d'une virgule qui surmontait un menton en galoche. Fabrice, habitué à des observations plus fertiles en réflexions sur la nature de la femme, lui fit remarquer qu'elle avait oublié un peu de crème sur le lobe de l'oreille. Le chien frémit.

— Vous ne devinerez jamais ce qui nous arrive! s'écria enfin Constance.

Fabrice relationnait lentement l'absence d'autres voyageurs en partance avec l'excitation de Constance. Il redoutait vaguement une entourloupette de dernière heure. En général, il vivait assez bien les petites imperfections qui inaugurent les projets de longue date. Il ne leur avait pas fallu longtemps pour concevoir celui-ci. S'agissait-il d'un effet de la douce précipitation qui avait présidé aux derniers jours? L'ambassadeur d'Ologique s'était-il plaint de leur comportement? On l'accusait peut-être d'avoir volé les maravédis sans la permission de leur propriétaire légitime. Qu'en pensait le chien qui était doté d'un pouvoir de prémonition?

— Le vol est retardé? demanda-t-il négligemment.

— Vous ne remarquez rien? fit Constance en sifflotant dans son verre.

— Ils servent des olives d'Aragon, dit Fabrice.

Non, il n'avait rien remarqué à part l'absence des autres voyageurs. Ils attendaient dans le hall, sans doute. Voulait-elle qu'on les rejoignît? Avait-elle pensé au billet du chien? Les robots voyageaient en cabine comme les êtres humains. D'ailleurs, il ne connaissait pas de véritable chien. Avait-elle possédé un de ces toutous dans son enfance? Il se souvenait des bêtes empaillées, notamment des oiseaux et une lionne qui empestait discrètement...

— Nous ne voyageons plus avec nos amis! déclara Constance que la fine empourprait passablement.

Elle considérait depuis la soirée chez l'ambassadeur que c'étaient leurs nouveaux amis, arguant qu'ils n'en auraient plus d'autres. Il les envisageait plutôt dans la perspective des mondanités sommaires à quoi il se soumettrait à date fixe. Il ne lui avait pas encore proposé de limiter leur sociabilité aux vendredis qu'il jeûnait irrégulièrement mais qu'il se promettait de respecter désormais avec la fidélité silencieuse du croyant peu enclin aux abus de la fidélité.

— Je ne comprends pas, finit-il par dire.

— Vous ne comprenez pas! répéta-t-elle pour constater qu'il n'avait pas l'intention de changer comme il l'avait promis. Ils ont chamboulé tout le projet!

— En quel sens, ma mie?

— Nous ne voyageons plus avec ceux que j'avais préparé à cette épreuve!

Elle ironisait.

— Nous accompagnerons des enfants jusqu'à la fin de nos jours! conclut elle en achevant sa fine.

— Oh! fit-il. Ils grandiront si ce sont des enfants.

Il la désespérait à dessein. Qu'est-ce que c'était que cette histoire d'enfants? Il allait se renseigner lui-même. Le chien n'avait pas l'air instruit de l'affaire.

— Voulez-vous consommer un autre verre? proposa-t-il.

— Mesurez-vous la gravité des faits? articula-t-elle en le regardant au fond des yeux.

Il ne mesurait rien. Il craignait simplement que des enfants fussent de trop dans leur vie. Il ne savait pas. Il n'avait jamais eu d'enfants.

— Vous aurez trop parlé, lui reprocha-t-elle.

Il avait plutôt eu l'impression que l'ambassadeur avait apprécié sa conversation. De quoi avait-il parlé?

— Quelqu'un a cru qu'il ne pouvait rien te refuser.

Elle le tutoyait. Il la voussoya.

— Je vous assure...

— Vous savez quelque chose, vous? demanda-t-elle au chien.

Celui-ci clignota.

— Si j'avais su... vous pensez bien... des enfants...

Les enfants aiment les joujoux. Le chien pouvait se rassurer sur ce point particulier de sa relation à l'enfance. Il ne risquait qu'une curiosité malsaine, peu de chose en regard de ce qu'ils exigeraient de leurs aînés. Il fallait se le dire.

— Mais qu'avez-vous prévu? demanda Constance.

— Prévoir? fit Fabrice comme si ce verbe entrait dans son vocabulaire par la grande porte.

— Vous ne pouvez tout de même pas demeurer indifférent!

— Tranquille, dit Fabrice, tranquille, mon amour.

Il avait déjà soutenu avec elle ce genre de conversation sur à peu près le même sujet. Il croyait l'avoir renseignée sur sa philosophie. Il n'avait pas consenti à y adhérer sans discussion mais elle avait promis de ne plus chercher à le convaincre de son égoïsme. Il avait inventé pour elle le mot tranquillité.

— Allons nous renseigner, dit-il fermement.

Le chien, surpris par la célérité du mouvement amorcé par son maître, les suivit hors du buffet qu'il quittait à regret. L'abondance des reflets n'y était pas innocente.

On se dirigeait vers les bureaux de l'Agence de voyages. Sur le Pas de tir, le vaisseau avait l'air d'une araignée avec ses huit fusées et la toile tissée par l'enroulement des fumées. Fabrice ne put réprimer un geste d'impatience en se retrouvant sur le chemin de la salle des pas perdus. Un garde vérifia leurs papiers d'identité et leurs billets. Le chien et le caddy suivaient en se concertant.

— Où sont les enfants? dit Fabrice en jetant un regard dans la salle où personne n'attendait.

Constance prit les devants. Les guichets commençaient à s'allumer. On reconnaissait l'Agence de voyages à son logo agité de spasmes. Ses couleurs d'arc-en-ciel rebondissaient sur le dallage comme des gouttes de pluie. La chemise d'un employé venait de se refermer dans l'obliquité d'un miroir. Fabrice s'accouda sur le bord glissant du comptoir et attendit que l'employé eût achevé de se coiffer. Constance avala le contenu d'un tube avec la précipitation d'un suicidé de la dernière heure.

— Vous exagérez, dit Fabrice.

— Vous voyez une autre solution?

— Une solution à quel problème? demanda l'employé en s'approchant.

Il sentait la fraise. Il rajusta ses lorgnons et contempla le couple qui s'adressait à lui.

— Nous sommes... commença Fabrice, comment dire?

— Nous ne comprenons pas! fit Constance.

L'employé se gonfla comme un dindon.

— Si vous voulez parler de ce qui arrive aux enfants... dit-il.

— Aux enfants? dit Constance. Mais il s'agit de nous!

— Nous voulons dire que nous ignorons ce qui est arrivé à nos compagnons de route, dit Fabrice.

— Ils doivent bien le savoir, eux! gloussa Constance en s'adressant à une multiplicité dont Fabrice redoutait les explications.

— Soyons clairs, dit l'employé.

Il alluma un écran. Le chien était en arrêt.

— Nous avons tout prévu, dit l'employé qui ne prétendait rien d'autre que rassurer les passagers tremblants que le destin poussait devant sa porte.

Fabrice observa le rétrécissement de la bouche de Constance. Elle commençait toujours par cette contraction. Ses yeux s'étaient remplis de larmes.

— Nous ne contestons pas, précisa Fabrice. Nous sommes un peu décontenancés par la perspective d'un tel changement dont nous ne pouvons pour l'instant mesurer la portée, débita-t-il tandis que l'employé réglait le contraste de l'écran.

— Dites au chien de se connecter, dit-il.

Les codes défilèrent comme les chiffres du Loto.

— C'est exact, dit l'employé.

— Qu'est-ce qui est exact? demanda Constance comme si aucune opération d'importance ne venait d'être effectuée.

— Ce ne sont pas des enfants, dit l'employé.

— On m'a pourtant dit... grogna Constance.

— On vous a mal renseignée, continua l'employé.

— Ou tu as mal compris, ajouta Fabrice sans intention polémique.

Le chien couina.

— Faut-il que je vous explique en quoi consiste le changement de programme? proposa l'employé.

— Le programme? fit Constance.

La colocaïne perturbait son jugement. Fabrice ne pouvait évidemment rien tenter pour la tranquilliser. Si la colocaïne, qu'on appelle le Lotho parce que c'est sa meilleure marque de distribution sur le marché libre, ne réussit pas à vous calmer, on ne peut plus rien tenter pour vous convaincre du contraire de ce qui fait de vous un consommateur de colocaïne. Ce type de message s'inscrivait sur les transparences pour vous avertir que vous filiez du mauvais coton mais vous étiez seul à pouvoir les lire, le chien se chargeant de vous connecter à la couche de réalité correspondant à votre existence. Fabrice, de son côté, relisait des conseils de prudence inspirés de l'expérience.

— Je ne sais pas si nous avons le temps de discuter de tout ça, proposa-t-il au silence imposé par la crispation de Constance.

Recherchait-il maintenant l'approbation de l'employé? Constance se pencha pour regarder l'écran qui venait de se figer sur les données de son projet.

— Vous devriez embarquer, conseilla l'employé. Les enfants ne peuvent pas partir sans vous. Ce serait inimaginable.

— Les enfants sont à bord? demanda Fabrice avec son air triste de consommateur qui commence à mesurer la portée de son achat. C'est pour ça que nous ne les avons pas trouvés, dit-il à Constance comme s'il lui fournissait enfin l'explication qu'elle attendait de lui.

— Oui, dit l'employé, la régression a toujours lieu à l'intérieur du vaisseau. Ils ont embarqué hier au soir, comme d'habitude.

— Après la soirée chez l'ambassadeur? susurra Constance.

— Vous jouiez à la nymphe, pendant ce temps!

— Pendant quel temps?

— Je veux dire que nous nous sommes attardés dans le salon privé de l'ambassadeur. Ils ont dû nous quitter à ce moment-là. Nous ne savions pas...

— Vous ne vous souvenez de rien! cracha Constance pour couper court à la conversation.

— Voulez-vous embarquer? dit l'employé en éteignant l'écran. Comme je vous l'ai dit, vous ne pouvez plus renoncer. Les termes du contrat...

— Tu as signé un contrat, toi? grinça Constance.

— Je ne me souviens plus!

La conversation devenait hermétique. Le chien s'approcha pour récupérer sa connexion perdue avec les entrailles de l'Agence. Il n'avait pas de conseil à donner mais sa montre-bracelet indiquait qu'on avait tout juste le temps d'embarquer. On avait bien le loisir de mettre de l'ordre dans un récit qu'aucune conversation, à sa connaissance, ne réussirait à éclairer.

— Nous allons encore perdre du temps à nous expliquer! grimaça Constance.

— Il ne s'agit pas de nous! s'écria Fabrice.

— De qui alors, s'il vous plaît? Je commence à comprendre.

— Comprendre?

— Il vous a bel et bien payé pendant que je me trompais sur vos intentions.

— Madame! Monsieur! Le moment est mal choisi...

— Vous choisissez, vous? râla Constance au bord de l'effondrement.

— Par pitié! gémit Fabrice.

Les brancards automatiques surgirent des placards.

— Il y a encore une autre solution! cria le chien en s'interposant entre les corps humains qui luttaient avec les mains et les brancards qui se positionnaient pour effectuer une manoeuvre compliquée par l'intrication des transparences correspondant aux antagonismes mis en jeu.

Le premier pétard explosa à ce moment-là. On utilisait les feux d'artifices pour signaler le départ imminent. Les bombes s'élevaient verticalement au-dessus du Pas de tir puis leur trajectoire s'arrondissait dans la direction de la ville toujours ravie de pouvoir s'extasier comme au beau temps de l'enfance. Les brancards automatiques marquèrent le pas. L'employé était au téléphone. Les gouttes de sueur sautillaient sur ses joues.

— Un problème — oui — quel genre de problème? — vous voulez-dire quel code? — comment voulez-vous que je mémorise le code de tous les incidents possibles? — oui j'ai dit incident — comment ce n'est rien! — une femme oui — quel type de femme? — l'homme n'est pas en état de me le dire — il est avec le chien — je ne sais pas — le chien tente une injection directement dans la thyroïde — elle se défend la bougresse — je ne dispose pas de moyens suffisants — les brancards reculent devant la difficulté — à moins que le chien ne les contrôle — le caddy se tient tranquille — oui c'est un rapport! — je suis en train de vous dicter un rapport! — appuyez sur le bouton "enregistrement des conversations extérieures relatives au service" — ne me dites pas que je dois recommencer!

L'aiguille atteignit le tissu crispé de la glande. Fabrice ferma les yeux devant le spectacle d'une douleur incommensurable. À quel endroit de la souffrance retrouverait-il la femme qui l'accompagnait? Le chien tirait la langue pour verser les gouttes d'une deuxième substance destinée à brouiller les pistes.

— Comme ça, dit-il, ils n'auront pas les moyens de retrouver le fil de la conversation.

De qui parlait-il? Le corps de Constance se ramollit. Fabrice se tourna vers les brancards pour leur adresser une dernière semonce. Ils étaient immobiles comme les éléments d'un décor. L'employé reposa le combiné dans son logement. La vie était constituée de gestes précis. Fabrice se demanda si le chien avait le pouvoir de changer les détails d'un historique des faits. Le chien s'arc-bouta pour achever la course du piston qu'il poussait de l'intérieur. L'aiguille réapparut dans la lumière holographique. Une goutte glissa rapidement le long de cette verticale.

— Nous pouvons embarquer, dit-il. Elle ne se souviendra de rien.

— Elle tenait tant à mémoriser ces derniers instants passés sur la Terre, pleurnicha Fabrice en constatant que les brancards regagnaient leurs glissières.

— Nous lui inventerons ce bonheur, dit le chien.

— Je n'ai pas parlé de bonheur! fit Fabrice.

L'employé ricana.

— Vous n'avez rien résolu, constata-t-il.

Une chaise roulante se présenta. Elle était équipée d'un porte-bagages. Le caddy s'activa et disparut.

— Si vous voulez, dit le chien, je peux encore la réveiller.

— Qui êtes-vous? demanda Fabrice sur le ton de quelqu'un qui n'attend pas de réponse.

Ils suivirent les flèches. La chaise roulait devant eux, les contraignant à une marche forcée. Le chien tirait sa langue bleue.

— Elle n'acceptera jamais les faits, ânonnait Fabrice. Je ne l'ai jamais vue se soumettre à l'opinion générale.

— Il ne s'agit pas d'opinion, dit le chien, mais d'un endroit précis du cerveau sur lequel je peux exercer mon influence. Je ne vois pas d'autres solutions.

— Il n'y aura plus de réalité pour elle, dit Fabrice.

Il attendit une seconde de désespoir avant de soupirer:

— Je suis le seul témoin!

— Exact! dit le chien.

L'air vif du Pas de tir contenait en outre tous les éléments nécessaires à un contrôle raisonnable des sentiments. Fabrice se mit à respirer comme dans la chambre à gaz d'un supplicié.

— Si vous ne venez pas, prévint le chien, elle vous manquera tôt ou tard.

Le vaisseau cracha un escalier.

— C'est beau! dit Fabrice.

Les huit fusées s'allumèrent.

— Il est encore temps, dit le chien.

Le corps de Constance montait sur l'escalator. Le chien laissait glisser la rampe dans sa main. Ils étaient environnés d'une fumée lente et bleue. Fabrice toucha le chien comme pour s'assurer que son existence n'était pas le fruit de son imagination.

— Elle ne sera jamais heureuse, dit-il.

Le chien referma sa main. Il montait.

— Comme vous voulez, disait-il.

Il montait rapidement.

— Hé! fit Fabrice. Il vous en reste encore?

Le chien fit gicler une goutte cristalline dans l'air saturé. En haut, sur la passerelle, des enfants tiraient le corps de Constance à l'intérieur.


II

 

 

À défaut de jours et de nuits, il fallait se fier à l'horloge du salon principal, seul endroit du vaisseau où l'heure pouvait être consultée en toute discrétion. Les parois latérales étaient percées d'un alignement de hublots près desquels il était de bon ton d'apporter sa chaise. La Compagnie offrait les binoculaires avec une capacité de mémoire réduite à une centaine de clichés. On découvrait ses approches visuelles de l'espace en connectant l'appareil à des machines à sous qui proposaient des agrandissements à des prix que Fabrice trouva exagéré sans toutefois chercher à en discuter. D'ailleurs un enfant comprendrait-il de quoi il était question? Constance n'avait pas de soucis pécuniaires. Sa pension alimentaire couvrait toutes ses petites folies. Depuis deux jours, sa passion pour la photographie avait diminué au point qu'elle oubliait d'apporter son appareil. Elle calait sa chaise contre celle de Fabrice et croyait se plonger avec lui dans un infini passablement assimilé à l'inconnu. Comme elle croyait aussi partager avec lui sa nouvelle sensation de néant inspiré par le disque parfaitement noir du hublot, elle parlait peu, n'exigeant que la caresse de ses cheveux ou la confirmation verbale de sa beauté. Il collait ses chewing-gums sur le carreau pour briser l'absence de perspective. Au-dessus de la cheminée, un panneau promettait la rencontre prochaine d'une planète solitaire. À cette occasion, et parce qu'on voguait depuis plusieurs semaines dans ce que l'esprit avait fini par confondre avec le vide, on lancerait des bouteilles remplies de petits messages destinés à d'autres voyageurs. Constance avait rédigé le sien sans en révéler la substance à un Fabrice qui commençait à souffrir de ces enfantillages. L'interdiction de fumer devenait intolérable. Il mastiquait toute la journée des chewing-gums qu'on lui reprochait de coller n'importe où. Il détestait que ce fût un enfant qui lui adressât ces remontrances. On le menaça même de bloquer sa carte de crédit. Son pécule, limité à une indemnité pour service rendu à la Presse, le condamnait à des calculs incessants qu'il reportait sur un carnet. Cette habitude du crayon intriguait mais les dessins retenaient l'attention même des plus ludopathes. Au rythme qu'il s'était imposé, sa consommation de carnets s'interromprait dans un an. Les douaniers du Pas de tir les avaient comptés sans trop savoir à quoi diable pouvaient bien conduire ces calculs. Prévenu que cet objet ne figurait pas dans le stock des marchandises emportées par le vaisseau à des fins commerciales, Fabrice avait demandé à doubler la quantité. Une discussion s'en était suivie entre les douaniers et leur directeur. La gérante du kiosque, pendant ce temps, inventoriait son arrière boutique pour y dénicher les carnets manquants. Il n'en fallait pas plus à Constance pour sombrer dans la mélancolie. Le spectacle de l'absurdité la détruisait facilement. Volant à son secours alors qu'il était lui-même en difficulté, ce qui ajoutait à l'absurde de la situation, Fabrice déclara que le doublement était une exigence peu raisonnable compte tenu du temps qui restait à égrener jusqu'au moment du départ. Constance avait éclaté en sanglots à l'annonce, par la gérante, du nombre de carnets encore disponible à cette heure précise de son exploitation comptable. Sur le Pas de tir, les fusées, accrochées au vaisseau comme de gros insectes à une branche, entraient dans la phase de réchauffement. Fabrice avait alors éprouvé un vertige et Constance, alarmée par ce fin déséquilibre, avait cessé de pleurer.

Le front contre le hublot glacial, Fabrice tenta une impossible mise au point sur le chewing-gum. Ce fut sans doute le petit vertige causé par l'effort des orbiculaires qui ramena son esprit au moment du départ. Il n'aimait pas se souvenir de ces circonstances. Constance savait bien à quel point le ridicule pouvait ruiner cet homme encore secret. La petite planète rose formée par le chewing-gum fut, l'espace d'une seconde, leur seul point commun puis elle se détacha de lui et se réfugia dans l'antre d'une machine à sous qui proposait sa musique.

Il y avait longtemps qu'on ne l'avait conduite au rythme d'une valse. Fabrice était plutôt gauche en la matière. De plus, il n'aurait pas aimé l'idée de la voir danser avec un enfant. Elle ne s'aperçut de cette aversion qu'au deuxième jour du voyage. L'espace était encore peuplé d'objets. L'esprit pouvait s'exercer à la géométrie. On ne se doutait pas que ce nécessaire recours aux lois du plan serait bientôt annulé par la traversée du néant et de la densité. Un enfant avait émit une théorie du hasard. Fabrice, qui avait professé le contraire, avait demandé à l'enfant de cesser d'influencer les autres. Constance avait voulu s'en mêler, ce qui aggrava le cas de l'enfant terrifié par une agression apparemment sans rapport avec le contenu de sa conférence sur le pouce. Le visage de Fabrice s'était dangereusement coloré. Son poing écrasa un chewing-gum sur la vitre du hublot dont il avait pris possession.

— C'est insensé! dit l'enfant dans une tentative de réagir à sa propre inertie.

Constance s'élança. En dehors des situations absurdes, elle savait se montrer efficace. Elle n'avait évidemment rien compris aux théories de l'enfant et n'entendait pas plus la réaction inattendue de Fabrice qui s'en prenait maintenant aux boutons de son appareil photographique pour leur reprocher une obscure ergonomie. Constance souleva l'enfant.

— Vous ne savez pas de quoi vous parlez, lui dit-elle en caressant ses boucles.

L'enfant lui opposa un visage étonné. Elle cligna d'un oeil complice. Rassis sur sa chaise, Fabrice vitupérait en contemplant les entrailles noires de son appareil.

— Il est fichu, dit l'enfant.

— Qu'est-ce qui est fichu? fit Fabrice brusquement.

— Vous avez perdu les photos du jour, dit Constance qui croyait tout expliquer.

— De quel diable de jour me parlez-vous! dit Fabrice avant de se replonger dans l'observation de l'espace.

Le soir, dans le lit, il lui confia qu'il avait peur de la disparition des objets dans l'espace.

— Sans eux, nous n'aurons d'autre choix que de regarder à l'intérieur.

Ce projet ravissait Constance. Elle appela son chien. Il habitait maintenant derrière le radiateur. La proximité de la chaleur le rendait nonchalant. Il répondait rarement au premier appel. On entendait les pulsions hydrauliques pendant une bonne minute qui agaçait passablement la patiente Constance. Fabrice, peu loquace en la matière, se contentait de l'entretien de la mécanique qui se limitait à la vérification quotidienne des niveaux de liquides. Il ignorait parfaitement le rôle joué par ces liquides dont le nom de code figurait sur des étiquettes rivées à l'intérieur de la carapace. Il se livrait à cette obligation sans en discuter, avec Constance, la triste nécessité. Le robot, conscient de l'importance que l'homme avait acquise sans la rechercher, émettait en échange toutes les hypothèses d'amour que lui inspirait la promiscuité du vaisseau. Fabrice ne répondait pas à ces provocations. Le chien entrait dans le lit pour servir sa maîtresse et l'homme, proche du sommeil, se demandait si un enfant occuperait la même place.

— Le monde s'est sacrément réduit, dit Constance après avoir appelé le chien dont la carcasse tirait des éléments du radiateur une série presque harmonique.

— Le monde a disparu, dit Fabrice en claquant la langue.

— Bientôt, dit-elle en ôtant sa chemise, il n'y aura plus rien au-delà des murs.

— Vous oubliez la croissance des enfants.

— Ils ont si peu grandi depuis que nous sommes partis! Vous ne les aimez pas.

— Je ne les ai pas comptés!

Le chien se gratta contre le tuyau du robinet qui arrachait un grincement intolérable aux écailles de sa carcasse. Son regard de caméra sondait les draps.

— Si vous voulez, proposa Constance, nous déjeunerons avec eux demain. Ils seront ravis de faire votre connaissance.

Il savait bien qu'elle les connaissait et qu'il n'avait pas la moindre idée de leur futur de voyageurs sur cette portion de l'infini qui s'achevait avec lui. Il caressa le sein que Constance pointait dans sa direction. Le chien, attentif aux détails de leurs rapports intimes, cliqueta comme une boîte à musique.

— Il ne vous restera plus qu'eux quand je serais vieille, dit Constance.

— Nous ne pouvons pas vivre si nous ne savons pas ce qui se trouve derrière les murs. Les hublots se transformeront en miroir. Les instruments renverront des fonctions chiffrées que nous ne saurons pas interpréter.

— D'où l'importance des enfants et la nécessité de se faire aimer d'eux.

Le chien cogna le radiateur avec la queue. Son regard le renseignait en ce moment sur la difficulté de traverser le tapis.

— Vous avez adopté un corniaud, murmura Fabrice en enfonçant sa tête dans le coussin. Pour le même prix, je vous aurais trouvé un modèle plus récent. Cet animal va me rendre fou!

— Vous n'avez plus que moi, dit Constance tristement.

Le chien se verticalisa pour observer la surface du lit.

— Quelle différence? demanda Constance.

— Entre quoi et quoi? dit Fabrice dans le coussin.

— Entre un robot et un véritable chien?

— La même qu'entre moi-même et un de ces maudits enfants qui vont assister à notre vieillissement.

— Vous êtes amer...

Elle aimait bien, Constance, lui décerner des adjectifs. Il les collectionnait.

— Montez, vous! dit-elle au chien.

Celui-ci prit son élan avant de bondir. Elle le reçut sur les genoux. Immédiatement, elle déclencha le mécanisme du sommeil. Le chien attendit qu'elle glissât entre lui et l'homme qui reniflait dans l'espoir de détecter l'odeur de la drogue. Elle eut le temps de lui confier qu'elle sombrait dans un plaisir facile. Le chien se pelotonna dans le creux de ses reins.

— Lumière! fit Fabrice.

Et tout s'éteignit. Il garda les yeux ouverts pour se remplir de ce néant. Il constatait que la lumière était tout ce qui leur restait depuis que les étoiles menaçaient de disparaître des hublots.

Il rencontra les enfants finalement. Ils l'attendaient dans le salon principal, celui qu'on réservait aux conversations et aux échanges. Constance les avait préparés à une rencontre peut-être déroutante.

— Mon ami, avait-elle expliqué, n'est pas un homme comme les autres.

Il n'y avait là aucune allusion à la greffe sexuelle qui la dérangeait pourtant dans ses rapports charnels. Il n'était pas question non plus de l'aspect physique de Fabrice qui portait un chapeau démodé et mâchait des chewing-gums à saveur fruitée quand le commun des mortels préférait les effets dévastateurs du Lotho. Il se servait des mains pour exprimer les nuances de son discours aux hommes. Les fragrances du chewing-gum se mêlaient à celle de son après-rasage. Il n'était pas vraiment imberbe mais le rasoir n'effleurait qu'une peau assez peu rebelle aux soins négligés qu'il accordait à son apparence. Ses bottes avaient appartenu à un officier nègre dont il était le légataire universel. En Afrique, un château de bambou portait les armes des Vermort et Fabrice ne voyait pas d'inconvénient à en exhiber la photographie craquelée.

— Sinon, dit Constance, c'est un homme tout ce qu'il y a de charmant et de compréhensif.

Satisfaite de la présentation, elle inspira les questions les mieux adaptées aux circonstances telles qu'elle croyait que Fabrice les vivait. L'homme fit son apparition au beau milieu d'un silence gêné. Cerné par des regards fuyants, il prit place au centre de l'assemblée. Constance se leva et caressa le cuir chevelu mis à nu par un récent rasage. Le chapeau de conquérant, posé sur le genou encore pointu à cette époque de la vie de Fabrice, exhibait un ruban aux couleurs de l'Empire d'Afrique. On s'extasia doucement.

— Voici les enfants, dit simplement Constance. Ce n'est pas un effet du hasard (elle lorgna le petit amateur des produits du hasard pour qu'il se tût sagement pour l'instant) si nous sommes réunis tous ici dans ce salon qui est notre bien commun. Fabrice, je te présente les enfants qui vont grandir tandis que nous vieillirons.

Ils ne bougeaient pas. Fabrice commença même à les compter. Constance l'interrompit:

— Ils ont sans doute des questions à poser à leur... père de circonstance.

Fabrice s'ébroua. Il y avait longtemps qu'il n'avait pas fait le cheval devant les autres. Elle s'attendait toujours à le voir ruer pour se séparer de la foule à quoi elle prétendait l'associer. Un enfant brandit un sextant et demanda ce que c'était. La question était naturellement pour Fabrice qui renâclait et montrait sa dentition d'initié. Le sextant changea de main plusieurs fois avant de s'immobiliser dans les mains de Fabrice.

— Où diable l'avaient-vous trouvé? s'écria-t-il.

La réponse était à la hauteur du personnage. Constance, qui était à l'origine de ce prétexte, tenta de relativiser l'importance de l'objet.

— Je ne savais pas, dit-elle, qu'il y avait une histoire entre cet objet et vous. Avez-vous voyagé sur les mers?

Les enfants s'accoudèrent sur leurs genoux. Fabrice avait fréquenté des pirates mais s'agissait-il des flibustiers de la légende ou des obscurs adeptes du cyberespace? Il mit son oeil dans le viseur et dirigea l'instrument vers une hypothétique étoile dans un ciel qu'il donnait à imaginer.

— Leur avez-vous raconté, dit-il, comment vous vous êtes baignée toute nue dans la piscine de l'ambassadeur?

Constance rougit. Il sortit les doublons de sa poche. Les yeux des enfants se remplirent de cet or.

— Nous ne savons pas grand chose de Constance, votre... mère. Nous connaissons son adolescence agitée mais nous n'avons rien découvert sur son enfance. Elle a été l'épouse, successivement, d'un luthier de la Cour, d'un secrétaire d'État aux affaires étrangères et du directeur de l'Hôpital Saint-Patrick. Je ne l'ai pas épousée. Nous vivons dans la "constance" du péché de mauvaise chair.

— Fabrice! Ce ne sont pas des choses à raconter aux enfants!

Elle rougissait lentement, exactement comme si elle était capable de lutter contre la montée de la pression artérielle. Cette nuit encore, les deux pièces, bourrées d'électronique, avaient roulé sur son petit corps rondelet. Le chien commandait une partie du graphe mais Fabrice pouvait prétendre à une maîtrise totale du plaisir.

— Il n'y a qu'un enfant dans mon existence, dit Fabrice. Je l'ai à peine vu grandir tant j'étais petit moi-même. Ce fragment de l'autre m'obsède et m'angoisse au point que je ne suis plus en mesure de m'intéresser à l'existence des enfants qui fascinent ma compagne parce qu'elle ne les possède pas vraiment. Merci pour le sextant. Il est la reproduction exacte de celui que j'utilisais à la fenêtre de ma chambre transformée en vaisseau d'un autre temps. Je voyageais par-dessus les arbres du parc, des chênes centenaires qui portaient les blessures de l'histoire. Je ne connaissais pas encore l'existence des femmes. Je m'imaginais que l'enfance était celle d'un animal en voie de disparition. Des oiseaux témoignaient de mon avance sur mon temps. Malheureusement pour vous, nous ne sommes pas dans un château et il n'y a pas de fenêtre pour s'avancer hors de soi. Les sextants ont disparu de notre existence mais vous connaissez parfaitement le produit de remplacement. Je vous conseille la pratique de la masturbation et l'usage de la force dans les rapports verbaux. Les maravédis seront exposés pendant une semaine dans la vitrine blindée du salon dit des Idées reçues. Une participation de dix centimes sera demandée au visiteur et versée au profit des chiens qu'on nous réserve en haut lieu.

L'humour de Fabrice était rarement du goût de Constance mais elle n'attendait rien d'autre de son désespoir. Les maravédis furent exposés comme l'avait proposé Fabrice. Le salon n'était pas celui des "Idées reçues". Il n'y avait aucun salon de ce nom dans le vaisseau. De plus, le règlement intérieur stipulait que toute activité commerciale de la part des passagers était rigoureusement interdite. Craignant le bris plus que le vol, Fabrice se contenta de mettre son trésor sous clé dans une vitrine que personne n'oserait briser. On se limitait à laisser la trace humide de sa main sur le carreau. Pendant ce temps, Fabrice manipulait le sextant aux yeux de tous. Il n'avait pas l'intention d'entrer en communication avec les enfants. Rien ne l'y obligeait. Constance fournissait aux enfants des explications fleuves. On se réunissait dans les couloirs, par petits groupes, pour en discuter presque silencieusement tant Fabrice inspirait de la crainte. On venait de franchir le Point de non-retour, moment toujours difficile à expliquer et qui plongeait certains passagers de l'infini dans une mélancolie communicative. Apparemment, Fabrice était le seul concerné. Les capteurs signalaient sa présence sur les écrans, ce qui l'agaçait. Il avait cessé sa recherche d'un équipage de pilotes et de techniciens. Cette folie avait présidé à tous ses discours depuis le départ. Il avait fini par soupçonner les enfants eux-mêmes de fournir l'énergie et les compétences nécessaires pour l'évaluation physique du voyage. Ces fréquentes injustices n'entamèrent pas le moral des enfants que Constance couvait méticuleusement, autre sujet de discorde. Les secousses magnétiques, fréquentes dans les environs du Point de non-retour, répandaient des terreurs prémonitoires. Maintenant, on avait la sensation de s'être immobilisé et par conséquent celle, moins facile à vivre, d'attendre un évènement dont Fabrice changeait la nature au gré de son inspiration.

— J'ai déjà vécu cette attente, débitait-il dans les haut-parleurs (ce n'était pas interdit). Nous attendons par crainte d'oublier. Au début, sans doute par mimétisme, nous sommes postés comme des guetteurs. On nous dérange sans cesse pour savoir ce qui nous arrive. On craint le pire à votre cerveau d'enfant. On s'approche comme des prédateurs. On prend le risque de détruire le silence imposé à l'attente par l'équivalent en mesure de temps. Imaginez l'enfant au point de rencontre parfaitement géométrique d'une fenêtre que la pluie agite de petits cris de gouttes et du prolongement abstrait de ce corps à l'essai du plaisir et du néant. Le plaisir et le néant. Ce serait le titre, non pas du recueil de toutes les imbécilités que j'ai écrites pour entrer en communication avec mon époque, mais d'un livre commencé le matin et achevé le soir, entre l'aubade et la sérénade, simplement en prévision de la nuit que nous sommes en train de traverser. Je ne devrais parler que de moi, pas de vous ni de celle qui vous crée malgré moi. Nous ne sommes plus capables de calculer l'équidistance, moment prévisible et redouté en son temps mais jamais estimé avec autant de précision. C'est fini! Je voudrais ne plus entendre parler d'elle ni de vous mais les leçons du chien m'enseignent l'évidence de votre présence future. Vous ferez tout désormais pour me couper du passé qui me fonde. Je ne sais pas de quoi vous nourrissez votre originalité.

On entendait le léger sifflement des becs de gaz ouverts dans la chaudière. D'habitude, les flammes bleues se projetaient en grand sur les murs et le plafond. Ce soir-là, il avait éteint la veilleuse de sécurité et le gaz envahissait lentement ses poumons. Il jouait avec le fil tendu entre les deux réalités de son existence, sur le point de choisir mais paralysé par cette perspective.  Jean promenait sa solitude de célibataire dans les rues de Castelpu ou de Vermort. Il y avait une rivière entre les deux villages et un pont que les crues emportaient régulièrement. "Quand résoudrons-nous la question de ce pont?" avait proposé Jean pendant la campagne électorale. Il y avait d'autres questions cruciales et Fabrice les avait répertoriées pour y réfléchir. Jean briguait le poste de conseiller général. Le comte de Vermort avait assumé la fonction de sénateur. Le maire, en général, était un métayer, rarement un notable. Tout s'organisait sans cesse dans la même optique. Il suffisait d'en comprendre le principe. Mais ce n'était plus aussi important après l'expérience de l'angoisse. La mort remplaçait avantageusement le futur. Elle commençait par un voyage dans l'espace. Plus rien ne la remplaçait et personne ne s'apercevait que quelque chose avait changé dans le cerveau de l'enfant. Il guettait la seconde d'inadvertance, posté près de la fenêtre, sentant la vie comme on devine la mort, par les mêmes pores, sous la même influence.

— Et vous avez renoncé à la mort, demanda un enfant sur qui ces explications tombaient comme la neige au printemps.

Fabrice virevolta dans un effort pour s'extraire de ce dialogue insensé. Il reçut le reflet des maravédis.

— Nous ne sommes peut-être pas seuls, dit un autre enfant.

Était-il important que ce fût un autre et pas le même? Il les compta et une fois de plus Constance interrompit son calcul:

— Nous ne saurons jamais si nous avons eu raison d'entreprendre ce voyage, dit-elle comme si elle professait une nouvelle religion.

— Nous n'avons rien entrepris, dit Fabrice. Vous n'étiez pas des enfants. Il n'était pas encore question de vous. Nous avions le cerveau rempli de mythes vous concernant, dont le premier n'est pas flatteur. Nous n'avons pas eu le temps de reconsidérer notre engagement.

— Vous avez usé de la force pour ne pas partir seul! dit Constance entre les dents.

— Seul avec qui? s'écria Fabrice.

— Oui, avec qui? demandèrent les enfants d'une seule voix.

Constance eût été bien incapable de répondre à une pareille exigence d'amour. Elle limitait ses rapports à l'enfance à des caresses et autres attentions qui procurent des plaisirs de surface. Ils s'en rendraient compte tôt ou tard.

— Quelle force? répétèrent les enfants.

Fabrice inspira longuement cet air saturé de bonnes résolutions.

— Nous perdrons notre temps sur le fil des énigmes, proclama-t-il obscurément.

— C'est tout ce que vous avez à dire à des enfants qui vous demandent de vous exprimer sur votre propre enfance? dit Constance agacée par le contenu de l'attente.

— Nous avons exploré tout le vaisseau, dit-il, ne laissant rien au hasard. Nous n'avons rien trouvé pour étayer la thèse d'un automatisme intégral. Les codes sont déchiffrables. Nous suivons un trajet rectiligne et il n'y a rien de prévu sur notre route. Nous décrivons le néant par le temps passé à ne pas changer les données du voyage. Les enfants sont arrivés à la même conclusion que moi. N'est-ce pas les néfants?

— Oooooooouuuuuuuuuuiiiiiiiii!

— Papa! cria Constance.

Les enfants dévalèrent les escalators. À leur passage, les lampes faiblissaient comme s'ils avaient le pouvoir de compenser la perte d'énergie causée par leur agitation. Constance les avait suivis jusqu'au bord du premier escalator. Elle renonçait toujours à aller plus loin avec eux. Elle revenait vers Fabrice en lui reprochant son inconséquence et il se haussait sur la pointe des pieds comme s'il craignait qu'elle le dépassât dans ces moments de confrontation lente.

— Nous ne consultons plus le calendrier, murmura-t-elle.

Ils regagnèrent leur cabine. Le chien somnolait. Ils leur injecta une dose de colocaïne en leur conseillant de cesser leur agitation. Ils se rapprochèrent. Le sexe de Fabrice émit la petite sonorité qui indiquait que la préparation était insuffisante. Cette option avait perdu sa saveur des premiers jours. Constance avait même pris l'habitude de presser elle-même le bouton qui mettait fin à l'alarme. Fabrice se tranquillisait aussitôt. Le chien plongea la sonde dans un anus béant. Il ne rencontra que l'apathie des tissus et de la matière fécale. Les données furent immédiatement transmises à Constance.

— Vous ne vous comprendrez jamais, observa le chien.

— D'après vous, lequel de nous deux existe et lequel est le produit de l'imagination de l'autre?

— Doux Jésus! s'écria le chien. Nous n'en sommes pas là! Vous anticipez. Il y a loin de l'existence à l'imagination. On ne franchit pas ces distances à cheval. La qasida est un art, ma chère Constance.

— Êtes-vous l'ambassadeur d'Ologique?

— Je suis le chien du Chausseur, vous le savez.

— Qui est le Chausseur?

— Nous parlions d'autre chose.

— Je veux parler du Chausseur, de l'Ambassadeur, de vous.

— Vous allez compliquer le récit.

— Je veux profiter de tous ses sommeils pour prendre de l'avance.

— Vous êtes étrangère à ce temps.

— De quel temps ne le suis-je plus?

Les codes continuaient d'affluer par paquets. Aucune trace de cette incohérence qu'on leur avait reprochée quand ils avaient rempli le formulaire de sollicitude de voyage. L'employée de l'Agence leur avait demandé s'ils avaient conscience de la différence qui sépare la sensation de l'infini de sa réalité physique. Fabrice avait pris la parole pour condamner Constance au silence. Que craignait-il de son ignorance? Le chien ne répondait pas à cette question. Il augmentait à la fois la dose et la durée. On avait éprouvé les conditions du voyage dans un simulateur. Des miroirs figuraient la présence des autres passagers. On ne distinguait pas leurs visages. Le glissement durait le temps de vous convaincre de la difficulté d'exister loin de chez soi. Fabrice était ravi de renouer avec d'anciennes satisfactions. Il évoqua la brousse et des lacs interminables, des chutes d'eau, des nuits bruyantes comme des ailes, les tentatives d'atteindre le soleil avec des flèches. Ils avaient subi avec succès toutes les épreuves. Ils formaient désormais un couple presque légitime. Il renonça cependant à l'épouser au dernier moment. Elle venait d'obtenir le divorce et versait ses larmes dans l'arrêt qui l'autorisait à se remarier. Il demeura sourd à une demande non exprimée avec la clarté et la précision qu'elle s'était souhaitées en ouvrant la discussion judiciaire. Il ne s'était même pas intéressé à la personnalité du défendeur. Elle pouvait compter sur lui pour franchir les obstacles inventés par l'Agence de voyages dans la discutable intention de limiter l'aventure aux dimensions du possible et de la certitude. Il connaissait toutes les ficelles de la conversation. Elle devait maintenant reconnaître qu'il avait tenu ses promesses.

— Contentez-vous de cette approximation du bonheur, conseillait le chien en injectant la matière nécessaire.

Au matin, en prévision de la rencontre spatiale avec O, Fabrice se rendit dans la Salle des gravités pour vérifier la préparation de l'évènement. Les flacons flottaient dans l'air bleu. Il franchit le sas et traversa la masse cliquetante des flacons en direction du canon d'éjection. Un coup d'oeil dans le collimateur lui indiqua qu'on ne tarderait pas à entrer dans la ligne de mire de la planète. Pour l'heure, l'espace était noir et sans aucune profondeur. Cette sensation de néant continuait de le harceler. Il lança un flacon vide. Le jet atteignit une distance impossible à apprécier. Le flacon tournoyait dans tous les sens. Avec la focale variable du hublot derrière lequel il tentait de se concentrer, il s'en rapprocha, pénétra même à l'intérieur de ce contenu contenant tout. Tout à l'heure, le canon cracherait le nombre de flacons correspondant à celui des enfants, plus deux. Le chien ne jouait pas selon le principe non vérifié que ce genre de distraction ne peut avoir aucun sens pour un être issu de l'industrie. Fabrice bénéficiait du sceau de l'artisanat hospitalier, d'autant que sa création remontait à plus de quarante ans, à une époque où on était loin de se douter que les clones finiraient dans l'oubli une vie commencée dans l'espoir. Il actionna plusieurs fois, à vide, la manette du canon. Des bulles d'un air passant du bleu au vert éclataient dans le vide. Il n'était pas possible de vérifier la composition de ce qu'on respirait dans ces vaisseaux. C'était bleu, avec du jaune et de l'orange dans l'ombre. Le regard souffrait au début puis le cerveau envoyait des signaux positifs et on retrouvait sa bonne humeur du départ. Il n'avait pas eu la chance d'exprimer son bonheur dans la bouche de Constance au moment où la poussée était devenue la seule force agissante. Le chien avait inversé la structure de la colocaïne et le cerveau de Constance en avait conçu un autre bonheur. Il y a des bonheurs incompatibles, c'est absurde à dire mais c'est pourtant la vérité. Fabrice vérifiait tous les jours cette hypothèse rebelle à l'analyse. Depuis, elle cultivait cette prudence de l'expression et il s'efforçait de ne pas l'interrompre. Chacun son tour. Ils se côtoyaient à défaut de s'aimer. Il avait seulement pris le temps d'accepter la présence des enfants. Elle avait oeuvré chaque jour pour les mettre sur son chemin sans le surprendre au beau milieu d'une partie d'angoisse. La structure de l'anticolocaïne avait atteint un point de perfection qui remplissait le chien d'une satisfaction spectaculaire. Elle ne savait rien de la nature de ce bonheur et lançait les os dans les corridors où la précipitation du chien en disait long sur le plaisir qu'il éprouvait à jouer avec elle. Fabrice mesurait scrupuleusement la dose de colocaïne qui lui était destinée. Il n'était pas possible de s'en passer. Le chien modifiait rarement la composition, consacrant toute son énergie créatrice aux questions de structure auxquelles Fabrice ne comprenait pas grand chose.

Les enfants adoreraient la sensation d'apesanteur. On jouerait avec l'abondance de flacons en attendant de les remplir de ces petits papiers qui émoustillaient la pensée de Constance. Le compte devait être exact. Le chien arriverait le premier pour contrôler les données. Fabrice avait le temps de se consacrer à la première prise. Il préférait s'en occuper lui-même mais dans les moments de grande angoisse, c'était le chien qui intervenait et alors il n'était pas possible de discuter des questions de composition et de structure. Le chien agissait en automate de l'instant tandis que Fabrice savait s'appliquer à retrouver la durée. Il se colla à la paroi, repoussant les flacons qui voltigeaient devant lui. La sonde était incorporée à son système génital. Il calcula la dose en fonction du temps qui restait à soustraire avant de retrouver le sommeil. La tête forait la matière vivante. La vitesse d'exécution était relative au facteur "âge de l'individu encore adepte de ces pratiques révolues". L'unique constante avait quelque chose à voir avec l'enfance. Il glissa. Les flacons renvoyaient des reflets verts. Le chien penserait-il à apporter les paperoles? Il était inconcevable de confier cette tâche à quelqu'un d'autre. Les petits crayons s'agitaient dans un pli de la carapace. On avait l'habitude de ce concert de petits bruits secs. Le rire de Constance s'accroîtrait à chaque lancement. Elle ne procédait pas autrement. L'espace se remplirait de flacons bleus environnés de bulles d'air se multipliant. Rien n'aurait lieu avant l'apparition de la planète signalée par les calculateurs. Elle en parlait depuis des jours. Quand avaient-ils vécu le même bonheur? Il ne la privait jamais de ces petits détails de la vie quotidienne. Le chien d'abord, puis Constance en habit de soirée suivie des enfants alignés comme des perles sur le fil du bonheur. Fabrice allait-il jouir d'une attente interminable? Il perdait toute notion de travail à accomplir quand le moment était venu de se consacrer à l'emploi des autres.


III

 

 

On avait l'impression de revenir chez soi. Seule, la couleur du ciel indiquait qu'on était trompé par les apparences. Comme on n'avait pas pu modifier les reliefs environnants, le regard était attiré par l'étrangeté de ces présences minérales et l'esprit s'attardait malgré soi dans l'observation de ces premières différences. On traversait alors l'épaisse fumée crachée par les fusées. L'intensité du bruit était telle que toute conversation, portant forcément sur l'étonnement éprouvé au contact de cette espèce de réminiscence, se terminait par un geste d'impatience. Une plate-forme se présenta de flanc. Un escalier se déplia. Fabrice offrit son coude à Constance qui toussait. Elle était moins médusée. Son foulard venait de s'accrocher au rancher. Fabrice avait lutté à la fois contre la résistance du foulard et contre l'envahissement de la fumée. Un employé rassurait les passagers:

— 1) La fumée n'était pas toxique.

— 2) On était bien à Ologique et non pas chez soi (il montrait les collines rouges et le ciel passablement jaune au-dessus de la ville).

— 3) L'étape durerait le temps de réparer une avarie sans importance.

— 4) Tout serait mis en oeuvre pour rendre leur séjour forcé à Ologique aussi agréable que possible.

Fabrice laissa le mot "possible" se diluer dans un esprit qu'il aurait voulu à la hauteur de l'évènement.

— Une avarie? dit-il. Il n'a jamais été question d'une avarie!

— Voyons, dit l'employé, vous êtes les parents ou les accompagnateurs?

— Nous n'avons rien à voir avec ces enfants! s'écria Fabrice.

L'employé porta un sifflet à sa bouche.

— Comment voulez-vous que je le sache? dit-il. Je ne m'occupe pas des papiers.

Constance commençait à entrer dans ce monde parallèle. Une convulsion ravagea son visage.

— Ologique? dit-elle. Nous avons changé de route?

Elle se mit à fouiller dans son sac à main. Le dépliant de l'Agence de voyages ne mentionnait pas Ologique dans ses plans de route.

— Était-il prévu qu'on s'y arrêtât? fit Fabrice dans une tentative désespérée d'accepter les faits.

Les enfants s'étaient alignés sur les bancs. On n'emportait rien avec soi que sa trousse de toilette et le portefeuille contenant l'argent du voyage et la documentation civile. Constance, repoussant les volutes blanches qui s'interposaient entre elle et Fabrice, s'assit enfin.

— Vous n'avez pas répondu à ma question, dit Fabrice à l'employé qui gonflait ses joues.

— Je ne viens pas avec vous, dit celui-ci. Le pilote est automatique. En cas de déviation, tirez sur le cordon de la sonnette d'alarme.

La plate-forme s'ébranla au son du sifflet. Avant de disparaître dans la fumée, Fabrice eut le temps de crier:

— Comment saurons-nous que nous nous sommes déviés?

— Où allons-nous? demanda Constance.

— Que personne ne touche à ce cordon, dit Fabrice aux enfants.

La plate-forme cahotait dans la fumée. De temps en temps, un signal lumineux se mettait à clignoter au passage. Fabrice cherchait des explications et exprimait à haute voix sa déconvenue.

— Méfiez-vous de ne pas dépenser tout votre argent, dit-il aux enfants. Ces étapes sont prévues pour nous arracher le peu qu'on possède. Attendez-vous à être sollicités par des marchands sans scrupules.

Un ralentissement l'intrigua.

— On va prendre votre foulard pour un drapeau, dit-il à Constance.

Deux coups de sifflet provoquèrent une nouvelle accélération. Il n'avait pas vu l'employé responsable de ce qui était aussi bien un croisement qu'une bifurcation.

— Nous ne savons rien, dit-il amèrement.

Constance vit la lumière avant lui. Le halo, secoué par la fumée, révéla le train arrière d'une autre plate-forme On distinguait parfaitement les casquettes des enfants. Fabrice se souleva un peu sur un coude pour apercevoir son homologue.

— Nous aurons de la conversation, dit-il, soudain réjoui par cette perspective.

— Si c'est pour parler de la même chose... fit Constance distraite par l'annonce d'une rencontre qu'elle ne souhaitait pas.

— Vous n'êtes jamais contente! dit Fabrice.

— Nous allons au même endroit, dit-elle.

On entra sous terre. Le tunnel s'annonçait par des feux giratoires. Les enfants, tancés par Fabrice, retenaient leur émerveillement.

— Ça les endurcit, dit Fabrice.

Le tunnel était éclairé. On découvrit le contenu de la plate-forme qu'on suivait. La tentation était grande de leur demander s'ils savaient où on allait.

— Ils ont peut-être l'habitude, risqua Constance.

Des affiches publicitaires défilaient sur les parois. Les enfants levaient des yeux coutumiers de cet