de Patrick CINTAS
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Texte intégral
Nous avons décidé de voyager!
— As-tu pensé à l'argent? dit-elle.
— L'argent?
Non, je n'y avais pas pensé.
— Nous prendrons le bateau!
— As-tu pensé au mal de mer?
La mer? Le mal? J'y pense.
— Les paysages me feront rêver. Nous faudra-t-il parler des peuples?
— Peut-être. Sans eux, les souvenirs, tu sais...
Savoir? Quelle étrange question je lui posais ! Elle me regarda comme si je n'existais plus.
— Mais si, tu existes! Mais si! La preuve...
Une valise chacun. Mon journal de voyage. La poignée de stylos.
— Tu devrais écrire au crayon.
Elle me montre le canif que son père utilisait dans ces circonstances. Bon sang! J'avais oublié qu'elle a déjà vécu cela.
— Vous me raconterez?
— Je ne sais pas. Les souvenirs... on ne sait jamais.
— ?
— Ce sera l'été? demande-t-elle.
L'été ou autre chose. Toute cette matière, cette quantité incroyable de matière. Nous rencontrerons des amateurs de calcul, tu verras. Oui, ce sera l'été, mais je n'y serai plus.
— Emportons-nous de quoi photographier ou bien nous faudra-t-il compter sur le talent des autres?
J'aime ses questions. Il n'y aura plus de questions quand le rêve aura commencé. Y aura-t-il un quai pour commencer?
— Mais, chéri, comment veux-tu que je le sache!
— N'as-tu jamais voyagé?
— Voyager? J'avais oublié.
— Oublié qui? Raconte-moi.
Cette attente. Ce désir d'être moi juste le temps de me trahir. Mais je ne peux pas voyager sans elle.
— Tu écriras?
— Tous les jours un peu. Ce sera notre mesure.
— Parle pour toi.
Mais pour qui d'autre si tu n'es pas suffisamment moi?
— S'en aller? Tu plaisantes! S'en aller... avec toi?
— Si voyager c'est exister à tes yeux.
— Mes yeux? Ce qu'ils vont voir. Tu t'imagines?
— Pas encore. J'ai oublié le goût de la mer.
— On s'y noie. D'où cette idée de surface. Avec ou sans toi.
— Partons maintenant.
— Tu es fou! Et l'argent. Le temps de le gagner.
— Et la mer? Surface du ciel, l'eau comme un moule, émerger.
— Une petite place, s'il te plaît...
— Il n'y en a plus. Il te reste tes poches.
— Mais je n'en ai pas!
— Défaut de style. Mauvais choix.
— Je me sens nu!
Il était là, j'en suis sûr.
— Recommence. Mais sans moi.
— Sans toi? Les mêmes mots? Mais ça n'a pas de sens.
Demain. Nous y sommes. Le soleil ne s'est pas encore levé. Toi non plus. Ton visage est encore ouvert à la même page.
Nous ne sommes pas encore partis.
— Sans toi, commence-t-elle.
Et puis le commentaire de mon absence. Veut-elle me convaincre?
Sur le balcon, un coup de pied dans le bougainvillier qui frémit. J'ai envie de crier. J'ai commencé un autre roman, je le sais. Je reconnais les signes de cette écriture à ce frémissement que j'ai cru provoquer une fois encore. Le cœur y était. Voilà le vrai début. Manque l'incipit.
Je ne réveille pas la femme endormie de peur de voyager avec elle après l'avoir attendue si longtemps. Mais elle ne se tait pas.
— Un enfant? Mais nous n'avons pas d'enfant! Ce n'est pas ce qu'on emporte avec soi en voyage. On revient avec. Trop tôt, peut-être. Avant que ton désir, ce feu... mais je n'en sais rien. Parle, toi!
— Vous partez seuls? Je veux dire: sans "s". Sans elle, quoi. Seul.
La réveiller, ce serait comme revenir à ce peu de réalité qui nous a donné une existence de couple. Elle trouverait les mots pour exprimer son étonnement, malgré cette impression d'être la seule funambule.
— Je n'ai pas cru ceux qui me disaient que vous partiez en voyage.
— Vous aviez sans doute une raison de le penser.
— N'exagérons rien. Je n'étais pas sur le point de jouer avec eux.
— Le jeu en valait-il la chandelle?
— Au diable cette soirée où je me suis ennuyée en pensant à vous.
— À mes voyages, vous voulez dire...
— Ah! Oui, ces voyages... j'oubliais. Vous partez quand?
— Vous voulez dire sans vous?
— Nous en parlerons à mon retour.
— Vous aurez oublié l'essentiel et je serai encore très motivé.
— Vous a-t-elle raconté notre aventure? Beau pays.
— Elle y est retournée non?
— C'est ce qu'elle raconte si on ne lui a pas prêté toute l'attention qu'elle exige sous peine de recommencer mais cette fois sans moi.
Ils nous ont accueillis avec des fleurs, des chants, des promesses.
— Ils parlent donc la même langue que nous!
Un amour de passage. Je m'ennuyais d'elle et elle souhaitait m'oublier pendant ce temps. J'en ai profité pour voyager un peu en dehors des limites que nous nous étions imposées pour ne pas risquer de se perdre de vue. C'est fou ce qu'une femme peut ressembler à une autre femme. Ou alors j'avais seulement traversé le miroir et c'était elle qui me reconnaissait.
Nous déjeunions sous une véranda à l'abri du soleil, un peu loin des insectes trompés par des pièges d'une espèce nouvelle. On ne pouvait s'empêcher d'en parler. C'était plus fort que nous. Nous détestions ensemble ces conversations à propos d'un mystère qui n'en était pas un. Nous finîmes par aller voir les insectes. Elle les trouva quelconques. J'étais de son avis.
Vivre ce que les autres ont déjà vécu, au moins une fois ce voyage inutile, avec elle de préférence, pour éprouver sa patience. Le canot glissait sans nous. Nous étions restés sur la berge.
— Vous connaissez son goût pour les cartes. Les fleuves bleus, les routes rouges ou jaunes, vertes quelquefois, les chemins de fer noirs, et cette manie du compas. D'où les petits trous qui vous intriguent. Leur perfection. Leur nombre incalculable. Nous ne comprenons rien à ce voyage parce qu'il nous prend du temps.
— Tu oublies l'enfant, le nôtre ...
— Je n'oublie rien, je raisonne.
L'enfant était assis sur le perron, en plein soleil. J'admirais ses boucles rouges. J'écrivis son nom en haut d'une page du carnet, comme ça (écrire le nom de l'enfant en haut de la page suivante, exactement comme s'il était l'initiateur du chapitre suivant). Elle me regardait. Je pris le temps d'orner chaque lettre, soignant particulièrement la majuscule. Ce temps perdu en beauté, j'imagine. Ou je n'imagine plus rien et elle existe.
Changer d'avis? Non. Je n'y pense plus. C'est déjà demain. C'est demain chaque fois que je commence à y penser. Et encore demain, comme si tu prenais corps à la place du voyage. Nous ne partons plus.
Où sommes-nous? À la fenêtre. Chacun sa vitre.
L'enfant récitait les vers d'une chanson. Nous l'écoutions. Le sens l'effleurait peut-être de temps en temps. Et nous changions un peu chaque fois, conscients d'être vus à défaut d'être regardés.
— Emportez des livres, mon vieux, comme monnaie d'échange. Vous verrez du monde. Et le monde lit ce que vous lisez. Jamais ce que vous écrivez.
Entre-temps, l'enfant grandira. Comme un roman. À la surface de nos choses. Il inventera les personnages qui manqueront sans se rendre compte qu'ils ont nécessairement existés. Sinon, comment croire à notre existence de parents?
Avoir deux pensées en même temps, l'une chevauchant l'autre. Comment imiter cette coïncidence? Y croire...
Sans toi, le voyage est une aventure. Avec toi, c'est du temps comparé sans cesse à la distance qui nous sépare.
N'exister que par rapport à ce désir de franchissement. À un moment donné, un peu comme une fenêtre qui se referme sous l'effet du vent, se vider de sa vitre, de sa transparence, de ses reflets, se donner au vent.
Résister à la tentation de la promenade, même à la belle étoile, les lendemains d'anniversaire, le cœur connaît ces chemins, la raison s'y égare en petite retraitée de l'œuvre accomplie.
— Reviendrez-vous? Serez-vous capable d'inventer ce regard? Et nos yeux criblés par les éclats de votre fortune. Nos mains tranquilles.
— C'est elle?
— Oui, c'est la femme qui m'accompagne. Vous ne la reconnaissez pas. Elle ne vous voit pas. Elle revient d'un autre voyage. Seule.
— Vous me ramènerez un souvenir, un fragment de cette réalité, mais je vous en prie, évitez les anecdotes concernant la civilisation en question, n'entrez pas dans la peau de ces personnages, ne prenez pas la place du narrateur.
L'enfant soudain harassé (poursuivi par les chiens). Notre silence. Nous avons pourtant parlé du même voyage. En quoi consistait cette différence?
Il y aura deux voyages parallèles, comme des rails. Imagine le réseau, la géographie, l'encerclement d'une nécessité de transport, traversée du ciel. Qui empoisonne l'autre? Qui est ce moi? Toi plutôt que moi?
Nous aurons une existence gâtée par l'idée du retour. L'enfant sera témoin. Et je consacrerai beaucoup de temps à t'interdire l'aventure d'une autre existence dont tu connais parfaitement les correspondances. D'où tiens-tu cette connaissance. De qui? De quel être dont l'existence est un aller simple?
Des livres et des voyages pour encercler l'existence. Quoi d'autre? Rien d'autre que d'autres livres encore à l'état de textes et des voyages s'extrayant du catalogue fascinant des hallucinations engendrées par la chimie du cerveau.
L'usure anéantit les effets du temps sur l'argent. Inventons une usure de l'existence. Et je t'en prie, pas de solutions imaginaires. J'en ai soupé!
Une après-midi après l'averse qui nous a réveillés ensemble de la sieste. Nous dormons nus, impossibles. Une mappemonde est punaisée entre l'armoire et le portemanteaux. Trace du crayon détournée de temps en temps par les reliefs de la tapisserie. Ayant fermé les yeux par impatience, le crayon est descendu au fil de la jointure de deux lais, séparant l'océan en deux possibilités de noyade. Le sommeil de la sieste n'a pas calmé tes nerfs irrités par cette invraisemblable aventure. Mais que veux-tu? C'est le seul texte où je te retrouve telle que tu existes. Tu ouvres la fenêtre pour me dire que la pluie a cessé de tomber. Elle imitait si bien le sommeil, regrettes-tu.
— Nous avons décidé de partir demain.
— Chacun de votre côté, je suppose.
Ne rien oublier et tout recommencer. En parler avec l'indigène. Se confier à lui. S'imaginer qu'il peut comprendre. Se soumettre à sa science de la divination si c'est nécessaire. Se laisser soigner aussi. Ne pas craindre d'en conserver les traces trop visibles. En jalonner le récit.
La nudité ne serait pas ou ne serait plus cette révélation de l'autre, ou son abandon, ou sa provocation. Nous ne nous déshabillerions pas. Nos vêtements nous seraient arrachés par des intempéries. Ce ne serait ni un rêve ni un fait, pas même une idée. Cela viendrait, pour une fois, des autres. Et tu sais à quel point nous avons besoin d'eux.
Peut-être ne pourras-tu rien écrire, en tout cas rien qui m'émeuve. J'assisterai à cette réduction lente à l'impuissance. Ce sera la mesure du voyage. L'étalon que je ramènerai.
— Vous n'êtes pas encore partis! Une question d'argent?
— Nous avons payé le prix du voyage. Mais nous sommes à la recherche d'une autre raison de vous quitter.
— Il y en avait donc une. Je m'en doutais un peu. Je suis...
— Non! Ne me dites pas ce que vous êtes. Ne trahissez pas notre attente!
L'enfant adore l'idée du hamac. Nous n'avons pas trouvé le moyen de l'accrocher dans notre appartement mais je lui ai expliqué ce balancement, une autre idée du sommeil. Il imagine tout en termes de fréquence maintenant. Comment toujours limiter notre réflexion à ce maudit hamac!
Vous penserez à moi, je suppose, en termes de possibilité. Vous supposerez d'abord mon existence puis, revenant à l'idée que j'existe forcément puisque vous me connaissez, vous entreprendrez de douter de ma raison. Effroyable entreprise qui laissera des traces. Mais le vent est contraire. L'odeur du chasseur, chère proie, ne nous dit rien de son identité.
Il y avait une fatigue incessante à la surface de ce corps. Des gouttes de sueur me reprochaient un entraînement destructeur. Mais ce corps en voulait à mon corps. Je le suivais sans cacher mon agacement. Ce peu de paroles suffisait-il à lui donner la force de maintenir la distance?
Crois-moi, j'ai l'expérience de l'anéantissement, de ce qui devrait se solder par un néant mais qui n'est qu'une menace d'y retourner. Je suis un expérimentateur de la valeur des mots. Jusqu'à un certain point. Ce point.
N'oublions rien qui pourrait manquer aux inconnus. Je redoute ces rencontres. Le premier mot compris. La première teneur à évaluer jusqu'à la fin de la conversation pour ne pas en perdre le fil.
Elle marchait sous la pluie à la recherche de l'oiseau tombé du nid. C'était peut-être un oiseau, mais c'était une cage. Je n'ai rien dit. De la fenêtre, je lui montrai le parterre de fleurs où j'avais vu choir l'objet de son regard. La cage se balançait derrière moi à cause du vent qui entrait par bourrasque dans la chambre. Je disais:
— Pourquoi avons-nous loué cette chambre? Nous n'avions pas commencé le voyage.
— L'oiseau, dit-elle, est tombé.
Je me penchai à la fenêtre et calculai le point de chute.
— Descends, dis-je, je t'indiquerai l'endroit.
J'entendis l'ascenseur, l'idée de la cage m'est venue.
— Tu le vois?
Elle secouait la tête. J'entendis sa voix:
— Ce n'était peut-être pas un oiseau.
En rentrant, elle vit la cage.
— C'est curieux, dit-elle, je la vois maintenant.
— Vous la reconnaissez?
— Ce n'est plus la même. Vous l'avez changée? Je l'avais prévenue. Mais elle m'aura oublié. Lui avez-vous parlé de moi?
— Au début, oui.
— Et c'était vraiment moi? Je veux dire: qu'est-ce qu'elle en pensait?
— Je ne l'ai jamais entendue s'exprimer à ce sujet.
— Qu'attendiez-vous de moi? De sa réponse?
— Qu'elle changeât. Vous ne la reconnaîtriez plus. J'étais heureux.
— Mais vous saviez que je continuais d'exister.
— Elle ne pouvait pas changer sinon.
— Et ensuite?
— J'ai voulu la quitter. Elle tenait à moi. C'est ce qu'elle m'a dit.
— Et vous l'avez crue? Je n'étais plus là pour vous inspirer. Vous avez toujours eu besoin de cette tranquillité. Vous l'avez quittée finalement?
— Quelques jours, oui. Ou quelques mois. Je ne sais plus.
— Vous êtes passé devant chez moi, mais vous n'avez pas traversé.
— Je ne pensais pas vraiment vous rendre visite. J'allais ailleurs.
— Vous en connaissiez une autre?
— Oui. Un peu la même. Brune. Petite. Bavarde.
— Mais vous aviez oublié son adresse! Vous êtes revenu chez vous.
— Elle n'y habitait plus. Il n'y avait personne. Je me suis senti seul. Agacé.
— Vous n'avez jamais perdu le nord, je vous connais.
— J'étais ... angoissé, mais sur les rails, vitesse constante, presque raisonnable.
— Le voyage...
— Non. Et je me demandais si vous la reconnaîtriez.
— Vous pensiez l'avoir changée à ce point.
— J'avais besoin de vous. De vos idées surtout.
— Et sur rien. Ces riens qui vous affligent.
— Je m'en rendais compte en effet. Je n'ai pas été toujours heureux.
— Sans moi, c'est difficile.
Nous n'étions pas encore partis, mais j'avais pris l'habitude de regarder le quai en passant. Nous ne prendrions pas le train. Je ne me souvenais pas de ces voyages autour de la ville, toujours dans le même sens, nous revenions en voiture. J'avais oublié la crasse du quai, ce silence que seuls les enfants peuvent troubler, la voie en pointe d'un côté, la courbe qui s'amincit de l'autre, le hangar, la paille du hangar, toujours le même vieux wagon, la pluie n'a pas effacé les coups de craie, peut-être une écriture, non pas le début d'une langue, une langue réduite à des signes, coups de sifflet dans la nuit, nous dormions en haut du mur saturé de fumée, fenêtre fermée, volets coincés, la table tremblante, la radio. Je pensais m'embarquer. Je ne voyais pas les trains. Ils allaient se perdre sur un autre quai où des grues élevaient dans le ciel morne les wagons noirs et silencieux. Des bêtes se cognaient les unes contre les autres.
— Qui sommes-nous? avais-je demandé.
Les uns pensaient que nous n'étions rien et il le disait avec des précautions qui me brisaient. Les autres se réclamaient de nos ascendances gauloises. Leurs conversations s'éteignaient comme le feu, après une agitation de braise qui me laissait pantois. Les trains passaient sur le ballast. Nous étions dans le jardin, sous l'auvent en toile de la cabane. Une lanterne frémissait au passage du vent, comme si elle le reconnaissait. Nous mangions les radis du potager. Je te désirais déjà. Pas clairement. Il y avait ce sentiment de n'être rien, la douceur des autres et le feu que certains voulaient me communiquer. Tu jouais dans l'ombre. S'il se mettait à pleuvoir, nous nous abritions tous dans la cabane. Vous en possédiez une semblable au bord de la mer, en marge d'un port dont les eaux n'étaient que la fragmentation d'un animal fantastique au nom peut-être oublié depuis. Je ne te demande rien. Nous passons de l'autre côté du boulevard de la gare et tu ne sembles pas te souvenir, peut-être à cause de la circulation. Saluons nos passants. Ils font encore partis de notre vie.
— J'ai appris que vous projetiez de vous en aller pour quelque temps. Temps pluriels mais qu'est-ce qui les multiplie?
J'ai voyagé en rond. Je ne veux pas dire que je suis revenu. Je n'ai même pas été au bout de ce voyage. Alors l'autre, vous comprenez ...
Extraordinaire patience. Je ne me reconnaissais pas. Mon journal était un exemple de fidélité. Mais qui a trompé l'autre?
Des chemins, des milliers et des milliers de chemins, et toujours sur les chemins, comme si les chemins étaient des chemins et ce qui n'était pas des chemins, des pays à traverser. Le ciel? Oui, le ciel.
— Vous passerez sur ce pont, celui que je viens de vous décrire. Je m'en souviens comme si c'était hier. Vous vous en souviendrez, n'est-ce pas? Jetez une pièce de monnaie dans ce gouffre que je n'ai pas regardé.
Je n'espérais que des corps nouveaux, une autre initiation à mettre en jeu aux dépens des autres. Cris de détresse.
Nous arrivions par mauvais temps. Je ne voulais pas me souvenir de ce que nous venions de traverser. C'était peut-être beau. Mais c'était sous la pluie. Le ciel nous enfermait. Claustrophobie.
Je me souviens d'une existence glissante, même la nuit quand nous dormions l'un près de l'autre. J'étais peut-être à l'intérieur de toi. Tu me portais peut-être. Et tu me suivais. Glissement inexplicable au fond.
Oh! Les livres! Les voyages! L'autre! Les enfants! Il y avait une explication. Je prenais le chemin d'autres nuits. Infatigable.
Des pans entiers de cette réalité toute nouvelle pour nous s'écroulaient dans un inexplicable silence. Comment ne pas chercher les raisons d'un amortissement à goût de chair humaine?
— Vous voyagerez sur le fil d'une explication. Funambules des charlatans. Lecteurs. Spectateurs. Prostrés des mythes.
Nous ramassions des pierres que nous ne pouvions emporter avec nous. Nous les photographions toujours dans le même décor et ta main simplement posée en révélait la dimension. Des milliers de tes mains maintenant que ces pierres n'ont plus aucune espèce d'importance.
Il me semblait que nous ne reviendrions pas. Mais tu es là de nouveau et je te reconnais. Je ne suis pas parti. Tu ne m'as pas oublié. Tout est clair.
Nous cherchions une issue. Des choix se proposaient. Nous ne nous sommes arrêtés qu'une seule fois pour prendre le temps de nous révolter contre ce traitement peut-être inhumain. Mais nous décidâmes assez sagement que nous n'étions que les victimes de notre propre cruauté.
Des insectes magnifiques, une végétation infinie! Je ne me souviens pas des oiseaux. Nous y pensions mais ils se taisaient. Nous en étions obsédés. Il fallut se résoudre à nier leur existence.
Je veux bien qu'il n'y ait pas de problèmes, à condition d'avoir résolu celui que pose la langue maternelle.
Les cartes postales. Chapitre du journal de voyage. Tout le monde peut l'écrire. Et c'est un commerce qui l'illustre. Essayez d'envisager le contraire.
Cette eau qui revient, la même sans doute. La même distance entre nous. Seule la promenade a changé. Les passants étaient plus vieux. Où diable étaient donc passés tous ces adolescents?
Échange travail contre bonheur. Vis actuellement dans l'esclavage. Tenir compte de cette expérience.
Jus de l'humain, moins facilement écriture que jeu, des charlatans révélaient aux autres ce que les uns étaient. Intermédiaires juteux.
Nous aurons des aurores pour commencer le bonheur et des brunes pour en finir avec l'angoisse. Pôles du jour et de la nuit. Poème du jour et roman de la nuit. Nouvelles indispensables à la compréhension du texte migrateur qui, soit dit en passant, n'éclaire rien de la géographie en question, en dehors de tes lettres bien sûr. Nous les lisons, rassure-toi.
Des trains d'enfer. Je crus souffrir d'agoraphobie. Un voyageur me boucha le regard. Il avait des mains de jardinier. Crasse sous les ongles et cette douceur de glaise où nous finissons. Le train ralentit. Nous étions arrivés. Il se perdit dans la foule. Ma paupière était le seul témoin de son importance. J'ai conservé longtemps ce brin d'herbe et le ciel qu'il parasitait déjà.
Ne craignons pas de nous avancer dans le noir qui nous habite chaque fois qu'il n'est plus question de voyager.
Son père venait de mourir.
— Prends ce que tu veux, dit-elle, on jettera le reste.
La veste coloniale me plaisait beaucoup. Elle ne savait pas que c'était une veste coloniale.
— Bon dieu, dit quelqu'un, qu'est-ce que c'est qu'une veste coloniale?
C'était dimanche et nous sortîmes en habit de fête. J'avais récupéré un couteau de chasse et son étui de cuir.
— Ce qui est écrit là doit te paraître incompréhensible, non? dit-elle sur le chemin de la fête.
La voiture cahotait. Je me souvenais des coups de feu dans le ciel chargé d'alouettes.
— Qu'est-ce que tu as pris encore? demanda-t-elle.
Son frère avait mis la main sur une horloge en panne sous prétexte qu'il connaissait quelqu'un capable de la réparer. Je n'avais pas insisté sur le caractère définitif de l'avarie. Nous cherchâmes le balancier partout dans la chambre. Il s'imaginait que ça pouvait ressembler à une lune ou un soleil avec une tige et un axe. Nous découvrîmes un double-fond dans un des tiroirs de la commode mais il n'y avait rien dedans et nous conclûmes qu'il n'avait peut-être jamais rien contenu.
— C'est toujours embêtant, dit-elle, ces choses qui peuvent devenir illicites en cas de trouble.
Nous ne fîmes aucun commentaire, ni son frère ni moi. Elle ouvrit le rideau de la cheminée.
— On brûlera les papiers ici.
Son frère n'y voyait pas d'inconvénient. Ils commencèrent à se passer les papiers qu'elle lisait la première le plus souvent. Il lisait moins vite qu'elle, il s'étonnait moins facilement, il voulait cacher sa révolte comme il avait toujours fait du vivant de leur père. Oui, il n'avait jamais agi autrement en ce temps-là. La mère était morte depuis longtemps lorsqu'il commença à ressentir les premiers signes d'une révolte qu'il assimila assez heureusement à une maladie et il ne s'en confia à personne. Il n'était pas encore tombé amoureux quand leur père mourut. Il prétendait n'avoir pas connu de femme et on le soupçonnait de préférer les hommes. Son mensonge consistait à ne pas l'avouer. Sa sœur, ma femme, haïssait ces conversations. Ils avaient deux cousins et ils adoraient en parler en sa présence. Elle ne se mettait pas en colère mais elle se promettait de ne plus les inviter à notre table. En tout cas elle prit toujours la précaution de ne pas les inviter en même temps que son frère. C'était deux hommes assez semblables et très proches l'un de l'autre, qui ne se contredisaient jamais en public et qui n'avaient aucune intimité. Ils se voyaient chez les autres ou dans la rue. Ils allaient à des fêtes où l'un d'eux était invité avec le pouvoir d'emmener avec lui l'invité de son choix. Ils se choisissaient, comme disait ma femme. Son frère ne demandait jamais de leurs nouvelles. Pourtant, elle se souvenait de leur amitié mais cela remontait à l'enfance, on change, disait-elle pour tout expliquer. Nous arrivâmes sur les lieux de la fête. Un orchestre jouait la Marseillaise et je descendis de la voiture pour me mettre au garde-à-vous en marge de la foule. Son frère me regardait. Il me reprochait souvent cette habitude qu'il qualifiait de mauvaise mais je n'y pouvais rien, rien n'avait entamé mon amour de la patrie. C'était à prendre ou à laisser. Je n'y pensais même pas. J'agissais par instinct. Toutes les atteintes au bonheur national me blessaient profondément. Elle me comprenait. Elle avait été douce et compréhensive quand j'étais revenu. Ma haine s'en était allée avec les promesses d'un autre bonheur. Elle me montra la maison de son père.
— Nous y habiterons un jour, me dit-elle.
Son père était un homme taciturne et il se montrait impatient quelquefois, presque violent. Je le redoutais. Je ne parlais pas s'il parlait. Il finissait par se taire et elle attendait que je prenne la parole. Je demeurais muet. J'étais le poisson dans l'eau de son attente. Son frère se levait de table avant la fin du repas. Il allait dans la cour pour jouer avec les chiens. Le vieux s'assoupissait. Je dis le vieux parce qu'il le paraissait. Il parlait, il agissait comme un vieux. Il mourut comme un vieux.
— Qu'est-ce que tu veux dire? me demanda-t-elle.
Je ne voulais pas mourir de cette façon. J'avais failli mourir comme un homme ou comme une bête, ça n'avait plus d'importance. Est-ce qu'elle avait de l'importance, elle? Je me souvenais du plaisir à la sauvette. Maintenant, nous avions le temps et nous le prenions avec des pincettes. Elle n'entrait jamais nue dans le lit. Elle adorait ces déshabillages.
— Crois-tu ce qu'on dit à propos de mon frère?
J'en étais persuadé mais je lui dis que les gens étaient de mauvaises langues, ce qui n'expliquait rien bien sûr. Je n'avais violé qu'une seule fois l'intimité de son frère, et encore sans le vouloir. Il se caressait sur le balcon. Je ne sais pas s'il s'est aperçu de ma présence et si c'était le cas, ce qu'il en pensait. Quelqu'un s'approcha de moi quand l'orchestre se tut. Je vis la main qui tapotait le tissu de ma veste.
— Mais c'est à Julien, ça! dit cette voix.
J'eus l'impression que tout le monde le savait. De l'autre côté de la foule, mon beau-frère avait disparu.
— Hein? fit la voix.
Et je dis oui.
— Nous sommes seuls? Jette un œil dehors!
J'entrouvris le rideau. Nous étions bel et bien seuls. Je ne l'aimais plus.
Un homme me salua, que je ne connaissais pas.
— Décris-le moi, dit-elle.
Je le lui décrivis. C'est peut-être Untel. Ou Untel. Ma description correspondait à plusieurs personnes de sa connaissance. Et il en est ainsi de tout ce que je ne sais pas d'elle.
— As-tu oublié que nous partons demain?
— Nous ne partons plus.
— Tu as changé d'avis?
— D'avis, non. De femme, oui. Mais ça ne durera pas, rassure-toi. Nous partirons un jour.
— Non, non! dit-il. Il faut une raison pour voyager. Voyager, c'est quitter. Je ne sais pas quitter. Ce sont les autres qui voyagent.
— Vous aimerez ces châteaux. Tout le monde les aime. Pourquoi pas vous? Je vous crois un peu critique et très voyageur. Vous les aimerez, vous verrez!
— Vous trouverez des objets dignes de votre attente. Vous en ramènerez l'essentiel. Le temps perdu à choisir! Et le temps passé à se demander si on a eu raison!
— Des cristaux. Oui, oui, je n'ai pas trouvé d'autres mots. Je leur ai parlé de ces cristaux. Il manque un personnage à votre cristallisation, me dit-on.
Ne pas revenir est une idée séduisante mais c'est un peu inutile d'y penser à cause du pouvoir de séduction d'un objet qui au fond n'est qu'un objet.
— Vous pouvez aussi vous perdre. Voilà une idée à travailler pendant tout le voyage. Ne pas se perdre, ce serait absurde au fond.
— Nous avons notre idée de la beauté et ils ont la leur. Reconnaissons que pour nous c'est nouveau et pour eux parfaitement étranger.
— Essayez sans elle. Elle s'en remettra. Ne craignez pas de la désespérer. Après tout, qu'est-ce que la perdre? La retrouver plus tard, rien de plus.
— Je n'ai pas de conseil à vous donner mais recevez celui-ci comme un signe de l'importance que vous avez pour moi depuis que vous menacez de nous quitter. Suivez le conseil.
Il ne restera rien, sauf vos traces, mais qui les suivra?
— J'y suis allé avant vous. N'en suis-je pas revenu?
Ce prêtre au milieu de ces femmes nues! Elles enfantaient et il baptisait. Les hommes chassaient ou dormaient. Ils ne craignaient rien, eux!
Je n'écris des livres sur rien, sauf sur le papier. Parlons-en.
Beau soir d'été. Il manquait un balcon. La fenêtre était ouverte. Elle écrivait dans son cahier vert. Grattements. Ses soupirs. Le ciel était noir. Un reflet de la lampe sur les feuilles mouillées des géraniums. Depuis combien de temps rêvions-nous ensemble? Pourquoi cette attente? Je pensais ne pas dormir pour aller au bout de ma réflexion. Une nuit suffirait. Elle n'irait pas aussi loin que moi. L'écriture a cette limite, justement.
Je vous croyais seul, un peu indifférent aux choses du temps. Je vous imaginais en mangeur incessant. Rêveur pointilleux aussi. Que fallait-il penser de vos errances dans le couloir?
Je n'ai jamais voyagé au-delà de ma porte. Cette paralysie ne m'a pas tué. Pourquoi m'aurait-elle tué d'ailleurs? J'ai oublié ce que je savais d'elle avant d'en tout savoir.
— Vous reviendrez plus tôt que vous ne pensez. Sinon vous ne pensez plus.
Je ne me souviens plus de ce passage, sinon de l'avoir mal vécu. Que penseriez-vous de moi si j'en avais tiré du plaisir?
Des êtres, qui pouvaient être des hommes, nous attendaient en haut des marches du palais. Nous gravîmes silencieusement cet escalier.
— Êtes-vous (ici mon nom)? me demanda l'un d'entre eux.
J'opinai.
— Dans ce cas, suivez-moi. (Ici le nom de notre hôte) vous attend.
J'obtempérai. Nous traversâmes une salle de grandes dimensions dont le sol me parut légèrement pentu. Et en effet je constatai que celui que je prenais pour un domestique, et qui me précédait en silence, oscillait légèrement pour lutter contre une accélération à laquelle je n'opposais moi-même aucune résistance. Je ne le dépassais cependant pas. Je ne l'atteignis pas non plus. Et je m'aperçus qu'il augmentait assez vite la distance qui nous séparait. Un peu plus tard, j'en parlai à notre hôte qui éclata de rire.
— Il glissait, m'expliqua-t-il. Et vous marchiez, c'est toute la différence. Il n'y en a pas d'autre.
L'homme m'avait pourtant paru hostile et je ne lui avais plus adressé la parole. Je ne le revis jamais. Et redoutai secrètement d'avoir à le faire.
Elle écrivait encore. Elle aime l'encre. Elle soigne le flacon à la surface duquel on a peu de chance de trouver une poussière ou une trace de doigt. Il est pourtant ouvragé dans un verre compliqué qui devrait logiquement laisser une place au volatil et au glissant. Elle me sourit. Elle écrit peu. Elle voudrait laisser une histoire, laissant aussi à sa postérité le soin d'en élaguer les branches bâtardes. Nous avons déjà trois enfants volontaires et amoureux.
Une fatigue lancinante m'a torturé toute la journée, une torture en surface, presque visible, mais impossible à décrire. Je me tais depuis ce matin.
Nous sommes allés nous promener et nous avons été presque émerveillés de rencontrer un lac que nous ne connaissions pas. La barque nous parut incertaine. Nous préférâmes marcher sur la berge, laissant le loueur un peu dépité.
— Vous n'êtes pas amoureux? lança-t-il lorsque nous nous fûmes trop éloignés pour répondre à cette offense.
Les corps des petites baigneuses s'étaient immobilisés. Qu'attendaient-elles maintenant de mon regard?
— Faites un effort pour vous souvenir de cette seconde de néant. Vous voyagiez dans un regard. Vous ne parliez plus depuis longtemps. Ne cherchez pas à prendre la mesure de ce temps. On ne vous demande pas d'entrer dans un costume, puis le personnage, la scène, non. Il ne s'est encore rien passé. Souvenez-vous de cette possibilité d'anéantissement. Une fraction de temps suffirait à témoigner de sa réalité. Qui était-elle?
Nous nous sommes rencontrés sur un quai. Je ne sais pas pourquoi je dis: rencontre. Ce n'était pas le même voyage, certes. Mais tout de même, le temps passé ensuite ensemble à penser seulement à nous ...
Un étranger nous servait. Elle se renseignait et s'amusait. Il était presque volubile à certain moment. Je donnerais cher pour me remémorer un seul de ces moments. Mais je ne lui donne plus de visage. Même sa voix n'a plus de réalité au moment où j'écris qu'elle existe.
Les bords du paysage. Cette croix.
Elle recevait des lettres. Elle les lisait loin de moi. Et je m'éloignais encore. Et c'était elle qui revenait comme si je n'avais pas bougé.
Une impression de bien-être, oui. J'oubliais vite. Mais je revenais.
Les ciels changeaient par estompage du précédent et perspective du suivant. Rarement à cause du sommeil. Encore moins à cause d'un moment d'inattention. Nous étions toujours du même avis.
Avait-elle oublié l'heure du rendez-vous, je m'y rendais seul. On me recevait avec cette prudence qu'elle seule est capable de démolir.
Je souffris d'un vertige. La honte me fit rougir.
— Vous avez trop bu, dit-elle.
Nous nous haïssons. Nous sommes pourtant du même voyage.
La nuit tombée, nous nous rendions à la limite de ces lieux de prières où les voix humaines s'exercent à l'invisibilité.
Recueillement sur la tombe d'un voyageur qui a laissé son empreinte sur les lieux du crime colonial. Soupirs. Opinions. Séparations juste le temps de calmer les passions soudain réveillées. Nous ne sommes pas revenus. En tout cas pas ensemble. Disons que je ne suis pas revenu et que nous n'en parlons plus.
Je lui confessai que je m'étais souvent trompé à propos des femmes que je prétendais posséder pour mon usage de l'infini. Elle était déjà nue et un peu dans l'attente d'une conclusion de la conversation qui nous avait rapproché au restaurant.
— L'infini? dit-elle. Vous en usez? Comme c'est étrange. Je le critique plutôt, ajouta-t-elle finement.
Des êtres nus nous regardaient. Je m'imaginais le seul personnage, en moi, capable de leur ressembler. Il existait, et c'était d'ailleurs peut-être ce qui les intriguait à ce point qu'ils s'approchèrent sans cesser de me questionner.
— Il vous manque la langue, me dit mon compagnon. Je le laissai faire mais nous n'obtinrent pas ce que nous jalousions.
Il était au bord du précipice et il nous faisait signe de le rejoindre.
— Êtes-vous sûr qu'on les voit? demanda mon épouse.
Il se jeta dans le vide. Il se passa une bonne minute avant qu'il reparût.
— Je t'avais dit d'y aller jeter un œil, dit ma femme. Tu vois le résultat.
Nous courons après le bonheur et nous ne ramenons que des souvenirs. À quoi diable peut bien servir cette mémoire? Et cette question, embarrassante, de lui être fidèle...
Éviter les voyages en étape. Se méfier du romanesque. Préférer l'étirement, la volubilité de l'instant, la tentation de l'infini.
Un matin, je me réveillai avec une douleur aiguë dans la jambe. On chercha la piqûre. Ces têtes penchées sur ma jambe nue. Mon attente. Est-ce que j'avais encore le choix?
Une femme traversa cette ombre. Je la suivis, maintenant la distance. Où allait-elle? Qui était-il? Pourquoi lui? Quand elle se jeta par-dessus bord, je fus presque déçu. Un peu plus, me dit le timonier et c'en était fini de cette beauté inexplicable autrement que par ce qu'elle inspire. Il voulait m'étonner. Il avait peut-être attendu lui aussi. N'avais-je pas alerté la bordée avant lui? Une demi seconde plus tard, j'entendis le cri. Elle avait vu l'aileron d'un requin.
Ces gens s'étaient approchés du bord du quai et ils regardaient dans l'eau. Nous nagions à cinquante mètres de là. Les coups de miroir des éperlans illuminaient leurs visages.
Un détail de son comportement m'avait intrigué, ces petits réflexes qui le faisaient reculer à l'approche des vagues. Il se laissait emporter comme nous, mais son bonheur était en jeu. Le démasquer en serait un autre.
Leurs soirées m'ennuyaient. Je n'y dansais pas, je buvais peu, les conversations se continuaient sans moi, les femmes finissaient par me paraître belles et ennuyeuses, confuses jusqu'à l'incohérence.
— Non, dis-je et je prétextai des maux de tête.
Il ne put s'empêcher de me plaisanter.
— Des mots, expliquait-il aux autres, c'est normal pour un écrivain, mais la tête, de quoi parle-t-il?
Ils riaient. J'exagérai ma grimace.
— C'est mieux, dit-il, la tête est de circonstance. On ne l'oubliera pas.
Et ils me laissèrent seul quand j'aurais seulement voulu me séparer d'eux.
L'horizon est un fil tendu entre les deux extrêmes de l'imagination.
Une tempête menaçait. Nous regardions la côte dans la lunette.
— Ces personnages qui nous regardent, dit-il, ce sont des écueils?
Le vent s'acharnait sur le hublot et l'eau profitait de ces interstices. Elle ruisselait sur la paroi. Le lendemain, le calme était revenu. J'observai ces obliques. Elles étaient toutes orientées dans le même sens, et parallèles. J'avais bien eu cette sensation d'immobilité. Mais tout le monde parlait plutôt de fièvre. Voulaient-ils m'intriguer?
Il me parlait de ses défauts et de ses fautes. Il ne devait pas en être à son premier essai de confession.
— L'exclusivité? dit-il quand j'ouvris enfin la bouche.
Je l'abandonnai à sa perplexité de poisson dans l'eau.
— Jusqu'où irons-nous? me dit-il.
J'avais prévu de me laisser arrêter par le manque d'argent. Je le lui dis. Et il me demanda de lui en prêter. Que pensez-vous que je lui ai répondu?
Ce n'était qu'un exercice de l'attente. Notre expérience s'augmentait d'un échec.
— La prochaine fois, dit-il, amenez vos femmes.
Hier, nous avons parlé gréement. Nous étions dans l'allée où il passe maintenant la majeure partie de son temps. Il aime le bois, les métaux, l'usinage qu'il ne pratique pas mais auquel il assiste avec des yeux d'enfant. Nous le taquinons. La charpente n'avance pas. Il ne semble pas s'inquiéter. Il s'exprime avec une tranquillité qui est sans doute le fruit d'une longue crise. On se souvient de cette absence. Nous n'en parlons pas. Je me demande si les travaux ont beaucoup avancé depuis. Il avait inventé un prétexte. Le taxi l'attendait dans la rue. Il serrait des mains. Il embrassa sa femme longuement. Nous agissions en spectateur faute de comprendre vraiment ce qui les séparait. J'y pensais pendant qu'il cherchait à m'étourdir de mots dont j'ignorais la signification. Il y avait une différence entre la goélette qui l'inspirait et la goélette américaine. Nous en vînmes à parler de l'Amérique. C'était là qu'il irait d'abord. J'avais pensé à l'Afrique, à cause de ses grands yeux noirs et de cette façon inimitable qu'il avait de se donner au soleil.
— Je ne serais jamais heureux, dit-il. Nous ne trouverons jamais ce bonheur. Mais je ne la tromperai pas avec une femme.
J'ai bien reçu votre lettre. Merci pour le soleil qui nous manque et pour la mer qui nous tombe dessus depuis le début du mois. Nous avons eu peur d'avoir à passer du temps à réparer la toiture. Nous n'avons perdu que deux jours. L'état de mes nerfs ne me permet plus ces épreuves. Mais c'est notre maison. Il n'y en a pas d'autre. Et puis que remplacerait-elle, si elle existait, cette autre manière d'abriter ce que nous ne pouvons changer?
Je l'ai reconnu. Vous pensez! Ce nez, cette démarche, la voix. Je ne me suis pas approché. J'ai toujours craint son influence. Sa curiosité l'emporte finalement. Lui confesser ma tristesse? Recommencer? Sans le prétexte de la jeunesse? Où irions-nous?
Nous aimions nous promener autour de la maison. Nous n'allions jamais très loin. Nous regardions la rivière sans nous en approcher. Nous en connaissions par cœur ce fragment. La pluie nous surprenait sur le chemin du retour. C'était une pluie fine et presque tiède.
— Je suis heureux, disait-il.
— Heureux de quoi? questionnai-je.
Les objets du bonheur nous envahissaient. Cet inventaire était son œuvre. Je le quittais dans le jardin. J'habitais de l'autre côté de la maison.
— Vous n'avez jamais voyagé? me demandait-il.
Il me fallait avouer que non.
— Jamais, disait-il en imitant le tremblement qui saisit les damnés sur le chemin de l'oubli.
Je riais.
— Vous êtes amoureuse de moi, disait-il.
Je courais le long du mur pour me mettre à l'abri. Quand je me retournais, il n'était plus sur le perron où je l'avais quitté. Il exigeait une réponse immédiate et je prenais le temps de ne pas lui répondre. Sa mort, étrangement, m'a laissée indifférente.
Nous nous mîmes à la recherche de l'objet perdu moins d'une minute après l'avoir perdu. Il aimait fouiller la broussaille. Il y avait un jour découvert le corps sacrifié d'une jeune fille. L'expérience se renouvellerait peut-être, toujours aux dépens de cette catégorie de femme.
— Où étiez-vous? me demanda-t-il.
D'habitude, il se contentait d'une salutation polie. Je répondis à sa question.
— Je le savais, dit-il. Et il me montra la lunette d'approche.
Dans ses rêves, ceux à qui il attribuait ses réveils mélancoliques, la nudité des autres justifiait la sienne. Il n'avait jamais le temps de se déshabiller entièrement, le rêve s'achevait avec la vision de la fenêtre. Le chant des oiseaux l'étourdissait. Il était agacé par cette itération. Le buste de Pallas le toisait encore, lui qui n'avait jamais eu d'inspiration propre.
Un corps me visitait. J'exigeais sa jeunesse. Jamais le mot amour ne fut prononcé. J'imaginais ensuite un voyage d'agrément.
— Nous vous cherchions, dit-il en arrivant.
J'étais assis au bord du puits.
— Nous avons mis fin à votre conversation parce qu'elle nous ennuyait, m'expliqua-t-il. Et puis nous nous sommes ennuyés sans vous. De vous, peut-être.
Le voyage est un effort physique. Exercice du muscle, de l'articulation et de la coordination. Mais nous nous sommes perdus!
Un homme nous arrêta au coin d'une rue pour nous demander son chemin. Nous le lui indiquâmes et il s'en alla après nous avoir longuement remerciés. Il avait serré la main de mon compagnon de voyage. Nous y trouvâmes le prix de notre patience. Ou de notre sympathie. Je ne sais pas. Quelque chose lui avait plu en nous. Au point de nous payer en retour. Ce qui nous laissait perplexes. Nous voyagions depuis deux ans.
— Je ne vous demande rien en échange. Me croyez-vous? Vous croirez ce que les lieux vous inspirent. Il n'y a pas d'autres solutions à votre problème.
Le désir de nous divertir nous surprit au beau milieu d'une traversée. Je ne me souviens pas de cette forêt, de cette mer, une savane peut-être... Vous est-il déjà arrivé de prendre plaisir à vous dérouter? La route était si claire, si évidente. Des femmes passaient. Tromper la mienne.
Le temple s'ouvrit sur une parfaite obscurité. Nous dûmes attendre de nous habituer au peu de lumière en vérité. Mains soudées.
Je l'embrassai sur le pont. Le vent la décoiffait. On nous signala des oiseaux exotiques. Elle leva la tête, m'offrant le cou.
— Vous ne savez plus ce que vous faîtes, dit-elle. Aux oiseaux.
— Ne regardez pas derrière vous.
Le quai s'éloignait à bâbord.
— Vous êtes bien sur le (ici le nom du navire).
Nous n'étions pas ailleurs était plus juste.
Posséder cette femme plus belle que les autres. Comme si elle promettait. Elle semblait appartenir à sa beauté. La déposséder était une plus juste idée.
Une rue étroite. Il pleuvait doucement. J'étais ivre ou sale. Les enseignes étaient éteintes. On entendait la voix d'une femme. Elle se plaignait. Qu'avait-elle vaincu cette nuit? Pourquoi cette déception?
L'animal gisait sous les arbres, là où il venait d'expirer.
— Va chercher ta part, me dit ma femme. La part du coup de fusil dans l'œil.
Maintenant nous glissions dans la neige. Il n'y avait plus que nous et cette copie conforme de l'immensité où nous sommes tout.
— Tu te rends compte? murmurait-elle au passage des rochers nus.
Le lac rutilait sous la lune.
— Nous nous sommes perdus, dit-elle.
Je la rassurais. Le palais apparut au fil de l'eau à l'endroit que je lui montrais.
— Tu mens, dit-elle.
Elle croyait à un mirage maintenant. Quand nous posâmes nos pieds sur la première marche, elle se retourna pour applaudir les eaux tranquilles du lac. Je n'existais plus.
L'oiseau tomba comme une pierre.
— Mais tu n'as pas tiré, dit-elle sans se lever. Elle avait le nez dans son verre, prête à tout.
En attendant, je cultivais des fleurs au pied des murs de la maison.
— Que sais-tu des saisons?
Joyeuses fenêtres où nous nous rencontrions encore.
Nous étions seuls. La pluie avait chassé les promeneurs. Même la barque s'en allait. Il était trop tard pour l'en empêcher. J'étais jaloux.
Notre histoire pouvait commencer par ce voyage que nous n'avions pas encore entrepris. Nous étions d'accord là-dessus. En attendant, nous nous préparions à d'autres séparations.
Nous arrivâmes un jour d'orage. Elle trouva le site grandiose. L'hôtel était médiocre. Je lui montrai les fissures dans le plafond. Elles ne tardèrent pas à goutter. Nous poussâmes le lit sous la mezzanine.
— Combien de temps pouvait-il pleuvoir dans ce pays, à cette époque de l'année?
L'hôtelier leva une tête absurde, si absurde que je n'entendis pas sa réponse.
— Nous ne reviendrons pas par le même chemin, me dit-elle.
Hier, elle souhaitait le contraire. Je n'avais pourtant pas chercher à la convaincre.
Il y avait longtemps que je n'étais pas monté dans un train. Je reconnus les paysages. Une gare me sembla étrangère. Elle avait seulement changé de nom, m'expliqua-t-on.
— Ne vous laissez pas aller. Contractez ce muscle. Pensez que rien ne se finira sans vous. Guide pléonasme.
Revenir ne me tourmentait pas. Retrouver ne m'affecterait pas plus. Revivre était si improbable que je crus un instant que c'était justement ce qui était en train de m'arriver.
Nous ne comprenions pas la langue. Il était encore question de respecter une coutume, une croyance, un être au-dessus des autres, une relique ou la représentation d'une force souterraine. Je m'agenouillai pour prouver ma soumission. La femme en habit de prêtresse se mit à rire et une espèce d'enfant de chœur me prit par le bras pour m'obliger à me remettre debout. Je l'interrogeai du regard.
— Différent, dit-il en français.
— Différent de quoi? lui demandai-je.
Pas comprendre fut sa seule réponse et il se mit à rire lui aussi. Je m'éloignai. Suite du voyage solitaire: s'éloigner en regardant derrière soi.
L'homme semblait prier. Je fis un détour. J'arpentais le pré maintenant. Le château me sembla très différent de ce que j'en connaissais par les livres. Mais l'accueil était le même. À ma fenêtre, je constatai avec stupeur que l'homme priait toujours.
Nous devions nous rejoindre dans cet hôtel. J'arrivai avec un jour d'avance. Et je les vis arriver.
— Pourquoi eux? me demandai-je.
— Ne goûtez pas à la nourriture des rues. Vous le regretteriez vite. C'était un conseil. Je passai outre. Des regrets? Oui. Mais peut-être pas les mêmes.
Le bonheur est le même. Sinon, oui, c'est exotique.
L'homme nous offrit ce qui pouvait être une amulette. J'en observai longuement la géométrie.
— C'est parfait, me dit l'homme.
Il détruisait la perfection que je croyais avoir découverte sans lui. Je lui fis signe de s'en aller. Il s'éloigna lentement. Je ne l'avais pas remercié. Mais il était trop loin maintenant pour comprendre mes sentiments à son égard. Tristes tropiques!
Notre hôte improvisait. Nous le regardions voleter entre la table du salon autour de laquelle nous demeurions silencieux, et l'étroite cuisine où il débouchait des bouteilles et ouvrait des boîtes.
— Vous êtes venus de si loin, répétait-il.
Mais il était arrivé avant nous.
— Prenez garde à ne pas vous prendre dans les filets de cet animal, dit-il sans se retourner.
Il marchait devant nous, plus vite que nous, et il s'éloignait. Nos tentatives de réduire cette distance n'y pouvaient rien. Il arriverait avant nous. De quel animal parlait-il?
— Voici le jardin. Vous y prendrez l'air le soir venu. Vous apprécierez la fraîcheur. Je vous y rejoindrai. Mais commencez la conversation sans moi. Et rassurez-vous, je n'y changerai rien.
La chaleur nous accabla. Elle se plaignit de l'humidité. Un insecte était la cause d'un œdème qui déformait son épaule. Puis le lac, immobile et vert. Une embarcation des plus précaires était amarrée au bout d'un ponton dont les planches affleuraient la surface de l'eau. Elle y découvrit des poissons et s'arrêta pour les observer. Le marinier s'impatientait. Il se tenait debout dans la barque, l'aviron sur l'épaule.
— Nous nagerons à la godille, m'expliqua-t-il.
De l'autre côté du lac, nos amis sautillaient sur un autre ponton pour nous saluer.
— Vous venez, madame, dit le marinier.
— Ce sont des..., dit-elle en passant entre lui et moi.
— Des quoi?
Et elle répéta le nom des poissons.
— Asseyez-vous, madame, dit le marinier.
Elle prit place à la poupe.
— Non, dit-il, nous nageons à la godille, et elle se leva sans lui demander d'explication. Je n'ai jamais entendu ce nom, dit-il en installant l'aviron.
La barque pivota. Je venais de décrocher l'amarre.
— Ce sont vos amis? demanda le marinier.
Il aurait peut-être désiré commenter leurs gesticulations.
— Nous voyageons ensemble, dit ma femme.
Nous étions au milieu du lac.
— Vous feriez bien de mettre votre chapeau, dit le marinier à ma femme.
Elle mit le chapeau et passa une bonne minute à y intégrer ses cheveux.
— Comment appelez-vous ça? dit-elle.
— Un aviron, madame, dit le marinier.
Elle eut un geste d'impatience.
— Non, non, dit-elle, cette manière de... de...
— De nager, madame. Godille, madame. Je ne l'ai pas inventé.
Son œil brillait. Il me regardait.
— Et vos poissons, dit-il, ce sont vraiment des comme vous avez dit?
Elle répéta le nom des poissons. Elle regardait les muscles du bras.
— Je ne l'ai pas inventé non plus.
Cette fois, il éclata de rire. Et elle se mit à rire elle aussi. J'étais furieux, mais pourquoi le paraître? me dis-je. Et je leur offris un sourire qui put leur paraître parfaitement artificiel. Il disait sans s'arrêter de rire:
— C'est trop compliqué pour moi.
Elle était ichtyologiste. Et je me vantais d'avoir étudié l'entomologie quand elle était encore au berceau. Depuis le début de notre voyage, je m'étais montré ennuyeux à force de connaissance. Je reconnaissais tous les insectes dont nous croisions le chemin. Celui qui l'avait piquée pouvait être un vulgaire moustique. Comme elle ne l'avait pas vu et qu'il avait échappé à ma vigilance, je m'étais amusé à en inventer le nom vulgaire. Cette grossièreté ne l'avait pas amusée. Le marinier, qui marchait devant nous, me demandait de le décrire. Ma description ne pouvait pas l'inspirer. Il n'avait jamais vu cet insecte. Je me trompais peut-être.
— Je suis entomologiste, dis-je sur le ton de l'universitaire qu'on prend pour un technicien de surface parce qu'il vient de ramasser quelque chose par terre.
— J'vous crois, dit-il.
Je n'avais pas voulu me moquer de lui mais elle lui révéla le pot aux roses. Il ne m'en voulait pas. Il avait d'ailleurs oublié le nom et la description fantaisiste de l'insecte qu'elle n'avait pourtant pas inventé. Nous arrivâmes sur la berge du lac. L'épaule de ma femme avait enflé.
— Nous n'arriverons jamais à temps, me dit-il dans l'oreille.
— Qu'est-ce que vous en savez? lui dis-je.
— Ce n'est pas une plaisanterie, dit-il doucement mais il n'entendit pas ma question, il était déjà dans la barque et il nous faisait signe de le rejoindre.
La maquette était séduisante. Il nous précisa qu'elle était incomplète. L'essentiel échappait encore à sa perspicacité.
— L'autre soleil, dit-il, le suivant, et ma petite pierre.
Nous passâmes dans le salon. Elle me confia qu'elle le trouvait un peu fou:
— Vous changerez peut-être d'avis quand il vous aura séduite.
Il me demanda d'éclairer le bas du mur.
— Vous voyez, dit-il, que le sol est plus récent que le mur.
Il gratta la plinthe.
— Qu'est-ce que je vous disais? exulta-t-il en me forçant à diriger le faisceau de lumière sur l'éclat qu'il venait de pratiquer avec, dit-il, tant de facilité.
Je m'approchai.
Notre monde a mis sur le chemin des voyages et nous avons écrit et lu des récits d'aventures pour remplacer l'immobilité passionnelle de nos théâtres. Puis le même monde nous a confinés dans nos appartements et dans nos rues, et nous avons préféré l'investigation policière. Aujourd'hui, nous perfectionnons notre œil, ou notre regard si vous préférez l'utile à l'agréable. Nous n'allons plus nulle part. Nous ne demeurons plus. Finies aussi les balades en trottinette. Nous n'avons pas trouvé le repos. Ni la solution. Nous en sommes aux réductions géométriques et aux vectorisations complexes. Serons-nous compris? Comme nous comprenons les voyageurs et les policiers? Quelle sera notre place dans le temps libre qui nous devra tout?
— Cet homme pourra éclairer votre chandelle, dit-il.
L'homme en question nous souriait.
— Non, non, je n'éclaire rien, dit-il, mais je connais l'origine des choses qui vous fascinent depuis que vous êtes notre hôte.
— Ne regardez pas derrière nous. Ils nous surveillent. Ils attendent ce signe d'abandon à la prépondérance de leur présence. Les lieux ne leur appartiennent pas. Ils ne prétendent pas le contraire. Mais leur plus grand plaisir serait de vous y retenir pour toujours. Magie des lieux.
Un bain nous remit les idées en place. Nous venions, ces derniers jours, d'en échanger de franchement farfelues. Nous prétendions nous connaître, peut-être nous aimer. Mais nous étions arrivés et l'eau nous sépara. Je nageais jusqu'à l'autre bout du bassin. Enfin seul.
— Si vous en trouvez un semblable...
— Je ne vous promets rien.
— Mais je ne vous demande pas de me le promettre!
L'homme qui nous attendait sous la pluie se signala par l'agitation de son parapluie. Il avait l'air heureux d'en avoir fini avec cette attente.
— Vous n'avez pas de parapluie, dit-il à ma femme qui s'était réfugiée sous le sien.
— Non, dit-elle, nous ne pensions pas... mais elle n'acheva pas sa phrase. L'homme ouvrit une porte et nous invita à entrer.
— Ils n'ont pas de parapluie, dit-il à une femme étrangement belle qu'il présenta comme l'une des siennes.
— Le cochon, me dit ma propre femme pour commenter cette coutume.
— Vous n'avez pas de parapluie? me dit la femme en m'indiquant la place qui serait la mienne à table pendant toute la durée de notre séjour.
— Nous n'avions pas pensé à la pluie, dis-je en m'asseyant.
— Oh! Il pleut beaucoup ici à cette époque de l'année, dit-elle.
Je le regrettais presque.
— Non, non, dit-elle, la pluie est bonne.
Son regard me chavirait. Ma femme s'en aperçut.
— Nous achèterons un parapluie, dit-elle, et même deux si nous n'en trouvons pas un assez grand pour abriter notre amour.
La femme rougit et dit que l'amour était le plus beau des sentiments. Elle le mettait au-dessus de tout. Elle avait même failli en mourir. Ma femme écarquillait ses yeux. Notre homme reparut. Il exhiba un parapluie.
— Un parapluie pour deux, exulta-t-il.
Ma femme lança un:
— Il n'y a pas de miracle!
Les animaux nous encerclaient. J'avais éteint la lampe.
— Es-tu couché? demandait-elle. Elle était restée près du feu et buvait.
— Vous voyez cet arbre jaune. Deux doigts à droite, le rocher et sur le rocher l'être dont je vous parlais hier soir.
N'écrivez pas à vos amis. Ils n'attendent rien de vous si vous leur avez promis de revenir. Revenez un jour et excusez-vous de ne pas avoir écrit. Leur patience ne résistera pas à cet aveu.
— Je disais que je vous aimais en femme du jour. À la fin, vous étiez dans le rythme.
— Mais j'y suis encore. Regardez!
Un homme misérable arpentait le quai. Nous venions de lui refuser l'aumône sur le conseil de notre ami.
— Sinon, expliqua-t-il, vous les aurez tous sur le dos.
Tous... la misère, la différence, ce contre quoi nous ne pouvons plus rien maintenant que le monde nous appartient. L'explication valait un remerciement de notre part. Nous nous y résolûmes sans nous consulter, simultanément veux-je dire. Qu'en penser?
Surtout ne deviens pas obscur par abondance de reflets!
Le chemin montait vers le temple. Un homme multicolore interdisait l'accès. Il était en armes. Des armes désuètes. Je souris. Mon nom ne lui disait rien. Il fallait attendre. Il nous montra les rochers en haut du talus.
— Vous pouvez vous asseoir, dit-il. La nuit tombait mais le soleil illuminait encore cet endroit qu'aucun arbre ne protégeait tandis qu'une végétation anarchique décorait l'autre côté du chemin, qui pouvait être une pente ou un précipice.
— Vous connaissez l'endroit? demanda ce gardien.
Je fis non de la tête.
— C'est un bel endroit, dit-il.
Il secoua son aigrette en éternuant.
— Vous reviendrez souvent, dit-il, tout le monde revient, personne ne peut oublier.
Je dis que je le croyais.
— Ce n'est pas moi qu'il faut croire, dit-il, vous comprendrez quand vous serez à l'intérieur, on ne peut pas en parler, même après dix visites, c'est grandiose. On se sent meilleur aussi, plus proche de ce qu'on devient, exactement ce que tout le monde devient, on n'a pas le droit d'appeler cela la mort.
Il frémit en prononçant ce mot. Il me montra le dessin sur son tablier.
— Je suis initié, dit-il, ce n'est rien, il ne faut pas croire ce qu'on vous a raconté.
— On ne m'a rien raconté, dis-je, rien en tout cas à propos de l'initiation, je suis venu en simple visiteur.
Il me regarda comme s'il me connaissait depuis toujours.
— L'initiation ne vous dit rien, hein? finit-il par dire.
Je ne savais rien de l'initiation. On m'en avait parlé mais elle ne me concernait pas. Il commença à forer la terre entre ses pieds, avec la lance dont le fer brillait par éclats bleus.
— Oui, dit-il, il n'y a pas beaucoup de candidats à l'initiation.
Il me jeta un regard peut-être aimable.
— C'est sans doute à cause de ce qu'on raconte.
— Je n'en savais rien et je le dis.
— Vous savez exactement de quoi je veux parler.
Il était agacé par ma politesse. Il ne le disait pas. Sa révolte ne pouvait pas m'atteindre. Il ajouta cependant:
— Quelqu'un vous en a parlé, non?
Je dis que non, personne. Je mentais.
— Vous ne savez rien mais vous avez une recommandation.
J'avais perdu la recommandation. Mon nom ne lui disait rien, mais il avait une mauvaise mémoire. On lui avait sans doute demandé de retenir mon nom. Il s'excusait maintenant. Il me croyait sincère. Il le dit.
— Dans ce cas, laissez-moi passer, dis-je.
Il y avait de l'ironie dans ma voix.
— J'ai bien peur que non, dit-il, mais vous n'attendrez pas longtemps, il arrive avec la nuit, il vous reconnaîtra et j'en serai quitte pour payer mon amnésie.
Où avait-il appris ce mot? La question était hors de propos. Mais je détournais la conversation vers ce sujet. Il s'en étonna au bout d'un moment. Mais il était trop tard. Je savais tout de lui et il ne savait plus qui je pouvais être.
— Je ne savais pas que vous écriviez.
— Vous ne me lirez peut-être jamais.
— C'est confidentiel?
— Pas du tout. Je souhaite qu'on me lise au contraire.
— Dans ce cas je renouvelle l'expression de mon désir.
— Et moi mes craintes.
— Je ne vous comprends décidément pas.
— C'est que je ne suis pas en train d'écrire.
— Vous devenez obscur. Écrivez-vous de cette manière?
— Que voulez-vous dire?
— Moi, rien. Je ne dis rien. Je ne sais plus.
— Je vous condamne à l'expectative.
— À cause de votre obscurité. Le mélange de deux couleurs est toujours une autre couleur. Par contre, le mélange de deux tons différents, c'est un jeu de hasard que vous semblez bien connaître.
— Et cela ne vous rend pas curieux de ce que j'écris?
— Je ne vous lirai peut-être jamais.
— Mais vous savez que j'écris. Et ce que j'en pense.
Encore un journal de voyage! Des pages de reconnaissances. Certes, on ne s'ennuie pas. On regrette seulement de ne pas se rencontrer.
Facile existence des maîtresses.
— À force de ne pas dormir dans le même lit, ou le sien seulement.
— Ça vous rend nostalgique.
— Et elles reviennent au galop.
— Vous l'emmenez loin?
— Je l'emmène longtemps.
— Votre retard m'intrigue?
— Il m'a désorienté.
Belle croissance des voyages. C'est un jardin. Le détail est exotique, mais l'ensemble très ressemblant.
Le guide prétexta une enflure de la cheville due à une entorse ou à une mauvaise alimentation. Quelle que fût la cause de son mécontentement, il nous accusait. Ma femme lui donna une pièce. Il parut satisfait et s'en alla en multipliant les remerciements jusqu'à ce que nous ne l'entendîmes plus. Son éloignement dura une bonne heure, le temps qu'il fallut au soleil pour se coucher.
— Crois-tu que nous avons eu raison de l'écouter? me demanda ma femme.
Je haussai les épaules.
— Il serait encore visible, dis-je, si la nuit n'était pas tombée.
— Il nous voit, tu crois? dit ma femme.
J'observai le feu.
— Il sait où nous sommes, dis-je, et il le saura toujours, dommage que tu aies perdu les antibiotiques.
Il crachait dans le feu toutes les deux minutes malgré ce que venait de lui dire ma femme au sujet des vapeurs et de l'air qu'on respire.
— Nous sommes tous faits du même sang, dit-il quand elle fut trop découragée pour continuer de chercher à le convaincre.
Il cracha toute la soirée, à peu près la même quantité exactement toutes les deux minutes.
— Mais où trouve-t-il tant de salive? fit ma femme au bord du désespoir.
Elle n'expliquait pas non plus sa régularité d'horloge. Ou elle n'y pensait plus.
Nous enterrons les statuettes un peu plus loin, dit-il en montrant l'endroit qui était une clairière sur la pente d'une colline de l'autre côté de la vallée.
— Vous aimez les statuettes? demanda-t-il en souriant.
— Le pont est dangereux, dit-il. Il vaut mieux descendre jusqu'à la rivière. Il y a des serpents dans la rivière. C'est une meilleure mort.
Ma femme était sur le point de crier.
— Venin hallucinogène, dit-il pour expliquer son choix. On voyage avant de mourir. Pas de cri. Pas cette vitesse, vous savez? C'est mieux, croyez-moi.
Il était assis sur un des tonneaux de sa fabrication.
— Ce n'est plus un objet utilitaire, dit-il. Je choisis sa familiarité, je la perpétue. J'ai un fils, vous savez? Vous avez un fils, vous? La femme aussi a perdu son utilité. Je n'en ai jamais sculpté. Et vous?
Sa femme préparait la boisson. Nous l'entendions piquer la glace.
— Mon fils veut étudier, dit-il. Elle dit que c'est inutile et il lui répond qu'il est seulement curieux et qu'il n'a pas envie de se raisonner comme elle voudrait. Pas envie! dit-elle, c'est seulement une question d'envie! Elle lève les yeux au ciel et dit: ce que je veux!
Le touriste avait plongé la tête la première dans cette eau limpide et verte. Il n'était pas remonté. On explorait le fond avec un saladier de verre. Il a trouvé quelque chose, dit un des nègres, et il ne veut pas qu'on sache ce que c'est. Je jetai un œil morne dans le fond du saladier qu'il maintenait à deux mains à la surface de l'eau.
Elle avait dépensé plus que de raison. Je le lui reprochai. Elle me montra les babioles.
— Mais enfin! m'écriai-je, ce ne sont que des fanfreluches!
Elle me regarda sans comprendre.
— Je fais ce que je veux de mon argent! déclara-t-elle enfin.
Je me dressai sur mes ergots.
— Oui mais, fis-je, tu deviens incompréhensible!
Sa réplique ne tarda pas:
— Ce qui n'a rien à voir avec mon argent!
J'étais vaincu.
— Et obscur, dit-elle pour conclure.
— Votre femme est magnifique.
— Vous voulez dire: parce que la pluie s'est arrêtée?
Extase en plein après-midi. La femme est noire et géante, peut-être enfant d'ailleurs mais nous ne parlons pas la même langue.
J'étais venu chercher le bonheur. Je. Être. Imparfait. Venir. Chercher et ne pas trouver.
Autre extase le jour suivant. La femme est différente, étrangement belle, elle connaît ma langue. Elle se souviendra de moi, c'est du moins ce qu'elle affirme. Elle a des yeux d'une profondeur ... mais de quelle profondeur sont atteints les yeux des filles de mémoire?
Il revenait du bain. Une méduse l'avait inquiété mais il s'en était tiré. Il avait aussi mis le pied sur un animal étrangement musclé. L'invisibilité, le muscle, l'eau était peuplée de rêves.
Cette fois la femme manquait de charme. Elle me caressa le cou, si longuement que je ressentis clairement les prémisses du sommeil.
— Dormez, dit-elle, si c'est le sommeil que je vous inspire.
La pluie nous surprit à la même heure mais dans des lieux si différents que nous fûmes obligés de reconnaître qu'il ne s'était pas agi de la même pluie.
— C'est idiot, dit ma femme, d'ailleurs vous êtes tous idiots.
Elle venait de perdre au jeu à cause d'une coupure d'électricité. Mauvaise joueuse, elle avait claqué la porte du casino et la pluie s'était mis à tomber.
— Une troisième pluie pour expliquer sa mauvaise humeur, dis-je à mon ami qui n'était donc pas né de la dernière pluie.
Son rire en disait long sur les rapports qu'il entretenait avec elle et rien sur ma relation à la pluie qu'on multiplie par les récits.
La maison était vide quand nous arrivâmes. Nous nous installâmes sur la terrasse. Une collation avait été préparée à notre attention. De l'autre côté de la clôture, des animaux nous regardaient. Ils paraissaient tranquilles et presque domestiques.
— Ce sont des fauves, dit ma femme qui regarda sous le coussin de sa chaise avant de s'asseoir.
— Il a toujours eu une passion pour les fauves, dis-je mais je me rendis compte aussitôt que nous en avions déjà parlé.
C'était il y avait deux ou trois jours. Il avait laissé un mot à l'hôtel où nous logions.
— Si vous êtes (ici mon nom), écrivait-il, passez me voir chez moi (ici le nom de la propriété).
— Monsieur (ici son nom)? fit le portier.
Oui, il le connaissait bien,comme tout le monde ici. À cause des fauves, oui.
— Une sale manie, dit le portier en grimaçant.
Il se frappa le bras avec le tranchant de la main, un peu au-dessus du coude et il grogna en même temps. Je ne pus réprimer un frisson accompagné d'un refroidissement de surface.
— L'œil, c'est autre chose, dit le portier.
Je voulais en savoir plus. Je racontai l'histoire à ma femme qui cornait la carte de visite de mon ami d'enfance. Manchot à cause de sa passion pour les fauves, il avait aussi perdu un œil en combattant des hommes. La légende ne disait pas si son cœur ou son esprit avait été touché. Le portier n'aimait pas approfondir le malheur des autres. Il s'en tenait à ce que n'importe qui pouvait savoir et il n'en savait pas plus. Il n'accepta pas le billet de banque que j'avais laissé sur le comptoir.
— Quand irons-nous? dit ma femme.
Mon ami n'avait pas le téléphone. Je fis porter chez lui une lettre assez brève dans laquelle, après l'expression de ma nostalgie, je demandais si la journée du vendredi était de sa convenance. Nous reçûmes le soir même la réponse. Vendredi était une bonne journée.
— Il y avait peu d'imprévus à redouter, disait mon ami, je vous attends dans la matinée, à l'heure qu'il vous conviendra, je suis un lève-tôt.
Nous nous couchâmes en nous promettant de ne pas en rêver. Ma femme redoute mes rêves qui sont la cause essentielle de ses insomnies. Je ne me réveille pas. Je n'ai même aucun souvenir des raisons de mes cris. J'ai l'impression d'avoir dormi paisiblement. Il fait encore nuit quand je me réveille. Elle dort peut-être. Pas question de la tirer de sa léthargie. Je la caresse doucement. J'ai une admiration profonde pour son corps. Elle le sait peut-être mais nous n'en parlons jamais. Il est vrai que mon corps n'est que le corps de l'homme qu'elle aime. Je l'ai surprise plus d'une fois dans la contemplation muette d'un corps capable de l'émouvoir. Nous avons peut-être décidé de ne pas parler de nos émotions autres que celles à propos desquelles nous sommes toujours d'accord.
— Ton ami est un baroudeur, me dit-elle.
Nous étions couchés. Les portes-fenêtres étaient grandes ouvertes. Le sol du balcon brillait sous la lune et à travers la balustrade, on pouvait voir le halo de la ville toute proche. Ses seins étaient étonnamment décrits par cette demi-lumière. C'était la première fois qu'elle prononçait le mot baroudeur, en tout cas devant moi. Rêvait-elle éveillée? Je redoute ce rêve depuis longtemps. Mais j'ai une croyance aveugle en sa fidélité. Je m'endormis. Le lendemain, nous étions sous la véranda et nous attendions le retour de mon ami. Un mot laissé par lui sous un verre nous informait qu'un des fauves était malade et qu'il s'était rendu d'urgence en ville pour y acheter des médicaments.
— Il les aime, dit ma femme.
Cela pouvait vouloir dire:
— Qu'est-ce que tu aimes à part moi?
Je regardai encore les fauves qui n'avaient pas bougé depuis que nous étions assis de chaque côté de la table, pris de vertige par notre bavardage.
— De quoi meurent les animaux? dit ma femme.
Elle n'attendit pas ma réponse.
— Quelle étrange possession, dit-elle. Vous vous connaissez depuis longtemps?
Je ne répondis pas. Notre ami arrivait.
— A-t-il changé? lui demanda ma femme sans lui laisser le temps d'ouvrir la bouche.
Il sourit. Il était ravi. Il n'avait encore rien dit. Il prit le verre qu'elle lui offrait et il se mit à en vider le contenu tout en la regardant. Enfin le verre quitta ses lèvres.
— C'est le même, finit-il par dire. Mais c'est vous qui m'étonnez!
Elle rougit. Elle est merveilleuse quand elle a honte de sa beauté. Il posa le verre sur la balustrade. Un singe le regardait comme s'il attendait la permission d'en lécher le fond. Mon ami lui caressa l'oreille entre le pouce et l'index. Nous regardâmes le singe tirer la langue.
— Je vous étonne? dit soudain ma femme.
Mon ami caressa son oreille. Elle devint cramoisie. Elle se serait mise à pleurer s'il ne l'avait aussitôt sidérée:
— Dans le temps, dit mon ami, il préférait les hommes.
La femme en question nous fascina pendant tout le temps qu'elle prit pour se baigner. Nous étions assis sur les rochers et elle pouvait nous voir. Mon ami nagea dans la même eau mais sans s'approcher d'elle.
— Je la veux, avait-il dit avant de plonger.
Elle s'était retournée en entendant l'eau dérangée derrière elle. Elle attendit qu'il refît surface. Il émergeait dans le mauvais sens. C'était moi qu'il regardait et, éclaboussant encore son visage, il me cria que l'eau était bonne et que je devrais en faire autant que lui. La femme me sourit puis elle se mit à nager vers le large. Elle atteignit bientôt un îlot rocher. Une mouette s'envola. Je n'avais toujours pas plongé et mon ami se livrait à des démonstrations ridicules. Elle était encore dans l'attente. Je ne pouvais plus distinguer son visage. Mon ami sortit de l'eau pour me dire que ce n'était peut-être pas une femme.
— Mais qu'est-ce qu'une femme qui ne lui ressemble pas? finit-il par dire.
C'était comme si elle venait de lui arracher la vérité. Il se sécha à l'ombre d'une avancée rocheuse qui servait aussi de plongeoir. Puis il s'endormit dans cette ombre. La femme revint. Elle nageait vite mais la marée montante la soumettait à une dérive qui finirait par la mettre à portée de mon regard. Son corps passa juste sous le rocher. Elle ne m'avait pas regardé. Elle mit pied à terre un peu plus loin sur la plage et elle continua son chemin, s'éloignant de nous. Mon ami me reprocha seulement de ne pas l'avoir réveillé. La nuit tombée, il avait oublié. Il ne la reconnut pas. Il me demanda seulement qui était cette jeune et jolie femme qui m'avait souri en passant près de notre table.
— Une amie, dis-je.
L'amie d'un ami. Un autre ami. Une autre époque. Nous la reverrons sans doute. Mon ami aime ces rencontres. Nostalgie, bonheur perdu et retrouvé par la magie de la conversation. Tu aimeras mon ami. C'est un joueur. Comme toi. Non, elle ne joue pas. Oublie-la.
— Vous n'êtes pas heureux avec nous? Votre femme non plus ne s'amuse pas. Vous ne jouez plus ensemble? Ni avec les autres?
Nous attendions le retour de la péniche, assis à la terrasse d'un café où elle démontra son adresse. Les balles retombèrent finalement l'une après l'autre dans le panier.
— C'est extraordinaire, dit quelqu'un.
Je n'avais rien dit. La péniche s'annonça par un coup de trompe derrière l'écluse. Nous disposions d'encore dix bonnes minutes. Elle en profita pour montrer son talent de funambule. De là haut, bien sûr, elle pouvait voir la péniche.
— C'est curieux, dit-elle, je crois reconnaître (ici le nom d'une amie).
— Bravo, dit son admirateur sans chercher à en savoir plus.
Elle le salua et, d'un bond, se retrouva parmi nous.
— À toi, chéri! fit-elle en me lançant sa chaussure.
— Vous aussi, dit l'admirateur en se tournant vers moi.
Je ris pour le tenir à distance.
— Je ne sais pas encore de quoi je suis capable, dis-je.
Médusé, il fit le tour de la table et examina la chaussure. Ce qui provoqua l'hilarité de tout le monde.
Petite scène de genre au bord d'une rivière. Des cueilleuses y lavaient des fruits.
— De quoi parlent-elles? me dit quelqu'un.
Leurs voix ne franchissaient pas la rivière. Nous nous montrâmes.
— C'est clair, entendis-je (je ne regardais plus depuis un bon moment), elles parlent de nous. Nous leur achèterons ces fruits, si ce sont bien des fruits qu'elles prétendent nous mettre sous la dent.
Un seul voyage. Et nous étions heureux. Mais surtout ne pas recommencer. Ne pas revenir sur les lieux. Ne pas prendre le risque des comparaisons non plus en inventant d'autres lieux.
— Vous ne reviendrez pas.
Je ne suis pas revenu. Vous haïrez ces tentatives, mais vous n'y croirez plus.
— Vous répèterez mon expérience comme j'ai répété celle d'un autre. Que voulez-vous savoir de lui.
Puis nous nous sommes arrêtés. Nous avons marché jusqu'au haut de cette rue. Les maisons étaient désertes. Encore une rue et nous avons atteint la plage. Toi et moi dans cette immense cité où tous les habitants reviendront l'été prochain. Je ne te croyais pas. Mais c'était bien la fin de l'été.
— Nous ne savions plus où nous allions!
— Perdus pour perdus, nous avons tenté de descendre, nous promettant de nous en tenir à une ligne droite.
— Ces ronces! Ces fleurs que je ne voulais pas piétiner.
— Nous entendions l'eau d'un ruisseau.
— Le vent dans les branches. J'ai cueilli un fruit. Peut-être une prune.
— Nous n'étions pas loin du village.
— D'ailleurs il y avait des traces de pas.
— Un vieux brabant rouillé. Une pancarte illisible.
— Indéchiffrable. Il l'a déclouée.
— Ne pas toucher au brabant!
— Tu ne riais pas. Tu disais que nous étions perdus.
— Tu te plaignais de l'humidité.
— Tu exagérais pour me rendre folle.
— Je n'en voyais plus la fin. Elle avait envie de pleurer.
— Pourquoi n'ai-je pas pleuré?
— Pourquoi t'ai-je écoutée?
— Nous ne trouvions pas le ruisseau.
— Tu pensais que c'était un ruisseau.
— C'en était un! Mais tu ne le cherchais pas.
— Ce n'était pas un ruisseau. Plutôt un bruit mécanique.
— Mécanique! L'eau? Tu avais peut-être peur.
— Non, non, pas peur, il me semblait que c'était... calculable.
— Il s'est mis à regarder un arbre comme si c'était une personne.
— C'était un chêne (évitons le jeu de mot facile: elle ne comprend pas!)
— La broussaille était ouverte. J'ai pensé à une bête.
— Mais c'était un être humain.
— La peur!
— Un paysan aux mains occupées à écarter les branchages. Il nous invitait à passer devant lui. Vous êtes les locataires? me demanda-t-il. Je ne compris pas tout de suite. Je le regardais en attendant l'explication.
— La maison doit être froide à cette époque de l'année, dit-il.
— Humide surtout.
— Nous n'avons pas réussi à allumer le feu.
— Cette cheminée n'a jamais marché. Elle a pris feu une fois.
— Je le savais. D'où ma prudence. Et la taille du feu que je tentais d'allumer.
— Et moi qui me caillais!
— Un verre à la main, un peu partie.
— Tu étais ridicule. Ce feu! Il n'y a pas assez de bois!
— Il faut des braises. Ensuite il n'y a plus qu'à l'entretenir.
— Je vais chercher du bois.
— Il y en a bien assez. Reviens!
— Mais je voulais un feu à la hauteur du froid. Je suis sorti cinq minutes et je n'ai pas trouvé le bois.
— Je t'avais dit derrière la grange.
— Derrière, il faisait noir, la terre descendait le long du mur...
— Je rentrerai le bois, proposa le paysan. Si vous voulez.
— Il nous a conduit jusqu'au chemin. Elle lui parlait du ruisseau. Il y avait des tas de ruisseaux. De belles truites! Il me montra sa main: Je n'ai pas besoin de tout leur attirail, allez!
— Il parlait de toi sans le savoir. Tu as rougi. Il s'est demandé pourquoi. Mais c'est d'un discret, ces paysans! Nous ne reviendrons pas l'année prochaine.
— Je m'en vais sans toi.
Comment le lui dire? Partir, c'est ne plus la revoir. Voyager avec elle, c'est lui donner raison. Or, elle a tort.
— J'ai perdu l'argent du voyage. Au jeu? Quelle idée! Je l'ai perdu ou on me l'a volé. Je dis que je l'ai perdu parce que je connais le voleur.
Trouver une excuse. Inventer un personnage. Mettre l'histoire dans sa bouche. Se souvenir qu'on ne lui ressemble pas.
Il pourrait pleuvoir. Ce serait plus facile. Fenêtre ouverte sur cette lenteur.
Une fugue me fit traverser une forêt. J'y rencontrai d'autres fugueurs. Nos silences. Nos distances. Cette manière de nous séparer. Nous étions agités par des idées et nous revenions pour nous ressourcer.
Route accidentée par les orages. L'humidité pénètre et déroute. Une paresse légitime nous engourdit. Peu de questions. Mais on s'interrogeait encore sur des significations. Autres ruines, même dialogue.
Lire les 340 versions du même conte. En tirer un enseignement sur la seule manière de l'écrire.
Le feu couvait dans la broussaille. Des pailles de braise traversaient la route. Des gens étaient réunis autour d'un puits. Quelqu'un s'était jeté dedans.
Des oiseaux tournoyant sous les nuages. Nous les regardions à travers le feuillage des arbres. Nous étions couchés sur l'herbe humide. Des escargots nous exploraient. À quoi jouions-nous?
Nous aperçûmes la mer au-dessus de la roche. Elle me montra la goélette. Nous vîmes aussi un cargo fumant. En s'approchant, nous effrayâmes des mouettes. Nos pieds dans l'eau côtoyaient des coquillages. Elle trouva un galet à la mesure de ses espérances. Le soleil commençait à tomber sur l'horizon. Une barque arrivait à la godille. L'homme criait son nom.
Nous nous jetâmes la tête la première dans ce bouillonnement. Je retrouvai facilement le gisement de corail, mais elle était arrivée avant moi.
— Pouvons-nous aller plus loin?
Nous ne nous tenons plus la main. Elle pose des questions et je réponds. Je dis ce que je sais et non plus ce que j'attends d'elle.
Des enfants jouaient dans les rochers. Ils s'éclaboussaient, se poursuivaient, se surprenaient, se mesuraient. Et nous nous abandonnions.
Nuit qu'il faut partager avec les autres parce qu'ils font la fête en plein air. Je ne me décidais pas à les rejoindre. Elle perdit patience et s'endormit.
Quels rêves l'agitaient? Ils agissaient sur la lettre que j'écrivais à une autre pour lui demander si elle m'avait oublié.
Un matin, sur la terrasse, elle découvrit le nid de fourmis qui nous importunait depuis le début de notre séjour. Nous en informâmes le gérant. Il promit de nous débarrasser de ce fléau. Il montrait du doigt le tueur de parasites. C'était un homme de taille moyenne, un peu chauve, toujours hésitant. Je ne l'avais jamais entendu parler. Il nous serra la main et réitéra la promesse du gérant. On pouvait lui faire confiance. Il n'en était pas à son premier essai.
— Partez tranquille, nous dit-il, et revenez avec la certitude que j'en aurai fini avec ces satanées fourmis...
C'était sa vie qu'elle détruisait, pas la nôtre.
Une nouvelle fleur, un insecte ressemblant à un autre insecte mais qui en diffère par les reflets de sa cuirasse et le chant de ses ailes, nous n'en finissions pas, les ruines parlaient, les chemins menaient quelque part, les nuits à la belle étoile avaient un sens. Elle trouva une nouvelle couleur dans la terre et des cristaux inconnus au fond d'une flaque. Ses mains transportaient une histoire ou préparaient le futur. Mais je n'ai pas eu le temps d'achever le livre que je lisais pour oublier que c'était elle que je suivais.
— Excellente occasion de vous divertir un peu, nous dit-il. Naturellement, les femmes sont intouchables et je ne vous conseille pas d'aller au bout de cet alcool. Voulez-vous que je vous accompagne?
Il avait une recette contre la mélancolie. Il avait une recette pour chacun des maux qui nous affectaient quand il se mettait à pleuvoir ou que nous étions perdus. Il aimait ces mots. Il n'en avait jamais éprouvé le contenu mais leur agencement le réjouissait facilement. Il se demandait s'il retiendrait tous ces noms de plantes, de minéraux et même d'animaux qui étaient majoritairement des insectes et des reptiles. Il oublierait peut-être tout. Comment ne pas oublier? Et nous avouions ces maux. Ils étaient peut-être réels. Ils convenaient à sa recherche. Qui sait?
— Écrivez-vous ce qu'elle ne veut pas lire? Non, n'est-ce pas? Et bien je ne dis rien de ce qui l'éloignerait de moi. Pourquoi cet attachement? Ce n'est pas de l'amour, nous avons toujours su que ce n'était pas de l'amour mais nous n'en avons jamais parlé. Elle me ressemble si peu.
Notre guide tomba dans une brèche dissimulée par la broussaille. Nous le vîmes s'enfoncer lentement. Il s'accrochait aux branches de cette étrange végétation dont nous ne voyions plus la fin depuis trois jours.
Une heure de repos nous exaspéra. Elle souffrait de nausées et ma cheville me torturait. Une femme en avait sucé le venin. Étrange femme entre elle et moi. Elle ne parlait pas notre langue.
Nous arrivâmes en même temps que la nuit. La porte était ouverte et le chien nous observait depuis un bon moment.
— Il n'est pas méchant, nous dit-il, vous pouvez entrer.
Le chien nous suivit.
— C'est un bon compagnon, vous verrez, nous dit-il en nous quittant.
Nous n'avions pas prévu le chien. Mais elle attendit qu'on soit seul pour me le reprocher.
De loin, c'était deux enfants tournoyant autour de l'arbre. Puis ce ne furent plus des enfants. L'un d'eux tenait un couteau, l'autre un bâton. Et l'arbre était leur père. Infranchissable et central.
Le puits sentait mauvais.
— Buvez, dit-il, l'eau est bonne, c'est la fleur que vous sentez, elle est bonne aussi, pour l'amour, pour tout.
Rêve de ce matin : je poursuis un personnage que je ne reconnais pas. Il se jette dans l'eau d'un canal. Je m'arrête et le menace pendant qu'il marche sur l'eau. Son nom me brûle les lèvres et je me réveille. Depuis ce matin, je ne peux rien faire pour empêcher de retrouver son nom. Je lui en parle. Elle a une théorie. Nous passons une bonne heure à tenter de la vérifier. En vain. Puis le nom me revient. Elle veut savoir. Elle me harcèle. Nous avons fini par nous disputer en plein repas à propos d'autre chose.
Des gosses jouaient au tison avec des chauves-souris. Nous étions à la fenêtre et elle me demandait si c'était une manière de les capturer. Je n'en savais rien. Dans mon enfance, on utilisait les mégots du grand-père, qu'on fichait au bout d'une tige de noisetier. Mais je n'avais jamais capturé de chauve-souris de cette manière. Une seule avait mordu à l'appât, un soir de pleine lune, et le mégot avait cessé de briller.
Le soir, nous nous attardons sur une terrasse que nous partageons avec nos voisins. Nous avons chacun notre table et nous partageons la lumière de la même lampe. L'interrupteur est dans leur chambre.
Elle revint du marché avec une robe qu'elle ne mettrait jamais. Elle l'avait achetée pour mettre fin à son désir de la posséder.
Il y avait des soldats de l'autre côté du parc. Ils fumaient et ils buvaient, ils jouaient aux cartes et se disputaient. Un officier venait de temps en temps et ils retournaient à leur poste. L'officier repartait par le même chemin. On voyait la fumée de sa pipe au-dessus de la broussaille.
Personne ne savait mais le boutiquier se lança dans une explication que tout le monde comprit.
— Vous reviendrez ?
— L'année prochaine. Ou peut-être pas.
— On oublie vite, dit-il, surtout s'il ne s'est rien passé.
— Je vous remercie pour hier. Ma femme aussi vous remercie.
— Ils oublieront. Revenez l'année prochaine. Oubliez tout.
Le verre contenait un vin épais. Elle y trempa un doigt et le suça. Ils la regardaient. Ils attendaient son opinion. Elle recommença pour les exaspérer. L'année dernière, elle avait bu le verre d'un trait.
Il n'y avait pas assez de place pour tout le monde sur le pont de la goélette. Nous n'étions pas arrivés assez tôt et nous dansions sur le quai. Quelque chose se passa sur la goélette. Le capitaine parut pour nous dire que ce n'était rien de grave, mais nous savions qu'elle était à bord et à bout de nerfs.
Les soldats nous demandèrent si nous avions des cigarettes. Elle offrit son paquet. Ils voulurent tous l'embrasser. Ensuite ils me demandèrent si c'était ma femme et je le leur dis. J'étais seul contre eux, incapable de lutter contre cette solitude.
Elle glissa. Nous l'avions prévenue mais elle s'était entêtée comme d'habitude. Nous glissâmes à notre tour parce que l'un de nous avait glissé derrière elle. Quand mon tour arriva, la glissade me surprit un peu avant l'endroit où nous étions sensés reproduire la sienne. Les suivants se méfiaient de mes traces. Ils les évitaient comme si elles étaient capables de leur transmettre le mal qui me rongeait.
L'extase nous surprit un peu. Nous avions d'abord songé à une conversation. Des oiseaux surgissaient de l'ombre des dunes. Puis les voiles de la goélette apparurent. Elle me dit qu'elle venait de songer qu'elle ne quitterait plus jamais cet endroit.
Le vent, la pluie, des éclaircies, les changements de la lumière. Nous avions passé la journée à guetter leur arrivée.
Il n'y avait plus rien à savoir. Nous nous éloignâmes. L'étranger est méprisable quand on est en voyage sur ses terres. Quand il visite les nôtres, et que notre tour est venu de l'instruire, sa tranquillité nous angoisse.
— Ne répondez pas, me dit-il, laissez-moi répondre à votre place.
Et il se mit à gesticuler. De temps en temps, il me frappait le front avec le bout de son index. Plus tard, quand ils eurent enfin succombé à ce qui avaient dû être les explications valables de mon compagnon, je lui demandai ce que signifiait cette agitation et le doigt sur mon front.
— Rien, dit-il, mais si vous leur parlez calmement, ils ont l'impression que vous vous moquez d'eux.
La neige tombait maintenant. Le monde se refermait. On entendait les chevaux dans la grotte.
— Ne restez pas dehors, me dit-il, il va faire nuit. Je rentrai. Le feu procurait une lumière dansante mais aucune chaleur. Elle était avec eux et écoutait leurs conseils. Je ne voulais plus rien savoir.
Un moine nous mentit plusieurs fois à propos des reliquats. Il voulait vendre des copies. Il pouvait bénir toutes les reproductions. Il regrettait seulement de ne pouvoir multiplier les originaux que de cette triste manière. Il nous montra les moules, la matière première qui était une terre lisse et grise, le four qui crachait le feu comme un dragon, les enfants chargés de peindre les motifs, il n'avait pas de secrets pour les voyageurs. Il me regarda fixement pour me demander ce que je pensais de ce qu'il pensait des voyageurs. De toute évidence, il n'attendait aucune réponse. Mais comment oublier cette question?
— C'est facile, nous dit-il, et il recommença.
Le nœud était le même. Je l'examinai encore une fois.
— Il n'y a pas de secret, dit-il, ce n'est qu'une devinette.
Il nous demandait de réfléchir. Sa lampe promenait un disque de lumière sur la paroi. Puis il nous rassura: personne ne comprendrait jamais. Nous sortîmes et il nous vendit la carte postale où tout était expliqué.
La végétation s'épaississait. Je lui demandai s'il était sûr que c'était le chemin.
— Un autre chemin? dit-il. Vous vous imaginez que c'est possible de trouver un autre chemin qui ne soit pas le bon. C'est que vous n'avez rien compris à notre forêt.
Je n'avais pas vraiment faim. Nous avions mangé du rat à C* et du serpent à K*. Nous avions aussi goûté les délices de la salive de leurs femmes. Il grimaça quand je lui appris que chez nous, on broie le raisin avec les pieds.
— Les femmes ne sont pas des femmes, nous expliqua-t-il. Il n'y a que des hommes. Nous voyons des femmes à la place des hommes et des enfants à la place de notre passé.
La route disparut dans le lit d'une rivière. Pas de pont, ni de gué et sur l'autre berge aucune trace de route. Nous traversâmes tout de même la rivière. L'horizon nous avait manqué pendant plus d'une semaine et maintenant nous étions sur le point de regretter nos crises de claustrophobie.
La porte s'ouvrit.
— Non, non, dit-il, plus loin, plus loin.
Il sortit et referma la porte derrière lui. Il pouvait nous accompagner jusqu'au bout de la ruelle, mais pas plus loin.
— Vous plus loin, plus loin, dit-il.
L'officier ne montait pas le cheval. Il le sortait de l'écurie et l'attachait au dossier du banc où il passait lui-même à peu près tout le temps de la garde. Si les soldats faisaient trop de bruit, il allait les raisonner. En général, ils se montraient dociles, mais si l'un d'eux dépassait les limites des convenances, il le dénonçait dans un rapport et il avait toujours la satisfaction de ne plus le revoir. Il ne se préoccupait pas de savoir ce qui lui était arrivé et il était désolé que les autres lui en voulussent. Il se sentait seul et mal-aimé. Il y avait ces rapports, le plaisir de les écrire et surtout la satisfaction de constater qu'ils n'étaient pas sans effet.
Après l'étourdissement causé par un brusque changement de direction, il y eut ce profond dégoût pour cette recherche qui nous apparaissait maintenant inutile et difficilement justifiable. Il nous conseilla le sommeil, mais nous ne le trouvâmes pas. Le désir se compliquait d'une attente.
Une nuée de papillons jaunes et blancs, mais nous n'étions pas surpris, nous attendions quelque chose pour mettre fin à notre silence.
Le torrent charriait des glaçons, elle s'en rendit compte alors qu'elle avait presque atteint l'autre berge et elle demeurait immobile au milieu de l'eau bouillonnante, nous demandant de venir la chercher. L'un de nous se décida enfin à traverser le torrent, mais un peu plus bas, l'eau tournoyait autour des rochers blancs, elle s'impatientait. Il se hissa sur la berge et commença à marcher sur les rochers. Le soleil l'éblouissait. Elle se plaignait de douleurs lancinantes dans les genoux et ne sentait plus ses chevilles, une minute avant une douleur aiguë lui avait arraché un cri qui avait un tant soit peu déséquilibré son sauveur au moment où il enjambait un filet d'eau tranchant comme un rasoir selon ce qu'il disait. Nous attendions, un peu inquiets, agacés aussi parce qu'elle changeait encore d'avis et que le temps passait.
Les insectes la terrorisaient s'ils n'étaient pas ailés. Ou bien elle leur arrachait les ailes pour expliquer sa peur.
Nous rencontrâmes un voyageur fatigué de voyager. Il nous parla de ces années. Les avait-il perdues? Il pouvait en parler et même écrire à leur sujet. Il pouvait perdre son temps de toutes les manières maintenant que ce temps lui manquait. Mais il ne voulait ennuyer personne.
Il nous montra un masque assez effrayant et nous expliqua le rôle du personnage.
— Vous savez jouer? me demanda-t-il.
Le masque s'appliquait exactement à ma douleur. Disait-elle.
L'homme qui était tombé du haut de la statue vivait encore. Des policiers écartaient la foule. Elle était parmi eux mais ils ne la laissèrent pas porter secours au blessé qui agonisa après qu'elle eût renoncé à leur faire entendre raison. Elle était désolée. Une femme ne sauve pas un homme. En tout cas pas d'une mort certaine.
Des danseuses en costume traditionnel nous accueillirent à l'entrée du temple.
— Vous voulez danser? me demanda l'une d'elles.
J'ébauchai maladroitement un pas de gavotte. Elles m'encouragèrent à recommencer. J'étais désorienté. Et je me perdis dans une foule qui prétendait s'intéresser à la gavotte. C'était eux aussi des montagnards.
J'avais négligé le temps. Faute primordiale. La nuit ne fut pas une surprise. On me le reprocha assez. Je ne dormis pas pour monter la garde et ni même en fuite quelques animaux à peine entrevus.
Caresse du temps. Étais-je de ceux qui continuent d'exister quand les autres ne sont plus là pour en témoigner? Et par quels autres sont-ils remplacés? Comment expliquer le temps si l'autre est toujours l'autre et moi plus jamais moi?
J'avais emporté un lexique rudimentaire. Je lui enseignai quelques mots, ceux qui me semblaient les plus utiles. Il ne retint cependant que les deux ou trois que je n'avais pas traduit pour lui éviter de se compliquer l'existence.
Des marionnettes. Le théâtre est un drap vertical.
— Voulez-vous jouer?
Le dé qu'il avait jeté donnait le chiffre de mon jeton. Je fis un pas en direction du théâtre. Où allais-je sans m'en rendre compte? Pourquoi cette question puisque j'ai joué le rôle jusqu'au bout?
Je voulais la coiffer. Elle était rebelle. Je n'avais pas besoin d'en savoir plus pour le moment.
— Jouez! me dit-il.
Elle secoua son adorable chevelure.
— Vous reviendrez ?
— Vous reviendrez ?
Toujours la même question. Toujours la même réponse.
Je n'avais aucune raison de m'en prendre aux exigences de sa beauté.
Des apparences. Comme un mur entre moi, ce que je veux être, et le reste du monde, ce que je suis plus certainement. Le mur n'est évidemment pas un miroir et le monde n'est pas transparent.
Une bête morte. Tuée par la main de l'homme. Je regarde l'homme. C'est un chasseur. L'autre est un cuisinier. Et cet autre encore un bon compagnon. Que demander de plus? Qu'elle m'aime? Allons, voyons!
La plaine était inondée. Il pleuvait encore par intermittence. Nous installâmes le camp sur les hauteurs. La nuit, l'écoulement des eaux exagérait des arrachements silencieux, fragments d'une réalité que j'étais venu chercher.
— Êtes-vous (ici mon nom)?
Je répondis que nous nous étions perdus.
— La dame aussi ? demanda-t-il en lui prenant la main.
Les hommes étaient vêtus de peaux, les femmes ceintes de paille. Ils se démenaient comme des fous et elles accompagnaient ce désordre d'un chant au rythme lent à peine marqué par le tambour que l'une d'elles portait sur son dos. L'enfant frappait la peau tendue en poussant un cri à chaque coup. Dans le feu, le cadavre donnait des coups de pied au ciel.
Il punaisa le plan sur le mur et elle l'éclaira avec la lampe-tempête. Il indiqua l'endroit où nous nous trouvions. Le fleuve n'était pas loin. Cependant, le mauvais temps nous retenait ici et il nous racontait ses aventures. Une bête mourait à chaque chapitre et de temps en temps il recevait l'amitié d'un indigène naturellement insoumis. Aucune femme, sinon celles qui l'observaient et haïssaient en secret.
Il collectionnait des fragments d'êtres humains. C'était parfaitement illicite. Mais nous étions des amis.
Il m'enfonça la tête dans le buisson. Une épine me traversa la joue.
— Si vous criez, me dit-il, nous sommes mangés.
Le fauve sentait la crotte. Il ne nous avait peut-être pas vus. Il regardait autre chose. Mais quoi?
Un homme vint nous avertir que la route était coupée.
— Coupée par quoi? demandai-je.
Son orteil traça une croix dans la poussière.
On me réveilla une bonne heure avant l'aube. La cérémonie allait commencer. On me conduisit dans une vaste pièce haute de plafond et très lumineuse. Maintenant je devais attendre et, si j'avais de la chance, je verrais ce que j'étais venu voir. Ou je ne le verrais pas. Dans un cas comme dans l'autre, je devais m'en tenir à l'immobilité et au silence. Peu importait la discrétion, je ne trouverais pas les mots. Mais parlions-nous la même langue?
Des militaires étaient réunis autour d'une borne. Je me décoiffai mais passai mon chemin. Plus tard, je retrouvai l'un de ces militaires à la terrasse d'un café. Il me reconnut lui aussi et s'approcha de ma table.
— Nous avons tous fait la guerre, me dit-il.
— Demandez-lui si c'est le chemin, criai-je au chauffeur à travers la vitre qui nous séparait de lui.
L'autre, sous la pluie, montrait du doigt un panneau qui indiquait la direction d'où nous venions. La vitre s'ouvrit.
— Il veut qu'on retourne d'où on vient, me dit le chauffeur.
Le bateau voisin était en fête. Nous passâmes la soirée à les regarder danser et se chamailler autour du buffet. Puis toutes les lumières s'éteignirent en même temps. On les entendit se baigner. Le silence les absorbait.
Le poisson, une fois sorti de l'eau, me parut dérisoire. Ses viscères dégoulinaient sur le pont. Dans l'eau, elles attirèrent les requins. Elle était fascinée, inaccessible. La nuit tomba sur son silence.
Le nègre était nu. Il nous expliquait que les femmes blanches avaient toujours cet effet sur son organisme. Il n'aurait pas aimé qu'une négresse eût le même effet sur nous. Mais il fallait se résoudre à ne rien expliquer. Et continuer de se haïr comme si les femmes n'existaient pas.
Le chemin disparut. Ce n'était pas la première fois. Je regardai désespérément en arrière. Notre poussière s'élevait au-dessus de la broussaille. Si nous voulions tuer un autre animal, il fallait continuer.
— Ce sont des traces ? demandai-je.
Il reniflait la terre et nous assurait qu'il ne s'était jamais trompé.
— Pourquoi le chemin était-il interrompu? demandai-je.
Il jeta en l'air une poignée de poussière.
— Qu'est-ce que ça veut dire? dis-je au chasseur.
Il me regarda d'un air étonné.
— Vous voulez tuer un autre animal? me dit-il.
Je répondis que oui.
— Dans ce cas, jetez vous aussi une bonne poignée de cette sacrée poussière dans l'air que nous respirons avec lui et avec tous les membres de sa race.
Il voulait me sauver.
— C'est un prêtre, me dit-il.
— Un prêtre?
L'homme en question avait plutôt l'air d'un vagabond à la recherche du gîte et du couvert. Il se tenait sur le perron, indécis et souriant. Sa houlette martelait le plancher. C'était un rythme compliqué, pas facile à mémoriser.
— Il s'est trompé de chemin, me dit mon compagnon. C'est ce qu'il dit.
Il referma la porte. Par la fenêtre, je vis le soit-disant prêtre s'éloigner à grandes emjambées. Il se dirigeait vers le soleil, tournant avec lui, légèrement, précisément.
— Qu'est-ce qu'il prophétise? demandai-je.
Ma mémoire continuait son effort malgré moi. Au matin, nous le dépassâmes sur la route. Il nous reconnut. Avait-il perdu sa houlette ou bien l'avait-il plantée à un endroit précis de cette terre?
— Vous ne pouvez pas passer sans permission, dit le garde.
— Dans ce cas, dis-je, où nous faut-il demander la permission.
Il secoua la tête.
— Il n'y a pas de permission, c'est impossible, dit-il.
Je descendis de la voiture. J'avais aperçu un autre garde qui exhibait une étoile sur chacune de ses épaules.
— Vous ne pouvez pas passer, me dit-il, la sentinelle aurait dû vous le dire.
Je lui demandai si nous pouvions obtenir une permission. Nous n'étions que des touristes à la recherche d'un peu d'émotion.
— Vous avez tort, me dit-il, mais je vais vous rendre service.
Une minute après, il me tendait le laissez-passer dûment tamponné.
— Je ne vous demande même par votre nom, me dit-il.
Quand vous apercevrez le verger au bout du chemin, vous ne serez plus loin de la maison. J'espère que vous arriverez avant la nuit. Il n'aime pas qu'on frappe à sa porte après le coucher du soleil. Il a ses habitudes et son idée sur les autres. Je ne peux pas dire que ce soit un bon voisin. Pas mauvais non plus, malgré les procès. Ce sont mes chevaux. Nous avons des chevaux dans la famille depuis trois générations. Avant, nous étions domestiques. Il a un ancêtre voleur de chevaux. Le juge s'est rendu plusieurs fois sur les lieux pour constater les dégâts que les chevaux ont causés aux arbres. Ce sont des cerisiers. Un beau spectacle au printemps. Les chevaux rongent l'écorce des arbres pour que je ne sais quelle raison. Le juge lui a donné raison. Il a fallu payer les dommages. Le prix d'un cheval à chaque procès. Voilà ce qu'il nous coûte. Il vous racontera l'histoire à sa manière et vous le croirez peut-être puisque la justice s'est mise de son côté. Vous ne pouvez pas vous tromper. Si vous entrez dans le verger, vous verrez la toiture grise de la maison. Il n'y a pas de chien.
Petite Diane au pied blessé par une épine. Nous passâmes notre chemin.
Il neigeait. Le bois était vert. Le pain rassis et le vin piqué. Je ne trouvais pas le sommeil. Elle dormait. La fenêtre ne jointait pas. J'entendais le vent dans les feuillages. Nous étions seuls. Au bout du chemin.
Demain, le soleil ! nous cria-t-il du bateau. Il nous avait promis l'étonnement d'une culture. La pluie nous avait arrêtés à la lisière de la forêt. Le bateau disparut dans la brume.
Une femme nous montra le chemin. En passant devant la carcasse d'un camion, je lui demandai ce qui était arrivé. Elle se lança dans une explication étourdissante. Nous dûmes nous arrêter pour l'écouter. C'était une histoire inachevable. Elle ne connaissait pas les personnages mais avait entendu leurs noms. Ils ne nous ressemblaient pas. Ils cherchaient de l'or. Et ils en avaient peut-être trouvé. Elle cracha sur l'aile rouillée du camion et nous invita à continuer, et l'histoire n'en finissait pas. Nous nous séparâmes à la croisée des chemins. Il y avait une fin à cette histoire, mais nous fûmes incapables de la trouver ou au moins d'en proposer une qui satisfît notre légitime curiosité de promeneurs temporels.
Le serpent avait l'air d'une statue. Je savais qu'il était bel et bien vivant et qu'il pouvait devenir dangereux, mais la statue s'imposait et je désirais cette aventure. Jusqu'à quel point?
Le camion s'arrêta net.
— Bon maintenant vous descendez, nous dit-il, je n'ai plus d'essence, vous continuerez à pied, ce n'est pas loin, envoyez-moi quelqu'un avec un bidon d'essence.
Nous atteignîmes l'auberge peu avant la nuit. Nous demandâmes le bidon d'essence et indiquâmes l'endroit où il attendait avec son camion. L'aubergiste haussa les épaules:
— Il s'est moqué de vous, il ne va jamais plus loin, il sait bien pourquoi.
Le lendemain, nous repassâmes au même endroit, il nous attendait. Il avait dormi dans le camion et avait eu froid. Nous lui donnâmes du café. Nous n'avions pas d'essence à part celle du camion qui nous ramenait mais le chauffeur refusa de pomper le réservoir et il interdit désormais qu'on lui adressât la parole maintenant qu'on prétendait se montrer aimables avec, dit-il, ce voleur fils de chien. Celui-ci se contenta de sourire. Il avait des amis. On pouvait partir tranquilles. Et nous partîmes. Il nous salua longuement. Notre chauffeur nous maudissait dans sa langue. Nous le quittâmes sans lui dire au revoir et il nous claqua la porte au nez. Nous avions encore beaucoup de chemin à faire et mille autres énigmes à résoudre. Nous interrogeâmes notre nouveau chauffeur. Il n'était pas de la région, il regrettait de ne pas pouvoir nous renseigner. Mais il connaissait quelqu'un qui éclairerait notre lanterne.
Les lumières s'éteignirent toutes ensemble. Des instrumentistes continuaient de jouer chacun de leur côté. Ils s'éloignaient. Était-ce déjà fini? Le fleuve scintillait. La barque pouvait être celle de la mariée. Après tout pourquoi pas une fin provisoire?
Il y avait ce moment de la journée où nous n'avions plus rien à nous dire. Nous n'avions peut-être rien vécu. Nous avions seulement éludé la question du retour.
Une nuit, je descendis voir les crocodiles dans le bassin. Ils étaient éclairés par deux lampes halogènes situées de chaque côté du bassin. Le gardien ne dormait pas. Sa chaise craquait sous lui et il fumait des mégots qu'il jetait en l'air et qui retombaient en tournoyant sur les carcasses sombres et immobiles. Je remontai. Elle ne dormait pas.
Nous cherchâmes tout l'après-midi un endroit où passer la nuit. Elle devenait difficile. Ses prétextes pour refuser l'hospitalité dénotaient une certaine mauvaise foi. Et bien sûr elle exigeait qu'on en discutât ensemble.
Je ne voulais pas manger le poisson parce qu'il était cru. Elle s'exhibait et ravissait. On me proposa un fruit qu'on ouvrit d'un coup de couteau. Il fallait éviter de manger les nervures à cause de leur amertume.
— Vous n'êtes pas encore partis!
— Demain il fera jour.
Témoins, les statues. Violées par les oiseaux.
Il voulait nous accompagner jusqu'à C**. Elle n'y voyait pas d'inconvénient. Il me posa la question.
— Pourquoi le faire attendre?
Qu'avais-je oublié en chemin? Elle en parlait avec les autres.
— Vous ne pouvez pas revenir par ce chemin, nous dit-il.
Et il nous expliqua pourquoi. L'autre chemin était plus long et surtout sans intérêt.
— Nous revenons, n'est-ce pas? dit-elle. Alors...
Une fois engagé dans cette brèche, il était difficile d'envisager de renoncer à aller jusqu'au bout. Ce glissement n'avait qu'un sens. Ce qui alimenta notre imagination.
Elle voulait passer devant. Il lui donna la lampe.
— Éclairez le plafond, lui recommanda-t-il.
La même proposition, sortie de ma bouche, aurait provoqué une interminable discussion. Mais elle avançait en silence, scrupuleuse comme elle sait l'être si l'on n'a aucune raison de chercher à vaincre sa ténacité.
Il actionna le mécanisme. La figure pivota d'un quart de tour. Maintenant elle me regardait et je voyais à travers elle.
Vous buvez trop, me dit-il. On vous ne buvez pas ce qui vous manque. Regardez comme elle semble heureuse avec les autres. Et vous n'y êtes pas.
L'étape suivante se passa en résolution d'énigmes. Elle était enchantée. Elle trouva même quelques-unes des réponses à ces questions de tranquillité. Il était ravi. Le soir, il me demanda si je m'étais ennuyé. Je répondis que non, je m'ennuyais rarement, en tout cas pas avec elle.
1
Il était tard ce matin quand on lui apprit qu'il était devenu aveugle. L'année dernière, il avait perdu l'ouïe. Il me reste trois sens, pensa-t-il et aussitôt il se sentit ridicule. Je me demande s'il pleut. Il pleuvait hier, si c'était hier. Il avait peut-être encore plongé dans le coma. L'expression était d'elle. Il n'avait pas eu la sensation de plonger. Il le lui avait précisé tandis qu'elle plongeait mentalement avec lui. Elle ne l'écoutait pas. Elle l'avait rarement écouté depuis. Il s'était dit qu'il valait mieux perdre l'usage des oreilles plutôt que celui des yeux. Il y avait eu cette même sensation de ridicule. Il lui en avait parlé. Que lui dirait-il maintenant qu'il rêvait assez régulièrement à son inexistence? Les livres tombaient en silence. Il avait pris l'habitude des fenêtres. Elle lui en avait fait le reproche et il l'avait regardée. Le jardin fleurissait. Elle sortait pour cueillir des fleurs. Quel silence! Elle traversait sa vie en somnambule. Il craignait de la réveiller. Une fois par semaine, il relisait les coupures de journaux. On ne voyait pas son corps parmi les autres. Il n'était pas tombé. Il n'avait pas été arraché. Le comptoir avait absorbé cette énergie. Il pleuvait. Comme c'était l'été, on avait laissé les portes ouvertes. Les voitures ralentissaient à cause des flaques. Il pouvait se passer n'importe quoi. À l'infirmerie improvisée sur le trottoir d'en face, on examina rapidement ses oreilles. Elle était là, ébouriffée, montrant ses dents. Elle saignait un peu dans ses cheveux. Elle s'exprimait par signe. Ça n'arrive qu'une fois, comprit-il. Ils s'en étaient sortis. Le médecin expliquait qu'il y avait des cas plus urgents. On retourna à la maison. On vivait à la campagne, avec les fleurs. On avait des voisins patients, lents quelquefois. Ça va rendre les choses encore plus difficiles, disait-elle. Il lui fallait ce temps pour la comprendre et il l'exaspérait déjà. Ils venaient de vivre une année morose, l'un en face de l'autre, presque toujours de chaque côté de quelque chose. Il avait fait l'inventaire de ce mobilier. Le monde s'était tu d'une façon si inattendue, si définitive! Ils retournèrent plusieurs fois au restaurant. Il semblait qu'il ne pouvait plus exploser. Ils rapprochèrent ces tristes agapes. Ils étaient à la recherche d'un rythme. Elle ne pouvait pas comprendre. Il exerçait sa vue. S'il avait d'abord perdu la vue, il aurait le souvenir d'un effort presque contraire pour compenser cette perte. Au restaurant, ils s'asseyaient à n'importe quelle table, ce qui défrisait le majordome. Il les conduisait toujours au même endroit, sous des frondaisons amères. L'apéritif était accompagné de cerneaux. Ils avaient encore refusé de s'asseoir à cette table. Pourquoi insistait-il? Elle pensait qu'ils arrivaient toujours à la même heure. Pourquoi pas cette raison? Il avait des liens de parenté avec elle. Par jeu, ils se comparaient, nus sous la fenêtre, entre le radiateur et la première chaise. Ils ne parlaient plus de l'explosion. Il ne vécut pas la deuxième. Cette fois il fut emporté. Avant midi, on lui annonça que ses yeux ne voyaient plus.
Il voyait quelque chose. Elle le détrompa. Elle n'avait pas été blessée. Elle lui parla de la table. Heureusement qu'ils l'avaient encore refusée. Elle avait sûrement raconté l'anecdote au policier qui était entré dans la chambre. La pluie, pensa-t-il pendant ce temps, est maintenant réduite à l'interaction de ma peau, de mon nez et de ma langue, c'est à dire de la totalité de ma surface. Il avait déjà pensé à cette éventualité. Ne le lui avait-elle pas reproché? Ils avaient eu un an pour en débattre. Ils ne s'étaient pas disputés. S'il pleuvait ce jour-là comme le premier de cette aventure, sa situation d'homme au lit dans une chambre aux fenêtres fermées l'empêchait de s'en rendre compte, d'en profiter peut-être. Les pluies d'été, il faudrait les attendre. Pas question de goûter aux autres. Elle veillerait à sa santé. Heureusement, se dit-il, je ne suis pas muet. La parole n'est pas un sens, mais tout de même! Il se révoltait doucement. La surdité avait en effet augmenté le débit de sa conversation. Il avait d'ailleurs appris à ne plus lutter contre ce silence particulier. Il n'était plus capable de mesurer le sien. Elle s'en réjouissait peut-être. Il pouvait tellement l'imaginer maintenant! Il l'imaginerait encore plus précisément au fil de sa nouvelle peau. Elle finirait par ressembler à un personnage. Il songea à cette expérience du personnage. Il la sentait. Elle était assise au bord du lit, appuyant un bras sur le dosseret, agitée par l'effort de la conversation. On entendait la respiration du policier. Ses pieds grattaient la plinthe. Il devait être assis. La pluie, si c'était elle, martelait le rebord d'une fenêtre entrouverte. J'ai eu tort de penser qu'ils pouvaient l'avoir fermée sous son influence. Il lutta contre l'espoir.
Ils étaient peut-être seuls maintenant qu'elle avait tout dit à l'enquêteur. Quel besoin avait-elle éprouvé de trahir le secret de leur exil? Ils vivaient depuis longtemps dans l'anonymat. Il n'avait jamais été un activiste sérieux. Il avait pensé à une espèce de monument assez discret, la façade de la maison familiale, par exemple, aurait exhibé une plaque à la fois explicative et commémorative. Le jardin, peut-être, avec ses allées de lauriers et ses robiniers. Il n'aurait rien exigé. Elle se serait chargée de les convaincre. Elle avait ce charme. Il comptait sans doute sur elle. Il lui avait confié sa fragilité. Elle était si distante quelquefois! Ils étaient seuls. Elle ferma la fenêtre. Il ne protesta pas. Elle remonta le drap sous son nez. Elle parlait. Il y avait presque un an qu'il écoutait cette vibration. Il en devinait le sens. Elle se laissait aller à cet écoulement. Quand il commençait à parler, elle tentait de l'interrompre en posant sa main sur ses lèvres, main légèrement acide, rapide, contrainte. À quoi le temps et leur histoire avaient réduit leur intimité? Il n'y avait plus de dialogues dans ces récits. Les scénaristes s'en plaignaient. Maintenant, il supprimerait les descriptions. Quel plaisir, les descriptions! Les dialogues aussi lui avaient procuré du plaisir. Il n'y songeait plus. Il oublierait les descriptions. Les personnages entreraient sans raison. Il imaginerait un public. Il pouvait encore écrire, avoir une conversation, marcher même et caresser ce corps à défaut de posséder les autres. Il continuerait de rêver à une maison, avec ou sans elle. Il en possédait plus de la moitié du prix. Ils en parlaient quelquefois.
Elle préférait les voyages. Il redoutait d'avoir à franchir cette frontière. Ils avaient eu tant de mal à trouver ce refuge! Petit, il avait promis à son père de toujours revenir à la maison, malgré les aventures. Son père était soldat. Il possédait des armes et ne les cachait pas. Un jour d'autres soldats sont venus prendre les armes. Son père n'avait pas protesté. Une heure avant cette intrusion, on était à table. L'oncle, qui était un commerçant, un invité qui parlait beaucoup et son père qui avait utilisé plusieurs fois le dialecte de sa tribu. Les armes étaient accrochées au mur. Il y en avait d'autres dans une vitrine. Il savait que la plus importante était dans le tiroir du bureau. C'était un pistolet automatique, une arme qui avait l'air d'un joyau et que son père traitait comme un joyau. Le bureau était à moitié dans l'ombre des rideaux. L'après-midi était agréable. On entendait les abeilles dans la vigne des murs. Son père était sorti pour ouvrir le portail. On voyait les passants qui ralentissaient pour regarder à l'intérieur de la cour. Le commerçant avait parlé de la fierté et de la nécessité de changer pour continuer d'exister avec la même fierté. L'invité n'avait pas l'air d'un commerçant, si l'oncle était l'archétype de ce genre humain. Il ne ressemblait pas non plus aux soldats que l'enfant connaissait. C'était peut-être un penseur. Il mangeait comme un soldat mais il n'en avait pas le regard. Il était venu avec sa femme, une petite fille aux dents de nacre que la mère avait posée dans la cuisine comme un objet inutile. Elle examinait un peu de thé dans la paume de sa main et elle en parlait. La mère haussait les épaules. L'eau bouillait sur les braises. L'enfant observait les autres enfants qui étaient peut-être ses frères. Il admirait les cheveux des filles. Elles avaient cette douceur qu'il retrouva ensuite chez toutes les femmes, ce qui ne cessa jamais de l'étonner tant sa mère en manquait. Son père la traitait quelquefois de paysanne de la montagne. Ils riaient dans le lit. On entrait dans la chambre pour la parfumer. Pourquoi la bonne était-elle chinoise? Il se passa beaucoup de temps avant qu'il ne connût une autre Chinoise. Il avait aussitôt rejoint ce passé pour en changer la couleur. Il avait consacré du temps à ces changements. Toute l'adolescence et sa vie de jeune homme, de l'étudiant au jeune cadre. La bonne avait des enfants qui lui ressemblaient. Ils ressemblaient à un tas d'autres personnes. Jamais elle ne parla de la Chine. Elle aussi examinait le thé dans la paume rouge. Elle déploya une feuille. Le soleil entrait par la baie vitrée. On voyait l'allée bordée de briques. Un jet d'eau éclaboussait le pavé. Les roses formaient un buisson dans un triangle de lumière blanche. Comme le portail était ouvert, on ne pouvait s'empêcher de regarder dans la rue. Plus tard il peignit cette perspective. Il en connaissait toute la géométrie. Les chants d'oiseaux ressemblaient à leurs cages, reflets stridents, un mur couvert de vigne remontait jusqu'à la source du bassin. Son père méditait sous les orangers. Il s'appuyait sur un bâton. Ses filles se moquaient de sa lenteur. Jamais elles ne comprirent sa blessure de soldat. De quoi était-il mort? Il avait mangé avec eux. Il se tenait bien à table, par respect pour la nourriture. Il n'aurait rien respecté d'autre si son père ne lui avait pas enseigné que c'était la nourriture de tous les hommes. Les pauvres qui mendiaient sur le seuil de la maison s'en régalaient les jours de fêtes. On avait déjà marié une des filles et on s'apprêtait à en marier une autre qui était la plus belle de toutes. Il était jaloux de cette beauté, sachant toutefois qu'il ne pourrait jamais rien en dire, même par bouffonnerie. Il avait mangé les légumes fondants et lorgnait les desserts. Les filles et les autres enfants lui faisaient des pieds de nez par-dessus le dossier des fauteuils. La radio diffusait des airs populaires en sourdine. Trouveraient-ils le pistolet auquel il tenait tant?
Il se trahirait peut-être lui-même. On aurait le temps de les voir arriver dans l'allée. Il tournerait la tête sur sa gauche, légèrement. Il les haïrait. Il les avait peut-être haïs. Ou bien ils étaient passés comme un orage d'été, entraînant la tiédeur des feuillages, à leur place flottait l'odeur de la terre entrouverte, les rigoles s'arrêtaient. En entrant dans la salle à manger, ils furent réduits au silence. Ils avaient dérangé la tranquillité du jardin. Maintenant, ils s'arrêtaient et ils regardaient cet intérieur sobre et magnifique. La radio jouait encore. Le rideau de la cuisine était tombé sur une scène immobile. Les filles étreignaient les enfants dans les fauteuils. Les trois hommes s'étaient levés. Ils ne saluaient pas. Ils ne demandaient rien. Son père montra le mur et la vitrine. Le cœur de l'enfant devenait dur à force de ralentissement. Il était demeuré assis. La main de son père l'avait contraint à cette position. Il n'avait jamais désobéi. Il avait tourné la tête légèrement sur la gauche pour les regarder avancer comme des insectes dans l'ombre progressive. La main de son père s'était posée sur son épaule. Il pouvait tourner la tête. Il aurait voulu ne pas regarder le bureau mais c'était au-dessus de ses forces. Son cerveau fabriquait déjà des excuses. Il pouvait voir le tiroir, sa serrure dorée, la clé oblique, l'ombre de la clé sur le pied qui s'arrondissait. Ils décrochèrent les armes du mur et ouvrirent la vitrine. Deux d'entre eux étaient chargés de porter cet arsenal. Ils se pliaient pour entrer dans l'espace décrit par la bandoulière et l'arme. Les autres souriaient. Les armes cliquetaient. Les trois hommes s'étaient assis et la main pesante de son père avait quitté l'épaule. L'oncle s'était remis à manger. Le rideau de la cuisine frissonnait. Le père mentit lorsque l'officier lui demanda s'il n'y avait pas d'autres armes. L'enfant était fasciné par la facilité qui s'offrait à lui. L'officier le regardait. Les soldats avaient cessé de s'agiter. Les femmes chuchotaient derrière le rideau. L'enfant ouvrit la bouche. Son père était réduit à cette impuissance. Il fallait maintenant en mesurer l'importance. L'oncle souleva le couvercle de la théière pour constater qu'elle était vide. D'habitude il penchait le bec verseur sur le verre doré et le sirop s'écoulait lentement, doré lui aussi, lent et misérable.
L'invité était-il autre chose qu'un commerçant ou un soldat ou un intellectuel? Quelquefois il parlait savamment de la religion. Il avait toujours le livre à portée de la main. Le livre avait une couverture de cuir repoussé, cuir de Cordoue aux reliefs blancs, la crasse ornait les profondeurs de l'entrée du paradis, relative abstraction où l'on pouvait deviner la nécessité de la femme, y apparaissait aussi un enfant lunatique. Dans les innombrables replis du manteau, il y avait une baguette de noyer, fine et cinglante, précise comme un mot. L'invité avait renoncé à la table. Il avait demandé la permission d'aller faire un tour dans le jardin. Le groupe des soldats s'était fendu et l'officier l'avait suivi jusqu'au seuil, le regardant encore pénétrer dans la lumière,