de Patrick CINTAS
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Texte intégral
Il était une fois un royaume
il était une fois un homme
il était une fois Trapouz
Tahar c'est le nom de l'homme
le royaume a un nom
c'est un nom de royaume
lequel on ne sait pas
on ne peut pas tout dire
sinon ça servirait à quoi d'écrire
à rien
à dire des noms de royaumes
autrement dit à ne rien écrire de bon
ce qui est important
c'est le nom de l'homme
l'homme qui était une fois
il y a aussi un nom de femme
on s'en doutait un peu
un nom de femme
c'est doux comme la peau d'une femme
et ça s'écrit de la même manière
avec les mêmes mots
et forcément les mêmes lettres
l'homme vivait dans ce royaume
il vivait avec une femme
enfin près de la femme
c'est-à-dire à côté
il y a une distance entre l'homme et la femme
ils ne portent pas le même nom
ce qui n'a pas vraiment d'importance
vu qu'il est difficile à un homme
de porter un nom de femme
et le vice est versa
il y a des noms qu'on peut porter ensemble
par exemple Dominique
mais on se rencontre rarement de cette manière
il y a toujours un X et un Y
pour embêter le monde
où la femme ressemble à un trou dans une pomme
et l'homme à un ver
avec qui on peut mesurer les arbres
ce qui est bien utile
en temps de guerre.
il n'y avait pas de guerre
enfin pas encore
on n'enterrait que les malades et les vieux
et aussi les accidentés de la route
la route était très accidentée
on aurait dit un escalier
avec une rampe pour jouer avec la mort
et un grand nombre de marches
qui ressemblaient à des cercueils
Il n'y avait pas de guerre
dans le royaume où vivait l'homme
en question
les enfants faisaient la guerre
à l'aide de jeux vidéo
parce que les panoplies n'aidaient plus personne
à faire la guerre
on se déguisait en pixels multicolores
et on jouait à se déchirer le cœur
à coups de combinaisons aléatoires
sans rien savoir ni des combinaisons
ni même de l'aléatoire
on fait ce qu'on peut quand on est un enfant
et qu'il n'y a pas de guerre pour réveiller
ce qui dort.
L'homme travaillait au gouvernement
il était l'arbitre des Élégances
il y avait une grosse production d'élégances
dans ce royaume
et il fallait quelqu'un pour arbitrer
et c'est l'homme qui fut choisi
il dit: j'aurais préféré être gendarme
un gendarme ce n'est pas grand-chose
mais ça en impose
tandis qu'un arbitre c'est tellement noir
dans le stade
ou dans le tribunal
un arbitre c'est noir
et on voit des juges souffler dans leur hermine
et des arbitres de football
chatouiller l'oreille des greffières
qui rigolent quand même
parce qu'il vaut mieux être chatouillées
par un arbitre dans un stade
que par un juge qui applique la loi
quand c'est le cœur qui voudrait s'appliquer
et faire les choses comme il faut
exactement comme il faut
parce que l'amour c'est sérieux
on se caresse parce que c'est sérieux
si ce n'était pas sérieux
on se déchirerait le ventre
et on brancherait des piles électriques
sur les nerfs qui alimentent le sexe
les juges sont capables des pires choses
en matière d'amour
heureusement le sport c'est beaucoup plus chouette
que la justice.
— Arbitre des Élégances, dit l'homme
qui venait de recevoir son premier salaire
c'est bien payé
et puis on n'est pas obligé de porter l'uniforme
ce qui est un grand avantage
par rapport au métier de gendarme.
— Heureusement que tu n'es pas juge
dit sa femme en se grattant sous les bras
les juges sentent mauvais après l'amour
ce qui est un manque parfait d'élégance.
— J'arbitrerai si c'est mon destin
je déteste les comparaisons
mais je ferai ce qu'il faut faire
et je serai jugé pour ce que je ferai
de bon et de mauvais
je ne plairai pas à tout le monde
puisque le monde est divisé par définition
j'élèverai la main pour désigner l'Élégance
et certains s'en trouveront mal
ce qui est bien
puisque l'Élégance est une affaire de contradiction.
— Monsieur le Ministre, dit le secrétaire
voici votre bureau votre papier votre stylo
voici mes pieds mes mains et ma machine à écrire
et puis voici de l'aspirine
vous en aurez besoin tous les jours
c'est un sacré travail que vous avez choisi.
— Mais c'est que je n'ai pas choisi
dit l'homme en s'énervant un peu
parce qu'il ne voyait pas l'avenir
d'un bon œil
ni d'un bon pied d'ailleurs
le pied c'est important en matière de jugement
il faut se déchausser pour juger
et sentir un peu aussi
pour que tout le monde sache où il en est
— Je n'ai pas choisi, dit l'homme au secrétaire
je voulais être gendarme comme tout le monde
encore qu'une partie du monde
rêve de conduire des locomotives
le monde est divisé je vous dis
mais je n'aurai ni pistolet ni locomotive
j'aurai un bâton de pèlerin
et une bassine pour tremper mes pieds
c'est ça l'élégance monsieur
— Apportez-moi une serviette, dit l'homme
au secrétaire qui savait tout
du comportement des ministres
et le secrétaire lui apporta une serviette
soit pour ranger des papiers
soit pour s'essuyer les pieds
pieds ou papiers
c'est la question
C'était un secrétaire en forme de secrétaire
il avait toujours été secrétaire
ce qui ne l'empêchait pas de vivre avec des femmes
il n'avait jamais rêvé
ni de revolver
ni de locomotive
il avait rêvé chaque fois qu'une femme
l'avait embrassé dans le cou
les lèvres d'une femme dans le cou
ça le faisait rêver
et chaque fois que ça arrivait
il vivait un rêve
ce qui n'est pas donné à tout le monde
Qu'est-ce qui est donné à tout le monde?
c'est l'esprit qui est donné à tout le monde
et le corps pour le ranger
quand on ne s'en sert plus -
La preuve, disait le secrétaire
à qui voulait l'entendre
j'écris des poésies que personne ne lit
et quand je fais l'amour à une femme
j'ai l'impression de jouer de la guitare
*
Le secrétaire ouvrit la fenêtre
regarda un passant très matinal
il regarda aussi les fenêtres d'en face
les fermées les ouvertes les condamnées
il les regarda toutes
avec le même sentiment d'inutilité que cette nuit
quand il regardait la fenêtre pas vraiment ouverte
et qu'il faisait de son mieux
pour caresser la femme de sa vie
— il y avait un grand vide dans sa tête
un vide qui ne se partage pas
il ne savait pas trop
ce que c'était le vide
il en avait entendu parler
le plus vaguement possible
ou alors avec fatalité
mais tout aussi vaguement -
Sur le mur blanc qui arrêtait tout
il fit défiler autant de fenêtres
que son imagination le permettait
Et les fenêtres s'ajoutaient aux fenêtres
c'était terrifiant cet objet d'accumulation
cette accumulation du même objet
pour former l'image de son désarroi
Sait-elle au moins
le prix que je paye
pensait-il dans sa tête de secrétaire
Si j'ajoute 1 et que je retranche 0
il ne reste rien: voilà ce qui m'arrive
Mais est-ce que ça m'arrive vraiment?
Quelle drôle de question! disait-elle
mais elle ne dit rien
et il écrit le poème suivant:
Il faut bien s'arrêter quelque part
mais où s'arrête-t-on?
Nulle part
se dit-il pour interrompre son inspiration
j'écris deux vers
et ça me fait tellement mal
que je regrette d'être poète
à mes heures perdues
Il continua:
Nulle part
Je voudrais que ce soit nulle part
c'est quelque chose nulle part
facile à imaginer
facile de l'écrire
la preuve: je l'écris.
Qu'est-ce que j'écris?
se demanda le secrétaire
il faut que j'écrive un poème
pour appeler le plaisir
Eh! plaisir!
est-ce bien ton nom?
Il faut bien s'arrêter quelque part
mais où s'arrête-t-on
Nulle part
je voudrais que ce soit nulle part
c'est quelque chose nulle part
facile à imaginer
facile de l'écrire
la preuve: je l'écris
Maintenant il comptait les fenêtres
et il faisait des paquets de dix
pour que ce soit conforme
au système décimal.
il fit des paquets de cent
il fit des paquets de mille
il fit des paquets de dix mille
il fit des paquets de cent mille
il fit des paquets d'un million
un million c'est beaucoup
c'est souvent beaucoup trop
mais c'est des millions de quoi?
Il suffisait de fermer la fenêtre
pour arrêter le train et la locomotive
et le défilement de verre des fenêtres
et derrière chaque vitre il y a ton visage
et je ne vois pas si tu souris
ou si tu montres tes dents
qu'est-ce que tu fais derrière la fenêtre?
derrière le million de fenêtres
qu'est-ce que tu fais à mon cœur?
Quelle drôle de question! disait-elle
mais elle ne dit rien
elle dort dans son corps
son âme est posée à côté
comme un mouchoir
et il pleure dedans
des larmes toutes chaudes d'amour
et de dépit.
— Monsieur le Secrétaire! dit le Ministre
un peu brusquement
il donne du coude sur son bureau
le bureau résonne comme une église
Monsieur le Secrétaire, réveillez-vous!
et prenez note de ce que j'ai à vous dire
le secrétaire notait ce qu'il avait à lui dire
il notait ce qu'il ne disait pas
on ne sait jamais
s'il aimait à le dire
au lieu de dire ce qu'il a
— Monsieur le Ministre! dit le Président
un peu fortement
entrompant l'encrier plein d'encre
et secouant le papier plein d'arbres
Monsieur le Ministre, cessez de rêver!
on ne fait pas d'omelette sans œufs
et pas d'œufs sans poule
cot cot codec Monsieur le Ministre
mettez le feu à votre rêve
de société égalitaire
mais le ministre regardait Kateb
Kateb le bel arabe noir et or
Kateb détruit sur la plage
et les oiseaux qui secouaient le ciel
pour faire peur aux poissons
— Monsieur le Président! dit Dieu
un peu bêtement
il souffle dans son doigt creux
et son épaule s'augmente d'un plastron
Monsieur le Président, soyons sérieux!
la question n'est pas de savoir
si j'existe
ou si je n'existe pas.
La question n'a jamais été là
pour les uns j'existe
et pour les autres je suis l'erreur des uns
qui autrement auraient raison
— Dieu ou pas Dieu, dit un enfant
je ferai ce je pourrai
sans doute pas grand-chose
comme la plupart des hommes
qui sont tous des êtres humains
ce qui les rapproche un peu des femmes
le Ministre n'écoutait pas les bruits
dans la tête du secrétaire qui composait
une Ode à la joie
il regardait Kateb
il buvait Kateb
il deviendrait Kateb si c'était permis
seulement voilà mes bons amis
ne devient pas Kateb qui veut
il faut avoir de la naissance
et tout le monde n'en a pas
— Moi, avait dit le Secrétaire à la femme de sa vie
je ne voudrais pas avoir un enfant
aussi stupide que celui-là
tout le désespoir l'aveugle
je voudrais un enfant qui sache se taire
quand le grand moment est arrivé
qu'il faut se résigner
que rien n'arrêtera la mort
pas même la vie
surtout pas la vie
ni même l'amour
celui qu'on fait et défait toute la vie
pour démêler en même temps
les filins et les chevelures
— Moi, dit l'enfant pour s'amuser
parce que c'était sa vocation
je ne voudrais pas qu'un pareil dieu existât
qui fait naître les secrétaires
dans la chaussure des ministres
uniquement pour que le Président
adresse à Dieu des messages de paix
que personne n'écoute.
— Donnez-moi cet enfant, dit Dieu
j'en ferai mon fils éternel
il écrira des livres que tout le monde lira
ce qui est une manière
de dire que j'existe
j'existe j'existe j'existe
cet enfant en témoignera
et j'existerai éternellement
si c'est la volonté des hommes.
Kateb souriait
pourquoi souriait-il?
il n'était pas ministre
et donc n'avait pas réussi dans la vie
il faut avoir réussi dans la vie
pour devenir Ministre comme ça d'un coup
comme par miracle
comme si dieu existait vraiment
et qu'il n'y avait qu'à l'en prier
— Existe, dieu, existe autant que tu veux
les hommes qui réussissent dans la vie
deviennent ministres du gouvernement
ils font des sourires à tout le monde
et tout le monde croit que dieu existe
ce qui est faux bien entendu
mais tant pis puisqu'il existe quand même
Kateb, pourquoi souris-tu?
tu n'as aucune raison de sourire
tu es complètement détruit
il a suffit d'un livre
et d'une femme pour le lire
et ta destruction a été envisagée
comme un mode d'existence littéraire.
qui détruit qui?
Je suis un homme, dit le secrétaire
j'écris des poésies pour l'humanité
elle en fera ce qu'elle voudra
que dieu existe ou qu'il n'existe pas
je suis un homme et je souris
je souris parce que je ne suis pas devenu ministre
ce qui prouve que tout peut arriver
quand on a du talent.
Je détruis je
Je suis une femme, dit le Ministre
en prouvant le contraire
au moyen de sa virilité
qu'il trempe comme un doigt
dans l'encrier trop fin de sa mémoire
enfin j'aurais pu l'être
et je n'aurais pas aimé les hommes
et encore moins les enfants
qui sont comme des vieillards
ou le miroir qui les rapproche de la mort
ou la porte collée avec du chewing-gum
et le vent qui fait des bulles dans la serrure
ma porte est fermée à cette sorte d'amour
comprenne qui pourra
tu nous détruis
c'est plus exact, pensa le secrétaire
dans un livre farci de monologues intérieurs
comme avec des poignées de riz
on farcit les piments
au bout de la plage et au bord du ciel
commençait l'ombre de Kateb
et elle s'étirait jusqu'à nous
et nous en témoignons aujourd'hui
bien après l'avoir écrit
Quelle drôle de réponse! disait-elle
mais elle ne disait rien
c'est une femme qui ne parle pas
ce n'est pas qu'elle se taise
il faut parler à sa place
dire ce qu'elle dirait si elle le disait
elle ne dit rien pour expliquer
on comprend que tout est dit
mais que dire après elle?
faut-il parler d'amour
ou de la pluie et du beau temps?
faut-il parler du chant de l'oiseau
ou de l'économie du raton laveur en terre d'Ariège?
faut-il parler avec un peu de poésie?
il arrive que la poésie soit la voix d'une femme
je n'ai jamais entendu cette sorte de poésie
la femme je l'ai rencontrée
mais elle manquait de poésie
parce que c'était une autre poésie
d'ailleurs j'entends très mal ce que je lis
il est vrai que c'est écrit avec l'encre abstraite
de ma mémoire esclave de la mémoire
qu'est-ce que j'ai de commun
avec cet empilement d'arbres dans ma chevelure
d'oiseau recomposé en partant des ailes
puis d'un coup de pinceau rageur
je dessinai le corps blanc et noir
et j'affinai le bec jaune et pointu
avec lequel l'oiseau que j'étais
tentait de tracer les lettres que ma mémoire
attribuait à la mémoire
Quel drôle de rêve que ton rêve!
disait-elle en rêvant la même chose
mais elle ne disait rien
parce qu'elle avait l'habitude de ne rien dire
elle écrivait pour ne pas oublier
elle n'oubliait rien à part le premier rêve
qui servait de décor
à sa nuit de femme fatale.
pensait le secrétaire
dans sa tête de secrétaire
tandis que le gouvernement s'interrogeait
sur la manière d'expliquer Kateb
enfin pas Kateb en tant que personne
expliquer la présence de Kateb
Kateb à la télé dans les journaux au cinéma
Kateb aux terrasses à la plage à l'école
à l'épicerie aux W.C. dans les postes de police
Kateb partout où on essaie d'exister
pour que ça se passe le mieux possible.
et chaque fois que le Ministre distrait
regardait par la fenêtre sans regarder
il voyait Kateb sur son estrade
Kateb expliquant sa composition
comptant les cellules de sa chair
et les aphorismes de son esprit
Kateb admiré par tous.
à l'œil nu ou dans l'écran
Kateb dont la voix était reconnaissable
pas moyen de lui échapper
il levait la tête pour vérifier
la hauteur de l'encre dans l'encrier
et Kateb apparaissait entre deux crayons
il secouait sa cigarette dans le cendrier
et tandis qu'il se frottait un œil
avec la jointure sclérosée d'une phalange
de l'index de sa main droite
Kateb clignotait au fond de la paupière
secouant ses innombrables os
et ouvrant la bouche toute grande
pour exprimer son profond étonnement
d' être encore de ce monde
malgré l'épouvantable destruction
qui augmentait son existence
d'un certain mystère
il déposait un très doux baiser
quelque part dans les cheveux d'une femme
et l'estrade se profilait avec la mèche
surmontée de l'oscillant Kateb
qui jouait à étonner le monde
en parlant dans une langue
qui n'était pas la sienne
Kateb qui lui-même se reconnaissait
dans le reflet télévisuel
qui parvenait sur les lieux mêmes de sa destruction
le Ministre arbitre rompit le silence
au moyen d'une feuille de papier
qu'il fit claquer en ses doigts
comme on tire les feuilles des arbres
et le Secrétaire sortit de sa rêverie
et il se mit à écrire sur la feuille sonore
sans doute un très joli poème
on ne doute pas que ce soit un joli poème.
même très joli en y regardant de plus près
qui dira le contraire
maintenant que c'est écrit
et puis qu'est-ce qui est le plus élégant:
écrire un poème qui manque d'élégance
ou l'effacer par manque d'élégance?
en fait il n'écrivit pas le poème
pas sur la feuille de papier en question en tout cas
je dis en question en tout cas
comme j'aurais dit madame est-ce que
ou bien je ne sais pas si je dois
ou si j'ai mal fait c'est que
enfin vous voyez ce que je veux dire
la feuille entre les doigts du ministre en question
et le poème dans la tête du secrétaire en tout cas
le tout dans un bureau mitoyen
du bureau du président de la République
qui a d'autres choses à faire
que de se coltiner les histoires d'amour
d'un ministre et de son secrétaire
le monde rapetissait à vue d'œil
quelqu'un nourrissait le monde
quelqu'un on ne sait pas qui
et le monde se nourrissait à l'œil
et il se réduisait comme un savon
les lettres s'effaçaient à la surface
on ne voyait plus la marque
on ne savait plus comment s'appelait le monde
Pierre Paul Jean ou Ahmed ou Patrick
le monde n'avait plus de nom
et il diminuait et tout diminuait
et on ne voyait pas que ça diminuait
forcément puisque tout diminuait en même temps
les rapports ne changeaient pas
on ne s'apercevait de rien
on n'avait pas la sensation de l'infini
mais on y allait tout droit
et ça ne faisait pas mal du tout
simplement des doigts se levaient
pour demander des choses simples
comme de manger à sa faim
ou d'être aimé pour soi-même
et tant d'autres choses si simples
qu'on se demandait pourquoi
il y avait tant de doigts levés
sachant que tout le monde
n'avait pas la force de lever le doigt
pour poser la question
qu'il avait envie ou besoin de poser.
cela se passait dans le bureau mitoyen
entre un Ministre qui aimait le papier
et un secrétaire qui écrivait dessus
la fenêtre donnait sur la cour
et la cour sur la place
la place sur une autre place
et cette place sur l'avenue
au bout de laquelle il y avait
une marchande de pommes d'amour
et dans les pommes un goût de printemps
et dans le printemps une idée de l'amour
enfin de ce que pourrait être l'amour
si on avait vraiment envie qu'il existât
— Je me comprends de moins en moins
expliquait Kateb à un groupe de touristes japonais
qui avaient vu l'Alhambra et la Tour Eiffel
et à qui ça n'avait pas suffit
je perds ma forme humaine
en fait je me déforme
j'aurais pu m'abstraire mais non
il a fallu que je me déforme
je ne sais pas ce qui est le plus facile
se déformer ou s'abstraire
je sais que ce n'est pas la même chose
on ne se déforme pas comme on s'abstrait
et le vice est versa
on se déforme en dépit du bon sens
ce qui n'est pas le cas quand on s'abstrait
mais on s'abstrait sûrement sans douleur
ce qui ne manque pas de sens
si on y regarde d'assez prés
dans cette différence de résultat
est-ce que j'ai l'air de ne pas y toucher
à cette nuance qui me redonne la vie?
Le Ministre baissa le son du haut-parleur
il diminua le contraste
et supprima toutes les couleurs
comme si le secrétaire allait le répéter
qu'il avait triché avec la réception des images
et que le son laissait à désirer!
il ferma les yeux pour ne plus voir
et il vit que c'était impossible d'oublier
quelque chose existait bien avant sa mémoire
et c'était peint sur le mur de la grotte primitive
regarde disait le premier
j'existe et je ne suis pas sûr de ton existence
toi tu ne peux pas douter de la mienne
mais tu ne sais pas ce que j'ai voulu dire
quand il rouvrit les yeux
il vit Kateb à la fois dans la télé
et dans l'écran de la fenêtre entre les rideaux
il vit deux Kateb dont un n'était que lumière
et l'autre simplement
un assemblage de couleurs
— dis-moi quelle est la différence
entre la lumière et la couleur
est-ce que tu me parlais de la même chose
quand j'ai appris ton existence?
*
Donc le secrétaire écrivait des poésies
Et le ministre qui ne voulait pas être ministre
Était ministre quand même
— Mais que faisait Kateb?
il n'était ni ministre ni secrétaire
il n'écrivait pas de poésies
il était simplement détruit
ce n'est pas facile d'être détruit
quand on n'est ni ministre ni poète
mais simplement un pêcheur d'oiseaux
et en plus complètement détruit.
Le Président de la République
avait convoqué le Ministre Arbitre des Élégances
suivi de son secrétaire poète à ses heures
et de sa femme qui jouissait d'une grande fortune.
— Monsieur l'Arbitre, dit le Président de la République
Kateb n'est qu'un arabe de trop
ce qui n'est pas grand-chose
ayez l'élégance de me l'accorder -
Seulement voilà de trop ou pas de trop
c'est un arabe qui existe
ce qui est vraiment très dur à avaler
quand on a soi-même du mal à exister
est-ce que vous me suivez?
— Je vous suis parfaitement, dit l'Arbitre
qui suivait imparfaitement
mais qui mentait parfaitement
dans le but très louable
de parfaire l'imparfait.
— Il est très important que vous me suiviez
poursuivit le président de la République
qui était un grand escogriffe un peu poilu
dont la voix semblait sortir d'un haut-parleur.
— C'est très important, affirma l'arbitre
et très élégant je dois dire
c'est parfaitement dit
et je vais le noter sur le livre des Élégances
— Il y a un livre des Élégances?
demanda le président en allumant un cigare
je n'en avais jamais entendu parler
ni même en Conseil des Ministres.
— Il y un Conseil des Ministres? dit l'arbitre
tout étonné qu'il y en eut un et qu'il ne le sût pas
— Certes il y un conseil des ministres
expliqua le secrétaire qui se sentait le droit
d'expliquer son métier à son maître de Ministre
dont la mauvaise volonté ne faisait pas de doute
— Voilà une bonne nouvelle, dit l'Arbitre
qui pensait que c'en était une mauvaise
vu qu'il y avait plusieurs ministres
et un seul conseil
ce qui est tout de même très embêtant
quand on veut imposer son point de vue.
— Ce n'est pas facile d'être ministre, dit le secrétaire
qui rêvait d'être ministre un jour
et qui se désolait que ce soit un rêve
rien qu'un rêve
un sale rêve de secrétaire
c'est-à-dire rien qu'un rêve
et pas autre chose qu'un rêve
autrement dit il ne serait jamais ministre
ce qui est dur à avaler
quand on rêve de l'être
et qu'on est secrétaire.
— Je m'en fiche d'être ministre ou cuisinier
dit le secrétaire au président de la République
l'important c'est d'aimer ce qu'on fait
sans vouloir vraiment le faire
je ne serais pas secrétaire si j'avais pu
mais j'ai pu être secrétaire
et poète à mes heures perdues
vu que je gagne mes heures
à faire le secrétaire
mon dieu ayez pitié de moi
je ne fais pas ce que je veux
je fais exactement ce que je ne veux pas
mais je le fais
pour l'amour d'une femme
c'est terrible et pas croyable
mais je le fais sans le vouloir
est-ce que c'est du temps perdu
ce que je gagne à ne pas tout perdre?
— On ne prie pas dans le cabinet
du président de la République
dit la femme du Ministre
en donnant un coup de coude
dans les côtes du Ministre
— C'est vrai quoi, dit le Ministre
si c'est prier que vous voulez
allez prier ailleurs si j'y suis
et si je n'y suis pas
ce qui a de fortes chances d'être
revenez nous casser les oreilles
ce qui vaut mieux que ne rien entendre
— On devrait supprimer la poésie
dit le président de la République
on la remplacerait par la tauromachie
une bien belle chose qui manque à notre société
que cette chose incroyablement belle
qui fait figure de poésie quand elle manque
Qu'en pensez-vous monsieur l'Arbitre?
— J'en pense, Monsieur le Président,
dit le ministre en se mouchant dans ses doigts
je pense que vous avez parfaitement raison
je ne voulais pas être ministre
je voulais être gendarme
pourquoi donc les poètes
ne deviendraient-ils pas des toreros?
— Ou des secrétaires...
— Ou des secrétaires, oui, des secrétaires
ce qui ne les empêche pas d'être poètes
il y a des heures favorables à la poésie
entre une tâche bien remplie
et un hommage sexuel
il y a de la place pour la poésie
de la poésie élégante bien sûr
sinon ce n'est pas de la poésie.
— Monsieur l'arbitre des Élégances
vous ne serez jamais gendarme
dit le président de la République
moi je voulais être cordonnier
un beau métier la cordonnerie
eh bien je suis devenu président de la République
c'est comme ça je n'y peux rien
et je ne sais même pas si c'est élégant.
— Ce qui serait élégant, dit la femme du Ministre
ce serait qu'on m'offre de quoi m'asseoir
cette conversation m'a épuisée
j'espère que je ne suis pas venue pour rien
— Il y a, madame, que Kateb est un arabe
on ne s'assoit pas en présence d'un tel problème
et ce n'est pas manquer d'élégance
que de ne pas offrir un siège
je vous avertis que si vous continuez de vous plaindre
je vous désépouse et je vous donne à n'importe quel secrétaire
par exemple celui-ci
avec lequel vous ne vous ennuierez pas
puisqu'il écrit des poésies
et que ça ne manque pas d'élégances, paraît-il!
Écrire des poésies en un pareil moment
un moment où Kateb tente de se reconstruire
est-ce raisonnable, je vous le demande!
(ainsi commençait le discours du président).
Sadat ou sadati
je vous laisse le choix -
je peux dire: trapoutsacaraoulami
ou bien: je sais jouer de la guitare
ce qui ne veut pas dire la même chose
je veux dire que l'une proposition
n'est pas la traduction de l'autre
et le vice est versa
on ne fait pas de discours dans le but
de traduire ce qui ne veut rien dire
ou faire dire ce que ça veut dire
à ce qu'on ne dit pas
mais si vous choisissez
mesurez bien la mesure de votre choix:
ou bien je parle arabe
et personne ne comprend rien
ou bien je parle français
et tout le monde comprend pourquoi -
est-ce que vous me comprenez?
Quelle folie de vouloir vivre à tout prix!
Ce qu'il faut payer, vous trouvez ça normal?
Un jour tout va pour le mieux
le monde fait plaisir à vivre
et le lendemain tout va mal
quelqu'un est mort
ou bien un amour s'est achevé
ou on n'a pas trouvé la solution
et on vous condamne à la peine de mort
comment qui ça on? nous nous tous vous tous
on se condamne à se casser les pieds
et on se casse les mains au travail
et le dos à faire des enfants
et la tête pour avoir des diplômes
et le cul pour pas grand chose -
comment qui ça on!
on vit parce que c'est plus facile
et on meurt parce que c'est difficile de faire autrement.
Cassons-nous les pieds si c'est notre destin
moi je voulais être cordonnier
mais ce n'était pas écrit
et je suis devenu président par la force des choses
ou par le jeu démocratique si on préfère
j'étais un rêveur en cordonnerie
et me voilà moins rêveur
et pas du tout cordonnier
qui veut devenir cordonnier à ma place?
moi je resterai président de la République
je sais très bien faire ce qu'il faut faire
pour diriger le royaume de la République
je ne sais plus très bien ce qui me plaisait
dans la cordonnerie
tant mieux j'y penserai moins
et je serai un fameux président du royaume
— que demande le peuple?
tiens un oiseau vole
vous avez vu l'oiseau sur la corde à linge?
on dirait un mouchoir de femme
avec un coin de rouge à lèvres
et un cheveu qui traverse la toile
il vole maintenant que je l'ai dit
je ne regrette pas vraiment ce qui est arrivé
le mouchoir est tombé dans l'herbe verte
et je l'ai ramassé pour le respirer
il sentait la bouche et la tête
un brin d'herbe me chatouilla le nez
c'était son doigt imperceptible
et ma narine un doigt de gant
pourquoi regretterais-je ce qui n'a pas eu lieu?
j'ai marché jusqu'au bout de la rivière
le mouchoir se prenait pour un oiseau
il avait du rouge à lèvres sur son bec
il sentait sa chevelure et son épaule
je me serais jeté à l'eau
mais l'oiseau ne l'a pas voulu
— tu seras président de la République ou rien
dit l'oiseau en secouant ses plumes.
— Président de la République c'est quoi?
j'ai demandé sans espérer aucune réponse
vu que je parlais en réalité à un mouchoir
j'ai volé le mouchoir
mais c'était par amour
je ne voulais pas être président de la République
je voulais être un oiseau
avec du rouge à lèvres au bout de l'aile
et un cheveu en travers de mon corps
qu'elle aurait transpercé sans rien dire
ayant compris le sens de mon rêve.
C'est quoi sident prédela pu réplique?
je voulais être nierdocor
j'aimais une femme plus que toutes les autres
elle avait des cheveux noirs et des épaules blanches
j'écrivais des fantaisies musicales
dans ses cheveux
le vent ne m'a pas aidé à devenir musicien
j'ai écrit la symphonie de l'amour tombé à la renverse
mais je n'avais pas le sens du contrepoint
j'ai tout raté par excès d'instruments
et je suis devenu président de la République
— Quelle triste histoire! dit l'oiseau
qui venait de l'inventer
pour faire plaisir à une petite fille
dont l'harmonieux derrière
ressemblait à un cor de chasse
moi, poursuivit l'oiseau des mers
je voulais devenir l'amant d'une femme
je me fichais pas mal de tout le reste
et je comptais sur mon charme naturel
— ça alors! dit la femme en se réveillant
qu'est-ce que c'est que cet oiseau?
— Je ne suis pas un oiseau, dit l'oiseau
je suis un amoureux, chantait-il
et je voudrais vous aimer, picorait-il
entre les cuisses qui jouaient avec l'ombre
que ses ailes portaient au bout du soleil.
— Je vois bien que tu es un oiseau
dit la femme en refermant ses cuisses
comme on ferme une porte à l'étranger
moi je n'aime que les présidents de la République
il n'y en a qu'un à la fois
et il ne peut pas aimer toutes les femmes
ce qui est un avantage considérable
quand on veut faire des enfants
Si tu connais un président de la République,
donne-moi seulement son adresse
et je lui donnerai tous les enfants du monde
si c'est ce qu'il veut.
— Je ne veux rien du tout
dit le président de la République
juste avant de se marier
avec la femme de sa vie
je veux simplement compter le nombre de mes doigts
et le diviser par le nombre de mes mains
pour voir si le résultat est impair
et plus proche de six que de trois
— Je ne connaissais pas ce problème
dit l'oiseau soudain intéressé
j'en connais un autre du même genre
mais qui n'a rien avoir avec le mariage
et encore moins avec les femmes
je ne dis pas qu'il n'y est pas question d'amour
parce que l'amour n'a pas de limite
— Voyons voir de quoi il s'agit
fit le président soudain intéressé
parce que l'oiseau soulevait de nouveau
dans la poussière volatile
de ce désert de l'amour et de la parole
que serait la femme
s'il n'y avait pas l'homme pour la fertiliser?
— S'il n'y avait pas la femme
dit la femme en plumant l'oiseau
tu mangerais des clopinettes
et non pas de la volaille braisée comme il faut.
— Mince mon oiseau! dit le président
quel dommage un oiseau si intelligent!
il faut être femme pour manger l'oiseau
et je ne suis pas un homme si je te laisse faire.
— Bas les pattes! espèce de dictateur!
fit la femme en cherchant ses vêtements
je te donne de l'amour et tu ne le rends pas
tu n'es pas l'homme de ma vie
je te ferai avaler tous les oiseaux du monde
pour t'apprendre à vivre avec les femmes.
— Je ne veux pas vivre dans le péché!
dit le président de la République
qui avait beaucoup pêché sans le savoir
et beaucoup aimé cela sans y trouver
à redire ce que redisent les oiseaux
quand la femme pond des œufs.
Je veux vivre avec mon oiseau!
Je ne veux pas mourir sans mon oiseau!
— Ne fais pas l'enfant et mange
sinon tu rapetisseras comme tout le monde
et il n'y aura plus un seul bulletin de vote
dans l'urne blanche de ta destinée.
— Je me fiche de la démocratie!
Je veux vivre de la dictature
il paraît que ça rapporte beaucoup
si on a bien étudié le problème.
Ça rapporte de quoi vivre
plus longtemps que les autres
parce que la vérité elle est là mon vieux
si tu veux vivre vieux
il faut se payer le luxe de la vieillesse
sinon tu vis très jeune
ce qui n'est pas un luxe.
non ce n'est pas un luxe
ce n'est vraiment pas un luxe
mais j'aurais peut-être mieux fait
quand je n'étais pas encore assez jeune
c'est si vite fait un coup de couteau
en long en large ou en travers
on a vite fait de devenir un assassin
et pourtant on ne le devient pas
l'excuse c'est qu'on voudrait devenir cordonnier
alors qu'on sait très bien que tout est joué
qu'on deviendra président de la République
par le jeu de la démocratie qui vote
ou par le jeu de celle qui ne vote pas
j'étais très jeune en ce temps-là
je rêvais sous des peintures d'un temps passé
il y avait des animaux et des hommes
il y avait des armes pour tuer les animaux
mais on ne disait rien de la guerre
ni du destin des femmes
et je rêvais d'un ventre de femme
je rêvais d'un champ de bataille
et je coupais la gorge à un homme de couleur
et je violais sa femme avec délectation
et le champ de bataille se soulevait sous mes pieds
j'avais l'impression d'un nouveau voyage
et je ne me trompais pas
je voyageais en l'air
je traversais l'espace rond de ma mémoire
je me posais sur les branches
je signais mon nom avec mon aile
je picorais les fruits
et la branche giclait sous moi
et je voyageais encore
l'espace s'étirait en aval
je ne revenais plus
je m'éloignais
il y avait des croûtes de calcaire sous mon front
c'est ma mémoire qui s'écaillait
et je me demandais si la femme voyageait
si elle revenait au même endroit
si elle avait l'air d'un oiseau
quand le plaisir allumait son ventre
la fille des yeux aux yeux de jais
comme j'y tenais à deux mains
et comme je l'aimais sans le savoir
sous la peinture presque murale
il y avait notre lit de calcaire et de fer
notre lit de bauxite de pyrite d'or d'argent
et je rayais quelque chose dans la mémoire
je ne savais ce que c'était la mémoire
mais j'effaçais une ligne sur deux
et personne ne comprenait plus rien
de ce que j'avais à leur dire
ce que j'ai à vous dire je le sais
je sais toutes les courbes de son corps
mais c'était une excuse
de vouloir devenir cordonnier
en fait je voulais tuer quelqu'un
avec mes deux mains je l'aurais aimé
et en même temps je l'aurais détruit
première mort la destruction
et puis je l'aurais tué deuxième mort
et tout le monde aurait fini par l'oublier
troisième mort pendant que je finis de vivre
dans une prison d'encre et de papier
j'ai traversé la page avec une aiguille à coudre
qui a dit que les présidents n'aiment pas la République?
C'est la République qui n'aime pas les présidents
et j'ai traversé une autre page avec la même aiguille
et puis une autre et puis une autre
c'était un rêve opaque dur lent
je traversais à bord de l'aiguille
je ne contrôlais pas la manœuvre
les arbres se réveillaient
les oiseaux s'éparpillaient
je savais que je n'étais pas loin de tout
au contraire je m'approchais de tout
et il y avait quelque chose de peint
quelque chose de rouge noir jaune
un pays de terre de pierre de sang
et pas une femme pour dire ce qui lui arrive
les animaux meurent sans un cri
on ne peint pas le cri des animaux qu'on tue
les flèches sont comme l'aiguille
elles traversent un champ de blé
il y a le mot "blé" qui s'écrit
elles traversent la poitrine d'un cerf
et le mot "cerf" s'écrit à coté du mot "blé"
cerf blé — blé cerf — ça ne veut rien dire
parce que l'homme ne se demande pas
si son destin est lié à celui de la femme qu'il aime
et le mot "amour" s'écrit aussi
le blé aime le cerf
le cerf aime le blé
l'amour du cerf pour le blé
ou l'amour du blé pour le cerf
le blé de l'amour et le cerf
le blé du cerf celui de l'homme
le blé de la femme
et la femme dans le cerf
il n'y avait rien que je comprisse
il n'y avait pas de mots
et je voulais qu'il y en eut
pour que mon destin ressemble à ma femme
pour que ma femme dise oui ou non
exactement comme ça lui plaît
et non pas comme je l'ai peint
sur le mur de la grotte préhistorique
où je n'ai aucun droit d'aventure.
c'est en cachette que je grave mon cœur
dans l'écorce des arbres de ton jardin
— mon petit bout de président
on t'a demandé de faire un discours
pas de raconter ta vie sentimentale
qu'on apporte un nouveau micro
celui-là a un défaut de langue!
on apporta un nouveau micro
au président qui épongeait son front
dans le revers de la manche de son veston
— Ce qu'on peut suer à la télé
dit-il pour tout commentaire
ce que tout le monde accepta de bonne grâce.
Le nouveau micro était une sorte de tube
de trois centimètres de diamètre
et vingt centimètres de longueur
il y avait un bout de fil d'un côté
et une espèce de pièce de monnaie de l'autre
la surface était bronzée comme le canon d'un fusil
il le trouva tellement joli
qu'il le montra à tout le monde
ce qui fut du plus bel effet
— Ce micro est une œuvre d'art
déclara un marchand de New York
et il acheta l'image télé pour un bon prix
avec quoi le président de la République
offrit à sa femme qui l'aima beaucoup
une limousine molle et verte
un jardin japonais avec un japonais au centre
un japonais avec un jardin dans la tête
une tête de jardin qui se plaignait
de n'avoir pas de jambes pour visiter
un visiteur qui aimait une visiteuse
un amour en carton-pâte
qui ressemblait à Bugs Bunny
un lapin qui se cachait dans les œufs de Pâques
une certaine quantité d'œufs
dont le moins qu'on puisse dire
si l'on a l'esprit bien affûté comme il faut
c'est qu'ils ne manquaient pas d'une certaine allure
qui rappelait à la fois
l'étonnante démarche de l'autruche qui a froid
et le parterre considérablement agrandi
des amateurs d'art sur le déclin
la femme du président de la République
acheta un grand sac avec ses économies
et elle mit tous les cadeaux dedans
et tout le monde fut stupéfait
de constater qu'après l'avoir secoué
le sac rempli de cadeaux était redevenu
le micro qu'il aurait dû toujours être
Le marchand au paroxysme de la joie
acheta cette deuxième version
pour un prix qui dépassait les limites
d'une imagination peu habituée
à créditer son compte dans la pensée
et le président de la République n'acheta rien
il courut au bordel pour tout dépenser
et on le vit à la télé
faisant des choses pas propres du tout
avec des femmes qui sentaient mauvais
le tout en couleur et en relief et en stéréo
et tout le monde sut alors
ce qu'en principe il n'aurait pas dû savoir
— j'aurais mieux fait d'acheter
un autobus avec une impériale
et une centaine de citadins
pour les mettre dedans
et jouer à l'autobus
avec l'enfant que je t'ai fait
avec celui que je t'ai donné
et avec celui ou celle dont tu m'as privé
on aurait creusé une route
en travers de l'appartement
une belle route avec des accidents
une route avec des pompiers
une route avec des avions crashés
et des personnages figés dans la mort
ce qui aurait certainement beaucoup amusé
l'enfant que je t'ai fait
celui que je t'ai donné
et celui ou celle dont tu m'as privé
espèce de remède contre l'amour!
dépensière! dégoûtante! culottée!
je t'aime encore parce que l'amour ne meurt pas
mais je n'ai plus envie de coucher avec toi
à quoi ça sert de coucher avec une femme
qui entretient des rapports équivoques
avec un marchand de New York?
— Je ne répondrai pas à cette question
dit la femme en suçant le micro
il y a des questions qui ne regardent pas les autres
qu'ils regardent ailleurs s'ils ne veulent pas être surpris
par les visions de ma vie sexuelle.
tu aurais mieux fait de m'acheter
de la cervelle d'oiseaux au fenouil
un carré de terre bien molle et verte
pour cultiver des plantes aromatiques
un livre livrant tous les secrets de l'aromathérapie
une guérison miraculeuse
un sachet de cailloux qui se mangent avec les doigts
et de l'eau de la grotte pour mes pieds
— Tu répondras à toutes les questions
qu'on te posera à la télé
sinon je vais passer pour un imbécile
je ne veux pas qu'on raconte n'importe quoi
à propos de ce marchand de micros
— Ce micro n'est plus un micro
c'est une parfaite œuvre d'art
mais tu n'as rien vu de sa beauté
et tu as perdu une occasion de te taire
quel beau micro! quel minimum!
et quel maximum à lui tout seul!
je ne savais pas que c'était une œuvre d'art
je voulais acheter les quatre pattes d'un cheval
pour changer les pieds de mon bureau
dont le dessus a beaucoup servi
lors des dernières manœuvres de la marine française
en Mandchourie orientale
quel beau bureau j'aurais eu si j'avais su
mais j'avais rien su
j'avais un bureau et pas de pattes de cheval
qui aurait dit que ce sacré micro
aurait changé ma vie du tout au tout?
personne à part quelques connaisseurs
dont un marchand de New York
il y avait aussi un paysan de la région de Moscou
mais le train était trop cher
et il n'y avait plus d'avion
dommage pour le paysan de la région de Moscou
il s'y connaissait vraiment
en matière d'œuvre d'art
il avait moins d'argent que le marchand de New York
mais il était plus sympathique
alors j'ai vendu le micro au marchand de New York
— Ce n'est plus un micro , dit le marchand de New York
en fait ça n'a jamais été un micro
ce qui est a toujours été
c'est le principe minimum de l'art
et ce qui sera n'existe pas encore
sinon dieu existerait
ce qui est impensable.
— Je ne comprends pas tout à l'art
pas tout à l'art , dit le président
moi je fais des discours électoralistes
ma femme me trompe avec un marchand d'art
ce qui n'a aucune influence
sur mon comportement d'amateur d'art
c'est dommage de ne pas profiter
de ce qui pouvait m'arriver de pire
mais la vie est une ombre qui marche
et le soleil ne sera jamais
dans le regard de la femme qui m'aime
qu'un reflet de la réalité
qu'il faut remettre à l'endroit
si l'on veut commencer à comprendre ce qui arrive
qu'elle est belle la femme qu'on aime
ce n'est pas qu'elle soit plus belle que les autres
on ne compare pas la femme qu'on aime
la femme qu'on aime est incomparable
ce n'est pas une œuvre d'art
pas un micro plus artistique que les autres
on ne met pas la femme qu'on aime dans un musée
pas même dans un livre
on ne se prive pas de lui écrire des lettres
de longues lettres qui ressemblent à des livres
tellement elles sont longues et douloureuses
parce que ça fait mal de t'écrire ma chérie
il faut faire attention à t'écrire vraiment
pas écrire "je t'aime" comme on écrit "je t'aime"
écrire "je t'aime"
comme on écrit d'un bout de l'oiseau à l'autre
décrivant le bec si ça s'impose
parsemant les ailes de taches d'encre
et glissant sur les pattes vers la branche
où j'ai vu ton sexe fleurir au bout d'une feuille
oh quel papillonnage avec la feuille!
quel cri de plaisir avec les bras et les mains
quelle lenteur avec les boucles de cheveux
je t'aime mais je ne l'écris pas
il ne vaut mieux pas l'écrire
ça ne sert à rien de l'écrire
il vaut mieux écrire des livres
qui ressemblent à des lettres
des livres en forme de pages d'ailes d'oiseau
avec des couvertures en forme de bec d'oiseau
et des lettres à l'encre de plume et de chant
qu'est-ce que ça peut siffloter dans ma tête
ce que j'ai envie de te dire
et que je ne te dis pas
parce que je ne sais pas écrire
ce que l'amour m'inspire
— Tu devrais te coucher, dit la femme
du président au président qui écrit
une lettre d'amour dans son bureau
un peu tard dans la nuit ce n'est pas normal
d'écrire si tard des discours pour le lendemain
pense la femme qui dit "tu devrais te coucher"
simplement pour exprimer son souhait
de ne pas être dérangée dans la nuit
par un président aux doigts tachés d'encre
qui bafouille encore de belles promesses
et des injures carabinées à l'opposition
— Me coucher avec qui dit le président
à la femme du président qui entend
"me coucher dans le lit" et qui répond
"où veux-tu te coucher imbécile"
je n'aime pas qu'on me traite d'imbécile
se dit le président sans rien dire
parce qu'il n'a pas envie de discuter
avec cette femme qui en est vraiment une
mais qu'il n'aime pas comme on aime une femme
quand on l'aime vraiment
Le président de la République n'a pas fini
d'écrire la lettre d'amour qu'il adresse
à une femme dont il est très amoureux
— ça me change d'être amoureux
ce que j'aimerais faire l'amour par amour
j'en ai marre de faire l'amour pour l'amour
quand je pense que je n'ai jamais fait l'amour par amour
et si souvent fait l'amour pour l'amour
quand je pense que je suis vraiment sûr
d'aimer une deuxième fois
cette fois je ferai l'amour par amour
ce sera beaucoup mieux que la première fois
quand j'ai beaucoup aimé
et que j'ai été très aimé
mais nous n'avions pas le sens de l'amour sans doute
et chacun est parti de son côté
pour aimer pour l'amour sans doute
mais cette fois je dirai tout
et je lui montrerai ce que je dis
et elle me dira la même chose
— La même chose que quoi, dit la femme
du président au président
mais le président ne daigne pas répondre
il se penche sur son écritoire
et il écrit encore une phrase qui veut dire "je t'aime"
et elle croit qu'il n'a pas entendu
la remarque qu'elle lui a faite
simplement pour exprimer sa crainte
d'être dérangée dans son sommeil
par un président qui écrit des discours
jusqu'au milieu de la nuit
et qui n'écoute pas ce que lui dit
la femme qui l'aime par ou pour l'amour
là n'est pas la question elle l'aime
et elle a envie de dormir
mais sans être dérangée dans son sommeil
par un président qui écrit des discours
jusqu'au milieu de la nuit
et qui n'écoute pas ce que lui dit
la femme qui l'aime tiens je me répète
dit la femme du président au président
qui se demande de quoi elle parle
cette femme qu'il n'aime que pour l'amour
et il écrit il écrit il écrit sur le papier moite
les mots que l'amour lui inspire
par exemple le mot "mésange"
il ne sait pas ce que c'est une mésange
sauf la mésange à tête noire
parce qu'il a été apiculteur
avant d'être président de la République
mais il aime tellement ce mot "mésange"
qu'il l'écrit aussi souvent que possible
c'est-à-dire aussi souvent qu'elle ne comprendra pas
ce que ce mot lui inspire
— et qu'est-ce qu'il t'inspire ce mot?
demande la femme du président
au président qui se demande pourquoi
elle pose cette question intelligente
est-ce que c'est par ou pour l'amour?
il voudrait bien savoir mais il faut répondre
ce qu'il m'inspire ce mot je ne sais pas
je ne sais pas c'est une manière de ponctuer
la phrase que je n'ai pas terminée
je ne sais pas ça ne veut pas dire je ne sais pas
c'est je ne sais pas attend un peu que je sache
parce que je sais très bien ce que ça m'inspire
et je sais exactement comment le dire
et je sais pertinemment si je dois le dire ou non
je te dis que je ne sais pas c'est je sais
ou ce n'est pas je sais c'est je ne sais pas
elle comprendra que le discours ne s'adresse pas à elle
elle lira la lettre et comprendra
que je fais la différence
entre l'amour qu'elle m'inspire
et celui que je dois à tout le monde
elle comprendra parfaitement ce que je lui dis
je n'aurai pas besoin de m'expliquer
on fera l'amour par amour
et des enfants si ça nous chante
qu'est-ce que ça serait chouette
d'avoir des enfants de président de la République
ce qui est normal quand on est président de la République
et des enfants de l'amour d'une femme
ce qui est le plus grand des bonheurs
même quand on est président de la République
et qu'on n'a pas forcément la chance
de croire à tout ce qui arrive de différent.
il me réveillera en plein milieu de la nuit
pas pour me faire l'amour
pour me pousser au bord du lit
prendre sa place de sommeil
parallèlement à l'amour
et j'attendrai la fin de la nuit
en regardant la chambre bouger
le blanc le noir ce qui danse
peut-être au fond de mes paupières
un rêve d'amour interrompu
comme si je ne savais pas qu'il ne m'aime plus
maintenant il écrit des lettres d'amour
au lieu d'écrire des discours
ah elle est belle la République
son président fait le joli cœur
et la présidente se réveille au milieu de la nuit
en se disant "tiens il a fini d'écrire
les cochonneries qu'elle a envie d'entendre"
il a fini d'écrire avec amour
il se couche avec amour
il dort avec amour
et il rêve
il continue d'écrire
les mots se croisent une nouvelle fois
mais n'est pas poète qui veut
les mots ne se décroisent pas
ils s'accumulent sans formes
ils ne déforment même pas
ils existent par absence de génie
que c'est triste de vivre l'amour de cette manière!
quand on est président de la République
et qu'on est amoureux d'une fille de vingt ans
qui n'a peut-être jamais fait l'amour
ni par amour ni pour l'amour
que c'est triste d'écrire des lettres d'amour
parce que rien n'existe encore
et qu'il faut crier l'existence
sous peine de vieillir d'un coup
et de n'avoir plus rien à écrire
que des lettres de mort à la mort
mais rêve encore si c'est possible
rêve tout près de moi je ne dors pas
je n'aime personne comme je t'aime
je suis simplement plus prés de la mort
je crois que c'est le sommeil et c'est la mort
comme j'ai cru que c'était l'amour
et c'était la vie de tous les jours
peut être parce que je suis une femme de tous les jours
que c'est moi qui aime la vie de tous les jours
comme j'aime le sommeil qui me ressemble
et le rêve qui s'y forme
impalpable mais si proche de moi
que je pourrais l'aimer s'il existait vraiment
mais qu'est-ce que je raconte
à la place de la femme que j'aime
et qui m'aime comme personne ne m'aime?
il faut que je revienne à mon discours
au micro qui n'est pas une œuvre d'art
au lit qui n'est pas un lit de misère
au palais au ministère à la nation
je reviens tout à l'heure mes bons amis
d'abord je finis d'écrire la lettre d'amour
et puis je termine mon discours électoral
et puis je redeviens ce que j'ai toujours été
un président de la République qui aime
la présidente de la République qui aime
le président de la République qui aime
une jeune fille de vingt ans qui aime
un jeune homme de vingt ans qui l'aime
encore quelques instants de cette écriture
je dis je t'aime à la fille de mes yeux
je dis je t'aime à Saïda l'Heureuse
et Kateb peut bien aller se faire voir
c'est moi qui épouserai la belle Saïda
même si ça doit faire scandale
un président de la République française
qui épouse une arabe noire et or
qu'un arabe noir et or voulait épouser
avant de se transformer en outre de sable et d'os
le président a crié dans son rêve
il a crié: Saïda je t'aime
il a crié: Kateb je te tuerai
et la femme du président de la République
qui ne dormait pas faute de sommeil
s'est dit: mon président est amoureux
elle s'est dit encore: ce n'est pas un assassin
et elle ne trouvait pas la solution
et le président s'est rendormi comme un enfant
ne pensant plus à rien que de très agréable
elle sent sa saucisse chaude contre sa cuisse
elle ne peut pas dormir dans ces conditions.
— Garde! crie-t-elle dans la nuit
et aussitôt le garde entre dans la chambre
du président de la République
et de la femme du président de la République
qui a crié Garde! sans le faire vraiment exprès
et elle montre ses seins au garde effarouché
qui gratouille le haut de sa hallebarde
en se disant: il ne se passe rien ici
qu'est-ce que je fais à reluquer ainsi
les nichons d'une femme qui n'est pas la mienne?
et la femme du président de la République
dit: ce n'est rien et elle secoue son poignet
comme font les gens mal très mal éduqués
quand ils demandent qu'on se casse
il fait un demi tour autour de la hallebarde
qui est peut être un fusil automatique
ou même une bombe thermonucléaire
on ne sait jamais ce qui se passe
dans les palais des présidents de la République
surtout quand ceux-ci sont amoureux
d'une belle arabe noire et or
qu'ils ont aperçue au cours d'un meeting
et qui leur a souri pourquoi sourit-elle?
est-ce qu'elle m'aime comme je l'aime?
est-ce qu'elle voudra que je lui fasse des enfants?
et qu'en pensera ma femme?
est-ce qu'elle cafardera dans les ministères?
— Vous savez mon mari de président de la République
il s'envoie en l'air avec une arabe noire et or
je sais que vous n'en croyez pas un mot
mais c'est la vérité que je vous dis
— Ça alors! dit le peuple interloqué
avec une arabe noire et or
et Kateb qui ne dit rien qui laisse faire
— Que voulez-vous qu'il fasse le pauvre?
demande une autre partie du peuple
qui cherche à comprendre ce qui arrive
ce qui ne veut pas dire du tout
qu'elle est prête à comprendre ce qui arrive
— Si on me demande mon avis
dit Kateb dans un gargouillement affreux
d'os de sable de salive et de fientes d'oiseaux
mais bien sûr on ne me demande rien
— On ne te demande rien
on ne te demande même pas
de continuer d'exister
ta reconstruction n'est pas à l'ordre du jour
d'ailleurs la leçon d'anatomie n'a rien éclairé
on n'a rien compris à cette science
ce qui n'est pas construit est détruit
et ce qui est détruit ne se reconstruit pas
nous ne sortirons pas de cette logique
(ici s'interrompit le discours
du président de la République
ce n'était pas une question de micro
ni de galerie d'art à New York
quelque chose avait traversé le ciel
quelque chose comme un oiseau
et tout le monde avait levé la tête
par habitude par habitude
quelle erreur! quelle erreur!).
L'oiseau avait un bec jaune
deux plumes rouges des chiffres des lettres
il parlait plusieurs langues
la mort est à tout le monde disait-il
alors je parle à tout le monde
après tout pourquoi pas
c'est si vite fait le tour du monde
quand on est un oiseau de passage
de passage dans le ciel d'Arabie
regarde bien cet oiseau avait dit son père
ce n'est pas un oiseau comme les autres
si tu l'entends chanter le matin
c'est que tout va bien dehors
mais s'il chante le soir
c'est dedans que ça se passe
et c'est terrible quand ça se passe dedans
c'est terrible ça sent la mort
toi tu es trop jeune pour savoir
moi j'ai vu la mort de prés
quand je faisais la guerre
de l'autre côté du monde
l'oiseau sifflait dans ma tête
j'ai cru devenir fou
et je l'étais peut être en effet
parce que le monde est comme la lune
il y a un côté qu'on ne voit pas
c'est dieu ou quelque chose d'approchant
c'est une histoire à se rendre fou
que cette histoire de l'autre côté du monde
comme si le monde pivotait
pour faire de la lumière et de l'ombre
dans ma pauvre tête de petit soldat
mon dieu qu'est-ce que je dis?
je ne voudrais trahir personne
et surtout pas l'oiseau qui passe
moi aussi j'ai des ailes
mais je ne sais pas encore voler
je suis une espèce d'oiseau
un oiseau qui ne vole pas
un oiseau qui pourrait voler
si le ciel n'appartenait pas à l'éternité
mon dieu qu'est-ce que je dis?
je ne suis pas encore marié
c'est l'oiseau qui traverse ma mémoire
je devrais écrire ce que je dis
ce n'est pas tous les jours que ça arrive
et ma mémoire est une bonne branche
et le monde l'arbre qui s'enracine
je suis peut-être un oiseau sur la branche
je regarde passer les trains avec les vaches
j'aime la caténaire infinie
et le rail qui s'étire vers l'horizon
au bout il y a le même arbre
et je suis un avion pour faire le tour du monde
de branche en branche d'aile en aile
c'est à elle que je pense quand je pense
mais je ne pense pas beaucoup en ce moment
ce que j'ai semé n'a pas poussé
c'est la faute de la terre qui est mauvaise
la faute aussi de la vie qui n'est pas facile
j'ai rencontré tellement de médiocrité
quand j'ai posé mon aile immense
sur le monde qui s'étonnait
que cela puisse lui arriver.
mon dieu qu'est-ce que je dis?
il y avait des lettres rouges et jaunes
les chiffres étaient noirs et il y avait
un message d'amour sur le ventre de l'oiseau
l'oiseau a raturé le ciel d'un coup d'aile
il racla le bleu
fit du blanc aux nuages
le désert brûle sous mes pieds
mon dieu qu'est-ce qui m'arrive?
qu'est-ce qui m'arrive je ne sais pas
je devrais le savoir vous croyez
je n'ai pas regardé la télé depuis si longtemps!
mais on m'a nommé Ministre des Oiseaux
je n'ai rien à voir avec l'Arbitre des Élégances
je ne juge pas je contrôle
est-ce que tous les oiseaux ont volé aujourd'hui?
je réponds oui ou non
ça dépend des jours
et j'écris le chiffre des oiseaux
sur mon calepin de Ministre d'État.
c'est important le chiffre
c'est important le nombre d'oiseaux
et je calcule ce qui reste
ce qui vit ce qui est mort
ce qu'on ne mangera pas
ah ce n'est pas facile comme l'Élégance
le Ministère des Oiseaux
je n'ai pas toujours volé
enfin pas aussi haut
j'ai été Ministre des Poissons
un obscur ministère sans gloire
— Qu'est-ce que vous faites dans la vie?
— dans la vie rien
mais quand je dors
je ne rêve pas que je suis ministre des Poissons
— Je ne souhaite pas que ça vous arrive
ni que ça arrive à personne
c'est terrible d'être ministre des Poissons
— Et vous comment va la vie?
— Je ne suis pas encore président de la République
on m'a mis secrétaire d'état aux Toitures
c'est important les Toitures en temps de guerre
j'ai beaucoup de travail mais je ne me plains pas
il y a tellement de gens qui meurent de faim
faute justement de travailler à leur faim
— Moi je travaille pour l'amour d'une femme
dit le ministre des Problèmes Sexuels
c'est chouette pour un ministre des Problèmes Sexuels
de travailler pour la femme qu'on aime
la femme que j'aime me coûte beaucoup de travail
mais ce n'est pas bien grave
puisque je suis ministre des problèmes sexuels.
— Remarquez bien, dit l'Arbitre des Élégances
il y a de l'élégance partout où il n'y a pas de laideur
c'est élégant la beauté ou ça n'est pas.
— J'aime travailler pour la femme que j'aime
heureusement parce que sinon
ce serait vraiment très difficile
d'occuper un pareil ministère
avec les bruits qui courent de maladies et autres
on parle de crime contre l'humanité
mais enfin quand on est juge et partie
— hein? qu'est-ce qu'il dit? je ne comprends pas.
dit le ministre du Sable au bord de la Mer
— au bord de la mer — rectifia le ministre
du Nombre de chaussures
je mesure la profondeur des traces de pas
et par un savant calcul
dont je vous fais harmonieusement grâce
je trouve la chaussure
et je lui fais un procès
ce que c'est amusant
d'être ministre du Nombre de Chaussures.
— hein? je ne comprends pas
j'ai tout le temps du sable dans les oreilles
je ne peux pas entendre tout ce qu'on me dit
ce n'est pas facile de tout comprendre dans ces conditions
mais qui donc m'a fichu un pareil ministère
— je n'étais pas encore président de la République
je ne l'étais vraiment pas encore
je traversais des rues minées en criant:
ne tuez pas le ministre! ne tuez pas le ministre
et les enfants riaient de ma panique
mais c'est tellement difficile
d'être ministre des Toitures
et de ne pas traverser des rues minées par l'ennemi
enfin tout va bien je n'ai jamais sauté
ça ne m'est même pas venu à l'idée
je n'ai jamais eu le goût du suicide
est-ce qu'on se suicide
juste avant de devenir président de la République.
— J'aurais pu le devenir si j'avais eu les sous
dit le ministre des Coups de Pied au Cul
est-ce que ce mauvais juge
a mérité un coup de pied au cul?
oui il a mérité ce que vous dites
Monsieur le ministre des Coups de Pied au Cul
mais on ne le lui donnera pas
parce que c'est comme ça et c'est tout
je n'ai jamais goûté de l'oiseau
vous en avez goûté vous?
de l'oiseau rouge et jaune
et même du blanc et noir
et de celui couleur de sable
qui s'avance comme un serpent
et qui s'arrête comme un scorpion
je n'ai jamais goûté de l'oiseau
ce ne sont pas les occasions qui m'ont manqué
y a-t-il eu un moment de paix totale
dans ce monde qui nous appartient
parce qu'on n'a pas demandé la permission
de le prendre rien que pour nous?
il faut s'accrocher à quelque chose qui dure
qui dure depuis longtemps
et qui durera encore longtemps
par exemple Dieu ou l'Histoire ou l'Art
c'est comme ça qu'on peut vouloir vivre
sinon on ne veut plus
et on se fait tuer à la guerre
ou on se tue tout seul
— j'aurais pu devenir président de la République
mais il y avait trop de mauvais juges
la bourgeoisie enfantait mal depuis quelque temps
et les juges n'apprenaient pas comme il faut
et ils devenaient mauvais
c'était comme ça et c'était tout.
— Vous avez déjà goûté de l'oiseau?
moi je suis le nouveau ministre des Oiseaux
ah ce n'est pas aussi facile que l'Élégance
mais c'est quand même plus rémunérateur
que d'être ministre des Poissons
ou celui des Coups de Pied au Cul des Juges
— mais c'est tellement difficile
d'être juge et méprisable et méprisé
dit un juge qui passait par là
j'ai beaucoup travaillé depuis vingt ans
de secrétariat en secrétariat
maintenant vous pouvez me faire confiance
vous n'aurez pas l'occasion de me botter le cul
— qu'est-ce que tu en sais?
et puis d'abord arrête de parler de ton cul
et puis toi arrête de parler de tes pieds
arrêtez tous de parler d'oiseaux de poissons
de cannibales de sable d'alcool de bois
de pigeons voyageurs d'arbres calcinés
arrêtez de parler de n'importe quoi
on n'est pas là pour rigoler
mais pour diriger le pays
pour que tout marche comme sur des roulettes
qu'il y ait de l'ordre dans les rangs
et de l'argent dans la poche de ceux qui aiment l'ordre
— mais qui a parlé de cette manière?
celui-là a l'étoffe d'un président
montrez-le du doigt qu'on le voit.
— pas la peine je peux me montrer tout seul
est-ce que ma tête vous dit quelque chose?
faut-il que je la change
ou bien va-t-on me la modifier?
faire du neuf avec du vieux?
supprimer ici modifier là
rajouter un peu où ça manque?
ne vous dérangez pas pour moi
je ne suis pas encore ministre
et je ne le serai peut être jamais
oubliez ce que je vous ai dit
c'est que je n'en pouvais plus
il faut bien que ça sorte un jour
— mais c'est que ça sort bien et tout et tout!
est-ce que je peux vous inviter à prendre un verre
ISYWYBAD? c'est comme vous voulez
exactement comme qu'est-ce que vous voulez
l'essentiel étant qu'on devienne des amis
et que vous deveniez président de la République
et moi votre ministre préféré
je coucherai dans votre lit
si c'est une chose qui vous convient
je n'ai pas de principes en matière d'amour
le plaisir n'aime pas les principes
il aime exister le plus souvent possible
mais ce n'est pas toujours possible
à moins que vous préfériez les femmes
évidemment c'est beaucoup plus tendre
plus blanc aussi plus parfumé
je ne discuterai pas le sens de vos goûts
tant je mets de l'espoir en vous
tiens pour commencer
je vais voter pour votre loi
— ma loi? mais je n'ai pas de loi?
— mais si vous en avez une
tous les amoureux ont une loi
dites ce qui vous vient à l'esprit
— la mer ricane et ça ne me plaît pas
je sens que si ça continue
je vais lui coudre un blason sur la peau
ce qui lui donnera l'air
d'un gâteau d'anniversaire
j'ai dit tout cela sans y penser
comme vous m'avez demandé de le faire
— c'est parce que vous êtes très amoureux
voilà votre loi — je vote pour
— vous votez pour ce que je n'ai pas pensé!
mais c'est complètement insensé
moi je vote pour mon retour sur terre
ramenez moi dans mon pays ensoleillé
avant que je ne me fasse entrompiner
par ce magistrat qui porte le nœud papillon
comme d'autres portent une clochette.
vous avez vu l'oiseau celui qui vole
je ne l'ai pas touché c'est le ciel
vous voyez ce que je veux dire?
non n'est-ce pas? vous ne voyez pas
mais on n'explique pas l'amour
on n'explique rien en la matière
c'est le ciel je ne sais pas je ne sais plus
— Y a t-il un ministre du Culte?
on demande un ministre du Culte?
— qui demande?
— un mourant monsieur vous demande
— je ne suis pas ministre du Culte
mais je suis ravi de l'apprendre
— c'est que vous n'êtes pas à l'article de la mort
dit le juge en tournicotant son nœud papillon
je tournicote ajouta t-il en se léchant la moustache
du bout de la langue
parce que je ne peux pas faire autrement
mais qu'on me dise s'il s'agit de la mort
ou simplement d'une menace
exercée par une maladie mortelle
— on ne te dira rien du tout
espèce de rastaquouère! dit l'infirmier
en secouant la bouteille d'eau salée
foutez-moi ce juge dehors
et ramenez-moi la femme qu'il a épousé
ce n'est pas la femme de sa vie
il n'y a jamais eu de femme dans sa vie
ce n'est pas maintenant qu'il va commencer
— vous ne m'insulteriez pas si j'étais dans mon élément!
— vous n'y êtes pas et je vous insulte!
— et moi je meurs! et moi je meurs?
ou alors je suis très malade
et c'est peut-être mortel
mais si vous connaissez un moyen
de me sortir de cette douleur
et surtout de la peur qui cogne dans ma tête
bon dieu n'hésitez pas parlez!
— je ne connais pas le ministre du Culte
personnellement personnellement
mais je connais très bien personnellement
un proche parent du ministre du Culte
si cela peut vous être d'une quelconque utilité
— je ne veux pas mourir
je veux vivre comme tout le monde!
— on demande un ministre du culte
et on ne le trouve pas
est-ce qu'il y a un ministre du culte parmi vous?
— un ministre du Culte?
je ne savais pas que cela existait
est-ce qu'un gouvernement peut s'en passer?
— si on demande un ministre du Culte
c'est qu'il existe pour exister
enfin je suppose que tous les gouvernements
ont compris ce principe de base
qu'est-ce que je vous disais à propos de rues
de pâtés de maisons bien entendu
ah oui les maisons je les aime toutes bien sûr
elles ont voté pour moi
— et pendant ce temps je me meurs
je finis mal ma vie
couché par terre sur le froid carrelage
d'un couloir de palais
j'ai froid j'ai mal je vais mourir
ne restez pas là à vous tordre les mains
faites quelque chose pour moi
ne me laissez pas mourir comme ça
je n'ai pas toujours été président de la République
pensait le président de la République
en jetant un regard circulaire
dans le couloir où tout le monde parlait
et fumait et se bousculait un peu
j'ai aussi été un enfant
je fumais déjà beaucoup à cet âge-là
pas de grosses cigarettes
des petites comme ça
— comme ça?
— non plus petites que ça comme ça
— si petites?
— puisque je vous le dis
et je ne mens jamais comme dit le singe.
— c'est ce qu'il dit
moi je ne sais pas
je ne dis jamais rien
je m'épouvante un peu
à garder le silence comme ça
— comme ça je vous dis pas plus grandes
et je les fumais avec les filles
— avec les filles?
— les petites filles bien sûr
— ah vous m'avez fait peur
c'est que vous étiez très petit
— comme les cigarettes comme ça
— ah bon? si petit que ça
— je vous le dis et je fumais
— mince alors! et vous fumiez
— des cigarettes pas plus grosses que ça
toutes petites je vous dis!
— c'est ce qu'il dit
moi je ne dis rien alors
qu'est-ce que je pourrais dire d'ailleurs
j'aime la démocratie comme ma mère
et elle me le rend bien regardez
c'est ma nouvelle voiture pas mal — hein?
— je mourrai si je veux
— et si elle ne veut pas
— elle voudra la même chose que moi
ce n'est pas comme ça qu'on parle de la mort
— on en parle comment
de la mort qui vous intéresse tant
par ces temps de démocratie?
— je ne sais pas ce qu'il faut dire
mais je sais que ce n'est pas comme ça
qu'on parle de la mort
il faut un peu d'élégance je crois
pas vrai monsieur le ministre?
— mais qu'est-ce que c'est que l'élégance?
est-ce qu'on meurt ou est-ce qu'on en parle?
— un ministre du Culte dites-vous
non je ne vois pas attendez non vraiment
— mais on parle de quoi à ma place?
est-ce qu'on parle de ce que j'aime
ou ce que je n'aime pas fait parler les autres?
— je ne veux pas mourir
je ne sais pas ce que c'est je ne veux pas
je sais ce que vivre veut dire
ce n'est pas tous les jours dimanche
mais je le sais
et je peux même le vouloir
si cela doit m'aider à ne pas mourir
est-ce que vous croyez que ça peut m'aider?
— on ne soigne pas la mort
c'est que ce n'est pas une maladie
et puis je ne sais pas tout faire
moi aussi je mourirai un jour
— mourrai...
— Hein? et puis quoi encore.
— non je dis: mourrai...
— ce n'est pas mon heure
fichez le camp avant que je me mette en colère
— je n'ai pas dit: mourez!
— qu'est-ce que je me fiche de ce que vous dites!
mais qu'est-ce que je m'en fiche!
et puis d'abord vous n'êtes pas ministre
cela se voit au nœud papillon
les ministres ne portent pas le nœud papillon
ou alors ils n'ont pas fait exprès d'être ministre
vous êtes un juge ou un balayeur
il n'y a que les juges ou les balayeurs
pour porter un nœud papillon
et bien sûr les faux ministres
dont vous êtes peut être
— ni l'un ni l'autre ni l'autre
je suis un photographe et je photographie
j'ai carré ta sale gueule de toubib
je l'ai carrément portraiturée
et ça ne t'est même pas venu à l'esprit
— saleté de mouches dans ma tête
ça fait un zinzément je ne vous dis que ça!
c'est bien le palais de la Présidence?
— Crac! Crac! Crac! je fais l'oiseau
mais tu sais pas l'oiseau avec un bec jaune
celui avec le bec rouge et bleu
il fait crac crac crac toutes les fois
que je le regarde et que j'ai envie
de l'empailler comme les autres
— moi je m'en fiche je grignote
non je ne mange pas je grignote
— on fait comment pour grignoter?
comme les écureuils de la campagne?
— exactement comme les écureuils
— qu'est-ce que c'est un écureuil?
— un écureuil c'est ce que tu voudras
dis moi qu'est-ce que tu veux?
— je veux un gros baiser dans ma bouche
— c'est trop sale je ne veux pas
— j'en veux un sur le front
— c'est pas assez sale j'en veux pas
— un sur le bout du nez?
— non plus
— un sur la moustache?
— d'accord sur la moustache
mais sans tirer les poils d'accord?
— d'accord pour ne pas tirer les poils
— cochons! non mais regardez-moi ça!
deux pédés sur les bancs de l'assemblée
on devrait interdire ce genre de chose.
— mais c'est interdit chère madame
et c'est par conséquent puni
vous savez que tout ce qui est interdit
fait l'objet de punitions
est-ce que vous savez cela madame?
— je sais que je suis amoureuse
seulement voilà je suis trop grosse
et il nous faut faire cela perpendiculairement
ce qui fait rire tout le monde
— vous n'avez qu'à fermer la fenêtre
quelle idée de se donner en spectacle
dans une pareille position!
— je n'ai pas de fenêtre à fermer
c'est juste pour embêter tout le monde
si j'avais une fenêtre à fermer
je l'ouvrirais chaque fois que le monde
se mêlerait de mes affaires non mais!
— il est de quelles couleurs l'oiseau?
— c'est une bonne question celle-là
quelqu'un a t-il vu les couleurs de l'oiseau?
— il est rouge et vert, dit quelqu'un
qui pensait le contraire
mais qui ne songeait qu'au contraire
— au contraire, dit un autre quelqu'un
il était bleu et jaune ou jaune et bleu
mais je ne vois pas la différence
entre bleu et jaune et jaune et bleu
— au contraire, dit encore un autre
qui avait le sens de la contradiction très poussé
au contraire au contraire
et encore au contraire
voilà ce que je peux dire des couleurs de l'oiseau
— est-ce que la réponse te satisfait?
si ce n'est pas le cas...
— c'est le cas!
— mais laisse-moi terminer!
si ce n'est pas le cas...
— je te dis que c'est le cas
je suis entièrement satisfait
— mais je ne le sais pas moi!
car si ce n'est pas le cas...
— ...tu me ficheras ta main sur la tête je sais
— et je te mordrai l'oreille gauche
— je sais!
— et je te lécherai les narines!
— je sais!
— mais ce que tu ne sais pas
— ce que je ne sais pas...
— C'est que je t'aime quand même
je t'aime de tout mon cœur
est-ce que tu crois que j'ai un cœur?
— où est le mort? où est le mort?
qu'on me laisse passer!
qu'on laisse passer le ministre du Culte
JE SUIS le ministre du Culte.
Où est le mort qui me réclame?
— Par ici, monsieur! par ici!
c'est ici qu'on se meurt de la mauvaise mort
parce que pour ceux qui l'ignorent
il y a une bonne mort
une mort qui n'achève pas la vie
une mort en douceur
mais je sais je sais je sais
c'est un rêve n'en parlons plus.
— secrétaire, secrétaire de l'Arbitre des Élégances
voilà ce que je suis
enfin si ça vous plaît.
— j'aime les secrétaires
— je suis aussi poète à mes heures
— j'aime les poètes.
— je sais chanter la femme.
— j'aime bien qu'on me chante
même si je ne suis pas une femme.
— alors c'est une méprise, je vous méprise!
— mais non mon petit secrétaire
ne t'inquiète pas
je suis une vraie femme
belle je ne sais pas
mais j'ai une paire de seins
et un sadinet comme tu les aimes
quand je dis que je ne suis pas une femme
c'est une manière de dire autre chose.
— et quelle autre chose dites-vous?
— plein d'autres choses des choses de femmes
des choses avec des enfants dedans dessus en bas
des choses avec des oui des non des peut-être
je ne sais pas ce qu'il faut dire
est-ce que je dis "je t'aime" si je t'aime vraiment?
est-ce que je suis une femme si je ne dis rien?
plein de choses de femmes mon petit secrétaire
écris mais écris ne te prive pas d'écrire
il y a plein de choses à écrire à propos des femmes
tu peux écrire dessus si ça leur donne du plaisir
le trait de la plume dans la peau qui s'y attend
est-ce qu'on peut lire ce que tu écris?
— je vous dis que c'était un oiseau!
— eh bien décrivez-le!
au lieu de rester comme ça à pantiner!
— à quoi!
— à pantiner monsieur
à faire le pantin si vous voulez
à vous comporter comme un pantin
si vous préférez qu'on le dise comme ça
— est-ce que je vais savoir le décrire au-moins?
donnez-moi le premier mot pour m'aider.
— mais puisqu'on ne l'a pas vu!
comment veux-tu qu'on en dise quoique ce soit!
— mais dites quelque chose!
ne me laissez pas comme ça tout seul
dans cette absence de mot qui s'insinue en moi
comme une bête que je n'ai pas appelé à mon chevet.
— faites fuir les chiens et les chats
si ça doit lui permettre de s'exprimer!
— est-ce que le mot "bec" te dit quelque chose?
— pas vraiment non.
— alors ce n'était pas un oiseau.
— oui! c'était un oiseau dans le ciel
— un oiseau qui volait?
— oui il volait de toutes ses ailes!
— et il n'avait pas de bec?
— je n'ai pas dit cela
je n'ai d'ailleurs rien dit du tout.
— Faites-le taire il ne sait rien
il a lu une vague histoire d'oiseau
et il nous en fait un roman
c'est un pauvre bonhomme et ce n'est rien
— c'était un oiseau! c'était un oiseau!
si j'avais eu des ailes je l'aurais empaillé
voilà ce que j'aurais fait si j'avais eu des ailes!
— seulement tu n'as pas d'ailes
et pas même une goutte d'imagination
et ton oiseau n'était pas un oiseau
et nous ne sommes pas ton public
— qu'est-ce que vous êtes alors? hein?
si ce n'est mon public ma démocratie
mon pays l'amour de ma vie ma nourriture?
— on n'est rien de tout cela et on est tout
et toi tu es rien mais alors rien du tout!
— j'ai vu l'oiseau! je ne mentirais pas
ni en disant que je ne l'ai pas vu
ni en lui inventant un nouveau plumage
l'oiseau volait et moi aussi je volais
et si j'avais eu ce qu'il fallait
ce qu'il fallait d'amour de véritable amour
je l'aurais empaillé pour vous le montrer
je l'aurais paralysé pour l'éternité
et vous auriez vu à quoi il ressemblait
et comme il s'est donné à moi
le temps d'un peu de ciel et de vent
— Crac! Crac! Crac! c'est moi l'oiseau
j'aime Valérie même si elle me fait des piqûres
j'aime pas les piqûres mais j'aime Valérie
c'est Valérie qui me sauvera de la Démocratie
pas les piqûres! pas les piqûres!
— il n'a pas vu l'oiseau
il ment comme il respire
— Voler n'est pas mentir
mais vous ne voyez rien
vous vous fermez les yeux pour ne rien voir
— Crac! Crac! Crac! Crac!
— faites taire cet oiseau!
dit le ministre du Culte administrant
les derniers sacrements à un digne mourant
faites taire cet oiseau où je change de métier!
— surtout pas ça! dit le mourant
je ne veux pas mourir sans ma démocratie
encore un peu de démocratie monsieur le Ministre
je veux mourir la bouche pleine
et je veux que tout le monde me voit mourir
pour qu'il voie comme je meurs bien
ni à droite ni à gauche bien au centre
j'ai un peu mal aux pieds c'est normal
c'est la mort qui s'accroche
et je glisse dans le même sens.
— quelle folie! dit Kateb en haut du promontoire
ce qui se passe est pure folie.
— je ne sais pas, dit Saïda
tout le monde est amoureux de moi
je ne peux pas me donner à tout le monde!
— c'est toi qui est folle! dit Kateb.
Deux oiseaux virevoltaient
dans le ciel d'un autre pays
c'était des oiseaux voleurs
ils avaient déjà volé beaucoup de lumière
beaucoup spéculé sur l'ombre
et dans le miroir de leur regard
il y avait le monde qu'ils avaient éteint
parle-moi des oiseaux de ce temps
demande l'enfant gyrovague
je boirai la parisette si c'est ce que tu veux
mais je préfèrerais t'entendre parler
de ces deux oiseaux voleurs de lumière
voleurs d'ombre et tout miroir
le premier oiseau arracha une page
une page bien composée
une page où tout était dit
et le deuxième oiseau envoya en l'air
le reste du livre qui se prit
pour un troisième oiseau de passage
je ne comprends rien à cette histoire
dit l'enfant en reprenant sa route
je ne comprends décidément rien
à l'histoire des deux oiseaux
qui se donnèrent un troisième oiseau
pour plaire à qui? hein à qui?
arrête de chanter Kateb
et regarde dans la foule qui t'observe
personne n'a entendu parler
de l'enfant qui faisait la route
ni de l'oiseau qui arracha la page
ni de celui qui fit voler le livre
ni de celui qui était né du livre
ils ont entendu parler d'un tas de choses
mais rien en ce qui concerne les trois oiseaux
rien à part ta chanson Kateb:
Deux oiseaux virevoltaient
dans le ciel d'un autre pays
c'étaient des oiseaux voleurs
ils avaient volé tant et tant
mais tant volé jusqu'à plus soif
voler jusqu'à ne plus voler
voler à exister coûte que coûte
deux oiseaux et un troisième
qui n'était autre qu'un livre volé
qu'ils avaient pris pour un oiseau
— on peut se tromper assurément
dit le premier oiseau qui s'y connaissait
en matière d'erreur humaine
— je comprends bien dit le deuxième
qui n'y connaissait rien
mais qui ne voulait pas que ça se sût
— ça se sût pas! ça se sût pas!
dit le troisième parce qu'il trouvait ça amusant
si ça se sût , si ça se sût
on le saurait , on le saurait
seulement voilà on ne sait pas
on a tout fait pour l'ignorer
tout fait pour que ça nous arrive
ce goût amer d'éternité
qui croît avec la vie
qui croît avec la vie
Kateb regarda l'horizon blanc et rouge
les vagues s'amusaient à le guillocher
c'était un jour avant la tempête
et tout le monde savait que ça arriverait.
— mais on est où ici? demandait un bonhomme
qui portait une brosse à chaussures
sur l'épaule droite et une chaussette
gonflée à l'hélium sur la tête
est-ce que je suis vraiment fou?
on ne le dirait pas à me voir
on dirait que je m'amuse
eh bien je ne m'amuse pas du tout
je suis sérieux comme un pape peut l'être
et si on me donne un bâton de pèlerin
je le plante dans le derrière d'un éléphant
et je me laisse emporter dans la savane
traversant les lions coupant les bordures
marchant sur des serpents qui crient au vol!
et quand j'aurai atteint la méditerranée
l'éléphant plongera dans la mer agitée
et je le suivrai de la même manière
tapant des pieds dans l'eau pour avancer
et traversant des baleines noires et blanches
coupant les murènes et les sardines
et ayant bien fossoyé le corail
l'éléphant prendra pied sur les marches de l'Europe
et je l'empalerai encore plus
et il barrira et il barrira
traversant les Pyrénées infertiles
coupant Paris en deux ailes et l'oiseau
l'oiseau Seine prendra son vol
d'abord comme un albatros
puis comme un pigeon
sifflant comme une mouette
et comme un moineau chiant sur le balcon
et il étirera le monde vers la lune
comme un collier de perles
autour du cou de la femme univers
l'énorme femme qui me fait la fête
chaque fois que je rentre du travail
mais quel travail! mes frères quel travail!
peindre les éléphants est un travail de brute
et je n'ai rien de la brute que vous voyez
ce n'est qu'une apparence de brutalité
approchez mes petits agneaux
buvez mon lait et laissez-moi peindre vos fronts
en rouge en jaune en vert
c'est exactement comme qu'est-ce que vous voulez!
je ne suis pas chien je suis homme
je ne fais pas ouah ouah
je parle comme tout le monde
écoutez comme je parle bien
encore un peu et je parlerai comme un poète
et la femme gigantesque dans l'univers
bougera son énorme bras de constellation
et d'un doigt poussant la voie lactée
cherchera le soleil dans ma tête malade
ma tête malade de n'avoir rien à dire
je suis malade et je ne dis rien
et je m'en vais si c'est ce que vous voulez
je m'en vais sans rien dire de plus
l'oiseau qui jouait à être un livre
eut une larme à l'œil
il l'effaça d'un revers de son aile
et fit le pitre en se dandinant
d'un coin de couverture à l'autre
ce qui les corna un peu
— ne pleure pas, oiseau de malheur
dit l'homme à l'éléphant
je vais changer de couleur
en épousant une femme de ton pays
une femme bien blanche
et nous ferons l'amour dans les branches des arbres
ce qui étonnera tout le monde
sauf les oiseaux qui font ça tous les jours
— ce n'est pas que je pleure, dit l'oiseau
mais moi les éléphants, c'est comme les oignons
ça me fait pleurer quand on les épluche
va faire ta cuisine ailleurs
on n'a pas faim de cette nourriture
— je disais ça comme ça, dit l'homme
dont l'éléphant commençait à se fatiguer
j'ai un éléphant pour me tenir compagnie
c'est beaucoup moins bien qu'un oiseau
c'est gros incolore ça sent mauvais
mais c'est mieux que rien n'est-ce pas?
si vous ne voulez pas m'entendre
j'irai plus loin que Paris
peut-être jusqu'à Moscou
vers le pôle Nord et même jusqu'au pôle Sud
je ne dis pas que j'en ai envie
je dis que c'est ce que je ferai
si vous continuez de m'asticoter
avec vos histoires de femmes blanches
et d'hommes blancs pour les épouser
et leur faire des enfants de couleurs
pour embêter les habitants de l'Afrique
dont certains sont tellement sauvages
qu'ils ne savent pas ce que c'est un homme.
— Tu peux rester si tu le veux
nous ça ne nous dérange pas
on a volé le livre qui était important
pour les blancs pour les noirs pour les jaunes
pour tous ceux qui croient à la couleur
soit parce qu'ils sont blancs
soit parce que ça leur changerait la vie
qu'on arrête de parler de couleur
— alors je reste mais pas longtemps
c'est à cause de mon éléphant
c'est une bête très impatiente
qui n'aime pas le camping.
L'homme qui avait un éléphant
pour animal de compagnie
planta sa tente dans le sol de France
quelque part non loin de Paris
et il jeta un coup d'œil sur la carte du monde
pour se donner l'impression d'exister.
— moi j'aime pas les nouveaux venus
dit un habitant des environs
un nouveau venu ça vient d'arriver
que ça arrive ce n'est pas grave
mais c'est que ça vient voilà qui est grave
ne m'écoutez pas si vous voulez
mais on en reparlera de cet éléphant
— je ne vois pas d'inconvénient
à coucher dans le même lit
qu'un éléphant venu d'Afrique
il y a des éléphants partout dans le monde
même dans la chambre des petits enfants
monsieur fit celui-ci en s'adressant
à l'habitant des environs
à qui il ressemblait comme une goutte d'eau
ne ressemble pas forcément à une autre goutte d'eau
sauf si on veut bien se forcer
à l'éclairer de ce côté de l'intelligence
monsieur je ne suis pas d'accord
avec votre vision des choses
qui est peut-être une vision du monde
auquel cas je m'élève contre la possibilité
de voir votre nom inscrit
sur les bancs de l'Assemblée Nationale
je ne vois vraiment pas pourquoi
j'éprouverais du déplaisir
à faire l'amour avec un éléphant venu d'Afrique
— mais c'est qu'il n'en est pas question
s'insurgea l'homme à l'éléphant
qui venait d'Afrique selon ses dires
et du cirque voisin d'après d'autres sources
faire l'amour avec un éléphant
quand on est un homme civilisé
cela suppose qu'on ne trompe personne
or monsieur vous êtes marié
et ce serait tromper votre ombre
que de donner de l'amour à mon éléphant
vous ne pouvez pas vous ne devez pas
ne vous risquez pas à tromper votre femme
elle vous arracherait les yeux
et ce serait bien fait pour vous
— on parle de quoi exactement
dans ce chapitre un peu obscur
qui ne me regarde pas peut-être
mais que j'écoute d'une oreille attentive?
quelqu'un peut-il me dire
où en est la reconstruction de Kateb?
— tout dépend de ce que vous souhaitez
qu'elle réussisse ou qu'elle échoue
je peux répondre à votre question
mais d'abord je veux savoir
si vous êtes ami ou ennemi
— ni l'un ni l'autre mon bon monsieur
je ne recherche pas votre amitié
car je n'en connais pas la valeur
et quant à vous faire la guerre
ce n'est pas mon genre
ma nudité ne fait pas de doute.
— une bien belle nudité à vrai dire
dit une vieille femme toute nue elle aussi
si vous préférez me poser la question
je ne vois pas d'inconvénient
à vous répondre sans condition
ni d'amitié ni de guerre
si vous voyez ce que je veux dire
il jurait que chaque fois que je le dis
cela se voit bien sur ma figure
malgré le fard et tout le reste
est-ce que je me fais bien comprendre?
— il faut choisir c'est la démocratie
entre l'éléphant qui donne des boutons
et la vieille femme qui les cultive
ce n'est pas comme ça que je veux choisir
entre l'amour et la solitude
je retire ma question jusqu'au premier mot
et je vous tire ma révérence
au revoir mesdames messieurs
surtout n'oubliez pas de fermer la porte derrière vous
c'est pour empêcher les chats de rentrer
ils abîment la moquette et les tapisseries
je déteste les chats destructeurs de mon intérieur
— et l'éléphant qu'est-ce qu'on en fait?
— n'en faites rien, ne jouez pas
avec cette masse architecturale
l'espérance est au fond et j'épouse Pandore
je vous donne rendez-vous à demain
à la même heure au même endroit
et ne buvez pas la parisette
j'ai encore besoin de vous
montreuse de cuisses musicales
elles ont tout fait pour m'exciter
et elles ont bien vu que je l'étais
ce qui a fait rire tout le monde
— vous n'avez pas vu mon livre heu heu heu
mon livre j'ai perdu mon livre
y a-t-il des voleurs parmi vous?
je cherche le livre que je lisais
si quelqu'un me l'a volé
qu'il se dépêche de le lire
j'ai très envie de faire pipi
— je suis l'oiseau qui ne vole pas
— je suis l'oiseau qui t'accompagne
— je n'ai pas volé ce qui m'arrive.
— il m'arrive la même chose
— je reviendrai pour te le chanter
— je serai à tous les refrains
— la même chose! la même chose!
— la chose m'aime! la chose m'aime!
— fichez le camp les deux oiseaux
je suis tellement occupé
à mettre la main sur ce livre
auquel je tiens comme à la fille de mes yeux.
— elle va être contente la fille
— ils vont tout voir les yeux.
— et qui paiera les pots cassés?
— ce n'est pas l'oiseau numéro 1
— ni l'oiseau numéro 2
— c'est l'oiseau numéro 3
— montreuses de cuisses, tristes féminités
ce n'est pas l'univers qui vous hante
on vous a simplement payées.
— et bien payées tu peux le croire.
— il faut payer cher les oiseaux
— c'est la vie qui coûte cher
— la mort ça ne coûte rien
— ça laisse des traces
— pas longtemps
— ça dépend qui meurt
— ça dépend qui a vécu
— oiseau numéro 1!
— oui, oiseau numéro 2?
— ressemble-moi le mieux possible.
— je fais cela sans effort.
— oiseau numéro 3?
— oui, oiseau numéro 1?
— sais-tu lire ce que tu écris?
— je ne sais pas toujours
— alors n'écris plus!
— je ferai comme il te plaira.
— montreuses de cuisses je vous aime
vous voyez bien que je vous aime
il faut que le plaisir m'arrive
en même temps que vous
mais le soleil spécule dans ma peau
c'est un miroir où valsent les oiseaux
vous les voyez les oiseaux voleurs?
est-ce que vous voyez leurs ailes baladeuses?
— ce que je vois c'est que je t'aime
— ce que tu vois n'est pas pour moi
— je peux voir la même chose que toi
mais où? en quel endroit
dont le nom m'échappe
qui êtes-vous?
— moi je sais qui je suis
je l'ai toujours su
est-ce que tu me crois quand je te le dis?
— moi je sais aussi qui je suis
la preuve je te suis
est-ce que je peux continuer?
— moi je sais ce qu'ils veulent dire
je m'en sortirai un jour
un jour prochain
est-ce que je peux espérer demain?
n'espère rien mon beau nabot
il n'y a rien pour toi sur terre
la vie n'est pas ta nourriture
c'est la mort qui t'élève où tu es
mange la mort avec appétit
mange lui les os mange lui le foie
mange ses cheveux mange ses ongles
mange lui la langue si elle te parle
mange entre ses cuisses
mange sur la pointe de ses seins
mange la mort où elle se trouve
quelque part entre toi et la vie
il y a ta mort et tu ne manges pas
qu'est-ce que tu attends pour mourir?
personne n'a voté pour moi
j'ai pourtant fait de beaux discours
il y aura d'autres élections
j'inscrirai mon nom sur la liste
mais en attendant je suis secrétaire
j'invente des oiseaux qui se multiplient
par l'opération du saint esprit
mais que multiplie l'opération de ma solitude?
personne n'a voté pour moi
je vous avais promis la lune le Vésuve l'enfer
vous n'avez pas voulu de moi
et demain je serai comme hier
exactement comme j'étais
écrivant aux femmes des lettres d'amour
aux amantes des poésies
et aux mortes des histoires d'oiseaux
personne n'a voté pour moi
pas même une femme par amour
l'amour ne compte pas en politique
ce qui compte c'est de continuer de vivre
et de ne pas mourir à la place des autres
qui votera pour moi demain?
un oiseau qui traverse mon ciel
un autre oiseau qui l'imite si bien
un troisième qui s'éparpille
comme les pages d'un livre?
le secrétaire planta son stylo
dans le bois tendre de son bureau
le stylo se mit à saigner
et il le regarda saigner
comme on regarde un chien crever
un chien qu'on aime bien
mais qu'on n'aimera plus maintenant.
une légère brise traversa la fenêtre
et se répandit en volutes
il ferma les yeux pour ne rien dire
simplement penser à ce qu'il allait dire
— il faut que j'écrive, pensa-t-il
il faut que j'écrive ce qui m'arrive
il n'y aura peut-être personne pour le lire
mais il faut que je l'écrive
tu liras toi peut-être si tu m'aimes vraiment
tu liras ce que j'ai écrit pour vivre
et tu ne le confondras pas
avec ce que j'ai écrit pour toi
— je t'aime
— j'écrirai ce qui me rend malade
ce qui m'empêche de devenir ministre
ce qui fait de moi un petit secrétaire
les ministres ne savent pas écrire
pas plus que les ambassadeurs
et il y aura des oiseaux pour danser
autour de mon corps nu maculé de soleil
de mon corps à l'épreuve du désir
de toute ma chair entre leurs ailes passagères
— je t'aime.
— j'aimerai ces montreuses de cuisses
et ce n'est pas moi qui tomberai le premier
le soleil augmente mon désir
mais je me coucherai avec lui
je ferai l'amour à son disque
et des enfants à sa lumière
O Cité ne m'abandonne pas à mes écrits
une femme pourrait m'aimer
et je pourrais m'en satisfaire
— je t'aime
— Qu'est-ce que vous fabriquez avec ce stylo?
demanda soudain le ministre Arbitre des Élégances.
— mais rien monsieur le ministre
j'écris oui c'est cela j'écris et m'en voilà heureux
— et vous écrivez quoi?
rien à soumettre à mon arbitrage, j'espère
vous savez que je n'aime pas ce genre de concussion
vous le savez n'est-ce pas?
— mais je n'y pensais pas
bredouilla le secrétaire
qui examina la plume avec tristesse
— et vous pensez à quoi? demanda le ministre
il semble bien que vous pensez
au lieu de travailler à votre ouvrage
— ce sera un bel ouvrage, je vous le garantis!
pensa le secrétaire dans sa tête
pour ne pas avoir à penser tout haut
ce qu'il avait peut-être dit tout bas.
— travaillez! travaillez! répéta le ministre
l'amour c'est de la bagatelle rien de plus
donnez de la poésie à la politique
l'amour a déjà tout reçu des poètes
c'est fini l'amour on n'en parle plus
à moins qu'une femme ne vous trompe
avec un éléphant de votre connaissance
elle ne me trompe pas
elle parle comme il faut
elle prend ma sexualité
elle occupe mon amour
elle gagne ma vie
elle ne me fera pas mourir
j'ai abîmé la plume de mon stylo
c'est dommage un si beau stylo
la prochaine fois je voterai pour moi
ça me fera au moins une voix
puisqu'elle ne veut pas me donner la sienne.
le soir il rentra chez lui
accompagné des deux oiseaux
de celui qui volait
de celui qui l'imitait
et du troisième qui étudiait le vol
il rentra chez lui sans s'arrêter
ni au café ni au bordel
il traversa des rues longea des murs
s'arrêta au feu rouge
grignota des marrons chauds sur les quais
au loin
entre la mer et le ciel
s'élevait le promontoire de Kateb
et Kateb regardait la télé
il regardait des filles nues
il regardait leur lumière
il les trouvait bien construites
et il aurait aimé être aussi bien construit.
est-ce que c'est bien de la chair cette chair?
se demandait Kateb devant la télé
c'est un effet de ma solitude
cette absence de nom à donner
à la femme qu'on regarde avec plaisir
il se sentait vraiment très seul
la nuit était tombée d'un coup
et les fenêtres des ministères s'étaient éteintes
sauf une bien entendu
et il voyait la silhouette de l'Arbitre des Élégances
et le bureau du secrétaire dans le fond
et le chapeau accroché au mur
et la carte de la nation
et la porte pour sortir et entrer
il voyait ce qu'il y a dans un bureau
quand un ministre s'interroge
sur le sens à donner à ce qui arrive
d'étrange et de déroutant
dans le monde qu'il faut gouverner
parce que les uns sont riches et les autres noms.
Kateb voyait bien la tristesse du ministre
et il aurait pu lui dire quelque chose
pour le rassurer sur l'avenir de l'humanité
il l'aurait dit à la télé
tout le monde croit ce qu'on dit à la télé
même les ministres le croient
quand c'est la télé qui le dit
— elle dit quoi la télé aujourd'hui
— elle dit que c'est un garnerin
— un quoi
— un garnerin
— c'est quoi un garnerin
— je sais pas mais c'est ce qui est
— si ça y est à la télé c'est que c'est
— un garnerin et pas autre chose
— et si on crache sur les marches du Palais de Justice?
— garnerin
— et si on refuse la priorité?
— garnerin.
— et si on ne paye pas ses impôts
qui sont en fait les impôts de l'état?
— garnerin et pas autre chose
— bon j'ai compris je vais me coucher
— avec qui
— avec garnerin
— garnerin? garnerin?
non vraiment je ne vois pas...
— ils l'ont dit à la télé
— ah oui! garnerin comme à la télé!
je comprends que ce sera une bonne nuit!
— puisque vous le dites.
— garnerin!
— comment?
— je dis: garnerin!
à demain! si vous préférez
et portez-vous bien mon ami
l'amour c'est la seule santé.
— puisqu'on le dit à la télé
— on parle beaucoup d'amour à la télé.
— garnerin?
— d'amour!
— ah! garnerin
— si vous voulez
remarquez bien que je n'y vois pas d'inconvénient
n'est pas garnerin qui veut
et qui ne veut pas peut-être
pour reprendre le commentaire
du garnerin qui produit l'émission.
— vous savez ce qu'il vous dit le garnerin?
— non je vous en prie pas ici à la télé
— vous savez ce qu'il vous dit le garnerin?
— il dit ce qu'il pense
puisque c'est le jeu à jouer
est-ce que je me trompe de chaîne?
— Kateb mon pauvre Kateb
mais où as-tu mis les pieds
sur terre? mon pauvre Kateb
c'est sur terre que tu te trémousses
le ministre murmurait tout cela
il n'y avait personne pour l'entendre
et Kateb était trop loin pour comprendre
ou pour lire sur ses lèvres
il ferma la fenêtre tira les rideaux
poussa les tiroirs ouvrit la porte la ferma
descendit l'escalier sortit dans la rue
rentra chez lui
il rentra chez lui
de l'autre côté de la ville
et il ne se coucha pas
il y avait une femme nue dans son lit
c'était toujours la même femme
une femme qui avait l'air d'une saucisse
et qui était peut-être une saucisse
c'est bien pratique pour faire l'amour
mais c'est un peu garnerin
quand il s'agit de faire autre chose
ce n'est pas avec elle qu'il boirait un jour la parisette
l'ombre du promontoire de Kateb
se profilait au-dessus de la ville
qu'est-ce que c'était impressionnant
ce pylône qui montait
et cette ombre qui bougeait à peine
cette ombre qui n'avait plus rien d'humain
tant c'était vieux et détruit
est-ce que Kateb avait une âme?
est-ce qu'il répondait vraiment
aux questions qu'on lui posait?
tout ceci se passait à la télé
fallait-il croire ce qui se disait
ce qu'on montrait ce qu'on voyait?
la télé est porteuse de plus de lumière
que n'importe quel autre objet
il faut se méfier de la lumière
quand elle se partage l'ombre avec le premier venu
— qu'est-ce que tu regardes? demanda la femme
— je regarde rien, dit le ministre
qui regardait quelque chose
mais qui ne voulait pas en discuter
— tu vas attraper froid ferme la fenêtre
— je vais attraper chaud j'ouvre la fenêtre.
— viens dormir plutôt la place est chaude
et je me sens toute chose ce soir.
— viens te réveiller ou plutôt ne viens pas
la place est froide et tu ne sens rien
— cesse de faire le pitre et couche-toi.
— continue, tu es sur la bonne voie
reste où tu es, c'est la bonne place.
— oh! ce que tu es pénible quand tu t'y mets!
— ce que tu m'intéresses, mon amour.
— désolée de l'apprendre dans ces circonstances.
— ravi de te l'entendre dire, bonsoir!
tiens, le ministre ne dort pas
pensa Kateb qui ne dormait pas
sa femme dort et il ne dort pas
moi je n'ai pas de femme qui dort
alors je ne sais pas ce que ça fait
de ne pas dormir seul
demain il fera jour
c'est cher les émissions de nuit très cher
le soleil est un bon compagnon de route
j'aime la route que j'ai prise
je ne suis pas beau à regarder
mais j'intéresse tout le monde
même le ministre s'intéresse à moi
d'ailleurs il ne dort pas
sa femme dort elle ne m'aime pas
elle ne regarde pas assez la télé
c'est une femme qui ne pense qu'à l'amour
les femmes devraient penser à penser
les hommes aussi
moins souvent que les femmes
mais enfin le problème n'est peut-être pas là
si nous ne sommes que des chiens.
— viens te coucher ne sois pas bête
j'ai de l'amour plein mon sac à malices
viens voir comme c'est intéressant.
— je ne dis pas le contraire, répond le ministre
mais on fera ça demain tous les deux
ce soir j'ai autre chose à faire
il fait quoi quand il ne fait pas l'amour?
il écrase des mégots sur son bureau
il taquine son poète de secrétaire
il reluque le Kateb en reconstruction
est-ce que les femmes l'intéressent?
il y a combien de femmes au monde
qui ne refuseraient pas de faire l'amour avec lui?
mais je rêve
je rêve tant
je rêve complètement
c'est que je suis une femme
j'écris comme ça vient
qu'est-ce qui vient après ça
je n'en sais rien
je n'en sais vraiment rien
une couleur plus hardie que les autres
non un adjectif
le mot comme ou le verbe paraître
je ne sais vraiment pas ce qui m'arrive
je viens de me réveiller
je suis la femme du ministre
je suis toute nue dans mon lit
il travaille dans son bureau
pourquoi ne fait-il pas l'amour?
il regarde la fenêtre
le promontoire qui se profile
l'ombre qui bouge à peine
Kateb, tu veux de moi? prends!
Serai-je à la hauteur? Serai-je à la hauteur?
répétait l'écrivain du dimanche
en serrant son manuscrit sous l'aisselle
si je ne suis pas à la hauteur
qui le sera?
et il se demanda ce que fabriquait Kateb
perché sur sa tige d'acier
presque à toucher la mer
en d'autres temps
c'est le ciel qu'il aurait touché
et j'aurais compris de quoi il retournait
mais maintenant ça ne veut plus rien dire
c'est une émission de télé qui a du succès
c'est tout ce qu'on peut dire
mais ça ne veut rien dire
alors on regarde en mangeant des pop-corn
parce que l'imbécillité ça creuse
moi j'ai écrit ce qu'il fallait écrire
ou alors je me trompe
expliqua-t-il à l'Arbitre des Élégances
qui regardait par la fenêtre
comme on regarde la télé
— moi je veux bien le croire
dit le Ministre en tapotant le manuscrit
du bout de ses doigts rêveurs
d'ailleurs je crois tout ce qu'on me dit
par contre je fais très attention à ce que je lis
je ne crois pas tout ce qui est écrit
mais je lirai d'un bout à l'autre
et je relirai si c'est nécessaire
et je donnerai mon avis sur la question
la question étant de savoir
si ce livre est un bon livre ou un mauvais
si c'est un bon je le dirai
et tout le monde le lira pour me donner raison
mais s'il est mauvais
on vous donnera tort
et dieu sait ce qui peut arriver alors
l'écrivain se mit à détester le Ministre
il aurait pu le frapper
ou même tenter de le tuer
mais il sourit en posant un regard attendri
sur l'épais manuscrit que tapotaient les doigts
du Ministre qui pensait à autre chose
je pense que Kateb est une bonne idée
je ne sais pas ce qu'il vaut en tant qu'homme
mais c'est une idée de valeur je crois
d'ailleurs je vais m'en assurer moi-même
en écrivant quelques pensées là-dessus
bien sûr je ne suis pas écrivain
je n'écrirai pas ce qu'écrivent les écrivains
d'ailleurs ce n'est peut être pas un sujet d'écrivain
c'est un simple sujet de télévision rien de plus
appuyer sur la bonne commande
et changer le rouge en vert
c'est amusant et ça ne coûte rien
et si ça ne s'écrit pas comme il faut qu'on écrive
et bien au diable l'élégance
je ferai ce que je pourrai
ce qui n'est pas sorcier.
— mon prochain livre ne vous plaira pas
dit l'écrivain en se suçant le pouce
je vais donner dans le mauvais goût
juste pour voir ce que ça donne
et si ça paye mieux que le bon goût
parce que j'ai le bon goût de crever de pauvreté
alors voyez-vous si le mauvais goût
m'empêche de mourir j'écrirai
ce qu'il y a de pire à écrire.
— vous ferez comme vous voudrez
personne ne vous empêchera d'écrire
ce qui vous passe par la tête
que ce soit bon ou que ce soit mauvais
ce sera écrit pour être lu
et ce qu'on lira aura le goût qu'on voudra
pourvu qu'il ne suffise pas d'allumer la télé
pour éteindre