MEMENTO MORI

de Patrick CINTAS

www.lechasseurabstrait.com/lesjours

Texte intégral
work-in-progress
ISBN: 84-930999-6-1


LUNDI

 

 

 

 

Chapitre premier

 

 

 

Frank Chercos n'avait pas pris cette mauvaise habitude de se réveiller chaque matin avec une femme dans son lit. Aussi, ce matin-là, il n'en trouva pas. La femme, elle était dans le jardin. Égorgée. Presque nue. Les cheveux mélangés à la boue de la terre et du sang. Un regard terrifié. Et les mains crispées sur le ventre, comme si elle s'était empêchée de toucher à l'horrible blessure qui ouvrait sa gorge toute grande. Il n'eut pas l'air surpris de la trouver là. Il l'eût été s'il l'avait connue ou reconnue. Mais elle lui était parfaitement étrangère. Une jolie femme sans trace de graisse, qui devait soigner sa ligne. Une belle musculature presque discrète qui affleurait la peau. Il ne s'approcha pas à moins de dix mètres, de crainte de brouiller les pistes.

— On a appelé les flics, monsieur Chercos.

— C'est pas faute d'avoir sonné.

— On avait un flic sous la main, et il dormait!

Il y avait du monde au portail. Comme le jour n'était pas tout à fait levé, certains éclairaient la scène avec des torches électriques. On eût dit des insectes qui s'affairaient autour du cadavre d'un autre insecte, avec des lampes à la place des antennes. Frank ouvrit le portail et gueula immédiatement:

— Si le responsable de cette cochonnerie est encore là, qu'il se calte!

Il n'y avait pas d'émotion dans sa voix. Il menaçait sans s'émouvoir, Frank Chercos. On avait l'habitude de ses manies de flic célèbre. Il demeurait près du portail, à la fois nonchalant et tendu, une main sur la poignée d'une serrure qui jouait sans grincer parce qu'il la graissait régulièrement. On connaissait aussi les petites manies de l'homme seul et désemparé. Après un long moment de réflexion qu'il reconnut à la suspension des souffles qui l'environnaient, il demanda à voix basse si elle était vraiment morte ou si c'était une mise en scène destinée à humilier, une fois de plus, le flic qu'il ne pouvait cesser d'être aux yeux de tous.

— La Patrouille de la Résurrection Naturelle ne va pas tarder à arriver, dit quelqu'un qui sentait instinctivement qu'il était nécessaire de changer de sujet.

— En général, dit un autre, ils arrivent avant la police.

— Alors que ça devrait être le contraire.

— Fermez-la! beugla Frank qui revenait dans son jardin d'agrément.

Il avait laissé le portail ouvert. On se poussa un peu.

— Voilà la Patrouille! dit quelqu'un.

C'était un véhicule du Centre Expérimental de la Firme pour la Colocaïne. Elle avait de la chance, la petite morte. Elle avait droit aux meilleurs spécialistes de la récupération post-mortem. Frank ne pouvait pas ignorer que sa maison était dans le secteur de responsabilité du CEFC. Le mois précédent, la même patrouille était venue récupérer une petite noyée.

— On égorge encore de nos jours, constata tristement le Chef de Patrouille en entrant dans le cercle que Frank avait tracé mentalement autour du cadavre.

Puis, s'approchant encore, toujours soucieux de précision, il remarqua:

— Elle n'aura besoin que d'une faible reconstitution. J'ignorais que le larynx contribuait autant au maintien de la tête.

Il se retourna pour rechercher l'approbation de Frank, mais celui-ci était ailleurs. Il avait pris son air romantique de flic qui se projette à la fois dans le passé et dans l'avenir pour se faire une idée de ce que le présent lui propose en échange d'un regard.

— Ils vont vous poser des questions, dit le Chef de Patrouille.

— Qui ça? demanda Frank comme s'il ne demandait rien et comme s'il n'y avait personne pour l'écouter.

— Les flics!

— Je SUIS flic. Les questions, c'est moi qui les pose.

Un Patrouilleur injectait déjà le liquide colocaïnique dans la cage thoracique.

— C'est pas comme nous, dit-il en manoeuvrant le levier de sa pompe. On n'en pose jamais, nous, hein, Chef?

— Demain, dit le Chef, elle pourra parler.

— Si elle sait quelque chose, dit Frank.

Qu'est-ce qu'elle raconterait? pensa-t-il. C'était peut-être un coup fourré. N'importe quel cadavre pourvu qu'on le trouvât dans le jardin. Il ne connaissait pas d'exemple, mais elle était peut-être morte pour le trahir. Ce ne sera pas facile, songea-t-il.

La Police Nationale s'annonça comme d'habitude par le gémissement croissant d'une sirène de circonstance. La foule s'écarta comme la poussière sous le balai.

— Ça alors! s'exclama Frank. Le Patron!

Hautetour descendit lentement du premier véhicule. Depuis qu'on lui avait rafistolé le visage, il s'en servait pour intimider les autres, ceux sur qui il prétendait exercer son influence de décideur. Il avait courageusement refusé un remodelage complet du faciès. Les cicatrices étaient encore purulentes par endroits. Il conservait la trace géométrique des points de suture. Il avait le goût de la relique, Hautetour, et celui de l'effet à produire.

— Deux pépins en moins d'un mois, dit-il en arrivant. Un troisième, et je commencerai à penser que ce n'est pas un effet du hasard. Bonjour Frank!

Frank tendit sa molle poignée de jardinier surpris au saut du lit par un cadavre dont il commencera par dire qu'il ne la connaît pas.

— Vous bougez pas trop, dit Hautetour aux Patrouilleurs. On a encore nos vieilles habitudes dans la police.

— On fait attention, dit le Patrouilleur. D'ici (Hautetour n'avait pas franchi le cercle), je vois deux ou trois évidences qui vont vous mettre la puce à l'oreille.

— N'y touchez pas, dit Hautetour. Même avec les yeux.

Il rit. Frank n'avait aucune envie de rire. Il y avait moins d'un mois, Pulchérie s'était noyée dans piscine et maintenant elle avait beaucoup de mal à accepter sa nouvelle vie de morte. Hautetour savait à quoi Frank était en train de penser. Il y pensait sans arrêt depuis près d'un mois. Il avait besoin de vacances.

— C'est bon, dit le Chef de Patrouille. Le corps est prêt pour une récupération. Vous pouvez envoyer vos taupes. La vie d'abord! Faites-moi signe quand on pourra emporter le corps.

— Vous devriez rentrer, Frank, dit Hautetour, et prendre un verre pour vous remonter. Vous avez déjeuné?

Il aurait vomi s'il avait déjeuné. Il avait vomi quand Constance avait remonté le petit cadavre caoutchouteux de Pulchérie. Il venait justement de déjeuner.

— Quand vous aurez fini de déjeuner, dit Hautetour, rendez-vous dans mon bureau. J'ai quelque chose pour vous.

Frank était sacrément détruit. Malgré l'été, son visage refusait le hâle qui le rendait si séduisant aux yeux des femmes qui se baignaient dans sa piscine parce qu'il les avait invitées. Il n'y avait pas d'autres raisons, songea Hautetour. Il les invitait et elles se baignaient.

 


 

 

 

 

 

 

Chapitre II

 

 

 

— Ce sera pour qui, cette affaire? demanda Frank.

— Je sais pas encore, dit Hautetour. On attendra tranquillement demain. Elle parlera peut-être suffisamment pour qu'on se fasse l'économie d'une enquête.

— Faut pas rêver, dit Frank.

— J'ai autre chose pour vous, Frank. C'était prévu avant que...

— Moi aussi je veux attendre demain. Je veux savoir pourquoi c'est dans mon jardin qu'elle est venue crever.

— Vous en savez des choses, Frank! Elle était peut-être déjà morte quand on l'a balancée sur votre pelouse. J'attends le rapport des carabins. Ils ne penseront peut-être pas comme vous.

— Elle était vivante quand elle est entrée chez moi, dit Frank qui prenait son air lunatique et obstiné.

— Attendons ce qu'elle dira.

— Elle ne dira rien.

Frank avait l'air sûr de son affaire. Hautetour considéra pendant un long moment ce profil têtu qui était déjà entré dans une nouvelle affaire alors qu'il n'en était pas question.

— On vous tiendra au courant, Frank. Ne vous en faites pas. J'ai...

— Elle est entrée en pleine nuit pour me dire quelque chose, continuait Frank qu'on n'avait plus aucune chance d'arrêter sur sa lancée. Elle est entrée tranquillement, ajouta-t-il en mimant cette tranquillité qui l'envahissait comme un mauvais souvenir.

— Vous avez un pouvoir précognitif? plaisanta Hautetour.

— J'ai vu les traces, grogna Frank. Vous les avez vues aussi. Elle est entrée... tranquillement. Le portail n'est jamais fermé à clé.

— Je comprends, dit Hautetour qui ne comprenait pas ce qu'il fallait comprendre.

— Elle était suivie, dit Frank. Elle s'en est aperçue trop tard!

Il branla sa tête au-dessus du cendrier dont la fumée l'obligeait à cligner des yeux.

— Mais elle ne dira rien! Et il faudra enquêter.

Il se leva pour allumer une autre cigarette. Le bureau s'emplissait de tabac, de cendres et de phosphore.

— Je veux cette affaire, Patron.

— Non, dit Hautetour. J'ai prévu autre chose pour vous.

Frank grinça des dents. Mauvais signe, songea Hautetour.

— Elle parlera ou pas, dit-il. On verra bien. J'ai une autre affaire à vous confier, Frank. Vous savez que vous êtes...

— C'est MON affaire, merde!

Quand Frank s'en prenait au bureau, on n'avait plus aucune chance de le convaincre de changer d'avis. Hautetour s'amusa à regarder les cendres blanches qui virevoltaient dans une courbe ascensionnelle vers le plafond crasseux.

— Merde! continua Frank. Ça n'a rien à voir avec Pulchérie. Ce n'est pas un accident. Les analystes concluront comme moi qu'elle est entrée tranquillement et qu'elle était suivie. L'assassinat a eu lieu chez moi!

— Sur votre pelouse, je sais! Mais c'est sans doute une affaire banale. Une histoire d'amour, quoi. On le saura demain.

— Vous ne saurez rien parce qu'elle ne parlera pas!

Hautetour ouvrit son tiroir secret. Il en sortit un dossier gris qu'il déficela lentement sous le regard obtus de Frank qui ne démordait pas et ne démordrait jamais.

— Vous allez lire ça, Frank, dit Hautetour en séparant de la masse de feuillets un manuscrit soigneusement relié par un ruban rose satin.

— Lire! s'écria Frank. Moi, lire? Vous n'y pensez pas! Je ne lis que...

— Vous avez tout le temps de lire avant demain, proposa Hautetour. Et demain...

— Elle ne parlera pas, je vous le dis.

Frank se rapprochait maintenant, à la manière de ces ivrognes qui vont se confesser sans retenue ou simplement vous confier le secret de leur réussite.

— Vous savez quelque chose que je ne sais pas? demanda Hautetour qui eût préféré en finir avec cette affaire, du moins relativement à Frank.

— Peut-être, dit Frank qui ne se départissait pas de son allure de dipsomane. Il faut que je réfléchisse. Jusqu'à demain...

Ce qui voulait clairement dire qu'il n'avait pas le temps de lire ce que Hautetour palpait en retenant une bordée. Son visage était rouge.

— Vous partez demain, dit-il comme dans un sanglot.

Frank se sentait-il piégé? Il écrasa rageusement son mégot humide.

— Je pars?

— En Espagne, mon vieux. Mais pas en vacances. Enfin... vous ferez ce que vous voudrez de votre temps libre, cela va de soi. Je ne vous demande pas de...

— Je lis, et ensuite je pars?

Hautetour opina sans pouvoir réfréner un sourire sournois.

— Ça ne peut pas attendre, disons, après-demain? dit Frank qui se sentait vaincu malgré les bouffées d'intimes convictions.

Hautetour fit non de la tête. Il fallait lire ce dossier aujourd'hui et sans doute en penser quelque chose. Et demain, en route pour l'Espagne.

— Qu'est-ce que j'irais faire en Espagne? fit Frank qui s'abandonnait au chaos de ses réflexions.

Il était Enquêteur de Première Classe, non? La fille égorgée dans son jardin se contenterait d'un Enquêteur de Deuxième. Hautetour finissait toujours par avoir raison, même si Frank ne démordait jamais. Celui-ci montra qu'il s'inclinait en allumant calmement la cigarette suivante.

— Qu'est-ce qu'il y a là-dedans? demanda-t-il en lorgnant le dossier gris que Hautetour continuait de palper comme s'il n'était pas encore sûr de la soumission de son limier.

— J'en sais rien, dit Hautetour. Ça vient d'en haut.

Si ça venait d'en haut, c'était forcément prioritaire. Mais ce n'était pas le plus grave, que ce fût prioritaire. C'était le genre d'enquête qu'on mène dans le brouillard sans savoir jamais où on en est vraiment. Le genre d'enquête qu'on vous retire à un moment donné sans justement vous les donner, ces explications. Frank avait assez de bouteille pour se sentir exaspéré chaque fois que ça arrivait. Mais ses fureurs parvenaient-elles en haut? Jusqu'où exerçaient-elles leur influence exutoire?

— Et puis, je n'y peux rien, dit Hautetour en lançant le dossier dans la surface du bureau qui semblait appartenir à Frank tant il s'y accrochait.

— Je le lirai, dit Frank sans conviction.

Ou bien il était convaincu, comment savoir? songea Hautetour.

— Il le faudra. Vous partez demain. Pour la fille, je vous renseignerai au fur et à mesure.

Tu parles! pensa Frank en sortant des locaux de la police. Le temps était au beau, comme sur le baromètre. Une heureuse coïncidence qu'il mit à profit pour flâner dans les lieux publics les plus fréquentés. Il avait besoin de la foule quand il se sentait frustré. Il avait toujours cultivé cet espoir d'y rencontrer la réponse à ses questions du moment. Puis la foule finissait par l'exaspérer à force de bribes de conversations qui contenaient sa propre banalité. Il rentra chez lui sur le marchepied d'un autobus. Le chauffeur, dont il apercevait dans le rétroviseur la tronche bilieuse, ne devait pas aimer les resquilleurs, mais il savait renifler un flic rien qu'à son aspect et juste à temps pour ne pas se laisser humilier. Frank le salua quand il sauta sur le talus verdoyant de sa rue.

Il y avait encore quelques badauds devant le portail. Il les chassa en brandissant à la fois son insigne rutilant et son non moins flamboyant Colt 60 modifié 64. Cette fois, il ferma le portail à clé. Pulchérie ne se serait pas noyée si le portail avait été fermé, cette nuit-là. Il dormait sous l'effet d'une surdose de colocaïne. Il fantasmait pendant qu'elle étouffait dans l'eau. Il ne pourrait jamais oublier. Constance avait surgi de nulle part avec le petit corps caoutchouteux dans ses bras musclés. Elle demandait déjà ce qui s'était passé. Qui le croirait? Il n'avait d'ailleurs convaincu personne, mais c'était un accident.

— Et pourquoi que vous le fermez pas, le portail, maintenant qu'elle est morte? avait hurlé Anastase à travers le carreau d'une fenêtre qu'il ne brisa cependant pas.

S'il l'avait fermé, la fille aurait été assassinée dans la rue ou dans n'importe quel endroit choisi par l'assassin. Il ne l'aurait peut-être pas assassinée, puisqu'elle ne pouvait plus entrer pour confier, révéler, lever le voile sur cette chose dont l'existence et le secret constituaient les motifs de l'assassinat. On ne savait rien de ces motifs. Et elle n'en parlerait pas. Il avait lu cela dans les yeux. L'assassin l'avait peut-être lu lui aussi. Ou elle. Ce n'est pas l'homme ou la femme qui tranche la gorge, c'est le couteau. Mais le portail était resté ouvert, et la fille était entrée tranquillement, et son assassin la suivait avec l'intention de la tuer avant qu'elle n'atteignît son but: Frank lui-même. Il frémit à cette pensée. Pulchérie était entrée pour se baigner ou se jeter dans la piscine, il ne le savait pas. La thèse de l'assassinat avait été écartée, sans doute parce qu'il était le premier suspect. Sait-on ce qu'on est capable de faire sous l'effet de la colocaïne et des hallucinations qui s'ensuivent? Elle n'acceptait pas de vivre maintenant qu'elle était morte. Et cette accumulation de faits désespérait Frank lui-même au lieu de le pousser à en faire le but de la démarche. Il y avait une sacrée différence entre la mort de Pulchérie et celle de la fille du jardin: il ignorait qui était cette dernière. Comment le connaissait-elle? Il frémit encore, plus profondément. Mais Hautetour le plaçait d'office dans une autre perspective. Il était près de midi et il n'avait pas encore ouvert le dossier. Il en avait envie maintenant. Les affaires que Hautetour lui confiait, si elles se terminaient, par définition, dans la confiture, étaient hautement passionnantes. Il n'avait même pas le choix entre cette passion raisonnable et la nécessité d'apporter une réponse au crime commis dans son jardin sur la personne d'une jeune femme dont il ignorait tout. Alors que Pulchérie lui avait confié des détails incontestablement intimes et secrets.

 

 


 

 

 

 

 

 

Chapitre III

 

 

 

"Qui voulez-vous que je sois? Je suis l'assassin de Nora Volcaire."

Frank brancha le Détecteur Automatique D'Appels. Le type au bout du fil ne parlait plus. Il attendait une réaction de son interlocuteur.

— D'accord, fit Frank qui ne retenait plus son souffle. Vous êtes l'assassin...

— ... de Nora Volcaire, interrompit la voix stridente que Frank cherchait à reconnaître.

— Je suppose que c'est la fille qu'on a trouvée ce matin dans mon jardin.

— Nora Volcaire qu'elle s'appelle. Elle se souviendra de moi.

— Et je peux savoir ce qui motive votre appel? Des aveux?

La voix éclata de rire. Frank surveillait l'écran du DADA. Il n'était plus aussi facile que naguère de localiser un appel, surtout si l'origine se trouvait dans un Quartier Marginal. Ce qui semblait être le cas. Les cercles concentriques n'arrêtaient pas de se surperposer sans rien circonscrire de précis. Pendant ce temps, le type riait parce qu'il s'imaginait que son interlocuteur était en train de perdre patience. Un amateur, ou alors il savait que les Robots ne pouvaient pas le localiser. Frank attendait qu'il eût fini de rire pour reposer sa question.

— Ça va! dit le type qui changeait de tonalité, situant maintenant sa voix dans le registre de la menace. J'ai tué Nora Volcaire et j'en tuerai d'autres. J'en ai tué d'autres.

— Vous avez tué Pulchérie Lobster?

— J'ai tué et je continuerai de tuer. Pour l'instant, je dis simplement que j'ai tué Nora Volcaire. Comme ça, vous savez et je sais.

Frank ne quittait pas l'écran des yeux. Dans la marge, les chiffres incompréhensibles du calcul défilaient sans donner aucune indication sur l'avancée de la recherche.

— Vous êtes un tueur en série, dit Frank. Un serial killer, comme dans les films de la télé. Ça vous sert à quoi de tuer des vivants qui ne meurent pas? Vous êtes un minus habens qui n'a pas accès au système.

Si le but de cette déclaration était de provoquer le tueur, c'était réussi. Celui-ci se mit à vociférer un discours que Frank ne fit pas l'effort de suivre. Il était trop préoccupé par l'écran qui ne révélait toujours rien de positif.

— Excusez-moi de vous interrompre, dit-il pendant que l'autre débitait sa causerie didactique, mais j'ai quelqu'un sur une autre ligne. Je m'occupe pas de ce genre de crime. Téléphonez au service des Barjots en Cavale. Il vous diront peut-être quelque chose.

— Ne me dites pas, monsieur Chercos, que vous n'avez pas peur de mourir.

Dans le mille. Frank avait très peur de mourir. Surtout depuis que Pulchérie n'appréciait pas sa nouvelle existence. L'idée de sombrer dans une éternelle mélancolie ne le séduisait pas particulièrement. Il crâna un peu:

— Vous êtes mort, vous?

Un cri, puis l'inspiration en force qui agite toutes les mucosités pulmonaires, preuve qu'il était vivant.

— Je suis mort parce que vous m'avez tué, Chercos!

Ce type avait  le goût de la contradiction. Frank regretta de ne pas pouvoir lui tirer dessus à travers le téléphone. Il le tuerait, cette fois!

— Si c'est une blague, finit-il par dire, elle est de mauvais goût. Je...

Le DADA venait d'afficher un résultat: Association des Écrivains Contemporains, impasse Guillaume-Budé. Fielding, pensa Frank en se mordant la langue. Il n'avait pas tué Fielding. Il y avait deux Fielding (à part l'auteur de Tom Jones, mais celui-là n'avait pas connu la Belle Époque de la Colocaïne et il était poussière): Fielding l'ancien, qui était mort et qui vivait dans un appartement de l'impasse Budé quand il ne séjournait pas au Royaume des morts; et Fielding le jeune, qui était vivant et en prison pour avoir assassiné, sur un coup de tête inexplicable, un pauvre camé qui lui cassait les oreilles avec ses jérémiades de camé. Si ce n'était pas Fielding l'ancien au bout du fil, c'était en tout cas quelqu'un qui téléphonait de son appartement. Il fallait mettre fin à la conversation sans éveiller les soupçons.

— Qui est Nora Volcaire? demanda-t-il comme s'il n'avait rien dit jusque-là.

L'autre reprit son souffle à deux fois avant de laisser l'air secouer ses cordes.

— Comment voulez-vous que je le sache? murmura-t-il.

Toujours seul. Frank travaillait toujours seul. Il s'en plaignait tous les jours, en tout cas chaque fois qu'il avait besoin de quelqu'un pour le seconder. Mais il comprenait toujours les raisons à demi avouées de Hautetour qui le réduisait à cette solitude professionnelle. Comment raccrocher et filer impasse Budé pour prendre ce type en flagrant délit de conversation téléphonique?

— Si vous m'appelez dans (il avait calculé mentalement qu'il lui faudrait un quart d'heure pour atteindre l'impasse Budé) une heure, je serais plus dispo pour vous écouter. Il faut que je vous explique.

Il pouvait bien prendre le temps d'expliquer un peu ce qui le rendait indisponible en ce moment précis de son existence où un inconnu (supposé) l'accusait de l'avoir tué et s'accusait d'avoir tué Nora Volcaire et quelques autres (Combien? Qui?)...

— Vous vous foutez de moi, Chercos. Vous vous êtes toujours foutu de moi.

Le type pleurnichait rageusement. S'il n'était pas aussi inconnu qu'il fallait d'abord le supposer, il devait bien connaître un ou deux détails de la vie privé ou professionnelle de Frank qui mettrait celui-ci sur la piste de son identité. Mais le temps pressait. Il fallait sauter dans la Corvette, griller les feux rouges, et prendre l'oiseau dans son nid. Au fait: était-ce un nid douillet? Il se rappelait l'appartement de Fielding comme d'un taudis inhabitable. C'est là que Pulchérie se livrait à la prostitution avec ce poète d'un autre temps. Oui, Fielding était poète... enfin, c'était compliqué, trop pour y penser maintenant...

— D'accord, dit le type. Je vous téléphone dans une heure. Attendez-vous à des révélations de la plus haute importance.

— Ça m'étonnerait, ne put s'empêcher de ricaner Frank. Je suis un type ordinaire et...

L'autre raccrocha. Une minute plus tard, Frank traversait la ville à cent à l'heure. Il atteignit l'impasse Budé dans les temps. Il força la serrure de la grille qui occultait le vestibule de l'immeuble (une habitude) et, au lieu de prendre l'ascenseur, grimpa l'escalier poussiéreux avec un mouchoir sur la bouche. Il atteignit le quatrième (il connaissait le chemin), courut sur la coursive qui lui sembla circulaire, grimpa encore deux étages et s'arrêta au pied du dernier escalier pour reprendre un souffle passablement altéré par l'effort, la poussière, l'obscurité grise et les relents de cuisine à l'huile. Il y avait de la lumière sous la porte, juste en haut de l'escalier. Cette fois, il ne se laisserait pas surprendre. Il monta tranquillement sans dissimuler et frappa gentiment à la porte. Elle s'ouvrit tout de suite. Le visage carré de Fielding lui envoya un sourire et des mots de bienvenue.

— Ça alors! s'écriait-il d'une voix aigüe. Je ne pensais pas vous voir aujourd'hui. Vous êtes venu prendre des nouvelles de Pulchérie? Ça lui fera sacrément plaisir.

Il pencha sa carcasse de géant pour confesser dans l'oreille du flic:

— Elle en a sacrément besoin.

Sa grosse main aidait Frank à franchir les dernières marches, les plus dures, admit-il.

— La dernière fois que vous êtes venu ici, dit-il en riant comme s'il se préparait à une conversation joviale et pourquoi pas cocasse, je vous ai mal reçu. Je vais faire amende honorable, puisque vous m'en donnez l'occasion.

— Vous avez des nouvelles de votre neveu?

— Quelle idée d'assassiner un poivrot!

— Un camé. Un schnouffard.

— Un paumé. Tom assasinant un paumé! Je ne l'imagine pas. Et pourtant, j'en ai.

— De quoi?

— De l'imagination! gloussa le géant.

Frank n'avait pas cherché à l'étonner. Il vit Pulchérie assise sur un divan devant la télé. Elle devait passer ce qu'elle refusait d'appeler sa vie à chercher ce qu'on ne trouve pas dans un poste de télévision. Elle sourit quand elle le vit.

— Je sais, je sais, s'empressa-t-il de cancaner. Je n'étais pas attendu. Comment vas-tu?

Peut-être pas la bonne question à poser à quelqu'un qui ne va pas. Trop tard pour rectifier. Il dit:

— Moi je vais comme peut aller un sale flic qui ne comprend rien au monde d'aujourd'hui. Vous y comprenez quelque chose, vous, Fielding, à ce monde qui n'est pas le vôtre?

— Personne ne comprend, avoua le géant, sans doute pour mettre fin à un sujet qui n'avait aucune chance de sauver une conversation qui avait peu de chance d'exister au-delà des salutations conventionnelles.

Mais Frank était, aux yeux de Fielding, assez bête pour continuer à chercher à la sauver. Aussi força-t-il son invité à s'asseoir dans un fauteuil moelleux. Il lui vissa un verre dans les mains et lui demanda ce qu'il venait chercher ici à part des nouvelles qui ne le concernaient pas. Menaçant, Fielding. Frank avait déjà goûté à l'âpreté de son poing. Mais Frank savait se ressaisir. On ne le voyait jamais longtemps dans la panade.

— Vous venez de téléphoner? demanda-t-il sur un ton qui ne laissait rien au hasard, au cas où Fielding songeait déjà à s'y fier.

— Tu as téléphoné, Pulchérie?

Elle dut sans doute dire non. Frank ne perçut qu'un dédaigneux haussement d'épaules. Elle le culpabilisait donc. Ça, il n'en était pas certain, mais il l'avait craint. Maintenant il savait. Fielding lisait dans son regard, histoire de lui communiquer son exigence de tranquillité.

— Personne n'a téléphoné, monsieur Chercos. Votre DADA est capricieux.

Il avait bon dos, le DADA! Comment savait-il, ce poète, que Frank utilisait un DADA pour se renseigner sur ses interlocuteurs? Mais ce n'était pas la question la plus importante pour le moment. Comment se faisait-il que l'appel du soi-disant assassin de la soi-disant Nora Volcaire le conduisait tout droit dans le repaire où Fielding pouponnait sa petite Pulchérie? Hautetour serait peut-être heureux de le savoir.

Et bien non. Il s'en fichait. La fille s'appelait peut-être Nora Volcaire. Elle avait été assassinée. Ce n'était pas l'affaire de Frank.

— Avez-vous lu le manus?

— Le manusse?

— Le dossier que je vous ai confié!

Non. Il n'avait pas eu le temps. Pour ne rien arranger, Fielding l'avait retenu sur des sujets anodins qui ne touchaient pas à l'existence de Pulchérie. Il la soignait, sa protégée. Il en était peut-être éperduement amoureux. On ne sait jamais, avec les poètes.

— Je suis content que Thomas se porte bien, dit Hautetour. C'est un bon ami.

— Un ami?

Frank n'aimait pas se surprendre à poser des questions qui relevaient de l'étonnement légitime plutôt que de la curiosité qui aurait dû l'animer dans un moment aussi crucial de son existence expérimentale.

— Vous êtes mort, Frank? Il me semble.

— Pas que je sache.

C'était une chose qu'on ne pouvait pas ignorer. Hautetour secoua la tête mais pas pour s'excuser. Il regrettait pour le billet.

— Le billet?

Voilà que ça recommençait, les questions de saisissement.

— Vous eussiez été mort, vous auriez utilisé le canal des Terminaux du Retour Vers la Vie. C'est gratuit, rapide et toujours à l'heure. J'en jouis depuis que je suis mort, vous pouvez me croire.

Il avait vraiment l'air déçu, comme si Frank était mort et qu'il fallait le considérer comme un vivant. Ce qui coûtait plus cher. Il prendrait le train. Il avait horreur de ces planeurs qu'on lançait dans les airs avec des élastiques.

— Vous exagérez, dit Hautetour qui contresignait le billet. Le planeur, c'est tout de même une grande avancée technologique. Quand j'étais vivant...

Il eut une inspiration, un de ces phénomènes qui vous éloignent des autres et les obligent à se poser des questions sur votre intimité.

— Moi aussi je peux vous dire: " Je suis mort parce que vous m'avez tué, Chercos!"

— Mais vous ne le dites pas au téléphone. Et pas dans le téléphone de Fielding.

— Oui, susurra Hautetour pensivement. Qui a tué Fielding? Voici votre billet. Vous savez, les trains, en Espagne...

Non. Frank ne savait pas. Il haïssait les planeurs. L'idée d'être propulsé dans le ciel par un système obscurément magnétique pour ensuite être attaché à un siège dans un vulgaire planeur qui redescendait sur terre, ne le ravissait pas. Les trains, ça sentait encore la pisse. Pendant qu'il voyagerait, la supposée Nora Volcaire ouvrirait ses yeux de morte sur une existence qui commencerait par un interrogatoire de police. Elle ne répondrait à aucune question. Frank le savait. Cette histoire était partie comme ça. Elle était assassinée dans son jardin parce qu'elle voulait le voir et lui parler. Frank ne l'attendait pas, sinon il aurait supposé comme Hautetour qu'elle venait se couler dans son lit. Elle venait parler. De quoi? On ne le saurait jamais. De même qu'elle ne donnerait pas le nom de son assassin. Mais l'assassin visait Frank. Pourquoi? L'assassin était un mort tué par Frank. Or, Frank avait tué tellement de gens qu'il ne pouvait raisonnablement se souvenir de tout le monde. Et il n'avait pas songé à entretenir un fichier de ses victimes. Le retour du passé, un phénomène bien connu des narrateurs en peine d'imagination. Ce ne pouvait pas être ça non plus. Comment se concentrer sur le sujet quand on a à lire un dossier épais comme (il palpa lui aussi le dossier) des heures, peut-être comme une nuit. Demain, sur le quai de la gare, il ne serait pas frais et dispos comme il aimait être au départ des voyages. Alors qu'il avait un oeil à garder ouvert. Il se sentait menacé.


 

 

 

 

 

 

Chapitre IV

 

 

 

NORA VOLCAIRE: 24 ANS. VIVANTE. DE SON VRAI NOM KARINA VOLKER, NÉE À BERLIN DE PARENTS COMMERÇANTS AISÉS. ENFANCE DIFFICILE, PEU SCOLARISÉE. ADOLESCENCE NON MAÎTRISÉE, AVEC DES ÉPISODES DE CRISE ALLANT JUSQU'À LA TENTATIVE DE SUICIDE PAR NOYADE (TROIS FOIS). UNE DE SES AMIES A RÉUSSI À SE SUICIDER, SON CORPS N'AYANT JAMAIS ÉTÉ RETROUVÉ. NORA FUT SOUPÇONNÉE D'AVOIR PARTICIPÉ, AVEC D'AUTRES ADOLESCENTS, À LA DISPARITION DU CORPS. FICHÉE COMME PARANOÏDE PAR LES SERVICES HOSPITALIERS DE SA CIRCONSCRIPTION (MUNICH SUD)

ACTRICE DE CINÉMA. A DÉBUTÉ À 17 ANS DANS UN FILM DE MALCOLM J. LEWITT. "N'OUBLIE PAS PAS QUE TU DOIS MOURIR". REMARQUÉE POUR SA SOBRIÉTÉ ET UNE BEAUTÉ "STATIQUE". DEPUIS, OCCUPE DES RÔLES SECONDAIRES DANS DES PRODUCTIONS PORNOGRAPHIQUES. POSE POUR DES PHOTOGRAPHIES DU MÊME GENRE. NE VIT JAMAIS SEULE MAIS CHANGE SOUVENT DE COMPAGNON. DOMICILE: PARIS.

 A ÉTÉ MÊLÉE À DIVERSES AFFAIRES DE TRAFIC DE SUBSTANCES HALLUCINOGÈNES. ENFERMÉE À 18 ANS POUR SCANDALE SUR LA VOIE PUBLIQUE SUITE À UNE ORGIE. A BLESSÉ LE MÉDECIN CHARGÉ DE L'EXAMINER. CELUI-CI AYANT PORTÉ PLAINTE, CONDAMNÉE À UNE PEINE DE PRISON FERME COMMUÉE EN SERVICE AUX AUTRES. 6 MOIS. SE COMPORTE SOUVENT EN AGRESSEUR CAPABLE D'ALLER PLUS LOIN SI PERSONNE N'INTERVIENT. SUIT UN TRAITEMENT PSYCHIATRIQUE QUAND CELUI-CI LUI EST IMPOSÉ PAR LES AUTORITÉS, MAIS FINIT PAR L'INTERROMPRE EN FUGUANT PUIS EN SE FAISANT "OUBLIER". SOUPÇONNÉE DE PARTICIPER À KRONPRINZ À UN NIVEAU PROFOND DE LA HIÉRARCHIE, SANS DOUTE COMME MAÎTRESSE D'UN HAUT RESPONSABLE DE LA SECTE. A DISPARU IL Y A HUIT MOIS APRÈS UNE ORGIE DANS UN YACHT AU LARGE DE NICE. PERSONNE NE S'EN SOUVIENT. LES INTERROGATOIRES, COMPTE TENU DE LA "PETITE POINTURE" DE L'INTÉRESSÉE, SE SONT LIMITÉS À QUELQUES INDIVIDUS DE SA CATÉGORIE.

UNE DÉPÊCHE DES SERVICES DE LA RÉSURRECTION NATURELLE SIGNALE SA MORT PAR ÉGORGEMENT AUJOURD'HUI MÊME. UNE ENQUÊTE DE POLICE EST EN COURS. ON ATTEND SES DÉCLARATIONS POUR DEMAIN. L'AFFAIRE NE DEVRAIT PAS APPORTER DE GRANDS CHANGEMENTS AU COMPORTEMENT DE CET INDIVIDU PEU COMPATIBLE OU PAS DU TOUT AVEC LA VIE SOCIALE. DANS CETTE OPTIQUE, LA RÉCUPÉRATION POST-MORTEM DÉPENDRA DE LA DÉCISION DE LA JUSTICE. ELLE SERA POUR L'INSTANT RÉCUPÉRÉE UNIQUEMENT DANS LE CADRE DE L'ENQUÊTE CONCERNANT SON ASSASSINAT. PROPOSÉE COMME SUBOBJET AU CENTRE EXPÉRIMENTAL DE LA FIRME POUR LA COLOCAÏNE.

 

Juste à temps pour le coup de téléphone de l'ami assassin! La sonnerie retentit au moment même de son entrée dans le salon. Il poussa un soupir de soulagement, reprit son souffle et souleva le combiné. C'était bien l'assassin.

— On continue, dit celui-ci sur le ton de celui qui sait parfaitement ce qu'on est allé faire entre-temps.

— À vous la parole, dit Frank qui ne souhaitait pas s'exprimer sur le sujet.

— Nora Volcaire, dit la voix. Vous venez de recevoir sa fiche. Vous travaillez vite, Chercos. Il faudra que je me méfie. Je ne vais plus fermer l'oeil de la nuit!

Éclat de rire. Frank se sentit épié. Il jeta un oeil entre les rideaux. La haie frémissait dans une légère brise.

— Pour la mienne, de fiche, il faudra attendre un peu!

Pas opportun lui demander d'arrêter de rire. Attendre. Ne pas rire. L'écouteur était victime d'une distorsion insoutenable.

— J'en tuerai d'autres. Je vous l'ai dit. Ne me dites pas que je ne vous l'ai pas dit!

— Vous devriez prendre note de ce que vous dites, grinça Frank qui s'enfonçait en esprit dans la haie de sapinettes.

Le rire s'interrompit d'un coup. Un long silence que Frank ne réussit pas à combler. La voix reprit sa lancinante description d'une réalité que Frank n'avait aucune chance de pénétrer comme la haie que le vent agitait doucement sans la rendre transparente. En principe, il regardait au-dessus et il voyait des enfants jouer. Il regardait toujours les enfants quand il était perdu dans ses pensées. Il ne savait pas pourquoi son esprit aimait les enfants à ce point et ne comprenait pas en quoi les enfants étaient utiles à la cohérence de ce qu'il était en train d'approcher avec un regard de flic.

— Je regrette que vous n'ayez pas cette affaire, dit la voix. Je suppose qu'ils ont deviné que c'est à vous que j'en veux.

— Vous m'en voulez? Pourquoi?

— Vous m'avez tué! Je ne voulais pas mourir!

— Si je vous ai tiré dessus, c'est que j'avais une bonne raison.

— Vous n'avez jamais raison, Chercos. Vous êtes un minable. Jamais il ne sera permis qu'un minable ait raison devant ceux qui ont raison parce qu'ils ne sont pas minables!

— Vous raisonnez comme un dingue.

— Je ne raisonne pas! On ne raisonne pas avec les minables. On les met au pied du mur.

Frank aspira l'air acide de son verre. Il n'avait pas encore avalé une gorgée. Il replaça le bouchon sur la carafe.

— À quel moment de l'existence de cette paumée vous intervenez? demanda-t-il sans se soucier de l'effet que pouvait produire cette question sur un esprit en phase préparatoire.

L'autre haletait. Il n'était peut-être pas utile de chercher à le désarçonner sans arrêt. Après tout, c'était l'affaire de Hautetour. Oui, Hautetour lui avait donné l'impression qu'il souhaitait se charger de ce dossier. Et il l'envoyait en vacances au fin fond de l'Europe, presque dans le désert.

— Vous ne vous servez plus de votre DADA? demanda la voix qui s'efforçait de régulariser son rythme respiratoire.

— J'aimerais bien savoir ce que vous fabriquez avec Fielding.

— Vous ne saurez pas! Vous voulez parler de Pulchérie?

— Je vous écoute.

— Moi pas!

Frank était en train de perdre son temps. Il avait un dossier à lire et une valise à préparer. Qu'est-ce qu'il emporterait? Ou plutôt non: qu'est-ce qu'il avait oublié la dernière fois?

 

PIERRE MORTITZ:  VOTRE PREMIER MORT, FRANK. VOICI SA FICHE.

— ÉPARGNEZ-MOI LES RÉCITS FAMILIAUX. JE NE CROIS PAS L'AVOIR DESCENDU PARCE QU'IL AVAIT DES PROBLÈMES AVEC SON ENFANCE.

— O.K., FRANK. PIERRE MORTITZ: MORT. A DÉFINITIVEMENT DISPARU SUITE À UNE EXPÉRIENCE OÙ IL ÉTAIT SUBOBJET. VOUS VOULEZ SAVOIR DE QUELLE EXPÉRIENCE IL S'AGISSAIT?

— EFFACEZ TOUT SON POST-MORTEM. TENEZ-VOUS-EN À LA PÉRIODE QUI VA DE SON APPARITION DANS MON EXISTENCE À MON COUP DE REVOLVER.

— VOUS ÉTIEZ SUR LA PISTE D'UN DANGEREUX VOLEUR D'ENFANTS AU SERVICE DE KRONPRINZ.

— ENCORE KRONPRINZ!

— VOUS LES AVEZ DESCENDUS PARCE QU'ILS FUYAIENT APRÈS AVOIR BUTÉ UN MÔME DANS LA COUR D'UNE ÉCOLE.

— C'EST TOUT?

— LA MÈRE DE MORITZ A PORTÉ PLAINTE CONTRE VOUS. VOUS L'AVEZ DESCENDUE AUSSI DANS LE BUREAU DU MAGISTRAT INSTRUCTEUR SOUS PRÉTEXTE QU'ELLE ÉTAIT ARMÉE.

— ELLE L'ÉTAIT!

— VOUS VOUS EN SOUVENEZ?

— C'EST VIEUX, MAIS JE REVOIS TOUT.

— ELLE N'ÉTAIT PAS ARMÉE, FRANK. ET MORTITZ N'ÉTAIT QUE L'AMANT DU TRAFIQUANT D'ENFANTS. VOUS COMMENCIEZ VOTRE CARRIÈRE PAR UNE GROSSIÈRE ERREUR DE JUGEMENT. VOUS...

— ÇA VA!

— VOUS AVEZ FAIT L'OBJET D'UN BLÂME AVEC INSCRIPTION AU DOSSIER. JE CONTINUE...

 

En même temps, il s'activait sur le clavier. Il n'avait pas accès directement au Fichier et il ne connaissait pas la clé. Il irait voir Perceur. Ce soir même.

— Vous êtes toujours là? demanda la voix de l'assassin. Vous continuez vos recherches. Qui est Pierre Mortitz?

Frank frémit sans pouvoir retenir un lamentable geignement qui provoqua le rire de son interlocuteur.

— Vous y prenez comme un pied, Chercos. Personne ne peut me doubler. Je sais tout!

Frank réfléchit une seconde.

— Vous devez être partout, dit-il en se mettant aussitôt en attente.

La voix sembla soupirer, puis les lèvres lointaines se mirent à vibrer. Frank eut l'impression qu'un enfant jouait avec son camion de pompier. Il secoua la tête pour effacer cette image absurde.

— Il vous manque le contexte, Chercos. Je vais vous le faire parvenir. Vous possédez une interface vivante, à ce que je vois.

Il voyait! Frank gratouilla le réticule contenant ses nerfs, sur la dixième côte. Perceur lui expliquerait tout. Il valait mieux se connecter sous le contrôle de Perceur.

 

— VOUS ÊTES LÀ, FRANK?

— JE SUIS LÀ. JE NE SAIS PAS SI JE FAIS BIEN DE...

— NOUS N'AVONS AUCUN CONSEIL À VOUS DONNER. POSEZ VOS QUESTIONS ET NOUS Y RÉPONDRONS DANS LA LIMITE...

Le contact faiblissait. De quelle limite s'agissait-il? Comment poser cette question?

BILL DOGSON: VOUS NE L'AVEZ PAS VRAIMENT TUÉ. IL S'EST JETÉ D'UN PONT PARCE QUE VOUS LE MENACIEZ AVEC VOTRE ARME. IL S'EST ÉCRASÉ SUR LE PONT D'UNE PÉNICHE. PAS DE CHANCE, LES SOUTES ÉTAIENT FERMÉES.

— Bill? dit la voix. Je le connaissais. Un ami d'enfance. Il n'aurait pas fait de mal à une mouche.

— Il avait tué sa propre femme en lui bourrant la bouche avec les cendres de la cheminée!

— Peut-être. Mais vous ne vous êtes même pas posé la question de savoir POURQUOI il l'avait tuée. Il ne désirait que ça: qu'on l'écoute. Et vous l'avait pris en chasse comme un animal!

Frank nota: L'assassin de Nora Volcaire connaissait Bill Dogson. Or, Bill Dogson n'a jamais existé.

— D'APRÈS NOS RENSEIGNEMENTS, IL A BEL ET BIEN EXISTÉ ET VOUS L'AVEZ DESCENDU. IL VIT MAINTENANT AVEC UNE FERMIÈRE GRASSE COMME SES COCHONS QUELQUE PART EN SOLOGNE. JE VOUS ENVOIE SA PHOTO. PAS BEAU, BILL. ON A APPAREMMENT EU DU MAL À RECONSTITUER SON VISAGE.

— ÇA NE M'INTÉRESSE PAS. BILL DOGSON N'A JAMAIS EXISTÉ. C'EST UN PERSONNAGE MIS EN PLACE PAR LE SERVICE DE LA SURVEILLANCE ET DES ENQUÊTES. JE SUIS TOMBÉ DANS LE PANNEAU À L'ÉPOQUE!

Voilà qu'il riait à présent. Il aurait dû rire sur le clavier, mais c'était l'autre qui en jouissait. Il devait jouir, c'était sûr. Pas facile d'avoir deux conversations en même temps.

— Vous devriez attendre que Perceur s'en occupe, dit la voix.

— VOUS ÊTES EN COMMUNICATION TÉLÉPHONIQUE, FRANK?

— IL M'APPELLE SUR LE TÉLÉPHONE. JE NE SAIS PAS POURQUOI.

— Je peux m'expliquer, dit tranquillement la voix. Rien d'autre sur Bill? Je peux continuer si vous voulez. Au pied levé!

— IL NOUS ÉCOUTE. JE NE SAIS PAS COMMENT. VOUS AVEZ DES TRACES?

— VOUS RÊVEZ.

— Je vous l'ai dit, Frank. Il n'ont aucune confiance en vous. Ils vous envoient en Espagne pour...

— Fermez-la!

Comment se permettait-il d'ordonner à l'autre de se taire?

— Oui, dit la voix, je vous le demande.

— Qu'est-ce que vous me demandez?

— Ce que vous vous demandez.

— Vous savez ça aussi?

Frank ouvrit le réticule. Il n'avait jamais apprécié l'aspect nacré du paquet de nerfs. Il les sortit et les étala soigneusement sur la table.

— Vous souffrez, Frank. Personne ne souffre autant que vous chaque fois qu'il est question de jeter un oeil sur ces sacrés nerfs qu'il ne reste plus qu'à connecter pour souffrir encore plus, mais pour savoir, Frank, savoir enfin!

— Je vais voir Perceur!

— VOUS VENEZ DE RÉVÉLER À VOTRE INTERLOCUTEUR UNE INTENTION QUI AURAIT DÛ RESTER SECRÈTE, FRANK!

— MAIS IL SAIT TOUT! IL EST PARTOUT!

— SUITE DE LA FICHE DE BILL DOGSON DIT "LA TRIPETTE" À CAUSE DE...

— FERMEZ-LA! Fermez-la tous!

Les nerfs formaient un noeud écoeurant sur la table. Il ne pouvait pas vérifier une à une ces milliers de connexions. Il pouvait entendre la respiration haletante de son interlocuteur et les efforts pour la maîtriser. L'écran, malgré un silence austère, l'envahissait au point de devenir aussi bruyant que les caractères qui y apparaissaient un à un par mesure de sécurité. Il ne comprenait rien à la sécurité. On appelait Bill Dogson "La tripette" parce qu'il ne valait rien. C'était un minable lui aussi. Tous les types qu'il avait descendus étaient des minables. Et parmi eux, l'assassin de Nora Volcaire qu'il ne connaissait pas et qu'il avait maintenant une envie folle de connaître.

— NOUS AVONS REPÉRÉ LE RELAIS D'ÉCOUTE, FRANK. IMPASSE GUILLAUME-BUDÉ. ASSOCIATION DES...

— QU'EST-CE QUE JE VOUS DISAIS! INFORMEZ HAUTETOUR. INFORMEZ-LE! FIELDING EST DANS LE COUP ET HAUTETOUR EST SON AMI...

— N'EN RAJOUTEZ PAS, FRANK. FICHE SUIVANTE.

Impossible de déconnecter en pleine giclée. Il laissa l'écran se remplir de données. Elles n'avaient sans doute aucune importance. On l'envahissait d'informations qui servaient de paravent à une réalité qu'il se sentait le devoir de pénétrer...

— Comme on se met dans une femme, Frank!

— Occupez-vous de votre...

Il éprouvait maintenant le besoin de tous les envoyer sur les roses. Le communicateur du Fichier, l'assassin qui riait de sa plaisanterie, les personnages des fiches dont certains étaient fictifs, il était bien placé pour le savoir, il était leur inventeur. Sans compter les fictions du système et celles de l'administration, dont il n'avait cure. Il avait descendu beaucoup moins de minables qu'on le disait. Mais il ne pouvait rien prouver. Il était trop tard pour reprendre les fictions à zéro et redonner un peu de réalité à ce qui avait vraiment eu une existence dans son existence. On tentait simplement de le dérouter et la voix du téléphone était aussi une fiction et non pas celle de l'assassin de Nora Volcaire. D'ailleurs s'agissait-il de Nora Volcaire et Nora Volcaire avait-elle jamais existé? Ils veulent que j'aille me faire voir en Espagne, pensa-t-il. Cette fois, je ne me laisserais pas avoir comme...

— La dernière fois?

Il faut être dans le système pour se servir du système. Or, la voix du téléphone s'en sert. Donc, elle appartient au système. Il raccrocha.

— Allez vous faire foutre! dit-il à l'écran avant de couper la communication avec le Fichier.

Une voix tinta dans son cerveau:

— Je suis toujours là!

Une hallucination. Il avait des hallucinations quand ses nerfs pendaient sur sa bedaine comme un vieux sein. Ils étaient enrobés de protocolocaïne pour réduire la douleur. D'habitude, il léchait cette souillure.

— Voir Perceur, dit-il à voix haute.

Il avait besoin de parler à quelqu'un pourvu que ce ne fût personne d'autre que lui. Il ouvrit le dossier gris dont Hautetour ne lui demandait plus de nouvelles. Il y avait des personnages dedans. Mais pas sous forme de fiches. Les personnages parlaient comme dans la vie. Il feuilleta rapidement. Ce sera peut-être intéressant, songea-t-il. Après tout. Quelle heure pouvait-il être? Le soleil commençait à descendre. Il considéra l'ombre des arbres près de la haie. Il regardait toujours l'ombre avant de consulter sa montre. Il gagnait rarement.

Le moteur de la Corvette vrombit dans le garage. Au portail, ceux qui savaient informaient les autres qu'il valait mieux se pousser. Fallait-il ajouter à la liste de ses morts ceux qu'il n'avait pas descendus?

 


 

 

 

 

 

 

Chapitre V

 

 

 

Il y avait à Castelpu un type qui s'appelait Armand Quelquechose et qu'on appelait Perceur parce que sa spécialité, c'était le percement des cerveaux et l'installation des fibres de métal au coeur de l'être. Il était censé connaître tous les métaux et il connaissait les gens comme s'il les avait faits lui-même au lieu de les laisser entrer dans sa boutique pour les embobiner. Quiconque entrait dans "La demeure de Vulcain" en sortait avec du métal en plus et de cette maudite et inutile chair en moins. Il y a des gens qui rêvent de vivre nus dans un endroit paradisiaque, c'est-à-dire bourré d'animaux, de plantes, de choses qui se mangent et d'autres qui attendent pour manger. Il y en a d'autres qui désirent plus que le corps, surtout quand celui-ci est soumis à la volonté douteuse du Gouvernement qui prétend vous donner la vie à la place de la mort. Dans cette société qui ressemble plus à un plat cuisiné qu'à une assemblée de cerveaux capables de penser quelque chose du cerveau, on vit, on meurt, et on vit. Rares sont les accidents. On n'a pas le choix. Du coup, la proportion d'individus mal dans la peau, de mort ou de vivant, a augmenté jusqu'à provoquer un inévitable changement des règles basiques. Naguère, le mot d'ordre était: La vie d'abord! Et on vous injectait de la colocaïne que vous le veuilliez ou non. Depuis, on y met des conditions:

— il faut avoir été honnête, comme si c'était là une chose facile à déterminer quand on pense à ce qu'il faut de compromission et de trahisons pour arriver au sommet ou en tout cas au premier barreau de l'échelle sociale si on n'a pas trop d'ambition;

— il ne faut pas avoir été trop malade du cerveau, sinon on estime que la vie post-mortem ne vous vaudra pas grand-chose;

— il ne faut pas être trop vieux non plus, parce que la vie éternelle dans un corps pourri jusqu'à la moelle, ce n'est pas agréable; or, il faut que ce soit, sinon agréable, du moins facile.

 Ils supprimaient les grabataires sans se poser les questions préalables. Ils devaient supprimer une bonne partie de l'humanité en danger de mort. Ce système était entre des mains alors qu'il aurait dû être à la portée de tout le monde. Au fond, la vie n'avait guère changé: il y avait un dessus et un dessous, au lieu d'y avoir un dedans et un dehors.  Autrement dit, on ne s'en sortait pas aussi facilement qu'on avait pu l'espérer au moment de la Grande Vogue. Il y en a toujours qui se croient plus intelligents que les autres, et le pire, c'est qu'ils le sont peut-être. Et quand on a la certitude qu'on n'est pas soi-même doué d'un cerveau remarquable au point d'être remarqué, on se donne, on s'abandonne, on devient gratuit et périssable.

En quelques années d'une expérience unique dans l'histoire de l'humanité, grâce aux découvertes du docteur Omar Lobster, on était passé de l'euphorie inconditionnelle à l'institution d'une machinerie administrative non exempte de corruption, ce qui est le moindre mal, et surtout ne reposant sur aucun principe indubitable. On avait eu droit au bonheur, on s'était vite aperçu qu'il n'était pas promis à tout le monde, et maintenant on se laissait aller à choisir, non pas au hasard, mais selon les opportunités se présentant au portillon de l'intérêt et de l'ambition. La première réaction fut, pour certains, de refuser ce système. On s'arracha soi-même les Émetteurs De Position destinés à localiser automatiquement les morts afin de les récupérer. On devint des marginaux de la vie éternelle. La volonté de mourir comme on avait toujours passé s'accompagnait de ce culte du métal. Ils croyaient tous dur comme fer que la vie consistait à devenir le métal, c'est-à-dire à mourir intelligent. Il y eut une floppée d'opportunistes pour saisir cette occasion de gonfler leur compte en banque. C'était des techniciens de haut vol qui connaissaient les véritables pouvoirs du métal. Ils se servaient de cette clientèle crédule pour alimenter un réseau intercontinental d'une puissance de mémoire et de calcul que personne, pas même en haut lieu, ne pouvait apprécier à sa juste valeur.

Perceur n'avait pas de grandes ambitions. Comme tout le monde, il avait entendu parler de Gor Ur, le dieu de l'urine, celui qui proposait une troisième vie après la mort si celle-ci était la conséquence d'une faille du système de récupération ou d'une décision de l'administration occulte chargée de décider si vous aviez droit ou non à la vie post-mortem. Gor Ur attirait les malchanceux, la racaille et les déchets. Dans l'ombre, il avait ainsi formé une société secrète d'une puissance inouïe, une armée d'ex-tolards, de camés thérapeutiques, de revanchards qui haïssaient le système qui les avait réduits à la mort définitive, de paumés qui ne savaient pas quoi faire de ce qui n'était plus du temps mais un manque incroyable qui ne demandait qu'à se satisfaire de la moindre croyance. Gor Ur n'exigeait pas grand-chose côté rituels. À part l'Urine bien sûr, mais c'était peut-être là un pied de nez, pas toujours compris de ses adeptes, autant à la verte colocaïne qu'au métal qu'on n'osait pas appeler or mais qui en était, en tout cas pour les types comme Perceur qui roulait dessus avec une aisance de caboteur. Il ne s'était jamais éloigné de la côte où il avait vu le jour, ce qui ne l'avait pas empêché de frôler la mort à plusieurs reprises. Il respectait l'Urine, en secret bien gardé au fond de son âme de pervers et de lâche.

Le métal, c'était autre chose. D'abord, les prix augmentaient sans cesse. Il était contraint à une comptabilité minutieuse. Il stockait s'il le pouvait et il savait spéculer. Comme il n'avait qu'un pied dans le métier, l'autre étant solidement enraciné dans la terre ferme, il prenait le risque de passer pour un profiteur. Seulement, il n'en avait pas l'air. C'était un excellent technicien dont le talent était apprécié et payé sans discussion ni retard, et il connaissait le discours sur le bout des doigts, tant et si bien que le visiteur un peu curieux qui entrait dans sa boutique ne ressortait pas sans une goutte du précieux métal. Comme tous les métaux étaient précieux, il ne se gênait pas pour fourguer du minéral ordinaire au prix du raffinement le plus recherché en matière de perfection atomique. L'avantage, avec le métal, c'est qu'on demeurait son propre maître, ou maîtresse (Perceur ne négligeait aucun créneau), c'était une affaire personnelle, une décision grave et lourde de conséquences. Choisir le métal, c'était commencer à s'angoisser de l'anus et des testicules si on en avait. On avait l'impression d'entrer en cellule pour un temps qui ne durerait pas plus longtemps que la vie. On se condamnait à perpette, donc à mort, mais au moins, personne ne l'avait décidé à votre place. On méprisait l'urine encore plus que la douce colocaïne qui avait toutes les qualités pour séduire le plus grand nombre. On n'était pas de ceux-là, coincés mentalement entre les promesses de la colocaïne et les auspices de l'urine. On ne souhaitait pas non plus être un grand nombre. Les types comme Perceur ne favorisaient pas cette volonté tragiquement sectaire malgré les désirs de personnalisation et d'égoïsme. Mais ils étaient le lien et la clé. Autant il était facile de s'extraire la Puce Natale, autant il était extrêmement ardu d'entrer dans le saint des saints: le cerveau qu'il fallait percer et surtout savoir percer. Ça s'apprenait sur le tas, peut-être de père en fils. On n'en savait rien. Fatigués d'une existence vouée à l'éternité des hommes parce que celle de Dieu ne se laissait pas percer, on finissait par entrer dans la Demeure de Vulcain, on caressait des yeux les étagères adroitement garnies de pièces de métal, on savait ce que cette orfèvrerie cachait en réalité, et, si on pouvait montrer patte blanche, preuve, s'il en était, que le métal était une secte en plus d'être un réseau sous-jacent, Perceur ne voyait pas d'inconvénient à en montrer un peu plus, jusqu'à l'accès au fauteuil de dentiste où le premier percement révélait la Douleur, l'innommable et indicible Douleur qui s'emparait de l'esprit pour le mettre en position d'homme ou de femme responsable de sa destinée.

Chaque fois que Frank entrait dans la Demeure de Vulcain, il éprouvait un vague sentiment d'avoir ouvert la bonne porte, mais il se ressaisissait aussitôt pour se concentrer sur l'objet de sa visite et les plaisanteries de Perceur ne le tourmentaient pas comme elles changeaient une clientèle plus influençable que le flic qu'il voulait encore demeurer avant de n'en être que l'ombre ou le néant. Une statue grandeur nature de Héra projetait en l'air le corps du nouveau-né qu'Héphaïstos avait été avant de donner son nom latin à une boutique louche. Le regard de cette femme en disait long sur le complexe d'Oedipe de Perceur qui n'affichait son nom nulle part. Sa licence de commerçant déclaré à la Chambre Consulaire était encadrée d'une moulure atrocement dorée à la purpurine, allusion sémantique dont Frank percevait nettement l'importance mais qu'il ne parvenait pas à déchiffrer. Il y avait sans doute d'autres messages ésotériques dans la boutique. Frank tentait de les déceler malgré les complications d'un agencement plus visiblement destiné à susciter l'intérêt. Le carillon émit sa mélodie aléatoire. Perceur apparut, souriant du sourire qu'il avait préparé dans l'arrière-boutique, devant un miroir que Frank connaissait bien pour s'y être regardé plus d'une fois après les connexions que seul Perceur lui garantissait libres d'écoute et de limitations.

 — Je t'ai jamais vu consulter le Fichier des Morts, dit Perceur qui venait de recevoir un flot d'explications destinées à camoufler le véritable objet de la visite de Frank.

— Je t'ai jamais demandé ton avis non plus, dit Frank. On peut changer?

Perceur se forgea un sourire de circonstance. Ce n'est jamais facile de réfléchir et de sourire en même temps. La réflexion étant prioritaire, le sourire en prend un coup et devient oblique, exactement ce qu'on aurait préféré qu'on ne pensât pas de soi. Il rectifia quelque chose aux commissures, un détail que Frank ne put observer assez longtemps pour en penser quelque chose. Perceur le poussait dans l'arrière-boutique. Un type était au travail du métal, aux prises avec son Dieu, un Dieu tout exprès forgé pour lui par son imagination fragile et peu documentée.

— C'est un nouveau, dit Perceur. Il est déjà entré dans le Coma. Du pur métal. De l'or natif de la terre des Vrais.

L'or rutilait dans un berceau d'acier flamboyant. Une sonde millimétrique et cristalline pompait la surface avec un petit bruit de dent creuse. Des symboles hermétiques avaient été tracés sur le plateau sacrificiel par un doigt humecté de cendres.

— Ils ont chacun leur truc, expliqua Perceur qui préparait un poste de connexion. Il a fait un voyage d'agrément au Pérou et il en est revenu enchanté. Moi...

Le Terminal entra en vibration. L'électricité montra ses petites étincelles prometteuses. Frank prit place dans le fauteuil et ouvrit le réticule contenant les nerfs. Perceur enfila des gants d'une blancheur aveuglante. Il sourit en observant le clignement des yeux de Frank.

— Un jour, dit-il, tu te laisseras aller, Frank. Tu connaîtras le Plaisir que toi seul peux connaître car il est unique.

— Garde ton baratin pour les ploucs, dit Frank en crachotant les premières giclées de données. Je veux pas être différent. Je veux juste qu'on me foute la paix. En attendant, je bosse pour me la gagner.

— La Sibylle me parlait de toi hier, dit Perceur.

Frank frissonna. Si la Sibylle avait été là, Pulchérie ne se serait pas noyée. Elle savait parler aux autres pour les ramener à la réalité. La moitié de sa masse corporelle était en métal. Pourtant, elle était douce et légère dans le lit.

— Je crois que c'est grâce à la qualité de sa conversation, dit justement Perceur qui n'était pas seulement un commerçant arsouille (pléonasme).

Son visage s'allongea devant l'écran.

— C'est qui, celui-là? s'écria-t-il tandis que l'écran se déformait.

Frank l'avait redouté. Il aurait dû en parler à Perceur, mais Perceur ne savait pas tenir sa langue. La voix de l'assassin de Nora Volcaire s'annonça par une courbe stéréo.

— Vous ne m'échapperez pas, Chercos. Je sais toujours où vous trouver. Qu'en pensez-vous?

Il ricanait. La courbe opérait de petites pénétrations dans le rouge et les yeux de Perceur clignaient au rythme des sommets. Il était fasciné, incapable d'améliorer la connexion. La moitié des nerfs s'agitaient comme les tentacules d'une méduse aux prises avec l'eau qu'on agite à la surface. Pendant un long moment, Frank lutta contre une possible tentative d'assimilation moléculaire. Les morts pouvaient développer des pouvoirs sur la vie. On n'était pas bien renseigné sur ces sciences occultes. Le danger venait des connexions non protégées par le système. Perceur se concentrait pour trouver la parade. Son visage était noir de confusion et d'effort.

— Il va vous avoir, Frank. Je veux pas vous quitter comme ça, mais il est mort et je suis vivant. Je n'y peux rien.

Surtout, il ne voulait pas se laisser entraîner dans le vortex des données indéchiffrables qui envahissaient l'écran saturé par d'autres arrivages annexes ou assimilés. Frank se sentit seul dans la matière. La douleur ne l'aiderait pas à vaincre le mort qui avait l'avantage de la surprise. Il faut toujours tirer le premier. Il ne pouvait tout de même pas tirer dans le paquet de nerfs! Il sortit son Colt pour crever l'écran. Perceur ne cachait plus son épouvante.

— Il va nous avoir tous les deux! gueula-t-il.

Frank tira. L'écran vola en éclat puis implosa dans un grand bruit de succion. L'électricité s'en prenait aux nerfs qui s'agitaient pour ne pas entrer dans le réticule. Les quatre mains ne suffisaient pas. Perceur ânonnait en bavant sur la matière. Frank tira encore trois ou quatre fois en direction de l'écran qui se laissait traverser. La voix leur parvint de l'au-delà.

— Vous n'avez plus d'amis, Chercos. Ou alors, butez ce blèche pour l'empêcher de répandre la nouvelle.

— Pour que la Patrouille se rapplique! hurla Frank.

— Je peux vous garantir une mort définitive, dit la voix. Mais je ne peux pas vous confier tous mes petits secrets. Butez-le, sinon il parlera et vous devrez vous expliquer. Vous tenez à vous expliquer, Frank?

La voix laissa peser le silence.

— Personne ne tient à s'expliquer, continua-t-elle. Butez-le et je me charge de le faire disparaître.

— Qu'est-ce que vous me voulez? dit Frank d'une voix exaspérée par la douleur.

— C'est toujours la question qu'on pose à l'autre quand on ne sait rien ou pas grand-chose de lui. Vous n'avez pas encore compris qu'il n'y a pas de réponse à cette question qui doit demeurer une question?

— Ils se rappliqueront, dit Perceur qui essayait de se figurer mentalement la position de son Émetteur dans sa matière cérébrospinale. Ils se rappliqueront parce que c'est la Loi!

Il entendait la voix, Perceur? Il comprenait que c'était elle qui représentait le seul danger qui menaçait son existence de néant, de vide parfait, d'effacement total?

— C'est incohérent, dit Frank qui tentait de retrouver son calme. Je suis seul.

— Il vous dénoncera, dit la voix. Butez-le!

Frank explorait l'épouvante qui déformait le visage de Perceur. Il était en mauvaise posture. Perceur pouvait encore agir sur les nerfs et le contraindre à l'immobilité. L'autre ne cesserait pas de le tourmenter. La communication s'interrompit soudain. Relâchement des deux parties de la matière en jeu. Perceur se frottait les yeux comme s'il venait de se réveiller. La douleur s'installa dans le crâne de Frank.

— Il nous a eus, dit Perceur.

Sa voix ne cherchait même pas à convaincre. Il se plaignait comme un perdant. Frank arracha le faisceau de nerfs sans suivre la procédure des branchements qui coûtait de gros efforts de mémoire à Perceur toujours vigilant en matière de communications clandestines. Le cri secoua le candidat au métal qui semblait voyager à la surface de la réalité sans la juger.

— Qui est-ce? demandait Perceur que ses yeux occupaient tout entier.

— Si je le savais, dit Frank.

Le cri venait de s'achever dans le plaisir d'une décharge de colocaïne stockée.

— L'écran est foutu, dit-il.

— Le connecteur multiple aussi, constata Perceur qui voyait des fragments de nerfs en proie aux convulsions du cerveau que Frank pensait maîtriser alors qu'il était encore sous l'influence de la communication.

— Je pars demain en Espagne, dit Frank qui avait vraiment l'air de n'avoir pas compris qu'une partie de lui-même venait de disparaître dans le Réseau Intercontinental.

— T'en as, de la veine! Tu vas bronzer avec la peau des baigneuses. Il suffit de les caresser au bon endroit et tu bronzes! Je connais ça!

— Ouais, dit Frank.

Les nerfs saignaient. La contusion augmenterait leur volume dans les heures prochaines. Perceur pulvérisa un antalgique. Frank sentit les véhicules chimiques grouiller dans son cerveau qui consacrerait maintenant la majeure partie de son potentiel à questionner les nerfs en cavale intercontinentale. Il allait en perdre, du temps, Frank, se dit Perceur. La Sibylle avait un certain pouvoir sur les cerveaux en mal de cohérence électrique.

— J'irai voir la Sibylle avant de m'en aller, dit Frank.

— Tu t'en vas? Où? demanda Perceur qui n'avait pas l'air de souhaiter en savoir plus.

— La Sibylle existe-t-elle? demanda Frank à son tour.

Perceur n'en savait rien, mais il la voyait tous les jours depuis qu'elle initiait sa petite soeur aux rites du métal.

— Elle pèse pas lourd, la petite frangine, dit Perceur. Mais la Sibylle s'entête. Ah! La famille!

Il déconnecta en même temps l'alimentation électrique du terminal. Frank s'était attendu à une réaction de son cerveau, mais rien. Le cerveau dissimulait déjà. Frank n'avait jamais lutté contre lui, sauf pour des questions de désirs inassouvis ou d'envies de remplacement. Les plus récentes luttes cérébropersonnelles dataient de l'enfance. La sienne ou celle de l'autre?

 

 


 

 

 

 

 

 

Chapitre VI

 

 

 

C'était infernal. Les connexions étaient intermittentes, comme de vieux souvenirs qui n'arrivent pas à crever la surface des miroirs imposés à la réalité. Il rentra au ralenti, souffrant à cause des nerfs qui prenaient toute la place en lui, communiquant surtout avec le regard qu'il tentait de concentrer sur la route.

 

PAUL MONTALBAN: 33 ANS. MORT. A PRATIQUÉ — ET PRATIQUE PEUT-ÊTRE ENCORE BIEN QUE CELA LUI SOIT INTERDIT PAR JUGEMENT EN DATE DU XXXXXXX — LES ARTS MARTIAUX D'INSPIRATION ORIENTALE. SEMBLE AVOIR OBTENU UN GRADE DE FIDÈLE DANS UNE SECTE INDÉTERMINÉE. A TUÉ EN COMBAT SINGULIER UN DE SES COMPAGNONS D'AVENTURE. ILS CHASSAIENT LES BÊTES FÉROCES EN AFRIQUE. C'EST LÀ QU'IL A CONNU LE COMTE FABRICE DE VERMORT QUI EN A FAIT SON GARDE-CHASSE AU CHÂTEAU DU MÊME NOM.

UNE ENFANCE SANS HISTOIRE. UN ENFANT ORDINAIRE QUI NE SE SIGNALE QUE PAR SON INAPTITUDE À LA PLUPART DES ACTIVITÉS COLLECTIVES. ON LE SURPREND EN FLAGRANT DÉLIT DE VIOL SUR UN PETIT CAMARADE D'UNE CLASSE INFÉRIEURE. LE SCANDALE EST ÉTOUFFÉ CAR LA FAMILLE MONTALBAN A DES RELATIONS. COMMENT FRANK CHERCOS LE RENCONTRE-T-IL ALORS QUE TOUT LES SÉPARE?

AU CHÂTEAU, ENTRE EN CONFLIT AVEC LE GARDE-CHASSE TITULAIRE QUI TENTE DE LE TUER "PAR ACCIDENT". LE COMPLOT EST DÉJOUÉ PAR LA COMTESSE ELLE-MÊME. FRANK CHERCOS INTERVIENT POUR ÉCLAIRCIR QUELQUES POINTS PARAISSANT OBSCURS À LA HIÉRARCHIE. LE GARDE-CHASSE TITULAIRE, CHACIER, PRÉNOM INCONNU OU INEXACT, EST LIBÉRÉ SUR PAROLE. IL REVIENT AU CHÂTEAU AU MOMENT OÙ FRANK CHERCOS EST EN TRAIN D'INTERROGER MONTALBAN. UNE DISPUTE ÉCLATE ENTRE LES DEUX GARDES-CHASSE. FRANK CHERCOS TIRE SUR CELUI QUI MENACE L'AUTRE AVEC UNE ARME DE POING. MONTALBAN S'ÉCROULE. AU CEFC, ON NE RÉUSSIT PAS À SAUVER SON BRAS DROIT. IL RESTE MANCHOT ET PROMET DE SE VENGER. IL NE PRÉCISE PAS DE QUI.

 

CHARLOTTE PRAT: TUÉE DANS UN ACCIDENT. FRANK CHERCOS CONDUISAIT. RENDU FOU PAR LA SOUDAINETÉ DE CETTE DISPARITION, FRANK CHERCOS TIRE SUR UN POLICIER DU NOM DE MICHEL PORTON. CELUI-CI SERAIT RESPONSABLE D'UNE ERREUR DE CIRCULATION. LA FAUTE N'A CEPENDANT PAS ÉTÉ ÉTABLIE ET FRANK CHERCOS, ENCORE SOUS LE CHOC PLUSIEURS MOIS APRÈS CES ÉVÈNEMENTS, TENTE DE DÉFIGURER PORTON AU POINT DE RENDRE DIFFICLE, VOIR IMPOSSIBLE LA RECONSTITUTION PLASTIQUE, TECHNIQUE ENCORE PEU SÛRE À CETTE ÉPOQUE.

— NOUS AVONS AUSSI UNE FICHE SUR UN ACCIDENT DANS LA COUR DE L'ÉCOLE...

— EST-CE QUE VOUS M'ENTENDEZ VRAIMENT?

— NOUS SOMMES AVEC VOUS, FRANK. MAIS NOUS NE SOMMES PEUT-ÊTRE PAS CE QUE NOUS DEVRIONS ÊTRE.

— IL N'Y A JAMAIS EU DE PORTON, NI DE CHARLOTTE, NI DE MONTALBAN DANS MON EXISTENCE SOLITAIRE! À QUEL JEU JOUEZ-VOUS? VOUS VOUS MULTIPLIEZ?

— NON. NOUS SOMMES UN.

— CHACIER EXISTE. C'EST UN EXCELLENT CHASSEUR, MAIS JE N'AIME PAS CHASSER!

— VOUS N'AIMEZ PAS TIRER NON PLUS. ATTENTION! UN FEU ROUGE!

Du brouillard en plein soleil. Le feu occupait le centre de l'image. Il sentait bien le moteur en lui. Il était seul sur la route ou bien il se croyait seul et il devenait dangereux pour les autres.

— EN RÉALITÉ, FRANK, VOUS NE VOULEZ PAS RENTRER. PAS CHEZ VOUS. VOUS ALLEZ CHEZ LA SIBYLLE. AVANT DE MOURIR, PERCEUR VOUS L'A CONSEILLÉ...

— PERCEUR N'EST PAS MORT!

— VOUS VENEZ DE TUER PERCEUR. ALLEZ VOIR LA SIBYLLE QUI VOUS CONSEILLERA. VOUS ÊTES LOIN DE L'ESPAGNE MAINTENANT.

 

Il entra chez la Sibylle avec le sentiment de commettre une nouvelle erreur. Ils étaient en lui et ils agissaient sans lui donner aucune chance de changer les choses en sa faveur.

— Salut, Frank. Je t'attendais.

Ou bien: Je ne t'attendais pas. Elle se frotta à lui comme une chatte et le poussa dans un salon qu'il ne connaissait pas. Il pensa immédiatement: Je ne suis pas chez la Sibylle. Mais il ne pouvait plus rien affirmer. Il se laissa faire, comme s'il venait de se mettre à l'eau et que la rivière ne pouvait couler que dans un sens.

— Perceur m'a appelée, dit la Sibylle. Tu lui as fichu une sacrée trouille.

— Il n'est pas mort?

— Mort? Perceur! Perceur mourra quand il sentira que son corps penche du mauvais côté. Pas avant!

Il y avait une grande tristesse dans le regard de la Sibylle. Devait-il la lier au personnage de Perceur qui à ses yeux n'était qu'un minable de fortiche? Comment avait-il réussi à combiner deux personnages aussi peu utiles l'un à l'autre?

— Tu es triste, Sibylle, dit Frank qui grimaçait sous l'effet de la douleur spinale.

— Ma frangine est morte ce matin.

— Hautetour?

La Sibylle le regarda comme s'il venait de prononcer une idiotie. Hautetour avait déjà tué la frangine de la Sibylle.

— Blessée seulement, dit la Sibylle. Depuis, elle vivait dans un autre monde. Une partie de son cerveau avait été arraché par la balle.

Frank se souvenait d'un corps ensanglanté qui paraissait parfaitement mort. Ainsi, la frangine de la Sibylle n'était pas morte?

— Elle est morte ce matin, dit la Sibylle en sanglotant. On m'a télépointé ce matin pour me demander si je souhaitais assister à la récupération. T'as déjà assisté à une RPM, Frank?

Il n'avait pas tout vu. Par exemple, il n'avait jamais vu de lions, sauf la lionne empaillée du château de Vermort avec ses deux gardes de céramique. Les connexions interféraient avec la conversation, si c'était la Sibylle qui lui parlait. Il ne disait plus rien depuis une bonne minute, parce que les fiches s'interposaient. Il s'accrochait à ce qui lui semblait appartenir avec certitude à la réalité: sa cigarette par exemple. La Sibylle détestait qu'on fumât en sa présence. Elle ne lui fit aucune remarque. Mais comment en conclure que ce n'était pas la Sibylle?

— Tu as vu le cadavre? demanda-t-il comme si c'était important.

— J'ai rien vu, dit la Sibylle.

— ELLE VOUS DIT QU'ELLE N'A RIEN VU.

— Frank! Tu vas bien?

— C'est à toi qu'il faut le demander. On ne perd pas tous les jours un parent aussi proche qu'une frangine.

— Frank!

— AH! AH! AH! AH! AH! AH! AH! AH! AH! AH! AH! AH!

— Frank!

À travers la fumée de sa cigarette, il vit la Sibylle se lever pour aller vers le comptoir d'un bar éclairé par une lampe verte. Il entendit le choc des verres, la préparation de la glace, le touillage de la mixture. Il n'aimait pas les cocktails de la Sibylle parce qu'ils contenaient des substances psychotropes. Cependant, elle avait l'art d'associer les couleurs les plus inattendues. Il fallait boire toutefois. Elle revenait. Il avait un peu ouvert sa veste pour aérer le paquet de nerfs qui se plaignait de la chaleur.

— LA SOEUR DE LA SIBYLLE N'EST AUTRE QUE KARINA VOLKER ALIAS NORA VOLCAIRE.

Le verre était frais comme un petit animal qu'on sort du congélateur. Il aspira une gorgée de ce liquide chaud, presque brûlant. Il n'aurait pas aimé qu'elle se livrât à des expériences. Pourquoi ne disait-elle pas tout simplement:

— Il y a quelque chose dans ton verre. Tu ne devines pas?

Il n'aurait pas aimé y trouver une dent. Quand il était enfant, une de ses dents était allée dans un verre et il avait bu dedans jusqu'à en être dégoûté.

— Elle qui avait cru s'en être sortie, dit la Sibylle. La voilà bel et bien morte. Ça sera difficile, comme cette pauvre Pulchérie. Vous êtes sûrs que Pulchérie est morte?

Il reluquait le terminal dernier cri dont la Sibylle disposait parce qu'elle avait les bonnes relations. Pouvait-il se connecter? Il ne le lui demanda pas. Elle devinait si c'était vraiment nécessaire. Il voulait se fier à cette intuition de la nécessité.

— On l'a trouvée dans mon jardin, ce matin, dit-il en baissant les yeux.

La Sibylle ne disait plus rien. À quoi pensait-elle? À ce qu'il venait de dire ou à ce qu'il désirait relativement au réseau?

— Je sais, dit la Sibylle. J'osais pas t'en parler. Je sais que tu n'y es pour rien.

— Je reçois des messages de l'assassin. Rien à voir avec Nora.

— Nora?

Elle ne s'appelait pas Nora. Il essaya avec Karina, mais la réaction de la Sibylle était toujours la même. Elle le regardait comme s'il était ailleurs et qu'elle ne le voyait pas vraiment. Elle semblait être à sa recherche. Les nerfs bougeaient dans un ensemble lent et douloureux.

— Amanda était une chic fille, finit-elle par dire. Qui est Nora?

— La fille qu'on a trouvée ce matin dans mon jardin.

La Sibylle le regardait maintenant comme si elle voyait ce qu'il voulait cacher aux yeux des autres: sa détresse. Il termina son verre et elle lui en proposa un autre.

— Différent, précisa-t-elle.

Comment refuser la différence? La Sibylle savait ce qu'elle faisait mais on ignorait jusqu'où ça pouvait aller. Jusqu'à quelle heure et à quel endroit du voyage. Les couleurs étaient différentes, comme pour signaler que le contenu intrinsèque l'était aussi. Devait-il s'expliquer?

— À propos de Nora?

— Tu connais Nora?

— J'ai cherché à la connaître. Elle est morte elle aussi?

Le mieux était peut-être de s'en tenir à un verre et demi. La Sibylle ne lui en voudrait pas si ses breuvages lui dérangeaient l'estomac.

— Mais les morts n'ont pas d'estomac, Frank!

Il la regarda comme si ce n'était plus elle.

— Mais je suis vivant, Sibylle! Emori nolo!

Elle baissa le son d'un coup de poignet vigoureux qui lui fit perdre l'équilibre.

— Nous sommes tous morts, lui confia-t-elle.

Ce qui était parfaitement incohérent relativement à la mort de sa frangine qui était vivante avant d'entrer dans le jardin. Il allait lui demander une connexion spéciale quand on frappa à la porte. C'était Perceur. Du seuil, il jeta un oeil inquiet sur Frank qui riait devant son image cadrée en contrechamp sur l'écran. Perceur n'était pas mort. Donc, je ne l'ai pas tué, songea Frank. Il n'aurait plus manqué qu'il le tuât. C'était presque aussi grave que de tuer la Sibylle. Encore qu'il était amoureux de la Sibylle. Il haïssait Perceur, mais seulement parce qu'il enviait sa facilité d'adaptation au monde. La porte se referma.

— C'était Perceur, dit la Sibylle.

— Comment savoir? dit Frank qui désirait cette connexion.

La Sibylle ne lisait-elle plus dans les yeux? Il abandonna son regard à ses yeux de braise. Elle ne lui avait jamais rien dit sur ce qu'elle pensait de lui. Il aurait aimé lui dire qu'il l'aimait. Mais aime-t-on la Sibylle si elle n'a plus de frangine pour se comparer à quelqu'un de son propre sang? Question absurde, pensa-t-il. Il faut que je surveille mon langage.

Quand elle vit l'état du paquet de nerfs, elle faillit vomir.

— LE JEU PRÉFÉRÉ DE MONTALBAN, C'ÉTAIT "SORTIR LES TRIPES". CECI DANS LA PERSPECTIVE D'UNE RECONSTITUTION EXACTE DE L'APPAREIL DIGESTIF UNE FOIS LES TRIPES SORTIES DU VENTRE DE L'ADVERSAIRE. ON ENREGISTRAIT LES CRIS.

— JE VOUS AI PAS SONNÉ! FOUTEZ-MOI LA PAIX!

— VOTRE DEMANDE EST REJETÉE!

Il reçut un flux douloureux d'informations venant de tous les coins du monde, notamment de cerveaux qui étaient en lutte contre lui depuis l'enfance.

— Pas question, dit la Sibylle. Ça n'a pas marché chez Perceur. Il est venu me prévenir.

— Il m'a toujours trahi, ce minus! s'écria Frank en renversant le contenu de son verre sur le paquet de nerfs qui se mit à gigoter.

— Tu vas rater ton train.

— Mon train?

Il avait oublié le voyage en Espagne. Il devait aussi lire ce que Hautetour lui avait demandé de lire afin d'en penser quelque chose avant de partir et donc d'arriver. Il expliqua tout à la Sibylle qui faisait mine de comprendre. En tout cas, elle refusait de le connecter avec ses extraordinaires moyens.

— Amanda comment? demanda-t-il au paroxysme de la douleur.

AMANDA NORTON: 24 ANS. MORTE DEPUIS CE MATIN. DE SON VRAI NOM KARINA VOLKER, NÉE À BERLIN DE PARENTS COMMERÇANTS AISÉS. ENFANCE DIFFICILE, PEU SCOLARISÉE. ADOLESCENCE NON MAÎTRISÉE, AVEC DES ÉPISODES DE CRISE ALLANT JUSQU'À LA TENTATIVE DE SUICIDE PAR NOYADE (TROIS FOIS). UNE DE SES AMIES A RÉUSSI À SE SUICIDER, SON CORPS N'AYANT JAMAIS ÉTÉ RETROUVÉ. NORA FUT SOUPÇONNÉE D'AVOIR PARTICIPÉ, AVEC D'AUTRES ADOLESCENTS, À LA DISPARITION DU CORPS. FICHÉE COMME PARANOÏDE PAR LES SERVICES HOSPITALIERS DE SA CIRCONSCRIPTION (MUNICH SUD)

ACTRICE DE CINÉMA. A DÉBUTÉ À 17 ANS DANS UN FILM DE MALCOLM J. LEWITT. "N'OUBLIE PAS PAS QUE...

— FERME-LA! FERME-LA! JE VAIS ME RÉVEILLER. MAIS JE VEUX QUE TU LA FERMES AVANT!

Frank avait toujours tort de crier chez les autres, même s'il avait des raisons et pouvait donc s'en expliquer. La douleur et l'impatience étaient de bonnes raisons. Cette fois, il y avait des deux dans le cri. La Sibylle refusait de le comprendre. Pour la première fois depuis qu'ils se connaissaient, elle refusait d'accorder de l'importance à un cri qui voulait tout dire de sa souffrance et de son désarroi. S'il n'avait pas brisé son verre, il l'aurait achevé par dépit.

— Ils m'ont prévenue, dit la Sibylle.

Elle refusait les confidences, mais elle voulait rester loyale envers le vieil ami amoureux qui n'est pas en état de voyager. Ils l'avaient prévenue. De quoi? Il se retrouva dans la Corvette avec la sensation qu'on l'y avait transporté. La Sibylle pouvait se payer tous les complices du monde. Mais complices de quoi? Il traversa la ville dans l'autre sens, provoquant des désordres sans intérêt. Donc, la fille de son jardin était la frangine de la Sibylle et elle s'appelait Amanda. Il ne l'aurait pas deviné tout seul.

 


 

 

 

 

 

 

Chapitre VII

 

 

 

La rue était déserte. Le soleil plombait rudement sur les toitures rouges. Les jardins ondulaient comme des mirages. Il y avait quelqu'un devant son portail, et pas de voiture sur le talus. Quelqu'un qui était venu à pied ou qu'on avait déposé là. Il donna un coup d'accélérateur, arrivant en première devant le portail. C'était un vieillard bien de sa personne. L'habit exactement coupé et propre. Il se tenait au bord de l'herbe, les pieds sur l'asphalte brûlant à cette heure de la journée. Frank coupa les gaz et laissa le moteur ronronner au ralenti. Il baissa la vitre et sortit la tête. Le vieillard s'inclina sans le quitter des yeux.

— Vous êtes venu à pied? demanda Frank comme si c'était important.

Le vieillard opina. Il était nue tête, une abondante chevelure blanche était nouée dans la nuque.

— Je n'habite pas loin, dit-il. Je suis venu vous voir. Permettez-moi de vous saluer d'abord.

Frank racla sa gorge irritée par l'air torride. Il salua lui aussi sans quitter son bolide. Le vieillard comprit qu'il devait ouvrir le portail s'il souhaitait se rendre utile. Il l'ouvrit, empreint de gestes qui paraissaient calculés une bonne seconde avant leur exécution tranquille et presque rituelle. Frank avança la Corvette dans l'allée. Le vieillard suivait, mais sans ce sautillement ou ce glissement qui caractérise l'allure des vieillards. Il marchait plutôt comme un automate, toujours avec cette seconde d'appréhension qui commençait à énerver Frank qui n'aimait pas les cérémonies. Le vieillard tourna une tête digne et silencieuse vers l'endroit où Nora Volcaire avait trouvé la mort. La terre était encore retournée et on voyait distinctement les traces de l'activité policière. Un fanion, comme dans un terrain de golf, était planté à un endroit sans doute exact de ce périmètre que Frank se promit d'effacer avant la fin de la journée. Il entra la voiture dans le garage. Quand il en sortit, le vieillard était à proximité de la portière, droit dans son costume trois-pièces, et pas une goutte de sueur sur le visage. Il devait en avoir ailleurs, pensa Frank. Il n'était pas possible de ne pas suer avec ce soleil.

— Je suis le père de Mike Bradley, dit le vieillard en s'inclinant un peu plus que tout à l'heure.

— Je connais pas de Mike Bradley, dit Frank qui regrettait d'avoir laissé ce type pénétrer dans son intimité.

— Vous l'avez pourtant tué.

Le vieillard ne souriait pas. Il était difficile de se faire une idée de ses sentiments rien qu'en le regardant. Il oscillait sur ses souliers impeccables.

— J'ai tué Mike Bradley?

Le réseau ne répondait pas. Il était pourtant branché en communication permanente. Comment était-il possible que le Fichier ne réagît pas à une question aussi précise? On n'envisageait plus de pannes dans ces circonstances. On se sentait tout de suite épié. Il savait par qui.

— Si vous ne l'aviez pas tué... commença le vieillard.

On devrait tous porter un signe distinctif pour se différencier nettement, pensa Frank. Comme du temps du Grand Reich. Une étoile jaune pour les morts, une bleue pour les vivants. On éviterait de perdre du temps à se demander, sans oser le demander, si on a affaire à un mort ou un vivant.

Le vieillard était connecté. Il ne fallait pas être équipé d'un système pour s'en apercevoir. Tous les connectés permanents ont ce genre d'hésitations quand leur arrive un paquet de données. Si ce vieillard était mort, il avait trop attendu pour mourir et son cerveau fatigué ne lui facilitait pas la vie. Ou alors il y avait interférence. C'était lui qui recevait les données destinées à Frank qui ne recevait rien alors qu'il venait de répéter clairement la question.

— Mike a tué Amanda, dit le vieillard.

— Nora?

— Si vous voulez. Nora.

Frank invita le vieillard à monter dans l'appartement. C'était facile de marcher en terrain plat. Dans la montée, ses jambes le trahissaient et il demandait où il en était. Frank finit par le soutenir et presque le porter en haut de l'escalier.

— Installez-vous, dit-il en arrivant dans le salon. Pourquoi moi?

Le vieillard se laissa tomber dans le divan.

— Je ne bois pas d'alcool, dit-il en secouant la main. De l'eau. Sans glace.

— Dans un verre?

Frank aimait bien préparer des boissons pendant qu'on se confiait à lui. Ça lui donnait une certaine contenance. Il aimait particulièrement agiter la glace dans les liquides et sentir la paroi du verre se refroidir jusqu'à l'humidité.

— Si je vous raconte tout ça... recommença le vieillard.

Il n'avait rien raconté. Il valait peut-être mieux vérifier les connexions. À qui s'adressait-il sans le savoir? Frank renifla les complications.

— La vie se complique de jour en jour, dit le vieillard sur un ton sentencieux. Il faut se mettre à croire pour que ça aille mieux. Ce qui ne veut pas dire que c'est moins compliqué.

Ce n'était plus lui qui parlait. Frank haletait sans pouvoir retrouver son calme. Dire que la Sibylle avait refusé de l'aider.

— Il faut mourir jeune, continua le vieillard ou ce qui parlait à sa place.

Ce qui était crédible de la part d'un être mort trop tard.

— Mais il ne faut pas mourir assassiné, dit le vieillard. C'est... cela reste...

— Frustrant, dit Frank en crachant le noyau d'une olive dans son poing tremblant.

Le vieillard sourit pour la première fois.

— C'est exactement ce que je voulais dire!

Ou ce que voulait dire le Fichier à Frank qui ne recevait toujours rien.

— C'est comme les accidents, dit Frank qui cherchait vainement un moyen d'entrer dans le réseau où le vieillard voyageait sans billet.

— Exactement, dit le vieillard. Il vaut mieux choisir et contacter le système au bon moment. Je sais que ce n'est pas facile. "Encore un instant, monsieur l'Exécuteur..."

Frank avait exactement l'air du type qui n'y a pas encore pensé. Mais le vieillard était un de ceux qui avaient trop attendu. Il avait de la chance que le système ne l'eût pas tué. Le système ne supportait pas les retardataires, ceux qui croient qu'ils peuvent encore mieux faire et qui vieillissent en attendant. De la chance, pensa Frank. Personne n'en a. Le vieillard en avait. Il ne cachait pas sa vieillesse. Et c'était le père de l'assassin de Nora Volcaire.

— Mike comment?

— Bradley. Je m'appelle Bradley.

— Mettons.

Frank avala une bonne lampée de son liquide spécial entretien truqué. Le cerveau réagissait lentement, mais il réagissait. On ne sait jamais avec quoi on est connecté. Ils injectent des produits virtuels, nouvelle chimie du sang.

— L'affaire est donc d'une clarté aveuglante, dit-il en inspirant le peu d'air qui l'environnait. Nora est Amanda et Bradley l'a tuée. On sait donc qui est qui. C'est bon, pour un début.

— Que de temps gagné en effet, dit le vieillard avec une pointe de tristesse qui traversa Frank de part en part.

À quel moment je me déciderai?

— Et vous avez la liste de ses victimes? demanda Frank qui redevenait professionnel.

C'était trop demander. Un père ne peut pas trahir son enfant à ce point. Le nom de Pulchérie figurait-il sur cette liste? Ça me soulagerait, pensa Frank et il eut aussitôt honte de cette pensée.

— Vous savez où est votre fils?

— Ce n'est pas mon fils.

Ça, ce n'était pas une croyance. C'était un fait. Or, les faits compliquent l'existence.

— Vous voulez dire que vous ne l'avait pas conçu?

On dit ces choses pour ne pas entrer dans des détails qui n'éclairent pas le sujet. Mais le vieillard ne pouvait pas rater cette occasion de se confesser à un étranger. Il n'avait peut-être pas d'ami. Comment imaginer qu'un type qui a mis tant de temps à mourir eût un seul ami dans sa nouvelle existence de paria? Pourquoi le système l'avait-il conservé? Pourquoi conservait-il quelques exemplaires de ce genre? En quoi consistait ce Conservatoire de Ceux qui ont Attendu Trop Longtemps? Le Mental Élémentaire ne s'exprimait jamais sur ce sujet. Pourquoi ces exemples de vieillards retardataires et, à l'autre bout de la chaîne sociale, ces nourrissons qui n'avaient plus besoin de se nourrir? Il fallait aussi savoir mettre un terme à la cohérence, juste au moment où elle commençait à donner des signes d'explication. L'Heure de Votre Mort était une institution fragile. Frank redoutait cette fragilité structurelle et la maladie le guettait. Point particulier du regard qui ne pouvait pas échapper à la perspicacité du vieillard.

— Vous ne voulez pas savoir pourquoi il l'a tuée? dit le vieillard.

— Je veux savoir pourquoi il l'a tuée dans mon jardin.

Le vieillard apprécia la justesse de la demande en secouant une tête qui ne présentait aucun signe de fard ni de sueur. Quand on souhaite dissimuler une activité organique, on se farde. Et quand on veut faire passer de l'artifice pour de l'organique, on imite la nature, par exemple en produisant une sueur factice. Donc, le vieillard n'était pas une hallucination. Frank jeta un oeil discret sur son injecteur automatique. La diode verte indiquait que tout allait bien. Ni surdose, ni manque. L'idéal.

— Je suis persuadé qu'elle ne parlera pas, dit-il.

— Vous avez raison, dit le vieillard. Je la connais assez pour penser comme vous. Comme vous ne la connaissez pas, je suppose que vous l'avez lu dans son regard de... morte.

Frank frémit. Des bulles se formèrent à la surface du liquide qu'il absorbait.

— J'ai souvent lu dans le regard des morts, poursuivit le vieillard. J'étais médecin légiste. Je n'exerce plus. Vous connaissez Fielding?

On se rapprochait de Pulchérie. Il devait une explication à Pulchérie. Il irait la chercher au bout du monde si c'était nécessaire. Sans se déconnecter, cela allait de soi.

— Fielding est une crapule, dit le vieillard. Un brachycéphale qui se prend pour un seigneur. Mauvaise fréquentation.

— Il n'a jamais tué personne.

— Certes. Mais il inspire la mort. Il est jaloux.

— Vous voulez dire que les vivants sont l'objet de cette jalousie?

Le vieillard réprima un sanglot. Une larme roula sur sa vieille joue. Encore un signe d'humanité. Comment recueillir les larmes de son prochain pour les donner à analyser et tirer des conclusions justes et documentées?

— Vous souffrez beaucoup? demanda le vieillard.

Frank massait scrupuleusement le paquet de nerfs à travers sa chemise maculée de substances cérébrales.

— Je suis plus simple que vous, avoua le vieillard. Ils ont accepté de me garder si je renonçais aux complexes vitaux. Je n'ai aucun pouvoir sur moi-même. Je l'ai bien cherché. Gor Ur me poursuit même dans mes rêves. Il apparaît pour me menacer de vivre éternellement dans son urine. Je ne veux pas devenir fou.

— Personne ne le souhaite.

— Il faut être fou pour tuer un vivant.

— Gor Ur tue-t-il les morts?

Le vieillard cracha dans son mouchoir. De quel excès de substance s'agissait-il? Personne ne fonctionne sans substances. Encore une analyse manquée. Frank grinça des dents. Le vieillard se boucha les oreilles en y plantant ses index.

— Mike court toujours, dit-il sans cesser de se boucher les oreilles. Vous savez où?

— Dans le Réseau Intercontinental?

— Comment le savez-vous? Il vous a contacté?

— Ne me dites pas que vous ignorez ce détail?

Le vieillard se redressa, mettant en péril la surface liquide de son verre. Des reflets d'argent jouaient sur son visage tendu. Il était... de plus en plus vrai. Frank n'avait jamais défiguré un vieillard. S'il était mort. Il n'avait jamais tué de vieillard. On en rencontrait si peu dans le courant de cette existence énigmatique.

— Mike dit qu'il s'appelle...

— Il ment! hurla le vieillard en se levant.

Son verre alla se fracasser contre un mur.

— Je vous avais donné de l'eau, remarqua Frank.

— Je l'ai changée en...

Le vieillard était en train de tomber en panne.

— En quoi? dit Frank. Qui vous a donné ce pouvoir? Qui êtes-vous?

Le vieillard tenta d'exprimer le désespoir, mais un automatisme venait de foirer quelque part dans sa structure d'imitation de la nature. Il se mit à hésiter devant la multitude des choix.

— Si je suis en train d'interroger un hommochrome, menaça Frank en bavant sur sa cravate, il peut faire sa prière de caméléon!

— Je suis vivant!

Ce cri secoua l'esprit de Frank, comme s'il n'en avait jamais entendu de semblables. Combien lui avaient lancé ce cri avant de mourir? Je suis vivant! Cela voulait dire: Ne me tuez pas parce que je suis vivant. Autrement dit: Je ne veux pas mourir! Emori nolo. Le cri des cris, le slogan de Kronprinz. Les morts ne craignaient que les blessures assez atroces pour interdire la reconstitution parfaite.

Le vieillard était tombé à genoux. Il suppliait. Son râtelier gisait sur le tapis. On perd toujours quelque chose d'essentiel au prestige dans les mauvais moments de l'existence. L'amant surpris (et non pas étonné comme le fait justement remarquer Littré) perd son froc. L'enfant espiègle sa langue. La coquette son charme. Frank perdait sa contenance et il s'énervait. Enfin, sa surface s'énervait, parce qu'au fond, il était voué à l'immobilité, incapable d'influencer son apparence.

Il braqua le Colt. L'oeil du vieillard fuyait la ligne de mire. Qu'est-ce que je vais flinguer? Un mort ou un vivant? Une hallucination ou un produit de l'imagination? Il n'en savait rien. C'était la première fois qu'il se posait ce genre de question.

— Tout le monde peut changer, bredouilla le vieillard.

 

 

 


 

 

 

 

 

 

Chapitre VIII

 

 

 

EUGÈNE BRADLEY: 82 ANS. MORT. ADMIS EXCEPTIONNELLEMENT À LA RÉCUPÉRATION POST-MORTEM DANS LE CADRE D'UNE EXPÉRIENCE CLASSÉE SECRÈTE. A EXERCÉ LA PROFESSION DE MÉDECIN. À CE TITRE, A MAINTES FOIS PRÊTÉ CONCOURS AUX SERVICES DE LA SURVEILLANCE ET DES ENQUÊTES EN TANT QUE LÉGISTE ET ANALYSTE. MARIÉ À SOLANGE — SUPPRIMÉE PAR LE SYSTÈME À SA MORT PROVOQUÉE PAR UNE TENTATIVE DE SUICIDE. UN FILS, PEUT-ÊTRE DEUX: MIKE BRADLEY EST DEVENU UN ÉCRIVAIN APPRÉCIÉ DU PUBLIC POUR SES ROMANS AUTOBIOGRAPHIQUES. IL A ÉPOUSÉ EN PREMIÈRES NOCES [...]

— La balle a traversé le cou sans rien endommager. Ce n'est qu'un trou. Pas d'hémorragie. Rien. Un trou qu'il faut reboucher. Ce sera facile.

Hautetour se gratta le menton.

— Pourquoi est-il inconscient?

— L'émotion, je suppose.

Frank gisait sur le divan, paraissant dormir tranquillement. Il n'y avait aucune trace d'émotion sur son visage.

— Et vous dites qu'il vous a tiré dessus?

— Il y a tellement d'impact sur les murs! On va chercher.

— Oui, il m'a tiré dessus. Plusieurs fois.

— Les voisins ont averti la police.

— Vous n'êtes pas blessé, vous êtes sûr?

Le vieux Bradley se tâta encore.

— Je peux pas dire, non, bredouilla-t-il en regardant Hautetour d'un air inquiet. J'ai été blessé une fois et je l'ai tout de suite senti. Le choc, vous savez?

— Je sais, dit Hautetour.

Il savait. Sa tronche en témoignait si on avait des doutes. Il regardait Frank comme s'il était sur le point de perdre un ami.

— Vous êtes sûrs qu'il dort? demanda-t-il aux ambulanciers.

Il dormait, Frank. Il n'avait pas l'air effrayé, ni furieux. Deux descriptions qui se contredisaient et qui contredisaient la réalité d'un visage tranquillement endormi.

— Ensuite il a dirigé le pistolet sur sa tête et il a tiré, mais le barillet ne contenait plus qu'une balle.

Le vieux Bradley en était sûr. Comment expliquer l'espèce de bonheur qui rayonnait sur le visage endormi de Frank? Hautetour examina le Colt. Il n'y avait plus de balles dans le barillet. Les voisins étaient incapables de se mettre d'accord sur le nombre de coups de feu. On les interrogeait dans le jardin. Ils étaient disciplinés comme peuvent l'être les détracteurs d'un voisin en trop.

— Il ne nécessite pas une hospitalisation, dit le Chef Ambulancier. Quelqu'un peut s'en occuper? Il aura besoin d'être dorloté quand il reviendra.

— Un suicide, hein? murmura Hautetour en s'asseyant à côté de ce qui avait failli devenir un cadavre.

Deux cadavres dans la journée. Celui d'une inconnue et le sien. Frank avait du souci à se faire. Une dose de supracolocaïne avait été injectée dans le cerveau. Il reviendrait à lui dans la plus grande confusion.

— Ne cherchez pas à l'aider, dit le Chef Ambulancier. La confusion peut durer des heures. Il reprendra conscience petit à petit.

— Il part demain pour l'Espagne, dit Hautetour.

— Bonnes vacances alors! dit le Chef Ambulancier.

Hautetour demeura seul avec Frank parfaitement à l'aise en travers du divan, et le vieux Bradley qui avait commencé à raconter sa vie aux ambulanciers. Frank suicidaire, c'était peu probable. Le vieux mentait. D'abord qu'est-ce qu'il fabriquait chez Frank?

— Il m'a appelé, dit le vieux.

— Qu'est-ce qu'il voulait savoir?

— Pas eu le temps de me le dire. Il m'a tiré dessus et ensuite...

Hautetour leva la main pour mettre fin au moulin à paroles du vieux qui se taisait facilement si on y mettait de la conviction et du regard.

— On va attendre qu'il se réveille, dit-il.

— C'est que j'ai pas tellement le temps de...

— Asseyez-vous, Bradley, et attendez.

Le vieux prit place sur une chaise près d'une fenêtre et se plongea tout de suite dans la contemplation du jardin côté piscine. Celle-ci était recouverte d'une bâche. Les meubles avaient été réunis sous un arbre, dans le désordre. Hautetour, qui ne pouvait pas rester sans rien faire, mais qui tenait à être le premier être vivant (même mort) que Frank rencontrerait à son réveil, brancha son terminal portable dans une prise que Frank avait annotée. Il ne devait pas s'y retrouver tous les jours, Frank, dans ses paperolles qui pendaient au bout de fils de laine et qu'un léger courant d'air agitait dans un incessant froufroutement. Que Frank eût eu l'intention d'en finir ne tenait pas devant les faits. D'abord la RPM, qui lui serait accordée sans condition au vu de ses états de service. Et puis cette tranquillité de dormeur surpris par le sommeil plutôt que par un évanouissement consécutif à une... émotion. Il valait mieux garder le vieux sous la main. Hautetour adorait se servir des autres contre les autres. Il prenait plaisir aux écroulements lamentables des alibis et des conclusions hâtives. Il avisa le manuscrit posé sur une console. Frank l'avait-il lu? À quoi passait-il son temps quand il s'entêtait?

— J'AI CRU QUE JE VOUS AVAIS PERDUS POUR TOUJOURS! C'EST CE VIEUX QUI...

— ON A EU DES PROBLÈMES AVEC UN DISQUE DANS VOTRE SECTEUR, MAIS MAINTENANT TOUT VA BIEN. VOUS AVEZ REÇU NOTRE MESSAGE?

— AU SUJET DU VIEUX? OUI. MAIS UNE INTERRUPTION...

— NOUS N'Y POUVONS RIEN FRANK. CETTE INFORMATION EST LIMITÉE À...

— J'AI L'IMPRESSION DE DORMIR. JE N'AI RIEN PRIS...

— VOUS DORMEZ, FRANK, MAIS VOUS NE RÊVEZ PAS. VOUS ÊTES CONNECTÉ À...

— JE VOULAIS QUE LA SIBYLLE SOIT AVEC MOI DANS CE MOMENT SI...

— CALMEZ-VOUS, FRANK. VOUS SAVEZ QUE LE SYSTÈME NE SUPPORTE PAS LES ÉMOTIONS. DEUX ALERTES DÉJÀ!

— O.K. LA FICHE DE MIKE BRADLEY...

— ...N'EXISTE PAS.

— A-T-ELLE EXISTÉE?

— INFORMATION CONFIDENTIELLE.

— BORDEL! À QUOI SERT CETTE BÉCANE SI...

— JE REGRETTE, FRANK. MAIS JE N'Y PEUX RIEN. VOUS LE SAVEZ...

— J'AIMERAIS BIEN SAVOIR CE QUE JE SAIS. DES FOIS...

— LITTÉRATURE, FRANK. TECHNIQUES VIEILLOTES. APPLIQUEZ LES PROCÉDURES.

— RÉVEILLEZ-MOI.

— RÉVEILLEZ-VOUS VOUS MÊME!

— RÉVEILLEZ-MOI! JE VEUX SORTIR DE...

— ...VOUS ALLIEZ DIRE: DE CE RÊVE, FRANK. OR, CE N'EN EST PAS UN. VOUS ÊTES CONNECTÉ À...

— RÉVEILLEZ-MOI!

Dehors, la chaleur s'attaquait à l'immobilité. Hautetour pouvait voir la bâche de la piscine changer de couleur avec les variations de température qui balayait sa surface ondulante.

— Il s'agite, dit le vieux. Il ne pouvait tout de même pas conserver ce visage...

— ...tranquille...

— ...après ce qu'il a fait!

Le vieux changeait lui aussi. Il devait perdre patience. Qu'est-ce qu'il prendrait quand Frank redeviendrait le Frank querelleur et rancunier qu'il avait toujours été aux yeux de ses amis! Frank n'aimait pas perdre. S'il avait tenté de se suicider, il serait déçu et il chercherait à recommencer. Sinon, le vieux n'avait qu'à bien se tenir.

— Il s'agite, répéta le vieux qui voulait peut-être que Hautetour cessât de le surveiller du coin de l'oeil.

— Il s'agite pas, dit mollement Hautetour qui compulsait le manuscrit.

— Si vous consentiez à le regarder au lieu de...

— Au lieu de quoi?

Hautetour jeta un oeil sur les mains tranquilles de Frank et nota une légère crispation.

— JE SUIS VOTRE PRISONNIER! COMBIEN DE TEMPS...

— ALLONS, FRANK! VOUS ÊTES CONNECTÉ À...

— JE VEUX SORTIR!

— MAIS VOUS N'ÊTES NULLE PART! VOUS ÊTES CONNECTÉ À...

— JE DORS. JE NE VOIS PAS PLUS LOIN QUE MOI-MÊME. RIEN À L'HORIZON. JE SAIS QU'IL Y A QUELQU'UN. UN SIGNE...

— VOULEZ-VOUS PRENDRE CONNAISSANCE DE LA FICHE SUIVANTE, OUI OU NON?

— NON!

— Moi je vous dis qu'il s'agite, dit le vieux.

— Eh bien laissons-le s'agiter. Il a bien le droit de s'agiter un peu avant de se réveiller. Vous vous agitez pas, vous, avant de vous réveiller?

— Comment voulez-vous que je le sache?

— Frank ne s'est jamais suicidé. Ça se saurait.

— Ou pas. On peut en cacher, des choses. Même au système.

— Ah oui?

Qu'est-ce qu'il en savait, ce vieux débris de l'Ancien Régime? Frank était transparent comme un verre vide. On était tous transparents et visibles. On n'aurait pas souhaité vivre autrement cette vie de...

— ...CHIEN, SOUFFLA FRANK DANS LA PEAU TENDUE DEVANT SES YEUX.

— NE JOUEZ PAS AVEC LA RÉALITÉ, FRANK. LA DERNIÈRE FOIS...

— LA DERNIÈRE FOIS, LA SIBYLLE ÉTAIT AVEC MOI!

— OUI, FRANK, ELLE ÉTAIT AVEC VOUS. DEMANDEZ-VOUS POURQUOI ELLE NE L'EST PAS, MAINTENANT...

— JE N'ÉTAIS PAS VENU POUR ÇA...

— VOUS N'ÊTES NULLE PART. VOUS ÊTES SEULEMENT CONNECTÉ À...

— BRANCHEZ-MOI AUX CONNEXIONS ULTRARAPIDES DE LA SIBYLLE.

— CONNEXION REFUSÉE.

— DONNEZ-MOI UNE RAISON.

— DEMANDEZ-LA À LA SIBYLLE.

— MAIS COMMENT SI JE NE SUIS PAS CONNECTÉ!

— VOUS ÊTES CONNECTÉ À...

— Il essaie de se réveiller, dit le vieux qui paraissait surpris par cette promptitude inhabituelle chez un sujet injecté de supracolocaïne.

— Comme ça, dit Hautetour, il ne sera pas seul. On va le dorloter. Lentement. Jusqu'à ce que la vérité vous coule sur le menton.

— Comment osez-vous?

— Non, non. C'est un poème. Je citais.

— VOUS CITEZ?

— PAS MOI. QUELQU'UN QUI...

— VOUS NE VOUS SOUVENEZ VRAIMENT DE RIEN?

— QUI M'A TIRÉ DESSUS? PAS CE VIEUX TOUT DE MÊME!

— LE SYSTÈME N'AIME PAS LES SUICIDES.

— COMBIEN DE TEMPS AVANT LE RÉVEIL?

Il vit nettement l'horloge digitale qui scintillait des bits dans une lumière d'usine.

— J'en sais rien, dit Hautetour. Quelques heures. Ça vous laisse le temps de réfléchir.

— J'ai dit ce que je savais.

— Oui, mais si vous ne savez pas tout et que ça vous revient? Hein?

Hautetour recommençait la lecture du manuscrit extrait du dossier "ANAÏS K.". Le système avait exigé l'initiale. Cependant, il n'était pas interdit de savoir qu'elle était la soeur du docteur Omar Lobster, mort ressuscité par Gor Ur, et morte elle-même après des circonstances mortelles tenues secrètes. Cette partie du dossier ne devait pas être confiée à Frank qui s'en tiendrait à la lecture du manuscrit. Ensuite, il irait en Espagne pour en parfaire sa connaissance. Le système avait un plan. Après tout, on était là pour ça: pour servir le système, pour servir de quelque chose au système, et pour servir à autre chose si on pensait que c'était nécessaire.

— Qu'est-ce que vous lisez? demanda le vieux qui venait de décider d'être désagréable malgré une situation personnelle qui aurait dû l'inviter à un peu plus de circonspection.

— Vous êtes bien curieux, dit Hautetour sans lever les yeux du manuscrit. Je suis en danger de mort?

Le vieux ricana en se tenant le menton. Ses pieds ne touchaient pas le sol. Il les balançait en ciseau, effleurant le tapis avec la semelle cuir de ses impeccables vernis.

— Je suis déjà mort, continua Hautetour. Et déjà défiguré. Je ne crains plus rien, comme vous voyez.

Il souriait au milieu d'un visage couvert de plaies et de sutures.

— Vous devriez déjà être mort, vous, dit-il. Vous avez un secret de longévité?

Le vieux se mit à rire. Quand il riait, il redevenait distingué, sobre, et précis comme une lame. Il cessa de rire pour reprendre la parole que Hautetour lui avait supprimée par pure inconvenance.

— Si vous le savez, monsieur de Hautetour, je vous félicite d'avoir accès à ce degré d'initiation, mais ce n'est qu'une initiation. Et si vous ne le savez pas, vous n'avez aucune chance de présenter votre candidature.

Hautetour replongea dans le manuscrit. Frank finirait bien par se réveiller. Avant demain. Il traverserait un moment de confusion et on lui raconterait des salades. Le vieux avait l'air fortiche en salades. Il clignait un oeil en souriant. Il devait avoir plus de cent ans. Que disait sa Fiche?

 

EUGÈNE BRADLEY: 82 ANS. MORT. ADMIS EXCEPTIONNELLEMENT À LA RÉCUPÉRATION POST-MORTEM DANS LE CADRE D'UNE EXPÉRIENCE CLASSÉE SECRÈTE. A EXERCÉ LA PROFESSION DE MÉDECIN. À CE TITRE, A MAINTES FOIS PRÊTÉ CONCOURS AUX SERVICES DE LA SURVEILLANCE ET DES ENQUÊTES EN TANT QUE LÉGISTE ET ANALYSTE. MARIÉ À SOLANGE — SUPPRIMÉE PAR LE SYSTÈME À SA MORT PROVOQUÉE PAR UNE TENTATIVE DE SUICIDE. UN FILS, PEUT-ÊTRE DEUX: MIKE BRADLEY EST DEVENU UN ÉCRIVAIN APPRÉCIÉ DU PUBLIC POUR SES ROMANS AUTOBIOGRAPHIQUES. [...]

 

— S'il vous avait tiré dessus, il ne vous aurait pas tué, dit Hautetour assez content de pouvoir étonner le vieux qui présentait le flanc comme un adversaire trop sûr de ses moyens.

— Mais je suis vivant! Il m'aurait tué, oui! Moi...

— Vous êtes mort, mon vieux. Ya pas plus mort que votre vieille carcasse d'anachronisme.

— Je vous assure que je suis vivant! Et je ne veux pas mourir. Le système...

— Le système vous a accordé une faveur, dit Hautetour en prenant soin de ne pas dépasser les limites que ledit système l'autorisait à atteindre. J'attends de savoir si Frank s'est suicidé ou pas. Je déciderai ensuite de ce qu'il convient de faire de votre santé en ruine.

— Je suis vivant, répéta le vieux comme si c'était évident.

— NE ME DITES PAS QUE CE SOMMEIL EST DÉFINITIF! JE PRÉFÉRERAIS MOURIR!

— NE DITES PAS DE SOTTISES, FRANK. VOUS DORMEZ PARCE QUE VOUS EN AVEZ BESOIN. VOUS AVEZ UN LONG VOYAGE À FAIRE DEMAIN. L'ESPAGNE, C'EST LA PORTE À CÔTÉ, MAIS LES TRAINS ESPAGNOLS SONT D'UNE LENTEUR DIGNE DE LEUR TECHNOLOGIE. VOUS N'ARRIVEREZ PAS AVANT DEUX JOURS. QUE D'ATTENTES! QUE DE RETARD! QUE D'IMPATIENCE DEVANT TANT D'INCAPACITÉ À ÊTRE MODERNE! BEAU VOYAGE MAIS SÉJOUR DÉCEVANT.

— DES PRÉDICTIONS MAINTENANT? JE NE SAVAIS PAS QUE LE SYSTÈME...

— JE PARLAIS EN MON NOM!

— VOUS AVEZ DÉJÀ VOYAGÉ EN ESPAGNE? AUX PORTES DE L'ARABIE?

— FOUTAISES! J'AI SEULEMENT ÉTÉ M'AMUSER. MAIS LE SYSTÈME ME RAPPELLE À L'ORDRE, FRANK. REPOSEZ-VOUS EN CONSULTANT NOS FICHES DES VIVANTS ET DES MORTS. NOUS N'AVONS RIEN SUR LES ESPAGNOLS, SAUF EN CAS DE FILIATION...

— RÉVEILLEZ-MOI! IL FAUT D'ABORD QUE JE M'EXPLIQUE. ILS VONT CROIRE QUE JE ME SUIS SUICIDÉ. ILS NE PEUVENT PAS CROIRE QUE...

— Il dort plus profondément, dit le vieux. Il ne se réveillera peut-être pas.

— Il part demain en Espagne, dit Hautetour qui entrait maintenant de plain-pied dans le manuscrit. Il n'a pas le choix.

— Si vous lisiez à haute voix? roucoula le vieux en se laissant un peu aller sur sa chaise. Je suppose que je ne peux pas regarder la télé.

— C'est une question?

 

 

 

 

 


 

 

 

 

 

 

Chapitre IX

Récit d'Anaïs K.

Année zéro, année du bonheur relatif

 

»Allez donc savoir ce qu'est en train d'écrire Fabrice de Vermort, parce qu'il est toujours en train d'écrire quelque chose, il n'arrête pas d'écrire sur tout ce qui lui arrive, et tout lui arrive pour alimenter son imagination d'écrivain bien assis sur un public qui le dévore en pensant à lui. Il n'a eu que de la chance, dès son premier poème, cette médiocre larme versée sur un amour sans lendemain, il y a dix ans de cela, au moins. Et depuis il calcule les larmes, ne pleure jamais, écrit la larme en question du mieux qu'il peut et c'est exactement ce qu'on attend de lui et on en redemande. Il va mourir? Qu'à cela ne tienne! Il n'y a pas de larmes assez chaudes pour l'exprimer. Il se met à romancer, crée des personnages qui ressemblent à leurs modèles, il les met en accusation et on est obligé de reconnaître qu'il a raison. Fabrice est un bon écrivain, ni poète ni tout à fait romancier, c'est un essayiste à la noix, un type qui vous fait avaler des couleuvres qui ne mordent pas et qui sentent bon la vie de tous les jours. Bon dieu ce qu'elles peuvent sentir bon, ces couleuvres qui traversent Paris de part en part à la rencontre des meilleurs personnages possible! Avec Fabrice, il faut s'attendre à se pousser au fond d'un fauteuil avec un verre à la main en compagnie de l'être aimé du moment et revivre pas à pas tout ce qu'il prétend avoir vécu lui-même rien que pour vous plaire ou alors vous êtes seule dans une forêt qui vous le rend bien, peut-être nue et passablement excitée d'être encore vivante, d'avoir survécu au désastre de la lecture qui a bien failli vous avoir, et vous riez en remerciant Fabrice de vous avoir montré le bon chemin, celui de la sincérité par exemple. Pas moyen d'échapper à cette alternative. Ou bien vous tombez dans le panneau et ça vous rend heureuse. Ou bien vous résistez à sa séduction de mante religieuse et vous vous retrouvez seule et nue dans la jungle de la pensée humaine, consciente de la nécessité d'être seule pour assumer toutes les conséquences de votre propre faillite qui est justement celle de Fabrice. Alors allez donc savoir ce qu'il est en train d'écrire au moment où il vous parle de ce qu'il vient d'achever, le premier tome de ses mémoires d'homme qui connaît à un jour près la date de sa mort: est-ce qu'il est en train d'écrire le tome II? Pas forcément. D'ailleurs, rien ne peut forcer la main de Fabrice, j'en parle par expérience et j'ai une âme particulièrement sensible aux épreuves de force qui ont toujours pour résultat de me plonger la tête dans les égouts de l'angoisse et du désespoir. Je n'ai jamais eu l'intention de lutter avec Fabrice, même à armes égales, même si on trouvait le moyen que ça se passe comme ça, à armes égales. On préférera toujours la douce mélancolie de Fabrice, qui sait parler aux hommes, à ma pauvre propension à édulcorer le sujet qui m'a mené par la main dans le jardin interdit. Fabrice est un morceau de choix. Moi je n'ai rien choisi, j'ai laissé faire et j'en suis restée aux fondations d'un édifice mental dont le concept n'intéresse personne. Voilà la différence. Fabrice est fait pour l'amour. J'ai manqué d'être faite pour la curiosité. Bon assez parlé de Fabrice, assez parlé de moi, du moins en ces termes. Je voudrais être tendre comme un bébé, seulement je sais parler, pas tout à fait comme on m'a appris, la différence fait de moi une écrivaine, que ça plaise ou non, et j'ai du mal à accepter cette tétanie qui me rend folle de désespoir. J'ai mangé de la rouille mais ce n'est pas un accident.

 

J'ai volé mon premier poème à une sale gosse qui me voulait du mal, une gosse de presque riche qui ne m'avait même pas remarqué dans le jardin de ses courtisans et qui lorgnait sur nos branches fleuries en se demandant si elle allait en toucher deux mots à sa sacrée poésie. Presque riche et presque célèbre. Autant dire que je n'existais pas. C'est comme ça que je commençai ma vie, arbre sans fruit derrière l'arbre qui cache la forêt. Je ne pouvais même pas être jalouse, elle ne m'avait jamais adressé la parole, ni même regardée, pas même frôlée dans un couloir ou au coin d'une rue. Je lui ai piqué son meilleur poème, je l'ai signé de mon nom, j'ai eu le succès qu'elle méritait et elle n'a pas osé m'en vouloir. Allez donc savoir pourquoi. Un peu comme si je l'avais violée et qu'elle avait honte d'en parler en public. Elle n'est même pas venue m'en parler à moi. Elle a laissé faire. J'étais folle de bonheur. Je pouvais la violer autant de fois que je voulais. Seulement elle a cessé d'écrire des poèmes, et puis elle a cessé d'écrire le reste et elle est devenue sans importance. Elle ne faisait plus partie de mon secret. Elle est sortie de ma vie. Je ne l'ai plus revue.

 

C'est le premier souvenir. Je ne me rappelle même plus son visage, ni ses mains que j'adorais regarder à cause des bagues et de la peau qui me semblait nécessaire. Je suis incapable de me remémorer son corps traversant l'espace de notre jeunesse, lentement détruit par le viol jusqu'à disparition même de sa cause. Elle était l'effet de quelque chose de trouble dans mon imagination, mais quoi? Une fille qui passe et qui se laisse violer sans rien dire, elle est peut-être folle à l'heure actuelle. Je mens.

 

— À voir toutes ces rides sur ton front, tu dois penser à des choses si tristes que je ne te demande pas de m'en parler.

C'est Gisèle, l'épouse de Fabrice. Ce soir elle est reine. Elle reçoit les amis de Fabrice et les nourrit de sa présence labyrinthique. On comprend rarement ce qu'elle veut. On le comprend toujours trop tard. Elle vous a déjà tourné le dos quand vous vous sentez enfin prête à répondre à sa demande. Il faut alors supporter ce silence et l'aimer. On ne peut pas cesser de l'aimer. Tout ce qu'on peut faire, c'est essayer de ne plus se soucier du silence qui est son arme favorite. Gisèle est quelque chose comme l'épouse de Fabrice. Ce soir, elle rayonne avec toute la grâce que l'Andalousie lui a donnée en héritage. On lui sourit et elle demande si on a aimé le tome I et on lui répond qu'on est dans l'attente du tome II et elle devient triste et blanche comme un drap à cause de cette attente qui n'est pas la sienne. Je n'ai rien dit au sujet du tome II qui n'existe peut-être pas, ou alors ce sera une désespérante fragmentation qu'un commentaire adroit ramènera au niveau des yeux du monde pour qu'il puisse pleurer sans regarder le ciel ni le soleil.

— Je suis un peu jalouse, dis-je. Je dois le reconnaître.

— Pas facile de jalouser un homme qui va mourir, non? dit Gisèle.

— Je suis jalouse de ta richesse.

— Tu n'en hériteras pas. Qui en héritera? Il faudra que je pose la question à mon avocat. Tu t'es déjà posé ce genre de question?

— Un appartement somme toute assez miteux à New York. Une chambre d'hôtel sous le soleil d'Espagne. Quelques livres un peu désuets que j'ai signés par désespoir. Qui veut hériter de cette sinistre géographie?

— Tu m'excuseras de ne pas pouvoir penser à toi, dit Gisèle en s'asseyant sur la même marche d'un escalier qui descend à pic entre la terrasse où on se bouscule entre les verres et les tapas et le jardin où la piscine est un bassin assez sommaire agrémenté d'un jet d'eau et d'une statue qui n'arrête pas de regarder son pied blessé en sortant de l'onde.

— Je ne pense pas à toi non plus, dis-je. Tu ne peux plus me faire de mal. Je suis folle de t'aimer. Mais je sais comment je peux avoir raison de moi.

— Il faut que je pense à Fabrice, dit Gisèle. Ensuite je penserai à qui je voudrai si c'est ça que je veux. Mais est-ce qu'on peut savoir ce qu'on veut une fois que la mort a traversé la vie de cette manière tellement atroce à force de lenteur et de certitude? Est-ce que tu peux comprendre ça?

— Est-ce que la littérature va le pleurer aussi? dis-je pour être cruelle à mon tour.

— On ne pleure pas quand ça arrive. On a déjà pleuré. Il ne reste plus que le désespoir. On est seul avec soi-même. Il n'y a personne pour vous tirer de là.

— Tu deviens superficielle, dis-je en me levant.

 

Et je rejoins Amanda qui est assise toute nue au bord de la piscine. Amanda est l'épouse de mon ami Mike Bradley qui est comme moi un voleur de poèmes, sauf que lui, les poèmes qu'il écrit, il se les vole à lui-même et ça lui fait un mal atroce.

— Anaïs, j'en ai marre d'écrire des poèmes, m'a-t-il dit un jour de cuite. J'en ai assez de ne me sentir capable que de cela. Je voudrais écrire un roman. Il faut que je trouve la force d'en écrire un, au moins un, Anaïs!

— Raconte donc ton idylle avec la soeur d'Amanda, proposai-je (Amanda... il ne prononce jamais son nom sans trembler un peu à cause de sa fortune et de sa capacité à aller au bout de ses caprices quelles qu'en soient les conséquences sur leur vie commune).

— Tu es folle, Anaïs! dit-il. Amanda (il tremble) ne le supporterait pas. Elle ne sait rien de cette histoire. Elle ne croira pas sa soeur si elle lui raconte ce qu'elle a été capable de m'inspirer oh mettons pendant au moins trois jours. Mais si je me mets à le raconter moi-même, elle ne doutera plus de rien. Amanda (il tremble)... commence-t-il et il s'arrête de parler, semblant réfléchir à ma proposition, le nez un peu retroussé, les yeux mi-clos et la bouche ouverte.

— Tu crois ça?

— J'y crois dur comme fer, dis-je. C'est la meilleure manière de commencer dans le genre romanesque. Il faut parler de ce qu'on a le plus à craindre, violer un secret qui n'est un secret que pour soi. Il faut en passer par là.

— Je ne me souviens pas que tu aies violé un quelconque secret dans aucun de tes livres, fait Mike qui les a tous lus avec cette minutie d'anatomiste qui le rend un peu écoeurant quand il se met à vous poser des questions qui transforment la conversation que vous lui offrez amicalement en interrogatoire qu'il veut vous imposer pour que vous vous mettiez dans la tête qu'il n'est pas né de la dernière pluie.

— Amanda (il tremble)... commençai-je.

— Ne me parle plus d'Amanda (il tremble)!

— C'est justement d'Amanda (il tremble) dont je voulais te parler.

— Je n'écrirai aucun livre sur le mal que je lui ai fait.

— Elle n'a rien senti. Elle n'a même pas soupçonné la douleur. Elle vit dans le mensonge. Fais-lui mal une bonne fois pour toutes.

— Je crains le pire. Amanda (il tremble)...

Et Mike l'a écrit, ce satané livre, il n'a rien édulcoré, il n'a pas pu retenir la vérité, elle lui glissait entre les mains pour aller se coller sur le papier et ça lui procurait une drôle de sensation au niveau du ventre: il avait une bonne raison d'avoir peur maintenant. Le roman est paru et Amanda (il en tremblait) s'est à peine étonnée d'apprendre que son époux cultivait en secret des rêves d'adultère.

— C'est un rêve, avait-elle dit. Je suppose qu'il faut beaucoup rêver pour pouvoir écrire des romans. Continue de rêver. Je rêve avec toi.

— Et vous n'avez pas cru une minute à la réalité du sujet? dis-je à Amanda qui cache ses seins contre ses cuisses.

— Ce salaud n'y aura rien gagné, dit-elle en me regardant droit dans les yeux, de manière à ce que je ne rate rien de sa détermination à continuer de le détruire à petit feu. C'était un bon roman, vous croyez?

— C'était un roman sincère, dis-je. Qu'est-ce qu'on peut demander de plus à un premier roman? La sincérité n'est pas un vice, non?

— Il vous est difficile d'en parler. Moi je vous situe entre Mike et Fabrice. Mike c'est le plancher de la littérature, Fabrice c'est le plafond et vous, vous êtes grimpée sur une table en train de raconter votre vie et celle des autres. Vous ne voulez pas raconter ma vie, des fois? Je n'ai rien à apprendre à personne, bon. Je consomme ma vie au rythme du temps. Est-ce que c'est bon pour un roman, cette horlogerie sans histoires?

— Je vous inventerai un amant de sable et de feu, dis-je en tâtant un de ses gros genoux. En voulez-vous un de sable et de feu, ou bien vous contenterez-vous de l'eau saumâtre qui emporte la barque d'un sinistre employé de bureau?

 

Une superbe fille en maillot rouge à rayures jaunes vient de plonger. Une gerbe d'eau s'est soulevée autour de ses jambes cuivrées. Amanda a écarté les cuisses en se reculant pour se protéger de l'écume.

— Amanda (il tremble)! crie Mike du haut de la terrasse. Amanda (il tremble) s'il te plaît, habille-toi, tout le monde te regarde.

— Allons, allons, dit Gisèle, elle fait ce qu'elle veut non? Elle est mignonne, tellement agréable. (La fille en maillot rouge et jaune sort de la piscine.) Celle-là a l'air d'une poupée gonflable, non?

— Je ne sais pas ce que c'est, une poupée gonflable, dit Mike.

— Mike! Vous savez tout sur ce sujet. Ça se lit sur votre visage. Montrez-moi vos yeux!

— Je ne regarde jamais une femme en face, dit Mike en avalant son verre. Je ne sais pas pourquoi je ne les regarde jamais en face, me dit-il. Il y a une raison que je ne veux pas m'avouer. Est-ce que tu crois que c'est un bon sujet de roman, Anaïs?

— Maintenant que tu as tout dit de ta sincérité, tu peux commencer à te mettre à mentir. Mais dis-toi bien que tu n'arriveras pas à la cheville de Fabrice.

— Anaïs, dit Gisèle, tu es cruelle!

— Il me faut un sujet, murmure Mike. J'ai besoin d'un sujet. Je n'ai pas besoin d'une femme, ni même de son regard. Anaïs, dis-moi ce que c'est un sujet? Gisèle, dit-il en se tournant vers Gisèle, savez-vous que je dois l'idée de mon premier et unique roman à mon amie Anaïs, que voici, laquelle ne se vante jamais d'être, passez-moi l'expression, votre amante. Je ne me souviens plus si j'ai posé une question. Anaïs, est-ce que j'ai posé une question à Gisèle?

— Tu lui as dit ses quatre vérités, dis-je en revenant vers la piscine.

— Anaïs, j'ai peur de mentir! crie Mike en s'appuyant des deux mains sur la balustrade.

Gisèle éclate de rire et disparaît entre les invités. Aussitôt, la musique redescend de son ciel étoilé, et tout le monde se met à danser, sauf Mike qui prétend faire la cour à Gisèle, à sa manière.

— Vous ne dansez pas, Amanda (j'ai peur de trembler moi aussi)?

— En l'absence de robe, non, dit-elle, debout dans le bassin sous le jet d'eau qui l'entoure de ses gerbes sonores.

— Vous ne dansez pas, vous? dit-elle après un moment de silence qu'elle occupe à mouiller sa chevelure dont l'extrémité flotte mollement sur ses épaules.

— J'ai envie de danser avec la fille au maillot rouge et jaune, dis-je. Mais je ne sais pas si elle voudra ce que je veux. (Amanda rit doucement, la bouche au ras de l'eau, me regardant avec ses yeux tout ronds qui font trembler le monde autour d'elle.) J'imagine qu'elle m'aura oubliée demain.

— Qu'en pensez-vous?

La fille au maillot rouge et jaune nous a entendus. Elle est debout dans le dos de la statue et son pied s'appuie sur le mollet horizontal de la statue qui cherche toujours à extraire l'épine qu'elle a dans le pied. À l'anecdote sculpturale, qui vaut ce qu'elle vaut, elle ajoute l'éphémère de sa beauté de statue.

— Je vais me mettre une robe, dit-elle. C'est l'affaire de dix minutes. Je m'appelle Jean. Dites-leur de ne pas cesser de jouer. Je déteste le silence.

Ses longues jambes se croisent un moment dans l'escalier et arrivée en haut, elle nous fait signe et disparaît aussitôt dans l'ombre.

— C'est dans la poche, dit Amanda. Elle cherche une aventure. Elle ne veut pas s'ennuyer. Elle s'imagine que c'est avec les femmes qu'on s'ennuie le moins.

— J'ai peur d'être allée trop loin. Si je m'enfuyais pour disparaître dans la nuit?

— Je m'enfuis avec vous.

— Ce serait trop marrant!

— Qu'est-ce que vous dites?

— Je veux dire que je ne peux pas faire ça à Mike.

— Laissez-lui la fille au maillot rouge et jaune, dit Amanda en sortant de la piscine. Il est en train de se remonter pour pouvoir l'aborder en pleine possession de ce qu'il croit être les moyens de séduire une femme.

— Comment un type qui se trompe tout le temps a-t-il pu tromper sa femme?

— Il ne m'a trompée qu'une fois! s'écrie Amanda en entrant dans le peignoir que j'ai ouvert pour elle.

Elle fait un noeud papillon à la ceinture, puis elle se met à essuyer ses cheveux en penchant la tête sur le côté.

— On s'éclipse? demande-t-elle.

Je ne demande pas mieux que de m'éclipser avec elle. Je ne peux pas savoir ce que signifie exactement s'éclipser avec elle. Je me suis éclipsée avec pas mal de femmes et ça s'est toujours passé de la même manière. Je n'ai jamais eu de mauvaises surprises. De bonnes non plus d'ailleurs. Qu'est-ce qu'on peut attendre d'une éclipse?

— On fait le tour de la maison pour commencer? dit-elle en marchant vers la véranda.

On ne s'éclipsera pas très loin. Dans un salon à peine éclairé, entre un guéridon surmonté d'une horloge et un fauteuil poussif aux dentelles écornées. C'est sans doute ce qui m'attend de mieux. C'est ça l'aventure avec les femmes. Enfin, quand elles ne vous obligent pas à leur être fidèle d'un bout de la vie à l'autre.

— Hé! s'écrie Mike qui descend l'escalier sur le derrière, marche après marche posant mollement son derrière sur une marche et ses pieds indolores deux marches plus bas, les mains un peu crispées toutefois à cause du vertige qui lui donne l'air d'avoir changé de visage une bonne fois pour toutes.

— Premier arrêt, dit Amanda en revenant dans la lumière. Tout le monde descend!

— Hé! dit Mike. Montez, nom de Dieu. Venez boire quelque chose. Le vin d'Andalousie, c'est autre chose que la boisson des dieux. C'est exactement le genre de boisson qui convient au genre humain. En êtes-vous?

— Mike, tu vas encore te tuer, dit Amanda en s'adossant à une colonne.

— Mais je ne me suis jamais tué, mon amour! Anaïs, est-ce que tu dirais la même chose?

— La même chose que quoi?

— Il veut aller piquer une tête dans la piscine pour se dessaouler, voilà de quoi je veux parler, dit Amanda qui tripote son noeud papillon sur le ventre.

— C'est exactement ce que je veux faire, dit Mike qui continue de descendre. Dites donc? Je ne vois plus la fille rouge et jaune.

— Elle veut danser avec Anaïs, dit Amanda.

— C'est justement ce que je me propose de faire avec elle.

— Elle est allée s'habiller, dit Amanda. Tu n'as plus qu'à l'attendre.

— Hé! Où allez-vous toutes les deux? Ne me laissez pas tomber. Ce genre de fille me décompose au premier regard. Je suis foutu d'avance.

— Tant pis pour toi, mon amour!

Amanda jette le peignoir sur un divan et entre dans le salon à peine éclairé par une lampe haute sur pattes de fer et de rouille. Dans l'escalier, elle croise la fille qui redescend dans un résumé de robe vague et claire qui donne de l'importance à sa taille de géante. Mike s'est planqué dans l'ombre du divan, un verre à la main pour se tenir à quelque chose de concret.

— Elle n'est pas belle mais elle s'aime comme elle est, non? dit la fille qui prétend encore s'appeler Jean. Oh! fait elle en se soulevant sur la pointe de ses pieds, ce qui me rend timide, ya un type en train de se noyer dans la piscine!

Bien sûr que c'est Mike. Voilà où il en est, ce poivrot! A boire de l'eau et ne plus savoir que c'est de l'eau et que ce n'est pas bon pour sa santé.

— Bon Dieu, Anaïs! dit-il entre deux bulles une fois que je l'ai sorti de la piscine. Pour être dessaoulé, je suis dessaoulé. Je ne veux plus voir personne, et surtout pas de femmes. Anaïs, s'il te plaît, fais tout ce que tu peux pour qu'aucune femme ne m'approche.

— Ben alors, monsieur Mike, fait Gisèle de sa voix douce heureuse, ben quoi? Vous vouliez vous noyer ou vous vous êtes pris pour un poisson?

— Anaïs! Est-ce que c'est une femme qui me parle?

— Il y a des chances, oui. Je crois que c'en est une.

— Écarte-la de mon chemin.

— C'est notre hôtesse qui s'enquiert de ta santé.

— Elle se fout de ma santé. Elle ne s'intéresse qu'à ce que je représente pour elle. Crois-tu que je n'ai pas entendu ce qu'elle a dit? Je suis complètement dessaoulé, dis-le-lui. Et qu'elle ne me parle plus ni de suicide ni de folie. Bon Dieu, Anaïs! Je suis à poil. J'ai même pensé à ne pas abîmer mon costard. Anaïs! Je suis un type bien. Amanda (il tremble) m'a bien mérité. Je n'ai aucune raison de vouloir me suicider et personne ne peut me soupçonner de ne pas être en conformité avec la réglementation psychologique en vigueur dans notre pays. Ont-ils des lois dans ce sacré pays pour foutre la paix aux pauvres types qui ne veulent plus entendre parler des femmes? Anaïs, toi qui connais mes droits, réponds-moi!

— On ferait mieux de l'installer à l'intérieur, dit Gisèle. Quelqu'un a-t-il un peignoir sous la main?

C'est Jean elle-même qui s'amène avec le peignoir que Amanda avait balancé dans les airs.

— Oh! merde, fait Mike en se tenant la tête, encore elle. Anaïs, dis-lui q