de Patrick CINTAS
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Texte intégral
Préface
Quelqu'un disait: "La musique est si mal enseignée que je ne conseillerais certainement pas à un apprenti poète d'aller s'enterrer dans un conservatoire." Je savais que la musique est le lien nécessaire entre la littérature et le corps. Il me semblait que celui-ci avait un rôle à jouer dans mon futur d'écrivain. Seul le corps était capable d'exprimer ce que j'avais à dire de moi-même et des autres. Le corps peut occuper l'espace à la place de tout. Je l'ai donc soumis à l'exercice de la musique pour en tirer la leçon littéraire.
La question est de savoir si on continue d'appeler "littérature" ce qui la dépasse. Voici, à ma connaissance, la meilleure définition de la paresse dans l'optique particulière des arts: "La confusion dans le public est facile à expliquer: tout vient du désir d'obtenir quelque chose pour rien ou d'apprendre un art quelconque sans se fatiguer." À force d'observation, je suis en mesure de décrire toutes les variations de sens qui relient le désir de possession gratuite à la pratique sans effort de n'importe quel art, enseigné ou pas dans les Académies. Je sais exactement ce qui sépare le vol de ce type de possession et le plagiat de ce genre d'activité artistique.
Les artistes n'apprennent pas leur métier dans des conservatoires. Ils sont supposés se former au contact des réalités. Ils tirent leur matière de leur expérience de la vie. Une vision scatologique consisterait à considérer les textes comme les excréments de l'écrivain et la vie quotidienne comme sa seule nourriture. Leur art serait une espèce de métabolisme. C'est ce métabolisme qu'on appellerait "talent". Celui-ci serait la condition suffisante à la réussite éditoriale, universitaire, sectaire ou autre. En réaction contre cette pratique abusive de la propriété, d'autres écrivains prétendraient se distinguer des premiers, non pas en proposant une sorte d'antitalent, mais en changeant tout simplement de nourriture. Ce sont des consommateurs de matière onirique ou purement imaginaire. Leur problème réside dans le fait que leur imagination s'inspire de trop près de la réalité à quoi il leur faut bien concéder un minimum de temps. Mais quel que soit le type d'écrivain qu'on choisit d'être ou de lire, il n'est jamais question que de talent et de sa communication plus ou moins parfaite avec le public des lecteurs ou, si l'on est ce lecteur, avec le choix des distributeurs de prix. Je conçois assez clairement que le talent ait quelque chose à voir avec la littérature et je me demande si, quand on y renonce, on continue d'exercer ce beau métier dans des limites raisonnables.
Il y a belle lurette que je sais, les temps ne changeant que sur des points de détails, que ma prévision de travail littéraire est condamnée à ne susciter que l'incompréhension pointilleuse des clercs ou la sympathie distante des autres écrivains. Les uns ne m'ont jamais insulté, se contentant de hausser les épaules et de flatter la mienne de la façon la plus condescendante qui soit, les autres me laissent de temps en temps le témoignage d'une reconnaissance qui m'éloigne de leur milieu de croissance, un peu comme si, en me donnant raison, ils me confisquaient la fréquentation de leurs lieux de réunion.
C'est que mon travail n'a rien à voir avec les recherches appliquées des écrivains à la mode et de leurs épigones. Je ne m'adresse pas à un public amateur de talents divers. J'ai même l'impression de ne m'adresser à personne en particulier. J'ai conçu un travail et je m'efforce de l'achever. Je ne veux rien imposer mais je ne veux pas non plus qu'on s'imagine que je propose au lieu de me distinguer par un talent particulier. Ma traversée corporelle, comme le signale un de mes titres, n'a rien de temporel. Ma littérature, si on peut encore utiliser ce terme à propos de mes écrits, est un voyage, peut-être une aventure.
Les lieux que je décris n'existent pas, ni en réalité ni en rêve. Ils sont nés de la pratique constante de l'écriture. Je leur reconnais des traces d'autrui mais sans y attacher l'importance qu'on accorde aux géographies dans un souci d'itinéraire. On reconnaîtra une province de ce monde ou un détail pittoresque appartenant à un élément de la topographie ordinaire mais cette reconnaissance n'affectera pas les données du voyage. Les descriptions sont plutôt des états de l'émerveillement ou de l'angoisse, purs poèmes s'il faut à tout prix que la littérature cisèle la surface de verre du texte.
Les personnages naissent continuellement d'un même personnage qui fut à l'origine celui que je redoutais de devenir si la chance ne me souriait pas. Cet hermaphrodisme n'est pas une facilité rhétorique. Qui mieux que le personnage peut exprimer ce que le corps, en posture d'écrivain, est en train de subir de plaisir et d'outrage? Le risque est allégorique, mais j'ai tellement multiplié les possibilités d'existence qu'aucune traduction n'est possible sans au moins réduire mes intentions à une vision éthique. Or, je me passe de la morale comme de tout principe esthétique.
Je pense qu'on a fait le tour de la logique depuis longtemps. Appliquée au texte, celui-ci explorant les ressources de la littérature ou du voyage, elle a donné lieu à toutes les possibilités. L'incohérence, moins prometteuse, a encore de beaux jours devant elle. La plupart des écrivains choisissent d'être cohérents. Il n'est pas facile de jouer avec les défauts de cohérence du texte si l'on n'est pas coiffé d'un bonnet ou affublé d'une épée de pacotille. Les simulations, poussées à l'extrême, retournent avec leur auteur au théâtre de la vie. On félicite les polichinelles. Quelques fous ont d'ailleurs apporté de l'eau au moulin pour témoigner de leur sincérité. Des malheureux exagèrent quelquefois leur malheur. L'art d'écrire consiste souvent à augmenter les effets, pratique assez favorable à ceux qui au fond manquent de logique ou ne sont pas capables d'en tirer la leçon textuelle. Je ne me suis jamais posé la question littéraire en termes de compréhension. Ma manière, c'est l'extension.
Je ne crois pas à des lois capables de former le noyau actif du texte ou de l'œuvre. On trouve des principes, des évidences, des menaces, à la manière du travailleur manuel, artiste ou homme du commun. On choisit assez tôt d'exprimer par le texte une vision donnée comme monde intérieur, intérieur parce ce qu'il semble sortir de cette profondeur qui n'est peut-être qu'un fil conducteur sans rapport avec le magma que prétendent posséder en eux les artistes qui posent comme condition première leur différence de statut humain et donc social. J'ai toujours en tête, quand je pense à ce genre de situation, le rapport d'écrivain à femme exprimé par Joyce, comme si la femme était condamnée à demeurer de ce qu'elle a toujours été et que l'homme (ou la femme) impose à l'autre sa constitution de narrateur, de chanteur ou de penseur. La vie est trop sujette à caution pour servir de pare-feu. Je préfère m'en tenir à une position de guetteur, avec ce que cela suppose d'attente, certes, mais surtout de relativité. On ne part pas à la chasse à l'éléphant avec la 12 offerte par Papa le jour anniversaire tombant l'année de la communion solennelle.
Toute pensée repose sur une croyance ou sur l'impossibilité de ne pas croire à la relativité d'une donnée. À la pensée qui se géométrise fatalement, je préfère l'abstraction, sans renoncer à la chasse que m'ont enseignée nos maîtres. Le monde est une giclée qui nous éclabousse en pleine enfance. Il en reste des ambitions pour soi et pour les siens, quelquefois pour le monde lui-même. La première tentation est un essai allégorique. L'idée d'enfermer le monde dans un bocal pour que les autres puissent le contempler à travers les imperfections de transparences héritées de choses aussi bornées que la langue, la littérature, est sans doute la première qui vient à l'esprit quand le moment est si mal choisi d'annoncer qu'on a décidé de devenir écrivain. Annonce faite à soi-même d'abord, rarement avec autant de sincérité auprès des autres, leur farouche opposition est un avertissement. L'effort d'abstraction venait de cette lutte où l'allégorie servait de prétexte à l'analyse qui détectait en vous une ironie prometteuse de conflits sinon insurmontables du moins destructeurs et par conséquent mesurables. Que de temps passé encore à appliquer des lois apodictiques aux gouttes de sang versées dans ces inutiles mais inévitables conversations de tous les jours! Le prix fut exposé sur la porte de votre chambre. Vous n'entriez plus dans les lieux de votre chance sans calculer la croissance phénoménale de cette nouvelle existence. Il s'agissait bien de raconter une histoire qui ne fût pas seulement la vôtre.
À défaut de cohérence, ou faute de cette logique qui forge le bon sens, vous étiez à la recherche de l'équilibre, non pas comme un funambule dont l'existence est traversée de lois, mais comme un déséquilibré du vélo ou de l'esprit, un homme de spectacle dans les lieux partagés d'une existence soumise à la confluence de la gravité et de la circularité. Vous êtes né de ce vortex. Il y a donc en vous un enfant qui continue de grandir en fonction des autres et un personnage exclu de l'exercice du monde. Vous êtes mal à l'aise dans cette double apparence, d'autant que votre nature vous inspire des conversations taxées d'obscurité dans le meilleur des cas, de bêtise si on est gentil avec vous. Qu'est-ce qui pourrait vous rendre crédible, au fond? Vous rejetiez cette question, vous en envisagez aujourd'hui le contournement adroit. Qu'est-ce qui a changé en vous à ce point?
C'est que vous n'êtes plus aussi éloigné de la fin, mot terrible non pas relativement aux autres, mais seulement au fait que l'inachèvement, donné dès le départ comme l'hypothèse la plus probable, atteint aujourd'hui le paroxysme de son évidence. Que l'existence soit un échec pour tout le monde et que le bonheur soit un moment réservé au seul chasseur abstrait (dans votre idée), vous n'en discutez même plus avec vous-même au fond de ces textes interminables et linéaires que le matin, le plus souvent, inspire à votre esprit fatigué autant par le sommeil que par l'éveil. Ce troisième état de vous-même, si instable, se réduit à un instant dont il faut ménager les plongées profondes et signaler les nages de surface. Vous avez acquis ce métier, que vous le vouliez ou non. Mais qu'en est-il de cette œuvre qui vous explique mieux que vos adaptations? Vous en connaissez l'unité de mesure, les dimensions, la durée. Vos personnages se précisent sans que vous ayez une seule fois cédé à la tentation du portrait et pire, à la ressemblance. Vos lieux trouvent le graphisme sans que vous les ayez dessinés. Le temps a laissé la place à ce corps unique et variable jusqu'à l'anéantissement. Plus loin, sensiblement plus vite que la marche du promeneur, l'écriture n'a rien donné à la langue et tout à l'imagination.
C'est un peu comme se poser cette question: "Je hais les rois, mais sont-ils inutiles?" Question relative à une sensation d'inclusion forcée, réalité sans doute mais elle est doublée d'une autre exactitude que vous ne parvenez pas à imposer aux autres. Ne cherchez pas vos excuses dans les pratiques frauduleuses de l'édition. Vous n'êtes pas après tout à la recherche d'une telle quantité de lecteurs. Ne seriez-vous pas en train de reconsidérer le terrain de vos aventures? Vous n'osez pas prononcer le mot "trahison". L'Enfer commençait plutôt par l'apparition d'une panthère. Il est légitime de se poser la question et nécessaire de ne pas y répondre. Pourtant, ce livre est une réponse. Jadis, deux ou trois envois à des éditeurs éclairés leur avaient inspiré de gentilles réponses qui prouvaient au moins qu'ils avaient lu le manuscrit soumis à leur connaissance de la librairie. Ma seule motivation à ce moment était la mise en mouvement d'une loterie capable de me rapporter un peu d'argent. Il n'a pas fallu plus d'envois pour me convaincre que je n'en gagnerai pas de cette manière. De plus, on me demandait des efforts d'adaptations, me soumettant même quelques idées directrices. J'ai abandonné cette idée fausse des rois. Maintenant, l'adaptation ne consisterait plus à rapprocher le texte de ceux qui ont fait la preuve de leur efficacité commerciale, mais de réduire l'œuvre à quelques principes que des extraits judicieusement choisis auraient pour mission d'évoquer avec le plus de netteté possible, voire une certaine cohérence, une cohérence de façade consistant à donner une idée exacte du vertige qui affecte tout le texte. Ne prenez-vous pas ainsi le risque de condamner le lecteur à ne pas lire le texte original si l'exposé ne lui inspire pas de continuer ou si la confusion entretenue malgré les efforts de clarification le décourage finalement?
La question n'est pas là. Quand un auteur jalonne sa recherche de livres, il trouve naturellement le chemin de l'édition. Écrivant des livres dans la perspective de les associer à d'autres dont ils sont le complément, il ne voit pas d'inconvénient à arrondir les angles du texte ou à en exagérer la portée si c'est plutôt la confession qui est à la mode. La suite des livres forme une courbe qu'une décision éditoriale peut briser si le besoin s'en fait sentir, selon le principe que chacun a droit de retourner sa chemise quand bon lui semble. De cassure en cassure, on peut fonder l'oubli des modes passées auxquelles une partie de la "production" tient encore par le fil de la nostalgie légitime des plus anciens lecteurs. Une "nouvelle manière" apparaît aussitôt comme une innovation, non pas par rapport aux antécédents mais respectivement à ce qui se produit en ce moment. On travaille le présent avec un acharnement de boutiquier connaisseur de sa rue. La réussite est si rare (si réussir c'est être publié) que son tintouin couvre les cris de désespoir des naufragés. On est peut-être à deux doigts de la littérature, mais si on n'y est pas, c'est pour la raison claire que ce n'est pas du tout ce qu'on a tenté de pénétrer. On apprend très vite à tirer les choses par les cheveux et à couper ceux-ci en quatre. Difficile alors de distinguer le vrai du faux. On ne peut plus ouvrir un livre sans tomber sur la publicité de son auteur. Des personnages plats se présentent sur l'écran, animés par le regard des autres, proches de cette perfection qui consiste à enlever l'approbation et à en tirer un profit pécuniaire ou des avantages sociaux. Des systèmes de mise en place du livre sur le marché ne se cachent même plus, on n'y prête plus guère attention. Les services rendus à la culture ne sont pas moins payants, d'autant qu'une nouvelle vision de la diversité se fait jour en ce début de siècle à guerres technologiques. Voilà en gros à quoi nous avons échappé en adoptant une autre posture face à l'exigence d'écrire, obscur devoir qui ne figure dans aucun code tant les projets de moralisation en sont éloignés.
LES JOURS n'est pas "divisé" en autant de textes que d'intentions ou de proies. Appartenant au genre "langage" et à l'espèce "langue" qui laisse présager une "littérature", ce texte s'accroît de sa propre substance, par augmentation de l'unité et de ses variations. Sur le repère des pages, on reconnaît aisément les dimensions d'un texte comme les autres, d'autant que les "genres" s'y entrecroisent dans un tournoiement qui ne peut être que celui d'un roman. Aucun "livre" ne s'en sépare, ou si l'on tente de réduire une partie du texte à son isolement, les questions d'obscurités reviennent au premier plan et les premières pages, un instant prometteuses, perdent le doux sens qu'on leur avait un peu vite attribué. Je connais cette critique et c'est pour ne plus en subir l'outrage que je ne propose plus de "livres" mais des "extraits", qu'on pourrait aussi bien sous-intituler "écrits". Or, personne ne publie des "extraits", si bien écrits qu'ils soient, si prometteurs qu'on les ressente à la lecture de "débuts" qui flattent l'esprit reconnaisseur de bonnes trouvailles. À ce stade, dans cet état, l'œuvre s'apparente au brouillon, elle est victime de sa volubilité, elle ne propose que son existence quand c'est par des détails que les individus se confondent en posture d'amour ou de reconnaissance. La matière ne connaît d'interruptions que celles qui sont imposées par la vie biologique et les contraintes sociales. On est dans un discours et non pas dans un texte. Jusque-là, rien à dire aux autres. Pourtant, il s'agit d'un roman et, pour envenimer la conversation, celui-ci se complique d'un poème. Ce n'est pas une œuvre "totale", ce n'est même que la réalité tronquée par les limites du talent et les vanités du génie. Si la littérature existe, je sens bien que c'est "à ce moment", au moment non pas de divulguer un extrait mais de le situer dans l'œuvre par le truchement de l'explication de textes. J'ignore si les "livres" que je propose finalement appartiennent à la littérature. Je sais que la littérature est un instant saisi entre l'épanchement du texte et la fabrication des livres. En franchissant cet écart, je traverse toute la dimension littéraire. Le résultat n'en demeure pas moins assez éloigné de l'idée qu'on se fait généralement de la littérature.
Cependant, l'œuvre est loin d'être mise en conserve par cette opération de l'esprit. La transformation, si la littérature est transformation plus que condensation, n'affecte pour l'instant qu'une petite partie de l'œuvre, le chantier littéraire associé à l'activité textuelle représentant encore la majeure partie du temps qui reste à vivre. La nécessité de s'expliquer est devenue, respectivement à la tentation littéraire, une obsession. J'ai pensé successivement à un digest, à une anthologie et finalement, j'ai opté pour le "portable", volume qu'on porte sur soi dans l'intention de le parcourir pour se faire une idée ce que propose l'auteur et à qui il le propose. La construction d'un pareil ouvrage exige des sacrifices et je n'y ai pas manqué. Conscient de la difficulté, je n'ai pas fait là œuvre littéraire. Les "morceaux" sont choisis provisoirement. Les commentaires glissent sur le risque de simplification et surtout sur celui de condamner le lecteur à une lecture symbolique (médicale). Le "roman" s'y insinue pourtant. On se demande si je ne ferai pas mieux de retravailler ce texte même au lieu de persister dans le transvasement du lit du texte dans le cratère littéraire. Mais, on en jugera plus loin, le sacrifice serait cette fois trop grand. Il n'en reste pas moins que cet ouvrage est perfectible et même, il sera affecté à son heure par les changements du texte et le destin des livres. Je n'en fais pas le milieu de ma condition mais plutôt une tangente à ce cercle trop parfait que la littérature me conseille de tracer en marge des autres cercles.
Et notre époque dans tout ça? Elle se trouve dans l'angoisse des objets. Mais ce sont là, encore, de purs poèmes. Je ne mets pas en scène des personnages dans un décor et une situation donnés. J'interpose des objets et ce sont justement ceux que mon époque me renvoie. Je touche à l'histoire par le contact physique avec les objets. Ce que j'en sais d'avance se trouve transformé par l'usage que j'en fais en en parlant. Mais je ne voudrais pas non plus qu'on me croie sur le point de leur donner vie. Ils occupent plus de place que l'être. Je les dresse en pleine nature.
On se demandera peut-être quel a été mon critère de choix des textes. J'en reviens ainsi à la question musicale. Mes textes sont écrits pour être dits, c’est-à-dire pour être lus par "quelqu'un". Le lieu privilégié n'est pas une bibliothèque. Si ce n'est pas un théâtre, alors c'est le cercle formé par des auditeurs. Je me suis toujours demandé qui pouvait bien être ce personnage du narrateur. Peut-être moi-même dans une projection cette fois positive. Mais le texte tout entier dément cette existence future. Il impose plutôt un double capable d'interrompre à tout moment, par sa hargne, le texte que j'intériorise au lieu de le donner à lire dans une forme reconnaissable.
Patrick CINTAS
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FLEUR (Tractatus ologicus) est le premier texte des Jours. Il me semble qu'il a toujours existé. J'ai passé la majeure partie de ma jeunesse à en développer la substance. À quinze ans, j'imaginais qu'il était possible de tout mettre dans un livre et ensuite de s'adonner à autre chose, la musique peut-être mais les arts plastiques m'offraient aussi des moyens de continuer à imaginer.
Le choix de l'écriture est purement pratique. L'enseignement de la musique était en lutte ouverte contre la nature moderne de la musique. On s'attaquait à la pureté de l'oreille et aux facilités du corps pour jouer des instruments. L'avenir se réduisait à l'enseignement, à la fanfare, au mieux à une place intermittente dans un orchestre symphonique. Des ratés transmettaient leur médiocrité en même temps que leur parfaite connaissance des moyens musicaux de la tonalité. Leurs approximations confinaient finalement à la chanson.
En art, j'étais un autodidacte. La même passion pour le geste cette fois destiné au regard. Je mesurais les coûts, ne parvenais pas à me ravitailler, ne trouvais pas la place pour travailler. L'écriture n'exigeait rien d'autre que du papier, un crayon et un coin tranquille qui fut le plus souvent un coin de nature, la mer, l'obscurité d'un blockhaus, la poussière grise d'une grange abandonnée. De courts voyages m'emmenaient, solitaire ou discrètement surveillé, en amont du fleuve Bidasoa, quelquefois dans le golfe à la recherche des seiches gourmandes de couleurs, dans les entrailles du mur de l'Atlantique, je dormais dans des étraves qui sentaient le goudron. Le modèle était clairement Baudelaire, avec Poe et Mallarmé à ses côtés. Il me fallait donc imaginer des histoires, savoir conclure les poèmes par une trouvaille et mettre au point le glissement des idées vers la figure géométrique. C'était presque facile de remplir quotidiennement la page que le cahier me proposait de changer en dialogue avec moi-même dans la perspective d'une œuvre.
La rue tourne autour de l'église Sainte-Anne. De hauts murs se courbent et laissent voir la cime des arbres. Les portails me fascinaient. L'hiver, les maisons étaient vides. Or, cet automne-là, une des maisons, que ses azulejos distinguaient nettement, ne se vida pas comme les autres à la fin de l'été. L'enfant qui y vivait mourut peu après. Je n'eus pas le temps de le connaître. Le dimanche, sa mère s'attardait sur la pelouse de l'église. Le portail demeurait ouvert. On pouvait voir l'allée, son dallage rouge, le mur couvert de carreaux blancs et bleus, les hortensias qui dépérissaient. Je ralentissais l'allure de mon vélo en allant au cinéma.
Il me fallait inventer des histoires. Je n'aimais pas la réalité à ce point et les rêves me paraissaient trop confus. Je songeais à des fables sans parvenir à me détacher de celles que je connaissais. Je méditais sur la berge en observant les attitudes des gardes civils de l'autre côté du fleuve. Sur la plage, aux marées d'équinoxe, on trouvait des monstres marins et on les traînait dans le sable sec. Les blockhaus servaient aux amants et aux chasseurs qui venaient y faire leurs besoins. Au port, les marins parlaient plutôt technique et je m'appliquais à garnir de fils colorés les plombs destinés à leurrer les seiches dans l'estuaire. Le cinéma me divertissait sans parvenir à m'émouvoir au point d'influencer ma pensée. J'ai perdu mon autographe d'Orson Welles en gravissant la Croix des Bouquets sur mon Solex.
La maison du petit mort revenait me hanter. L'allégorie du festin, dont Fleur est l'épanchement textuel et peut-être même romanesque, a giclé hors de moi comme le plaisir mais je ne sais plus à quel moment. Un soir, je passais devant la maison. Il n'y avait plus personne. Quelqu'un d'autre était mort, mais je ne sus pas s'il s'agissait de la femme. Une visite des jardins ne m'apprit rien. Je ressortis par le portail donnant sur le boulevard de la mer. Les maisons de Durandeau, vidées de leurs estivants, se ressemblaient toutes.
Cinq actes me vinrent clairement à l'esprit.
Le patio - L'hôte (plus tard l'hôtesse) a réuni ses invités dans le patio de sa vaste demeure. Le repas est à la hauteur de ses ambitions. Un court dialogue entre l'hôte et son serviteur révèle son projet: empoisonner les invités du festin.
Le jeu du décaméron - Un des invités propose qu'on se mette à jouer au décaméron, jeu que tout le monde connaît et dont il est toujours l'initiateur. J'en étais à trois personnages et un nombre indéfini de figurants. Les histoires se succèdent. Le maître d'œuvre, on lui fait confiance, saura construire quelque chose de reconnaissable avec cette matière libre. On guette ses rictus révélateurs.
L'invité inattendu - Un tout jeune homme, sensiblement plus âgé que moi, se perd dans les rues, en proie à une douce folie. Rien sur son passé. Il entre dans le patio comme dans une bouche, sans malice, sans invention, sans rien, sinon ses rêves de poètes. Les voix l'attirent au bord de la table où il recueille des miettes. Sa critique est sur le point de troubler la fête.
Le roman - Mais ce jeune homme, qui n'a pas perdu toute sa tête, inscrit son nom sur la liste des narrateurs. Le maître d'œuvre, qui ne le reconnaît pas, n'y voit cependant pas d'inconvénient. Le jeune, tout jeune homme attend son tour. Sur un signe, il commence sa complainte. Elle ennuie. Le maître l'interrompt. Le jeune homme est alors assez adroit pour trouver le ton d'un roman qui s'enchaîne à sa poésie pour la faire oublier. Le maître voit là un plagiat de sa propre compilation.
Le poison - L'agonie commence. Douleurs. Contorsions. Cris atroces. L'hôte explique alors au jeune homme pourquoi il (elle) le sauve. Il avoue son crime, donne l'antidote et demande au jeune homme de continuer son récit. Un tremblement de terre met fin à cette relation. Le jeune homme se perd dans le monde.
Je franchis plus d'une fois le mur de la maison, à la faveur des pins du jardin voisin. Je dressais moi-même les tables du festin, enregistrais les conversations sous les frondaisons, retrouvais les traces de l'enfant, dissimulais mes propres traces, me laissais surprendre par des ombres. Je fuyais presque toujours et ralentissais sous les tamaris où j'inventais encore un personnage qui m'observait. Le texte naissait de la visite des lieux et ces lieux devaient leur existence à la mort d'un enfant que je n'avais, comme les autres, pas eu le temps de connaître. J'avais conscience de m'interdire les voyages. Je n'allais jamais plus loin que le château d'Abadie d'Arrast et sur mer, nous n'avons jamais perdu de vue la côte battue par les vagues, ni l'estuaire luttant contre lui-même, ses eaux jaunes s'enroulant à la coulure bleue de la marée, ni le cap des Figuiers où nous accostions après avoir échangé quelques paroles avec les gardes civils et encore, dans ces conditions, je ne quittais pas le bateau et perdais mon temps à observer les femmes des pêcheurs qui remontaient le quai avec un poisson d'argent sur la tête. Je ne me rappelais plus si l'enfant mort malgré moi était un garçon ou une fille. Combien d'années me séparaient déjà de cette courte existence?
La question de l'injection létale était au cœur du débat intérieur qui m'agitait. Il ne s'agissait rien moins que d'éclaircir ce que ma mémoire et mon intelligence avaient retenu d'une conversation que le docteur Vanier avait eue avec mon père et la marâtre de ma mère, une cleptomane qui venait de succomber à sa manie. Les échos d'une dispute familiale résonnaient encore entre ces murs envahis de moisissures. Le linge séchait sur une corde tendue entre la façade grise de la maison et un poteau planté en pleine terre. L'ombre d'une matinée d'août enveloppait les personnages. Ma mère gémissait dans la chambre aux volets entrecroisés. Le docteur Vanier aimait s'attarder après les visites. On eut dit un romancier en quête de providence, mais je songeais plutôt à un enquêteur qui ne partirait pas avant d'avoir une idée claire de ce qui avait poussé ma mère, une fois de plus, à sombrer dans la dépression bruyante dont elle faisait usage quand la réalité lui donnait manifestement tort. Sa marâtre avait restitué un objet que je n'avais pas distingué avec toute la discrétion qui s'imposait et le calme, au lieu de revenir, avait été sapé par le moral soudain descendu au plus bas de ma mère qui saisissait tous les prétextes pour maintenir la pression sur la vie quotidienne. On avait évoqué, je ne savais pas à quel propos, son malheur de mère d'un enfant mort-né. J'avais vu la place qu'occupait cet innommable sur la première page du livret de famille. Je suivais avec mon état civil complet. Mon frère était sans doute né, après deux sœurs dont je partageais l'inquiétude sournoise. Je m'accroupissais derrière les chaises. Une ampoule éclairait le dessus d'une table pas encore desservie. C'était le matin et pendant la nuit, après la résolution du vol commis par sa marâtre, ma mère avait éprouvé des chaleurs et des suées qui nous avaient tirés de notre fragile sommeil. Mon père traversait la chambre en grommelant. Personne n'avait mal aux oreilles sinon il eût préparé un verre d'eau sucrée. Je voyais le masque ahuri de mon grand-père qui ouvrait une bouche momentanément édentée. La tignasse têtue de sa compagne se répandait sur l'oreiller voisin. L'affaire de l'objet volé s'était terminée par le départ de la victime et de sa famille. On aurait pu croire à une nuit tranquille. C'était sans compter avec les penchants tragiques de ma mère. Mon père revenait de la cuisine avec un linge mouillé. Ma mère grimaçait. On attendit cependant le matin avant de prévenir le docteur Vanier. Il arriva sous un soleil oblique et rouge. Il gara sa petite Fiat contre le mur de la maison voisine et descendit à grandes enjambées l'allée sommaire que mon père avait tracée entre le portail de bois gris et la terrasse de la maison où nous déjeunions sous la houlette de grands-parents excités par les évènements. Le docteur Vanier fourragea les chevelures et serra les mains moites qui se tendaient vers lui. De la part de mon père, il eut droit à une ferme poignée de main qui trahissait pourtant un sérieux problème de coordination. La visite se prolongea le temps pour nous d'achever le contenu de nos bols. Mes sœurs ne s'attardaient pas à table. Je ne me souviens pas de mon frère. Il les suivait peut-être. Mon grand-père buvait du vin et sa compagne lorgnait à distance dans l'entrecroisement des volets de la chambre où ma mère écoutait les sages conseils du docteur Vanier. Quand il sortit, suivi de mon père qui marqua le pas en attendant que le docteur eût fini d'expliquer à la marâtre de quoi sa belle-fille était atteinte, je plongeais mon regard dans le verre que mon grand-père étreignait comme s'il n'en était pas encore le propriétaire, prise de possession à laquelle nous assistions plusieurs fois par jour. La conversation, à l'autre bout de la terrasse, tournait autour d'un sujet qui m'avait déjà effleuré. On m'avait même permis de regarder le livret de famille. L'enfant était mort dans le ventre de ma mère, mais personne ne disait ce qui l'avait réduit à cette mort lamentable. Il fallut que j'attendisse ce lendemain de troubles familiaux, après la nuit consacrée aux malaises de ma mère, pour entendre parler d'une injection létale et de ce que c'était, car je n'étais pas le seul, par chance, à méconnaître le sens de ces mots lointains. L'injection évoquait clairement une seringue plantée dans la chair, celle-ci étant enfouie dans la complexité d'un ventre qui souffrait. Le sens de l'adjectif m'apparut clairement au beau milieu des explications que le docteur Vanier versait dans l'oreille de la marâtre, mon espèce de grand-mère. L'opération, dans sa simplicité mécanique, devait hanter mes visions pendant longtemps. Je ne participais pas à la douleur de ma mère qui, en plus de la souffrance d'une grossesse qui se passait mal, avait dû endurer le supplice de la pénétration d'une aiguille. Le docteur Vanier ne disait pas pourquoi le poison ne l'avait pas envenimée et je n'avais aucun moyen d'inspirer cette question ni à ma grand-mère qui agissait comme si elle ne venait pas de provoquer la panique au sein de cette famille déjà marquée par des agitations internes, ni surtout à mon père qui eût produit l'effort nécessaire pour changer le sujet de la conversation s'il en avait trouvé la force dans cet intérieur de lui-même auquel personne n'avait accès.
Je dus vivre une éternité dans l'expectative, entre la consultation stérile du livret de famille et l'évocation silencieuse de toutes les conversations qui, à ma connaissance, se rapportaient à la mort prématurée de ce frère qu'un autre frère ne remplaça jamais. Ces scènes de recherche fébrile, je les ai jouées presque à chaque page de "La connexion". C'était le point de départ de l'aventure romanesque. Le personnage du frère aîné auquel on me demandait de me substituer, par sa nature même ne pouvait que sombrer dans la fiction. Suivait ma réalité d'enfant soumis à l'exigence de l'aînesse, personnage que je confondais avec le petit mort de la maison près l'église. L'aventure de la mort traçait des routes précises dans le texte futur. J'inventais quelqu'un de capable de le dire à ma place. C'est le narrateur de "Fleur" et "La connexion", roman de science-fiction, est conçu comme une série de notes prises sur la cohérence de ce personnage. Mais non content de s'aventurer en compagnie d'un mort-né et d'un enfant mort pour une raison encore obscure, Fabrice de Vermort envisage la présence d'une femme avec un humour pas toujours à la hauteur de ses exigences de bonheur.
Allez donc savoir ce qu'est en train d'écrire Fabrice de Vermort...
Année zéro, année du bonheur relatif
»Allez donc savoir ce qu'est en train d'écrire Fabrice de Vermort, parce qu'il est toujours en train d'écrire quelque chose, il n'arrête pas d'écrire sur tout ce qui lui arrive, et tout lui arrive pour alimenter son imagination d'écrivain bien assis sur un public qui le dévore en pensant à lui. Il n'a eu que de la chance, dès son premier poème, cette médiocre larme versée sur un amour sans lendemain, il y a dix ans de cela, au moins. Et depuis il calcule les larmes, ne pleure jamais, écrit la larme en question du mieux qu'il peut et c'est exactement ce qu'on attend de lui et on en redemande. Il va mourir? Qu'à cela ne tienne! Il n'y a pas de larmes assez chaudes pour l'exprimer. Il se met à romancer, crée des personnages qui ressemblent à leurs modèles, il les met en accusation et on est obligé de reconnaître qu'il a raison. Fabrice est un bon écrivain, ni poète ni tout à fait romancier, c'est un essayiste à la noix, un type qui vous fait avaler des couleuvres qui ne mordent pas et qui sentent bon la vie de tous les jours. Bon dieu ce qu'elles peuvent sentir bon, ces couleuvres qui traversent Paris de part en part à la rencontre des meilleurs personnages possible! Avec Fabrice, il faut s'attendre à se pousser au fond d'un fauteuil avec un verre à la main en compagnie de l'être aimé du moment et revivre pas à pas tout ce qu'il prétend avoir vécu lui-même rien que pour vous plaire ou alors vous êtes seule dans une forêt qui vous le rend bien, peut-être nue et passablement excitée d'être encore vivante, d'avoir survécu au désastre de la lecture qui a bien failli vous avoir, et vous riez en remerciant Fabrice de vous avoir montré le bon chemin, celui de la sincérité par exemple. Pas moyen d'échapper à cette alternative. Ou bien vous tombez dans le panneau et ça vous rend heureuse. Ou bien vous résistez à sa séduction de mante religieuse et vous vous retrouvez seule et nue dans la jungle de la pensée humaine, consciente de la nécessité d'être seule pour assumer toutes les conséquences de votre propre faillite qui est justement celle de Fabrice. Alors allez donc savoir ce qu'il est en train d'écrire au moment où il vous parle de ce qu'il vient d'achever, le premier tome de ses mémoires d'homme qui connaît à un jour près la date de sa mort: est-ce qu'il est en train d'écrire le tome II? Pas forcément. D'ailleurs, rien ne peut forcer la main de Fabrice, j'en parle par expérience et j'ai une âme particulièrement sensible aux épreuves de force qui ont toujours pour résultat de me plonger la tête dans les égouts de l'angoisse et du désespoir. Je n'ai jamais eu l'intention de lutter avec Fabrice, même à armes égales, même si on trouvait le moyen que ça se passe comme ça, à armes égales. On préférera toujours la douce mélancolie de Fabrice, qui sait parler aux hommes, à ma pauvre propension à édulcorer le sujet qui m'a mené par la main dans le jardin interdit. Fabrice est un morceau de choix. Moi je n'ai rien choisi, j'ai laissé faire et j'en suis restée aux fondations d'un édifice mental dont le concept n'intéresse personne. Voilà la différence. Fabrice est fait pour l'amour. J'ai manqué d'être faite pour la curiosité. Bon assez parlé de Fabrice, assez parlé de moi, du moins en ces termes. Je voudrais être tendre comme un bébé, seulement je sais parler, pas tout à fait comme on m'a appris, la différence fait de moi une écrivaine, que ça plaise ou non, et j'ai du mal à accepter cette tétanie qui me rend folle de désespoir. J'ai mangé de la rouille mais ce n'est pas un accident.
J'ai volé mon premier poème à une sale gosse qui me voulait du mal, une gosse de presque riche qui ne m'avait même pas remarqué dans le jardin de ses courtisans et qui lorgnait sur nos branches fleuries en se demandant si elle allait en toucher deux mots à sa sacrée poésie. Presque riche et presque célèbre. Autant dire que je n'existais pas. C'est comme ça que je commençai ma vie, arbre sans fruit derrière l'arbre qui cache la forêt. Je ne pouvais même pas être jalouse, elle ne m'avait jamais adressé la parole, ni même regardée, pas même frôlée dans un couloir ou au coin d'une rue. Je lui ai piqué son meilleur poème, je l'ai signé de mon nom, j'ai eu le succès qu'elle méritait et elle n'a pas osé m'en vouloir. Allez donc savoir pourquoi. Un peu comme si je l'avais violée et qu'elle avait honte d'en parler en public. Elle n'est même pas venue m'en parler à moi. Elle a laissé faire. J'étais folle de bonheur. Je pouvais la violer autant de fois que je voulais. Seulement elle a cessé d'écrire des poèmes, et puis elle a cessé d'écrire le reste et elle est devenue sans importance. Elle ne faisait plus partie de mon secret. Elle est sortie de ma vie. Je ne l'ai plus revue.
C'est le premier souvenir. Je ne me rappelle même plus son visage, ni ses mains que j'adorais regarder à cause des bagues et de la peau qui me semblait nécessaire. Je suis incapable de me remémorer son corps traversant l'espace de notre jeunesse, lentement détruit par le viol jusqu'à disparition même de sa cause. Elle était l'effet de quelque chose de trouble dans mon imagination, mais quoi? Une fille qui passe et qui se laisse violer sans rien dire, elle est peut-être folle à l'heure actuelle. Je mens.
— À voir toutes ces rides sur ton front, tu dois penser à des choses si tristes que je ne te demande pas de m'en parler.
C'est Gisèle, l'épouse de Fabrice. Ce soir elle est reine. Elle reçoit les amis de Fabrice et les nourrit de sa présence labyrinthique. On comprend rarement ce qu'elle veut. On le comprend toujours trop tard. Elle vous a déjà tourné le dos quand vous vous sentez enfin prête à répondre à sa demande. Il faut alors supporter ce silence et l'aimer. On ne peut pas cesser de l'aimer. Tout ce qu'on peut faire, c'est essayer de ne plus se soucier du silence qui est son arme favorite. Gisèle est quelque chose comme l'épouse de Fabrice. Ce soir, elle rayonne avec toute la grâce que l'Andalousie lui a donnée en héritage. On lui sourit et elle demande si on a aimé le tome I et on lui répond qu'on est dans l'attente du tome II et elle devient triste et blanche comme un drap à cause de cette attente qui n'est pas la sienne. Je n'ai rien dit au sujet du tome II qui n'existe peut-être pas, ou alors ce sera une désespérante fragmentation qu'un commentaire adroit ramènera au niveau des yeux du monde pour qu'il puisse pleurer sans regarder le ciel ni le soleil.
— Je suis un peu jalouse, dis-je. Je dois le reconnaître.
— Pas facile de jalouser un homme qui va mourir, non? dit Gisèle.
— Je suis jalouse de ta richesse.
— Tu n'en hériteras pas. Qui en héritera? Il faudra que je pose la question à mon avocat. Tu t'es déjà posé ce genre de question?
— Un appartement somme toute assez miteux à New York. Une chambre d'hôtel sous le soleil d'Espagne. Quelques livres un peu désuets que j'ai signés par désespoir. Qui veut hériter de cette sinistre géographie?
— Tu m'excuseras de ne pas pouvoir penser à toi, dit Gisèle en s'asseyant sur la même marche d'un escalier qui descend à pic entre la terrasse où on se bouscule entre les verres et les tapas et le jardin où la piscine est un bassin assez sommaire agrémenté d'un jet d'eau et d'une statue qui n'arrête pas de regarder son pied blessé en sortant de l'onde.
— Je ne pense pas à toi non plus, dis-je. Tu ne peux plus me faire de mal. Je suis folle de t'aimer. Mais je sais comment je peux avoir raison de moi.
— Il faut que je pense à Fabrice, dit Gisèle. Ensuite je penserai à qui je voudrai si c'est ça que je veux. Mais est-ce qu'on peut savoir ce qu'on veut une fois que la mort a traversé la vie de cette manière tellement atroce à force de lenteur et de certitude? Est-ce que tu peux comprendre ça?
— Est-ce que la littérature va le pleurer aussi? dis-je pour être cruelle à mon tour.
— On ne pleure pas quand ça arrive. On a déjà pleuré. Il ne reste plus que le désespoir. On est seul avec soi-même. Il n'y a personne pour vous tirer de là.
— Tu deviens superficielle, dis-je en me levant.
Et je rejoins Amanda qui est assise toute nue au bord de la piscine. Amanda est l'épouse de mon ami Mike Bradley qui est comme moi un voleur de poèmes, sauf que lui, les poèmes qu'il écrit, il se les vole à lui-même et ça lui fait un mal atroce.
— Anaïs, j'en ai marre d'écrire des poèmes, m'a-t-il dit un jour de cuite. J'en ai assez de ne me sentir capable que de cela. Je voudrais écrire un roman. Il faut que je trouve la force d'en écrire un, au moins un, Anaïs!
— Raconte donc ton idylle avec la soeur d'Amanda, proposai-je (Amanda... il ne prononce jamais son nom sans trembler un peu à cause de sa fortune et de sa capacité à aller au bout de ses caprices quelles qu'en soient les conséquences sur leur vie commune).
— Tu es folle, Anaïs! dit-il. Amanda (il tremble) ne le supporterait pas. Elle ne sait rien de cette histoire. Elle ne croira pas sa soeur si elle lui raconte ce qu'elle a été capable de m'inspirer oh mettons pendant au moins trois jours. Mais si je me mets à le raconter moi-même, elle ne doutera plus de rien. Amanda (il tremble)... commence-t-il et il s'arrête de parler, semblant réfléchir à ma proposition, le nez un peu retroussé, les yeux mi-clos et la bouche ouverte.
— Tu crois ça?
— J'y crois dur comme fer, dis-je. C'est la meilleure manière de commencer dans le genre romanesque. Il faut parler de ce qu'on a le plus à craindre, violer un secret qui n'est un secret que pour soi. Il faut en passer par là.
— Je ne me souviens pas que tu aies violé un quelconque secret dans aucun de tes livres, fait Mike qui les a tous lus avec cette minutie d'anatomiste qui le rend un peu écoeurant quand il se met à vous poser des questions qui transforment la conversation que vous lui offrez amicalement en interrogatoire qu'il veut vous imposer pour que vous vous mettiez dans la tête qu'il n'est pas né de la dernière pluie.
— Amanda (il tremble)... commençai-je.
— Ne me parle plus d'Amanda (il tremble)!
— C'est justement d'Amanda (il tremble) dont je voulais te parler.
— Je n'écrirai aucun livre sur le mal que je lui ai fait.
— Elle n'a rien senti. Elle n'a même pas soupçonné la douleur. Elle vit dans le mensonge. Fais-lui mal une bonne fois pour toutes.
— Je crains le pire. Amanda (il tremble)...
Et Mike l'a écrit, ce satané livre, il n'a rien édulcoré, il n'a pas pu retenir la vérité, elle lui glissait entre les mains pour aller se coller sur le papier et ça lui procurait une drôle de sensation au niveau du ventre: il avait une bonne raison d'avoir peur maintenant. Le roman est paru et Amanda (il en tremblait) s'est à peine étonnée d'apprendre que son époux cultivait en secret des rêves d'adultère.
— C'est un rêve, avait-elle dit. Je suppose qu'il faut beaucoup rêver pour pouvoir écrire des romans. Continue de rêver. Je rêve avec toi.
— Et vous n'avez pas cru une minute à la réalité du sujet? dis-je à Amanda qui cache ses seins contre ses cuisses.
— Ce salaud n'y aura rien gagné, dit-elle en me regardant droit dans les yeux, de manière à ce que je ne rate rien de sa détermination à continuer de le détruire à petit feu. C'était un bon roman, vous croyez?
— C'était un roman sincère, dis-je. Qu'est-ce qu'on peut demander de plus à un premier roman? La sincérité n'est pas un vice, non?
— Il vous est difficile d'en parler. Moi je vous situe entre Mike et Fabrice. Mike c'est le plancher de la littérature, Fabrice c'est le plafond et vous, vous êtes grimpée sur une table en train de raconter votre vie et celle des autres. Vous ne voulez pas raconter ma vie, des fois? Je n'ai rien à apprendre à personne, bon. Je consomme ma vie au rythme du temps. Est-ce que c'est bon pour un roman, cette horlogerie sans histoires?
— Je vous inventerai un amant de sable et de feu, dis-je en tâtant un de ses gros genoux. En voulez-vous un de sable et de feu, ou bien vous contenterez-vous de l'eau saumâtre qui emporte la barque d'un sinistre employé de bureau?
Une superbe fille en maillot rouge à rayures jaunes vient de plonger. Une gerbe d'eau s'est soulevée autour de ses jambes cuivrées. Amanda a écarté les cuisses en se reculant pour se protéger de l'écume.
— Amanda (il tremble)! crie Mike du haut de la terrasse. Amanda (il tremble) s'il te plaît, habille-toi, tout le monde te regarde.
— Allons, allons, dit Gisèle, elle fait ce qu'elle veut non? Elle est mignonne, tellement agréable. (La fille en maillot rouge et jaune sort de la piscine.) Celle-là a l'air d'une poupée gonflable, non?
— Je ne sais pas ce que c'est, une poupée gonflable, dit Mike.
— Mike! Vous savez tout sur ce sujet. Ça se lit sur votre visage. Montrez-moi vos yeux!
— Je ne regarde jamais une femme en face, dit Mike en avalant son verre. Je ne sais pas pourquoi je ne les regarde jamais en face, me dit-il. Il y a une raison que je ne veux pas m'avouer. Est-ce que tu crois que c'est un bon sujet de roman, Anaïs?
— Maintenant que tu as tout dit de ta sincérité, tu peux commencer à te mettre à mentir. Mais dis-toi bien que tu n'arriveras pas à la cheville de Fabrice.
— Anaïs, dit Gisèle, tu es cruelle!
— Il me faut un sujet, murmure Mike. J'ai besoin d'un sujet. Je n'ai pas besoin d'une femme, ni même de son regard. Anaïs, dis-moi ce que c'est un sujet? Gisèle, dit-il en se tournant vers Gisèle, savez-vous que je dois l'idée de mon premier et unique roman à mon amie Anaïs, que voici, laquelle ne se vante jamais d'être, passez-moi l'expression, votre amante. Je ne me souviens plus si j'ai posé une question. Anaïs, est-ce que j'ai posé une question à Gisèle?
— Tu lui as dit ses quatre vérités, dis-je en revenant vers la piscine.
— Anaïs, j'ai peur de mentir! crie Mike en s'appuyant des deux mains sur la balustrade.
Gisèle éclate de rire et disparaît entre les invités. Aussitôt, la musique redescend de son ciel étoilé, et tout le monde se met à danser, sauf Mike qui prétend faire la cour à Gisèle, à sa manière.
— Vous ne dansez pas, Amanda (j'ai peur de trembler moi aussi)?
— En l'absence de robe, non, dit-elle, debout dans le bassin sous le jet d'eau qui l'entoure de ses gerbes sonores.
— Vous ne dansez pas, vous? dit-elle après un moment de silence qu'elle occupe à mouiller sa chevelure dont l'extrémité flotte mollement sur ses épaules.
— J'ai envie de danser avec la fille au maillot rouge et jaune, dis-je. Mais je ne sais pas si elle voudra ce que je veux. (Amanda rit doucement, la bouche au ras de l'eau, me regardant avec ses yeux tout ronds qui font trembler le monde autour d'elle.) J'imagine qu'elle m'aura oubliée demain.
— Qu'en pensez-vous?
La fille au maillot rouge et jaune nous a entendus. Elle est debout dans le dos de la statue et son pied s'appuie sur le mollet horizontal de la statue qui cherche toujours à extraire l'épine qu'elle a dans le pied. À l'anecdote sculpturale, qui vaut ce qu'elle vaut, elle ajoute l'éphémère de sa beauté de statue.
— Je vais me mettre une robe, dit-elle. C'est l'affaire de dix minutes. Je m'appelle Jean. Dites-leur de ne pas cesser de jouer. Je déteste le silence.
Ses longues jambes se croisent un moment dans l'escalier et arrivée en haut, elle nous fait signe et disparaît aussitôt dans l'ombre.
— C'est dans la poche, dit Amanda. Elle cherche une aventure. Elle ne veut pas s'ennuyer. Elle s'imagine que c'est avec les femmes qu'on s'ennuie le moins.
— J'ai peur d'être allée trop loin. Si je m'enfuyais pour disparaître dans la nuit?
— Je m'enfuis avec vous.
— Ce serait trop marrant!
— Qu'est-ce que vous dites?
— Je veux dire que je ne peux pas faire ça à Mike.
— Laissez-lui la fille au maillot rouge et jaune, dit Amanda en sortant de la piscine. Il est en train de se remonter pour pouvoir l'aborder en pleine possession de ce qu'il croit être les moyens de séduire une femme.
— Comment un type qui se trompe tout le temps a-t-il pu tromper sa femme?
— Il ne m'a trompée qu'une fois! s'écrie Amanda en entrant dans le peignoir que j'ai ouvert pour elle.
Elle fait un noeud papillon à la ceinture, puis elle se met à essuyer ses cheveux en penchant la tête sur le côté.
— On s'éclipse? demande-t-elle.
Je ne demande pas mieux que de m'éclipser avec elle. Je ne peux pas savoir ce que signifie exactement s'éclipser avec elle. Je me suis éclipsée avec pas mal de femmes et ça s'est toujours passé de la même manière. Je n'ai jamais eu de mauvaises surprises. De bonnes non plus d'ailleurs. Qu'est-ce qu'on peut attendre d'une éclipse?
— On fait le tour de la maison pour commencer? dit-elle en marchant vers la véranda.
On ne s'éclipsera pas très loin. Dans un salon à peine éclairé, entre un guéridon surmonté d'une horloge et un fauteuil poussif aux dentelles écornées. C'est sans doute ce qui m'attend de mieux. C'est ça l'aventure avec les femmes. Enfin, quand elles ne vous obligent pas à leur être fidèle d'un bout de la vie à l'autre.
— Hé! s'écrie Mike qui descend l'escalier sur le derrière, marche après marche posant mollement son derrière sur une marche et ses pieds indolores deux marches plus bas, les mains un peu crispées toutefois à cause du vertige qui lui donne l'air d'avoir changé de visage une bonne fois pour toutes.
— Premier arrêt, dit Amanda en revenant dans la lumière. Tout le monde descend!
— Hé! dit Mike. Montez, nom de Dieu. Venez boire quelque chose. Le vin d'Andalousie, c'est autre chose que la boisson des dieux. C'est exactement le genre de boisson qui convient au genre humain. En êtes-vous?
— Mike, tu vas encore te tuer, dit Amanda en s'adossant à une colonne.
— Mais je ne me suis jamais tué, mon amour! Anaïs, est-ce que tu dirais la même chose?
— La même chose que quoi?
— Il veut aller piquer une tête dans la piscine pour se dessaouler, voilà de quoi je veux parler, dit Amanda qui tripote son noeud papillon sur le ventre.
— C'est exactement ce que je veux faire, dit Mike qui continue de descendre. Dites donc? Je ne vois plus la fille rouge et jaune.
— Elle veut danser avec Anaïs, dit Amanda.
— C'est justement ce que je me propose de faire avec elle.
— Elle est allée s'habiller, dit Amanda. Tu n'as plus qu'à l'attendre.
— Hé! Où allez-vous toutes les deux? Ne me laissez pas tomber. Ce genre de fille me décompose au premier regard. Je suis foutu d'avance.
— Tant pis pour toi, mon amour!
Amanda jette le peignoir sur un divan et entre dans le salon à peine éclairé par une lampe haute sur pattes de fer et de rouille. Dans l'escalier, elle croise la fille qui redescend dans un résumé de robe vague et claire qui donne de l'importance à sa taille de géante. Mike s'est planqué dans l'ombre du divan, un verre à la main pour se tenir à quelque chose de concret.
— Elle n'est pas belle mais elle s'aime comme elle est, non? dit la fille qui prétend encore s'appeler Jean. Oh! fait elle en se soulevant sur la pointe de ses pieds, ce qui me rend timide, ya un type en train de se noyer dans la piscine!
Bien sûr que c'est Mike. Voilà où il en est, ce poivrot! A boire de l'eau et ne plus savoir que c'est de l'eau et que ce n'est pas bon pour sa santé.
— Bon Dieu, Anaïs! dit-il entre deux bulles une fois que je l'ai sorti de la piscine. Pour être dessaoulé, je suis dessaoulé. Je ne veux plus voir personne, et surtout pas de femmes. Anaïs, s'il te plaît, fais tout ce que tu peux pour qu'aucune femme ne m'approche.
— Ben alors, monsieur Mike, fait Gisèle de sa voix douce heureuse, ben quoi? Vous vouliez vous noyer ou vous vous êtes pris pour un poisson?
— Anaïs! Est-ce que c'est une femme qui me parle?
— Il y a des chances, oui. Je crois que c'en est une.
— Écarte-la de mon chemin.
— C'est notre hôtesse qui s'enquiert de ta santé.
— Elle se fout de ma santé. Elle ne s'intéresse qu'à ce que je représente pour elle. Crois-tu que je n'ai pas entendu ce qu'elle a dit? Je suis complètement dessaoulé, dis-le-lui. Et qu'elle ne me parle plus ni de suicide ni de folie. Bon Dieu, Anaïs! Je suis à poil. J'ai même pensé à ne pas abîmer mon costard. Anaïs! Je suis un type bien. Amanda (il tremble) m'a bien mérité. Je n'ai aucune raison de vouloir me suicider et personne ne peut me soupçonner de ne pas être en conformité avec la réglementation psychologique en vigueur dans notre pays. Ont-ils des lois dans ce sacré pays pour foutre la paix aux pauvres types qui ne veulent plus entendre parler des femmes? Anaïs, toi qui connais mes droits, réponds-moi!
— On ferait mieux de l'installer à l'intérieur, dit Gisèle. Quelqu'un a-t-il un peignoir sous la main?
C'est Jean elle-même qui s'amène avec le peignoir que Amanda avait balancé dans les airs.
— Oh! merde, fait Mike en se tenant la tête, encore elle. Anaïs, dis-lui que je regrette que la moitié du monde soit terriblement moche et qu'elle n'en fasse pas partie. Ça me guérirait de sa présence!
— Qu'est-ce qu'il baragouine? demande Jean en secouant ses seins.
— Vous le faites délirer, dit un type un peu rouge sur le front et le dessus des mains. C'est un écrivain et vous le faites délirer.
— C'qu'il dit, dit une bonne femme sur le retour, c'est qu'on veuille bien lui foutre la paix. J'comprends ça, allez!
— C'est qui cette lessiveuse? dit Mike. Anaïs, sauve ton père de la noyade!
Gisèle et moi on est en train de bichonner Mike qui s'est recroquevillé dans un divan, ayant chassé tous les coussins sauf un qu'il s'est mis à sucer. Gisèle rit un peu et je m'efforce d'être une véritable amie, ce qui n'est pas facile vu les circonstances. Amanda descend à ce moment, vêtue d'un sac boutonneux et brodé qui lui arrive aux pieds. Elle est chaussée de babouches.
— Est-ce qu'on a le droit d'être ridicule quand on s'éclipse? demande-t-elle en descendant l'escalier en danseuse. En tout cas, c'est pratique. Je peux le démontrer. Je vais le démontrer. Pas vrai, Anaïs?
— Bon Dieu! Qu'est-ce que tu vas démontrer, Amanda (il tremble)?
— Devine, vieil ivrogne. J'ai vu de là-haut le spectacle que tu as donné. Je crains que ça ne lui ait pas plu. Qu'est-ce que tu en penses?
— Ma nudité était purement accidentelle. Elle vaut bien la tienne.
— Toutes les nudités se valent, sauf celle qu'on veut plus que tout au monde. Celle-là vaut son pesant d'or. On n'est jamais assez riche.
— Tu as tout l'argent qu'il me faut, dit Mike qui se met à pleurer.
— Je n'en ai plus pour moi-même, voilà où j'en suis. On s'éclipse? dit-elle en clignant d'un oeil dans ma direction.
— Ça va aller, dit Gisèle. Moi aussi je pleure quand j'ai trop bu. Je me rends compte alors du niveau de douleur que j'ai à supporter en silence pour ne gêner personne autour de moi. C'est ça l'effet que ça fait non, Mike?
— Banal, fait Amanda, mais réconfortant, hein Mike? Tu as trouvé ta soeur jumelle. Puisqu'elle le dit elle-même? Allez salut et pas de folie!
— Anaïs! Ne me fais pas ça! Amanda (il tremble) ne fais pas de mal à mon amie!
Quel mal pourrait-elle me faire?
Amanda et moi on se retrouve dans le jardin derrière la maison. Fabrice est assis sur une chaise, au milieu de l'herbe, tourné vers la nuit, vers les montagnes qu'il semble interroger. On n'a pas le temps de revenir sur nos pas. Il nous a entendues et s'est retourné. Il nous montre son visage creusé par les coups durs de la maladie. Il sourit.
— J'aime une solitude enfin troublée, dit-il doucement. J'aime ça, les amies. Prenez des chaises et venez vous asseoir avec moi.
— Besoin de bavarder? demanda Amanda.
— Vous êtes la femme de Mike, si je ne me trompe pas. J'aime Mike.
— Alors il a plus de chance avec vous qu'avec moi. On va vous laisser tranquille, monsieur de Vermort. On pensait que l'endroit était désert.
— Je comprends, dit Fabrice en se levant.
— Non, c'est nous qui nous en allons, monsieur de Vermort. Continuez de bavarder avec les montagnes. Vous en parlerez dans votre prochain livre. Vous direz que c'est moi qui vous ai dérangé. Je ne pourrai pas dire le contraire, non?
— J'allais m'en aller, de toute façon. Je me dois à mes invités. Ne sont-ils pas ici pour m'entendre et me voir et deviner ce que j'ai derrière la tête, comme idée ou comme autre chose qu'ils sont venus chercher?
— Gisèle s'occupe de nous à merveille, dis-je.
— Oh! Anaïs, comment ça va?
— Regular. J'ai aimé ton dernier livre.
— C'est en réalité le premier, Anaïs. Et peut-être le dernier.
Quand je vous disais qu'il n'est pas possible de savoir ce que Fabrice est en train d'écrire!
— Prenez des chaises, dit-il en s'en allant.
— Tu parles d'une chaise! dit Amanda quand il fut parti. Je déteste cet homme. Je n'aime même pas ses livres. Il n'a rien à dire et parle sans arrêt. Il se donne des droits, voilà ce qu'il fait. Et juge et partie avec ça!
— Vous avez dit qu'il valait mieux que moi.
— Pas du tout. J'ai dit qu'il était au plafond, comme une mouche. Mike par terre, comme un chewing-gum et vous... qu'est-ce que j'ai dit déjà?
— Debout sur la table à faire le singe, pour amuser je suppose.
— Mais vous n'amusez personne, ma vieille!
— Ce n'est pas ce que je demande à la vie.
— Ne lui demandez rien. Faites comme moi. Laissez-la faire. Tout arrive.
— Facile à dire quand on est farci aux as.
— Vous me traitez de dinde, maintenant! Je ne vous plais pas? Juste un soir?
Elle minaude et se fout à poil, à cheval sur la chaise comme une danseuse de cabaret. On peut jouer tous les rôles quand on a les moyens. Suffit d'ouvrir une bande dessinée pour se donner cette imagination. Et voilà le résultat. Elle regarde les montagnes en me parlant de son corps que je ne vois plus à cause de la lumière qui s'est éteinte sous la véranda. Je m'assois dans l'herbe. Je ne suis pas en compagnie d'une femme. Une femme ne se donne jamais. C'est pour ça que je préfère les hommes. Mais elle n'est pas un homme non plus. C'est une gamine que la loi protège parce qu'elle a le privilège de l'argent.
— Qu'est-ce que vous écrivez en ce moment, Anaïs?
— Rien d'encore très clair dans ma tête. Je me repose. Je me recharge. L'écriture, c'est comme l'amour. La fin d'un livre, c'est un divorce. On ne sait jamais très bien d'avec qui on vient de divorcer quand on a mis le point final. Et il faut déjà songer à se remarier. Avec qui? C'est la question.
— J'aime pas les histoires d'amour. Elles me font vraiment chier.
— N'en parlons plus dans ce cas.
— Que pensez-vous de l'attitude de Mike?
— C'est un chewing-gum sous la table, vous l'avez dit vous-même.
— Non. Je veux parler de ses manies suicidaires et de son penchant pour la folie.
— C'est ce que vous voulez bien imaginer. On pourrait en dire autant de vous.
— Moi? Suicidaire? Folle?
— Vous suicidez votre corps et vous dénaturez votre conversation, voilà ce que je veux dire. Vous n'aimez pas ma façon de voir les choses?
— Servez-moi un verre.
— Ça sert à quoi la nudité s'il n'y a pas de soleil pour l'éclairer?
— Servez-moi un verre!
— Est-ce que ce sera le premier d'une longue série?
— Anaïs, je vous en prie!
— Excusez-moi. C'est une des tares de la psychose qui me guette. Viser juste le coeur du problème et trouver les mots de la douleur exacte. Je le sais.
— Folle? Vous êtes folle? Comme Mike? Est-ce que tous les écrivains sont fous?
— Vous buvez chaud ou froid?
Elle montre un bout de sein dans le peu de lumière qui tombe.
— Faites ce que vous voulez, Anaïs. Mais foutez-moi la paix. Éclipsez-vous toute seule.
C'est le côté animal de la femme qui me répugne. Cette attente animale au bord du plaisir qui n'existe peut-être pas pour elles.
Je m'assois dans le salon pour fumer une cigarette. De là, je peux à peine la voir, à cheval sur la chaise, les mollets luisants et la chevelure mélangée à la nuit, parfaitement mélangée au bout de son cou un peu gros. Qu'est-ce qu'elle veut? Qu'est-ce qu'une femme peut vouloir au moment de cesser d'attirer le regard des hommes? Rien de clair, rien et tout à la fois, une espèce de boulimie incontrôlée, elle se rend compte qu'elle est passée à côté de tout, elle est capable du pire.
— Et bien sûr, fait une voix dans l'ombre, vous ne savez pas qui est cette femme.
— La femme d'un ami, dis-je sans chercher à identifier cette voix qui est celle d'un homme-femme. Il n'y a rien à comprendre. Est-ce que vous comprenez, vous?
— Ça ne me regarde pas.
— Alors ne me posez plus de question de ce genre. Ne parlons plus d'elle.
— Ne parlons plus du tout, fait la voix. Et elle se tait.
Elle (ou il) est assise de l'autre côté du salon, sur un divan, les jambes étalées dans les coussins et elle fume une cigarette qui ne quitte pas sa bouche. Je ne la connais pas? dites-vous. À cette distance, je ne vois même pas si elle est belle. Peut-être assez jeune. Je pourrais allumer, la poire électrique est dans ma main, j'ai presque envie de voir son visage, pour me faire une idée de son silence.
— Anaïs... appelle doucement Amanda.
Elle revient dans le salon et se plante entre elle et moi, lui tournant le dos.
— Est-ce qu'on va rester comme ça toute la nuit à se faire la gueule? dit-elle.
— Je ne crois pas. On s'est simplement éclipsé chacune de notre côté, non?
L'homme-femme dans l'ombre émet un petit rire. Sa cigarette s'écrase sur la table. Elle se lève et sort, silhouette majestueuse, sans nom, silence acquis à jamais.
— Tu étais occupé avec mon frère?
— Ce n'est pas ton frère, dis-je. Tu ne peux pas comprendre. Ça fait des années qu'elle me surveille de loin. Je n'ai jamais vu que son ombre. Elle me parle, me pose des questions et puis d'un commun accord, on s'impose le silence. Et quand quelqu'un vient nous déranger, elle s'en va discrètement.
— Tu te fiches de moi. Olivier est mon frère...
— Je t'assure que non. C'est la vérité.
— Enfin! si ça te fait plaisir que ce soit elle plutôt que moi.
— Ça ne me fait aucun plaisir. Elle existe de cette façon, c'est tout, chaque fois qu'elle peut prendre ses distances dans une ombre calculée que je ne franchis pas, ni du regard ni encore moins à pied, si tu vois ce que je veux dire.
— Ça ne marche pas! C'est trop cloche comme idée.
— Mais ce n'est pas une idée. C'est la réalité.
— Et elle s'appelle comment, ta réalité?
— Aucune idée. Elle n'a peut-être pas de nom.
— Toutes les femmes ont un nom.
— Tous les hommes-femmes ont un corps, c'est différent.
— Va me chercher un verre.
À ce moment-là, une clameur s'élève sur la terrasse où tout le monde applaudit à tout rompre. Une lampe s'allume. Gisèle apparaît un peu ébouriffée, une bouteille à la main. Elle s'étonne à peine de la présence d'Amanda au milieu des coussins.
— Il a un succès ce Lorenzo! dit-elle en posant la bouteille sur une console.
Mike apparaît derrière elle. Il est reparti pour un tour. Sa chemise est nouée autour de son cou.
— Ça par exemple! Amanda (il tremble)! Qu'est-ce que tu fabriques dans cette tenue? Explique-moi ça un peu.
— Elle s'amuse avec des coussins, dis-je.
— Elle s'amuse avec toi?
— Dis-lui que je n'ai pas envie de jouer avec elle.
— Anaïs n'a pas envie de jouer avec toi.
— Qui te dit que j'ai envie de jouer avec elle?
— Mais tu viens de me le dire, Amanda (il tremble)!
— Je ne t'ai rien dit du tout! Tu délires.
— Elle dit que tu délires. Tu devrais arrêter de délirer en sa présence.
— Dis-lui que j'aime bien délirer avec elle.
— Elle dit qu'elle ne sait plus ce qu'elle dit.
— C'est quoi, ce Lorenzo? demanda Amanda en enfilant son sac de toile devant un miroir opportun sur lequel elle laisse la trace de ses doigts, oblique queue de la comète un peu rageuse qui sépare ses yeux.
— C'est un ami, dis-je. Tu devrais aller le voir. C'est un spectacle pour les dames. Les messieurs détestent ce genre d'exhibition.
— Il a un de ces engins! s'écrie Gisèle d'une voix aiguë qui se termine par un hoquet. J'crois pas en avoir déjà vu un pareil! Venez Amanda. Allons nous rincer l'oeil entre copines. On va rêver un peu, si ce n'est pas interdit.
— Allez vous faire foutre! dit Mike quand elles sont parties.
— C'est toi qui devrais aller te faire foutre. Va te faire foutre avec ta femme le plus loin possible d'ici.
— Mais enfin, Anaïs! Tu ne peux pas me parler comme ça. Je ne mérite pas ce qui m'arrive. Je suis un brave type.
— Envoie-toi en l'air avec la statue.
— J'ai déjà essayé. Elle est trop haute. J'peux pas avec les géantes, j'peux pas avec les moches et les belles me désespèrent.
— Essaye Gisèle. Elle est normale. Elle t'aime. Je suis sûre qu'elle ne te refusera pas un petit service si tu lui demandes gentiment.
— Il faut que je me dessaoule, Anaïs. Je vais aller prendre un bain.
— Tu peux bien te noyer cette fois! dis-je en le regardant sortir sur la terrasse.
Il ne m'a pas entendue. J'éteins la lumière. Je vais peut-être dormir. Je renonce à allumer une cigarette. Je regarde la chaise dans le jardin. Olivier est assise dessus, me regardant, jambes croisées, fumant toujours sa longue cigarette, souriante.
— Venez, dit-elle.
C'est la première fois qu'elle me le demande. Depuis des années, je n'ai jamais réussi à l'approcher. Chaque fois que je l'ai tenté, elle s'est enfuie. Il est vrai que je n'ai jamais couru derrière elle. Elle a toujours disparu dans l'ombre la plus proche, ne réapparaissant que plus loin, ou plus tard, et jamais en pleine lumière. Et maintenant, après des années et des années de fréquentation distanciée, elle me demande de venir, elle ne bouge pas tandis que je m'approche, un peu frissonnante, la voyant s'éclaircir, visitant ses ombres une à une pour au moins deviner son visage. Mais je ferme les yeux et je m'arrête.
— Viens, dit-elle.
Je ne peux pas bouger. Puis je tombe à genoux, lourdement, le choc résonne dans ma tête, j'attends une autre manifestation de sa présence, un mot, un froissement de sa robe, le cliquetis de ses bagues, une allumette, son souffle et la fumée qui virevolte en l'air. Je mens.
— Ça ne va pas, Anaïs?
C'est Fabrice. Il ne manquait plus que lui. Il va me falloir supporter ses sucreries mentales. Pendant combien de temps? J'ouvre les yeux. Olivier a disparu. Je suis à genoux devant la chaise vide. Fabrice pose une main sur mon épaule. Sa main est lourde, dure. Il n'ose pas me parler de la chaise devant laquelle je me suis prostrée comme devant une idole. Je pourrais lui en parler, moi, mais il n'a pas besoin de connaître mes petits secrets mentaux. Dans son prochain livre, on me verra à genoux devant une chaise, en pleine nuit dans un jardin arabe, et il se contentera de construire le parallèle entre cette posture et ma personnalité. On trouvera ça remarquable. Sans dialogue. Sans explication. Pas de théorie. Rien qu'un parallélisme impeccable pour me réduire à son talent. On ne pourra plus s'empêcher de me voir sans voir la chaise et mes genoux. Il détruit l'amitié de cette façon. C'est un jeu cruel.
— Qu'est-ce qui ne va pas, Anaïs?
Cette fois sa question est plus précise, elle veut aller au coeur du problème. Il n'y a plus d'alternative, il cherche une nature de vertige, il se penche avec condescendance, son souffle amer me pénètre et m'étourdit.
— Vas-tu m'expliquer ce que tu fiches devant cette idole de chaise?
Il revient à de meilleurs sentiments, plaisante un peu avec la surface de la douleur. Il ne pénètre jamais seul au coeur de la raison. Il attend son heure. Il n'a pas encore trouvé les mots. Il ne les trouvera peut-être jamais. Ce sacré type va mourir et il se fait un sang d'encre uniquement à cause de son travail dont l'inachèvement lui semble pire que la mort qui va le détruire. Il redevient doux et tendre, sirupeux, il retrouve le mot de l'amitié et me parle dans l'oreille, touchant mon oreille du bout de ses lèvres, la léchant un peu à la fin.
— Tu as tort de m'en vouloir à ce point, dit-il en s'asseyant sur la chaise.
— Pourquoi t'en voudrais-je?
— Parce que je t'ai surprise dans cette attitude. Ç'aurait pu être n'importe qui.
— Je suis ridicule de toute façon. Je veux dire: peu importe qu'on m'ait vue dans cette posture ridicule. Il n'y a pas de mal.
— Pas de mal à tomber à genoux devant une chaise ou pas de mal à se laisser surprendre dans cette attitude?
— En réalité, la chaise n'y est pour rien. Je priais.
— Alors tant pis pour la chaise! dit-il.
— Tant pis pour toi, tu veux dire!
— C'est vrai.
Il ne me parlera plus. Il retourne à ses montagnes, les yeux peut-être fermés. Je le laisse aux étoiles et je retourne dans le salon. La lampe est de nouveau allumée. Je dérange un couple qui s'ébat juste sous l'abat-jour, inondé de lumière. Je m'excuse vaguement et cherche du regard un endroit tranquille où fumer une cigarette en pensant à des choses plus sereines, plus extérieures, un peu superficielles si c'est possible. Je trouve un fauteuil noir et carré. Il est tourné contre le mur, ou plus exactement vers un vaisselier qui rutile doucement. Je m'assois et je la fume, cette cigarette.
— Anaïs!
C'est Olivier. J'allais dire "encore" mais je ne suis pas impatiente à ce point. Sa voix m'arrive d'une mezzanine où se bousculent des objets de cuir et de cuivre.
— Monte! dit-elle.
Je monte les barreaux de l'échelle avec toute la prudence que m'impose mon sens aigu du vertige. Ma tête arrive à la hauteur du plancher couvert de tapis qui sentent la poussière. Elle est assise dans l'ombre. Je vois ses genoux et ses longs mollets. Une main apparaît.
— C'est ici que Fabrice écrit, dit-elle.
Elle me montre la disquette, la fait jouer lentement dans l'écran de lumière qui clignote.
— Son dernier livre, dit-elle encore. Memento mori ou N'oublie pas que tu dois mourir.
La disquette quitte ses mains comme un oiseau. Elle vient se poser devant mon nez, sur le tapis où elle ne fait aucun bruit. L'écran s'éteint. La mezzanine retourne à l'obscurité. Je regarde le couple un peu déshabillé. La femme me regarde d'un air triste. L'homme cherche à craquer une allumette qui refuse de s'allumer. La cigarette tremble dans sa bouche.
— Quand vous aurez fini... dit la fille.
Je descends de l'échelle, la disquette dans la poche. La lumière de la lampe s'éteint au-dessus du couple. L'allumette s'allume. Apparaît le visage surpris de l'homme qui n'a plus la cigarette dans la bouche, puis il éclaire le visage de la femme. La cigarette est au bout de ses lèvres. Elle l'approche de la flamme et l'allume. L'homme secoue l'allumette. Elle s'éteint. La braise fait un point rouge dans l'ombre totale. Je ne mens pas.
Sur la terrasse, Jean est en train de faire la cour à Lorenzo, le petit ami que j'ai amené ce soir pour lui présenter du monde mais il s'est débrouillé sans moi et il a l'air heureux de son succès. Je l'embrasse sur la bouche. Jean se recule un peu, et dit:
— Vous vous connaissez, à ce que je vois?
— Je suis le mignon de l'écrivaine américaine Anaïs K., dit Lorenzo qui adore dire ça aux femmes chaque fois qu'elles ne le lui demandent pas.
— C'est vrai que je vous trouve mignon, susurre Jean qui s'en veut un peu de s'être trompée à ce point. Pas vrai qu'il est mignon?
Elle s'en va. Lorenzo rit.
— Elle a eu beaucoup de succès dans la piscine, dit-il.
— Tu as eu beaucoup de succès toi aussi.
— Je ne me plains pas. Est-ce que tu as eu du succès, toi?
— Pas comme je voulais.
— Il faut choisir.
— Je n'ai pas eu le choix.
— Alors je te plains. Homme ou femme?
— Homme-femme.
— C'est ce qui peut arriver de pire. Ne pas avoir le choix et subir l'homme-femme.
— Ce n'est pas tout à fait ce qui s'est passé.
— Olivier?
— Dans le mille. Comment le sais-tu?
— Il me l'a dit. Il m'a parlé de toi.
— J'aurais voulu être là.
— Paraît que tu lui as volé un poème du temps de votre jeunesse?
— C'est ce qu'elle raconte pour se rendre intéressante.
— C'est lui qui écrit les poèmes de Mike?
— Peut-être qu'elle aime se faire voler ce qui lui reste de cervelle.
— Ce serait fantastique.
— Quoi?
— Ce type qui vole sa femme pour tromper le monde.
— Il ne l'a trompée qu'une fois. Avec Virginie, la soeur d'Amanda.
— C'était quoi ce poème?
— Presque rien. Un discours un peu baveux sur l'amour à trois.
— Tu le lui as vraiment volé?
— Qui peut croire un homme-femme qui écrit les poèmes de Mike?
Je vous le demande.
Un an plus tard, malade
»C'est Mike qui est venu me chercher à l'aéroport. Il en a fait une tête, mon ami de toujours!
— Bon Dieu, Anaïs, qu'est-ce qui t'arrive?
— J'ai failli aller en prison.
— Oui, ça, je le sais. Mais ça n'explique pas tout.
— Gisèle est malade.
— Je ne crois pas, non. Elle se porte comme un charme. Je l'ai vue pas plus tard que la semaine dernière.
— Ce n'était pas une question, Mike. Elle a le virus.
— Le virus? Quel virus? ¡Párate aquí, hombre! dit-il au chauffeur qui fonce dans le parking d'un centre commercial. Le virus?
— Faut bien que ça arrive à quelques-uns, non?
— Merde! Tu en es sûre?
— Sûre de quoi? Du virus? De Gisèle?
— Ne m'embrouille pas, Anaïs. Allons boire un coup. ¿Quieres beber algo? dit-il au chauffeur qui secoue la main pour dire non. Amanda m'a parlé de ce truc qui fait peur à tout le monde. Son père en est mort. Il n'a pas fait long feu.
Il ouvre la portière, pose un pied par terre et se remet à parler sans quitter le taxi.
— Ça, on peut dire que ç'a été vite fait, bon Dieu! Je te remercie de venir mourir chez moi, Anaïs. C'est Amanda qui va être contente. Ça lui rappellera le bon vieux temps. C'est une vraie bonne femme en la matière.
C'est sa manière d'être triste. On est revenu au taxi. Il était beurré comme il faut. Mais il n'a pas fait d'histoires. D'habitude, il en fait. Mais cette fois-là, il n'en avait plus le goût. Ou alors il était plus ivre que d'habitude. Il y a une explication pour tout, avait dit le pasteur à ma mère en regardant le visage bleu de mon père qui commençait à sourire dans la mort. C'est exactement ce que me disait Mike en dégueulant sur les sièges du taxi.
— ¡Qué mierda! dit le chauffeur qui connaissait bien Mike et qui ne lui en voulait pas.
C'était le taxi de Polopos et Mike, qui ne conduisait pas à cause d'une mésentente avec le gouvernement au sujet d'un point de droit du Code de la route, était son meilleur client.
— Écoute, Anaïs! Je crois qu'Amanda ne va pas être d'accord. (Il redevenait raisonnable juste au moment où le niveau d'alcool dans son corps commençait à baisser.) Non, il vaut mieux que je te pose la question, Anaïs. Crois-tu qu'Amanda va être d'accord?
Il était redevenu vraiment très raisonnable. J'avisai le chauffeur.
— On va acheter une bouteille, lui expliquai-je. Monsieur Bradley en a besoin.
— ¿De vino?
— Más fuerte.
— Aguardiente.
— Más! Más!
— ¿Gasolina?
La bonne blague! Il arrêta la voiture en face d'une bodega digne de ce nom qui arborait un gigantesque chapeau de fer rouillé en guise d'enseigne avec écrit dessus à la peinture et au néon: Los Tres Compañeros. Du coup, je demandai au chauffeur s'il voulait être de la partie et il se frappa le front pour me montrer à quel point je faisais peu de cas de sa licence de taxi.
À l'intérieur, entre deux tranches de jambon qui l'assoiffèrent jusqu'au délire, Mike vida la moitié d'une bouteille de Málaga et devint rouge comme le patron de la bodega qu'il avait insulté en entrant à cause de la présence de deux putains qui se ravitaillaient en se chamaillant sans se soucier de ce qui se passait autour d'elles. Depuis ce moment, le patron était rouge de colère et je voyais bien qu'il était prêt à tenter quelque chose contre Mike qui le regardait en grimaçant, se fourrant un doigt dans le nez et le trempant dans le vin pour en agrémenter le goût.
— Dites à votre copain d'arrêter de faire le singe! dit soudain le patron qui en avait visiblement assez qu'on s'amuse à ses dépens.
— Il ne comprend pas, dis-je. C'est un Français.
— Je me fous que ce soit un Français ou le diable. Qu'il foute le camp! Toi aussi fous le camp! ¡Lárgaos!
— Il n'aime pas les Français, dis-je à Mike. Finis ton vin et on s'en va.
— Je veux des olives.
— Y a pas d'olives! rugit le patron.
— J'en veux au fenouil!
— T'en auras dans la gueule si tu continues! s'esclaffe une des putains.
— Ne parlons plus d'olives, dit Mike. Parlons de la mort.
— Il est triste votre copain, dit le patron.
— Il est triste chaque fois qu'il se met à parler espagnol.
— Ne dites pas de bêtises et foutez-moi le camp!
— Sans moi! dit la pute.
— C'est vous qui l'avez obligé à parler espagnol, dis-je au patron.
— Il était triste avant de parler espagnol.
— Il s'est mis à parler espagnol dès qu'il vous a vu.
— C'est vrai, dit Mike. Je voulais que tu me comprennes bien. J'avais des tas de choses à te dire. Des choses désagréables.
— On ne parle pas de ce genre de choses avec des inconnus, dit le patron qui commençait à s'intéresser à la conversation.
— C'est une contre-vérité, dit Mike.
— Vous me traitez de menteur! C'est pire que tout!
— Personne ne vous a traité de menteur, dis-je.
— Vous êtes simplement un type qui se trompe, dit Mike.
— Je ne peux pas me tromper sur votre compte. Buvez et filez!
— Voilà qu'il recommence, Anaïs! Donne-lui un marron de ma part.
— Je ne peux pas. Il est trop méchant. Bois et filons.
— L'Espagne est un triste pays, dit Mike. Ça fait quinze ans que je vis ici et je m'emmerde depuis le début.
— Personne ne vous retient, dit le patron un peu tristement.
— Justement oui! Quelqu'un me retient!
— Le travail? demande le patron encore un peu plus triste.
— Ma femme, dit Mike doucement. C'est ma femme qui me retient.
— Il faut la laisser alors, dit le patron un peu moins triste. Avec les femmes, il y a toujours une solution. On n'est pas obligé de les fréquenter.
— Par ici la monnaie! dit la pute (elle éclate de rire). Non mais quelle cuite!
— Je ne peux pas quitter ma femme, avoue Mike.
— On peut toujours quitter une femme. ¡Cojones!
— Mon ami ne peut pas quitter la sienne, dis-je.
— Qu'il essaye de la quitter. Essayer, c'est l'avertir qu'on n'a pas l'intention de se laisser faire. Que les choses peuvent changer! ajoute le patron avec conviction.
— Mon ami ne veut pas s'expliquer.
— Alors qu'il foute le camp, dit le patron qui voyait que la conversation s'achevait à cause de l'entêtement stupide de Mike qui ne voulait pas quitter sa femme, ni même essayer de la quitter, et tout ça sans expliquer ni le commencement d'une bonne raison de se jeter de cette façon triste et inhumaine à ses pieds de maîtresse dont lui, don José María, n'aurait pas voulue ni en paroles!
— Vous avez bien raison, dit la pute. Toutes les femmes sont des putains, sauf moi.
— Sauf ma mère, dit Mike doucement, le front sur le comptoir. On dit: toutes les femmes sont des putains, sauf ma mère.
— Qu'est-ce qu'il chante? fait l'autre putain.
— J'en sais rien. Il parle de sa mère.
— Le mieux, c'est qu'il se taise et qu'il foute le camp, dit le patron en remplissant le verre de Mike. Bois à ma santé encore un coup et va-t-en! Tu es triste. Tu vas ruiner la réputation de mon établissement. Par les temps qui courent, je n'ai vraiment pas besoin de ça.
— Pour moi le temps est arrêté, dit Mike. Puisque vous ne voulez pas que je vous parle de ma mère, je vais vous parler d'une amie.
— On veut pas non plus, dit la pute en riant.
— Une amie qui va mourir, dit Mike qui sait distiller les arguments pour convaincre.
— On t'a déjà dit qu'on ne voulait pas t'entendre parler de la mort, dit le patron.
— Alors elle va en parler elle-même. (Je rougis.)
— Qui? Elle? fait la pute.
— Tu vas donc mourir? dit l'autre. Qu'est-ce que t'as fait pour mourir si jeune?
— De quoi meurt-on à cet âge et à notre époque! glapit Mike en frappant le comptoir du plat de la main.
— De mon temps, on mourait à la guerre si on avait l'âge, dit le patron.
— À cette époque-là, dit la pute d'un air savant parce qu'elle sentait qu'elle était sur le point de comprendre, à cette époque-là, les femmes mouraient en couches si elles avaient l'âge requis.
— Dis donc pas de conneries, fait l'autre pute qui se fiche de la science de sa copine.
— Bon, Mike, on s'en va, dis-je en soulevant la tête au-dessus du comptoir.
— Il va falloir le porter.
— Portez-moi sur une chaise, dit Mike. Je veux mourir assis.
— Mais c'est pas toi qui va mourir, pauvre cloche!
— C'est vrai. Alors portez-moi sur un plateau, comme un Gaulois.
— C'est sur les boucliers qu'on les portait les Gaulois, dit le patron en riant, et il donne un savant coup de plateau sur la tête de Mike. (Boing!)
— Alors ne me portez pas. Laissez-moi me porter tout seul.
— Je vais chercher le chauffeur, dis-je.
— T'as un chauffeur? dit la pute en sifflant.
— De taxi, dis-je en sortant.
— C'est toujours mieux que rien! entendis-je quand je fus dehors.
Le chauffeur, qui s'appelait Pepe, hocha la tête en me voyant arriver et je n'eus pas besoin de l'appeler, il s'amena en balançant les bras mais sans rien dire de ce qu'il pensait. Il connaissait bien Mike. Il lui pardonnait tout. Il savait quelque chose d'important à propos de Mike, ou il croyait le savoir. En tout cas, il entra avec moi dans la cave et il salua le monde d'une brève syllabe qui n'était pas forcément un salut. Peut-être un avertissement.
— Pepe! s'écria Mike. Viens boire un coup.
— Je ne peux pas, dit Pepe, j'ai ma licence à surveiller. C'est mon gagne-pain.
— Alors mange! dit Mike en lui tendant l'assiette pleine de jambon.
— J'aurai soif après, dit Pepe. Je me connais. Je dois me surveiller.
— Pepe se surveille tout seul, dit Mike à la pute intéressée.
— Et toi, qui c'est qui te surveille? dit-elle. Ta femme?
— Non. Elle fait un tas de choses avec mon corps, mais pas ça. Est-ce que quelqu'un veut savoir ce qu'elle fait avec mon corps?
— T'es pas un athlète.
— Un athlète serait trop lourd pour elle, décrète Mike. C'est une petite femme. Je suis juste à sa taille.
— Alors? C'est qui qui te surveille? continue la pute.
— Le public, dit Mike en faisant claquer sa langue.
— Merde! T'es artiste?
— Un peu mieux qu'artiste, ma chère.
— Poète?
— Tu l'as dit! J'suis poète. Ça t'en bouche un coin, patron?
— C'est pas de l'entendre qui va me boucher un coin, dit le patron en grommelant. Faudrait voir à voir et on n'a rien vu.
— Mike! Si on foutait le camp. J'ai besoin de te parler.
— Ta copine veut plus rester avec nous, dit la pute. Elle est quoi, elle? Professeur?
— Anaïs! Est-ce que je peux lui dire ce que tu es?
— Ça ne l'intéresse pas. Et puis ça lui ferait peut-être peur. Ferme ton caquet et foutons le camp d'ici. On pourra parler. J'ai besoin d'un conseil.
— Tu peux parler devant mes amis, dit Mike d'un ton solennel.
— Ne dis pas de bêtises. Ce ne sont pas tes amis.
— Qu'est-ce que t'en sais si on n'est pas amis Mike et moi? Hein Mike? dit la pute.
— Je serai ton ami si tu ne touches pas à mon argent, dit Mike.
— Fâchée! dit la pute qui s'esclaffe.
— La preuve est faite! dit Mike sentencieux. Foutons le camp sans insulter personne, pas même le patron qui est peut-être un ami.
— Peut-être, dit le patron. Revenez quand vous voulez. Sans faire d'histoires. Je suis l'ami de tous les types qui ne font d'histoires à personne.
— C'est trop d'amis pour un seul homme, dis-je.
— Mettons que ça ne soit pas de l'amitié, reconnaît le patron. Disons que j'ai le sens du commerce. Amusez-vous bien.
La propriété de Mike est située assez loin de la côte dans la montagne. Il y fait chaud toute l'année, même si la température baisse un peu au mois de février quand la neige se met à tomber sur les hauteurs, transformant l'horizon en un immense mur blanc qui semble être la limite du monde, à cette heure-ci, en plein soleil. Les terres s'étendent sur trois ou quatre kilomètres entre deux versants qui se rejoignent dans le lit d'une rivière toujours à sec, même au moment de la fonte des neiges, à cause d'un barrage situé très haut en amont, au pied des hautes montagnes dont la roche est luisante au soleil alors qu'ici, mis à part quelques pentes schisteuses, la terre ne reflète pas de lumière, elle l'absorbe jusqu'au feu qui vous fait tourner la tête en plein après-midi. La maison a été bâtie sur un plateau artificiel dû au travail des bulldozers qui ont coupé la cime d'une colline comme le haut d'un ice-cream, ni plus ni moins. C'est un vaste tipi aux poutres métalliques qui se dressent en pointe dans le ciel bleu ou blanc selon qu'on est en hiver ou en été. Tout autour de cette structure qui impose ses verrières Amandaies au milieu de ses reflets de miroir, Mike a fait construire une bonne vingtaine de petites bâtisses blanches aux toits rouges, d'une manière qui semble tout à fait anarchique, sans souci de communication entre elles, mais en adéquation avec les ombres qu'elles portent les unes sur les autres. Chaque ouverture est un véritable tableau, une œuvre signée Mike Bradley, à moins qu'il n'ait volé l'idée à Amanda qui de toute façon ne s'autorise aucun commentaire sur le sujet. Elle ne revendique que la piscine et la tonnelle qui la couvre à moitié. Il y a toujours des grains de raisin dans cette sacrée piscine, des feuilles de vigne et des bouteilles de verre qui finissent par s'enfoncer pour faire jouer leurs reflets verts sur le fond vaguement gris. Amanda est fière de sa piscine mais elle ne force personne à y faire trempette avec elle. C'est sa piscine et elle n'est jamais partante pour la prêter. Elle la prête cependant si on le lui demande gentiment.
— Anaïs! crie Mike dont la tête apparaît dans la fenêtre d'une des casemates. Est-ce que tu as demandé à Amanda la permission d'utiliser sa piscine?
— Ne fais pas l'idiot, Mike! dit Amanda.
— Ne lui demande rien, Anaïs. Elle t'arrachera les yeux. (Il rit.)
— Mike s'imagine que je me sens propriétaire de la piscine, dit Amanda. Une espèce d'arrangement quoi! Moi, la piscine et lui la maison et les terres. Tout à son avantage. Il aime bien s'avantager, Mike.
— Ne l'écoute pas, Anaïs. Quoi qu'elle te dise, ne fais pas attention à ses critiques. Elle devient mordante si tu la laisses parler sans rien dire toi-même.
— Ce pauvre Pepe et son taxi! dit Amanda. Il n'a pas voulu que je l'aide à nettoyer. Je parie bien que c'est sa femme qui s'est tapé le boulot.
— A boire! crie Mike.
— Tu as assez bu hier soir! dit Amanda dont le côté pile est en train de rôtir au soleil, allongé au bord de la piscine sur un matelas.
— Rien qu'un verre!
— Pas une goutte. Tu t'y noierais.
— J'imagine que tu es au courant, dis-je.
— Bien parlé! crie Mike. Ne lui envoie pas dire.
— Mike a pleuré toute la nuit. J'ai fini par comprendre. Que viens-tu chercher ici? Une explication? Il n'y en a pas.
— Je n'ai pas besoin d'explication. Je suis venue voir les derniers amis qui me restent.
— Comment vas-tu nous perdre, nous?
— Ne sois pas cruelle.
— Ce que tu as fait à Fabrice est cruel.
— Ce que m'a fait Gisèle est cruel.
— Qu'est-ce que tu comptes me faire? dit Amanda en se tournant côté face.
— J'irai à l'hôtel. Dès demain.
— Bien parlé. Il y a toujours ce Lorenzo pour y amuser le client. Je suppose que tu t'amuseras avec lui. Avec la prudence qui s'impose. Si ce n'est pas trop tard.
— Il t'a peut-être contaminée.
— Non, je suis tranquille.
— Bientôt le virus se baladera dans l'air. Comme ça il y en aura pour tout le monde.
— Ne dis pas de bêtises.
— Mike dit des bêtises, pas moi.
— Ne le contamine pas, s'il te plaît.
— Je ne contaminerai personne. Pas même Lorenzo.
— Alors je m'en servirai encore. Avec précaution.
— Ne la laisse pas faire, Anaïs, crie Mike de la casemate.
— T'en fais pas pour ta copine, dit Amanda. Elle n'a pas l'intention de rester.
— Tu n'aimes pas mon domaine, Anaïs?
— J'irai à l'hôtel demain. Amanda a peur du virus.
— Crache-z-en quelques-uns dans la piscine, merde!
Le v'là qui s'amène, fou de colère, un peu titubant à cause des restes de la cuite et au fond pas très convaincant.
— Merde! fait-il. Tu entends ce que je te dis, Amanda?
— Je ne la force pas à aller à l'hôtel. Hein, Anaïs, que je ne vous ai pas forcé la main?
— Tu parles si tu n'as pas forcé!
— Elle n'a rien forcé, dis-je. J'ai envie de revoir Lorenzo.
— Ha? fait Mike soudain très calme, au bord de l'effondrement.
Au fond il est heureux que ça se passe comme ça. Il n'est pas bâti pour la colère. Il ne sait vraiment pas s'y prendre. Amanda fait le reste, quoi!
— Ça ne me regarde pas, dit-il en s'asseyant au bout de mon matelas.
— Et puis je ne veux pas vous déranger, ajoutai-je pour envenimer un peu la conversation que Amanda se met à négliger pour cause de victoire.
— Tu vois? s'écrie-t-il. Elle dit qu'elle dérange. Elle n'a pas trouvé ça toute seule!
Mais il n'arrive pas à se mettre en colère. Il est pitoyable.
— J'ai un conseil à te demander, dis-je doucement.
— Devant Amanda (il se met à trembler)?
— Dis-lui de foutre le camp. Ça ne la regarde pas.
— Foutons le camp, plutôt. On va se dégoter une bonne bouteille. J'adore boire un bon coup en écoutant les confidences d'une amie qui va mourir. Amanda! Anaïs et moi on va parler dans le salon au jet d'eau. Ne nous dérange pas, s'il te plaît.
— Sauf si j'entends le bruit d'un bouchon, c'est promis, dit Amanda et elle s'assoit pour tirer sur ses peaux mortes. Elle est un peu dégoûtante quand elle s'y met. Elle ne m'inspire pas le regret en tout cas.
— Alors, je t'écoute, dit Mike (il s'enfonce dans un fauteuil, le verre en l'air).
— Je voudrais donner une leçon à Gisèle.
— Quel genre de leçon? glougloute Mike inquiet. Une trempe? Tu veux faire ce genre de chose à une femme de cette classe?
— Je voudrais lui faire pire que ça.
— Faut pas penser à se venger, Anaïs. C'est une sacrée femme. Tu sais tout le respect qu'elle m'inspire, et tu sais pourquoi.
— Oui, Mike. Tu as fait l'amour trois fois avec elle et tu ne te rappelles plus de rien. Et tu es en train de te demander si tu peux avoir une totale confiance dans le résultat de ta dernière analyse, c'est ça?
— Ne sois pas méchante avec moi, Anaïs. J'ai jamais su parler de la peur. Mais bordel pourquoi Gisèle est-elle malade? Pourquoi elle et pourquoi dans ce coin du monde où ça ne peut pas arriver?
— À cause de Fabrice, non?
— Non. Fabrice c'est à cause d'un autre Fabrice que je ne connais pas. Écoute, Anaïs (il se penche sur moi). Trouvons le sale type qui a fait ça à Gisèle et donnons-lui une leçon. Ça te paraît bien comme ça?
— Tu connais Muescas (Mike pâlit)?
— C'est un sale type. Je donnerais cher pour ne pas avoir affaire avec lui.
— Merci pour le conseil, Mike. Je veux le voir.
— C'est exactement le genre de type qu'il te faut. Il aimera ça.
— Tu connais la qualité de ses services, non? dis-je.
— Ne m'oblige pas à me souvenir de ça, dit Mike.
— Je ne t'oblige pas à me dire où je pourrais le trouver. J'ai envie de vérifier si tout le bien que tu m'en as dit peut me profiter à moi aussi.
— C'est un sale type, Anaïs. Un égoïste. Et un flambeur.
— C'est juste une blague que je veux faire à Gisèle. Rien de plus.
— Alors, les comploteurs? lance Amanda en entrant dans le salon. Je te prends en flagrant délit de boisson, Mike. Anaïs, empêche-le de boire. Il va me rendre folle!
Sur le coup de cinq heures, je reluquais les jambes parfaites d'un homme-femme qui faisait le trottoir à l'entrée des Chancas. J'étais assise derrière la vitre d'un bar qui sentait la sardine grillée et le fond de tonneau. Elle (il) avait vraiment des jambes parfaites et j'aurais dû me douter que ce n'était pas une pute. C'était un homme-femme qui voulait me parler. Un type rabougri lui tâtait le genou, penché sur sa cuisse et je me demandais ce qu'il pouvait bien lui raconter chaque fois qu'il levait la tête pour la regarder en souriant, bougeant ses lèvres à la manière d'un cheval, sauf qu'il avait des dents rares et pointues. L'homme-femme fumait une cigarette qu'elle gardait à la hauteur de sa bouche, approchant ses lèvres de temps en temps pour s'aboucher avec le filtre doré qu'elle humectait du bout de la langue. Finalement, le type s'est relevé, il lui a tapoté gentiment la cuisse puis l'épaule et elle lui a filé de l'argent. C'est à ce moment-là qu'elle m'a regardée. Le type aussi m'a regardée. Il était petit et maigre, presque nain, avec une tête ronde et j'ai remarqué ses mains de brachydactyle qui avaient peloté la jambe de l'homme-femme avec une science dont je n'avais aucune idée. Elle avait aimé ça et l'avait payé. Maintenant elle lui parlait de moi. Je ne pouvais pas voir son visage. Elle avait de beaux cheveux mais je ne suis pas arrivée à voir ses yeux. À cette distance, elle n'avait pas de regard. Je pouvais voir sa bouche, j'aurais pu la reconnaître. Chaque fois que cet homme-femme est apparu dans ma vie, j'ai eu des problèmes. C'est elle qui m'avait refilé la disquette de Fabrice. Je savais que j'étais sur le point de refaire le même genre de chose, c'était inévitable maintenant que je l'avais reconnue.
Le type a empoché l'argent et il s'est ramené vers le café pour le dépenser. L'homme-femme me faisait signe en s'éloignant. Je ne savais pas si je devais l'aimer ou au contraire lui souhaiter le pire. C'était mon ange gardien. Côté enfer. Je ne mens pas.
— Vous êtes bien miss Anaïs K.? fait le type en entrant. (Il a à peine ouvert la porte et sa main secoue la poignée, l'autre main s'accroche au rideau dont la tringle se plie avec un bruit étrange qui me coupe net la parole). Votre... femme m'a mis au courant, continue le type. Je suis Muescas.
— Ma femme? dis-je enfin.
— Je vous envie d'en avoir une aussi belle.
— Qu'est-ce que vous avez fait à son genou?
— Vous n'avez pas aimé ça? Je vois.
— Vous ne voyez rien du tout. D'ailleurs, ce n'est pas ma femme.
— J'ai mal interprété ce qu'elle m'a dit, dit Muescas en s'asseyant à la table voisine. Ça n'a aucune espèce d'importance.
— Je ne lui ai rien demandé, dis-je un peu rageuse.
— Ne vous mettez pas en colère, Miss K.. Les femmes sont un bon moyen de rencontrer des types dans mon genre. Qu'est-ce que vous buvez?
— Gin.
— Sec?
— Non. Avec quelque chose dedans. Qu'est-ce que vous allez boire, vous?
— Je ne bois jamais. Surtout quand j'ai à parler affaires.
— Qu'est-ce qu'elle vous a dit?
— Que vous vouliez me voir pour m'en parler.
— Vous parler de quoi?
— Elle ne me l'a pas dit. Elle avait mal au genou et connaissait ma réputation de guérisseur. Je l'avais prise pour une pute. Faut m'excuser.
— Vous n'étiez pas obligé de le dire. Je vois bien qu'elle a l'air d'une pute. Je le vois tous les jours. Faudra que je lui en parle une bonne fois.
— C'est votre femme. Vous avez des droits sur elle. Si on parlait affaires?
— Approchez-vous. Je ne veux pas qu'on nous entende.
Muescas avait des mains vraiment très petites. Ou alors il manquait une phalange à chacun de ses doigts. Je ne pouvais pas m'empêcher de les regarder. Il les avait posées sur le dossier de la chaise en face de moi. Elles pendaient comme au bord de l'étal d'un boucher. Il y avait vraiment de quoi être écœurée. Et ce type faisait ce qu'il voulait avec ces mains congénitales. Il soignait les jambes des putes, étranglait les animaux de basse-cour que ses voisins élevaient dans leur salle à manger, il dessinait des cochonneries sur le ventre des voisines ou amusait les enfants en jouant au scorpion et en plus c'était un fameux joueur d'échec qui avait gagné des concours. Le seul truc qu'il n'était pas arrivé à faire, c'était avec les femmes. Un truc compliqué qu'il avait lu dans un bouquin. C'était sans doute une question de longueur. Qu'est-ce que j'en pensais?
Ce type avait une conversation déplaisante. Il parlait de lui comme d'une troisième personne. C'était une de trop.
— Les putes m'aiment bien, dit-il. Je suis marié et je crains les maladies, alors je ne les fréquente pas. Elles ont toutes des jambes parfaites dans ce quartier. C'est moi qui m'en occupe, alors vous pensez!
J'avais vraiment autre chose à penser.
— Quand j'ai vu ses jambes, j'ai cru que c'était une pute. Pas du tout, qu'elle m'a répondu sans se vexer le moins du monde. Je suis la femme du type qui nous reluque derrière la vitre du café. Et qu'est-ce que je peux faire pour vous, ma bonne... dame? que je lui dis. Faites comme d'habitude et écoutez-moi. Et je me mets à lui palper les jambes, du bas en haut, sous la jupe et encore plus haut. Des jambes de princesse, Monsieur... Madame. Des jambes comme je les aime. Qu'est-ce que vous faites d'habitude? demande-t-elle avec un petit soupçon d'inquiétude. J'suis guérisseur, m'dame, que je lui réponds. Je soigne les jambes des putes du quartier. Elles ont toutes des jambes parfaites. C'est grâce à moi, m'dame. Mais vous, vous n'avez pas besoin qu'on les soigne, vos jambes. Je vois que vous vous en occupez à la perfection. Et je me mets à lui faire un discours sur la perfection. C'est ma dissertation préférée. Réservée aux femmes de son genre. Trouvez pas qu'elle a le genre aristocratique? Pourquoi est-ce qu'on épouse une femme de cette qualité?
— Je n'en sais rien, je ne l'ai pas épousée.
— Elle a dit le contraire, m'dame.
— C'est une menteuse. Elle ment à tout le monde chaque fois qu'elle parle de moi. (Je mens.)
— Elle vous persécute, quoi! Je connais ça. Pas directement. Pas sur ma personne, je veux dire. Moi c'est ma femme que je persécute. Je dois lui en vouloir à cause de sa mélancolie. Obsession et mélancolie, c'est pas un bon mélange. Il n'y a pas de communication possible. Alors je la persécute. Elle se laisse faire à cause de l'idée qu'elle a de l'amour. Il faut qu'elle ait cette idée, dit-elle, sinon la vie n'a plus aucun sens. Je me demande bien ce que ça peut être, cette idée. (Il remue ses petits doigts nerveusement.)
— Je suis venue pour parler affaires. Ne parlons plus de nos femmes.
— Vous avez raison, old sport! De quelle femme vous voulez me parler?
— Comment savez-vous que je vais vous parler d'une femme? C'est elle qui vous l'a dit?
— Ouais, mad'moiselle!
— Je me demande qui elle est, dis-je pensive et inquiète à la fois.
— En tout cas, elle sait qui vous êtes.
— Je voudrais bien voir son visage. Vous l'avez vu, vous?
— Pour sûr que j'l'ai vu. Une vraie poupée.
— Dessinez-la-moi!
Je ne pouvais pas rater cette occasion d'en savoir plus. Bien sûr, un dessin est toujours plus ou moins éloigné de la réalité. Je comptais sur le talent de Muescas pour me donner à penser plus que ce qu'elle permettait à mon esprit en temps ordinaire. Il se mit à crayonner sur la nappe. Je ne regardais pas. Je ne supportais pas la vue de ses mains. Et puis je ne voulais pas assister à la naissance de mon obsession. C'était trop me demander.
— J'crois pas me souvenir d'un détail, dit soudain Muescas. (L'angoisse m'étreignit. Je suffoquais presque.)
— Quel détail nom de Dieu! (J'avais presque hurlé de terreur.)
— Vous énervez pas. J'ai peur de la comparaison, c'est tout.
— Quelle comparaison?
— Vous allez bien comparer mon dessin avec ce que vous savez d'elle, non?
— Je vous ai dit que je ne sais rien d'elle. Jamais vue, jamais touchée. Rien. (Je mens.)
— Vous badinez. Je vois bien que vous vous moquez de moi. Le dessin, je vous le donne. Ouvrez donc vos yeux, femme publique. Et regardez!
Une heure plus tard, j'étais debout sur la passerelle au-dessus du clapotis et je regardais le corps nu de Gisèle allongé sur la banquette à l'ombre d'un parasol dont les franges estompaient la lumière à la limite de sa peau de femme presque noire. Elle dormait ou avait simplement fermé les yeux pour penser à autre chose. Les voisins et les voisines astiquaient fiévreusement leurs ponts et leurs bastingages, un peu attentifs toutefois, négligeant la moire du sel sur le nickel d'un cabestan ou accrochés par la manche à l'étrier d'un câble, un peu pantins ou guignols à cause de cette manière de lorgner derrière le mur impénétrable d'une paire de ray-ban. Je ne voulais pas la réveiller. Je mis le pied sur le pont à côté d'un chat qui me regarda d'un œil morne. Je lui souris et il remua son museau gris sans tirer la langue. Un saint homme de chat. Je me laissai aller mollement dans un relax, regrettant de n'avoir pas déniché une sacrée bouteille ou au moins un verre sur ce maudit pont. Je me laissais bercer par le bruit des haubans. Un anémomètre sifflait comme un homme juste au-dessus de moi. Je fixai le pavillon pour l'empêcher de claquer. Cette goélette était le siège d'un vrai vacarme, sans compter l'eau du port qui se débattait entre le quai et la coque, visitée par le plongeon des poissons et par le voyage impromptu des bouteilles de plastique qui cherchaient une issue entre les piliers couverts de moules immangeables. Le chat était maintenant assis sur le roof arrière et il me regardait. C'était vraiment le seul être au monde avec lequel je pouvais avoir une conversation sensée. En silence, l'un en face de l'autre, lui sur le roof et moi sur la dunette.
Je vis la Chevrolet arriver sur le quai. Elle était décapotée et le chauffeur levait un bras en l'air. C'était Lorenzo. Debout sur le siège arrière, il y avait une petite fille en robe rouge. Elle mangeait quelque chose de blanc en mordant dedans à pleines dents. Je me levai et sautai sur le quai. La goélette frémit.
— Ah! C'est toi, fait Gisèle sans ouvrir les yeux.
C'est qui "toi?"? Moi?
Lorenzo a arrêté la Chevrolet en face de chez Camila, une bonne grosse femme toute lisse et tendre qui rêve d'amour au lieu de le faire, un peu une amie si j'en juge par le contenu de nos conversations où on se cherche des complicités dans un but strictement stratégique. Camila et moi, on est comme la manille et l'organeau. Entre l'ancre et la chaîne. Si j'étais amatrice de femmes, je n'hésiterais pas à l'épouser et à lui faire les gosses d'un autre. Elle amène la bière en dansant lourdement entre les tables qu'elle bouscule sans le vouloir, un peu confuse mais heureuse au fond de constater que rien ne s'est écroulé à cause de l'hiver. C'est une femme tenace qui croit à l'éternité. Elle ne sait pas très bien ce qu'il faut penser de l'éternité, mais elle y croit. C'est sa manière de dire merde à la société humaine que des imposteurs ont appelée humanité un jour de très grand vent. Ça soufflait tellement qu'on ne s'entendait pas. Debout sur les cadavres d'une partie de l'humanité, comme ils se mettaient à l'appeler à partir de ce moment de l'histoire des hommes, ils parlaient au reste de l'humanité. De quoi au juste? De justice, de poésie, d'analyse critique et de reproduction. Mes bien chers frères, il faut assurer l'éternité de l'humanité. Cessons de prier et pensons. Nous ne croyons pas qu'il y ait une fin à la pensée. Nous ne connaîtrons jamais la mort de l'esprit. Tout le monde ne peut pas en dire autant. C'était le début de l'orgueil. Dieu n'avait qu'à bien se tenir.
La gosse était toujours debout sur le siège arrière de la Chevrolet. Le truc qu'elle s'enfilait goulûment coulait sur sa robe en grosses mottes qui s'écrasaient sur le cuir bleu et blanc qui m'avait coûté une fortune. Lorenzo riait et lui demandait si elle en voulait encore. Elle disait oui et sa tête noire et frisée se balançait sur ses épaules. Elle grimaçait au lieu de parler comme tout le monde le fait quand il est heureux de constater que les choses se passent comme on a envie qu'elles arrivent.
— C'est qui, c'te môme? demandai-je à Lorenzo. Ta p'tite cousine?
— Non, c'est une élève, dit Lorenzo qui devint sérieux comme un professeur.
— Tu lui apprends à manger avec les doigts? Bon professeur.
— Ne dis donc pas de bêtises. Sa mère me l'a confiée pour que je lui montre deux ou trois choses qui lui seront utiles. L'essentiel est que je n'y prenne pas plaisir, si tu vois ce que je veux dire. (La gosse le regardait toujours d'un air admiratif et il continuait de lui parler nourriture. Ils avaient trouvé leur équilibre sans se donner trop de mal, je suppose.) J'ai bonne presse, continuait Lorenzo. On peut me faire confiance. J'suis pas dénaturé.
Il me regarde avec ses yeux de poupée Barbie.
— J'suis tellement content que tu sois revenue. Je ne pouvais pas oublier.
— Je suis une femme fidèle.
— Qui donc vas-tu épouser? Doña Gisèle?
— Je suis déjà mariée. Une erreur de jeunesse.
— C'est quand on est jeune qu'on commet les erreurs définitives, dit Lorenzo. Ensuite, on passe son temps à en trouver la justification. Ce qui est une erreur encore plus grave. La vie est un sacré mensonge. La vérité, ça se fabrique comme le savoir ou n'importe quoi d'autre. Il n'y a pas de vérité sans règle. Ça me rend morose d'être obligé de dire bonjour à tout le monde.
Voilà qu'il pleurnichait maintenant.
— Faites-lui un câlin, Mademoiselle Anaïs, dit Camila en s'amenant avec une assiette de jambon et un bol d'olives. Les câlins, c'est bon pour la digestion. C'est qu'il faut en avaler de la merde pour avoir le droit de vivre avec ses semblables.
La gosse avait fini sa pâtisserie et elle léchait le siège, à genoux sur le plancher, touchant du bout du doigt chaque motte de crème avant d'y mettre un coup de langue.
— T'en veux encore? demande Lorenzo.
— J'en ai assez, dit la gosse. Ça va me rendre moche. Tu veux me rendre moche? Je sais bien que c'est ce que t'as dans la tête.
— Qu'est-ce que tu t'imagines! dit Lorenzo en frappant dans ses mains.
— Je sais bien ce qu'elle s'imagine, dit Camila qui est passée par là. Tiens, Mademoiselle Anaïs, v'là doña Gisèle qui vous fait signe. Elle a une drôle de nudité, c'te femme-là. Je parle pas de son corps. Trouvez pas?
— C'est peut-être une sale bonne femme qui ne vaut pas la peine qu'on s'intéresse à elle. Demandez-lui s'il y a à boire à bord de sa sacrée goélette.
— Vous allez attraper le mal de mer.
— Ce n'est pas elle qui me le refilera.
— Alors montez-lui dessus sans vous soucier du temps qu'il fait! (Elle rit.)
— Pourquoi que t'en veux pas une autre? demande Lorenzo.
— J'suis déjà assez moche comme ça, dit la gosse. (Elle s'essuie la bouche avec un pan de sa robe.) C'est à elle la bagnole?
— Je t'ai déjà dit qu'elle est à moi, fait Lorenzo en me jetant un clin d'œil.
— Alors pourquoi que tu fais son chauffeur? Elle est plus riche que toi?
— Les Américains sont des gens très riches. Tu devrais le savoir.
— Tu me l'as jamais dit. Tu ne me dis pas grand-chose. Je serai moche et bête. Je pourrai jamais faire ce que veut ma mère.
— T'as bien le temps de le faire, dit Camila.
— Je le fais bien avec Lorenzo.
— Lorenzo c'est pas pareil, dit Camila.
— Pourquoi que ce serait pas pareil? C'est un homme non?
Gisèle avait renoncé à attirer mon attention de bête traquée. Je plongeai mon nez dans l'écume de la bière et me remplis la bouche d'une poignée d'olives dont l'amertume me souleva le cœur. Je pensais à Muescas. Je pensais à tous les minables qu'il faut payer pour obtenir quelque chose de leur existence de rats. Voilà ce qu'ils étaient: des rats. C'était triste et banal à penser. Mais je le pensais.
J'ai pas vraiment envie d'en rire, suite et fin?
»— Anaïs! Nom de Dieu, Anaïs! C'est Olivier!
Mike s'agitait comme une marionnette sur le siège arrière de la Chevrolet. Il avait vu le fantôme qui me poursuivait depuis des années. À force de le traîner avec moi de bar en bar et de comptoir en W.C. pour dames, c'était forcé qu'il finisse par se rendre compte que j'étais suivie. Je pouvais enfin lui avouer qu'elle me suivait depuis des années, qu'elle n'avait rien fait d'autre que de me suivre pour me prodiguer ses sacrés conseils afin d'entourlouper avec moi le monde qui était notre seul revenu, mais je ne lui dis rien ni au sujet de la disquette de Fabrice et encore moins à propos de son influence désastreuse sur l'esprit tourmenté de Muescas qui venait, je devais l'admettre, de m'entraîner avec lui dans une sale histoire. Elle en pensait quoi, Olivier! de la manière qu'avait Muescas de faire des blagues sur commande à des dames pleines d'aristocratie et de bon sens? Il avait tué Gisèle et ça me faisait presque plaisir de reconnaître que c'était sans doute à la demande d'Olivier.
— Elle a peut-être quelque chose à te dire, dit Mike qui se calmait en sirotant le goulot d'une bouteille.
Parlez si elle avait des choses à me raconter! Mais quoiqu'il arrive, je continuerai de ne pas la regarder. Il n'y a rien qui l'agace comme de ne pas la regarder. C'est détruire sa beauté inutile, c'est lui dire exactement ce qu'on pense d'elle. Elle nous suivait à bord d'une petite anglaise décapotable, bien rouge et bien chromée où c'est nécessaire, pour que personne ne regrette de l'avoir regardée au moins une fois dans sa vie. Je voyais sa belle chevelure flotter au-dessus du pare-brise. Elle avait une main posée sur le rétroviseur, l'autre sur le volant, la tête contre le fauteuil qui faisait un écran noir où elle resplendissait et Mike essayait de la regarder dans le rétroviseur de la Chevrolet qu'il avait réglé pour ses yeux.
— Si on s'arrêtait pour lui dire bonjour, hein Anaïs? proposa-t-il.
Plutôt aller en enfer, pensai-je, me demandant, comme à chaque fois que j'y pensais, si c'était la villégiature où je finirais mes jours avec elle. J'étais vaguement persuadée qu'on était faite l'une pour l'autre.
— Elle va nous dépasser, dit Mike en se rapetissant sur l'accoudoir mou qui lui sert de promontoire. Elle nous dépasse. Bon dieu! Elle nous a dépassés. Anaïs, dis-moi qu'on a rêvé. Qu'est-ce qu'elle peut bien foutre ici?
— C'est mon ange gardien, dis-je en serrant les dents.
— Tu veux bien boire un coup pour oublier ou tu préfères te souvenir de tout au cas où tu aurais besoin un jour de lui reprocher cette scène d'un autre genre?
Mike et ses longues tirades. Il devrait écrire pour Broadway. La Triumph file à toute allure maintenant. Olivier a toujours aimé la vitesse. La vitesse et les anglaises. Je me demande où elle va? Où on va se rencontrer? Et qu'est-ce qu'elle prétend inspirer à mon immobile intranquillité? Mon cerveau venait de tomber en panne sèche. Mike exultait. C'était tout l'effet que ça lui faisait. Il n'était pas obligé de coucher avec Amanda. Je n'avais jamais couché avec Olivier. Ça la rendait vindicative.
Maintenant il fallait penser à Gisèle. Ce pauvre Fabrice. Il ne s'en remettrait pas. D'ailleurs, il ne tarderait pas à faire la pirouette dans peu de temps. Ce fou de Muescas pouvait se vanter d'avoir fait du bon travail. Y avait-il une trace de mon passage dans cette histoire? Le témoignage de Muescas? Qu'est-ce que je pouvais craindre de la part de cet imbécile? Il se ferait prendre tôt ou tard. Tous les criminels finissent par tomber dans un panneau ou dans un autre. Il n'y a pas moyen de s'en sortir si on est passée par là. La société est une vraie souricière. Il n'y a qu'une issue, à l'entrée. Ensuite on tourne en rond jusqu'à ce que ça s'arrête. Pour ça il faut être mort et bien mort. Un criminel, c'est chaud, bien vivant, ça sent l'homme et ça remue de l'air tout autour, ou bien c'est comme une Amanda qui penche sa tête au bord du vase: ça dénature le bouquet et on a plutôt envie de lui redonner le goût de la composition. Y a des moments comme ça dans la vie où on n'arrive pas à penser sainement. On a le choix entre une mort passe-partout et le règlement intégral de la dette. Qu'est-ce que je pensais encore devoir à la société? Je n'arrivais pas à faire le compte et ce n'était pas seulement une question de droit. L'immoralité du jeu initié par Olivier contre mon gré, c'était de ça dont je parlerais au juge qui voudrait tout savoir des circonstances de ma vie, histoire d'en trouver quelques-unes de très atténuantes.
Sur la place du marché, il y avait un attroupement rieur autour d'un chinois qui exhibait son crâne et les pansements qui s'y imbibaient de son sang de martyr. Les forains l'avaient juché en riant sur une chaise et lui posaient un tas de questions sur ce qui lui était arrivé. Le pauvre type était persuadé d'être la troisième victime du tueur fou qui avait assassiné "doña Gisèle". Mike s'était fait une place dans la foule et il posait des questions lui aussi. Le chinois répondait à toutes les questions et tout le monde paraissait satisfait et heureux des réponses qui donnaient raison à l'esprit dérangé de ce pauvre type. Et puis d'un coup, le chinois s'est excité comme un malade. Il passait sans transition de la mélancolie à l'expression de la plus triste obsession. Une main s'est élevée vers lui et il s'est mis à la serrer tout en continuant de débiter sa vision en tranches fines dont la cohésion était simplement due à la transparence de son idée directrice. La main est restée en l'air comme ça un moment et j'ai eu soudain froid dans le dos. Les doigts courts, raides, cette main pointue qui tapotait la cuisse du chinois, c'était celle de Muescas. Je me dressais sur mes pieds pour tenter de le voir. Mike était paralysé entre une mégère couverte de sueur et un petit homme secoué comme un hochet par un rire inépuisable. Mike avait vu Muescas. Et ce pauvre type de chinois était en train de serrer la main de son agresseur. Pire. Il trinquait avec l'assassin de Gisèle, si la théorie de l'assassin unique était la bonne bien sûr. Mike s'est enfin retourné. Il souriait en montrant ses dents serrées. Derrière ses dents, sa langue s'agitait, impuissante à traduire son désarroi. Alors la main brachydactyle s'est enfoncée dans la foule, comme le tentacule d'un monstre sous marin. Il y eut un moment de suspens et hop! la voilà qui se pose sur l'épaule de Mike, petite et pointue et j'entends la voix de Muescas:
— C'est un collègue chinois. Il est guérisseur comme moi. Bonjour, monsieur Bradley. Je suis heureux de vous voir en bonne santé. Avez-vous appris la chose pour doña Gisèle? Je n'aurais pas eu le temps de la guérir de son mal. Ah! m'dame. Je vous souhaite le bonjour. Quelle déveine! Il faut qu'on parle.
Je lui avais promis l'autre moitié du pactole après la leçon. Il ne croyait tout de même pas que j'allais le payer pour avoir lâchement assassiné une femme à qui je ne pouvais rien souhaiter de pareil. Mike gémissait.
— Si on allait boire quelque chose de doux et de sucré? proposa-t-il. (Il essayait de retrouver le sourire et ça lui donnait l'air de marcher sur des épines.)
— C'est ça, dit Muescas. Je vous suis.
— Je croyais que vous ne buviez pas, dis-je.
— Je mangerai vos tapas, dit-il.
Il nous poussa hors de la foule.
De la terrasse du café où il s'était mis à tremper ses doigts dans nos tapas, nous privant du même coup de toute envie d'y toucher, on pouvait voir le chinois qui agitait ses pansements pour ameuter la foule et la prévenir qu'un danger la guettait et qu'il n'allait pas tarder à se manifester.
— Le chinois débloque un peu, fait Muescas en mâchant bruyamment un morceau de jambon imbibé d'une olive écrasée par ses soins et d'un morceau de tomate dont une peau rouge et anguleuse s'est fixée sur une de ses dents. Il a toujours débloqué un peu. Cette fois, c'est le sommet de sa carrière de débloqué. (Il rit.)
— Sacré bon Dieu d'mauvais homme! fait soudain Mike.
— Si c'est de moi dont vous parlez, Mr Bradley, laissez-moi vous dire que vous êtes dans l'erreur la plus judiciaire qui soit.
— Vous voulez dire que vous n'avez pas tué Gisèle?
— J'ai fait exactement ce que vous m'avez demandé de faire, rien de plus. Mais je mettrais ma main au feu que je n'y suis pour rien.
— Vous n'en êtes pas sûr? roucoule Mike qui se met à croquer une olive par erreur.
— On est jamais sûr de rien, Mr Bradley.
— Vous êtes un sacré bon Dieu de mauvais homme! s'écrie Mike en recrachant l'olive dans l'assiette de tapas. (Les doigts de Muescas en écartent soigneusement la singulière pâtée.)
— J'ai fait ce qu'on m'a demandé, dit Muescas. Rien de plus. Je ne suis pas responsable du reste. Le reste, ça n'est même pas en prime.
— Vous ne toucherez rien de plus! m'égosillai-je. Je ne veux pas être complice d'un meurtre. Vous rendez-vous compte du pétrin où vous nous avez mis à cause de votre stupide maladresse?
— Je n'ai pas été maladroit, dit Muescas calmement. Et je veux être clair. Comptez sur moi, m'dame. Je serai clair. (Il agite ses petits doigts.) À un de ces jours, madame, monsieur!
Le voilà qui trottine au milieu de la foule. Il disparaît. Je crois voir sa main sortir de l'amas de têtes au niveau du chinois qui tire sur ses fils sans les casser.
— Il vaut mieux le payer, dit Mike.
— On ne sait même pas ce qui s'est passé.
— Il était tout près de Gisèle quand elle est morte. Il a une histoire à raconter. C'est toujours embêtant de n'être qu'un personnage secondaire dans ce genre d'histoire.
Il n'a pas fini de le dire que je revois les mains de Muescas. Elles sont jointes sur son ventre, et il marche vers nous entre le chinois qui a fini de parler et Olivier qui fume une de ses cigarettes dont elle va me souffler la fumée au visage dans peu de temps. Et tout ce beau monde s'installe à notre table.
— Salut Mike! fait Olivier en l'embrassant sur le front.
— Comment vas-tu, Olivier? murmure-t-il sans la regarder.
Il a fermé les yeux.
— Salut Anaïs! Heureuse de te trouver devant un verre. Est-ce que je fais les présentations? Mike, présente à ma place. Tu as l'art des présentations. Anaïs, sors de ton mutisme! Ça ne sert à rien de s'étouffer toute seule. Attends de vieillir un peu.
Bon, d'accord. Je n'aurais jamais dû raconter des histoires à propos d'Olivier qui n'a jamais été un fantôme extracteur de mémoire sur disquettes à mon seul profit, ni un zombi en forme de pute régulant les espoirs brachydactyles d'un tueur à la petite semaine et ce dans le but de soulager un peu ma conscience d'amante outragée. Olivier est un homme-femme en chair et en os, un homme-femme de comédie, pas de cette tragédie où elle aurait à jouer le rôle du revenant qui fout la vie en l'air justement au moment où tout va pour le mieux, déséquilibrant l'héroïne que je suis sur la balançoire un peu enfantine de l'amour et de la littérature. Je ne connais pas les os d'Olivier et je ne tiens pas à les connaître. Je peux parler de sa chair si ce n'est pas trop demander à l'écriture, qui a ses faiblesses dans ce domaine comme dans d'autres où elle semble plus à l'aise cependant. La chair d'Olivier est une sculpturale composition de muscles; c'est-à-dire que là où vous vous attendez à rencontrer le peu d'ombres qu'une femme digne de ce nom sait porter pour vous plaire et vous faire tomber dans ses bras, sur le corps d'Olivier l'ombre est incalculable, divisible peut-être à l'infini, chaque surface éclatant en surfaces de surfaces qui ne se mélangent pas, qui différencient le moment d'une contraction ou d'un relâchement qui est en fait à l'opposé exact d'une autre contraction. N'allez pas croire qu'Olivier est une masse de muscles et de volonté d'exercices. Elle est fine, bien proportionnée, souple et légère. Mais elle n'est pas lisse, elle n'est pas détendue, elle n'abandonne rien au déclenchement du plaisir, c'est elle qui l'initie à force de précision. J'ignore tout du calcul qui la construit. Il n'y a peut-être aucun calcul. Elle est naturelle, forte, décisive, sans doute bréhaigne car elle ne semble pas mériter la progéniture qui va si bien aux autres femmes.
J'aurais mieux fait de dire la vérité tout de suite. On aurait évité de tourner en rond. Sans Olivier, tout comme sans Amanda, je n'existe plus. Olivier, c'est le muscle qui me manque, l'esprit de décision au moment des circonstances qui n'ont peut-être aucune chance de se reproduire, par exemple cette nuit-là, chez Gisèle, quand il fallait voler la mémoire de l'ordinateur de Fabrice.
Amanda, c'est mon esprit pur. J'aime Amanda, faut-il que je le répète. Je regrette d'être sa peigneuse de comètes. J'aurais pu être beaucoup plus que cela, mais la paresse explique toujours ce qui nous arrive d'imparfait et de définitif. Mais je peux entrer dans le corps d'Amanda. Je sais ce que je vais y trouver. C'est exactement ce que je cherche. L'idée d'entrer dans le corps d'Olivier m'épouvante. Je la tiens à distance. Je fais ce qu'elle veut et je fais bien de le faire. Elle est toujours située de l'autre côté de quelque chose qui est peut-être la vie. Si ce n'est pas la vie, c'est quoi?
Maintenant Olivier et Amanda sont en train de préparer une sangria explosive dans un immense saladier de bois et de cristal qui est une trouvaille chinoise de Mike et le Chinois en fait le commentaire poétique et historique à un Muescas attentif qui tient dans sa main un verre vide. Mike approuve le Chinois entre deux lampées d'une eau plus vive. Il est complètement d'accord avec ce foutu Chinois qui saigne de la tête et dont les oreilles sont écœurantes de caillots et de mèches raides et noires.
Il fait frais sous la tonnelle. Youki, le caniche d'Olivier, trempe son museau dans son reflet au bord de la piscine, Narcisse inutile et colérique qui ne supporte pas qu'on lui adresse la parole. La simple audition de son nom le rend furieux. Quelque chose s'est détraqué au niveau de son psychisme. Il n'a pas le sens de l'utilité des mots. C'est un aboyeur impénitent. Il remue la queue en me regardant croquer des beignets aux pommes. Je ne partage pas ce que je croque. Mais comment le lui dire? J'ai toujours eu horreur de ces animaux de compagnie qui se font une place entre l'homme et la femme avec beaucoup plus de facilité qu'un enfant ou un livre. Je comprends la poule dans la cour de la ferme. Il y avait des poules dans la cour de la ferme où j'ai vu le jour. Il y avait des chiens aussi. Ils n'ont jamais pris la place des enfants.
— Anaïs, laisse ce chien tranquille, dit Olivier d'un ton qui me rappelle d'autres lassitudes. Tu vas finir par l'agacer.
— Je suis agacée beaucoup plus que lui. Est-ce qu'on peut manger sans être surveillée par ce manque total d'humanité?
— C'est un bon chien très humain.
— Il n'aime pas la conversation. Tous les humains aiment la conversation. La conversation est la meilleure part de l'art.
— Il veut un morceau de beignet, dit Olivier qui aime montrer à quel point elle peut être patiente avec tout ce qui vit.
— Je veux lui donner une raison de me haïr.
— Ne sois pas stupide. Donne-lui un morceau.
— Je ne veux pas lui donner un morceau et être obligée de me taire. Mike? Dis quelque chose au chien. Tu as toujours su parler aux schizophrènes.