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de Patrick CINTAS
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Texte intégral
Seule Nannette avait des excuses.
Elle n’avait volé qu'une seule fois dans sa vie, non pas par envie, ni justement par mépris, elle avait faim et elle ne réfléchissait plus depuis plus d'une semaine. Cela lui avait coûté vingt ans de galère. C'est comme ça qu'elle appelait cette île lointaine. Ce n'était peut-être pas une île. On l'avait forcée à se prostituer et elle y avait laissé une poignée d'enfants. C'était combien, une poignée? Ce que le poing peut contenir de petits cailloux? Elle n'aimait pas évoquer cet homme. Mais enfin, il avait eu la bonté de l'amener avec lui lorsqu'il put enfin rentrer au bercail pour jouir d'une retraite bien méritée. Sinon elle continuerait de pourrir dans cette casemate que le vent emportait deux fois par an au début et à la fin de l'été. Il ne vécut pas longtemps. Au début, il cessa de boire. Deux enfants les avaient suivis, une fille et un garçon qui couchaient ensemble. Il luttait contre une lucidité grandissante. La réalité ne laissait plus de place à cette part de rêve sans quoi on n'est plus qu'une loque qui ne trouve plus le sommeil. Il s'est remis à boire et il a fait du scandale. Il rendait visite toutes les semaines à un collègue de sa promotion qui lui avait fait fortune dans le commerce du bois. Il était parti valet et il revenait, au bout de quarante ans, pour triompher de son passé. Il possédait une fort jolie femme. Il n'en connaissait pas d'autre. Mais il ne pouvait pas oublier les horreurs avec qui il passait le temps quand il n'était encore que valet de ferme gallé gardien de bagne. Il n'oubliait pas non plus que ce fut l'une d'elles qui lui mit le pied à l'étrier.
Nannette avait toujours haï cet homme à cause d'une nuit où elle avait cru mourir. Elle était rentrée nue chez elle. Elle avait traversé tout le quartier sans se soucier des commentaires. Mais il payait rubis sur l'ongle. Quand elle arriva à la casemate, elle buta sur un enfant endormi. Il était nu comme elle. Elle remarqua les morsures sur les jambes. Il dormait à poings fermés. Elle le prit dans ses bras et se coucha avec lui dans un châlit sous la véranda. La nuit était chaude et humide. Elle se sentait laide et inutile. Elle s'allongea avec l'enfant sur le ventre. Elle haïssait la nuit. Elle n'était même pas entrée dans la maison mais elle l'entendait ronfler. Si elle lui parlait de ce qui était arrivé, il battrait l'obligerait à se taire. Il battrait aussi le seul enfant qui lui ressemblait.
L'autre s'est amené le lendemain matin pour proposer du travail aux enfants, comme si de rien n'était. Elle était en train de laver du linge dans une touque. Il lui demanda si elle voulait travailler. Elle était docile et craintive. Elle cessa de frotter le linge et répondit qu'elle était en train de laver ses chemises. À cause de la cérémonie. Il avait oublié la cérémonie. Il n'y jouait pas un grand rôle. Il n'y rencontrerait personne qui pût en jouer un dans sa vie de contrebandier. Elle n'avait plus le désir de lui cracher au visage. Il était généreux si elle se soumettait à ses exigences. Il s'approcha.
— Vous ne manquez pas de savon au moins?
Elle lui montra le morceau de savon à peine diminué.
— Tu as oublié ça hier au soir, dit-il.
Elle fourra le sachet dans sa poche sans le remercier.
— Il est gentil avec toi, le Pierrot, dit-il en s'en allant.
Elle dit que oui mais il était trop loin pour entendre. Elle se remit au travail. C'était dur de vivre sans amis. Elle n'aimait pas ses enfants mais il lui arrivait d'éprouver pour eux une espèce de tendresse qui la rendait mélancolique. Elle en avait enterré trois ou quatre. Toujours dans la même fosse qu'on remplissait à peu près en deux ans. Il n'en était pas mort depuis. Il y avait eu cette maladie, le mauvais temps et Pierrot régulièrement aux arrêts parce qu'il avait insulté un supérieur. Il se souvenait d'avoir été heureux du temps où il gardait les vaches plus tard il avait voulu devenir ébéniste mais l'ébéniste était mort avant de lui avoir enseigné les secrets du traçage quand on ne sait pas compter on peut mesurer il n'avait pas pris ces secrets et il était resté vacher et continuait de gratter le pavé de l'étable en pensant à l'immensité de la terre qui est pourtant une sphère qu'on peut imaginer.
Le samedi soir, il allait aux contes. Le conteur était toujours le même, il mourut un jour dans l'explosion d'une chaudière et un autre conteur conta l'histoire qui est restée. Son histoire à lui ne resterait pas. D'abord parce qu'elle ne se terminait pas. Ensuite parce qu'il ne rentrerait pas chez lui. On l'attendait pourtant. On lui écrivait des lettres qu'il faisait lire à Nannette. C'est comme ça qu'elle avait pénétré ce passé. Il lui en voulait, non seulement d'en savoir autant que lui, mais d'être capable d'en penser quelque chose. Elle ne voulait pas boire avec lui.
— Tu bois bien avec les autres!
Elle ne voulait pas parler d'elle. S'il la forçait, elle mentait et il passait du temps à vérifier la cohérence de sa confession. Il n'y avait jamais trouvé redire. Sauf peut-être au sujet du premier enfant. Quel âge pouvait-il avoir maintenant? C'était un homme. Ou une femme. Un malheureux. Une dévergondée. Un cadavre. Un gibier de potence. Elle ne savait rien de lui. Peut-être un gosse de riches obsédé par sa position de bâtard. Il ne lui demandait pas la vérité puisqu'elle ne la connaissait pas. Mais elle pouvait imaginer avec lui et peut-être avoir raison. Il ne jouait plus de l'argent depuis qu'il buvait. Jouer avec elle pouvait être passionnant. Il jouait devant les enfants. Elle avait honte, une honte noire qui la poussait à désirer cette mort qui sinon l'épouvantait au point qu'elle se mettait à ne plus y croire.
Dans leur cassette, il y avait un bijou volé. Ni l'un ni l'autre ne s'était jamais risqué à chercher à le vendre. Il l'avait trouvé dans le cadavre d'un bagnard. Il savait ce qu'il cherchait. Il avait enfin mis la main dessus. Il ne le regarda même pas. Il se contenta d'en deviner la géométrie en le serrant dans son poing. Il avait toujours ce poing serré dans son dos quand on est venu chercher le cadavre. Quelqu'un demanda après les souliers. Il y avait belle lurette qu'il n'en avait plus, de souliers. On lui enleva son pantalon et sa chemise et on l'enferma nu dans le cercueil. Il sentait déjà mauvais.
— Tu n'as rien eu, toi? demanda quelqu'un.
Il dit que ce n'était pas important.
— La paye est bonne! s'exclama un détenu chargé de pousser la brouette.
Il sourit. C'était le matin et il n'avait pas encore bu. Les choses l'agressaient maintenant, elles avaient toutes un nom et il tentait de leur donner un sens. Il rentra chez lui et posa le bijou sur la table. Il avait été volé voilà plus de trente ans et c'était maintenant lui qui le possédait.
— Tu te rends compte?
Elle se pencha sur cette beauté inexplicable sans la toucher.
— Qu'est-ce qu'on va en faire? dit-elle.
Il avait réfléchi à la question.
— On n'en fera rien. On l'aura.
Elle eut l'air épouvanté par cette perspective.
— L'avoir? dit-elle, et il rangea le bijou dans cassette. C'était prendre un grand risque. Tout le monde savait que ce bagnard le possédait encore. Ne penserait-on pas à nous? Elle se mit à trembler. Mais elle fut rassurée dès le lendemain. Un collègue vint à la maison. Elle était dehors avec les enfants qu'elle nourrissait encore. Le gardien transportait un paquet sous le bras. Il s'approcha et la salua poliment. C'était un homme assez grand et pas mal fait de sa personne, jeune peut-être, encore que son regard manquât de profondeur. Il lui tendit le paquet en lui expliquant que c'était les fringues du bagnard qu'était crevé hier. On l'avait enterré à la tombée de la nuit et il s'était mis à pleuvoir aussitôt. Il avait été chargé de cette triste besogne. Deux bagnards l'accompagnaient. C'était deux braves types qui n'avaient jamais fait de mal à personne.
— Comme vous, finit-il par dire.
Elle rougit. Elle n'avait jamais eu honte de ce délit. Elle avait été condamnée comme une criminelle. L'avocat lui avait rapidement expliqué la différence. Elle ne se souvenait plus du visage de l'avocat.
— Vous feriez bien de ne plus y penser, dit le gardien.
Il s'assit à côté d'elle sur le plancher de la véranda et il dit, les jambes pendantes le long des siennes, vous êtes sacrément bien installés, il se débrouille bien le Pierrot.
Il montrait ses dents. Il allait parler du bijou.
— Nous ne serons jamais heureux, dit-il.
Il cracha entre ses bottes.
— Ça pourra servir à un de vos enfants, dit-il.
Elle ne répondit pas.
— Le Pierrot boit trop, dit-il, il a trop d'ennuis maintenant, on ne sait plus ce qu'il veut.
Elle tourna lentement la tête pour le regarder.
— Vous êtes venu pour quoi? dit-elle.
Il sauta par terre et se planta devant elle, en plein soleil, la casquette sur l'oeil, il n'avait pas l'air d'un ami.
— S'il a le bijou, dit-il, il a du souci à se faire. Vous n'avez pas entendu parler du bijou, madame Desforges?
Il l'appelait Desforges parce que c'était le nom de Pierrot et qu'il savait parfaitement qu'elle ne le portait pas. Ce regard était vide, il ne livrait que ce vide, elle ne put pas le soutenir longtemps, elle dit : j'en ai entendu parler comme tout le monde. Pourquoi Pierrot?
Elle vit le gardien entrer dans l'ombre. Dujardin et lui étaient amis, dit-il. Dujardin, c'était le bagnard. Elle connaissait son nom. Elle avait même vu les coupures de journaux. Elle avait dit: je ne sais pas lire. C'était peut-être vrai.
Dujardin était propre et soigné. Il venait à la maison pour se faire couper les cheveux une fois par semaine. Il aimait ses mains. Ce n'était pas de belles mains mais elle était adroite et patiente. Il buvait rarement, sauf quand il fréquentait les filles. Il était le père de deux ou trois des enfants. Pierrot redoutait cette ressemblance. Il perdait la tête quand elle devenait trop évidente. Cette fureur le démolissait. Dujardin venait à la maison pour qu'elle lui pardonnât cette violence. Elle lui coupait les cheveux sous la véranda, à la vue de tout le monde.
— Parle-moi du bijou, lui disait-elle.
Pierrot avait même fouillé l'anus. Il avait cherché partout et ne l'avait pas trouvé, preuve qu'il n'existait plus. Mais Pierrot ne démordait pas et sa constance n'était pas sans influence sur le comportement des autres à l'égard de Dujardin, qui craignait, non pas pour sa vie, mais pour son intégrité.
— De quoi est-il mort? demanda-t-elle.
Le gardien dit que ça n'avait aucune importance. Elle rentra dans la casemate pour ouvrir le paquet.
— Vous saurez quoi en faire, lui cria le gardien qui était dehors.
Il était revenu dans le soleil pour pouvoir la regarder sans se tordre le cou. Deux enfants étaient montés sur la table et elle prenait leurs mesures. L'un d'eux grimaça en effleurant la surface de la chemise.
— C'est du linge propre, cria le gardien.
Dujardin était maniaque. Il se lavait après l'amour. Il était pudique aussi. Il n'allait pas se sécher au soleil dans la cour. Il y avait une serviette propre pour lui. Il fournissait le savon. Elle séchait dans l'ombre. Il n'eût pas aimé que le soleil la décolorât.
— Vous n'avez pas remarqué une cicatrice sur son ventre? demanda le gardien.
Elle frémit. Un enfant perçut cette atteinte de l'angoisse et il se mit à pleurer.
— J'ai besoin de parler avec vous, dit le gardien.
Elle berçait l'enfant dans ses bras. L'autre voulait entrer dans la chemise. Je ne serai pas la femme de cet homme, pensa-t-elle. Il était sur le plancher de la véranda.
— Vous ne m'avez pas donné votre permission, dit-il.
Elle lui fit signe d'entrer et lui offrit une chaise.
— Vous êtes bien installés, dit-il en s'asseyant.
Il avait approché la chaise de la table et sa main avait saisi la cheville de l'enfant.
— Il n'y a pas moyen de le faire taire? dit-il.
L'autre enfant tournoyait en silence. C'est le muet? demanda le gardien. Elle n'était pas surprise qu'il lui posât la question.
— Oui, c'est lui, se contenta-t-elle de répondre. Il est sourd? je veux dire on ne lui a pas coupé la langue, il est né avec une langue... il s'embrouillait. Il claqua des mains autant pour se réveiller du rêve où l'enfant l'encerclait que pour vérifier sa théorie.
— Il n'entend pas son petit frère brailler comme un cochon qu'on égorge, constata-t-il.
Elle alla jusqu'au buffet et revint avec une bouteille. Il lui offrit un sourire.
— Vous ne manquez de rien, dit-il.
Elle faillit pleurer. Dujardin était généreux. Le bijou, c'était pour elle. Pierrot avait ouvert le ventre sans y croire. Le bijou était dans une ampoule. Du travail d'artiste. Promets-moi de me faire crever avant de m'ouvrir, avait supplié Dujardin. Mais le coeur de Pierrot était aussi dur que cette pierre valait de quoi passer une retraite heureuse au pays.
— Il est où ton pays? En France, d'accord, mais où en France?
Il avait décrit son pays. Il y avait mal vécu. Revenir avec de l'argent, sans avoir rien à expliquer, ne rien devoir à cette justice qui en la matière n'avait d'autre pouvoir que de fermer ses yeux de chasseresse sur le déclin. Voilà ce qui arriverait. Dujardin allait mal. Il souffrait depuis plusieurs jours de coliques et de fièvre. Il avait perdu sa force et son courage. Et il s'était alité.
— De quoi vivras-tu si tu te couches?
C'était la seule question. Pierrot lui apporta de quoi manger.
— Tu ne peux pas t'en aller comme ça! s'était-il écrié en se cognant la tête contre le mur.
Il parut soudain plus malade que Dujardin qui se redressa dans son lit.
— Je veux pas qu'on m'enterre avec, déclara-t-il.
Pierrot pensa encore à fouiller l'anus et les trous de nez. Dujardin laissa échapper ce qui pouvait être un rire, en tout cas c'était le bruit que produisit le tremblement de sa mâchoire.
— Tu m'ouvriras quand je serai crevé, dit-il.
Il se détendit. Il suait abondamment. Pierrot s'assit sur le bord de la paillasse. Dujardin lui prit la main et lui fit tâter quelque chose sous la peau du ventre. Pierrot était heureux. Pour la première fois de sa vie, il se sentait heureux. La grosseur était celle d'une ampoule de verre dans laquelle le bijou était enfermé.
— Promets-moi de ne pas m'ouvrir avant que je sois crevé.
Il promit. Mais il ne quittait plus Dujardin. Nannette vint le héler dans la cour. Il se mit à la fenêtre pour lui ordonner de s'en aller.
— Les enfants ont faim, dit-elle.
Elle ne le voyait plus depuis plusieurs jours et Dujardin n'était pas venu.
— Il est malade, expliqua-t-il.
— Malade?
Elle s'approcha de la fenêtre.
— Tu sais quelque chose?
Il devint pâle. Dujardin émergea de son sommeil.
— C'est toi Nannette? dit-il faiblement.
Pierrot mit le doigt sur sa bouche et écarquilla les yeux. Nannette vit que c'était le bonheur, cette agitation crispée. Pierrot était méconnaissable.
— Non, c'est moi, dit-il.
Il disparut de l'écran de la fenêtre. Nannette ne pensait plus aux enfants. Quand elle rentra dans la casemate, ils dormaient tous sur le plancher. Elle se coucha dans la paillasse et se mit à pleurer. Pierrot avait trouvé le bijou. Elle pouvait dire adieu à ses rêves. Elle n'était pas dans les plans de Pierrot. Il partirait seul. Elle partirait elle aussi. Elle s'enfoncerait dans la forêt tropicale où elle n'avait jamais voulu aller malgré les promesses de bonheur. Elle ne le supplierait pas. Elle ne le dénoncerait pas non plus. Il n'y aurait aucune dispute. Il avait tout prévu. Il ne buvait plus depuis que Dujardin était tombé malade. Elle se doutait qu'il avait commencé ainsi sa recherche. Il n'avait pas lutté contre le manque. Le désir était le plus fort. Il était capable d'abstinence. Elle avait seulement commis l'erreur d'attendre quatre jours pour aller lui poser des questions. Pourquoi cette attente? Elle se la reprocherait jusqu'à la fin de ses jours. Si elle n'avait pas eu cette réserve de nourriture qu'elle devait à la générosité de Dujardin, elle serait allée aux nouvelles dès le premier jour. Elle aurait agi sur le destin. Il n'aurait rien pu faire pour l'empêcher et l'aurait peut-être convaincu qu'elle était plus capable que lui de provoquer la confidence de Dujardin. Il l'aurait attendue à la porte de Dujardin, pestant contre les allusions mais ne cherchant pas cette fois à en démontrer l'inanité.
— Je l'aurais réduit à cette sentinelle et je me serais vautrée dans la sueur de Dujardin jusqu'à lui arracher son secret.
Elle commençait à imaginer ce théâtre quand elle entendit des pas sur le plancher de la véranda. Le chien n'avait pas aboyé. C'était Pierrot. Il était blême. Il la regardait comme s'il allait lui dire quelque chose. Elle était assise dans le fauteuil d'osier et elle s'imaginait que c'était ce qu'il lui reprochait. Il n'avait pas bu. Il le lui dit. Il remplit la bassine et se lava les mains. D'abord il regarda longuement le savon, puis il sembla le caresser et il le plongea plusieurs fois dans l'eau de la bassine. Pourquoi n'avait-il pas bu? Une question à ne pas lui poser. La question inverse le rendait volubile et presque joyeux, il devenait obscène et s'endormait entre ses cuisses. Elle tentait vainement de réprimer le tremblement qui affectait ses jambes. Il la regarda plusieurs fois. Elle se souvint qu'il avait agi de la même manière après une exécution capitale. Il n'avait pas couché à la maison cette nuit-là et il était rentré tôt le matin, le soleil se levait à peine. Elle lui avait demandé pourquoi il n'avait pas bu. Il lui expliqua qu'il avait ajusté la tête en la tirant par les cheveux. Un collègue lui avait confié la veille que lui s'était servi d'une oreille et qu'il avait lutté pendant cette seconde contre une sensation de gras, oui de gras, il ne trouvait pas d'autres mots. Le sang n'avait pas giclé de son côté. Il entendit le corps tomber dans la sciure. Mais c'était lui qu'on regardait. Le corps chuinta pendant quelques secondes.
— Lâche-la! Lui dit quelqu'un.
Il tenait toujours la tête par les cheveux, à bout de bras. C'était fascinant. La mâchoire tombait, montrant les mauvaises dents. Les yeux étaient fermés, avec une petite crispation au coin extérieur de la paupière, sinon la chair semblait parfaitement détendue. Le supplicié les avait traités de salauds et le directeur avait simplement dit, finissons-en. L'intérieur de la bouche était humecté de riquiqui. Il vit les yeux écarquillés, sans doute ne voyaient-ils plus rien, ils appartenaient maintenant à l'imagination, et le couperet avait commencé son interminable glissement. La tête cherchait à rentrer dans les épaules. Il tirait dessus en se demandant ce que pouvaient bien en penser ceux qui le regardaient agir. Il n'entendit pas le choc du couperet sur les butoirs. La tête lui semblait lourde. Elle pivota pour le regarder, mais les paupières tombèrent à ce moment-là.
— C'est fini, dit le directeur et il donna un ordre pour qu'on emportât les deux morceaux du condamné.
Il lâcha la tête. Plouf! dans la sciure qui sentait la résine. Il y eut un petit nuage de poussière. Il suivit le cortège. Dans la cour il répondit à des questions. Le soleil se levait.
— Vous pouvez rentrer chez vous, Desforges.
Il ne traîna pas dans les rues. Elle ne dormait pas.
— Ça y est? dit-elle dans le lit.
Il ne répondit pas et se coucha. Elle lui demanda alors pourquoi il n'avait pas bu. Il attendit cinq bonnes minutes avant de lui faire regretter d'avoir posé cette question.
Maintenant il se lavait les mains et il faisait nuit. Il avait déjà tiré sur des bagnards en fuite. Cette idée d'avoir à tuer son prochain le rendait mélancolique. Puis il devenait pervers si elle s'avisait de toucher à cette blessure dont elle méconnaissait la profondeur. Quand il eut fini de se laver les mains, il se déshabilla et jeta les vêtements sur la table en lui ordonnant de les laver.
— Maintenant? fit-elle.
Elle était toujours dans le fauteuil.
— Maintenant, dit-il.
Elle aurait pu lui demander ce qui justifiait ce souci de propreté. Mais ce n'était peut-être pas propre qui voulait être. On la vit battre du linge dans la cour à la lueur d'une lampe-tempête. Il était sous la véranda, nu et immobile, et il lui parlait. Elle lui tournait le dos, mais elle semblait bien l'écouter. Ensuite elle étendit le linge près de la casemate et elle rentra. Il demeura encore cinq bonnes minutes sous la véranda. Il regardait le ciel. Puis il éteignit la lampe. Elle était retournée dans le fauteuil. Maintenant il n'y avait qu'une bougie pour éclairer.
— Regarde cette fleur, lui dit-il.
Elle vit le poing serré. Elle se paralysa malgré elle. Elle savait devenir dure comme la pierre quand il la battait et il se plaignait de la douleur qu'elle lui infligeait. Le poing s'épanouit lentement. Le bijou apparut.
— Salaud! dit-elle entre les dents.
Il la gifla mais son regard n'avait pas quitté le bijou.
— Il est mort cette nuit, dit-il.
— Dujardin? fit-elle comme si elle n'y croyait pas. Comment? dit-elle aussitôt.
— Comme ça! fit-il, et il empoigna le couteau.
Le malheur continuait de s'épancher entre eux.
— Tu l'as tué? demanda-t-elle. Non, dit-elle, il n'avait pas cette tristesse des jours d'assassinat, il était seulement dangereux, incapable d'exprimer son bonheur. Elle voulut prendre le bijou. Il referma la main.
— J'aurais partagé, moi, dit-elle.
Il commença à rire.
— Quelqu'un lui a ouvert la paillasse, dit-il.
— Quelqu'un? fit-elle.
— Oui, quelqu'un, moi, ce qui expliquait le désir de propreté.
— Et après? dit-elle.
— Après? Il souffla la bougie. Elle sentit sa bouche contre son oreille.
— Saint-Pé était dans la rue pendant que tu lavais mes fringues, murmura-t-il.
Elle se mit à trembler.
— Saint-Pé?
L'odeur de la chandelle l'étourdissait. La nuit était noire. La fenêtre était peut-être éclairée vaguement par le réverbère du coin de la rue.
— Saint-Pé m'a suivi.
Elle caressa cette peau qui suait sous elle.
— Il viendra demain, dit-il.
— Demain? Pourquoi?
Il ne boirait pas avant longtemps. Ce n'était pas une promesse. Ni un voeu.
— Tu m'aideras?
Sa voix tremblait maintenant. Oui. Oui. Le bijou la caressait.
— Il est peut-être encore là, dit-il, je l'ai observé du coin de l'oeil pendant cinq bonnes minutes, il était accroupi et fumait sa pipe, il ne sait pas que je l'ai vu.
— Tu as tué Dujardin?
Maintenant il pouvait voir l'ombre fuligineuse des arbres à travers la fenêtre.
— Saint-Pé va nous faire chanter, dit-il, il viendra demain, il commencera par toi, tu ne dois rien savoir.
Savoir? Où était le bijou? Elle chercha ses mains dans les bras.
— Tu le tueras si c'est nécessaire, dit-elle dans sa bouche.
Il lui mordit la lèvre.
— Je n'ai jamais tué personne, dit-il, c'est plutôt lui qui me tuera.
Elle trouva le bijou dans la main droite.
— Qu'est-ce que c'est?
Il lui dit que c'était une broche. Il lui parla aussi de l'ampoule. Elle s'étonna. Une fois, à Paris, sa mère fit mettre en ampoule quelques gouttes de son sang. Elle était folle. Sans cette folie, nous serions riches. Il leva un peu la tête, cherchant ses lèvres.
— Tu ne m'avais jamais parlé de ce temps, dit-il.
Le temps de ne pas en parler. L'ampoule trônait sur la cheminée dans un serti d'argent. Ensuite elle voulut faire la même chose avec ma première dent tombée. Plus tard elle chercha dans l'herbe le doigt coupé d'un cousin qui jouait avec une hélice. Elle ne le trouva pas. Il avait été projeté dans l'air saturé de poussière. L'air sentait aussi le goudron et le ratafia. Ils étaient sur une plage et elle écoutait le ressac des galets. L'hélice tournait dans le ciel. Elle entendait le frottement des engrenages. Son père s'activait sur une manivelle, en riant.
— Tu te souviens de ça? dit-il.
Elle s'assit sur son ventre.
— Non, dit-elle, je pense à Saint-Pé.
Elle se leva et se recroquevilla sous la fenêtre. Il pouvait voir le sommet de sa tête embroussaillée.
— C'est lui, dit-elle.
Il se retourna dans le lit. Il se sentait de nouveau sale. Demain elle irait chercher de l'eau. Il ne se tranquillisait pas.
— Je ne l'ai pas tué, dit-il.
Elle voyait le guetteur sur le point de devenir le chasseur qu'il était en définitive.
— Je ne crois pas le connaître, dit-elle, il attend peut-être une femme.
Elle l'entendit bouger dans le lit. Cette fois, il luttait contre la paralysie. Elle savait tout de la peur, l'agitation autour d'une douleur nettement interne, sans forme ni nature précise, puis le passage de la mélancolie, la douleur n'est même plus explicable, et une minute après la paralysie vient d'un extérieur qui menace d'être la seule réalité, à tout jamais. Il l'avait caressée avec l'ampoule, par jeu, par désespoir. Elle briserait cette bulle d'angoisse. Tout à l'heure, il voulait la lui fourrer entre les cuisses.
— C'est là qu'ils chercheront d'abord.
— C'est vrai. Là. Et aussi en moi.
Elle avait pris sa tête dans ses mains.
— Comment? dit-elle.
Il se mit à sangloter. Le démon de la perversité était encore en visite. Il lui caressa le ventre. Il avait senti cette grosseur qui n'avait pas l'air d'une hernie. Le visage de Dujardin était devenu rose, presque sans ombre. Pierrot jubilait. Dujardin avait fabriqué l'ampoule lui-même avec un tube à essai.
— C'est fortiche, dit Pierrot.
— Je sais, dit Dujardin, mais elle m'a fait souffrir, la salope!
Maintenant l'infection était sans remède. Il avait craint pendant tout ce temps les coups de pied au ventre. D'où le surnom de Chaplote.
— C'est vrai, dit Pierrot qui se souvenait de ces recroquevillements dans le mâchefer de la cour. On lui avait même brisé les doigts depuis et il ne dessinait plus. Il avait adoré le dessin, un de ses plus grands plaisirs après celui que la femme imite si bien, pas vrai, Pierrot? Mais Pierrot réfléchissait. Dujardin savait à quoi. Le visage de Pierrot était visité par ses pensées. Dujardin ne voulait pas mourir le ventre ouvert.
— Après, tu feras ce que tu veux, dit-il.
Il serrait une des grosses mains de Pierrot qui répétait: oui, mais quand? Dujardin se mit à gémir. Quelqu'un parla à travers la porte.
— C'est Desforges, dit Pierrot, je m'occupe de lui.
Les pas s'éloignèrent tranquillement. Pierrot réfléchissait sans pouvoir mettre de l'ordre dans sa pensée.
— Tu seras mort avant que je t'ouvre le ventre, dit-il calmement.
Dujardin ne croyait pas à cette lenteur qui ne pouvait affecter qu'une surface en attente de crever sous la pression du désir, hein? Qu'est-ce qu'il désirait le plus au monde, Pierrot, maintenant qu'il savait?
— Le nombre de fois que tu m'as fourré le doigt dans le cul!
Il voulait rire mais son visage demeura inerte, il était déjà mort, il sentait cette mort certaine dans ses dents et son regard traversait une matière opaque qui se brisait comme du verre. La langue explora la surface rugueuse des dents, elle passa sur les lèvres, explorant chaque crevasse, maintenant elle explorait l'air saturé par l'odeur animale de Pierrot.
— Je te crois, dit-il enfin, et il se tint tranquille sur le châlit.
La nuit tombait. Pierrot toucha le matelas. La main tremblante de Dujardin caressait la sienne.
— Laisse-leur mes fringues, dit-il, je te donne le matelas, dans le bahut tu trouveras des bibelots qui valent leur prix hé! Desforges! Tu n'as pas expliqué pourquoi tu as renoncé à ta part! lancera un des gardiens de service une heure après la mort de Dujardin en présence du directeur.
— C'est vrai, ça, dit le directeur, vous n'avez pas expliqué ce renoncement, vous savez bien que j'aime les situations claires et Pierrot s'était contenté de répondre je ne veux rien de ce salaud et en même temps quelqu'un soufflait à l'oreille du directeur une insanité à propos de Nannette, je comprends, dit le directeur, vous comprenez quoi, cria Pierrot dont les fureurs étaient bien connues, le directeur soutint ce regard comme d'habitude et il dit je comprends que c'était un salaud, maintenant allez vous coucher et réfléchissez à ce que vous allez me dire demain.
Nannette voyait le guetteur qui la voyait peut-être.
— Je m'en charge, dit-elle.
Pierrot se souleva dans le lit et ainsi, tristement accoudé à la paillasse, il vit Nannette sortir toute nue.
— Tu vas où? murmura-t-il.
Elle revint vers le lit pour l'embrasser.
— Je vais l'aguicher un peu et je reviens, et tu me montreras ce sacré bijou qu'il tenait encore dans son poing, se demandant s'il avait raison de se soumettre aux décisions de cette femme qui était une inconnue arrachée à l'inconnu pour ne plus être seul.
— Seulement ça? avait rétorqué Dujardin en entendant cette confidence, seulement ça, avait dit Pierrot et il lui avait indiqué l'heure à laquelle il pourrait la retrouver, elle l'attendait.
— Elle m'attend? avait dit Dujardin qui n'y croyait pas.
— Elle est allée chercher de l'eau ce matin, dit Pierrot.
Dujardin retira sa main de dessus la pièce d'or.
— Pour la vie? demanda-t-il.
Pierrot caressa la gravure. Ses lèvres tremblaient.
— Nous ne serons jamais heureux, dit-il en empochant le louis.
Dujardin lui montra la veste. Il n'y manquait qu'un bouton.
— Ne me dites pas que vous espériez l'être un jour avec ce genre de femme, dit-il en entrant dans la veste.
Pierrot vida son verre. Il avait la main sur la matraque.
— Vous en connaissez d'autres, vous?
Il le vouvoyait maintenant. Étrange, pensa Dujardin, ce vouvoiement, ces menaces incessantes, ces promesses de bonheur et ces aveux d'impuissance.
— Je serai à l'heure, dit-il, que pensez-vous de ma veste?
Pierrot tâta la serge.
— Ça ressemble toujours une veste de militaire, conclut-il.
Dujardin se mit à arracher les boutons comme la veille il avait arraché les épaulettes et les galons. Nannette le trouva beau, malgré l'âge et la lenteur. Il était encore vigoureux. Elle regarda la veste qu'il avait suspendue à un clou.
— Vous me l'auriez dit, il fallait découdre et non pas arracher!
Il venait de lui confier qu'il avait honte de sa nudité.
— Je vous trouverai des boutons et du fil pour recoudre les poches.
Ils passèrent la nuit ensemble. Pierrot couchait dans la casemate de Dujardin. Le matelas était une trouvaille. Il ne possédait qu'une paillasse et les enfants dormaient sur des sacs de jute. Il y avait aussi une lampe à pétrole. Il en admira le quinquet. Belle invention, cette éponge à lumière, invention définitive, à moins de mettre le soleil en bouteille. Il farfouilla pendant une bonne heure, prenant soin de ne rien déranger. Au gardien de nuit qui frappait à la porte (une porte!) il répondit qu'il était Desforges et qu'il était avec Dujardin. L'autre n'exigea pas une explication. Pierrot et Dujardin s'entendaient bien depuis quelque temps. Le directeur était à la fenêtre. Il avait vu Dujardin sortir de sa casemate et filer dans l'ombre, puis le visage de Pierrot était apparu à la fenêtre. Le directeur avait frémi. Son épouse remarqua l'instabilité du corps et, comme elle s'y attendait, il s'agrippa à la balustrade.
— Qu'est-ce que tu as vu, Néron?
Il détestait ce tutoiement, ce prénom et cette curiosité. Il se tourna vers elle.
— Tu connais l'histoire de Dujardin, non?
Elle fit oui de la tête, beaux yeux de merlans frits.
— Et bien voici le deuxième chapitre qui commence.
Elle le trouvait bien énigmatique. Il s'assit en face d'elle et lui raconta comment Dujardin avait tué sa châtelaine, comment il avait volé le bijou et comment il avait échappé à la guillotine.
— J'en connais, moi, qui ont eu la tête tranchée pour moins, beaucoup moins que ça!
Il devenait intransigeant mais elle aimait se soumettre.
— Il connaît du monde, dit-il.
Il se servit un cognac. Il aimait ce geste, se tenir debout près de la table, la carafe, le verre astiqué jusqu'à cette transparence dont seul Manuel avait le secret. Elle l'avait vu cracher sur le verre avant de le frotter.
— Et ça ne te dérange pas, cette souillure, cette...? Non. Manuel avait son secret, Dujardin en avait un aussi, il supposait qu'elle en avait, il expliquait son comportement par l'effort quotidien de le conserver malgré les questions, souvent étranges, qu'il lui posait. Il avait un secret. Tout le monde a un secret. Il ne parlait pas du désir. Le seul sens qu'il accordait à ce mot avait quelque chose à voir avec la fièvre qui s'emparait de lui lorsqu'elle devenait belle. Elle ne l'était pourtant pas. Mais c'était une Parisienne. Elle aimait les averses de l'après-midi. Elle y assistait comme au spectacle, puis les moustiques revenaient et elle s'enfuyait derrière les mousselines en ameutant la domesticité. Il passait un doigt anxieux sur ces boursouflures avant de la posséder, puis elle le dépossédait et il allait d'un pas tranquille dans son bureau. Il n'avait été agressé qu'une seule fois sur le chemin (il longeait la muraille, il reçut un homme sur le dos) mais c'était pour des raisons personnelles et il estimait encore avoir fort bien jugé le cas en n'accusant pas le prévenu de tentative d'évasion, il savait trop bien de quoi il s'agissait, l'homme fut fouetté et condamné à l'oubli, et quand il fut devenu fou, on envoya chercher sa fille qui ne le reconnut pas, il ne la reconnaissait pas non plus, l'affaire était dans le sac, elle retourna chez elle et il (Néron) ne la revit plus qu'à l'occasion, c'est-à-dire dans les rues qu'il fréquentait et se contentait de traverser pour aller à son travail, elle affûtait des outils dans la forêt toute proche. Elle ne se métamorphosait plus en sa présence. Comment aurait-il accepté ce prodige en pleine rue? Il était revenu vers Aliz qui lui reprochait son indulgence à l'égard d'un bon à rien qui avait voulu le tuer. S'il y avait bien eu tentative d'assassinat, il n'en restait pas moins que ce pauvre type n'était pas en fuite, il avait seulement cherché à venger sa fille, ce qui était son droit, Néron ne l'aurait pas reconnu devant une assemblée de ses propres juges, mais l'idée était si claire qu'il ne pouvait pas prendre le risque d'en démontrer le contraire, il regarda l'homme dans les yeux pour la seconde fois de sa vie et lui dicta la sentence, l'autre cracha, maudit l'humanité et déclara s'en remettre au jugement de Dieu.
Aliz ne supportait ni les cris de douleur ni le claquement du fouet sur la peau des condamnés. Les jours d'exécution capitale, elle préférait passer la journée chez sa soeur qui avait épousé un commerçant et possédait la plus belle et la plus grande maison de (ici le nom de la ville). Cependant, la veille du jour fatidique, elle voyait arriver la veuve sur un camion tiré par deux paires de mules noires et, si elle n'en pouvait pas voir la tranquille reconstruction, elle semblait prendre plaisir à l'entendre et se plonger dans le silence indéchiffrable d'une immobilité qui, à distance, le fascinait. Puis, l'averse chaude et assourdissante mettait fin à ce théâtre d'ombres et elle s'installait sous la véranda. Elle ne se souvenait plus du nom du supplicié. Il le lui dit. Elle voulait en savoir plus. C'était un violeur. Qui avait-il violé, une fille ou un garçon? Il lui répondit que c'était un garçon mais que ça n'avait plus d'importance pour lui. Elle lui fit apporter deux bouteilles d'eau-de-vie.
— Vous êtes bien généreuse, dit-il en s'asseyant de l'autre côté du guéridon tournant le dos à la pluie.
Cette mort l'envoûtait, mais elle ne désirait pas se rendre dans le fanum de la justice à laquelle on sacrifiait la scorie par pure avarice. Elle se passionnait pour l'étude des Indiens.
— Mais ce n'est pas un sacrifice, ma chère, c'est un châtiment.
Elle le regardait en grimaçant comme si elle allait le quitter sur-le-champ.
— Je vous demande d'expliquer le châtiment autrement que par des attendus.
Il haussait les épaules et finissait son verre.
— Vous n'expliquerez rien par le sacrifice.
Cette idée absurde d'associer le sens de l'avarice et celui de la justice dans la nécessité du sacrifice, elle rêvait, il eût aimé entrer dans ce rêve en condamné d'avance, certain qu'elle lui porterait elle-même les bouteilles de gnôle au lieu de le faire servir par la valetaille.
La pluie cessa. Un gardien montait les marches de la véranda. Il avait attendu sous le porche. La pluie l'avait surpris en chemin. Il ne s'accoutumait pas à ce temps.
— C'est pourtant toujours le même, dit-elle.
Elle l'avait à peine regardé. Il reluqua le bras sur l'accoudoir, un insecte visitait la nuque, elle le chassa en demandant au directeur de l'identifier, il prononça un nom à coucher dehors, Pierrot (c'était lui) prononça à son tour, mais plus distinctement, le nom vulgaire de la créature qui, en voltigeant dans l'air moite de cette fin d'après-midi, dut ameuter ses semblables. On se réfugia derrière les mousselines. Elle sentait le jasmin. Le directeur reçut un paquet ficelé avec un vieux ceinturon de cuir, des mains de Pierrot qui expliquait qu'il (le condamné) n'avait gardé que son pantalon et sa chemise et une chaîne en or autour du cou, il a finalement accepté l'idée de la mettre au poignet, ce qui a provoqué son effondrement.
— Il s'est effondré? dit le directeur en dégrafant la boucle.
— Il n'a pas reçu mes bouteilles? demanda la femme du directeur.
Pierrot dit oui Madame il les boira cette nuit si c'est que vous voulez sinon il préfère être conscient de ce qui va lui arriver.
— Drôle d'idée! dit-elle.
Le paquet contenait des babioles.
— Vous en êtes? dit le directeur.
Pierrot regarda la femme. Elle partait ce soir. Sa soeur donnait un dîner pour fêter ses presque quarante ans. Le directeur lisait la lettre qui était dans le paquet. Ces mots le glaçaient.
— Nous ne pouvons pas transmettre ça, dit-il et il déchira la lettre, les morceaux flambèrent dans la vasque de cuivre où il éteignait ses cigares. Vous êtes témoin, Desforges, il referma le paquet qui était une chemise d'enfant, il serra le ceinturon puis se mit à en observer la boucle. Le forçat y avait gravé un signe distinctif, assez adroitement d'ailleurs, et la géométrie paraissait difficile à oublier, n'est-ce pas Desforges? Pierrot avait regardé le signe et il en connaissait la signification.
— Nous avons tous un secret, dit le directeur en riant, nous nous reverrons demain, Desforges!
La femme se leva pour écraser un insecte prisonnier des plis de la mousseline.
— Celui-là était innocent, fit le directeur.
Elle avait une piqûre dans le cou.
— Votre main ne l'effacera pas.
Elle avait honte.
— Ni votre regard non plus, dit-elle.
Pierrot se sentit mal à l'aise et entreprit de traverser la mousseline sans la déchirer, ce qui agaça la femme du directeur. Elle souleva la mousseline.
— Dépêchez-vous!
Une cohorte de moustiques en profita.
— Idiot! lança-t-elle.
Il ne la voyait plus. Il avait peut-être oublié de saluer avant de partir. Elle l'avait blessé. Il rentra chez lui. Nannette repassait le costume d'apparat. Il passa une main destructrice sur sa croupe. Elle avait vu le camion sur la place. Il était arrêté à cause d'une mule qui toussait. Tabarie était furieux. Il battait la mule et les passants l'insultaient. La mule toussait. Il lui donna un coup de pied dans le ventre. Puis il s'est assis sur le rebord d'une fenêtre. Sa colère était passée. Il attendait maintenant que la mule retrouvât son souffle. Les gens le regardaient de travers. Ça l'a toujours mis en joie, cette hostilité. L'autre était muletier. Il ne l'avait pas engueulé. Il s'en était pris à la mule parce qu'elle lui ressemblait.
— Qu'est-ce que vous transportez là? demandait-il à la place des gens.
Ils passaient leur chemin en le maudissant.
— Ça se passera devant la porte, comme d'habitude.
Il y avait long jusqu'à la galère. Les gens ne venaient pas. Seule la chiourme assistait aux exécutions. Le muletier caressa le museau de la mule. Il lui parlait. Il portait un uniforme, exactement le même que l'argousin, mais sans ajouts, tandis que l'autre exhibait un galon qui rutilait au soleil. On ne voyait pas la veuve sous la bâche. On ne la devinait même pas. Par contre, les sacs de sciure étaient bel et bien visibles. On voyait aussi les tresses dorées du grand panier.
— Quand ça y s'ra! fit Tabarie (tu le connais).
Le muletier ne se pressait pas. L'uniforme le rendait triste. Il avait des cheveux frisés, noirs, et une peau brune sans défaut. Du moins pour ce qu'on pouvait en voir.
— Sale expérience! dit Pierrot.
Tabarie s'impatientait. Il cracha la chique contre le mur. Des gosses le regardaient en coin. Il alla les voir. Ils jouaient au triangle. L'un d'eux avait des allures de vainqueur. Tabarie se souvenait facilement de ce temps. On disait Bonaparte est mort depuis longtemps et on parlait d'autre chose.
— Tu te souviens, toi?
Le muletier l'appela par son nom. La mule avait relevé la tête.
— Qu'est-ce qu'elle a? demanda Tabarie.
Le mulet lui montra le poing.
— C'est ce que vous lui avez donné, grommela-t-il.
Tabarie s'approcha de la mule. Elle se méfiait. Le cuir avait tressailli.
— L'autre n'a pas bronché, dit Tabarie.
Le muletier eut un geste de dépit.
— Vous lui en avez pas donné, à l'autre!
Tabarie fit le tour du camion.
— On sera en retard d'une bonne demi-heure, dit-il en montant sur le siège.
Le muletier desserra le frein.
— Vous y en avez pas donné à celle-là, je vous dis!
Tabarie fit: bon, bon!
Le camion s'ébroua, si lentement qu'on eût dit que quelque chose le retenait encore à cet endroit, au milieu de tous, comme si la mule n'avait été qu'une excuse, et la vision du camion une nécessité. Nannette se signa. Le camion passa devant elle. Elle salua Tabarie. Il posa le doigt sur sa casquette et l'y maintint tant qu'elle le regarda.
— Vous ne manquez pas de savon? demanda-t-il enfin.
Elle se retourna pour répondre. Le muletier riait. Les gens se demandaient pourquoi le camion avançait si lentement.
— Tout va bien! dit-elle.
Elle entendit le hue! du muletier et le camion sembla entrer dans l'angle d'une maison, cette sensation persista tant qu'elle entendit le claquement des sabots et, comment dire, le glissement de cet objet indésirable qui semblait ne rien devoir à la rotation silencieuse des roues. On la regarda. Elle était attifée comme une mendiante. Elle tenait le morceau de savon à la main mais n'avait pas eu le temps de le montrer. Elle le remit dans le panier où elle transportait tout ce qui, chez elle, avait quelque valeur. Elle ne sortait jamais sans emporter ce nécessaire, y compris le pain et le lard, et les ustensiles dont elle se servait pour maintenir la maisonnée à la hauteur de la situation de Pierrot qui sinon l'aurait encore accusée de négligence. On la vit même une fois se promener avec une chaise sur le dos. La chaise ne semblait pas avoir beaucoup de valeur. Elle invectivait les rieurs, comme si elle s'adressait à des voleurs potentiels, et certains d'entre eux l'étaient peut-être, elle avait l'oeil.
Elle entra dans une quincaillerie. Le commis l'arrêta dans l'allée. Elle ne pouvait pas entrer dans le magasin avec cette chaise sur le dos. Il lui montra l'étalage de vaisselle. Elle sortit et posa la chaise devant la porte. Elle entra de nouveau.
— Vous êtes content? dit-elle au commis en passant.
Elle le vit sortir à son tour et pousser la chaise avec le pied pour libérer l'entrée. Il revint triomphant. Elle le secoua par une manche.
— Gare à vous si on me la chourave! dit-elle.
Il haussa les épaules.
— On n'entre pas dans un commerce avec une chaise sur le dos, Madame.
Il avait dit madame à la place d'autre chose. Elle lui aurait crevé les yeux mais on la regardait.
— Vous êtes averti, dit-elle.
Le commis ne l'écoutait plus. Il était retourné derrière le comptoir et montrait ses dents à une cliente qui le regardait. Nannette jeta un oeil inquiet sur l'entrée. On ne voyait vraiment plus la chaise. Les gens passaient exactement comme si elle n'existait plus. Elle héla le commis.
— J'peux aller avec mon panier? lui demanda-t-elle.
Il rit. La cliente rit aussi.
— Allez où vous voulez! fit-il.
Nannette voulut rire. Mais elle pensait à la chaise et au lieu de rire elle dit non parce que d'habitude vous me gardez mon panier derrière le comptoir j'aime avoir les mains libres quand je suis de promenade au milieu de toutes ces choses.
Il se souvenait d'elle en effet. Elle s'approcha du comptoir et souleva son encombrant panier. Il l'aida, rencontra ses mains, s'excusa faiblement.
— C'est que je ne suis pas une voleuse, expliquait Nannette à la cliente interloquée, alors je suis méfiante.
La cliente se recula pour dire les voleurs sont peut-être les plus méfiants. C'était une irréductible. Nannette renonça et disparut aussitôt derrière un rayon outillage.
— Vous ne pouvez pas aller par là! s'écria le commis.
Elle reparut. Par où? Il s'était précipité sur elle.
— C'est privé, dit-il, on ne peut pas entrer.
Il avait saisi le poignet de Nannette. Elle se laissa faire.
— Faut pas croire cette mégère, lui dit-elle, rapport à la méfiance des voleurs et de ceux qui n'en sont pas.
Le commis rougit.
— Je vous en prie, dit-il.
Il la tirait par la main. Maintenant elle résistait juste ce qu'il fallait pour l'inquiéter.
— Vous allez me dire où je dois aller? demanda-t-elle tout en cherchant mesurer l'importance de sa résistance.
— Qu'est-ce que vous désirez?
Elle lui montra la louche. Il la décrocha. Elle l'examina.
— Nous avons un invité ce soir, expliqua-t-elle. Vous savez à quoi ressemble une soupière sans louche?
Il devenait nerveux. Il dit: à une assiette sans couverts. Il se croyait malin. La cliente riait aux éclats.
— Vous avez des serviettes? dit le commis. On ne reçoit pas sans serviettes.
La cliente lui communiquait une joie monumentale.
— J'ai qu'une chaise de potable, dit Nannette, je ne veux pas qu'on me la vole, c'est tout.
Elle se dégagea et se dirigea vers la sortie. Le commis brandissait la louche.
— Et la louche? ânonnait-il.
Nannette lui donna la réponse.
— Ce n'était pas une énigme, dit la cliente.
Elle était aux anges. Le commis remit la louche à sa place. La cliente épongeait son regard. Nannette revenait.
— On me l'a piquée! Sacré foutu merdeux d'puceau! On m'a piqué la chaise et ça te fait marrer!
La cliente s'étrangla. Le commis était pâle.
— Je regrette.
Il continuait d'ânonner, mais cette fois il ne finit plus. Il allait passer un mauvais quart. Nannette l'empoigna et le sortit sur le trottoir. La chaise avait bel et bien disparu. Il demanda à l'épicier qui frottait ses pommes.
— Il y avait un chat dessus, tout à l'heure, dit-il seulement.
Il ne s'excusait pas. Il n'avait rien d'autre à dire, sauf que c'était une belle chaise, il s'y connaissait en chaise, il avait été tapissier avant de se mettre dans l'épicerie, il avait trouvé dommage qu'un chat se prélassât sur un si bel objet. Nannette était désespérée.
— Forcément, dit la cliente, sans louche et sans chaise.
Nannette devenait dangereuse.
— Vous êtes qui, vous, pour vous permettre de parler ainsi aux pauvres?
La cliente se renfrogna.
— On sait bien qui vous êtes, vous!
Le commis n'était pas loin.
— Faudrait quand même que je jette un oeil dans ce panier.
Les deux femmes le regardaient.
— Des fois, dit-il.
Il souleva le torchon. Il ne put se retenir de grimacer. Nannette remit le torchon en place.
— Des fois quoi? dit-elle en même temps.
— Des fois rien.
Elle était inquiète mais ne voulait pas le laisser paraître. La cliente tentait de s'enfiler dans cette brèche. Comme du fil dans un chas, dit plus tard Nannette à Pierrot qui l'observait pendant qu'elle préparait la soupe.
— Il possède une fabrique de savon, dit-il.
Elle faillit lui demander pourquoi il ne possédait rien, lui, mais elle se tut, elle ne voulait pas le provoquer.
— Et puis il a cette planque, dit-il en suçant son verre.
Tabarie s'occupait de la veuve. Il la bichonnait, la transportait, la montait, la démontait, il en parlait avec volubilité, sans elle il n'avait plus le temps de s'occuper de la fabrique.
— C'est cet argent qui le retient ici, dit Pierrot, il est allé plusieurs fois en métropole et chaque fois il est revenu furieux parce que ce n'était pas le dernier voyage.
Tabarie arriva avant la nuit. Il buvait de l'absinthe mais ne voyait pas d'inconvénient à déboucher avec eux une bouteille de vin qui avait dû leur coûter. Il s'en tenait à ce prix, pour l'heure. Nannette buvait aussi. Son verre vidé, elle récupéra quelques gouttes du bout du doigt. Pierrot parlait de sa jeunesse malheureuse. Nannette avait été heureuse. C'était pire. Pierrot lui-même le reconnaissait. Tabarie ne dit rien de son passé. Il pouvait ne pas en avoir, pensait Pierrot. Il ne paraissait ni heureux ni malheureux, il n'avait peut-être été ni l'un ni l'autre. Maintenant il parlait du couperet qui était en possession du bourreau.
— On ferait mieux de les pendre, dit-il pour expliquer un geste d'impatience.
Pierrot avait l'impression d'être au bord d'un rêve. Il sentait le savon, lui avait-on dit. Il ne sentait rien, observait Pierrot. Il s'était rasé de frais et il passait sans cesse la paume de sa main sur sa mâchoire qui pourrait être douce comme la peau d'une femme. La savonnerie avait quelque chose d'enchanteur.
— Ah! Oui, quoi? fit Nannette qui venait de touiller la soupe.
Il lui montra un petit savon en forme de pétale de rose. Elle s'émerveilla.
— Vous voyez?
Elle était convaincue.
— Faut pas me le donner, dit-elle, je ne saurais pas quoi en faire.
Il sortit un autre pétale de sa poche.
— Vous avez bien une fille un peu coquette?
Nannette tenait un pétale dans la paume de sa main.
— Elle sera contente, dit-elle, même si elle ne saura pas quoi en faire.
Ils rirent tous les trois de bon coeur. Elle reçut le deuxième pétale.
— C'est trop, dit-elle.
Elle toucha l'épaule de Tabarie.
— Vous devez bien savoir ce que c'est, vous? dit-il.
Pierrot se tenait à distance. Il y avait trois chaises autour de la table. Celle qu'elle destinait à Tabarie était recouverte d'un morceau de tapis. Ils quittèrent les fauteuils d'osier de la véranda et entrèrent dans ce qu'elle venait d'appeler la cuisine. Elle avait honte.
— C'est ici que nous mangeons, dit-elle.
Sa main désignait mollement la caisse au tapis. Tabarie s'assit. Il jeta un oeil hagard dans le bol. Il n'avait ni fourchette ni cuillère. Il y avait une louche flambant neuf dans la soupière qui était une vraie soupière. Le couteau était posé devant le bol. Un mouchoir plié en quatre figurait peut-être une serviette. À côté de la soupière, il reconnut le pain et le pâté! Il ne dit rien. Une autre bouteille était débouchée. Il ne connaissait pas la cave qu'une génération de forçats avait creusée sous le bâtiment administratif. Mais Pierrot tenait à s'expliquer. Il devait la soupe à son salaire et le pain et le vin étaient un cadeau de la direction. Il arriva difficilement au bout de cette confession. Il n'expliquait pas le pâté. C'était peut-être tout ce qu'il avait volé. Tabarie avoua qu'il se sentait flatté. Il porta le bol à ses lèvres et but lentement. Il savourait cette première gorgée. Nannette rougit. Pierrot rompit le pain au-dessus de son bol. Tabarie n'aimait pas ces manières mais il reçut le morceau de pain déchiré par les mains de Pierrot qui se signa plusieurs fois. Nannette attendit que Tabarie eût achevé son bol de soupe pour lui en proposer une autre louchée. Il ne refusa pas. Cette fois, il trempa le pain. Il se régalait. La troisième louchée était de trop. Il l'acheva en prévenant qu'il en resterait là quant à la soupe. Il posa le bol vide et aussitôt elle le remplit de vin. Elle ne s'occupait que de lui.
— Vous ne manquerez pas de savon, affirma-t-il au milieu du repas.
Il se gavait de pâté. Le vin lui montait à la tête. La savonnerie se situait à la lisière de la forêt qu'on pénétrait toujours par le même chemin sans cesse recommencé. Les premières plantations de coca se trouvaient à dix mille de là. Il avait lui-même fixé cette distance à une époque où il ne possédait encore rien de négociable, tout juste un peu d'argent qui était ce qui restait d'un héritage.
— J'ai vendu la métairie et conservé la maison du bourg.
Le passé enfin évoqué un peu au-delà de la limite imposée par, disons, la savonnerie et la veuve. Pierrot ne posa pas la question qui lui brûlait les lèvres.
— Je n'ai pas vu les enfants, dit Tabarie en pleine mastication. Les plus jeunes, expliqua Nannette, ceux qui n'étaient pas encore en âge de gagner leur vie, couchaient en ce moment dans la cour sous une bâche tendue entre le chenil et le poulailler. Tabarie entendit les chiens pour la première fois. Ils se frottaient silencieusement contre la grille. Pierrot avait la main dure. Il louait des chiens fidèles et précis. Tabarie ne savait pas. Le poulailler était une gérance. Mais Nannette manquait d'expérience. Le propriétaire l'accusait de le voler. Tabarie comprenait l'absence de poulets sur la table. Une paire d'oeufs aurait tout changé, certes. Mais il était repu. Chez lui, il rotait comme un Arabe. Il se retint et proposa qu'on mangeât les fruits sous la véranda en finissant le vin. Pierrot trouva l'idée bonne. Il se leva le premier. Il y avait longtemps qu'il n'avait pas aussi bien mangé. Demain il volerait des oeufs pour les enfants. Ils adorent les gober. Tabarie fouillait du regard l'ombre de la cour. Il distinguait peut-être la bâche, en tout cas il entendait le frottement des chiens contre la grille. Le poulailler était silencieux. Pierrot parla du renard dont il avait vendu la peau. Une pièce exceptionnelle, lui avait-on affirmé tandis qu'il la montrait, la tenant par les pattes aussi haut que possible. Il n'en tira presque rien, car le renard ne valait plus ce que vaut le vison. Nannette était mécontente. Il n'avait pas le sens des affaires. Il était bonasse ou bête comme ses pieds. Mais ce n'était pas le renard qui avait servi à acheter la chaise. Il était six heures. Nannette ne dormait plus depuis l'appel des matines. Elle était seule dans le lit parce que c'était jour de congé pour Pierrot qui avait amené les chiens, il était parti la veille, il avait rassemblé les chiens dans la cour et le directeur (Néron?) avait confié son admiration à Nannette qui pensait au lendemain. Les chiens entraient tous dans le fourgon cellulaire. Le directeur se tenait au milieu de ses invités. Chacun avait sa voiture. Une jeune et jolie femme entretenait Pierrot en marge de ce cercle. Les chiens jappaient peut-être. Le fourgon voyagerait seul par la route principale. Les voitures emprunteraient des chemins de traverse, le directeur tenait à montrer à ses invités un certain nombre de curiosités qui selon lui les marqueraient à jamais.
Nuit des chiens.
Nannette s'en souvenait sous ce nom, comme elle se souvenait de la Nuit du bijou et de celle de la Chaise (qui manquait). Il y eut d'autres nuits pour alimenter la mémoire de Nannette. Nannette la nuit. Toute sa mémoire s'y retrouvait, peut-être intacte. Le propre de la nuit. Comme il y a un propre du temps ou un propre des saints. Bréviaire de l'angoisse. Le chahut continuait dans la cour. Le chenil était resté ouvert et les poules y étaient entrées pour picorer. Elle aimait les voir fouiller la terre, suivies de leurs petits que ses propres enfants refusaient de voir grandir.
— Vous ne retiendrez jamais tous ces noms, dit Pierrot à la jeune femme.
Il les lui répéta en désignant les chiens à travers la grille du fourgon. Elle avait une jolie bouche, les mots semblaient couler de source. De loin, le regard était seulement bleu, Nannette ne chercha pas en savoir plus, d'autant que le directeur l'assommait de flatteries à propos de Pierrot qui deux semaines plutôt était aux arrêts de rigueur, enfermé dans cette chambre sans fenêtre où elle avait couché une fois elle-même, un jour de disette.
— Nous allons perdre du temps, se plaignait un des invités.
Mais le directeur ne démordait pas, ils passeraient le dimanche à visiter des lieux de sa connaissance, ce soir on se divertirait autour d'un feu dans la cour du château, la chasse ne commencerait que demain. Nannette connaissait le château. C'était un fortin au bord de la rivière. Des Indiens vivaient dans les fossés. Il y avait de bons pisteurs parmi eux. Mais le rôle de Pierrot s'arrêtait aux chiens qu'il louait avec la promesse qu'ils seraient bien traités et bien nourris. On ne lui en demandait pas plus. D'ailleurs il voyageait avec le fourgon. Ils seraient arrivés avant midi. Il n'aimait pas confier ses chiens à des étrangers. Il avait l'impression de les abandonner. Quand il revenait les chercher, le dimanche suivant, il y en avait toujours un de blessé et c'était toujours triste à voir, il écoutait les explications qu'on lui donnait pour se dégager de toute responsabilité et il était quitte pour créditer son compte de misère, supportant les frais sans en calculer la portée. Il fallait passer la semaine dans cette perspective. Il modérait la boisson en cas d'urgence. Une fois on l'avait ramené de force au château en pleine semaine parce que les chiens étaient devenus agressifs. Il avait dessoûlé en chemin et une fois sur les lieux, il avait insulté du beau monde puis il avait été mordu par un de ses propres chiens. En conséquence, il le tua devant tout le monde, à coups de matraque. Il les avait écoeurés. Ils ne voulaient plus le voir. On le laissa seul avec ses chiens. Il demeura une bonne heure à les regarder sans savoir ce qu'il devait faire maintenant. Il demanda à un Indien d'emporter le chien mort. Ensuite il donna à manger aux autres. Il les regarda encore longuement.
Au bout d'une heure, le directeur vint lui ordonner de s'en aller, le fourgon attendait, il ne perdait rien pour attendre, Pierrot demanda tranquillement en quoi consistait l'agressivité dont les chasseurs avaient été les malheureuses victimes. Il prenait des gants. Le directeur gonfla sa poitrine pour aspirer la fumée de son cigare puis ses paroles s'épanchèrent sur fond de ciel tropical, volutes tourmentées par les crispations de l'air en attente de pluie. Les chiens avaient un mauvais regard. C'était toute l'explication. D'ailleurs, il venait de tuer le plus agressif, eux-mêmes ne s'y étaient pas trompés, ils l'avaient tous désigné comme le meneur.
— C'est fou ce que les riches se sentent persécutés, pensa Pierrot. Ce sont les riches qui font le malheur des pauvres, d'où cette idée de persécution qui fragilise leurs défenses. Il n'y a qu'un ennemi, le pauvre. La réciproque de cette vérité est impossible à établir. Pierrot était complètement dessoûlé maintenant.
— Vous devez partir, dit le directeur, nous n'avons plus besoin de vous ni de vos chiens.
Pierrot était offensé. L'offense, c'est un cadeau que les riches font aux larbins pour diminuer la pauvreté. La réciproque est un mensonge. Et Pierrot ne se révoltait pas. Il manoeuvrait dans les marges, mais il était toujours visible. Le directeur retourna dans le pavillon où les invités se chamaillaient à propos d'une perte de temps que rien ne pouvait compenser. S'en prendre à Pierrot ne résolvait rien. On l'observa depuis les fenêtres. Maintenant les chiens paraissaient parfaitement tranquilles. Ils regardèrent le fourgon s'éloigner. Sur son siège, à côté du muletier, Pierrot avait recommencé à boire. Ils arrivèrent chez lui en pleine nuit. Il dormait sur l'épaule du muletier qui se plaignait de son haleine, mais lui-même n'avait pas résisté à la tentation. Le fourgon rentra dans la cour. Une mule buvait dans la touque et les autres s'ébrouaient dans l'attelage. Le muletier siffla pour avertir Nannette. Elle l'éclaira avec la lampe de service. Pierrot n'eût pas aimé qu'elle en fît usage, mais il dormait. Le muletier l'aida à le coucher sous la véranda. L'haleine était infernale, il empuantissait la maisonnée, le muletier apprécia l'explication qui était une réponse à une critique qu'il avait formulée sans vraiment le vouloir, il n'aurait pas aimé que sa propre épouse le couchât sur le trottoir sous un pareil prétexte.
— Et les chiens? Ils étaient à peu près tranquilles. Le problème était de les réintégrer au chenil. Le muletier se voyait mal assumer cette tâche. Il s'en alla avec les mules, laissant le fourgon au milieu de la cour. Les chiens s'agitèrent quand Nannette s'approcha de la grille. Elle ne les aimait pas. Elle aimait les oiseaux, mais les rapaces l'inquiétaient. Les chats la séduisaient, et peut-être aussi les chevaux, les animaux l'intranquillisaient au point qu'elle ne dormait jamais en leur présence. Le muletier avait refusé de pousser le fourgon près du chenil, à une distance qui la mettait à l'abri de l'influence des chiens sur ses nerfs. Il avait raison. Demain matin, le fourgon serait à l'ombre, tandis que c'était le moment de la journée où le chenil était inondé de lumière. Nannette n'avait pas insisté. Le muletier espérait seulement dormir dans son lit. Il avait épousé une enfant dans l'espoir de la dominer mais c'était elle finalement qui lui imposait ses caprices. Nannette retourna se coucher. Les chiens gémissaient. Ils ne le réveilleraient pas. Et elle ne dormirait pas. Elle somnolait cependant lorsqu'elle l'entendit ouvrir les grilles du fourgon. Les chiens trépignaient en jappant. Le soleil était levé. Il rentra et la battit avant de s'endormir à sa place dans le lit. Elle alla se rincer le visage dans la touque. Les chiens étaient couchés. Il y avait une poule parmi eux. Nannette s'approcha du chenil. La poule montra son profil et s'immobilisa encore. Les chiens l'ignoraient pour l'instant. Il se la disputèrent sur le coup de midi, réveillant Pierrot qui s'était déjà levé une fois pour fouetter un enfant qui pleurait. Nannette ferma les yeux. Il y avait toujours un moment dans la journée pour éclairer son impuissance.
Le muletier vint chercher le fourgon dans l'après-midi. Il amenait deux condamnés à mort à (ici nom de la ville) où la veuve était installée pour une semaine entière. Nannette avait nettoyé l'intérieur du fourgon. Il l'en remercia. Elle lui faisait gagner du temps. À peu près le temps qu'il avait perdu ce matin en cédant au caprice de sa jeune femme qui voulait acheter une fanfreluche. Il ne dit pas ce que c'était, comme babiole. Il se fichait du prix qu'elle avait coûté. Il avait perdu du temps et c'était une autre femme qui le retrouvait. Il lui serra la main. Pierrot était sous la véranda.
— Fiche le camp! dit-il d'une voix tranquille.
Le muletier dit oui monsieur, il n'avait pas terminé son histoire, dit Nannette qui le retenait par la manche, il n'avait aucune envie de la terminer maintenant, même si Nannette lui proposait un verre, à quoi ressemblaient les condamnés à mort? Il ne pouvait vraiment pas rester. Il attela les mules sans répondre aux questions de Nannette qui s'amusait. Quand il eut fini, il salua encore puis il grimpa sur son siège.
— La prochaine fois, dit-il en s'en allant, la femme et le travail me tuent, des fois je ne sais plus où j'ai la tête.
Pierrot n'avait pas bougé. En passant, le muletier avait dit monsieur Desforges et il avait incliné la tête pour remplacer les mots, il n'aurait peut-être pas aimé qu'on l'obligeât à les prononcer, il avait la réputation d'une tête dure mais il manquait d'intelligence. Pierrot les haïssait et il haïssait le système qui les nourrissait et où il avait sa place. Il se figurait clairement cette échelle mais préférait l'image du cercle réduit à une circonférence et un point central. Le monde était à la circonférence, réduit à l'égalité devant la mort, les bons comme les méchants. La vie était une question de vitesse de rotation et de vertige. On pouvait trouver le bonheur dans la pulpe d'un fruit, rarement dans le coeur d'une femme et quelquefois dans le travail, personne ne ressemble à personne ou du moins on n'est jamais sûr de ressembler à quelqu'un.
Nannette lui demanda de l'argent. Quand il revenait du château, il avait de l'argent, il n'avait pas eu le temps de le dépenser. Ils étaient généreux, ils savaient mesurer cet écart, ils ne se trompaient jamais, tandis qu'un pauvre est toujours dans l'erreur. Il lui donna les sous qu'elle demandait, elle les compta. Elle regrettait pour le chien. Il regrettait aussi. Il y aurait d'autres chiens tués par sa colère. Celui-ci était simplement le premier. La vie de Pierrot subissait tristement ces segmentations de débuts et de fins. Il était capable d'énumérer ces fragments de quelque chose qui était comme posés sur la vie, quelque chose d'immobile et de clairement minéral, dessous il était seul représentant de la vie animale et le végétal commençait le pourrissement. L'odeur même de la moisissure le déroutait. Il préférait l'excrément, et pensait à s'y vautrer. Mais il ne mit jamais en pratique ce que lui inspiraient les coulures et les dégoulinements de son esprit. Un mur est forcément percé d'une porte. La porte était là avant vous et vous arrivez après le mur. La clé vous appartient. Il fourrageait les serrures et on s'en plaignait. Il n'était pas seul et le regrettait toujours. Elle ne parlait jamais de Pierrot. Elle n'avait pas d'amis. Elle parlait rarement aux femmes. Les hommes l'ennuyaient. Elle les perçait à jour si c'était nécessaire, sinon elle les oubliait et ils ne manquaient pas de s'en étonner quand ils revenaient. Ce qu'elle pensait d'elle-même ne devait pas avoir beaucoup d'importance. Elle n'avait jamais rien changé, sauf sa propre vie, deux ou trois fois, elle ne savait plus, elle se souvenait trop bien de la première fois. Sinon les autres se chargeaient de l'influencer. Pierrot était plus discret, par nature et non pas par effort de ne pas lui nuire, il se fichait bien de son bonheur, il ne l'aimait pas parce qu'elle était laide, il ne le lui avait dit qu'une fois à propos des hommes avec qui elle couchait pour de l'argent. Les hommes revenaient. Et elle était toujours là. Leur argent ne suffisait même pas à entretenir les gosses qu'ils lui faisaient. Elle était perdante. S'en rendait-elle compte? Il aimait lui ouvrir les yeux. Elle s'efforçait de croire à ce qu'elle voyait. Il avait des mains puissantes quand il lui tenait la tête de cette manière pour la regarder. Il aimait le bleu de ses yeux et ses taches de rousseur. Sa peau était peut-être aussi douce qu'il eût aimé qu'elle fût. Il la caressait rarement, ou alors avec un objet, il l'avait caressée avec l'ampoule contenant le bijou, avec un galet porte-bonheur trouvé dans une rivière qui pouvait être celle de son enfance, il lui réservait la douceur et l'infini d'une sphère à la mesure de sa main, simple géométrie destinée à rompre momentanément la dureté de ses poings.
Un jour elle accoucha dans le cellier de l'appartement du directeur où elle nettoyait des cuivres. La femme du directeur, qui n'avait pas d'enfants, prétendait avoir souffert plus qu'elle. L'enfant gigotait dans un torchon. Le directeur lui avait souhaité bonne chance puis il lui avait reproché en riant de ne pas vouloir ouvrir les yeux. Nannette était déjà debout, prête à s'en aller. Il lui offrit le torchon et des fruits qu'il plaça lui-même dans le revers de sa robe. La négresse de service transporta l'enfant jusqu'à la maison. Pierrot était en mission. Il n'avait pas précisé la nature de cette mission. Il s'absentait pour un temps indéfini. Elle avait songé à ces voyages en France qui pouvaient durer plus de trois mois, et trois autres pour le retour.
— Une mission, en effet, dit le directeur, il l'aurait informée si elle avait été son épouse (celle de Pierrot) et s'il avait été certain que l'enfant était de lui (enfant de Pierre), pensa-t-elle en recevant les fruits.
— Je me charge de l'enfant si madame permet, avait dit la négresse.
Madame, ce n'est pas toi, avait bêtement pensé Nannette, mais elle. Elle avait été gentille après tout. Elle regrettait pour la douleur et pour le sang sur le tapis de la salle à manger. C'était sa douleur et son tapis. Quand Pierrot rentra, l'enfant était mort. Les fruits n'avaient pas suffi à le maintenir à la hauteur de la chance que lui avait souhaitée le directeur. Il alla se recueillir sur la fosse. Un fossoyeur chaulait un corps. Poussière ou lumière, nous n'avons pas d'autre alternative. Il jeta la poignée de fleurs dans le coin de la fosse où le fossoyeur se souvenait d'avoir enterré un enfant. Peu importait. Pierrot ne ressentait aucun chagrin.
Il alla jeter un coup d'oeil sur la concession qui avait été la sienne avant qu'il ne se mît dans la tête de rentrer au bercail pour y vivre encore et y mourir au milieu des siens, s'ils existaient, si leur existence avait conservé cette force que les fruits de l'imagination ne possédaient pas en échange. L'emplacement était toujours vide. Il avait fait des envieux à l'époque, à cause du rocher qui était une stèle magnifique. Le rocher pouvait ressembler à quelque chose, les avis ne manquaient pas. Son ombre était une horloge fidèle mais il n'y aurait personne pour compter les jours. La terre était presque noire, avec une veine d'ocre en diagonale. Il avait peint en blanc les bornes qui étaient de simples pierres recueillies sur le tas de terre que le fossoyeur extrayait d'une autre tombe. Un pin dominait l'endroit. Il venait souvent s'y recueillir à l'époque. Le galet n'était pas un galet. Il ne l'avait pas trouvé dans une rivière comme elle l'avait cru pendant longtemps. La rivière n'était pas celle de l'enfance ou l'enfance ne connaissait pas de rivière. Il avait interrogé la science du fossoyeur qui pensait que le galet était un fruit de la foudre. Il lui en montra les effets sur une croix de fer réduite à la géométrie étrange d'une griffe ou d'un sabot. Serre chaude, le fruit était un autre galet à la surface duquel on devinait encore la couronne d'épines. La forcerie s'exerçait avec une précision d'enfer. Il lui montra les arbres dont il s'occupait quand les morts ne le dérangeaient pas. Le pin raturait le ciel en tous sens. Il avait caressé le galet à deux mains pendant le temps de ses explications. Il regrettait de ne pas l'avoir vu à temps, sinon il aurait lui aussi était attiré par cette convexité oblongue.
— C'était du verre fondu, affirmait-il. Son propre père était mort foudroyé au bout de la bêche qu'il transportait sur l'épaule. Il revenait du jardin. Sa cruche, qu'il tenait à la main, s'était transformée elle aussi en une espèce de galet qu'on n'avait pas conservé parce qu'on craignait qu'il portât malheur. Il n'était pas superstitieux mais il le deviendrait peut-être en présence d'un aérolithe. Avait-il, Pierrot, entendu parler de ces corps célestes? Ces pluies le fascinaient. Il redoutait d'en être la victime, quoiqu'il ne connût pas d'exemple de mort de cette façon-là. Le mot était nouveau. La vulgarisation aussi. Il lisait un bulletin spécialisé dans les choses de l'espace qui est un infini incompréhensible. Faire semblant de le comprendre ne résolvait rien, la question demeurait et on n'avait pas le temps d'y répondre ni de trouver le moyen de ne plus y penser. Il ne croyait pas au progrès.
— Pour y croire, faut accepter l'histoire, c'était au-dessus de ses forces, il haïssait les personnages historiques. Il avait creusé la fosse d'un de ses personnages qui tenait à finir en terre avec une pierre dessus. La pierre s'inclinait et menaçait tous les jours de s'enfoncer dans la terre. Il la soulevait pour glisser dessous des cailloux qu'il avait en réserve dans la broussaille, mais la pierre était opiniâtre et la terre vorace. Un graveur était venu une fois pour réparer l'outrage de la pluie. Il s'était plaint de la qualité de la pierre qui finalement, sous l'action du burin intempestif, s'était coupée en deux parties inégales, la séparation était oblique et on la remplissait de petits cailloux, mais ce n'était pas lui qui se chargeait de ce labeur, ils amenaient des coquillages dans leur chapeau et dans les jupes des fillettes, il n'aimait pas les voir s'agenouiller pour déposer obstinément ces petits cailloux dans la brèche qui était gourmande, peut-être exigeante, à quoi pouvaient-ils donc penser en se livrant à cette espèce de rituel? Quand la pierre s'est fendue, le graveur l'a encore frappée avec son marteau puis il est resté prostré, il se demandait sans doute comment il allait expliquer ce mauvais travail ou bien l'explication lui semblait évidente et il cherchait une solution qui satisfît les adorateurs du personnage dont il n'avait restauré que la moitié du nom. Ils s'expliquèrent dans l'allée, à la tangente de la tombe, le fossoyeur les observait. Il s'était promis de ne pas intervenir s'ils en venaient aux mains. Il avait été le témoin d'un grand nombre de querelles. Le monde entier contenait dans cette fresque. Il était conscient d'être un sage. On le félicitait quelquefois parce qu'il avait trouvé le mot qui convenait à l'attente. Il sidérait peut-être mais n'eût pas aimé que ce pouvoir fût l'objet d'une flatterie. Pierrot le rassura. Il n'était pas venu pour le flatter seulement parce qu'il avait été attiré par cet étrange galet qui n'était peut-être pas un galet.
— Si je l'avais vu avant vous, dit le fossoyeur en pelletant au fond du trou (il n'avait pas cessé de pelleter en parlant sauf pour examiner le galet que Pierrot avait consenti à lui confier parce qu'il n'y croyait pas encore), il serait à moi maintenant.
Le galet commençait à prendre un sens. Il y eut une Nuit du galet.
— Je ne sais pas ce que c'est, avait dit Pierrot, ça ne vaut rien.
Il avait tenté de le briser sous la masse. Du verre aurait éclaté en mille morceaux. Il chercha le coup porté une minute plus tôt. La surface du galet était intacte. Il y avait un galet dans son enfance. Il n'y avait pas de rivière. Il ne l'avait pas trouvé dans le cimetière où reposait son père. Il commença à la caresser. Elle voulait parler de la concession. De cet argent. Il voulait s'éterniser proprement. On le jalousait parce qu'il était arrivé le premier après l'agrandissement du cimetière. L'emplacement était marqué par un piquet d'acacia numéroté. Il nota le numéro et le fit enregistrer à son nom. Ce fut tout. Depuis, personne n'était venu lui avouer la jalousie dans laquelle le mettait cette possession injustifiable en tout cas par la position qu'il occupait sur l'échelle sociale.
La fosse serait empierrée et cimentée. Il avait voulu entreprendre lui-même les travaux mais on le lui avait interdit. Il avait apporté les outils. Le fossoyeur s'était amené aussitôt pour lui expliquer qu'il était en train de violer un privilège. Il mettait le mot privilège à la place du mot droit qu'on s'habituait depuis peu à mettre à la place du mot privilège, bien que les temps eussent encore changé, mettant le désir des uns à la merci des autres qui sont toujours les mêmes. Une discussion s'ensuivit. Pierrot ne démordait pas. Le fossoyeur devint menaçant. L'excavation était son affaire. De droit. Personne ne pouvait ni le contester ni se substituer à lui sans sa permission.
— Or, ma permission, Monsieur, je ne vous la donne pas.
Pierrot en convint finalement. Il n'avait pas l'intention de manger le pain d'un pauvre bougre qui le défend sans penser aux conséquences.
— Il n'y a pas de conséquence, déclara le fossoyeur, je creuserai ce trou, et il l'informa du prix. Pierrot était d'accord. Il ne marchanda pas. Il consulterait les tarifs seulement pour s'assurer que le fossoyeur n'abusait pas de ses privilèges. Une fois le trou creusé, il l'empierrerait lui-même.
— Ça m'étonnerait, dit le fossoyeur.
Il donna le nom de l'entreprise qui se chargeait de ce genre de travaux, puis, pour ne pas se trouver de reste, il donna aussi le nom du lapidaire qui avait le monopole des meubles. Pierrot s'était endetté malgré lui. Le fossoyeur lui révéla l'échelle des prix et lui en montra des exemples. Ils se promenèrent longuement dans les allées du cimetière. Le fossoyeur n'avait pas caché son peu d'estime pour les gardiens du bagne mais Pierrot serait le premier sans doute à être inhumé dans ce cimetière. En tout cas il était le premier à en posséder une parcelle. Il le renseigna alors sur les jalousies que cette possession alimentait presque publiquement. Le directeur du bagne (Néron?) avait été un des premiers à la contester. Pierrot dit qu'il n'avait jamais eu vent de ses prétentions. Il avait payé ce qu'on lui avait demandé. Il conservait religieusement le bout de papier. Personne n'en annulerait l'écriture dans le registre où il avait lui-même signé.
— Ça n'arrive jamais, dit le fossoyeur, sauf quand ça arrive.
Pierrot allait y penser tout le temps maintenant qu'il savait. Il n'interpellerait pas le directeur pour le remettre à sa place, même au plus profond de ce délire tremblant qui était aussi une découverte récente, d'après le fossoyeur qui aimait ces éclairages nouveaux, il faillit parler encore des météorites mais Pierrot n'avait plus le coeur à se laisser dorloter par ces concepts venus d'ailleurs. Il caressait le corps de Nannette avec le galet. Elle avait peut-être raison au sujet de la concession du cimetière. Il ne trouverait pas l'argent pour faire construire le caveau, puisqu'il n'était plus question qu'il le construisît lui-même. Il rangea les outils dans la cabane qui faisait partie de la gérance du poulailler. Nannette n'aimait pas les outils neufs. Elle le harcelait. Peu de temps après une maladie décima toute la volaille. Des ouvriers vinrent démonter les installations et ils les emportèrent dans un camion dont les mules avaient sué toute l'après-midi en plein soleil. Le terre-plein attira les enfants. Pierrot avait sorti les outils de la cabane mais en rentrant le soir il s'aperçut de leur disparition avant même de se mettre à manger. Il ne dit rien. Nannette non plus. Il la caressa pendant une bonne heure avec le galet dont il se mit à lui parler. Elle finit par le prendre dans ses mains pour l'observer.
C'était un bel objet. Il y en avait de semblables dans les salons de son enfance, dans une vitrine où la trace de ses doigts trahissait toujours une curiosité qu'on avait d'abord trouvée inadmissible, puis malsaine et, avec le temps d'en finir avec la prime enfance, maladive. Il l'écouta. Il pensait à la concession. Le pin et le rocher, le bleu de la mer, il avait pensé à élever la pierre à la hauteur du regard d'un enfant qu'on aurait été obligé de soulever pour satisfaire son instinct de reconnaissance. Enfant, il adorait déchiffrer ces absences. Il comparait les patines, puis la matière même des pierres le provoqua, il surveillait l'agencement chaque fois mis en péril à l'approche de l'hiver, l'hiver modifiait la géométrie des terre-pleins, il arrivait qu'on prolongeât une allée, un hiver on fit même tomber le mur pour en construire un autre un peu plus loin, il pleuvait, il plut pendant tout le temps des travaux, il se souvenait de cette pluie et du visage dégoulinant des ouvriers qui clignaient des yeux et se frottaient le visage pour le regarder, il était sous le porche d'un caveau, à l'abri de la pluie, il vit le premier flocon, ils levèrent la tête et maudirent le ciel comme s'il leur appartenait.
— Je ne possède rien, dit-il à Nannette, que ce lopin de terre.
Peu importait que ce ne fût pas de la bonne terre.
— Il y a des terres à cultiver, des terres à maison bourgeoise, des terres au pied des montagnes et d'autres dont on n'a pas idée, mais rien ne m'appartient, sinon ce carré qu'il avait délimité avec des pierres blanches.
Il admettait maintenant que son idée avait été mauvaise dès le début. Il avait vu l'affiche au tribunal où il attendait qu'on eût fini de juger un pauvre type dont il avait promis de donner des nouvelles. On agrandissait le cimetière et on donnait le prix des concessions. Il posa le doigt sur le prix qui convenait à sa bourse. Au cimetière, le gardien écouta ce prix, puis il le conduisit jusqu'au bout d'une allée où il s'arrêta. Il n'allait pas plus loin à cause de la boue. Il montra le pin. Pierrot le remercia et il alla tranquillement voir la parcelle. Le terrain avait été labouré par les sabots des chevaux.
Il avait vu les chevaux sur la place. Les valets parlaient le même patois que lui mais il ne s'approcha pas. Il reconnaissait ces visages, presque tous lui disaient quelque chose, des noms commencèrent à prendre de l'importance, il partit avant de ne plus pouvoir résister à la tentation de poser des questions. Il y avait cette nostalgie en lui. Il haïssait ce sentiment. Il savait trop bien qu'il finirait par le satisfaire.
Tabarie, plus tard, lui proposa ce voyage. L'image des chevaux sur la place avec leurs valets immobiles et bavards, lui revint en mémoire. Tabarie perçut le sens de cette attente. Il était discret en la matière. Puis les yeux de Pierrot se remirent en mouvement. Il ne savait pas pour le voyage. Il obtiendrait un congé, là n'était pas le problème. Il y avait Nannette et les enfants, les chiens. Il n'avait pas dépensé l'argent de la concession qui lui avait été payée dix fois son prix. L'argent était à la banque. Il voulait réfléchir. Oui, le voyage en France. Il avait pensé à un aller sans retour une fois acquis tous les avantages de la retraite. Il n'avait plus ce désir de retrouver ailleurs ce qu'on a perdu chez soi. Regrets essentiels. Nannette préférait l'argent. Mais ils n'y touchaient pas. Ce n'était que le prix d'une mort tranquille. Il l'avait payé, avait possédé un temps l'objet de ce désir et il avait eu la possibilité de se rétracter. Maintenant le voyage. Et la perspective d'une vision qui sans doute parachèverait sa reconnaissance. Il avait pensé à une pierre oblique qu'on peut lire les mains dans les poches sans se baisser. Il n'avait même pas les moyens d'une simple dalle qu'on finirait par abandonner à son enfoncement, aux cassures, à l'éparpillement aussi, au recouvrement, à l'oubli véloce, à l'infidélité surtout, l'oubli n'est rien sans cette perfidie. Tabarie écoutait.
Maintenant Pierrot évoquait des souvenirs d'enfance. Valets et maquignons sous le couvert de l'église, la paille voletait devant ses yeux, il avait arraché une plume au paon et son père avait payé le prix de cette offense. Il n'avait pas vu le travail des chevaux dans le cimetière. On n'avait pas construit le mur. La broussaille délimitait l'étendue des nouvelles concessions. Il s'était juché sur le rocher. Comme un enfant. Le rocher lui plaisait. Il y graverait son nom et dans la pierre de la dalle, il laisserait un graphisme révélateur de son passage sur la terre. Trois jardinières borderaient ce coin de paradis. Elles n'attendraient pas longtemps son retour du purgatoire. Mais quelles mains en renouvelleraient l'existence?
— On ne peut pas penser à tout, dit-il, ou alors si on a vraiment pensé à tout, il n'est plus possible de mettre de l'ordre dans sa tête.
Bourdon. Mouron. Tabarie connaissait les mêmes sentiments. Il redoutait cette égalité mais n'avait pas le pouvoir de prendre l'avantage sur l'autre en matière de sentiment et de sentimentalité. Il y avait encore de la paille, se souvenait Pierrot et des Indiens la récupéraient, ils la ficelaient et la chargeaient sur le dos des femmes qui descendaient en trottinant la pente boueuse des nouvelles parcelles marquées de loin en loin par des piquets d'acacia. Il les voyait remonter sur l'autre pente. La montagne était écrasante, le vert de ses adrets était peut-être la couleur d'une autre profondeur, il avait lu cette exigence dans le regard des Indiens, des femmes surtout, des enfants jouaient à se poursuivre en tournoyant autour des piquets, il n'entendait pas leurs rires. D'autres cueillaient des baies dans la broussaille. Ils étaient plus proches. Il pouvait voir leurs yeux. Il se dit: c'est leur terre. Ils le dépossédaient, non pas par envie, mais parce qu'ils s'estimaient propriétaires de ce qui allait lui appartenir. Il les haïssait. Il allait commencer par ce lopin de leur terre. Un jour il possèderait une parcelle dans une rue naissante. Il y construirait une maison. Il y mourrait, le corbillard ferait ce chemin et, dans les jardins de Saint-Patrick, il s'éterniserait au pied de ce rocher, la nature se chargerait de recommencer le pin, l'océan était la preuve de cette éternité, une preuve visuelle, étrangère au langage des hommes qui ne possèdent jamais ce qu'ils voient mais seulement ce que leur langue décrit, en art comme en droit, ces deux mamelles de la langue. Il paya le lendemain. On lui demanda même de signer et on lui donna une enveloppe contenant les références de la preuve qu'il était propriétaire. Ils conservaient cette preuve dans leurs bureaux. Cette idée le décourageait toujours mais il ne la commentait plus. Il se contentait maintenant de saluer et de tourner le dos, et il prenait soin de fermer la porte derrière lui. Les couloirs, les escaliers lui paraissaient trop réels. Il entrait dans la rue comme dans un rêve où la réalité est fragmentaire, chacun de ces fragments ayant le pouvoir de projeter la conscience dans un domaine connu où il ne reste plus qu'à faire usage de ses droits, quitte à bafouer la vérité, le bagne en était la preuve, et la guillotine la meilleure représentante des moyens à mettre en oeuvre pour pouvoir vivre ensemble, heureux et malheureux.
En apprenant cette nouvelle, Nannette s'effondra. Il avait payé la concession avec l'argent de la chaise.
— Quelle chaise? demanda-t-il.
Elle la lui montra. Il tomba des nues. C'était une chaise de style qui sentait l'encaustique et la naphtaline. La tapisserie était vert et or, tout en arabesques symétriques. La menuiserie encadrait de blanc cette aristocratique géométrie. Des clous d'argent en forme de fleurs ponctuaient une frise où l'on distinguait des ocres et peut-être du bleu. L'objet respirait cette beauté qui impose d'abord son équilibre. Tous les beaux meubles qu'il avait eu l'occasion d'observer, sans les admirer d'ailleurs, reposaient sur quatre pieds. À la maison, on préférait s'en tenir au tabouret et la table était bancale comme les armoires. Il avait même vu un cinquième pied sous un bahut monumental. Nannette dit: je pensais avoir réglé la question. Elle avait l'air désespéré mais elle riait doucement.
— Qu'est-ce qu'on en ferait? dit-il, demandant aussitôt: qui réclame cet argent?
Le fils aîné était escrimeur dans une baraque foraine. Elle prononça son nom. Il avait lui-même jeté aux ordures un daguerréotype où il était portraituré en développement. Il avait conservé l'encadrement pour un cheval mais la gravure était trop chère et il avait renoncé. Il (Pierrot) avait pensé à lui avant même qu'elle prononçât son nom. Il avait séjourné une fois en prison mais il n'y avait pas eu de procès. Ensuite il avait tué en duel l'amant préféré de sa maîtresse et on avait longtemps discuté son droit de se battre en duel, pour finalement se mettre d'accord sur la nature réfractaire qui avait motivé sa vengeance à la place de l'honneur. Il s'était enfui en laissant des dettes. On l'avait poursuivi jusqu'à l'orée de la forêt vierge. Il revint quelques années plus tard en habit de saltimbanque. Il s'escrimait avec des spectateurs désireux de le vaincre pour empocher le pactole qu'il défendait avec une rage peu compatible avec les données du spectacle.
Le chef de la troupe était un ami et un complice. C'était aussi un révolté et il volait avec emphase. Nannette ne l'avait rencontré qu'une seule fois. L'homme était à bout de nerfs. Il lui expliqua l'affaire. Il s'embrouilla et recommença plusieurs fois un passage qui mettait en jeu la cohérence de son explication. Nannette tremblait. Il faisait chaud dans la roulotte. Il lui avait servi une eau vaguement rafraîchie. Elle avait peut-être le goût de la fleur d'oranger. L'homme finit par trouver la cohérence qui manquait à son propos. On en venait clairement au prix de la chaise. Il était exorbitant. Elle n'avait pas vu la chaise et s'imaginait que l'autre lui mentait. Mais le fils prodigue confirma le prix et l'histoire. Le bourgeois qu'ils avaient volé ne démordait pas. Il avait accepté qu'on lui rendît les meubles et l'argenterie. Fors la chaise qui lui déplaisait depuis toujours. Ils avaient longtemps discuté mais il n'y eut rien à faire. Il exigeait le prix de la chaise. C'était son prix. Ils s'étaient renseignés. Le fils tenait son cigare en sixte et soufflait la fumée en ouvrant la bouche pour parler. Il parlait de l'argent de son père. Il en connaissait l'existence à la suite d'une enquête au cours de laquelle il avait réussi à provoquer une indiscrétion. Même le montant n'avait pas échappé à ses recherches. L'homme avait cherché de son côté mais l'ancienne maîtresse à laquelle il avait pensé était morte depuis longtemps. Il était furieux de revenir bredouille mais, dans la diligence, il avait jeté les bases d'un nouveau coup qui les tirerait de cette méchante affaire. Le fils de Nannette lui parla de l'argent de Pierrot. Ils attendirent que Nannette trouvât le moyen de le convaincre. L'achat de la concession mettait un point final à sa tentative de sauver un fils qu'elle n'avait pas mérité. Pierrot l'injuria lentement. Son rêve se déchirait.
— Qu'ils aillent au diable! finit-il par dire.
Il avait pris le temps de réfléchir, sinon elle aurait eu raison. La chaise était parfaite. Pas une éraflure, ni déchirure, elle était parfaite et presque respectable, seulement ce n'était pas un objet dans la possession duquel il eût aimé entrer, d'ailleurs, s'il en payait le prix, en devenait-il propriétaire? Nannette n'en savait rien. Elle avait amené la chaise en gage seulement et elle le resterait peut-être s'il en payait le prix.
— C'est une histoire de fous, déclara-t-il.
Mais il ne voulait pas voir son fils. Il ne voulait même pas lui parler par l'intermédiaire de Nannette. Quant à l'homme, comme elle disait, il pouvait aller se faire pendre ailleurs, il ne le sauverait pas, au mieux avait-il encore le moyen de payer la moitié du prix exigé par le bourgeois pour solde de tout compte.
— La moitié? fit Nannette.
La moitié du voyage. Il avait parlé un peu vite. Il se tut. Nannette l'interrogea. Il répondit par des ouis et des nons qui ne disaient rien du voyage. Tabarie avait promis de payer l'autre moitié, celle du retour, mais c'était peut-être un piège, et Pierrot redoutait en secret d'avoir la faiblesse de tomber dedans. Cette chaise le sauvait au fond. Tabarie comprendrait ou bien il en serait réduit à comprendre.
— La moitié, dit Pierrot, parce que c'est tout ce que je possède, la chaise en plus.
Les larrons avaient plutôt pensé à un prêt. Mais le bourgeois s'impatientait. Ils acceptèrent. Pierrot ne vit jamais le bourgeois. Il ne sut même pas s'il avait existé. Il ficela la chaise dans le feutre que Nannette avait déniché.
— Une seule éraflure, avait-il psalmodié au-dessus de la chaise, une seule!
Un des louis qu'il possédait était éraflé et il valait moins que les autres. Ce que ça vaut, cet infiniment négligeable aux yeux du profane qui ne regrette que l'atteinte portée à une perfection qui n'est ni la couleur de l'or ni les mérites de la gravure!
Le fils disparut de nouveau. Nannette rendit visite au chef de la troupe juste après une représentation. Celui-ci était furieux. L'histoire du bourgeois était un faux. Nannette rit. L'homme se dressa sur ses ergots.
— J'étais au courant, dit-il.
Le rire de Nannette redoubla. Il l'atteignait au coeur même de son problème existentiel.
— Au courant de quoi? dit Nannette et elle partit sans boire le breuvage qu'il avait confectionné pour elle.
Elle s'en trouva mieux. Mais cette fois, pourquoi avait-il cherché à la droguer? Il vint à la maison.
— Je m'appelle Felix.
Il paraissait décontenancé. Il entrait dans la maison d'un pauvre. L'exiguïté de sa roulotte était joliment meublée. Ici, la pièce dans laquelle il se tenait (il doutait qu'il y en eût une autre) n'avait pas de sens et il fut bien incapable de lui donner un nom. Nannette passa à travers une couverture suspendue à un fil de fer. Elle reparut avec des verres et une bouteille. On est pauvre mais pas complètement démuni. Il n'était pas riche, bien qu'il eût hérité. De quoi, il ne le disait pas. De qui, d'une tante sans descendance qu'il avait jamais vue ni connue. Il en parlait par ouï-dire. Elle avait réussi dans la rôtisserie. Elle nourrissait des soldats en vadrouille, des notaires en vacances et des farfelus à l'aventure de leur désir. C'était tout ce qu'il savait. On disait qu'elle s'était prostituée avant d'ouvrir cette rôtisserie. Il n'aimait pas cette idée. Non que l'idée de prostitution le choquât. C'était un commerce comme les autres.
— Alors quoi? fit Nannette un peu agacée par ses préambules.
L'essentiel n'était-il pas d'avoir hérité? Il aimait la route. Il ne voyageait pas. Il prenait la route parce qu'elle menait quelque part. Il avait travaillé dur et un peu entamé l'héritage de la tante (ici le prénom de la tante). Tiens, elle s'appelait (ici le prénom de la tante). Comment avait-il rencontré Antoine? C'est la première fois depuis longtemps qu'elle prononçait ce nom. Il ne l'avait pas rencontré. Il avait frappé à sa porte pour demander du travail. La scène se passait un. Il était. On attendait la. La soirée avait été. Et le moral était. Il lui avait proposé d'occuper provisoirement le poste de lutteur lâché un temps par le titulaire pour des raisons familiales. Antoine savait lutter mais il avait besoin de leçons.
— Il a commencé comme lutteur? dit Nannette.
— Oui. Comme lutteur.
Puis le lutteur en titre est revenu. Antoine était devenu un ami. Il finit par confesser sa déroute. Avoir tué un homme le déroutait encore. Il regrettait de ne pas avoir tué aussi la femme. Il avait songé au suicide. Il aimait lutter. Il secouait durement les barons. Sinon, il laissait une chance au parieur qui ne perdait rien s'il perdait. Il gagnait toujours avec eux, c'est la règle. Et il détestait jouer la comédie avec les barons. Il redoutait cette possibilité de trahison. Et il était dur avec eux. Ils s'en plaignaient. Mais Antoine ne les écoutait pas. Son passé le rongeait. Il m'avait parlé de cet endroit. C'était les mots exacts.
— Mais j'avais pensé qu'il exagérait sa misère.
Il n'était qu'un personnage qui ne trouvait pas les portes du roman.
— Qui a eu l'idée de la cambriole? dit Nannette.
Felix avait besoin d'un peu d'argent. Il n'avait pas payé le fourrage. Un huissier l'avait déjà à l'oeil. Il rodait dans la limite du campement. Il savait sans doute aussi pour l'héritage. Comment ne pas mépriser cette scorie? Mais n'est-on pas toujours le serviteur de quelqu'un? Un point sur le cercle qui est tout ce qu'on peut savoir de la roue qui tourne. La chaise valait deux fois le prix réclamé par le fournisseur. Il lui promettait sa part. Voyait-elle une seule raison de ne pas lui faire confiance? Son fils était parti avec le prix de la chaise. Une moitié lui revenait comme par miracle. Mais la chaise appartenait à Pierrot maintenant. Il l'avait payée après tout. C'était avec lui qu'il fallait en discuter. Elle n'y pouvait rien. Sauf plier l'échine pour recevoir des coups.
Il la plaignit. Il avait battu une femme une seule fois dans sa vie. Il se le pardonnait parce qu'il n'avait jamais recommencé. La femme en question le haïssait peut-être toujours. Mais elle avait reçu le prix de son infidélité. Pierrot ne réglait pas des comptes. Il se soulageait. Elle ne payait rien généralement, et si elle payait, c'était deux ou trois fois le prix. Elle ne pouvait même pas lui montrer la chaise. Elle était dans la cellule d'un bagnard.
— Un bagnard?
On les reconnaissait à la propreté de leur chemise. Il les avait vus descendre enchaînés le Passage des Tristes, a. Un vieux vaisseau de haut bord les attendait. Un arracheur de dents proposait ses services. Des femmes longeaient l'autre trottoir en se voilant la face. Il était à avec une. Il dépensait cette partie de l'héritage qu'il avait reçue en espèces. Le pain et le vin. Elle était charmante mais parlait une autre langue. Il l'avait battue pour ne pas perdre la face. Il l'avait battue devant les autres. C'était facile. Les femmes n'ont aucun moyen de défense. Il avait eu du plaisir et il le lui avait confessé. Elle l'avait trouvé ignoble et elle le lui avait dit. Mais cette fois il ne trouva pas la force de la frapper comme il le désirait. Elle était par terre, les jupes relevées, et elle l'insultait dans sa langue. Il connaissait ces insultes. Elles ne flattaient pas ses origines. C'était un peu vrai. Mais il était orphelin et il avait hérité. Il lui donna une pièce d'or. Il regrettait. Elle se calma.
— Pour moi? dit-elle.
Elle s'en alla. Il ne chercha pas à la revoir. La goélette dans laquelle il embarqua rejoignit le vieux vaisseau de haut bord en plein milieu de l'océan. Ils naviguèrent de concert pendant trois jours. Il ne demanda pas d'explication. Puis le vent se leva et la goélette disparut à l'horizon. Il avait trouvé un emploi sur la galère. Le voyage n'en finissait pas. Il maigrissait parce qu'il en était réduit à manger ce qu'on lui donnait et qu'il n'y avait rien à acheter. Il buvait pour parler de la femme qu'il quittait. Ce voyage insensé n'était pas celui du retour, mais de l'abandon. Il payait ce qu'il buvait, aussi, en arrivant au port, il reçut la totalité de son salaire. C'était toute l'histoire.
Comment il avait flambé les Espèces.
En mettant le pied sur le quai, il se doutait qu'il avait joué gros. Et son oncle l'attendait. Et il le sauva. Il apprit rapidement à gérer le bien et non pas à en alimenter la chronique. Mais la malchance le poursuivait. Il ne la devait plus aux femmes, qu'il fréquentait selon ce que lui dictaient les caprices de son désir de les aimer. Il jouait avec la paresse, avec la négligence, avec le doute. Il devenait dangereux pour lui-même. L'oncle le conseilla d'abord, puis il le critiqua, maintenant il refusait de l'écouter. L'huissier rôdait, occupé à des calculs mentaux où l'application des proportions devait avoir le rôle principal. Comment convaincre Pierrot? Nannette n'en savait rien et elle n'avait même pas envie de le convaincre. La chaise était en lieu sûr.
— Chez un bagnard? dit le saltimbanque.
Nannette se frotta le nez.
— Il est peut-être plus riche que vous, dit-elle en roulant les yeux.
— Mais, dit-il, on dépossède les criminels!
Nannette à voix basse: on les dépossède en surface, mais à l'intérieur?
Felix ne comprenait plus. Que savait-elle? Mais rien. L'intérieur du forçat. Sa tête. Le cerveau. Cette intimité qui est la prison des idées et des sentiments. Il avait appris ça au Lycée. Une date. On n'ouvre pas le cerveau comme le coeur. Elle était en train de le séduire. Elle se fichait de la chaise. Le cerveau du forçat était à prendre. Elle travaillait tous les jours dans cette perspective.
— Tous les jours?
Il n'aimait pas la recevoir chez lui. Il venait ici. Elle montra la paillasse.
— Il est doux comme un agneau.
Elle était sur le chemin du coeur au cerveau. À quelle distance du cerveau? Et une fois dans le cerveau? C'était nouveau, le cerveau. À peine commencé. Pierrot craignait pour le sien. On était assez facilement atteint de démence dans sa famille. Nannette prononça son propre nom. Et celui de son pays. Ils connaissaient même les lieux. Il fut peut-être le seul à qui elle raconta toute son histoire. Pierrot les surprit en pleine conversation. Elle craignit qu'il s'emportât. Mais il avait bu. Il félicita le trouvère pour son sens de l'amitié. Il ne voyait pas d'inconvénient à le recevoir chez lui autant de fois qu'il lui en prendrait l'envie.
— Si nous parlons de la même chose, lui dit-il dans l'oreille, et il alla se coucher derrière la couverture.
— On ne le convaincra pas ce soir, dit Nannette.
Felix rentra dans sa roulotte. Il n'alluma pas et laissa la porte ouverte. Il ne pouvait voir la lune sur les toits. Il venait de pleuvoir. Il avait traversé cette pluie sans s'apercevoir qu'elle le trempait jusqu'aux os. Il n'avait rencontré personne, pas même l'huissier qui devait dormir à cette heure. Plus d'argent. Et la menace de saisie. Pour de la paille. Son oncle était derrière cette histoire. Le mieux était peut-être d'attendre tranquillement le lendemain pour lui rendre visite. Il recevait le matin dans un bureau étroit qui s'ouvrait directement dans l'allée. On attendait sur le gravier, en se regardant en chiens de faïence. Pas question de fouler le gazon. On s'intéressait aux fleurs des parterres.
— Je suis de la famille, dit Felix.
On s'était retourné mais on n'avait rien dit. Un valet noir les observait depuis le perron de la maison, les mains dans le dos et le cou rentré, comme si on lui avait donné l'ordre de se tenir à cet endroit précis de la topographie des lieux dont l'oncle était l'unique propriétaire et habitant, car le soir venu il chassait la domesticité qui dormait ailleurs. Il visitait ces pénates de temps en temps, peut-être régulièrement. C'était un amateur raisonné de propreté, de probité et d'intégrité. L'ordre le chagrinait moins. Il était sur le point de ne pas y croire mais les questions de pouvoir ne supportent pas les atermoiements. Il s'en tenait donc à cette géométrie. Vu du ciel, sans perspective que le plan, sa vie avait peut-être l'apparence d'un jeu de l'oie où il était seul à jouer, les autres étant les pions. Une élévation eût trahi d'imperceptibles mouvements à l'encontre de ces décisions. Mais à ras de terre, quand on arrivait dans l'allée, la place était toujours occupée par des visiteurs immobiles et sans nom qui attendaient leur tour et se surveillaient sans s'adresser la parole de peur d'en dire trop. Felix suait facilement. Il tira un grand mouchoir de la poche de son pantalon et se moucha. Il continuait de parler. Il connaissait la maison. Il salua le nègre qui ne répondit pas. Un chien le regardait. Il l'appela. Le chien avait peut-être frémi. En tout cas il paraissait soudé au nègre. Il y avait eu un banc dans l'allée, mais l'oncle l'avait fait transporter dans un autre jardin. Il avait expliqué pourquoi. On était là pour attendre qu'il vous reçût. Il ne permettait pas que cette attente fût troublée par la perspective d'attendre son tour pour s'asseoir sur le banc. On pouvait s'éloigner un peu, on ne risquait rien, un autre valet noir vous appelait par votre nom, sans monsieur, sans politesse, sans rien qui vous eût un peu élevé au-dessus de lui. Un valet de l'oncle était toujours au-dessus de votre condition de demandeur ou en tout cas de plaideur. Demandes précises, formulées sans fioritures. Plaidoiries impeccablement documentées sous peine d'être interrompu. En partant, et malgré tous les efforts, on avait l'impression d'être chassé. On se retrouvait à la grille en se demandant si c'était bien le moment de la franchir, on était encore loin de midi, heure à laquelle le valet venait annoncer dans l'allée que Monsieur avait fermé son bureau jusqu'à demain, sauf si on était samedi, car le dimanche, Monsieur préférait recevoir les saints Sacrements des mains de l'évêque qui était un ami d'enfance qui lui devait sa situation. Felix parlait. Et il dérangeait.
Quelqu'un finit par dire: vous n'entrez pas par la grande porte? On le toisait. Le valet apparut sur le seuil de la petite porte. Il avait les jambes pliées pour pouvoir se tenir debout sous le linteau, mais on était généralement plus petit que lui et même assez humilié pour passer entre lui et le montant de la porte sans l'effleurer. L'homme qui entrait, ce jour-là, ne put s'empêcher d'exprimer son contentement: enfin! Deux heures que j'attends! L'effet produit par cette conséquence involontaire d'une impatience longtemps contenue (oh! juste le temps d'attendre!) ne se fit pas espérer plus de trois secondes qui parurent une éternité. La voix tonitruante de l'oncle traversa le mur ou plutôt gicla hors d'une meurtrière vitrée où quelquefois sa nuque apparaissait, quand il se levait de son bureau, non pour vous saluer parce que vous entriez ou qu'au contraire vous preniez congé ou distance, mais parce que quelque chose dans votre comportement ou dans votre plaidoirie (ou si vous aviez sournoisement tenté d'installer une conversation, ce qui était rigoureusement interdit) avait fortement déplu au mentor de votre existence de patachon. Il portait les cheveux courts et la nuque était toujours rasée de frais. Les cols s'y usaient avant l'heure, mais jamais avant midi. D'ailleurs sa tête pivotait rarement. Il avait le regard fixe et un visage à la hauteur de ses exigences. Ses doigts tapotaient la marqueterie de la table qui lui servait d'écritoire et qui vous séparait de lui, lourde table dont l'esthétique moyenâgeuse était balancée par une curieuse marqueterie arabesque occupée par son carnet et un crayon de plombagine - il réservait la plume aux documents importants et dans ce cas ce n'était plus lui qui la tenait, jusqu'à l'endroit de la signature en tout cas.
Felix avait sursauté. Le visiteur le plus proche de lui ne put s'empêcher d'en rire et en même temps, il y eut un visage à la place de la nuque. Vous ne l'aviez peut-être jamais vu. Ou vous craigniez seulement de le voir dans la meurtrière. Le rieur s'étrangla, mais un peu tard. Il s'inclinait maintenant. Il avait habitude. Un profane s'y serait trompé. Dans ces cas, le valet, l'un ou l'autre, vous prenait par le coude et le soulevait jusqu'à vous gêner. Il ne vous restait plus qu'à vous laisser conduire jusqu'à la grille, sans l'insulter, sans même chercher à vous expliquer. Suivaient de longues semaines, voire des mois, si l'affaire était épineuse plutôt des mois, d'une attente qui vous rongeait jusqu'à vous découvrir votre adéquation. Sans cette adéquation, le rendez-vous était impossible ou en tout cas il était risqué de s'y rendre, et on ne s'y rendait pas, c'était pire. Felix connaissait cette mécanique infernale. Mais il était de la famille. Il conservait une certaine marge de manoeuvre, surtout que l'oncle avait besoin de sa signature pour une certaine affaire, mais l'affaire en question, quoique parfaitement florissante, n'avait aucune importance, même relative, dans le concert de machine à faire de l'argent que l'oncle entretenait et dirigeait à grands frais. Mais enfin, Felix était le fils de sa soeur morte dans un accident de chemin de fer peu de jours après que son époux eût succombé à une crise d'une certaine maladie tropicale qu'elle avait elle aussi contractée dans la même inévitable perspective. Felix avait une soeur de couleur différente et elle n'avait pas hérité, le jugement de Dieu pouvait donc lui être appliqué mais elle avait refusé de changer son nom, le donnant même à un fils qui menaçait de s'en servir un jour. Felix jubilait.
Il connaissait sa soeur pour l'avoir vue une fois. Sa beauté l'avait sidéré. Elle lui montra l'enfant. Il avait reçu ordre de le tuer si l'occasion se présentait. La plaisanterie était de l'oncle lui-même qui la renouvelait, poussant Felix vers la soeur dont on avait de toute façon des nouvelles, nouvelles de l'enfant surtout, qui grandissait dans le culte de sa grand-mère, car c'était la mère de Felix la coupable, et non son pâle conjoint qui prétendait endosser la faute mais il était mort avant d'en avoir signé la déclaration. Mais peu importait, puisque même le père ne l'avait pas reconnue. Felix mesurait la force de ce préfixe qui sert ordinairement à marquer le recommencement, le renouvellement, et non la négation du fait accompli et connu de tous. Jamais il ne prononça le mot hypocrisie, qu'il réservait aux Anglais. Fourberie convenait à la valetaille. Fausseté aux serviteurs de la loi. Dissimulation à la scorie. Duplicité était introuvable dans la langue démotique et puis cette notion de dédoublement sentait trop la cuisine littéraire. Il demeura sans mot pour l'appliquer à sa définition de l'entourage familial.
Et c'est sans mot qu'il entra dans le bureau de son oncle. L'air y tremblait de volutes grises. Son oncle le recevait toujours à bras ouverts, mais son visage était secoué de petites crispations qui en disaient long sur son impatience d'apprendre ce qui l'amenait. Il s'excusait vaguement de n'avoir pu le recevoir dimanche dernier, il avait du monde et des affaires à ciseler sur le fil des conversations. Il redoutait celle de Felix, trop critique pour convaincre et trop exacte pour séduire. Il avait d'ailleurs renoncé depuis longtemps à la maîtrise de cet apprentissage des convenances et en même temps il avait fermé les portes de son domaine à la fois le dimanche, qui était jour sacré pour plusieurs raisons, et en semaine, où il n'ouvrait somme toute que la porte de son bureau et celle de son coeur, ce qui lui évitait d'ouvrir celle de la raison qu'il voulait encore, malgré lui et il en souffrait, faire entendre à celui qui était devenu sourd après avoir eu une enfance d'aveugle. Cette maturité du silence et des ténèbres l'épouvantait un peu, le révoltait beaucoup et ne l'inquiétait plus. Il avait la réputation d'être exact et non pas juste, et d'avoir du sang-froid plus que les autres en toutes circonstances, et non pas le sens de l'honneur qu'on ne s'avisait d'ailleurs pas de mettre en jeu sous peine d'être abattu dans le dos, comme aux cartes par le hasard.
Felix entra dans l'anse des bras et se laissa embrasser. Cette chaleur familiale l'avait toujours un peu écoeuré. Enfant, il luttait contre des nausées et dans son sommeil, les seuls êtres dont il eût accepté les effusions étaient des squelettes sanguinolents, il ne les revit jamais sans cette pâtée autour des os, seul le regard, qu'il inventait d'après des photos, avait conservé l'essentiel de l'humain qu'il avait été parmi les autres. L'oncle sentait le tabac écossais. Sa barbe piquait vos joues. Il ne baisait pas mais sa respiration avait changé, comme s'il était en train de vous refuser ce baiser et qu'une si longue expérience de la retenue était encore une épreuve pour lui. Felix susurra des paroles de soumission. Elles étaient de règle, sinon on en restait au baiser volé et on ne disait rien, on perdait du temps chacun de son côté. L'oncle lui tenait le coude.
Ils s'assirent ensemble sur le sofa préalablement débarrassé de son tapis et d'un livre ouvert qui valsa en même temps sur le parquet. L'odeur persistante des lys l'étourdissait. Il appuyait les genoux contre la cuisse de l'oncle qui lui tenait encore le coude. Le moment de se noyer dans son regard était venu. Il se jeta à l'eau.
L'oncle trouva la somme importante. Le fourrage avait son prix, certes, et le fournisseur avait raison de l'exiger. Mais pourquoi donc nourrissait-il des chevaux qui ne lui rapportaient rien? Avait-il payé les employés? Il aurait mieux fait de nourrir les chevaux. Quand une affaire ne marche pas et qu'elle continue de vous passionner, il faut s'en prendre aux hommes, et non pas aux bêtes qui en crèvent et aux choses qui dépérissent. Et ne pas oublier de chercher tous les jours le moyen d'éteindre ce feu. Il existe. Il est nécessaire. Il avait éprouvé plus d'une passion, y compris pour une femme qui lui inspirait encore une certaine tendresse, il l'entretenait d'ailleurs et il s'en portait bien, même si ce dont elle jouissait ne lui appartenait pas et n'avait aucune chance de lui appartenir. Mais pourquoi parler de cette femme? Il caressa le poil de sa barbe à rebours.
Felix eut l'étrange sensation d'un être double, ou même d'un être qui contenait tous les autres, et la main était celle de la femme en question qui se livrait à cette caresse éprouvante. L'oncle alla chercher ses lunettes. Il voulait voir les écrits. Felix sortit le dossier de sa poche. Facture. Rappel. Commandement. Une lettre aimable du juge qui avait le coeur de ne pas mettre votre oncle au courant de cette vilaine affaire, l'oncle la déchira.
— C'est une somme en effet, dit-il.
Il voulait connaître le nombre de chevaux et si les juments consommaient plus de fourrage que les chevaux et s'il y avait des poulains ou des promesses d'agrandissement de ce patrimoine insensé qu'il eût mieux apprécié sur les terres d'une métairie, mais bon. Felix répondit aux questions, aux objections. Son oncle le toisait. Felix avait des dispositions. Seul le sang de son père pouvait expliquer les exubérances d'un caractère qui sinon lui plaisait parce qu'il y reconnaissait le sien. Il avait adoré sa soeur. Il avait lui-même reconnu le cadavre et le légiste s'était étonné de son sang froid. Seule la poitrine avait été écrasée. Le visage était intact. La mâchoire était tenue fermée par un foulard, ce qui accentuait la beauté du regard qui n'aurait pas d'éternité parce qu'il se substituait à celui qu'elle avait porté sur le monde en son temps. Il s'en souvenait comme si c'était hier. Et pourtant, il avait eu le temps de consommer les années de sa propre maturité.
— Je ne suis pas vieux, dit-il soudain comme s'il répondait aux instances d'un débat intérieur.
Felix s'interrompit. Il y avait bien deux poulains à venir, cela l'oncle l'avait entendu mais sa courte absence l'avait empêché d'entendre qu'ils étaient non seulement vendus mais que cet argent était dépensé, il demandait le prix d'un poulain de cette race sur le marché. Felix précisa qu'il avait aussi promis le dressage, enfin, les prémices. Qu'est-ce que c'était que cette promesse! s'exclama l'oncle en se frappant les cuisses, puis il se souvint confusément de son absence et de ce que le médecin lui avait dit de ses crises. Il n'avait pas encore admis qu'il était en pleine crise, il admettait maintenant, sans le confesser, ce qui lui eût fait du bien, même si son cerveau passait pour un piètre confesseur.
— Vous descendez une marche, lui avait dit le médecin, je l'ai descendue la semaine dernière, nous avons quitté le palier communautaire!
L'oncle avait trouvé la plaisanterie un peu lourde mais il n'avait rien dit.
— Nous sommes dans l'escalier, disait le médecin, ne sentez-vous pas que maintenant, ce sont les jambes qui nous portent.
L'oncle était assis. Il se caressa les cuisses sans y penser. Le médecin sautillait sur le tapis, tentant de se tenir en équilibre sur le fil des arabesques.
— Je ne peux pas compter sur cet argent, murmurait Felix.
L'oncle s'emporta.
— Tu ne peux compter sur aucun argent sauf sur le mien! hurla-t-il en se dressant sur les jambes qui le trahissaient depuis peu.
Le cri gicla à travers la meurtrière.
— Ils se tutoient, dit un des visiteurs.
Les autres hochèrent la tête.
— Il ne se vantait donc pas, conclut le même visiteur.
Il était assis à la troisième place. Deux autres piétinaient le gravier. Ils avaient amené un parapluie.
— Il doit lui demander de l'argent, dit le troisième.
Il était sur le point de révéler l'objet de sa visite. Mais on ne l'écoutait plus. On était de nouveau plongé dans le gouffre de ses préoccupations. La meurtrière ne révélait rien, un triste rectangle jaune qu'on oublierait peut-être comme on oublierait l'humidité montante par capillarité des murs recouverts d'un crépi presque noir qui accrochait des lumières capricieuses et introuvables une fois reconnues. Jeux de l'attente. L'oncle prenait son temps. On ignorait s'il était oncle ou même père. Comme on disait Monsieur... Et puis les enfants prodigues sont toujours des neveux. Être de la famille devait procurer cet avantage. De quel avantage parlait le troisième homme sur la liste que le valet nègre lisait à l'envers?
— Vous avez remarqué qu'il fait semblant de lire?
— Oui, oui, fit le deuxième, j'ai remarqué et je vous prie de me laisser tranquille.
Le nègre referma la chemise de cuir rouge, cette fois sans la faire claquer, signe qu'il avait été touché par les propos du bavard. La feuille dépassait un peu sur la tranche et il la força à s'insérer dans la chemise qu'il replaça sous son aisselle nue. Cette absence de chemise en déconcertait plus d'un, d'autant qu'on voyait aussi les jambes des femmes qui avaient relevé un coin de leur jupe pour marcher dans l'herbe un peu haute où elles étendaient le linge. Des fruits rutilaient dans l'ombre ensoleillée d'un arbre. Les fruits étaient une réalité et l'ombre une invention du visiteur bavard. Il aimait les bras musclés des femmes. Sa propre mère était une force de la nature. Elle était d'origine allemande et pratiquait le nudisme. Ces manières de turlupin agaçaient son père mais il ne les condamnait pas.
— Je sais que vous êtes le troisième, cria soudain la voix de l'hôte qu'on était venu visiter dans l'espoir de le convaincre, mais c'est vous que je veux voir maintenant!
L'homme se leva. Ses jambes le trahissaient. Moi?... mais ces messieurs... qui tentaient de ne pas paraître outrés et confondus par ce qui leur arrivait.
— Oui, vous!
Felix le croisa dans le couloir.
— Je ne vous ai pas serré la main, dit l'homme en la lui tendant.
Felix l'empoigna durement.
— Je ne vous l'ai pas demandé non plus.
L'oncle était à la porte de son bureau, une main sur la poignée, ne cachant rien de son impatience et soumis à ces manifestations faciales. Son sourcil tressautait. Felix lâcha la main du bavard qu'il venait de réduire au silence. Il savait parler aux hommes, Felix, dit l'oncle au bavard qui passait devant lui parce qu'il le poussait dans le dos, mais il ne cherchait pas à en tirer profit, ce qui était dommage non seulement pour lui mais aussi pour sa famille. Le bavard n'eut pas le temps d'opiner, il était assis sur la sellette que l'oncle réservait à ses débiteurs. La porte se referma sous l'action d'un valet porteur d'une chaîne d'huissier.
— Je vous prie de foutre le camp, dit-il poliment à Felix.
Et Felix sortit dans l'allée aux visiteurs, porteurs du pactole que l'oncle lui prêtait à intérêt. Un seul des visiteurs était debout. Il le salua passablement d'un élargissement des lèvres puis se tourna pour offrir le rictus aux trois autres qui végétaient sur le banc. Un valet marchait derrière lui. Il lui passa devant à la hauteur de la grille qui était ouverte et il s'inclina en lui souhaitant une bonne journée. Felix préférait le corps des hommes, bien qu'il n'y eût jamais touché. Il contempla le buste oblique et le récompensa d'un remerciement tremblant qu'il n'accompagnait pas du pourboire auquel l'autre était habitué.
Mauvaise habitude, pensa Felix en s'éloignant. Il pouvait reprendre le cours de sa pensée maintenant. Il ne l'interrompit que le temps de visiter l'huissier qui d'abord ne voulut pas le recevoir personnellement. Le clerc s'était éclipsé. Un secrétaire poussiéreux répondait à ses questions, lesquelles il concluait par un: je n'y peux rien, moi, qui en disait long sur la situation de Felix et rien sur la sienne propre, sauf qu'il était secrétaire. Felix monta le ton. On était loin du Palais de Justice. Il traita même l'huissier d'intermédiaire, ce qui le fit sortir de sa tanière. Il montrait une laideur de défavorisé que l'oblique de la ligne de ses épaules augmentait de la crasse légère des serviteurs, l'un (le défavorisé) n'ayant rien à voir avec l'autre (le serviteur). Cet étrange dédoublement de l'individualité devait avoir un nom. Felix n'avait plus le temps de le chercher. Il eût été assis, dans l'attente, mais il était sur ses ergots et il prévenait qu'il n'attendrait plus. D'ailleurs le meilleur moyen de démontrer l'urgence de sa thèse était d'exhiber la liasse toute neuve qui était passée du coffre-fort de son oncle à la poche percée de sa culotte. L'huissier s'alluma. Il y avait une beauté de satisfait sous cette surface de vieux tableau de genre.
— Si vous vous acquittez en espèces, dit-il d'une voix sirupeuse, nous ferons fi des frais qui me reviennent.
Felix, entrant dans le bureau, le remercia avant de se taire pour éviter de respirer cet air qu'aucune fenêtre n'alimentait.
— C'est-à-dire que l'État est gourmand, vous savez? dit l'huissier.
Felix ne savait pas. Il ne savait même pas ce que c'était, l'État. Il était seulement révolté contre le gouvernement.
— Oh! fit l'huissier en haussant faiblement les épaules, et Monsieur votre oncle qui veut devenir ministre!
L'argent changea de mains. L'huissier le compta sur un coin de son bureau, sans s'asseoir ni inviter Felix à se poser sur le tabouret capitonné où les créanciers et débiteurs en étaient réduits à expliquer le motif de leur visite. Il n'avait rien à expliquer.
— Il y en a un peu trop, dit l'huissier.
Il rendit la monnaie.
— Nous sommes quittes, dit-il, vous pouvez vous en aller, vous avez l'habitude.
C'était fini. Il pouvait reprendre la route. Il se paya un déjeuner au passage d'un restaurant où il avait déjà rêvé de recommencer. Le repas l'égaya. Il sortit du restaurant avec un fruit dans la poche. C'était pour son singe. Il aimait ce singe comme un ami. Il remplaçait depuis plusieurs années un chien qui avait les mêmes qualités. Il avait eu un oiseau dans son enfance, mais les oiseaux disparaissent un jour sans explication, comme les chats. Le chien était mort sous le lit où était son tapis. Le singe possédait une alcôve et promettait de mourir dedans quand son heure viendrait. Il ne s'éloignait guère de la roulotte et passait toutes ses nuits dedans. Le quinquet l'effrayait un peu mais il venait dans le lit de Felix pour tourner les pages du livre. Il surveillait les yeux de son maître, où paraissaient toujours les signes de leur entente. Felix ne se serait jamais avisé de claquer les doigts ou de prononcer une parole chargée de sens. Le singe se soumettait à cet exercice de l'oeil. Il était dans son alcôve quand Felix entra dans la roulotte. Un regard et il fouilla la poche. Le fruit le ravissait. Il le frotta dans sa fourrure. Felix aimait cette nudité qu'il entretenait malgré les conseils de l'habiller parce que le singe ressemblait à un homme. Cet outrage constant lui valait des critiques. Le singe était loin de ses prises de bec. Il prenait la tangente de la vie des hommes. Il restait visible mais il n'était pas entré dans le cercle privé des relations humaines et de leurs objets. Felix contemplait cette trajectoire en amateur. Il était dérouté comme les autres mais pour une raison qui n'était pas la leur. Ce qui le distinguait secrètement. Et provoquait les soupçons. Mais il ne voyait jamais longtemps les mêmes personnes, ou alors par intermittence et dans ce cas il s'appliquait lui-même à les changer. Le même créancier pouvait ainsi réapparaître un nombre appréciable de fois dans sa vie de débiteur, et la dernière fois pouvait sembler n'être que la première, ce qui laissait du champ à ses entreprises, qu'elles fussent des aventures, comme le prétendait justement son oncle, ou de pures folies, comme l'affirmaient aussi justement et à bon droit ceux à qui il devait tout.
La pluie se mit à tomber. L'air devint lourd et lent. Felix s'engourdissait à cette heure de la journée. Les pluies tropicales sont fidèles au rendez-vous. Il baissa l'auvent de la fenêtre qu'il voulait garder ouverte. Les mastications du singe entrecoupaient les rafales mollement déversées sur le mâchefer de l'endroit. La lumière avait baissé et des lampes s'étaient allumées. Il n'alluma pas la sienne, par mesure d'économie et surtout parce qu'il craignait d'en avoir besoin. Depuis le départ d'Antoine, il dormait peu et préférait lire plutôt que de se livrer aux errances d'une réflexion dont le pot aux roses n'était qu'une sale angoisse destinée au jour suivant. Le sceau de l'aube s'y modifiait. Il haïssait cette entrée en matière sans pouvoir s'en passer au fur et à mesure qu'on égrenait pour lui les heures d'une journée où il était à la fois la proie et le chasseur, non pas que l'un eût été identique à l'autre, mais ils se ressemblaient, tous les trois. La lecture décongestionnait cette immobilité. Un être différent eût joué le même rôle à condition de se laisser aimer, mais Felix n'avait pas cette patience. Entrer en possession de l'autre était une affaire de moment, fragment de temps, et non pas origine de ce temps qu'il perdait parce qu'il le dépensait.
La pluie le rendait mélancolique. Il ne pleuvait pas dans son pays natal. On y était ébloui à ce point que l'ombre était bien l'absence de tout. Entrer dans cette ombre, c'était prendre le risque de la découvrir, et la partie éclairée du champ de vision perdait cette fois les objets de son éblouissement. Enfant, ce jeu le fascinait. C'était un pays d'ocre et de bleu. Sa vision voyait du blanc et du noir, et quelquefois du rouge quand il se frottait les yeux parce qu'on lui demandait de cesser son petit jeu. Ce rouge était son propre sang, preuve qu'il était en vie. Son frère, qui avait failli mourir et qui était finalement mort sans autre explication, avait vu la mort de près. Elle était bleue. Et il montrait le ciel. Qui en réalité était blanc, la terre devenait blanche, et l'ombre des eucalyptus témoignait de ce néant où il entrait en sachant qu'il n'anéantissait rien de cette façon, qu'en quelque sorte il inversait le sens de sa vision, et qu'il pouvait voir maintenant de quoi l'ombre était faite, la lumière ne révélant rien ni de sa géométrie ni de son contenu. Il avait pris en