Numéro RAL,M
Revue d’art et de littérature, musique
Numéro 59 - février 2010
mensuel - prochain numéro: 15 mars 2010
Cahiers de la RAL,M
Cahier Gilbert Bourson. Poète et homme de théâtre.

 

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Deux femmes jouent au cadavre exquis, une poétesse polonaise, Marta Cywinska, et une plasticienne française, Valérie Constantin, et réfléchissent à l’expression de soi dans l’acte créateur.

La peinture nous force au silence pour nous rendre capable d’entendre sa rumeur. La poésie propose sa rumeur pour nous rendre sensibles aux couleurs du silence. Michel Butor

Créé en 1997, Interlope était un projet à l’initiative d’Arturo B. Vidal, 6Mic et Andy Vérol. Revue confidentielle papier, Interlope ne vécut que deux numéros avant de croupir dans l’oubli.

C’est en 2007 qu’Andy Vérol décide de reprendre l’initiative, avec une façon toute artisanale de fabriquer cette revue devenue, depuis, post-culturelle… Les années 2000 ont révélé l’inutilité des combats, des luttes. Tout est « révolution » ou « révolutionnaire ». Les nouvelles technologies, une « révolution ». Le pouvoir d’achat, une « lutte ». Si l’on dit du mal des patrons, on est taxé de « réactionnaire ». Si l’on fait remarquer la vie misérable de 80% de l’Humanité, on passe une page pub.

Interlope est la revue de ceux qui considèrent l’Occident comme un espace prédateur, un pays pour les dominants, tels les zombies dans les films de Romero, poussant leurs caddies, de façon mécanique, dans des centres commerciaux rutilants, derniers espaces de communication, de savoir-faire, de bien-être, de labeur et de spiritualité…

Interlope laisse donc la place aux écrits de ceux qui considèrent un suicide violent et vomitif, comme un acte de libération ultime… Ou peut-être l’écriture. L’alcool. Les drogues. Le sexe sans limite… L’abstinence… La dépendance à tout autre chose qu’à l’économie, la morale et l’idée d’un possible…

L’Art est avant tout une « expression libre » et plus elle est spontanée, plus elle gagne en originalité. « Ce n’est pas parce qu’on ne sait pas que l’on n’ose pas, mais c’est parce qu’on n’ose pas que l’on ne sait pas » disait Sennec. Il est vrai que toutes les inventions qui ont révolutionné l’humanité ont été le fruit de gageures et de défis... Oser dire ! Oser faire ! En choquant parfois mais toujours de manière positive et sans agressivité. Les artistes, à l’instar des grands inventeurs et des grands philosophes, ont à leur manière révolutionné l’humanité en apportant leur vision du monde et celle de la condition humaine.
C’est à la fin des années 1970 qu’il devient lecteur, de par l’intérêt de ses parents pour le livre. " On n’est pas sérieux quand on a huit ans " . Dès cet âge, les romans d’aventure, ceux de Jack London ( " Croc-Blanc " ), Rosny l’aîné ( " La Guerre du Feu " ) et Michel Peyramaure ( " La Vallée des Mammouths " ) notamment vont développer son imagination et lui apprendre à connaître l’homme. Puis, adolescent, la tragédie grecque et les romans policiers seront ses principaux univers, à travers les oeuvres de Sophocle ( " Antigone " ), d’Euripide et d’Agatha Christie, une période au cours de laquelle il découvre le théâtre contemporain avec Cocteau ( " L’Aigle à deux Têtes " ) qui marquera sa mémoire. Quelques années plus tard, il abordera avec passion les grands classiques du XVIIIe et XIXe siècles comme Laclos, Stendhal ou Flaubert. La littérature contemporaine s’impose, en parallèle, avec Gide, Proust, Mauriac, Saint-Exupéry ou encore Sartre et Camus. Les écrivains américains ont aussi leur place dans son parcours de lecteur éclectique et exigeant, tels que Henry James, John Steinbeck, Hemingway ou Charles Bukowski. L’un des auteurs les plus récents et importants - disparu l’année dernière - est sans nul doute Alain Robbe-Grillet dont il admire le style, la pugnacité et la liberté de ton, un écrivain à ses yeux incontournable. En résumé, un ensemble de lectures classiques et modernes, académiques et originales dont certaines, comme Molière ou La Fontaine, conservent toute la puissance de leur singularité. A la fois proche du XVIIe siècle - le siècle de la révolution formelle - et du XXIe, marqué par l’impact toujours aussi grand du Nouveau Roman, c’est de cette manière qu’il s’accorde avec la littérature et le temps.

L’impuissance de toute littérature, le dégoût qu’elle inspire, et dans le même temps la nécessité d’écrire et de travailler, voilà l’arc bandé par Georges Bataille et quelques autres.

Entre tous, Bataille aura permis de décocher quelques flèches vénéneuses qui ont volé loin.

Elles n’ont pas encore touché leur cible. Elles vibrent dans la solitude des œuvres.

Mais les œuvres, qui s’en soucie ?

J’aurai écrit pour rejoindre les autres, avec souvent l’espoir de changer un peu la donne, avec l’ambition de dévier le malheur vers des eaux plus claires.

Je n’y suis pas entièrement parvenu.

Le malheur est coriace. Il est vrai qu’il a de nombreux alliés et qu’il sait trouver des appuis jusque chez ceux et celles qu’il tourmente…

Restent - subsistent ? - alors des textes, nombreux, très nombreux, comme des graines de bonheur pas encore germées que je dissémine au hasard de ma vie.

Pas seulement.

Mes textes - c’est tout ce que je leur souhaite - ne sont pas que des traces laissées dans la neige ou la boue, ce sont avant tout des signes d’amitié lancé à l’inconnu sans ami, mais - c’est pure merveille - de signe en signe, ce n’est pas un nouvel amour qui est né dans l’écheveau du temps, mais un amour nouveau, et c’est bien ainsi.

Les amoureux sont d’éternels traducteurs. Ils viennent après pour être avant, ils promettent avant pour trahir après. Ils promettent des images aux mots et des mots aux femmes qu’ils n’aiment plus. Je les accuse, mais je n’ose pas les conseiller. Pétales de roses, princes charmants, déclarations à l’aube et au crépuscule en face d’abréviations et l’emploi des anglicismes.
Mais en même temps, les traducteurs sont toujours mes chevaliers ; ils ont toujours ma confiance en poésie et en prose, comme d’ailleurs en art et en musique. Peut-être suis-je trop naïve en meublant mon coeur d’étagères pleines de poèmes que personne n’osera jamais traduire ?

Le théâtre de ma souffrance d’humain est d’abord un théâtre, c’est-à-dire un spectacle. Et comme tel, j’exige de lui qu’il aille au-delà du supplice.

Dans le développement historique de la composition avec douze sons la série est apparue, dans les mots de Boulez, comme une sorte "d’infrathème" ou de "suprathème". Plusieurs compositeurs de Schoenberg à Webern et aux compositeurs de la génération suivante l’ont écrit : la série n’est pas un thème, à la fois plus et moins.

Plus parce qu’il y a une foule de thèmes virtuels dans une série. Mais ils sont "empêchés" de se développer par la loi de non répétition qui implique qu’aucune note ne doit être jouée avant que les onze autres ne se soient écoulées.

Moins parce que la série, précisément, ne peut pas se développer comme un thème. Chacune de ses reformulations la montre différente d’elle-même et elle doit exister, c’est-à-dire offrir un visage, dans ce flot de transformations parfois radicales.

Ainsi du rêve et de la vie aussi. Mais du rêve, de la façon la plus manifeste. Il n’y a jamais "un" récit de rêve mais un conglomérat indescriptible d’impressions et de pensée. Alors le thème, celui que je préfère, ce n’est pas "la" série. C’est une série

Le commentaire d’une oeuvre est un miroir d’Alice. Mais le poème "Avec l’arc noir" est-il un commentaire du tableau de Kandinsky. Le titre désigne un point d’impact, assurément. Il faut croire que le projet est né d’une faille initiale. Le jour où j’allais à Beaubourg, tremblant sous l’impact de perturbations psychiques, traversant les salles à grandes enjambées pour me planter devant la toile en constant mouvement... où je voyais, assez stupidement, se dessiner, au coeur de la matière abstraite de Kandinsky, un joueur de hockey sur glace ! Ridicule, vraiment. Il est donc possible qu’Avec l’arc noir se rapporte plutot à un tremblement psychique qu’à une oeuvre picturale elle-même. Pourtant l’oeuvre est bien là et elle exerce son rôle tutélaire.

Il y aurait
à réfléchir sur ce qu’on appelle
ce que l’on appelle avoir
plus d’une flèche à son arc
------ d’une corde à son arc :
-------------------------------------------- C’est tirer plus d’une fois
avec l’arc.

Peut-être.

Le haïku est du côté de la contemplation, de l’imprégnation de son auteur par le « vivant ».
L’auteur va tenter de retransmettre ses impressions sensorielles et émotionnelles à travers trois vers. Cinq pieds, sept pieds, cinq pieds, s’il s’efforce de respecter la métrique. Mais quelques fois, cette métrique s’efface devant une formulation juste.

Le péristyle c’est d’abord cette colonnade à demi ombragée, ouverte sur le rectangle clair et serein d’un patio verdoyant et du ciel. Dans la douceur d’un climat qui ménage le corps et la faculté de penser, des pas sans hâte, enfants de la méditation, rythment une parole qui s’accorde au lieu, au moment et aux interlocuteurs et ne lâche pourtant pas un fil de clarté et de raisons qui s’enchaînent. Il s’agit de penser en marchant avec autrui, de marcher en pensant avec un alter ego, ne liant son pas et son discours qu’à un ordre commun qui est la loi de l’échange sensé et mesuré, maîtrisé.
Certes la vue est quelque peu idéale, mais...

Une tradition célèbre, celle de l’amour courtois qui ennoblit notre moyen-âge, a privilégié entre toutes la quête d’un savoir qui serait instituteur et gardien de la joie. Il fut appelé gaïa scienza ou gay savoir. Un philosophe de la fin du XIXe siècle a voulu faire renaître cette tradition et étendre cette inspection, roborative et joyeuse, à l’entière connaissance de l’être et du monde. Il nous a révélé ainsi un Socrate qui souhaitait autant s’exercer à la danse qu’à la dialectique et ne méprisait pas le rire. Ceux qui, en des contrées assez éloignées de la nôtre, ont accolé le terme de gay à une orientation sexuelle singulière et largement dévalorisée ont, me semble-t-il, tourné leur attente vers la même source. Ils souhaitaient opposer une certaine fantaisie et l’esprit artiste d’un groupe encore et toujours persécuté à la rigidité fermée et carrée de ceux qui se prétendaient sérieux, normaux et réguliers : straight.
Sans doute la poésie court-elle le monde et peut-être certains y trouvent-ils le prétexte de la vie même. Néanmoins, c’est l’existence qui demeure, car elle traverse le temps sans prendre une ride, alors que les textes changent seulement de peau. C’est à l’endroit du pamphlet et à l’envers du décor.

Lettres vagabondes... comme une imagination capricieuse et paresseuse, comme les zigzags du désir qui s’envole et retombe, imprévisibles comme ces rencontres que l’on fait au hasard des chemins de traverse de la littérature. Lettres d’ici et d’ailleurs. Lettres libres comme l’air d’un vagabond solitaire en quête de sens.

Literatura. Filosofía. Cine...

Le comptoir d’un café est le parlement du peuple.
Honoré de BALZAC

Je tisse, je m’escrime dans ce vingt-et-unième siècle comme je l’ai fait dans le vingtième et comme je le ferai dans le trentième. La succession des jours, des ans, des époques nous offre des traces, des indices, des signes, des trouvailles, des énigmes, des clefs, des outils, et par conséquent des langages. L’évidence même, j’ai à ma disposition toutes les modernités révélées. J’ai à ma disposition les onomatopées caverneuses, les plaintes et les cris gutturaux, les grommellements et les gueulements caserniers, les accents des tours babéliques des banlieues, les verbiages salonnards, les babillages commerciaux et industriels, les incantations des fées féodales de la Finance, les anônnements bâtés, entravés de la main-d’œuvre, les ricanements édentés de la Misère… J’ai à ma disposition, dis-je, tous les langages tirés de la nuit, des cendres, de la poussière, des fosses des temps. Ce qui me fait croire que le bipède omnivore, avec ou sans plume, cocalisé, duffel-coatisé, basketisé, bigophonisé, walkmanipulé, en quelque sorte équipé pour recevoir la connaissance, devrait tirer avantage des évolutions dues aux grands chantiers de la Science et de l’Art. J’ai à ma disposition les archaïsmes, les barbarismes, les maniérismes… Les mots, des mots, mes mots… Un personnage est d’abord du texte, constatait Louis Jouvet. J’ai posé mes mots, j’ai rencontré des mots, j’ai désigné, taillé, forgé, déformé, inventé les mots. Un personnage est fait de mots c’est à dire d’idées, de paysages, de lieux, de souvenirs, de personnages.. Au fil de mes relectures, je suis devenu – peut-être redevenu - tous ces personnages, tous les personnages que ces personnages portent en eux. Je n’ai pas toujours eu la maîtrise des entretiens intérieurs, des demandes, des réponses, des questions, des réparties, des ripostes, des afflux, des tourbillons… J’ai travaillé les sons et les sens jusqu’à l’ivresse de la profondeur, interrompant, détournant le courant paisible ou rythmé de l’écriture. J’ai profité sans restriction des aparté, des silences, des rebondissements, du grotesque, du burlesque, du pathétique, de mes réminiscences. Le décor… J’avais en mémoire ce conseil d’Ernest Hemingway : Quand on a quelque chose de difficile à faire dire à un personnage, surtout le faire boire.

Le comptoir d’un café est le parlement du peuple.
Honoré de BALZAC

Je tisse, je m’escrime dans ce vingt-et-unième siècle comme je l’ai fait dans le vingtième et comme je le ferai dans le trentième. La succession des jours, des ans, des époques nous offre des traces, des indices, des signes, des trouvailles, des énigmes, des clefs, des outils, et par conséquent des langages. L’évidence même, j’ai à ma disposition toutes les modernités révélées. J’ai à ma disposition les onomatopées caverneuses, les plaintes et les cris gutturaux, les grommellements et les gueulements caserniers, les accents des tours babéliques des banlieues, les verbiages salonnards, les babillages commerciaux et industriels, les incantations des fées féodales de la Finance, les anônnements bâtés, entravés de la main-d’œuvre, les ricanements édentés de la Misère… J’ai à ma disposition, dis-je, tous les langages tirés de la nuit, des cendres, de la poussière, des fosses des temps. Ce qui me fait croire que le bipède omnivore, avec ou sans plume, cocalisé, duffel-coatisé, basketisé, bigophonisé, walkmanipulé, en quelque sorte équipé pour recevoir la connaissance, devrait tirer avantage des évolutions dues aux grands chantiers de la Science et de l’Art. J’ai à ma disposition les archaïsmes, les barbarismes, les maniérismes… Les mots, des mots, mes mots… Un personnage est d’abord du texte, constatait Louis Jouvet. J’ai posé mes mots, j’ai rencontré des mots, j’ai désigné, taillé, forgé, déformé, inventé les mots. Un personnage est fait de mots c’est à dire d’idées, de paysages, de lieux, de souvenirs, de personnages.. Au fil de mes relectures, je suis devenu – peut-être redevenu - tous ces personnages, tous les personnages que ces personnages portent en eux. Je n’ai pas toujours eu la maîtrise des entretiens intérieurs, des demandes, des réponses, des questions, des réparties, des ripostes, des afflux, des tourbillons… J’ai travaillé les sons et les sens jusqu’à l’ivresse de la profondeur, interrompant, détournant le courant paisible ou rythmé de l’écriture. J’ai profité sans restriction des aparté, des silences, des rebondissements, du grotesque, du burlesque, du pathétique, de mes réminiscences. Le décor… J’avais en mémoire ce conseil d’Ernest Hemingway : Quand on a quelque chose de difficile à faire dire à un personnage, surtout le faire boire.

Work in progress

Toute pensée repose sur une croyance ou sur l’impossibilité de ne pas croire à la relativité d’une donnée. À la pensée qui se géométrise fatalement, je préfère l’abstraction, sans renoncer à la chasse que m’ont enseignée nos maîtres. Le monde est une giclée qui nous éclabousse en pleine enfance. Il en reste des ambitions pour soi et pour les siens, quelquefois pour le monde lui-même. La première tentation est un essai allégorique. L’idée d’enfermer le monde dans un bocal pour que les autres puissent le contempler à travers les imperfections de transparences héritées de choses aussi bornées que la langue, la littérature, est sans doute la première qui vient à l’esprit quand le moment est si mal choisi d’annoncer qu’on a décidé de devenir écrivain. Annonce faite à soi-même d’abord, rarement avec autant de sincérité auprès des autres, leur farouche opposition est un avertissement. L’effort d’abstraction venait de cette lutte où l’allégorie servait de prétexte à l’analyse qui détectait en vous une ironie prometteuse de conflits sinon insurmontables du moins destructeurs et par conséquent mesurables. Que de temps passé encore à appliquer des lois apodictiques aux gouttes de sang versées dans ces inutiles mais inévitables conversations de tous les jours ! Le prix fut exposé sur la porte de votre chambre. Vous n’entriez plus dans les lieux de votre chance sans calculer la croissance phénoménale de cette nouvelle existence. Il s’agissait bien de raconter une histoire qui ne fût pas seulement la vôtre.

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