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Revue d’art et de littérature, musique
Numéros 64-65 - juillet-août 2010
Revue mensuelle en ligne - prochain numéro: 15 septembre 2010

 

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Avec Mokarrameh GHANBARI

 

Valérie CONSTANTIN

J’aurais voulu écrire un poème mais je sais pas écrire

 

Un village au milieu de la campagne iranienne. A cinq heures d’autobus de Téhéran.

Un chemin circule au milieu des grands murs et grands portails qui protègent chaque maison des regards indiscrets.

Un portail différent des autres. Il est couvert de dessins de personnages longilignes, les uns à côté des autres, comme un jeu de quilles. Ils semblent être les gardes du lieu, des anges gardiens, des protecteurs.

On est chez Mokarrameh.

 

C’est son fils qui nous fait entrer. C’est lui qui nous a amenés.

Mokarrameh est dans les champs. Elle ramasse des herbes.

 

Changement de décor. Nous sommes dans sa maison.

Elle offre le thé.

Elle nous invite à entrer dans son monde.

 

Le fils lui donne un pinceau fin pour travailler les yeux. Du papier. Et des couleurs, bien que le rose n’est pas celui demandé.

C’est alors qu’elle va chercher une liasse de papiers.

Les feuilles passent une à une devant nos yeux. Des personnages. Hommes, femmes, hommes et femmes. Des dessins colorés, lumineux, décorés.

Et l’histoire commence.

 

Un jour ma mère allait très mal

On est tous venus pour la voir

Elle avait une vache qu’elle nourrissait de foin

On a pensé que ça l’avait rendue malade

Sans prévenir on a vendu la vache

Quand elle l’a su, son état s’est aggravé

Elle lui était très attachée.

Quelques jours plus tard,

Elle avait dessiné la vache sur une pierre.

J’ai vu ça et j’ai proposé de lui acheter des couleurs.

Elle a dit : "Laisse-moi un peu des tiennes."

Alors, je lui ai laissé des feuilles et des couleurs.

En revenant, j’ai vu qu’elle avait rempli les feuilles

Et qu’elle avait même peint sur les murs.

Depuis, elle peint sans arrêt et se porte très bien.

 

Chez Mokarrameh, chaque parcelle de mur est peinte. Le blanc de la chaux apparaît ici et là à travers ces dizaines de personnages qui peuplent les lieux. Ambiance à la fois lourde de présences, mais aérienne... les couleurs sans doute. Une espèce de sérénité y règne, malgré tout.

 

Mokarrameh est une femme âgée. Elle est née en 1928. Elle est usée. Fatiguée par les nombreuses grossesses, les travaux des champs, les tâches ménagères. Et une vie aux côtés d’un mari très brutal.

Elle était la seconde femme de l’arbab du village. Propriétaire terrien, homme de pouvoir.

Il voulut épouser Mokarrameh, qui était alors très jeune et très belle. Lui avait déjà 57 ans. Elle était amoureuse d’un jeune homme du village avec lequel elle devait se marier. Son père avait donné son accord.

Mais Mamad Agha ne l’entendit pas de cette oreille. Il fit enlever et torturer le père et menaça de le tuer si Mokarrameh n’accédait pas. Devant le père mourant, qui ne méritait pas cette souffrance, Mokarrameh accepta, contre sa propre volonté. Mais elle ne se rendit pas facilement. Elle lutta durant quinze jours. La lutte était inégale...

 

Son mariage fut un enfer. Les brutalités succédaient aux brutalités. Elle était devenue une esclave, sans identité. Heureusement, Mamad Agha tomba vite malade et mourut. Mais le mal était fait. Il nous a tuées avant de mourir.

 

Et neuf enfants à élever. Elle maquille et habille les mariées. Elle travaille aux champs, dans les rizières. Elle est sage-femme aussi. Et le temps passe. Les enfants grandissent et suivent leur voie.

Ils lui achètent alors la fameuse vache avec leur héritage. Le fils a raconté l’histoire.

 

De chagrin, je me suis mise à peindre.

 

Et elle dessine partout, sur les murs, dans toutes les pièces de la maison. Sur les feuilles de papier que son fils lui ramène tous les mois de Téhéran. Sur des pierres, sur des légumes. Elle les recouvre de personnages, d’animaux. Elle raconte des histoires.

 

L’histoire d’Adam et Eve. Les histoires de Rostam et Sohrab, Raana et Najmeh, Leila et Majnoon, Moïse, Jésus. Les histoires des légendes iraniennes entendues pendant les veillées.

Elle raconte aussi son histoire, mais uniquement celle de son mariage. Son enlèvement.

Elle ne peint jamais d’arbres ni de paysages.

 

Ses peintures sont très colorées, toujours. Même si l’histoire est triste et violente.

Elle nous dit que c’est parce qu’elle a commencé à peindre avec de la couleur faite avec le jus des fruits, comme les grenades, les mûres. Mais ne serait-ce pas parce qu’elle peint le soir, au clair de la lune... ou bien parce que peindre la rend très heureuse ?

 

Mokarrameh, analphabète, j’aurais voulu écrire des poèmes mais je sais pas écrire, nous raconte son histoire, sa vie rêvée pour la rendre plus belle, supportable. Elle transcende un passé trop douloureux et s’en libère.

 

Elle cite souvent un proverbe iranien : If God gives you a pain, he will also give you a medecine for it.

 

 

Marta CYWINSKA

- J’aurais voulu ne pas savoir écrire... - dit Jurek en regardant un papillon de nuit imparisyllabique en train de se brûler sous un abat-jour style Art nouveau.

Un abat-jour gigantesque couvrant un village au milieu d’une grande ville polonaise (ici même les espaces se superposent). Les fenêtres font leur tête-à-tête avec des hôtels d’enfance bien qu’après la Seconde Guerre il en reste seulement quelques-uns sur une fausse carte d’identité géographique de la ville. Les mêmes rues aux noms d’époques différentes s’allongent en branches d’un arbre généalogique avec des racines calcifiées. Un arbre en polychlorure de vinyle, plante unique dans la Podlachie, la région appelée fièrement par les écologistes "Le Poumon vert de la Pologne", comme si sa teinte annonçait une nouvelle épidémie de scorbut.

Le même macadam peint toujours en rouge après un accident. Un véhicule long fumé au-dessus de la frontière sur une grille à haut voltage. Le haut voltage des regards qui savent renverser les brins d’herbe de telle manière qu’ils se croisent en grille.

Dans ce village il n’y a pas de portails. Seulement des fenêtres minuscules à travers lesquelles Jurek rentre du travail seulement avec le regard. Tout autre sens qui lui appartient, une vue en redondance ou un toucher en multitude, n’y entrerait pas, tellement la fenêtre de sa maison est minuscule. Les grandes fenêtres, celles avec des persiennes, volets, il y en a des centaines, des milliers dans la rédaction où il travaille. Elle devrait déjà payer l’impôt sur la défenestration, c’est la faute à Jurek ! Lui, qui n’a jamais fait fenêtrer sa maison pour qu’Ileana ne vienne pas le voir !

Il n’a jamais épousé Ileana, il n’a pas voulu avoir un enfant avec elle. Il n’a pas voulu la voir trop souvent, bien qu’ils se soient croisés dans les mêmes couloirs du temps des rédactions en concurrence. À partir de leur rencontre il ne mangeait plus, ce n’est pas pour suivre un régime, mais pour écrire. Il ne buvait qu’un verre d’eau plate par jour. Ses mains tremblaient devant le clavier d’un ordinateur, devant le tableau de bord d’une voiture. Il embrassait Ileana seulement sur le front de peur qu’un baiser en trop ne lui enlève une strophe de sonnet.

Ileana le cherchait du regard, mais les yeux de Jurek se tournaient toujours vers la page trois cent vingt-deux de l’Encyclopédie Immunodépressive, édition bilingue, traduite du toucher au regard.

Il ne s’est pas même aperçu que le mariage d’Ileana avec Manu a eu lieu il y a treize ans, qu’elle a eu cinq enfants, deux paires de jumeaux et une fille. Jurek continuait d’écrire une postface au treizième volume du Dictionnaire des anciennes civilisations indiennes (tableaux de la vie quotidienne des Incas et des Aztèques avant 1231), allait de temps en temps à l’enterrement d’un de ses collègues journalistes noyés dans un lac de bière ou dans une rivière d’eau de vie. Leconte de Lisle, une île déserte, a dit : Vous dormiez... macérant votre chair et domptant votre esprit...

Aux enterrements, les journalistes ne pleurent plus sur l’histoire du roi Marc et d’Yseult (Tristan est toujours célibataire). Après la cérémonie, ils barraient le nom suivant de la liste.

Un machaon se posa sur l’épaule gauche de Jurek. Une trentaine ou une quarantaine de papillons de nuit ont brûlé dans la lumière d’une lampe, en plein jour. Il avait oublié de l’éteindre. Heureusement, un des nouveaux arbres généalogiques plantés devant la maison a ressorti ses feuilles de rechange, en dominant la petite fenêtre d’entrée et surtout Ileana qui attendait, sans oser y frapper.

Et Jurek continuait d’écrire, même si les premiers pétales de neige ont voilé un peu le titre de son vingtième livre.

- J’aurais voulu ne pas savoir écrire... - dit Jurek - J’ai jamais dédié un poème à Ileana. Jamais ! Jamais ! Et il se leva brusquement, ayant renversé la chaise, pieds nus, vers la petite fenêtre de la sortie, puis descendit une échelle desservant la Tour de Babel en miniature, se mit à courir à travers les marécages d’un jardin qui n’a jamais connu le frissonnement - oui, érotique ! - d’un jardinier.

La terre balbutiait encore, encore après la pluie d’hier. Le machaon prophétisait des averses et un petit tremblement de terre ne dépassant pas la grille du jardin. Un de ces jours maudits où la nature se moque des grands romantiques et les muses ne s’immobilisent plus en statues, mais en arcatures. Sonnet. Il faut appeler les pompiers. Madrigal. La police arrive. Stance. Et l’ambulance, pourquoi pas ?

Jurek a écrit son premier poème pour Ileana hier, à deux heures du matin, avec un stylo à bille, en écoutant Wagner ou du hip-hop.

Et le machaon s’est noyé dans le marécage.

 

Mokarrameh GHANBARI
expose ses peintures
dans son site internet.

 

 

 

 

2004/2010 Revue d'art et de littérature, musique

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