Lire "Dernière fin du monde avant le matin"
dans ce numéro de la RAL,M
1. R.D. : - La jeune parisienne S.R.-T. est poète, romancière, peintre, webmaster du site des éditions du cherche midi. Dites-moi, s’il vous plaît, ce qui vient pour vous en premier : la couleur, le mouvement, le son, le rythme, l’émotion ou tout autre chose ?
S.R.-T. : - Ce qui vient en premier ? C’est l’émotion. Couleur, mouvement, son, rythme, ou tout autre chose, est pour moi émotion.
2. R.D. : - Depuis quand datent vos premières émotions poétiques ?
S.R.-T. : - Je raconte ainsi ma première émotion poétique dans Dernière fin du monde avant le matin. J’avais sept ans. Une chose que je venais d’apprendre m’avait choquée, frappée à la fois d’une étrange mélancolie et d’une sorte d’éblouissement, quelque chose de pur, qui avait un rapport direct avec la beauté. Je ne savais pas encore dire poétique. Quelqu’un m’avait dit que le cygne ne chante qu’une fois dans sa vie et que c’est au moment de mourir. Un poème, le premier, très court, est venu.
3. R.D. : - Quelles seraient les influences sur votre travail d’artiste ?
S.R.-T. : - Les influences sur mon travail ? Tout. Être en vie. Sous la coupe de ce corps et de ce temps qui passe dessus, des lents déroulements des quotidiens, aussi de ses effrois comme de ses merveilles...
4. R.D. : - Que signifie pour vous la grande tradition ? En quoi vous vous séparez de vos modèles ?
S.R.-T. : - La tradition, c’est le patrimoine, les classiques, l’ancestral, le berceau. La tradition est l’invariable récurrence des schémas comme un fil d’Ariane naturel. La tradition est la grande mémoire, où l’on puise pour se ressourcer ou qu’on rejette pour s’y mesurer dans une tentative de renouvellement qui est toujours, par nature et définition, hasardeuse. Je n’ai pas de modèle. Des guides ont jalonné ma vie, certains sont ancrés dans mes fibres, ce sont des hommes, des femmes, des univers, ou... de belles traditions.
5. R.D. : - Vos poèmes, vos romans apportent de la fraîcheur à la nouvelle littérature française, ils font preuve d’un excellent équilibre entre nostalgie tragique, témoignage social, invention formelle, joie de la communication directe. Quand, où et surtout à qui écrivez-vous ?
S.R.-T. : - Quand et où ? Je peux écrire n’importe où et à n’importe quel moment. Une habitude qui m’est venue vers l’âge de 14 ans dans un cahier qui, depuis, n’a plus quitté ma besace. Mais dire à qui, voire, surtout à qui j’écris, c’est difficile... J’ai toujours voulu être écrivain, je m’y prédestinais. Et puis je m’entendais mal avec les autres, j’étais très solitaire. Ce carnet de bord épongeait tous mes crachats, comme une respiration. Cela n’a pas changé. Quand j’écris un poème ou me lance dans un roman, j’entre dans ma bulle sans me demander si j’écris à quelqu’un. La question n’est pas là. Ou pas encore. Ensuite, eh bien j’écris au monde et donc, je m’applique, au cas où il me recevrait un jour, on ne sait jamais...
6. R.D. : - Vous prenez-vous pour une écrivaine de la nouvelle avant-garde française ? Quelle école, quel courant littéraire, quel maître revendiquez-vous ?
S.R.-T. : - Est-ce que je me prends pour un écrivain de la nouvelle avant-garde française ? Non. Je ne suis même pas sûre encore de pouvoir me prendre pour un écrivain. Alors quelle école, quel courant, quel maître ? Je ne m’attache à rien. Ce que je cherche déjà, c’est atteindre le bout de chaque voyage tout en ne sachant pas toujours très bien où je vais arriver mais suivant un je ne sais quoi qui me happe. J’ai mes guides mais ce ne sont pas forcément des noms ou des courants littéraires. Des noms bien sûr il y en a. J’ai beaucoup lu. Je me suis passionnée. Mais ce que j’essaye de trouver est en moi.
7. R.D. : - Vos romans ("Sarah K 477", "J’air") font des références au corps, sont des véritables déclarations d’amour au corps humain. Votre courage n’est pas celui d’une féministe car l’acte charnel de vos proses dépasse la "ligne robotiquement sensuelle" de C. Millet, V. Despentes, C. Angot, il est à la fois fiction, métaphysique, innocence et expérience émotive de la chair et culpabilité de l’esprit. C’est le courage d’une imagination très riche qui explore en même temps le désert et les oasis d’un monde en déroute physique et psychique. Vous sentez-vous dans l’acte d’écrire telle une danseuse de corde ?
S.R.-T. : - Comme une danseuse de corde, exactement. L’analyse que vous faites ici de mes romans me touche beaucoup. J’écris sans filet, en équilibre, par saccades. C’est un tremblement. La voix du corps, oui. Parce que nous y sommes enfermés, que nous le voulions ou non, pour une durée indéterminée derrière laquelle se trouve - ou pas - l’Inconnu dans son absolu. J’envisage l’être humain à l’enseigne de l’Humanité qu’il fabrique. Une entité d’une extrême jeunesse d’esprit qui ne se laissera peut-être pas le temps de grandir suffisamment pour acquérir la maturité qu’exigerait sa pérennité. L’humanité est cet enfant livré à lui-même dans la nature dangereuse de ses propres pas. Chaque individu vivant ou ayant vécu à la surface de cette planète est régi avant tout par son corps, lequel, ici, vaudra pour carte de visite, là-bas, pour temple de l’esprit. Le corps est une image, un physique, un véhicule obligé, mais également un système nerveux. Tout passe par lui. La pensée y plante ses effets. Le temps y impose ses prises. Il est notre premier témoin et ce, au sens le plus brutal qui soit, si l’on tient dans ce mot ses deux notions enchevêtrées du brut, du grossier, du non poli, mais aussi du primal, animal, instinctif, réflexe. C’est par-dessus tout cela, que l’humain apparaît, par-dessus tout cela que, ce qui le sépare des autres créatures du règne de la vie a voix. Et c’est cette voix, par le biais de mon regard, que je cherche pour la rendre. On ne peut pas écrire sur l’humain sans écrire le corps, et on ne peut pas écrire le corps, sans le faire avec son sang.
8. R.D. : - Chez vous la poésie est-elle aux prises avec la prose ? Pour se mesurer. Où ?
S.R.-T. : - Je ne sais pas. Je ne pense pas à cela. C’est dans l’autre sens qu’il faut aller. D’abord, écrire. Ensuite, on verra ce que c’est. Lorsque je commence, je ne suis pas en train de me dire « je vais écrire un poème » ou « je vais écrire de la prose ». J’ai essayé, mais ça ne marche pas de cette façon. Bien que cela me soit sans doute arrivé tout de même mais à titre accidentel. Poésie et prose se côtoient, ne se distinguent pas toujours très bien l’une de l’autre, et ce en chacune d’elle. Que dire d’une prose poétique et d’un poème en prose ? La nuance existe, catégoriser, classifier rassurerait... Peu importe. L’essentiel est l’émotion. Ce sont toujours les mots qui finissent par décider. Et le lecteur suivra...
9. R.D. : - La poétesse S.R.T. est quelqu’un qui envisage telles quelles les traces des émotions par rapport à la romancière ? En quoi consisterait la ressemblance et la différence entre la poétesse et la romancière qui vous habitent ?
S.R.-T. : - En quoi la poétesse et la romancière sont-elles différentes ? La première semble consumer ses mots à toute vitesse, un peu comme elle grillerait une cigarette en attendant un bus susceptible d’arriver d’une minute à l’autre, alors que la seconde s’installe, s’enracine, s’établit. Si la nécessité est la même ici et là, elle ne répond pas, en revanche, au même niveau d’urgence.
10. R.D. : - Vos romans et vos poèmes sont des textes inclassables, d’une bouleversante beauté. Paroles de tâtonnements, écritures fragmentaires ou fragmentée par le souffle d’une gamine vêtue en petite princesse adulte. D’où provient cette magie ?
S.R.-T. : - La magie ? C’est rêver, ce que je sais le mieux faire au monde... Peut-être cela vient-il de là ? Enfant, je me berçais de contes, d’histoires fabuleuses, de magie. La magie est partout, à certains tournants de la vie, tous les jours, aujourd’hui... La laisser passer sans y prêter garde serait criminel, à son égard, au mien, et pour tous. L’on m’a demandé un jour comment je faisais pour la trouver à tous les coins de rue. J’ai répondu : « Je regarde. Tout est là, alors je regarde... »
11. R.D. : - Edmond Jabès croyait que : "Ce qui fait (...) le prix d’une parole n’est pas la certitude qu’en s’imposant, elle marque, mais bien au contraire le manque, le gouffre, l’incertitude contre lesquels elle se débat." Qu’est-ce qui vous manque lorsque vous écrivez ?
S.R.-T. : - Écrire est oxygène. Manquer d’amour ou manquer d’air, une chanson de jumelles. La parole a un prix. Tout a un prix. J’oscille en permanence entre le rêve et le doute. Les deux sont nécessaires. Ôtez-en un. Et celui qui restera n’aura plus la force, à lui seul, de faire avancer.
12. R.D. : - Quels seraient le contenu et le prix d’une écriture "à la lame de rasoir" (n’oublions pas que votre prose "J’air" s’enroule autour d’une jeune femme qui enlève la peau de son corps à l’aide d’une lame) ?
S.R.-T. : - Pas avec une lame. Avec l’ongle. Elle déchire sa peau d’un coup d’ongle avant de se l’enlever. Le contenu ? Quelque chose d’aussi simple que non anodin pouvant arriver à n’importe qui. Le prix ? Pousser cette chose à son paroxysme puis la mener - ou la suivre ? - au bout d’elle-même, n’est ni simple ni anodin en soi. Il faut tenir le coup. Être profondément sincère. C’est se faire un mal qui fait du bien. C’est indispensable.
13. R.D. : - Le paysage littéraire français est très contrasté, on y trouve tous les styles, une littérature diverse, l’image d’une contemporanéité qui se donne à lire dans tous ses états. Que trouvez-vous de bon et de mauvais dans l’image littéraire de ce présent ?
S.R.-T. : - Au-delà du littéraire, tout est ensemble s’assemblant. Si vous m’aviez demandé plutôt : « Que trouvez-vous de bon et de mauvais dans le monde de ce présent ? », ma réponse aurait été même. Celle-ci. Il y a du bon et il y a du mauvais. Il y a parfois du mauvais dans le bon, et plus rarement, il y a du bon, dans le mauvais. Il y a des multitudes de talents qui peinent à atteindre le jour, parce que la grosse machine bouche la vue du ciel, et que des gros bourdons y prennent toute la place. Mais on y trouve aussi de merveilleuses libellules, dans les ailes desquelles la beauté miroite sous de multiples facettes... En ce début de siècle déjà en sang, l’on perçoit comme une usure artistique, il semble que tout a déjà été fait, écrit, chanté, imaginé, qu’il n’y a plus de création que de re-création. La tradition est reprise sous de nouveaux éclairages plus actuels - plus ou moins heureux - et l’on cherche des formules inédites pour témoigner des grandes et petites lignes de l’existence, des sentiments humains, immuables à travers les siècles. À l’instar de chaque époque, ce qu’on appelle communément la mode, pèse son poids. Il s’agit de styles rapides, « jetés », en phase avec les rythmes de l’actualité, de la vie active, lesquelles sont écrasées d’informations qui parviennent de partout, à tous moments et à tous propos. Difficile de frayer. Difficile aussi, de se repérer. Loi générationnelle ? Alors que semblent s’ébranler, peut-être pour la première fois dans l’histoire de l’homme, les murs de ce que vous appelez la grande tradition, et ce, tous domaines confondus, apparaît cette problématique qui signera sans doute cette étrange époque où la réalité a rejoint puis dépassé la science-fiction : celle de l’identité. Un souffle différent veut percer. Cela se sent. L’air que l’on respire n’est plus le même sur la terre. Les muses ont commencé désormais à sortir de bains incongrus, tâches de rouille, cités précaires fumantes, poussières acides, métal, plastique... Des odes décalées se multiplient, notamment en littérature ou en spectacles, éloges de l’excrément, du macabre, du sheap, de la pornographie inventive, par le biais de l’underground qui émerge de plus en plus, se cognant à un puritanisme ambiant qui semble connaître, paradoxalement, une recrudescence générale. Au milieu de toute cette hétéroclite orchestration, qu’est-ce qui est bon et qu’est-ce qui est mauvais ? La loi des genres conserve ses droits et les décennies à venir n’en retiendront, je l’espère du moins, que les vraies voix, les témoins immortels d’un monde toujours en marche, toujours blessé, et toujours magnifique...
14. R.D. : - Est-ce que la politique vous intéresse ? Pourrait-on parler d’une sorte de "poétique de la politique contemporaine", poétique au sens de "cosmétique" ?
S.R.-T. : - La politique, non. Mais le politique, oui. C’est un immense et sempiternel bal masqué ! La passion du pouvoir, qui prévaut en l’homme depuis la nuit des temps, est sa maladie. Une politique qui a toujours privilégié son profit au détriment de la vie, qui n’hésite plus à reprendre une parole donnée, qui laisse toujours, par sa non assistance, mourir - ou en état de précarité extrême - des masses, des peuples entiers, et qui escroque ses âmes à coups de démagogie, est une maladie. L’Histoire montre que l’homme ne change pas. Il n’évolue que techniquement. Et pour quoi faire ? Ses armes de guerres sont de plus en plus effroyables, ses découvertes scientifiques de plus en plus dangereuses dans la mesure où il ne les maîtrise pas totalement et où il se lance dans des applications en méconnaissance de leurs répercutions et conséquences futures, tant sur l’environnement que sur les populations et leurs générations à venir.
La poésie, ici - et l’art en général -, reste et devient, plus que jamais sans doute, un cri d’effroi, un poing tendu, une colère. La poésie est comme une folie répondant à la folie, d’autant plus belle et brillante qu’elle se jette au milieu de gravats qui semblent impénétrables, au cœur d’un état des lieux qui désespère toujours de s’éclaircir enfin.
15. R.D. : - Considérez-vous que les projets de grandes maisons d’édition parisiennes sont au service d’une certaine politique ? Laquelle ?
S.R.-T. : - Les projets des grandes maisons d’édition sont-elles au service d’une certaine politique ? Une certaine politique de vente, il n’y a pas de doute. Dans un marché du livre saturé, bombardé de milliers de nouvelles publications tous les mois, et dans un système actuellement en crise, il faut faire du chiffre pour perdurer, et le chiffre, c’est le grand public, les courants balisés de la télévision, du people et du rose bonbon rassurant. Aujourd’hui la plupart des libraires n’en sont plus qu’à passer leur temps à gérer des stocks. Où est passé le livre ? À noter qu’il y a de moins en moins de grandes maisons d’édition puisqu’elles sont toutes en train de converger vers les deux groupes principaux qui tiennent 85 % des fils de la machine éditoriale française. La sclérose va bien ! Saluons néanmoins le courage des petits éditeurs indépendants qui continuent de se battre pour subsister, de naître et fleurir un peu partout, mus par une véritable passion de la littérature et désireux, loin des poncifs commerciaux qui vont « dans le sens du poil », de découvrir et transmettre de nouveaux auteurs, des jeunes tonalités.
16. R.D. : - Retournons à vous, Sandrine. De quoi sont faits vos bonheurs d’écrivain ?
S.R.-T. : - Mes bonheurs d’écrivains ? Ce sont des personnes comme vous, chère Rodica, qui me les donnent. Au-delà du plaisir vital et essentiel que m’apporte l’écriture elle-même, je m’émerveille de l’alchimie, toujours incroyable, qui se produit entre l’ouvrage et celui ou celle qui le perçoit. Des messages fantastiques me parviennent, de ces contacts qui me laissent penser que je ne me suis pas trompée de chemin, que je suis sur le bon rail, celui qui est le mien. Ici, je touche à la magie. Encore la magie. Et ce sont les lecteurs qui me la rendent. Juste partage, je trouve dans cette énergie qui m’est transmise en retour une force régénératrice, apaisante et précieuse, un baume à la face parfois douloureuse du doute. Les mots les plus beaux entre ceux que l’on me retourne sont « merci » et « encore »... Et, pour ramener à l’une de vos questions précédentes, c’est là, avec un grand bonheur, que j’apprends que parmi ceux à qui j’écris, étaient déjà ceux-ci.
17. R.D. : - À quoi travaillez-vous maintenant ? Que préparez-vous pour les années à venir ?
S.R.-T. : - Les projets pour les années à venir ? Outre la préparation, actuellement, d’un troisième roman, d’un deuxième recueil de poésie et, au-delà, de la poursuite de ce travail personnel, j’espère pouvoir parallèlement ouvrir la porte à des textes venant d’autres auteurs, demeurer attentive aux mouvements de la beauté et toujours à l’aube de cette recherche qui m’anime, celle, jamais épuisée, de l’intemporel humain. Mon projet essentiel est et restera celui de faire durer éternellement l’aurore de l’émotion, la fête de vivre, l’étoile du cœur.